Ch. vu
de cette flotte était de descendre l'Indus jusqu'à l'Océan ; de là elle devait continuer jusqu'au golfe Persique , pour ouvrir par mer une communicetion avec l'Inde et le centre de ses états.
La conduite de cette expédition fut donnée à Néarque, officier digne, à tous égards, de cette importante commission. Mais comme Alexandre était ambitieux de toutes les gloires, et qu'il aimait à se montrer dans toutes les entreprises qui avaient de la nouveauté et de l'éclat, il descendit lui-même le fleuve avec Néarque. Ii faut convenir que, par sa grandeur et sa magnificence, l'armement était digne d'être commandé par le conquérant de l'Asie. Il était composé d'une armée de cent vingt mille hommes, deux cents éléphans et une flotte de près de deux mille vaisseaux différens de port et de forme (5), qui avaient à leur bord un tiers des soldats ; tandis que le reste, partagé en deux divisions, l’une sur la droite, et l'autre sur la gauche, les accompagnait dans leur marche. A mesure qu'ils avançaient, les peuples riverains se soumettaient ou par force ou par persuasion. Retardé par les diverses opérations où l'engageait cette grande entreprise , autant que par la lente navigation d'une pareille flotte, Alexandre mit plus de neuf mois à gagner l'Océan t.
La marche d'Alexandre dans l'Inde, sur cette ligne, était bien plus considérable que celle qu'il fit par la route dont nous avons déjà donné la description; et quand on considère les divers mouvemens de ses troupes, le nombre des villes qu’elles prirent, et les différens états qu'elles soumirent, on peut dire qu'il n'a pas seulement vu les pays qu'il a traversés, mais aussi qu’il les a bien observés. Cette partie de l'Inde a été si peu fréquentée des Européens de nos jours, qu’on ne peut marquer ni la situation des lieux, ni leur distance , avec la même exactitude que dans les provinces intérieures, ou même dans le Panjab. Mais d'après les recherches du major Rennell, faites avec autant de discernement que d'habileté, la distance à l'Océan , de cet endroit de l'Hydaspe où Alexandre équipa sa flotte, ne peut pas être moindre que de trois cent trente -trois mille anglais. Une portion considérable de cette vaste contrée, la partie supérieure du delta surtout , qui s'étend depuis la
% Strab., lib. xv, p. 1014
capitale de l'ancienne Malli, aujourd'hui Moultan , jusqu'à Patala , actuellement Tatta, est remarquable pour sa fertilité et sa population t,
Bientôt après avoir gagné l'Océan, Alexandre, content d'être venu à bout de cette difficile entreprise , ramena ses troupes en Perse, par terre ; il laissa le commandement de la flotte , et à son bord un corps de troupes considérable , à Néarque , qui , après un voyage de sept mois le long des côtes, la conduisit heureusement le long du golfe Persique dans l'Euphrate (6) 2.
C'est ainsi qu'Alexandre prépara le presvier aux peuples de l’Europe la connaissance de l'Inde , et il eu examina un vaste district avec plus d'attention qu’on ne devait l’attendre du court séjour qu'il y fit. Heureusement trois de ses principaux officiers, Ptolomée fils de Lagns, Aristobule et Néarque tinrent des registres fidèles de toutes ses opérations militaires et de tout ce qu’il pouvait y avoir de curieux dans les pays qui en furent le théâtre. Il est vrai que rien ne nous est parvenu des deux premiers ; mais il est probable que les faits les plus importans qu'ils rapportent se sont conservés , puisque Arrien déclare les avoir pris pour guides dans son Histoire de l'expédition d'Alexandre; ouvrage qui, quoique composé long-temps après que la Grèce eut perdu sa liberté, et dans un siècle où le goût et le génie étaient sur leur déclin, n’est pas indigne des plus beaux jours de la littérature grecque.
