LIVRE VI méine dans l'espace de plusieurs campagnes; un
faire sa cour à l’empereur en le suivant dans cette expédition, et qui se montrait jalouse de partager la gloire dont elle croyait qu’il allait se couvrir. Il lui était d’ailleurs arrivé de Malte mille soldats envoyés par l'ordre de Saint-Jean, et conduits par cinq cents de ses plus braves chevaliers.
La navigation depuis l’île Majorque jusqu'aux côtes d'Afrique ne fut ni moins longue ni moins périlleuse que celle qu’il venait de faire. Lorsqu'il approcha de terre, la fureur de la mer et la violence des vents ne permirent pas aux treupes de débarquer. A la fin, l'empereur profitant d'un moment favorable les mit à terre sans obtacles, assez près de la ville d'Alger, vers laquelle il marcha sans délai, Hassen n'avait à opposer à cette puissante armée que huit cents Turcs et cinq mille Maures, moitié naturels du pays, moitié réfugiés de Grenade. il ne laissa pas de faire une réponse fière et hardie à la sommation qu'on lui fit de se rendre: mais malgré son courage et sa grande expérience dans l'art de la guerre, il n'aurait pu, avec le peu de soldats qu'il avait, tenir long-temps contre des forces supérieures à celles qui avaient battu Barberousse à la tête de soixante mille hommes, et réduit Tunis malgré tous les efforts de ce fameux pirate.
Au moment où l’empereur se croyait le plus en sûreté contre ses ennemis, il se vit tout à coup exposé à une calamité bien plus terrible, et contre laquelle toute ia force et la prudence humaine ne pouvait rien. Deux jours après son débarquement, lorsqu'il n'avait encore eu que le temps de disperser quelques petits corps d’Arabes qui inquiétaient son armée dans les marches, des nuages s’amoncelèrent, et le ciel se couvrit d’une obscurité effrayante. Vers le soir, la pluie chassée par un vent impétueux commença à tomber avec violence ; la tempête augmenta pendant la nuit; les impériaux, qui n’a-
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tentes et sans abri, exposés à toute la fureur de l'orage. En peu de temps la terre fut couverte d'eau au point qu’ils ne pouvaient se coucher : leur camp, placé dans un terrain bas, était entièrement inondé ; à chaque pas ils entraient jusqu’à la moitié de la jambe dans la boue, et le vent souffluit avec tant d'impétuosité, que pour se soutenir ils étaient obligés d’enfoncer leurs
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lances dans la terre et de s’en faire un point d'appui. Hassan était trop actif pour ne pas saisir une occasion si favorable d'attaquer ses ennemis. Dès le point du jour, il fit une sortie avec ses soldats, qui, ayant été sous leurs toits à l'abri de la tempête, étaient frais et vigoureux. Quelques soldats italiens qui avaient été postés le plus près de la ville, découragés et glacés de froid, s'enfuirent à l'approche de l'ennemi ; ceux qui occupaient les postes moins avancés montrèrent la plus grande valeur; mais la pluie ayant éteint leurs mèches et mouillé leur poudre, leurs mousquets étaient devenus inutiles; et, pouvant à peine soutenir le poids de leurs armes, ils furent bientôt mis en désordre. Presque toute l'armée, ayant à sa tête l'empereur, fut obligée de s’avancer pour repousser l'ennemi, qui, après avoir tué un grand nombre d'impériaux et jeté l’épouvante dans le reste, se retira en bon ordre.
Le sentiment de ce désastre et de ce premier danger fut cependant bientôt effacé par un spectacle plus affreux encore et plus déplorable; il faisait grand jour, et l'ouragan continuait dans toute sa force; on voyait la mer s’agiter avec toute la fureur dont cet élément terrible est capable : les navires, d'où dépendait la subsistance et le salut de l’armée, arrachés de leurs ancres, allaient ou se briser les uns contre les autres, ou se fracasser contre les rochers; plusieurs furent poussés à terre; d’autres furent abimés dans les flots. En moins d'une heure quinze vaisseaux de guerre et cent soixante bâtimens de transport périrent ; huit cents hommes qui étaient à bord furent noyés ; ou si quelques-uns de ces malheureux échappaient à la rage des flots et cherchaient à gagner la terre à la nage, ils étaient massacrés sans pitié par les Arabes. L'empereur, immobile d'étonnement et de douleur, contemplait en silence cet affreux désastre; il voyait s'engloutir dans les flots et toutes ses munitions de guerre et les immenses provisions destinées à nourrir ses troupes; il voyait s'évanouir toutes ses espérances. La seule ressource qui fût en son pouvoir était d'envoyer quelques détachemens pour chasser les Arabes postés sur le rivage, et pour recueillir le petit nombre de ceux qui avaient le bonheur de gagner la terre. A la fin cependant le vent commença à tomber, et l'on espéra qu'on pourrait conserver encore assez de
vaisseaux pour sauver l’armée des horreurs de la famine et la ramener en Europe; mais ce n’étaient encore que des espérances. Vers le soir, la mer se couvrit d'épaisses ténèbres; les officiers des vaisseaux qui n'avaient pas péri se trouvant dans l'impossibilité de faire parvenir aucun avis aux troupes qui étaient à terre, celles-ci passèrent toute la nuit dans les tourmens de l'inquiétude la plus affreuse. Lorsque le jour reparut , une barque envoyée par Doria vint à bout d'aborder à terre, et apprit au camp que l'amiral avait échappé à la tempête, la plus furieuse qu'il eût vue depuis cinquante ans de navigation, et qu'il avait été obligé de se retirer sous le cap Métafuz avec ses vaisseaux délabrés. Comme le ciel était toujours orageux et menaçant, Doria conseillait à l'empereur de marcher avec la plus grande diligence vers ce cap, l'endroit le plus commode pour rembarquer les troupes.
