‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 112 · JUSQU'AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

JUSQU'AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME SIÈCLE

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SECTION PREMIÈRE

Tableau des progrès de Ja société en Europe relativement au Gouvernement intérieur, aux lois et aux mœurs.

Deux grandes révolutions se sont opérées dans l'état politique et dans les mœurs des nations européennes. La première fut occasionée par les progrès de la puissance romaine ; la seconde par la destruction de cette même puissance, Lorsque l'esprit de conquête conduisit les armées romaines au-delà des Alpes, elles trouvèrent tous les pays où elles entraient habités par des peuples qu’elles appelèrent barbares, mais qui étaient indépendans et braves, et qui défendirent leurs anciennes possessions avec la valeur la plus opiniâtre. Ce fut la supériorité de la discipline et non celle du courage qui donna l'avantage aux Romains. Il n'en était pas de ces barbares comme des habitans efféminés de l'Asie, où une seule bataille décidait du sort d’un état. Les vaincus reprenaient les armes avec une nouvelle audace, et leur bravoure Sans discipline, mais animée par l'amour de la liberté, leur tenait lieu d'art et d'union, Pendant ces longs et Sanglans débats, où l'on disputait d’un côté pour la domination, et de

l'autre pour l'indépendance, les différentes contrées de l'Euro

Après avoir désolé l'Europe,

les Romains

| S'occupèrent à la civiliser. Ils établirent dans les provinces conquises une forme de gouvernement sévère mais régulière, et qui assurait la tranquillité publique. Ils donnèrent à leurs nouveaux sujets leurs arts et leurs sciences, leur langue et leurs mœurs, faible dédommagement peut-être de la perte de la liberté. L'Europe commença à respirer, et à recouvrer quelques forces après les longues calamités qui l'avaient affligée. L'agriculture fut encouragée ; la population augmenta; et on vit naître une apparence de prospérité qui réparait à quelques égards les ravages de la guerre.

Cet état était cependant bien loin encore d'assurer le bonheur des peuples et de favoriser les progrès de l'esprit humain. Les nations vaincues étaient désarmées par les vainqueurs, et contenues sans cesse par des troupes soudoyées pour veiller sur tous leurs mouvemens. Les différentes provinces abandonnées à la rapacité des Gouverneurs qui les pillaient impunément , virent toutes leurs richesses dissipées par des taxes exorbitantes; et ces impôts étaient distribués avec si peu de justice et d'humanité, que la charge en était ordinairement aggravée à proportion que le peuple était moins en état de la supporter. Les hommes les plus industrieux furent obligés de quitter leur patrie pour aller chercher la fortune ou les honneurs dans une Capitale éloignée, où ils s’accoutumèrent à soumettre aveuglément toutes leurs actions aux volontés d'un maître. Dans ce concours de cir- Constances qui tendaient à avilir les esprits, :! était impossible que ces peuples conservassent î

la vigueur et la fierté de l'âme : l'amour de l'in- :

croire que les pays d'où ils sortaient étaient sur

seme dépendance et de la guerre, qui avait distingué chargés d'habitans; et l’on a imaginé différentes cit s leurs ancêtres, s'éteignit dans la servitude. Ils hypothèses pour expliquer cette population ex- incor perdirent non-seulement l'habitude, mais en- : traordinaire qui a fait donner à ces mêmes paye pouy core la capacité de régler eux-mêmes leurs vo- | le nom de laboratoire du genre humain: mais dité lontés et leurs actions; la domination de Rome, | si nous faisons réflexion que les terres occupées veme comme celle de tous les grands empires, dé- | par ces peuples étaient prodigieusement éten- Lo grada et flétrit l'espèce humaine (1*.) | dues , et couvertes en grande partie de bois et ment Une société ne pouvait pas subsister long- | de marais; que les tribus les plus considérables n’offi À temps dans un état semblable. Le gouvernement | de ces Barbares subsistaient par la chasse et trère ji romain, même dans sa forme la plus parfaite, | le pâturage, et que dans ces deux états de s0- et col Il avait des défauts qui préparaient sa dissolution. ciété, il faut de grands espaces de terra pour ou di | k Le temps mürit ces semences primitives de cor- | nourrir un petit nombre d'habitans; enfin qu'au- menc de | ruption, et fit éclore de nouveaux désordres. | cun de ces peuples n'avait ni les arts ni l'indus- subju Une constitution vicieuse se serait détruite trie, sans lesquels la population ne peut jamais excur fl d'elle-même sans aucun effort étranger; mais | faire de grands progrès, on verra évidemment pire; ‘A l'irruption des Goths, des Vandales, des Huns que les pays qu'ils habitaient n'ont pas pu être redou | et des autres Barbares, accéléracet événement et anciennement aussi peuplés qu'ils le sont aujour- més , É précipita la chute de l'empire. On vit naître, d'hui, quoiqu'ils le soient encore moins que les ‘enfan l| Pour ainsi dire, de nouvelles nations qui sem- | autres parties de l’Europe et de l'Asie. vancè F blaient accou ir de régions inconnues pour ven- Mais les mêmes circonstances qui bornaient la chere ger sur les Romains les maux qu’ils avaient faits population des peuples barbares, contribuaient qui n

aux hommes. Ces peuplades barbares habitaient | à inspirer et à fortifier l'esprit guerrier qui ies vaien

différentes provinces d'Allemagne qui n'avaient | distinguait. Endurcis, par la rigueur du climat attact

jamais été subjuguées par les Romains, ou elles | et la stérilité du sol, à des travaux qui augmen- taient

étaient dispersées dans ces vastes contrées du | taient la force du corps et la vigueur de l'âme, nouve

nord de l'Europe et du nord-ouest de l'Asie, | accoutumés à un genre de vie qui les disposait les pa

qu'occupent aujourd'hui les Danois, les Sué- | sans cesse à l'action, et méprisant toute autre vemer

dois, les Polonais, les Russes et les Tartares. occupation que celle de la guerre, ils entrepri- naien

On ne sait presque rien de leur état et de leur | rent et exécutèrent leurs expéditions militaires leur t

histoire avant cette invasion dans l'empire. | avec une ardewr et une impéluosité dont les c'était

Nous devons aux Romains tout ce que nous | hommes amollis par les délicatesses d'une s0- entrai

connaissons à ce sujet; et,comme ils n’ont pas | ciété plus policée ont de la peine à se former Depui

pénétré bien loin dans ces pays affreux et in- une juste idée (3), de da

cultes, ils ne nous ont laissé que des détails Les premières incursions de ces peuples sur ces di!

fort imparfaits sur l'état ancien des habitans. | le territoire de l'empire romain furent inspirées ger la

Ces peuples eux-mêmes , grossiers et sauvages, | par l'amour du pillage plutôt que par le désir gne, |

sans ar(s et sans monumens, n'ayant ni le loisir | de former de nouveaux établissemens. Excités à \ Ainsi

ni la curiosité qui porte l'esprit à la recherche | prendre les armes par quelque chef audacieux et 'n'avai

des événemens passés, conseryaicat peut-être | populaire, ils sortirent de leurs forêts, fondirent renvet

le souvenir confus de quelques faits récens; | sur les provinces frontières avec une violence ir- ses for

mais tout ce qui remontait au loin était perdu | résistible, passèrent au fil de l'épée tout ce qui Un

dans l'oubli, enveloppé de ténèbres ou altéré | voulut s'opposer à leur choc, emportèrent les paré d

par les fables (2). effets les plus précieux des habitans, ravagèrent le suc

Le grand nombre des essaims de Barbares qui | avec le fer et la flamme tout le pays qu'ils par- La rép

fondirent successivement sur l'empire depuis | coururent et retournèrent en triomphe dans par la

le commencement du quatrième siècle jusqu'à | leurs bois et leurs déserts , emmenant avec eux et par

l'anéantissement de la puissance romaine a fait | une multitude de captifs. Leurs succès, le butin le règ

* Les preuves et éclaircissemens indiqués par des | dont ils étaient chargés, la description qu'ils furent

chiffres arabes se trouvent à la fin de cette introduction. | firent des pays mieux cultivés ou plus heurey. se relà

rtaient étaient sur maginé différentes ette population ex- "à ces mêmes paye nre humain; mais es terres occupées ligieusement étenle partie de bois et plus considérables t par la chasse et deux états de s0ces de terrain pour itans; enfin qu'aules arts ni l’indusion ne peut jamais verra évidemment L'on. pas pu être 'ils le sont aujourcore moins que les le l'Asie.

es qui bornaient la res, contribuaient t guerrier qui ies rigueur du climat Vaux qui augmenvigueur de l'âme, qui les disposait risant toute autre rre, ils entrepriéditions militaires étuosité dont les ‘atesses d'une s0eine à se former

ces peuples sur n furent inspirées que par le désir semens, Excités à chef audacieux et s forêts, fondirent c une violenceirépée tout ce qui

emportèrent les itans, ravagèrent pays qu'ils par-

triomphe dans nenant avec eux s succès, le butin lescription qu'ils où plus heureu.

sement situés qu’ils avaient parcourus , et le récit séduisant des richesses et des commodités inconnues qu'ils y avaient trouvées, tout cela ne pouvait manquer d’exciter l'émulation et l'avidité d’autres aventuriers, qui allérent successivement ravager les frontières romaines.