Quant à la situation générale de l'Inde , ces écrivains nous apprennent qu'au temps d'Alexandre , quoiqu'il n’y eût dans son sein aucun empire puissant , tel que celui qui, dans des temps modernes, étendait ses lois depuis l’Indus presque jusqu'au cap Comorin, même alors elle était partagée en monarchies d'une étendue considérable. Le roi des Prasi se préparait à recevoir les Macédoniens sur les bords du Gange avec une armée de vingt mille chevaux , deux mille chariots armés, et un grand nombre d'éléphans 3, On dit que le territoire dont Alexandre constitua Porus souverain, ne contenait pas moins de deux mille villes 4, Ên réduisant même à leur plus juste valeur ces dénominations va-
‘ Mém. de Rennell, p. 68, etc.
* Pline, Æist. nal., lv. vi, ch. xx, 3 Diod. de Sic., liv. xvar, p. 232,
“ Arrien, liv. va, ch. nn,
yues de nations et de villes, one peut s’empècher de concevoir l'idée d'une population très considérable. Du haut de la flotte qui déscendait la rivière, on voyait des deux côtés un pays. qui ne paraissait le céder en rien à celui dont le gouvernement fut confié à Porus.
C'estégalement dans les mémoires de ces of- |
ficiers, que l'Europe a puisé pour la première fois. des connaissances certaines sur 1: climat, le
sol, les productions et les habitans de l'Inde; et.
dans un pays où les mœurs, les coutumes et même l’hebillement sontaussi permanens et aussi invariablesque la nature même, il est étonnant de voiravecquelle précisionles peintures des officiers d'Alexandre se rapportent à ce que nous voyons aujourd'hui dans l'Inde après un espace de deux
mille ans. Les changemens réglés des temps,
connus sous le nom demoussons ; les pluies périodiques, le gonflement des rivières, les inondations qui en sont la suite, l'aspect que présente le pays pendant leur durée : toutes ces circonstances y sont détaillées avec la plus grande exactitude dans les descriptions qu'ils nous ont laissées des habitans , de leur complexion frêle et délicate , de leur teint basané , de leurs cheveux noirs et pendans, de leurs vêtemens de coton, de leur nourriture qui ne consiste qu’en végélaux, de leur division en tribus ou castes séparées, dont les membres ne se mêlent jamais
Lir le mariage, de l’usage des veuves qui se
brûlent à la mort de leurs maris, et de plusieurs autres particularités dans lesquelles ils ressemblent absolument aux modernes Indous. Ce serait précipiter la marche de cet écrit, que d’entrer actuellement dans aucun de cs détails; mais comme ce sujet, quoique curieux et intéressant par lui-même, nous jettera nécessairement dans des discussions mal assorties à la nature d’un ouvrage sur l’histoire , je renverrai mes idées sur ce sujet, dans un appendix que je me propose d'ajouter à cette ‘issertation; et j'espère qu’elles pourront jeter quelque nouvelle lumière sur l'origine et la nature des communications avec l'Inde.
Quoique les peuples de l’ouest doivent beaucoup à Alexandre pour la connaissance de l'Inde, son expédition se borna cependant à une très petite portion de ce vaste continent. Il ne pénétra pas au-delà de la moderne province de Lahor et des pays situés sur les bords de l'Indus, de-
HISTORIQUES
| puis Moultan jusqu'à la mer. Mais il visita ces
parties avec ce degré d’exactitude dont j'ai déjà | parlé; et c'est une circonstance assez remar- | quable que ce district de l'Inde, le premier où
‘Nes Européens mirent le pied, et qu’ils connais-
| Saient le mieux autrefois, est aujourd'hui la partie la plus ignorée de ce continent !, le commerce ou la guerre, qui dans tous les siècles contribuent le plus à l'avancement de la géographie, n'ayant fourni &aucun peuple de l'Europe l'occasion d'y voyager oud’y faire desrecherches.
