‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 2)Chapitre 70 sur 112 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

mercenaires de Reiffenberg , donna des ordres pour relâcher son prisonnier, et Philippe fut enfin délivré de la captivité où il avait langui si long temps !. Mais, quoiqu'il fût rétabli dans ses

Dès que le traité de Passau fut signé , Maurice , pour remplir les engagemens qu'il avait contractés avec Ferdinand , marcha vers la Hongrie à la

tète de vingt mille hommes. Mais les forces supérieures des Turcs, les mutineries que le manque de paye occasiona parmi les soldats allemands et espagnols, et la mésintelligence avec Castaldo qui ne lui cédait qu'à regret le commandement général , l'empèchèrent de rien exécuter qui fût digne de sa renommée Où avantageux au roi des Romains 1,

A peine s’était-il mis en marche , que le prince de Hesse le quitta avec ses troupes pour aller recevoir le landgrave son père, et lui remettre les rènes du gouvernement qu'il avait prises depuis son absence. Mais la fortune m'était pas encore lasse de persécuter ce malheureux prisonnier. Reiffenberg , homme entreprenant, qui de soldat était devenu colonel d'un bataillon de mercenaires à la solde de Hesse, les débaucha secrètement au jeune prince pendant sa marche , et les conduisit à Albert de Brandebourÿ, qui, ayant refusé d'accéder au traité de Passau, continuait ses hostilités contre l'empereur. Malheureusement pour le landgrave, on apprit cette désertion au moment où, à peine sorti de la citadelle de Malines, où il était détenu, il n'avait point encore passé les frontières des Pays-Bas. La reine de Hongrie qui y commandait au nom de son frère, croyant ce prince coupable de la violation d'un traité auquel il devait sa liberté, le fit arrèter et le remit une seconde fois entre les mains du même capitaine espagnol qui l'avait gardé pendant cinq ans avec la plus sévère vigilance. Ainsi Philippe, livré de nouveau à toutes les horreurs de la prison, perdit bientôt le courage que lui avait rendu le court intervalle de sa liberté, et tomba dans le désespoir, se croyant condamné à une captivité éternelle. Cependant

l'empereur ayant appris que le landgrave et son fils n'avaient point de part à la défection des

1 Istuanhaffi, Aist. Hungar., p.228. Thuan., lib. 5,

états, ses souffrances passées semblaient avoir éteint la vigueur et l'activité naturelle de son esprit. Ce prince, auparavant le plus hardi et le plus entreprenant des souverains de l'empire, en devint le plus timide et le plus circonspect ; il passa le reste de ses jours dans le repos et l'indolence.

L'électeur de Saxe, déchu de ses dignités,

obtint aussi sa liberté par la paix de Passau. L'empereur, forcé d'abandonner le projet de détruire la religion protestante, n'avait plus de raisons pour le retenir prisonnier ; d'ailleurs , pour regagner l'attachement et la confiance des Allemands, dont les secours lui étaient nécessaires dans l'entreprise qu'il méditait contre la France, le meilleur moyen était de relàcher un

prince qui ne s'était pas moins attiré d'estime par son mérite que de compassion par ses malheurs. Jean Frédéric reprit donc possession de cette partie de son territoire, qui lui avait été réservée lorsque Maurice s'empara de son électorat. Le changement de fortune n'affaiblit point cette grandeur d'âme qui avait fait admirer Frédéric dans un état plus brillant et plus heureux , et qu'il avait su conserver mème dans les fers : il vécut encore plusieurs années avec cette haute réputation qu'il s'était acquise à si juste titre.