Lorsque les provinces limitrophes , entière-

ment dévastées par de fréquentes irruptiens, n'offrirent plus rien à piller , les Barbares pénétrérent plus avant dans l’intérieur de l'empire ; et comme ils trouvèrent ensuite de la difficulté ou du danger à revenir sur leurs pas , ils commencèrent à s'établir dans les pays qu’ils avaient subjugués. Alors cessèrent ces courtes et subites excursions qui alarmaient et troublaient l'empire; mais il se vit menacé d’une calamité plus redoutable, Des corps nombreux d'hommes armés; accompagnés de leurs femmes et de leurs enfans, et suivis d'esclaves et de troupeaux, s'avancèrent comme des colonies régulières pour chercher de nouvelles habitations. Ces peuples qui n'avaient point de villes, qui souvent n’avaient pas même de demeure fixe, étaient si peu attachés à leur terre natale, qu'ils se transportaient sans répugnance d'un lieu à un autre, De nouvelles peuplades suivirent les premières; et les pays qu’elles abandonnaient étaient successivement occupés par d’autres Barbares qui venaient de pays encore plus éloignés, Ceux-ci à leur tour cherchèrent des contrées plus fertiles ; c'était un torrent qui croissait sans cesse et qui entrainait tout ce qui s'offrait sur son passage, Depuis la première irruption, on vit en moins de deux siècles des Barbares, de noms et de races différentes, envahir successivement et ravager la Thrace, la Pannonie, les Gaules, l'Espagne, l'Afrique, enfin l'Italie et Rome elle-même.

Ainsi ce vaste édifice, que la puissance romaine

n'avait élevé qu'avec le secours des siècles, fut renversé dans ce court espace, et détruit jusqu’en ses fondemens.

Un concours de causes différentes avait préparé de loin cette grande révolution, et facilité le succès des nations qui envahirent l'empire. La république romaine avait conquis le monde par la sagesse de ses maximes de gouvernement et par la sévérité de sa discipline militaire, Sous le règne des empereurs, les anciennes maximes furent négligées ou méprisées, et la discipline se relâcha par degrés. Les armées romaines, dans

le quatrième et le cinquième siècle, n’avaient presque plus aucune ressemblance avec ces invincibles légions qui enchainaient partout la victoire sur leurs pas. Ces hommes libres, à qui l'amour seul de la gloire ou de la patrie mettait auparavant les armes à la main, étaient remplacés par des sujets et des Barbares, qu'on enrolait par force ou pour de l'argent. Ces soldats mercenaires étaient trop faibles ou trop orgueilleux pour se soumettre aux fatigues du rervice militaire; ils se plaignaient même du poids excessif deleurs armes défensives, et furent obligés de les quitter par l'impossibilné de les porter. L’infanterie , qui faisait autrefois la force des armées romaines, tomba dans le mépris. Les soldats des derniers temps, efféminés et sans discipline, ne pouvaient plus se mettre en campagne, à moins qu'on ne leur donnât des chevaux : C’est cependant à ces troupes seules, toutes méprisables qu'elles étaient, que la défense de l'empire était confiée. La jalousie du despotisme avait interdit au peuple l'usage des armes ; et des sujets opprimés , privés des moyens de se défendre eux-mêmes, n’avaient ni la force ni la volonté de repousser un ennemi, de qui ils avoient peu à craindre, parce que leur condition ne pouvait guère devenir plus malheureuse. A mesure que l'esprit militaire s'éteignait, les revenus de l'empire diminuaient par degrés. Le goût pour les superfluités et le luxe de l'Orient avait fait tant de progrès à la cour impériale, qu'ilabsorbait dessommes immenses, qui allaient s’engloutir dans l’Inde pour n’en revenir jamais. Les énormes subsides qu'on payait aux nations barbares dérobèrent à la circulation une quantité d'espèces plus considérable encore. Les provinces de la frontière, ruinées par les fréquentes incursions des Barbares, devinrent bientôt hors d'état de payer le tribut accoutumé ; et les richesses du monde, qui pendant si long-temps s'étaient concentrées dans la capitale de l'empire romain, cessèrent enfin d'y refluer avec la même abondance, ou furent détournées dans d'autres canaux. Ainsi cet empire, sans rien perdre de l'étendue de son territoire, perdit la force et le courage nécessaires pour se défendre, et vit bientôt toutes ses ressources épuisées. Ce corps immense, languissant et presque inanimé , touchait à sa destruction. Les empereurs, qui gouvernaient avec une autorité absolue, se plongè

rent dans toutes les mollesses du luxe oriental " s’enfermèrent dans les murs d'un palais, ignorant la guerre, fuyant le travail, et dominés par des femmes et des eunuques, ou par des ministres non moins lâches et non moins corrompus ; tremblans à l'approche du danger et dans les circonstances qui demandaient autant de vigueur dans le conseil que dans l’action, ils ne montrèrent partout que l’impuissante irrésolution qui caractérise la crainte et la stupidité.

L'état des nations barbares était à tous égards le contraire de celui des Romains : l'esprit guerrier s’y était conservé dans toute sa vigueur, et leurs chefs étaient pleins d’audace et de courage. Elles ignoraient les arts qui avaient énervé les Romains ; et par la nature de leurs institutions militaires, elles pouvaient mettre sans peine des armées nombreuses en campagne, et les entretenir à peu de frais. Les troupes mercenaires et efféminées qui gardaient les frontières de l'em-

pire, intimidées par la férocité des Barbares, ou.

fuyaient à leur approche, ou étaient mises en déroute au premier choc. Les empereurs furent obligés de prendre à leur solde de gros corps de Barbares, qu'ils opposèrent à ceux qui venaient tenter de nouvelles incursions; mais ce dangereux expédient, au lieu de retarder la chute de l'empire, ne fit que l’accélérer. Ces mercenaires tournèrent bientôt leurs armes contre leurs mattres, et s’en servirent avec plus d'avantage qu'au- Paravant; car en servant dans les armées romaines ils apprirent la discipline et l'art de la guerre qui s'y étaient toujours conservés; et cette connaissance, fortifiant leur férocité naturelle, les rendit invincibles.

Ces différentes causes, jointes à plusieurs autres circonstances, concoururent à rendre trèsrapides les progrès des nations qui détruisirent l'empire romain; mais leurs conquêtes n'en étaient pas moins meurtrières: ces Barbares portérent partout le ravage et la désolation, et firent couler des flots de sang humain, Des peuples civilisés qui prennent les armes de sang-froid , et animés seulement par des raisons de politique ou de prudence, soit pour se mettre à l'abri d’un danger qui les menace, ou pour prévenir quelque événement éloigné , se battent sans animosité : la guerre parmi eux est dépouillée de la moitié de ses horreurs. Les Barbares ne connais- Sent pas ces raffinemens : ils commencent la

guerre avec violence et la poursuivent avec férocité. Leur unique objet est de faire à leur ennemi tout le mal qu'ils peuvent, et leur fureur ne s’apaise que par le carnage et la destruction. C'est ainsi que les sauvages de l'Amérique font encore aujourd'hui la guerre, et ce fut avec les mêmes dispositions que les sauvages, plus puissans et non moins féroces, qui habitaient le nord de l'Europe et de l'Asie, vinrent fondre sur l'empire romain.