Si une mort prématurée; n’eût arrêté le héros macédonien au milieu de’sa carrière, il est à croire que l'Inde aurait été beaucoup mieux connue des anciens, et que les Européens s’y seraient établis deux mille ans plus tôt. L'invasion d'Alexandre dans l'Inde couvrait un projet plus étendu que celui d’une incursion passagère. Îl se proposait d'ajouter à son empire cette riche et vaste contrée, et, quoique l'opposition de son armée l'eût empêché pour le moment de poursuivre son plan, il était loin d'y avoir renoncé. Ce ne sera pas s'écarter du but de ces recherches que de présenter l'aperçu général des mesures qu'il avait adoptées pour cet effet, et d'en examiner la justessse , ainsi que le degré de probabilité du succès; nous serons à portée par-là de nous faire une idée plus juste que celle qu’un a communément du génie indépendant et de la grandeur des vues politiques qui caractérisaient cet homme illustre.
Devenu maître de l'empire de Perse, Alexandre ne tarda pas à s’apercevoir que la force des états dont:il héritait, soutenue même du nombre de troupes qu’il pouvait espérer de lever dans la Grèce, par l’ascendant qu'il avait gagné sur l’esprit de ses diverses républiques, était insuffisante pour tenir sous sa domination des territoires si vastes et si peuplés; que, pour rendre son autorité sûre et permanente, elle devait être fondée sur l'affection des peuples qu'il avait soumis, et défendueavec leurs propres armes; que, pour cet effet, il fallait bannir toute espèce de distinction entre les vainqueurs et les vaincus, et ne faire de ses sujets d'Europe et d'Asie qu'un seul et même corps de nation, soumis aux mêmes lois, ne connaissant que les mêmes usages. les mêmes institutions, la même discipline (7),
1 Mém. de Rennell.
Q que des con:
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le re del peu] cons si fi droi corp trav.
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ce qi dans victo exen des Enr à sui de la miré Pour épou tes | ciers Pers pom facil
ver. Mais il visita ces ctitude dont j'ai déjà Istance assez remarl'Inde, le premier où ed, et qu'ils connais- , est aujourd'hui ka > ce continent {, le i dans tous les siècles cement de la géogran peuple de l'Europe y faire desrecherches.
\n’eût arrêté le héros sa carrière, il est à été. beaucoup mieux les Européens s’y ses plus tôt. L'invasion uvrait un: projet plus irsion passagère. Il se empire cette riche et e l'opposition de son le moment de pourin d'y avoir renoncé.
but de ces recherches général des mesures et effet, et d'en exaue le degré de probans à portée par-là de uste que celle qu'on a ndépendant et de la les qui caractérisaient
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SUR L'INDE
Quelque noble que fût une telle politique, quelque propre qu’elle fût à l'accomplissement de ses vues, il n’en pouvait pas imaginer de plus contraire aux idées et aux préjugés de sa nation. Les Grecs avaient une si haute idée de la prééminence que leur donnaient la civilisation et la connaissance des arts, qu’à peine ont-ils regardé le reste du genre humain comme faisant partie de leur espèce. Ils donnaient à tous les autres peuples le nom humiliant de Barbares; et en conséquence de cette supériorité, dont ils étaient si fiers, ils se prétendaient leurs maîtres de droit, à peu près comme l’âme règne sur le corps, et l'homme sur les animaux. Quelque extravagante que nous paraisse aujourd’hui une telle prétention, à la honte de l'ancienne philosophie, elle était reconnue et enseignée dans toutes les écoles. Aristote, plein de cette opinion qu’il cherche à prouver. par des raisonnemens plus subtils que solides , conseillait à
Alexandre de gouverner les Grecs comme des |
sujets, les Barbares comme des esclaves ; de regarder les uns comme des égaux, les autres comme des créatures d'une espèce inférieure 2, Mais les sentimens de l'élève s'étaient plus agrandis que ceux du maître,.et l'habitude de gou-
: verner les hommes avait découvert au monarque
ce qui était resté caché aux yeux du philosophe dans les plis de la théorie. Peu de temps après la victoire d’Arbelle, Alexandre lui-même, et, à son exemple, plusieurs de ses officiers, prit l’habit des Perses et imita plusieurs de leurs usages. En même temps il encouragea les nobles Perses à suivre les mœurs macédoniennes, à s’instruire de la langue grecque, à goûter les beautés si admirées, si recherchées, des écrivainsde ce temps. Pour donner plus d'étendue à cette union, il épousa lui-même une fille de Darius, et choisit des femmes pour cent de ses principaux offitiers dans les familles les plus distinguées des Perses. On célébra leurs noces avec beaucoup de pompe et de réjouissance, à la grande satisfaction du peuple conquis : à leur exemple, plus de dix mille macédoniens prirent des, femmes perses, et Alexandre, pour leur témoigner son approbation à cet égard, leur fit à chacun des présens de noces,
! Aristote, Polit., 1, ch. nr-vir, * Plut., de Fortunà Aleæ., orat. x, p. #2. vol, VIl, édit. Reisk. —Strab., lib. r p, 116. À.