Cependant la perte de Metz, de Toul et de Verdun , affligeait vivement l'empereur. Accoutumé à terminer à son avantage toutes ses guerres contre la France, il crut qu'il y allait de sa gloire à ne pas succomber dans celle-ci, et que ce serait une tache flétrissante pour son règne que de laisser sans retour démembrer de l'empire un domaine de cette importance. Son intérèt n'y était pas moins engagé que son honneur. Comme

1 Sleia., p. 574. Belcari, Comment. p. 834

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omment., p. 854

[1552] cette frontière de la Champagne se trouvait plus

c'était par-là qu'il avait toujours pénétré dans ce royaume, Mais si Henri venait à garder ses dernières conquêtes , c'était une barrière formidable du côté où elle avait été jusqu'alors le plus faible, En même temps, l'empereur y perdait toute la sûreté que ces trois villes donnaient à son ennemi; car auparavant elles couvraient son pays, et en les perdant, ses propres places, qui n'étaient que peu fortifiées , restaient exposées à une invasion. C’est ce qui détermina Charles à tenter de les recouvrer; et les préparatifs qu'il avait faits contre Maurice et ses alliés le mirent en état d'exécuter promptement sa résolution.

La paix de Passau ne fut pas plutôt conclue, que, honteux de sa retraite à Villach , il s'avança vers Augsbourg, à la tête d’un corps considé: rable d’Allemands à sa solde, et de toutes les troupes qu'il avait tirées de ses états d'Italie et d'Espagne. Plusieurs des bataillons que les confédérés venaient de congédier passèrent à son service, et il engagea même quelques princes de l'empire à se joindre à lui avec leurs vassaux. Pour mieux cacher la destination d’un armement si formidable qui pouvait inquiéter la France et la mettre sur ses gardes, il fit courir le bruit qu'il marchait en Hongrie pour secourir Maurice contre les infidèles. Dès qu'il se fut avancé vers le Rhin, ce prétexte ne pouvant plusavoir lieu, i! publia qu’en qualité de chef de l'empire, obligé de réprimer les vexations d'un de ses membres, il allait châtier Albert de Brandebourg qui ra- Yageait cette partie de l'Allemagne.

Mais les Français avaient trop appris à leurs dépens à se défier des artifices de Charles, pour ne pas épier avec soin tous ses mouvemens.

Henri devina bientôt le véritable objet de ces grands préparatifs et résolut de défendre ses importantes conquêtes, avec autant de vigueur qu'on pouvait en mettre à les lui arracher. Prévoyant que tout le poids de la guerre tomberait d’abord sur Metz, et que du destin de cette ville dépendrait celui de Toul et de Verdun, il nomma pour y commander durant le siége, François de Lorraine, duc de Guise, que la gloire et la sûreté de son propre pays engageaient à bien défendre cette place. Il était difficile de faire un meilleur choix. Le duc joignait à toutes les qualités qui tiennent au Courage, cette sagacité et

| cette présence d'esprit qui rendent un homme ouverte qu'aucune autre province de France, |

propre au commandement. C'était une de ces âmes héroïques qui, n'aimant que les grandes entreprises, aspirent à la renommée par des actions d'éclat, Il fut charmé de trouver dans la

| Commission périlleuse qu'on lui confiait, une | occasion de déployer ses rares talens aux yeux

de ses propres compatriotes, bien disposés à y applaudir, L'esprit belliqueux qui distinguait alors la noblesse française et qui lui faisait regarder l’inactioncomme honteuse, toutesles fois qu'il y avait de la gloire à acquérir , amena de toutes parts une foule de guerriers qui se rangèrent sous les drapeaux d'un chef digne de servir de modèle et de guide dans le chemin de la victoire. Plusieurs princes du sang, beaucoup de gentilshommes du premier rang et tous les jeunes officiers qui purent en obtenir la permission du roi, se jetèrent dans Metz en qualité de volontaires. Leur présence donna un nouveau courage à la garnison, et le duc de Guise eut l'avantage de n'avoir à commander qu'à des hommes impatiens de se signaler.