Partout où ils marchèrent, leurs traces furent teintes de sang ; ils massacrèrent et ravagèrent tout ce qui se trouva sur leur passage ; ils ne distinguérent point le sacré du profane, et ne respectèrent nile rang, ni le sexe, ni l’âge. Ce qui leur échappa dans les premières excursions devint leur proie dans celles qui suivirent. Les provinces les ius fertiles et les plus peuplées furent converties en de vastes déserts, où quelques ruines des villes et des villages détruits servirent d'asiles à un petit nombre d'habitans malheureux que le hasard avait sauvés, ou que l'épée de l'ennemi, rassasiée de carnage, avait épargnés. Les premiers conquérans , qui s'établirent d'abord dans les pays qu'ils avaient dévastés, furent chassés ou exterminés par des conquérans nouveaux qui, arrivant de régiuns éloignées encore des pays civilisés , étaient encore plus avides et plus féroces. Ainsi l'Europe fut en proie à des calamités renaissantes, jusqu à ce qu'enfin le nord, épuisé d'habitans par ces inondations successives, ne fut plus en état de fournir de nouveaux instrumens de destruction. La faim et la peste, qui marchent toujours à la suite de la guerre lorsqu'elle exerce ses horribles ravages, affligérent toute l'Europe, et mirent le comble à la désolation et aux souffrances des peuples. Si l'on voulait fixer le période où le genre humain fut le plus mistrable, il faudrait nommer sans hésiter celui qui s'écoula depuis la mort de Théodose jusqu'à l'établissement des Lombards en Italie !, Les écrivains contemporains qui ont eu le malheur d'être témoins de ces scènes de désolation et de carnage ont de la peine à trouver des expressions assez énergiques pour en peindre toutes les horreurs. Ils donnent les noms de fléau de Dieu, de destructeur

1 Théodose mourut en 395, Le règne d'Alboin en Lombardie commença en 571; de sorte que ce période est de cent soixante-seize années,

des 1 bare:

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que l'imagination puisse concevoir.

Mais rien n'est plus propre à donner une juste idée des conquêtes destructives des Barbares que le spectacle qui s'offre aux yeux d'un observateur attentif, en contemplant le changement général qui se fit dans l'état de l'Europe, lorsque les peuples commencèrent à respirer vers

la fin du sixième siècle, et à goûter quelque tranquillité. Les Saxons étaient alors les maîtres

des provinces méridionales les plus fertiles de ;

l'Angleterre; les Francs s'étaient emparés des Gaules, les Huns de la Pannonie, les Goths de l'Espagne, les Goths et les Lombards de l'Italie et des provinces limitrophes. Il restait à peine sur la terre quelques vestiges de la politique , de la jurisprudence, des arts et de la littérature des Romains ; partout il s'était introduit de nouvelles formes de gouvernement et de nouvelles lois , de nouvelles mœurs , de nouveaux habillemens, de nouvelles langues, et de nouveaux noms d'hommes et de pays. Un changement con- Sidérable et subit dans un seul de ces différens objets ne pouvait se faire sans exterminer presque entièrement les anciens habitans du pays; et sans cet affreux moyen le plus habile et le plus redoutable conquérant l'aurait vainement tenté (4). Ainsi la révolution totale que l’établissement des nations du nord a occasionée dans l'état de l'Europe entière peut ètre regardée comme une preuve plus décisive encore que le témoignage des historiens contemporains, de toutes les horreurs qui ont accompagné les conquêtes de ces Barbares et des ravages qu'ils ont faits d’une extrémité de cet hémisphère jusqu'à l'autre (5).

C'est dans les ténèbres du chaos où ce désas- | tre universel plongea les nations qu'il faut | chercher les semences de l'ordre, et tâcher de | découvrir les premières traces des gouvernemens | et des lois qui sont aujourd'hui établis en Eu- | rope. C'est là que les historiens des états diffé- | rens de cette partie du globe ont tâché de cher- | cher l'origine des institutions et des coutumes de leurs Compatriotes; mais peut-être n'ontils pas porté dans leurs recherches tout le

des nations , aux chefs les plus connus des Bar- | soin et toute l' bares; et comparent les excès qu'ils commirent dans leurs conquêtes aux ravages des tremblemens de terre, des incendies et des déluges, calamités les plus redoutables et les plus funestes

e) attention qu'exigeait l'importance de la matière. Je ne me propose pas de donner

un détail circonstancié des progrès du gouvernement et des mœurs de Chaque nation particulière dont les événemens sont l’objet de l'histoire suivante, Mais pour se former . ne juste idée de l’état de l'Europe au commencement du seizième siècle, il est nécessaire de remonter beaucoup plus haut, et de connaître l'état des peuples du nord au temps de leur premier établissement dans les pays dont ils s’'emparérent. IL est nécessaire de suivre les pas rapides qu’ils firent de la barbarie à la civilisation, et d'observer les principes et les événemens généraux dont l'influence uniforme et puissante accéléra par degrés les progrès que ces nations avaient faits dans le gouvernement et les mœurs, au moment où Charles-Quint commença son règne.

Lorsque des peuples soumis au despotisme deviennent Conquérans, leurs conquêtes ne servent qu’à étendre le pouvoir et le domaine du despote; mais des armées composées d’hommes libres veulent conquérir pour elles-mêmes , non pour leurs chefs ; et telles étaient celles qui renversèrent l'empire romain, et s’établirent dans ses différentes provinces. Non-seulement les nations diverses sorties du nord de l'Europe, qui a toujours été reconnu comme le siége de la liberté, mais encore les Huns et les Alains , habitans d’une partie de ces contrées qu'on à regardées comme le pays naturel de la servitude t, iouissaient d'un degré d'indépendance et de liberté qui paraît à peine compatible avec un état d'union sociale , ou avec la subordination nécessaire pour maintenir cette union. Ces peuples suivaient le chef qui les menait à la conquête de nouveaux établissemens, non par contrainte, mais par choix; non comme des soldats à qui il pouvait ordonner de marcher, mais comme des volontaires qui s'étaient offerts librement pour l'accompagner (6). Ils considéraient leurs conquêtes comme une propriété commune à laquelle Chacun d'eux avait droit de participer, puisque Chacun d'eux avait contribué à l'acquérir (7). Il

| est difficile de déterminer avec précision de

quelle manière et sur quels principes ils se partageaient les terres dont ils s'étaient emparés ; nous ne COnnaissons aucun monument des na-

! De l'Esprit des Lois, liv. XVII, chu, av, etc.

tions de l’Europe qui remonte jusqu'à ce période éloigné, et il n’y a guère de lumières à: tirer de ces misérables chroniques compilées par des écrivains qui ignoraient le véritable but. et les objets essentiels de l’histoire.

Cependant cette nouvelle division des. terres introduisit de nouveaux principes et des mœurs nouvelles; et il en résulta bientôt une espèce de gouvernement inconnu jusqu'alors, et distingué aujourd'hui par le nom de système féodal.

Quoique les nations barbares qui. donnèrent naissance à ce gouvernement se fussent établies en différens temps dans les pays qu'elles avaient conquis ; quoiqu'’elles fussent sorties de contrées différentes , qu’elles eussent des langages divers et qu’elles n’eussent. pas les. mêmes chefs, on remarque cependant que la police féodale s’introduisit, avec peu de variation, dans toute l'Europe. Cette étonnante uniformité a fait croire à quelques auteurs que toutes ces nations, malgré beaucoup de diversités appa-rentes, ne formaient originairement qu’un. seul et même peuple; mais il est bien plus naturel

de chercher la cause de cette uniformité dans la !

ressemblance même de l'état de société et des mœurs primitives de ces Barbares et des circonstances dans lesquelles ils se trouvérent en prenant possession de leurs nouveaux domaines.