Mais quelque soin qu’eût pris Alexandre pour unir ses sujets d'Europe et d'Asie par Îes liens les plus indissolubles, il ne fonda pas entièrement la conservation de ses nouvelles conquêtes sur le succès de cette mesure. Il choisissait dans chaque province qu’il venait de soumettre, des postes convenables pour y bâtir et y fortifier des villes, où il plaçait des garnisons composées de ceux des natifs qui s'étaient soumis aux mœurs et à la discipline grecques, et de ceux de ses sujets d'Europe qui, épuisés de fatigue et de service, désiraient le repos et un établissement fixe. Ces villes étaient nombreuses, et ne servaient pas seulement de lieux de communication entre les différentes provinces de ses états, mais aussi de places fortes, pour tenir en respect et réprimer les peuples conquis. Trente mille de ses nouveaux süjets, qui avaient été exercés à l’européenne, parurent devant Alexandre à Suse, et il en avait fait un de ces corps d'infanterie profonds et serrés, connus sous lenom de phalanges, et qui constituaient la force d'une armée macédonienne. Mais pour s'assurer de la fidélité de ce nouveau corps, et pour qu'il eût tout son effet, il avait réglé que tout officier chargé de quelque partie de commandement, supérieur ou subalterne, serait Européen. Comme l’industrie des hommes, dans la même position, se crée naturellement les mêmes ressources, les puissances de l'Europe, qui, dans leurs possessions de l'Inde, emploient à leur service des corps nombreux de natifs, ont suivi des maximes toutes semblables dans la formation de ces troupes, et probablement, sans s'en douter, ont modelé leurs bataillons de Sipahys sur les mêmes principes d’après lesquels Alexandre avait fait sa phalange de Perses.
A mesure qu’Alexandre, dans le cours de :es conquêtes, s'éloignait de l'Euphrate, qu'on pouvait regarder comme le centre de ses états, il était obligé de bâtir et de fortifier un plus grand nombre de villes. Les anciens auteurs en citent plusieurs à l'est et au sud de la mer Caspienne; et dans l’Inde même, il fonda deux ci tés sur les bords de l'Hydaspe, et une troisièmg sur l’Acésine, toutes deux navigables, et qui après avoir mêlé leurs eaux, se jettent dans l'Indus (8). Il est évident, par le choix qu'il fit de l'emplacement de ces villes, que son intention était d'entretenir une communication avec :
l'Inde, par mer ausssi bien que par terre. C'était surtout dans des vues maritimes qu'il avait examiné avec tant de soin la navigation de l’Indus, comme je l'ai déjà dit. C'était dans les mêmes vues, qu’à son retour à Suze, il examina lui-même en persenne le cours de l'Euphrate et du Tigre, et donna ordre d'enlever les écluses que les anciens monarques de Perse, d’après un précepte formel de leur religion, qui leur enjoignait d'avoir le plus grand soin de ne jamais souiller aucun des élémens, avaient fait construire près de l'embouchure de ces rivières, pour ôter à leurs sujets tout accès à l'Océan (9). En ouvrant un tel plan de navigation, du golfe Persique il se proposait de faire arriver les marchandises précieuses de l’Inde dans l'intérieur de ses états d’Asie, tandis que par le golfe Arabique elles seraient conduites jusqu’à Alexandrie , et de là distribuées dans le reste de l’univers.