Mais quelle que fût son ardeur à se charger de cette entreprise, il trouva Metz dans une si mauvaise situation , qu'un courage moins intrépide que le sien eût désespéré de le sauver. C'était une ville d'une enceinte considérable, de grands faubourgs , des murailles faibles et sans fortifications, des fossés étroits, de vieilles tours au lieu de bastions, trop éloignées entre elles pour défendre le mur qui les séparait. Tous ces défauts furent réparés aussi bien que le temps le permit, Le duc fit raser les faubourgs, sans épargner les monastères et les églises, même celle de Saint-Arnulphe, où plusieurs rois de France étaient enterrés. Mais, afin d'éviter les reproches d'impiété où pouvait l'exposer la destruction de ces pieux édifices et la profanation des tombeaux, il fit transporter dans une église de la ville les vases sacrés et les cendres des rois. avec toutes les solennités d’une procession, qu'il précéda lui-même tête nue et un cierge à la main. Il fit abattre aussi les maisons trop voisines des murs. On élargit, on nettoya les fossés, on rétablit les anciennes fortifications et on en construisit de nouvelles. Comme tous ces ouvrages exigeaient la plus grande célérité, le duc y travailla de ses propres mains. Les officiers et les volontaires suivirent son exemple ; et les soldats

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voyant leurs chefs partager les travaux , supportèrent gaiment les plus rudes fatigues. En même temps on obligea toutes les personnes inutiles à sortir de la place. On remplit les magasins de

munitions de guerre et de bouche, les moulins | furent brûlés et on détruisit les grains et les | fourrages à quelques milles aux environs. Les |

citoyens eux-mêmes ne montrèrent pas moins d’ardeur que les soidats à seconder ce général, tant ses manières simples et populaires lui don-

naient d’ascendant sur les esprits. Le zèle qu'il | avait su leur inspirer l’emportant sur l'intérêt

personnel, ils virent, sans témoigner le moindre regret, leurs biens, leurs maisons et les édifices publics sacrifiés à la nécessité de repousser l'ennemi t,

Cependant l'empereur, après avoir rassemblé toutes ses forces, continua sa marche vers Metz. En traversant les villes du Rhin il vit les tristes marques des ravages que les troupes d'Albert avaient faits dans cette contrée. A l'approche de l'empereur Albert se retira dans la Lorraine, comme s'il eût voulu se joindre au roi de France, dont il avait déjà ms les armes sur tous ses étendards. Quoiqu'il fût à la tête de vingt mille hommes, sa situation ne lui permettait pas d'en

venir aux mans avec les impériaux ?, dont l'ar- | mée était au moins de soixante mille hommes et |

l'une des plus belles que ce siècle eût vues dans les guerres d'Europe.

La conduite du siége, sous les ordres de l’empereur, fut confiée au duc d’Albe, secondé du marquis de Marignan et des plus habiles généraux d'Italie et d'Espagne. Comme on était alors à ja fin d'octobre, ils représentèrent qu'il ÿ avait

beaucoup de risque à commencer dans une sai- |

son si avancée une expédition qui ne pouvait manquer de trainer en longueur. Mais Charles, trop obstiné pour abandonner son opinion, se fiant d’ailleurs pour le succès de son entreprise à ses grands préparatifs, ordonna qu'on investit la ville, Dès que le duc d’Albe parut, un corps considérable de Français fit une sortie, attaqua son avant-garde avec fureur, la mit en désordre et tua ou fit prisonniers un grand nombre d'impériaux. Ge début, qui montrait et l'habileté des officiers et la valeur des troupes, fit sentir aux assiégeans à quels ennemis ils avaient affaire et

1 Thuan., t. 11, p. 387.

* Natal. comitis, Aist., p. 127.

combien les moindres avantages pourraient leur coûter, La place fut cependant investie; on ouvrit des tranchées, et les travaux de siége commencèrent.

Mais des deux côtés l'attention se porta sur Albert de Brandebourg. Chaque parti tâchait de gagner ce prince, qui se tenait dans le voisinage avec l'irrésolution d'un homme qui, n'étant gouverné par aucun principe, flottait entre des intérêts opposés. La France lui faisait des offres très avantageuses, et les impériaux n'épargnaient aucune des promesses qu’ils croyaient propres à le tenter. Enfin, après avoir longtemps balancé, il se décida pour Charles, dont la faveur pouvait lui procurer des avantages plus immédiats et plus solides. Le roide France, qui commençait à s’en défier, avait chargé le duc d’Aumale , frère de Guise , de veiller de près sur ses mouvemens. Mais Albert tomba à l'improviste sur le corps de troupes qui l'observait, le mit en déroute, tua beaucoup d'officiers, blessa d’Aumale lui-même et le fit prisonnier. Après cette victoire ce prince marcha en triomphe vers Metz et se joignit à l'empereur avec ses troupes. Ce monarque, en considération de cette action et d'un renfort si considérable, lui pardonna le passé et lui garantit la possession des territoires qu'il avait usurpés pendant la guerre !.