Les conquérans de l'Europe avoient leurs acquisitions à défendre, non-seulement contre ceux des anciens habitans à qui ils avaient laissé la vie, mais encore contre les irruptions redoutables de nouveaux aventuriers qui pouvaient venir leur disputer leurs conquêtes : leurs premiers soins durent donc se tourner vers les moyens de se défendre eux-mêmes, et il paraît en effet que ce fut l’unique objet de leurs premières institutions civiles. Au lieu de ces associations vagues qui, sans contraindre beaucoup l'indépendance des individus, suffisaient pour assurer la tranquillité commune lorsqu'ils vivaient dans leurs forêts et leurs déserts, ils sentirent la nécessité de s’unir d’une manière plus étroite, et de sacrifier quelques-uns de leurs droits personnels pour jouir d'une plus grande sûreté, Tout homme libre, à qui l'on assignait dans le partage des terres conquises une certaine portion de terrain, était obligé de prendre les armes contre les ennemis de la nation. Ce service militaire était la condition à laquelle il

recevait et tenait sa terre; et comme on n'était Soumis à aueune autre charge, cette espèce de possession, chez un peuple guerrier, devait être à la fois commode et honorable. Le roi ouile général, qui avait conduit la nation à la guerre, restant toujours le chef de la colome ;: devait avoir pour sa: part la portion de terre la plus considérable; il avait par-là un moyen de récompenser les services qu'on lui avait rendus, et d'acheter de nouveaux partisans : c'était dans: cette vue qu’il distribuait ses terres; et ceux entre lesquels il les partageait étaient engagés à prendre les armes pour le défendre , et à le sui: vre au: combat avec un nombre d'hommes proportionné à l'étendue du terrain qu'ils avaient reçu. Les principaux officiers imitaient l'exem . ple du prinee; et en partageant entre leurs suivans la portion de terre qui leur était échue, ils attachaient à ce don la même condition. Ainsi un royaume féodal ressemblait plus à un établissement militaire qu’à une institution: civile. L'armée victorieuse se cantonnait dans le pays dont elle s'était emparée, et chaque corps, su-

bordonné à ses officiers, restait soumis à la dis:

cipline militaire. Les noms d'homme et de soldat étaient synonymes {, Tout propriétaire de terre, armé d’une épée, était toujours prêt à marcher sur la réquisition de son supérieur, et à se mettre en campagne contre l'ennemi commun:

Mais si le système féodal paraît avoir été merveilleusement combiné pour défendre la société contre toute puissance étrangère, il était extrêmement défectueux dans tont ce qui peut assurer l’ordre public et la tranquillité intérieure. Ce gouvernement, même dans sa forme la plus parfaite, avait des germes visibles de désordre et de corruption qui se développèrent bientôt, et qui, en passant avec rapidité: dans toutes les parties du système politique, y causèrent les plus terribles ravages. Le lien de l'union civile était très faible et les principes d’anarchie étaient innombrables, Les parties monarchiques et aristocratiques de la constitution n'étant contre - balancées par aucune force intermédiaire , se pénétraient les unes les autres: et se combattaient sans cesse. Les vassaux puissans de la couronne obtinrent bientôt para force que la possession des terres, dont la con-

1 Du Cango, Gloss. voc, Miles.

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cession avait d'abord été gratuite et dont ils ne devaient jouir qu'aussilong-temps qu'il plairaitau prince, leur fût assurée pendant leur vie. Ils n’eurent plus qu’un pas à faire pour compléter leurs usurpations et pour les rendre héréditaires (8). Guidés par une ambition non moins audacieuse et plus absurde, ilss’arrogèrent des titres d'honneur comme des places de crédit et de confiance. Ces marques de distinction personnelle, dont l'admiration ou la reconnaissance publique honore le mérite ou les talens extraordinaires, furent attachées à certaines familles, et se transmirent par succession, comme les fiefs, du père aux enfans.

Les grands vassaux après s'être ainsi assuré la propriété héréditaire de leurs terres et de leurs dignités, entrainés par l'esprit même des institutions féodales, qui tendaient toujours à l'indépendance, quoique fondées sur la subordination, tentérent avec succès, sur les prérogatives du souverain , des entreprises nouvelles et plus dangereuses encore. Ils obtinrentle pouvoir de juger souverainement dans leurs territoires toutes les causes civiles et criminelles, le droit de battre monnaie, et le privilége de faire, en leur propre nom et de leur autorité privée, la guerre à leurs ennemis particuliers. Les idées de soumission politique se perdirent presque entièrement, et il resta à peine quelque apparence de subordination féodale. Des nobles qui avaient acquis un pouvoir excessif, dédaignaient de se regarder comme sujets. Ils aspirèrent ouvertement à se rendre indépendans et brisèrent les nœuds qui unissaient à la couronne les principaux membres de l’état. Un royaume, considérable par sa puissance et son étendue, était démembré en autant de principautés particulières qu’il y avait de barons puissans ; et mille causes de discorde et de jalousie s'élevant de

toutes parts allumaient autant de guerres. |

Chaque contrée de l'Europe, que ces querelles sanglantes plongeaient dans la désolation , dans le trouble ou dans des alarmes continuelles, était couverte de châteaux et de forteresses, construits pour défendre les habitans non contre des forces étrangères, mais contre des hostilités domestiques. L'anarchie régnait partout, et substituait tous les désordres qui l’accompagnent aux douceurs et aux avantages que les hommes espèrent trouver dans la société. Le peuple,

cette portion la p us nombreuse et la plus utile d'un pays, était réduit à un état de véritable servitude, ou traité comme s’il eût été réellement esclave (9). Le roi, dépouillé de presque toutes ses prérogatives, sans: autorité pour former ou pour faire exécuter des lois salutaires, ne pouvait ni protéger l'innocent , ni punir le coupable. Les nobles, qu'aucun frein ne retenait, s'épuisaient les uns les autres par des guerres éternelles, opprimaient leurs sujets, et humiliaient ou insultaient leur souverain. Pour mettre le comble à tous ces maux, le temps consolida et rendit même respectable cet absurde et funeste Système de gouvernement, que la violence avait établi.

Tel fut depuis le septième jusqu'au onzième siècle, l’état de l'Europe, relativement à l'administration intérieure du gouvernement. Toutes les cpérations que les différens états firent au dehors, pendant ce période, furent nécessairement très faibles. Comment un royaume démembré, déchiré par les dissensions, qui manquait d’un intérêt commun pour réunir ses forces, et d’un chef respecté pour les diriger, eût-il pu agir avec vigueur? Les guerres qui se firent en Europe pendant ce période de temps ne furent presque toutes ni importantes, ni décisives, ni marquées par des événemens extraordinaires : elles ressemblaient plutôt à des incursions rapides de pirates ou de brigands qu’à des opérations combinées de troupes rég»lières. Chaque baron, à la tête de ses VASSALN, poursuivait quelque entreprise particulière, pour satisfaire sa propre ambition ou quelque sentiment de vengeance. L'état ainsi désuni restait dans l'inaction, ou ne tentait de faire quelque effort que pour mieux laisser voir son impuissance, Il est vrai que le génie de Charlemagne réunit en un seul corps tous ces membres divisés , et rendit au gouvernement cette force, cette activité qui distingue son règne et en a rendu les événemens dignes non-seulement de la curiosité, mais même de l'admiration des siècles les plus éclairés. Mais cet état de vigueur et d'union n'était pas naturel au gouvernement féodal; aussi fut-il,de peu de durée, A la mort de ce prince, le système vaste et hardi qu'il avait établi s'écroula, parce que ce système ne fut plus soutenu par l'esprit qui en animait toutes les parties. Son empire, déchiré et pare

tagé en plusieurs royaumes, fut en proie à toutes les calamités qu’entraînent la discorde et l'anarchie, et qui n'avaient fait que prendre une force nouvelle. Depuis cette époque jusqu’au on: ième siècle, les annales de toutes les nations de ‘Europe se trouvent remplies et souillées par une suite d'événemens atroces ou insensés, et par des guerres continuelles aussi peu importantes par leurs motifs que par leurs conséquences.