Quelque grands, quelque étendus que fussent ses projets, les mesures et les précautions qu’il avait prises pour leur exécution étaient si variées , si convenables, qu’Alexandre avait tout lieu de compter sur leur plein et entier succès. A l'époque ou le mécontentement de ses soldats l'obligea de suspendre ses opérations dans l'Inde, il n'avait pas encore trente ans accomplis. A cet âge de la vie où le génie entreprenant de l'homme reçoit tout son essor, un prince aussi actif, aussi constant, aussi infatigable, aurait bientôt fait renaître l’occasion de reprendre un dessein favori auquel il avait été si long-temps attaché. S'il eût fait une seconde invasion dans l'Inde, il n'aurait pas été obligé, comme la nremière fois, de se frayer difficilement une route, à travers des pays ennemis et inconnus, arrêté à chaque pas par des nations et des tribus de Barbares, dont les noms n'étaient janais parvenus jusqu’en Grèce. Toute l'Asie, depuis les bords de la mer lonienne, jusqu'aux rives de
l'Hyphasis, se serait rangée sous son empire, et |
à travers cette vaste étendue de pays, il aurait établi une telle succession de villes et de places
fortes (10), que ses armées auraient pu continuer |
Icur route en sûreté, et trouver régulièrement des magasins pourvus de toutes les choses nécessaires à leur subsistance; et ce n'aurait pas
1 Arrien, liv. va, ch. vus, Strab., lib, xvr, p. 1074, etc.
HISTORIQUES
été pour lui une chose difficile que de mettre en campagne des forces suffisantes pour achever la conquête d'un pays aussi vaste et aussi peuplé que l'Inde. Une fois armés et disciplinés à la manière européenne, ses sujets vrientaux se seraient montrés jaloux d'imiter et d'égaler leur maître ,et Alexandre aurait pu tirer des recrues, non de ses stériles domaines de Grèce et de Macédoine, mais des vastes régions de l'Asie, qui dans tous les siècles ont couvert la terre et étonné le genre humain de leurs nombreuses armées.
Parvenu jusqu'aux frontières de l'Inde à la tête d'un aussi formidable pouvoir, il aurait pu y entrer dans des circonstances bien différentes que lors de sa première expédition. Il s’y était assuré une existence solide, tant par les garnisons qu'il avait laissées dans les trois villes qu'il avait bâties et fortifiées, que par sa double alliance avec Taxile et Porus. Ces deux princes indiens, gagnés par la bienfaisance et l'humanité d'Alexandre ( vertus qui excitaient une reconnaissance et une admiration d'autant plus grandes, qu’elles étaient plus rares dans l'ancienne manière de faire la guerre), ne se seraient jamais démentis dans leur attachement aux Macédoniens. Soutenu de ieurs troupes, aidé de leurs lumières et de l'expérience quil avait acquise dans ses premières campagnes, Alexandre n'aurait pu manquer de faire des progrès rapides dans un pays où les invasions, depuis son temps jusqu’au nôtre, ont toujours été suivies du succès.
Mais tous ces superbes projets vinrent s'évanouir devant une mort prématurée. Cette mort elle-même fut suivie d'événemens qui prouvent la justesse de nos spéculations et de nos conjettures, de la manière la plus frappante et la plus victorieuse, Lorsque cet empire, que le génie supérieur d'Alexandre avait maintenu dans l'union et dans l'obéissance, ne sentit plus la force puissante qui le contenait, il tomba, pour ainsi dire, en éclats, et ses principaux officiers se saisirent de ses différentes provinces qu'ils se morcelérent entre eux. Divisés par l'ambition, parla rivalité, parles ressentimens personn !s, ils tournèrent bientôt leurs armes l'un contre l'autre; et comme la plupart des chefs étaient également habiles en priitique et dans l'art de faire la guerre, la dispute fut longue et le succès souvent douteux. Au milieu des secousses et des
Mficile que de mettre en isantes pour achever la | vaste et aussi peuplé iés et disciplinés à la sujets orientaux se seimiter et d'égaler leur it pu tirer des recrues, ines de Grèce et de Marégions de l'Asie, qui uvert la terre et étonné rs nombreuses armées.