Le duc de Guise, quoique profondément affligé du malheur de son frère, ne ralentit rien de sa vigueur à défendre la ville. H fatiguait les assiégeans par de fréquentes sorties, où ses ofciers étaient si jaloux de se distinguer, que toute son autorité pouvait à peine contenir l'impétuosité de leur courage. Il se vit même obligé plus d'une fois de fermer les portes de la ville et d'en cacher les clefs, pour empêcher les princes du sang et là haute noblesse d'aller insulter l'ennemi. Les inpériaux, de leur côté, attaquaient la place par différens côtés à la fois; mais l'art des siéges n’était pas encore parvenu à ce degr de perfection où il fut porté vers a fin du ser zième siècle, dans la longue guerre des Pays Bas. Après des travaux sans relâche de plusieurs semaines, à peine les assiégcans pouvaient-ils s€ flatter d'avoir fait quelques progrès. Les brèches que leur arüllerie avait faites durant le jour se trouvaient réparées pendant la nuit, où

1 Sleid, Thuan., lib. n, p. 389, 392,

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denouvelles fortifications, s'élevant soudain sur les ruines des anciennes, les menacaient de fatigues et de périls nouveaur. L'empereur, outré de cette opiniètre résistance, quitta Thionville, où la goutte l'avait retenu jusqu'alors; et, tout malade qu'il était encore , il se rendit en litière à son Camp, afin d'animer les soldats par sa présence. En effct,on pressa le siége et on redoubla d'efforts à son arrivée,

Mais la rigueur de la saison se faisant déjà sentir, le camp était tantôt inondé de pluie, tantôt couvert de neige, Les vivres y devenaient d'autant plus rares, qu'un corps de cavalerie française rôdait aux environs, interceptait les convois ou du moins en troublait et en retardait l'arrivée. Les maladies commencèrent à gagner les soldats, surtout les Italiens et les Espagnols, peu accoutumés à une température si rigoureuse. Il en mourut beaucoup, et plusieurs furent hors d'état de servir. Cependant, les brèches paraissant praticables, l'empereur résolut de hasarder un assaut général. Ce fut encore contre l'avis de ses meilleurs officiers, qui se récriaient sur l'imprudence d'attaquer avec des troupes affaiblies et découragées une garnison nombreuse, commandée par tout ce qu'il y avait de plus brave dans la noblesse française. Le due de Guise, jugeant du dessein des ennemis par le mouvement extraordinaire qu'il remarquait dans leur camp, disposa toutes ses troupes à les recevoir. Elles parurent aussitôt sur les murs et sur les brèches , avec une contenance si assurée et si bien disposées à repousser les assaillans, que ceux-ci, au lieu d'avancer au signal de la charge, demeurèrent immobiles, dans le silence et l'abattement. L'empereur, qui s'aperçut du découragement de son armée, se retira brusquement dans sa tente, et se plaignit dese voir trahi yar des soldats qui méritaient à peine le nom d'hommes !,

Quoique vivement affligé et humilié de cet affront, Charles n’abandonna point le siége ; mais, se contentant de changer son plan d'attaque, il fit cesser le feu de l'artillerie, résolu d'employer la sape, dont la voie était plus lente, mais plus sûre. Cependant, la pluie et la neige continuant de tomber, ceux qu'on avait chargés de ce travail endurèrent des fatigues

Thuan., p. 397.

incroyables. Le duc de Guise, aussi habile que brave, éventait et faisait manquer toutes les mines. Charles sentit qu'il était impossible de combattre plus long-temps et contre les rigueurs de la saison et contre des ennemis qu'on ne pouvait vaincre ni par force ni par adresse. Il voyait d’ailleurs ses troupes en proie à une maladie contagieuse qui lui enlevait chaque jour un grand nombre d'officiers et de soldats; enfin, obligé de céder aux sollicitations de ses généraux, qui le conjuraient de sauver les restes de son armée par une prompte retraite : « La for- « tune, dit-il, est comme toutes les femmes : « elle accorde ses faveurs à la jeunesse, et dé- « daigne les cheveux blancs. »