On peut ajouter à ces tristes effets de l’anarchie féodale la funeste influence qu'elle eut sur les progrès de l'esprit humain. Tant que les hommes ne jouissent pas d’un gouvernement réglé, et de la sûreté personnelle qui en est une suite naturelle, il est impossible qu'ils cherchent à cultiver les sciences et les arts ; à épurer leur goût, à polir leurs mœurs : ainsi le période de trouble, d'oppression et de rapine que je viens de décrire ne pouvait pas être favorable à la Perfection des lumières et de la sociabilité, II n'y avait pas encore ur siècle que les peuples barbares s'étaient établis dans les pays conquis, et les traces des connaissances et de la politesse que les Romains avaient répandues dans toute l'Europe étaient déjà entièrement effacées. On négligeait ou l’on avait déjà perdu, non-seulement ces arts d'élégance qui servent au luxe et que le luxe soutient, mais encore plusieurs des arts utiles auxquels nous devons les douceurs et les commodités de la vie. Dans ces temps malheureux , à peine connaissait-on encore les noms de littérature , de philosophie ou de goût; ou si l'on en faisait quelquefois usage, c'était pour les prostituer à des objets si méprisables, qu’il paraît qu'on n’en sentait plus guère la véritable acception. Les personnes du plus haut

rang et chargées des emplois les plus importans, ne savaient ni lire ni écrire. Beaucoup d'ecclésiastiques n’entendaient pas le bréviaire qu’ils étaient obligés de réciter tous les jours, et quelques-uns n'étaient pas même en état de lire (10). La tradition des événemens passés était perdue, ou ne s'était conservée que dans des chroniques pleines de circonstances puériles et de contes absurdes. Les codes de lois mêmes, publiés par les nations qui s’établirent dans les différentes parties de l'Europe, cessèrent d'avoir quelque autorité, et l’on y substitua des coutumes vagues et bizarres. L'esprit humain, sans

liberté, sans culture, sans émulation, tomba dans la plus profonde ignorance, Pendant quatre cents ans l'Europe entière ne produisit pas un seul auteur qui mérite d'être lu, soit pour l'élégance du style, soit pour la justesse ou la nouveauté des idées; et l’on citerait à peine une seule invention, utile ou agréable à la société, dont ce long période puisse s'honorer.

La religion chrétienne, dont les préceptes et les institutions sont fixés dans les livres saints avec une précision qui ne semblait pas permettre de les altérer ou de les corrompre, la religion chrétienne elle-même dégénéra, pendant ces siècles d'obscurité, en une grossière superstition. Les nations barbares, en embrassant le christianisme, ne firent que changer l’objet de leur culte, sans en changer l'esprit. Ils cherchaient à se concilier la faveur du vrai Dieu par des moyens peu différens de ceux qu'ils mettaient en usage pour apaiser leurs fausses divinités. Au lieu d’aspirer à la sainteté et à la vertu, qui seules peuvent rendre l'homme agréable au grand auteur de tout ordre et de toute perfection, ils crurent remplir toutes les obligations qui leur étaient imposées, en observant scrupuleusement des cérémonies extérieures et puériles (11). La religion, suivant l'idée qu'ils s’en étaient formée, ne comprenait rien de plus; et ces pratiques, par lesquelles ils espéraient attirer sur eux les grâces du ciel, étaient telles qu'on pouvait les attendre des hommes grossiers qui les avaient imaginées et introduites. C'étaient des puérilités qui outrageaient la majesté de l'Être suprême, ou des extravagances qui déshonoraient l'humanité et la raison (12). Charlemagne en France et Alfred-le-Grand en Angleterre, tâchèrent de dissiper ces ténèbres, et parvinrent à faire pénétrer au milieu de leurs peuples quelques rayons de lumière; mais leurs efforts et leurs institutions trouvèrent des obstacles invincibles dans l'ignorance de leur siècle, et la mort de ces deux grands princes replongea les nations dans une nuit plus épaisse et plus profonde.

Les habitans de l'Europe, pendant ces temps malheureux, ignoraient les arts qui embellissent les siècles policés, et n'avaient pas même les vertus qui distinguent les peuples sauvages. La force d'âme, le sentiment de sa dignité personnelle, la bravoure dans les entreprises et l'opi-

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ndant ces temps qui embellissent t pas même les les sauvages. La dignité personeprises et l'opi-

niâtreté dans l'exécution, le mépris du danger et de la mort, sont les vertus caractéristiques des nations qui ne sont pas encore civilisées; mais elles sont le produit de l'égalité et de l'indépendance, que les institutions févdales avaient anéanties partout. L'esprit de domination avait corrompu la noblesse; le poids de la servitude avilissait le peuple; les sentimens généreux qu'inspirent l'égalité étaient entièrement éteints, et il ne restait plus aucune barrière contre la férocité et la violence. L'état le plus corrompu de la société humaine est celui où les hommes ont perdu leur indépendance et leur simplicité de mœurs primitives, sans être arrivés à ce degré de civilisation où un sentiment de justice et d’honnèteté sert de frein aux passions féroces et cruelles. C’est aussi dans l'histoire des temps dont nous parlons qu'on trouve un plus grand nombre de ces actions qui frappent l'imagination d'étonnement et d'horreur, qu'on n’en rencontre dans aucun autre période des annales | de l'Europe. Ouvrons l'histoire de Grégoire de Tours et des auteurs contemporains, nous y rencontrerons ie foule incroyable de traits révoltans d'inhumanité, de perfidie et de vengeance. Mais il y a, selon la remarque d’un historien élégant et profond! ,un dernier degré d'abaissement, comme d'élévation, d'où les choses humaines , lorsqu'elles y sont arrivées, retournent en sens contraire, et qu’elles ne passent presque jamais, ni dans leur progrès, ni dans leur déclin. Lorsque les défauts, soit dans la forme, soit dans l'administration du gouvernement, produisent dans la société des désordres excessifs et intolérables , l'intérêt commun découvre et emploie bientôt les remèdes les plus propres à détruire le mal. Les hommes peuvent négliger ou supporter long-temps de légers inconvéniens ; mais lorsque les abus viennent à un certain terme, il faut que la société périsse ou qu'elle les réforme, Les abus du gouvernement féodal , joints à la corruption du goût et des mœurs, qui en était la suite naturelle, n'avaient fait que s’ac- | croitre pendant une longue suite d'années ; et il paraît qu'ils étaient arrivés vers la fin du onzième siècle, au dernier terme de leur accroissement. C'est à cette époque que l’on voit commencer la | progression du gouvernement et des mœurs en | | |

* D. Hume, Æist. of England, vol. Il, p. 442.

| sens contraire , et que nous pouvons faire re-

monter cette succession de causes et d'événemens, dont l'influence plus ou moins forte , plus ou moins sensible , a servi à détruire la confusion et la barbarie, et à y substituer l'ordre, la politesse et la régularité.

Dans la recherche de ces événemens et de ces causes, il n’est pas nécessaire de s'attacher à l'ordre des temps avec une exactitude cironologique; il est bien plus important de marquer leur liaison et leur dépendance mutuelle, et de faire voir comment un événement en a préparé un autre et a fortifié son influence. Nous avons suivi jusqu'à présent les progrès successifs de ces épaisses ténèbres qui ont couvert si longtemps l'Europe; il sera plus agréable d'observer les premiers rayons de la clarté renaissante , et de reconnaître les accroissemens insensibles de lumière qui ont amené enfin le jour brillant dont nous jouissons.

Les croisades, ou les expéditions des chrétiens pour arracher la Terre-Sainte des mains des infidèles, paraissent avoir été lepremier événement qui ait tiré l'Europe de la léthargie dans laquelle elle était plongée depuis silong-temps, et qui ait contribué à amener quelque changement dans le gouvernement et dans les mœurs. Il est naturel aux hommes de voir avec un sentiment de vénération et de plaisir des lieux renommés pour avoir été la résidence de quelque grand personnage ou le théâtre de quelque action célèbre. Ce principe est la source de la dévotion scrupuleuse avec laquelle les chrétiens, dès les premiers siècles de l'Église, s'étaient plu à visiter le pays que Dieu avait destiné pour l'héritage de son peuple choisi, et dans lequel le Fils de Dieu avait accompli la rédemption du genre humain. Un pèlerinage si long ne pouvait se faire sans beaucoup de dépense, de fatigue et de danger; il devait donc en être plus méritoire, et on le regarda bientôt comme un moyen d’expier presque tous les crimes.