ières de l'Inde à la tête ouvoir, il aurait pu y lances bien différentes expédition. Il s’y était de, tant par les garnilans les trois villes qu'il que par sa double alrus. Ces deux princes bienfaisance et l’humaqui excitaient une reniration d'autant plus t plus rares dans l'anla guerre), ne se sedans leur attachement nu de leurs troupes, t de l'expérience qu'il premières campagnes, nquer de faire des pros où les invasions, denôtre, ont toujours été
s projets vinrent s'évarématurée. Cette mort énemens qui prouvent itions et de nos conjetlus frappante et la plus empire, que le génie ait maintenu dans l'u- , ne sentit plus la force t, il tomba, pour ainsi ncipaux officiers se saiprovinces qu'ils se morss par l'ambition, parla ens personn s, ils toures l’un contre l'autre; hefs étaient également dans l'art de faire la ngue et le succès Soux des secousses et des
1 suintions amenées par ces rivalités, on s'aperc: que les mesures prises par Alexandre pour la conservation de ces conquêtes avaient éé si habilement combinées, qu'à la fin des troubles et au rétablissement de la paix, l'empu nacédonien ne s'était ébranlé dans aucune partie de l'Asie, et pas une seule province n’avait entrepris de secouer le joug. L'Inde même, la plus éloignée des conquêtes d'Alexandre , s'était tranquillement soumise à Python, fils d'Agénor, et ensuite à Séleucus, qui s'étaient successivement rendus les maîtres de cette partie de l'Asie. Porus et Taxile, malgré la mort de leur bienfaiteur, ne se dérobèrent point à l'autorité des Macédoniens, et ne cherchèrent poiut à recouvrer leur indépendance.
Au milieu de tous ces débats de pouvoir et de prééminence entre les successeurs d'Alexandre, Séleucus, qui ne le cédait à aucun d’eux dans tous les projets de l'ambition, s'étant rendu maitre de toutes les provinces de l'empire persan, comprises sous le nom de Haute-Asie, pensa que toutes les contrées de l'Inde soumises par Alexandre appartenaient naturellement à cette partie de l'empire macédonien, dont il était actuellement le souverain. Séleucus, comme tous les autres officiers formés par Alexandre, s'était fait de si hautes idées des avantages qui résulteraient d’une liaison de commerce avec l'Inde, qu'il résolut enfin de se transporter dans ce pays, dans le double dessein d'y établir sa propre autorité, et de soumettre Sandracotte, qui, s'étant depuis peu acquis la souveraineté des Prasi, nation puissante sur les bords du Gange, menaçait d'attaquer les Macédoniens, dont les possessions dans l'Inde avoisinaient ses états. Malheureusement il ne nous est parvenu aucun détail sur cette expédition, qui n’a manqué ni d'éclat ni de succès. Tout ce que nous en savons, c'est qu'il alla beaucoup au-delà du terme qu’Alexandre s'était marqué dans son expédi-
tion (11); il aurait poussé sa marche beaucoup | plus loin encore, s’il n'eût été obligé de s'arrêter |
tout court dans sa carrière, pour aller au-devant d’Antigonus, qui se disposait à entrer dans ses états à la tête d'une puissante armée. Avant de se mettre en marche du côté de l'Euphrate, il conclut un traité avec Sandracotte, en vertu duquel ce monarque demeurait tranquille possesseur du royaume qu’il avait acquis. Mais le
SUR L'INDE
pouvoir et les possessions des Macédoniens paraissent s'être conservés intacts pendant tout le règne de Séleucus, qui finit quarante-deux ans après la mort d'Alexandre.