Aussitôt il donna des ordres pour lever le siége, qui lui avait coûté cinquante-six jours de travaux, pendant lesquels il avait perdu pius de trente mille hommes, tant par les maladies que par !e fer des ennemis. A peine le duc de Guise se fat aperçu du dessein des impériaux qu’il prit de promptes mesures afin de les inquiéter dans leur retraite. Plusieurs corps de cavalerie et d'infanterie furent détachés pour harceler leur arrière-garde et pour enlever les traîneurs. La marche de l'armée se fit dans un tel désordre, qu'on pouvait l'attaquer sans risque et lui tuer beaucoup de monde. Mais, au moment où les Français sortaient de la ville, le Spectacle le plus affreux changea toute leur furie en compassion. Le camp des impériaux était couvert de malades, de blessés, de morts et de mourans. On voyait toutes les routes jonchées de malheureux qui, ayant fait de vains efforts pour s'échapper, étaient retombés de faiblesse et périssaient faute de secours. Ils reçurent de leurs ennemis tous les bons offices que leurs amis ne pouvaient leur rendre. Le due envoya des vivres pour ceux qui étaient tourmentés de la faim, il chargea des chirurgiens de prendre soin des malades et des blessés. Les uns furent conduits dans les villages d'alentour, et les autres, hors d'état d'être transportés si loin, furent mis dans les hôpitaux de la ville , préparés pour ses soldats, A mesure qu'ils se rétablissaient il les renvoyait chez eux, sous une bonne escorte, avec de l'argent pour les frais de leur voyage. Ces actes d'humanité, si rares dans un siècle où la guerre se faisait avec plus d’acharnement et de férocité que de nos jours, mirent

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le comble à la réputation que le duc de Guise | avait si bien méritée dans la glorieuse défense de Metz, et les vaincus eux-mêmes exaltèrent ce héros à l'envi de ses compatriotes !.

Cette année fut la plus malheureuse du règne de l'empereur ; il essuya encore d'autres pertes en Italie. Pendant son séjour à Villach il s'était adressé à Côme de Médicis pour lui emprunter deux cent mille écus; mais son crédit était alors tombé si bas, que pour en obtenir cette modique somme, il fut obligé de lui céder la principauté de Piombino. Cette cession, en Ôtant à Charles le seul établissement qu'il eût en Toscane, mit la souveraineté nouvelle de Côme hors de toute dépendance. Mais pendant qu'il était réduit à sacrifier ainsi son territoire, Son ambition éprouva un coup plus sensible dans la perte de Sienne, occasionée par la mauvaise conduite de don Diègue de Mendoza ?.

Ainsi que la plupart des grandes villes d'Italie, Sienne se gouvernait depuis long-temps en république, sous la protection de l'empire.

Mais, se trouvant déchirée par ces dissensions entre la noblesse et le peuple qui divisaient alors tous Les états libres de l'Italie, la faction du peuple, qui avait pris le dessus, supplia l'empereur de soutenir la nouvelle administration qu’elle

avait établie, et reçut même dans la ville un petit corps de soldats espagnols que Charles y avait envoyé pour maintenir l'exécution des lois et la tranquillité publique. Le commandement de ces troupes fut donné à Mendoza, alors ambassadeur de l'empereur à Rome. Cet officier sut persuader à la multitude, toujours crédule, qu'en batissant une citadelle dans Sienne, elle serait garantie à jamais contre les entreprises de la noblesse, Comme il espérait par ce moyen mettre la ville entre les mains de Charles, il pressa cet ouvrage avec la plus grande célérité. Mais avant que la forteresse fût achevée il leva le masque ; et, se laissant aller à son caractère naturellement hautain et dur, il traita les citoyens avec la dernière insolence. Les soldats de la garnison, mal payés comme l'étaient communément les

1 Sleid., p. 675. Thuan., lib. n, p. 389, etc. Le père Daniel, Histoire de France, tom. 1, p. 392, a pris la relation qu'il a faite de ce siége dans le journal du sieur de Salignac, qui y était présent. Natal. cumit., Æistor., p. 376.