Vers la fin du dixième siècle et le commencement du onzième, il se répandit tout à coup en Europe une opinion qui fit bientôt des progrès incroyables et qui augmenta prodigieusement le nom're et le zèle de ces dévots pèlerins. On s'imagina que les mille ans ! dont parle saint Jean

! Revel, XX, 2,3, 4.

étaient accomplis, et que la fin du monde allait : de ce siècle guerrier qui prirent les armes avec arriver. Cette rêverie répandit une consternation : leurs Vassaux; ils auraient pu être séduits par générale parmi les chrétiens. Plusieurs renon- | l'audace même de cette expédition romanesque ; cèrent à leurs biens, abandonnèrent leurs fa- | mais on vit encore des hommes d’une condition milles et leurs amis, et se hâtérent de se rendre | obscure et pacifique, des ecclésiastiques de tous dans la Terre-Sainte où ils croyaient que le | les rangs, des femmes même et des enfans s’en- Christ devait apparaître bientôt pour juger les | gager à l’envi dans une entreprise qu'on regarhommes 1. Tant que la Palestine avait été sou- : dait comme pieuse et méritoire. Si nous pouvons mise à la domination des califes, ces princes | en croire les témoignages réunis des auteurs éclairés avaient encouragé les pèlerinages des Contemporains, six millions d'hommes prirent la chrétiens à Jérusalem; c'était une branche avan- | Croix'; c'est la marque par laquelle se distintageuse de commerce, qui faisait entrer dans | guaient ceux qui se dévouaient à cette saïînte leurs états beaucoup d’or et d'argent pour des guerre, et qui lui a donné le nom qu'elle a reliques et de pieuses bagatelles; mais les Turcs conservé. L'Europe entière, disait la princesse ayant conquis la Syrie vers le milieu duonzième | Comnène, paraissait Comine arrachee de ses Siècle, les pèlerins se virent exposés à toutes | /ondemens et Préle à se précipiter de. tout sortes d'outrages de la part de ces peuples féro- | son poids sur l'Asie 2, L'ivresse de ce zèle faces. Cette révolution arriva précisément dans le | natique, loin de se dissiper au bout de quelque même temps où la terreur panique dont j'ai | temps, est aussi remarquable par sa durée que parlé rendait les pèlerinages plus fréquens et par son extravagance. Pendant deux siècles enplus nombreux ; elle répandit l'alarme et excita | tiers l'Europe sembla n'avoir eu d'autre objet l'indignation dans toute l'Europe chrétienne, | que de conquérir ou de garder la Terre-Sainte, Ceux qui revenaient de la Palestine racontaient | et ne cessa d'y faire passer successivement des les dangers qu'ils avaient Courus en visitant la | armées nombreuses (13). Terre-Sainte, et ne manquaient pas d'exagérre Rien ne pouvait résister aux premiers efforts la cruauté et les mauvais traitemens des Turcs. | d’une armée dont la valeur était exaltée par Les esprits des hommes étaient ainsi préparés, | l'enthousiasme religieux. Une partie de l’Asielorsqu'un moine fanatique conçut l'idée de réunir | Mineure, la Syrie et la Palestine, furent bientôt toutes les forces de la chrétienté contre les infi- | enlevées aux infidèles ; la bannière de la croix fut dèles , pour les chasser à main armée de la Terre- | arborée sur la montagne de Sion; un corps de Sainte, et c’est à son zèle que cette bizarre entre- | ces aventuriers qui avaient pris les armes contre prise doit son exécution, Pierre l'Ermite (c'était | les mahométans, s’empara de Constantinople, le nom de cet apôtre guerrier) Courut, un crucifix | la capitale de l'empire chrétien en Orient ; et à la main, de province en province, excitant les | pendant la moitié d’un siècle » le trône impérial princes et les peuples à entreprendre la guerre | fut OCCUPÉ par un comte de Flandre et par ses sainte, et ses déclamations allumèrent dans tous | descendans. La violence inattendue du premier les esprits le fanatisme qui l'animait. Le concile | choc des croisés rendit leurs premières conquéde Plaisance, auquel assistèrent plus de trente | tes faciles; mais ils trouvèrent ensuite une promille personnes, décida que le projet de Pierre ! digieuse difficulté à les conserver. Des établisavait été inspiré par une révélation immédiate du | semens si éloignés de l'Europe, entourés de ciel; et lorsqu'on en fit la proposition au concile | nations &uerrières et animées d'un zèle fanatique de Clermont, qui était encore plus nombreux | Qui ne le cédait guère à celui des croisés méque celui de Plaisance, toutes les voix S'écrièrent: | mes, étaient sans cesse exposés à une destruction Dieu le veut! Dieu le veut ! Gette fureur | prochaine, Avant la fin du treizième siècle, les épidémique Gagna tous les ordres de l’état, Ce | chrétiens furent chassés de toutes les possessions n'étaient pas seulement lesseigneurset les nobles qu'ils avaient dans l'Asie, et dont la conquête

leur avait coûté des millions. d'hommes et des

? Chronic. Win. Godelli , ap. Bouqu

historiens de France, tom. X, P. 262. Vita Abbonis, ib, 1 Fulcherius Carnotensis, apud Bongarsii Gesta Dei 1 'd, Corp. , per Francos, vol, 1, 387. edit Han, 1711.

909. Annalista saxo, ib. 576, , 2 Alexias, lib, X, ap. Biz. script. vol. XI, p. 224.

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garsii Gesta Dei

: XI, p. 224.

trésors immenses. Ainsi la seule entreprise pour laquelle toutes les nations de l'Europe se soient jamais réunies et qu'elles aient soutenue avec autant d’ardeur que d’opiniâtreté , n’est plus aujourd'hui qu’un monument éclatant de la folie humaine.

Ces expéditions, tout extravagantes qu’elles étaient, produisirent cependant d'heureuxeffets, qu'on n'avait pu ni attendre ni prévoir. Les croisés, en marchant vers la Terre-Sainte,. traversèrent des pays mieux cultivés et des états plus civilisés que les leurs. C'était en Italie qu’ils se rassemblaient dans les commencemens. Venise, Gènes, Pise et d'autres villes avaient commencé à cultiver le commerce et se polissaient en s’enrichissant. Les croisés allaient ensuite par mer en Dalmatie, d'où ils continuaient leur route par terre jusqu’à Constantinople. Il est vrai que l'esprit militaire était depuis longtemps éteint dans tout l'empire d'Orient, et qu’un despotisme, de l'espèce la plus dangereuse, y avait presque anéanti toute vertu publique; mais Constantinople, qui n'avait jamais été ravagée par les nations barbares, était la plus grande, ainsi que la plus belle ville de l'Europe, et la seule où il restât encore quelque image de l’ancienne politesse et dans les mœurs et dans les arts. La puissance maritime de l'empire d'Orient. était considérable, et des manufactures très précieuses y subsistaient encore. Constantinople était l'unique entrepôt de l'Europe pour les productions des Indes orientales. Quoique les Sarrasins et les Turcs eussent dépouillé l'empire de plusieurs de ses plus riches provinces et l'eussent resserré dans des bornes fort étroites, cependant ces sources de richesses entretenaient à Constantinople non-seulement l'amour du faste et de la magnificence, mais encore un reste de goût pour les sciences; et à cet égard l'Europe entière était fort au-dessous de cette ville

fameuse. Les croisés trouvèrent dans l'Asie mème |

les débris des soiences et des arts que l'exemple et les encouragemens des califes avaient fait nai-

tre dans leur empire. Quoique les historiens des | croisades eussent porté toute leur attention sur

d'autres objets que sur l’état de la société et des

plupart d'entre eux n’eussent même ni assez de

goût, ni assez de lumières pour observer et pour :