C'était, dans ce malheur, une grande consolation pour Charles que d'apprendre qu'une partie de sa flotte était sauvée : mais ce sentiment de plaisir était bien altéré par les embarras et les inquiétudes où le jetait encore l’état de son armée. Métafuz était à quatre jours de marche du lieu où il était alors campé. Les provisions qu'il avait débarquées à terre étaient toutes consommées; les soldats, fatigués et abattus, auraient à peine été en état de faire cette route dans leur propre pays : découragés par une suite de souffrances que la victoire même n'’aurait peut-être pu leur rendre supportables, ils n'avaient pas la force de résister à de nouvelles fatigues. Cependant la situation de. l’armée ne permettait pas même de‘délibérer, et il n’y avait pas deux partis à prendre, Charles ordonna donc àses troupes de se mettre en marche; lesblessés et les malades furent placés au centre, et ceux qui paraissaient les plus vigoureux à la tête et à l'arrière-garde. Ce fut alors que l’effet cruel des maux qu'ils avaient essuyés se fit mieux sentir, et que de nouvelles calamités vinrent augmenter les premières. Les uns pouvaient à peine soutenir le poids de leurs armes; les autres, épuisés par une marche pénible dans des chemins profonds et presque impraticables, tombaient et mouraient sur la place; plusieurs périrent de famine, car l’armée n'avait guère d'autre subsistance que des racines, des graines sauvages et la chair des chevaux que l'empereur faisait tuer et
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distribuer à ses troupes; une partie se noya dans les torrens, tellement gonflés par les pluies, qu’en les passant à gué on y entrait dans l’eau jusqu’au menton ; il y en eut un grand nombre de tués par l'ennemi, qui, pendant la plus grande partie de leur marche, ne cessa de les inquiéter et de les harceler jour et nuit. Enfin ils arrivèrent à Métafuz, et le temps devenant tout à coup assez calme pour favoriser la communication de la flotte avec l’armée, ils retrouvèrent des vivres en abcndance, et se livrèrent à l’espérance de se voir bientôt en sûreté.
Dans cet horrible enchaînement de malheurs, Charles déploya de grandes qualités, que le cours suivi de ses prospérités ne l'avait pas mis
jusqu'alors à portée de faire connaître. Il fit ad-
mirer sa fermeté, sa constance, sa grandeur d'âme, son courage et son humanité; il supportait les plus grandes fatigues comme le dernier soldat de son armée; il exposait sa personne partout où le danger était menaçant; il ranimait le courage de ceux qui se laissaient abattre; il visitait les malades et les blessés, et les encourageait tous par ses discours et par son
exemple. Quand l'armée se rembarqua, il resta des derniers sur le rivage , quoiqu’un corps d’Arabes, qui n’était pas éloigné, menaçât de fondre à chaque instant sur l’arrière-garde. Charles répara en quelque sorte par tant de vertus la présomption et l’entêtement qui lui avaient fait entreprendre une expédition si funeste à ses sujets. Ce ne fut point là le terme de leurs malheurs. À peine toutes les troupes furent rem4 barquées, qu'il s’éleva une nouvelle tempète | moins terrible à la vérité que la première, mais qui dispersa tous les vaisseaux et les obligea de chercher chacun de leur côté des ports, soit en Espagne soit en Italie, où ils pussent aborder. Ce fut par-là que se répandit le bruit de ces désastres, avec les exagérations que pouvaient y ajouter des imaginations encore frappées de terreur. L'empereur lui-même, après mille périls, avait été forcé de relâcher dans le port de Bregia en Afrique, où les vents contraires le retinrent pendant plusieurs semaines : enfin il arriva en Espagne, dans un état bien différent de celui où il y était revenu après sa premièreexpédition contre les Barbaresques!.