2 Thuan., lib, 1, p. 370.

troupes de l'empereur, vivaient à discrétion chez les habitans et s’y portaient aux plus grands excès.

Tant d'outrages ouvrirent enfin les yeux aux Siennois. Convaincus qu'il fallait parer le coup mortel qu’on voulait porter à leur liberté avant que les travaux de la citadelle fussent achevés, ils eurent recours à l'ambassadeur de France à Rome, qui leur promit du secours et la protection de son maître. Le péril commun fit bientôt cesser toutes les anciennes animosités. On envoya des députés aux nobles exilés pour les inviter à venir sauver la patrie de la servitude dont elle était menacée. Il n’y avait pas un moment à perdre : on prit des mesures promptes et sûres et elles furent exécutées avec vigueur. Les citoyens coururent aux armes; les exilés et tous leurs partisans entrèrent par différens côtés de la ville, avec quelques troupes qu'ils avaient rassemblées. Plusieurs corps de mercenaires à la solde de la France parurent pour les seconder. Les Espagnols, quoique surpris et fort inférieurs en nombre, se défendirent avec beaucoup de courage; mais enfin, n'ayant ni l'espoir d'être secourus ni celui de pouvoir tenir longtemps dans un fort qui n’était qu'à moitié construit, ils prirent le parti de l'abandonner. A peine en furent-ils sortis que les Siennois le rasèrent jusqu'aux fondemens, afin qu'il ne restt aucun vestige de cet odieux monument élevé pour leur esclavage. Dès ce moment , renonçant à toute liaison avec l'empereur, ils envoyérent des ambassadeurs au roi de France pour lui rendre grâces de leur liberté, et le prier de leur en assurer la jouissance en continuant d'honorer de sa protection leur république f.

Ces disgrâces de Charles furent suivies d'un événement plus fâcheux encore. La sévère administration de don Pèdre de Tolède , vice-rol de Naples, avait rempli ce royaume de murmures

et d'aversion contre le gouvernement. Le prince de Salerne , chef des mécontens , s'était retiré à la cour de France, où quiconque haïssait l'emr pereur et ses ministres était sûr de «rouver de la protection et des secours. Prenant le langage avantageux de tous les réfugiés de son ranÿ, l s'était vanté d'avoir beaucoup de partisans et

1 Pacci, Memorie de Siena, vol. HI, p. 230, 261.

Thuan., p.375, 377, etc. Paruta, Æisl. venef., P 267.

Mém. de Ribier, p. 424, el2.

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assez de crédit sur les esprits pour mettre Henri en possession de Naples; il assura à ce monarque que s’il voulait y entrer, il y trouverait un parti puissant prêt à se joindre à lui. Mais en profitant de cette ouverture, le roi ne crut pas devoir uniquement s’en rapporter aux promesses du prince de Salerne pour le succès d'une pareille entreprise. À l'exemple de son père, Henri avait toujours ménagé Soliman comme le plus redoutable ennemi qu'il pût opposer à l’empereur. Il le sollicita donc d'envoyer une puissante flotte dans la Méditerranée, pour seconder son invasion. Sa demande fut bien accueillie du sultan qui était alors fort irrité des hostilités de la maison d'Autriche en Hongrie. Il fit équiper cent cinquante vaisseaux qui devaient faire voile, au temps marqué par son allié, afin de favoriser les opérations des Français. Le commaudement de cette flotte fut donné au corsaire Dragut , officier qui s'était formé sous Barberousse, et qui ne le cédait guère à un si grand maître en courage, en talens ni même en bonheur. 11 parut sur les côtes de la Calabre au temps dont on était convenu, fit plusieurs descentes, saccagea, brûla beaucoup de villages, et venant ancrer dans la baie de Naples, répandit la consternation dans toute la ville. Cependant la flotte française, retenue par quelque accident que les historiens n’ont pas expliqué, n’arriva point au terme prescrit. Après l'avoir attendue vingt jours sans en recevoir aucune nouvelle, les Turcs reprirent la route de Constantinople, et le vice-roi se trouva délivré dela crainte d’une invasion qu'il n’était pas en état de repousser {.