bien peindre ce qu'ils voyaient, cependant ils

nous ont transmis des traits si frappans de l'humanité et de la générosité de Saladin et de quelques autres chefs des mahométans, qu'on ne peut s'empêcher de prendre de leurs mœurs l’idée la plus avantageuse. Il était impossible que les croisés parcourussent tant de pays, qu'ils vissent des lois et des coutumes si diverses, sans acquérir de l'instruction et des connaissances nouvelles. Leurs vues s'étendirent; leurs préjugés s’affaiblirent ; de nouvelles idées germérent dans leurs têtes ; ils virent en mille occasions combien leurs mœurs étaient grossières en comparaison de celles des Orientaux policés; et ces impressions étaient trop fortes pour s’effacer de leur mémoire lorsqu'ils étaient de retour dans leur pays natal. D'ailleurs il y eut, pendant deux siècles entiers, un commerce assez suivi entre l'Orient et l'Occident; de nouvelles armées marchaient continuellement d'Europe en Asie, tandis que les premiers aventuriers revenaient chez eux et y rapportaient quelques-unes des coutumes avec lesquelles ils s'étaient familiarisés par un long séjour dans ces terres étrangères. Aussi l'on peut remarquer que, même peu de temps après le commencement des croisades, il y eut plus de magnificence à la cour des princes, plus de pompe dans les cérémonies publiques, plus d'élégance dans les plaisirs et dans les fêtes ; le goût même des aventures devint plus romanesque et s’accrut sensiblement dans toute l’Europe. C’est à ces bizarres expéditions, effet de la superstition et de la folie, que nous devons les premiers rayons de lumière qui commencèrent à dissiper les ombres de l’ignorance et de la barbarie.

Mais ces effets salutaires des croisades ne se firent sentir que lentement. Leur influence sur l'état de la propriété territoriale, et par conséquent sur celui du pouvoir, fut plus immédiate et en même temps plus sensible.

Les nobles qui prirent la croix et s'engagè-

| rent à marcher vers la Terre-Sainte virent bien-

tôt qu'ils avaient besoin de sommes eonsidérables pour faire les frais d'une si longue expédition et pour être en état de paraître à la

| tête de leurs vassaux avec la dignité qui leur mœurs parmi les nations de l'Orient ; quoique la

convenait, Le génie du système féodal ne leur permettait. pas d'imposer des taxes extraordinaires à leurs sujets, qui n'étaient pas accoutumés à en payer. Il ne leur restait donc d'autre

Eee PES OT PSS

HISTOIRE DE CHARLES-QUINT ressource pour se procurer les sommes dont ils avaient besoin, que de vendre leurs terres.

Comme tous les esprits étaient exaltés par les idées romanesques des conquêtes qu'ils espéraient faire en Asie, et par le désir de recouvrer la Terre-Sainte, désir si ardent qu’il faisait taire toutes les passions, les seigneurs abandonnèrent sans répugnance leurs héritages et les vendirent à vilprix, pour aller, en aventuriers, cher- Cher de nouveaux établissemens dans des pays inconnus, Aucun des différens souverains de l'Europe ne s'était engagé dans la première croisade, et tous saisirent avec empressement une occasion si favorable pour réunir à peu de frais à leurs couronnes des domaines considérables !, D'ailleurs plusieurs grands barons étant morts dans la guerre sainte sans laisser d'héritiers, leurs fiefs retournèrent de droit à leurs

Suzerains; et ces accroissemens de propriété,

aussi bien que de puissance , ajoutèrent à l'au-

torité royale tout ce que perdait celle de l’aristocratie. D'un autre côté l'absence de plusieurs VasSaux puissans , accoutumés à en imposer et Souvent à donner la loi à leurs souverains, offrit à ceux-ci une occasion d'étendre leur prérogative et d'acquérir une influence qu'ils n'avaient jamais eue auparavant. Ajoutez à ces circonstances réunies que tous ceux qui prirent la croix se mirent sous la protection immédiate de l'Eglise, qui lança ses plus redoutables anathèmes Contre quiconque voudrait nuire ou faire injure à ceux qui se dévouaient à celle sainte expédition. Les querelles et les hostilités particulières, qui jusqu'alors avaient banni l'ordre et la paix de tout état féodal, furent tout à coup suspendues, ou s'éteignirent entièrement ; l'administration de la justice commença à prendre une forme plus solide et plus constante, et l’on fit enfin quelques Pas Vers l'établissement d'un

Système plus régulier d'administration et de

police dans les différens royaumes de l’Eu-

rope ? (14). *

Les effets que les croisades produisirent sur l'état du commerce de l'Europe ne furent pas moins sensibles que ceux dont je viens de parler. Les premières troupes qui s’enrôlèrent sous

l'étendard de la croix, et que Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon conduisirent à Constantinople par l'Allemagne et la Hongrie, eurent prodigieusement à souffrir, tant par la longueur de la marche que par la férocité des habitans de ces pays. Les armées qui se formèrent ensuite, instruites par l'expérience des premières, se gardérent bien de prendre la même route, et aimérent mieux aller par mer que de s’exposer aux mêmes dangers. Venise , Gênes et Pise leur fournirent les bâtimens de transport sur lesquels ils s'embarquèrent. Ces villes re- Gurent de ces armées nombreuses de croisés des sommes prodigieuses pour le fret seul de leurs vaisseaux 1; ce ne fut cependant qu’une petite partie de l'argent qu'elles retirèrent des expéditions de la Terre-Sainte. Les croisés firent marché avec elles pour avoir des provisions et des munitions de guerre. Tandis que les armées s’avançaient Par terre, les flottes se tenaient sur Ja côte, fournissaient aux troupes tout ce qui leur était nécessaire, et absorbaient tous les bénéfices de cette branche lucrative de Commerce. Les succès qu'eurent d’abord les armes des croisés. procurèrent aux villes commerçantes des avantages encore plus solides. 11 existe encore des chartes par lesquelles on accorde aux Vénitiens, aux Pisans et aux Génois les immunités les plus étendues dans les différens établissemens formés en Asie par les chrétiens. Toutes les marchandises qu'ils importaient ou exportaient étaient exemptes de toute imposition ; et on leur avait donné en propriété des faubourgs entiers dans quelques-unes des villes maritimes , et dans les autres de grandes rues et beaucoup de maisons. Ils avaient aussi, par ces mêmes chartes , le privilége de faire juger suivant leurs lois, et par des juges qu'ils nommaient eux-mêmes, toutes les contestations élevées entre des personnes qui commercçaient sous leur protection ou qui étaient établies dans l'enceinte du terrain qu'on leur avait accordé 2. Lorsque les croisés s'emparèrent de Constantinople et placérent un d’entre eux sur le trône d'Orient, les états d'Italie surent mettre à pro-

fit cette révolution. Les Vénitiens, qui avaient concerté l’entreprise et qui eurent beaucoup de

* Willelm, Malmesbur, Guibert. Abb., apud Bongars, part à l'exécution, ne népligèrent aucun des

vol. 1, 481.

? Du Cange, Glossar. voce Cruce signatus, Guil, Ab-

1 Muratori Antiq. italic. med. ævi, vol, LI, p. 905. » ap. Bongars, vol. 1, 480, 482.

* Jbid., p. 906, etc.

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succès. [ls se rendirent maîtres d’une partie de l’ancien Péloponèse dans la Grèce , et de quelques-unes des îles les plus fertiles de l’Archipel. Plusieurs branches importantes de commerce, concentrées jusqu’alvrs à Constantinople, furent transportées à Venise, à Gènes ou à Pise : ainsi divers événemens occasionés par la guerre sainte ouvrirent successivement plusieurs sources nouvelles de richesses, et les trésors qui en découlèrent ! dansles villes commerçantes d'Italie, concoururent, avec l'institution dont je vais parler, à établir sur une base solide leur indépendance et leur liberté. -

Dans le même temps les villes se formèren en communautés ou corporations politiques, qui obtinrent le privilége d’avoir une juridiction municipale : ce changement contribua peut-être plus qu'aucune autre cause à introduire et à répandre en Europe les principes d'un gouvernement régulier, de la police et des arts.

Le gouvernement féodal avait dégénéré en un système d’oppression. Les nobles, dont les usurpations étaient devenues excessives et intolérables, avaient réduit le corps entier du peuple à un état de véritable servitude ; et la condition de ce qu’on appelait les sommes libres n'était guère meilleure que celle du peuple. Cette oppression n'était pas le partage de ceux qui habitaient la campagne et cultivaient les terres de leurs seigneurs. Les villes et les villages relevaient de quelque grand baron, dont ils étaient obligés d'acheter la protection, et qui exerçaient sur eux une juridiction arbitraire. Les habitans étaient privés des droits naturels et inaliénables-de l’espèce humaine. Ils ne pouvaient disposer des fruits de leur industrie, ni par un testament, ni par aucun acte passé pendant leur vie ?, Ils n'avaient mème pas le droit de donner des tuteurs à leurs enfans dans l’âge de minorité, et ils étaient obligés d’acheter de leur seigneur la permission de se marier 3. S'ils avaient commencé un procès en justice , il ne leur était pas permis de le terminer à l'amiable, parce que

1 Villehardouin, Aist, de Constant., 105, etc.

* Dacherii Spiceleg., tom. XI, 374, 375. Ed. in-4°, Ordonnances des rois de France , tom. ll, 204, n. 2, 6.

5 Ordonnances des rois de France, t.1, p.22, t. LR p.203, n. 1. Muratori Antiq. ital., vol. IV, p.20. Dacherii. Spicel., vol. X1, 325, 341.

avantages qu'ils avaient droit d'attendre du :

cet accommodement aurait privé le seigneur, au tribunal duquel l'affaire se plaidait, des droits qui lui revenaient lorsqu'il rendait la sentence 1, On exigeait d'eux, sans indulgence et sans pitié, des services de toute espèce, souvent aussi humilians qu'onéreux. L'esprit d'industrie était gèné dans quelques villes par des règlemens absurdes , et dans d'autres par d'injustes exactions. Les maximes étroites et tyranniques d'une aristocratie militaire ne pouvaient manquer d'arrêter les progrès de toute industrie 2. Mais dès que les villes d'Italie eurent commencé à tourner leur attention vers le commerce et à se former quelque idée des avantages qu'elles pouvaient en retirer, elles songèrent bientôt à secouer le joug des seigneurs insolens, et à établir un gouvernement libre et égal, qui assurât parmi les habitans la propriété des biens, et encourageit les arts et l'industrie. Les empereurs d'Allemagne, surtout ceux des maisons de Franconie et de Souabe, dont la résidence était éloignée de l'Italie, ne possédaient dans ce pays qu’une juridiction faible et bornée. Leurs querelles éternelles, soit avec les papes, soit avec leurs propres vassaux, occupaient sans cesse leurs armes, et ne leur permettaient pas de fixer leur attention sur l’intérieur de l'Italie. Ces circonstances encouragërent, vers le commencement du onzième siècle, quelques-unes des villes d'Italie à s’arroger de nouveaux priviléges, à s'unir ensemble par des liens plus étroits, et à se former en corps politiques qui se gouvernaient d’après des lois établies par le consentement général des habitans 3, Les droits que plusieurs villes acquirent par ces usurpations heureuses ou hardies, d'autres les achetérent des empereurs, qui croyaient faire un marché très avantageux en vendant au poids de l'or des immunités qu'ils n'étaient pas en état de refuser. Quelques villes obtinrent gratuitement les mêmes priviléges de la générosité ou de la facilité des princes de qui elles relevaient. La grande augmentation de richesses que les croisades produisirent en Italie occasiona une nouvelle espèce de fermentation et d'activité dans les esprits, et fit naître une pas-

1 Dacherii, Spicel., vol. IX, 821.

3 Observ. sur l'hist. de France, par M. l'abbé de Mably, tom. Il, p. 296.

5 Muratori, #ntiq. ilal., vol. IV, p. 5.

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sion si générale et si vive pour l'indépendance : nement et sur les mœurs. Un grand corps de et la liberté, qu'avant la fin de la dernière croi- ! peuple fut affranchi de la servitude, ainsi que sade toutes les villes considérables d'Italie | detoutes les impositions arbitraires et onéreuses avaient acheté ou extorqué des empereurs | auxquelles leur misérable état les assujettissait beaucoup de droits et de priviléges (15), auparavant. Les villes, en acquérant le droit de Cette innovation n'eut pas plus tôt été établie communauté, devinrent autant de petites réen Italie, qu’elle commença à s’introduire en | publiques &ouvernées par des lois connues de France. Louis-le-Gros, jaloux d'élever une nou- tous les citoyens, et égales Pour tous ; la liberté velle puissance pour contre-balançer celle des | était regardée comme une partie si essenticlle grands vassaux , qui souvent donnaient la loi au | de leur constitution, qu'un serf qui s'y réfu- Monarque même, adopta le premier l'idée d'ac- giait, et qui dans l'intervalle d'une année n'était corder de nouveaux priviléges aux villes situées pas réclamé, était aussitôt déclaré homme libre dans ses domaines. Par ces priviléges, appelés | et admis au nombre des membres de la com- Chartes de communauté silaffranchit les ha- | munauté1. bitans, abolit toute marque de servitude , et les Siune partie du peuple dut sa liberté à l'étaétablit en corporations ou corps politiques , qui | blissement des communautés, une autre partie furent gouvernés par un conseil et des magis- | lui fut redevable de sa sûreté. Les gouvernemens trats deleur propre choix. Ces magistrats curent | de l’Europe durant plusieurs siècles avaient été le droit d’administrer la justice dans l'enceinte | si barbares , que tout homme était obligé, pour de leur territoire , de lever des taxes, d’incor- | sa conservation personnelle, de se mettre sous Porer et d'exercer la milice de la ville , Qui, à la | la protection de quelque baron puissant , dont première réquisition du souverain , se mettait en | le château, dans les temps de danger, était Campagne, sous les ordres d'officiers nommés | l'asile commun où chacun allait che Par la communauté, Les grands barons suivirent l'exemple du monarque , et accordèrent de sem- | habitans , régulièrement exercés à la discipline blabies immunités aux villes de leurs territoires. militaire, se trouvaient unis par un intérêt com- Épuisés par les sommes immenses que leur | mun, et s'obligeaient par les engagemens Îes avaient coûté les expéditions de la Terre-Sainte, | plus solennels à se défendre mutuellement , ils adoptérent avec empressement un nouveau | offraient au peuple des asiles beaucoup plus moyen de se procurer de l'argent en vendant ces | sûrs et plus commodes. Les nobles perdirent Chartes de liberté; etquoique l'établissement des | bientôt de leur autorité et de leur considération, Communautés fût aussi contraire à leurs principes | dès qu’ils cessèrent d'être les seuls appuis auxpolitiques que dangereux pour leur puissance, | quels le peuple püt avoir recours Poursegarantir l'attrait d’un secours présent leurfit mépriser le | de la violence. danger éloigné. En moins de deux siècles la ser- Les priviléges accordés àux cités, en dimivitude fut abolie dans la plupart des bourgs de | nuant le pouvoir dela noblesse, augmentèrent France, qui, privés jusqu'alors de liberté, de | celui de la couronne. Comme il n'y avait point de juridiction et de privilége, devinrent par-là des troupes régulières sur pied dans les gouver- Communautés indépendantes (16). C'est encore | nemens féodaux , le roi ne pouvait faire la guerre vers le même temps que les grandes villes d'Al- | qu'aveciles soldats que lui fournissaient les vaslemagne commencèrent à acquérir de semblables | saux de la couronne , toujours jaloux de son immunités, et à jeter les fondemens de leur | autorité , et souvent révoltés contre lui ; et il liberté actuelle (17 ). Cet usage se répandit | n'avait d’autres ressources pour subvenir aux Promptement en Europe et fut adopté en Alle- | dépenses du service public.que les subsides que magne, en Espagne , en Angleterre, en Écosse | ces mêmes vassaux lui accordaient , presque et dans tous les états soumis au &ouvernement | toujours avec autant d'économie que de répuféodal (18). gnance. Mais lorsque les membres des commu- On ne tarda pas à sentir les bons effets de | nautés eurent obtenu la permission de porterles cette nouvelle institution, dont l'influence aussi

à RER { ! Statut. Humberii Bellojoci, Dacher, Spicel., vol, IX, puissante que salutaire s’étendit sur le BOUVEP- (82, 185. Charta.comit. Florent. ibid. 193.

rcher sa st reté. Mais des villes entourées de murs , dont les

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