La France, qui n'avait jamais causé tant d’alarmes à l’empereur, montra une joie immodérée des succès de cette première campagne. Charles accoutumé à une longue suite de prospérités, ressentit vivement ses revers, et se retira de Merz dans les Pays-Bas. Abandonné de la fortune au déclin de l’âge, tourmenté par les douleurs de la goutte qui avaient totalement abattu la vigueur de son tempérament, ildevintchagrin, d'un accès difficile et souvent incapable d’application. Cependant, dès qu'il jouissait de quelque intervalle de santé, toutes ses pensées se tournaient vers la vengeance ; il méditait toujours les moyens d'humilier la France et d'effacer la

1Thuan., p. 375, 880, Mém. de Ribier, vol. M, p.408. Giannone.

tache faite à sa renommée et à la gloire de ses armes. Depuis que la paix de Passau avait déconcerté ses anciens projets d'ambition, les affaires de l'empire n’occupaient plus que le second rang dans son esprit, et sa haine pour la France devint sa plus forte passion.

Cependant l'ambition inquiète d'Albert de Brandebourg excita cette année de grands troubles en Allemagne. Ce prince avait perdu beaucoup de troupes au siége de Metz; mais l'empereur, qui voulait reconnaître les services importans qu'il en avait reçus dans cette occasion, ou peut-être fomenter la division parmi les princes de l'empire, lui paya toutes les sommes qu'il lui devait, et par-là le mit en état de se former une armée aussi nombreuse qu’auparavant, avec les débris de celle que les impériaux avaient congédiée. Les évèques de Bamberg et de Wurtzburg ayant sollicité la chambre impériale d'annuler par son autorité les conditions iniques qu’Albert les avait obligés de signer, ce tribunal, d’une voix unanime, les déclara libres de ces engagemens extorqués par la force, et défendit à Albert d’en poursuivre l'exécution, exhortant tous les princes de l'Allemagne à lui faire la guerre, s’il persistait dans ses injustes demandes. Albert opposa à ce décret, que ses transactions avec les deux prélats avaient été confirmées par l’empereur, en récompense de ce qu’il s'était joint à l’armée impériale devant Metz ; et pour intimider ses antagonistes et les convaincre qu’il n’abandonnerait point ses prétentions, il mit des troupes en marche , dans le dessein de s'emparer des territoires qu'on lui disputait, On proposa plusieurs expédiens ; on fit diverses tentatives pour empêcher que la guerre ne se rallumât en Allemagne. Mais Albert, que son caractère bouillant portait aux plus audacieuses entreprises ct qui ne doutait jamais du succès, même dans les entreprises les plus bizarres, rejeta avec dédain toutes les ouvertures raisonnables d'accommodement.

Ainsi la chambre impériale porta son décret, et requit l'électeur de Saxe et plusieurs autres princes nommément, de prendre les armes pour le faire exécuter, Maurice et ses alliés se chargèrent volontiers de soutenir l'autorité de ce tribunal d'où dépendait la tranquillité publique. Ils sentirent qu’il fallait, sans perdre de temps, arrêter les usurpations d’un prince ambitieux

qui ne connaissait d’autres maximes que celles de son intérêt, ni d'autre guide que la fougue de ses passions. L'empereur était soupçonné d'encourager Albert dans ses procédés injustes et violens, et même de lui fournir en secret des secours. C'était un rival qu’il donnait à Maurice, et dont il pouvait se servir à la première occasion pour balancer le crédit que celui-ci s'était acquis dans l'empire !.

Les plus puissans princes de l'Allemagne formèrent aussitôt contre l'usurpateur une ligue dont Maurice fut déclaré généralissime. La résolution d’Albert n’en fut point ébranlée; mais commeil sentait l'impossibilité de résister à tant de forces réunies, il se hâta d’en prévenir la jonction, en marchant d’abord contre Maurice, l'ennemi qu’il craignait le plus. Ce fut un bonheur pour les alliés que d’avoir confié leurs affaires à un prince si habile. Animés par son autorité et son exemple, leurs préparatifs se firent avec une célérité dont les confédérations sont rarement capables ; et par-1à Maurice se vit en état de s'opposer à Albert, avant que celui-ci eût fait des progrès considérables.

Les deux armées se rencontrèrent à Sieverhausen, dans le duché de Lunebourg; elles étaient chacune environ de vingt-quatre mille hommes. La haine personnelle qui animait les deux chefs ne leur permit pas de rester longtemps dans l'inaction.

Les troupes partageant leur impatience, marchèrent fièrement au combat. On y porta de part et d'autre le plus grand acharnement, et les géneraux surent si bien profiter des moindres avantages, que le sort de la bataille resta longtemps douteux, chacun gagnant Gu terrain alternativement sur son ennemi. Enfin la victoire se déclara pour Maurice, dont la cavalerie était plus nombreuse, L'armée d'Albert mise en déroute, laissa quatre rille morts eur le champ de bataille ; son camp , son bagage et son artillerie restèrent au pouvoir des vainqueurs. Cet avantage leur coûta cher. Leurs meilleures troupes y perdirent beaucoup de monde : deux fils du duc de Brunswick , un duc de Lunebourg et plusieurs personnes de distinction restèrent au nombre des morts 2, Mais la perte de Maurice fit bientôt

1 Skeid , p. 585. Mém. de Ribier, vol. 11, p. 442. Arnold., Zita Maurit. ap. Menken., vol. H, p. 1242. ? Historia pugnæ infelicis inter Maurit. et Albert.

oublier toutes les autres. Ce prince, en conduisant pour la seconde fois à la charge un corps de cavalerie qui avait plié, reçut dans le ventre une balle de pistolet, et mourut de cette blessure deux jours après la bataille, dans la trentedeuxième année de son âge, et six ans après son élévation à l'électorat.

Maurice doit certainement occuper la place la plus distinguée parmi les personnages qui figurent dans l'histoire de ce siècle guerrier, où les grands événemens et les révolutions soudaines faisaient éclore de grands talens et leur ouvraient une vaste carrière. Si, d'un côté, son excessive ambition, sa dissimulation profonde et linjuste usurpation des titres et des états de son parent, le privérent des éloges qu’on doit à la vertu, de l'autre, sa prudence à cencerter ses mesures, sa vigueur à les exécuter, et son bonheur constant dans toutes ses entreprises, le mettent du moins au rang des grands princes.

Dans un âge où l’impétuosité des passions l'emporte ordinairement sur la prudence, où le plus grand effort d’un génie, même du premier ordre, se borne à concevoir un projet hardi, et à l'exécuter avec promptitude et avec courage, il sut former et suivre un plan très compliqué, qui trampa le prince le plus artificieux de l'Europe. L'empereur était presque parvenu à un despotisme illimité; ce fut dans ce moment que Maurice, avec des forces qui semblaient bien audessous de tant d’audace, l'obligea de renoncer à ses usurpations , et qu'il établit non-seulement là liberté de conscience, mais encore la liberté civile de l'Allemagne, sur des fondemens qui sont restés jusqu'ici inébranlables. Sa conduite, à la vérité, excita quelque temps la défiance des protestans et le ressentiment des catholiques; mais il sut ensuite ménager les uns et les autres avec tant d'adresse, qu'aucun prince de ses contemporains n'eut un crédit égal dans les deux partis, et qu'il en fut regretté généralement comme le défenseur le plus: puissant et le plus fidèle de la constitution et des lois de son pays

La mort de Maurice ayant répandu la consternation parmi ses troupes, les empêcha de profiter de leur victoire. Cependant Albert, que son courage impétueux et sa prodigalité ren- Thom. Wintzen auctore, apud Scard., v. W, p. 5.

Sleid., p.583. Ruscelli, Épîtres aux princes, p. 1 Arnoldi, J'ita Maurit., p. 1246.

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