Pour entretenir un commerce d'amitié avec Sandracotte, Séleucus fit choix de Mégasthène, officier qui, ayant accompagné Alexandre dans son expédition dans l'Inde, connaissait passablement la situation du pays et les mœurs de ses habitans, et il l'envoya en qualité d’ambassadeur à Palibothra {. Mégasthène fit une résidence de plusieurs années dans cette fameuse
capitale dis Prasi, située sur les bords du
Gange, et il fut probablement le premier Européen qui jouit du spectacle de cette fameuse rivière, infiniment supérieure à toutes celles de l’ancien continent par son étendue (12), et non moins remarquable par la fertilité des pays qu’elle arrose. Ce voyage de Mégasthène à Palibothra donna aux Européens la connaissance d’une vaste étendue de pays, dont ils n'avaient eu jusqu'alors aucune idée; car Alexandie, du côté du sud-est, n'avait pas été plus loin que cette partie de la rivière Hydraotes ou Raevi, où a été bâtie la moderne cité de Lahore ; et Palibothra, dont j'ai examiné l'emplacement avec le plus grand soin, comme un point essentiel de la géographie de l'Inde ancienne, me paraît être située sur le terrain de la nouvelle ville d’AIlahabad , au confluentdes deux grandes rivières de Jumna et du Gange (13). Comme le chemin de Lahore à Allahabad s'étend à travers l’une des provinces de l'inde les plus riches et les mieux cultivées, à mesure qu'on connaissait mieux le pays, on se faisait une plus haute idée de sa valeur. En conséquence, ce que Mégasthène observa sur le chemin de Palibothra, et dans le séjour même de cette ville, fit une telle impression sur son esprit, qu’il se hâta de publier une relation fort étendue de l'Inde, pour en mieux faire connaître à ses concitoyens toute l'importance, C'est de ce fond que les anciens paraissent avoir tiré à peu près tout ce qu'ils savaient de la situation intérieure de l'Inde; et en comparant les trois plus grandes relations qui nous en restent, de Diodore de Sicile, de Strabon et d’Arrien, on ne peut s'empêcher de reconnaître, par leur exacte ressemblance, quelles sont des
* Strab., lib. 2, p. 121, etc. Arrien, Æist. Znd. passim,
EE à
à dr or mms
copies de ses propres paroles. Mais malheureuse-
ment Mégasthène avait une telle passion pour le | merveilleux, qu'aux vérités qu'il rapportait il | mêla plusicurs fictions extravagantes ; et on |
peut le regarder comme le premier auteur de ces contes fabuleux d'hommes dont les oreilles étaient si larges qu'ils pouvaient s’en envelopper comme d'un manteau; d’autres qui n’avaient qu’un œil sans bouche, sans nez, avec de longs pieds et des orteils tournés en dedans; d’une troisième espèce qui n'avait que trois empans de haut; d'hommes sauvages avec des têtes en forme de coins; de fourmis aussi grosses que des renards , qui grattaient l'or; et d’une foule d’autres choses non moins merveilleuses 1, Les extraits de ses relations, qui nous ont été transmis par Strabon, Arrien et d’autres écrivains, ne pardissent uullement dignes de foi, si ce n’est lorsqu'ils ont pour eux l'évidence de la raison ; qu’ils sont confirmés par le témoignage d’autres auteurs anciens, ou qu’ils s'accordent avec l’expérience des temps modernes. Cependant le compte qu’il rend des dimensions et de la topographie de l'Inde est curieux et exact. La description qu'il donne de la puissance et des richesses des Prasi ressemble parfaitement à celle qu’on aurait pu faire de quelques-uns des plus grands états du moderne Indostan, avant l'établissement de la puissance européenne ou mahométane dans l'Inde, et se rapporte aux informations qu’Alexandre avait recueillies sur ce peuple. On lui avait dit qu'ils l'attendaient sur les bords du Gange avec une armée de vingt mille cavaliers, de deux cent mille fantassins et deux mille chariots armés? ; et Mégasthène rapporte qu'il eut une audiëncé avec Sandracotte dans un lieu où il était campé à la tête d’une armée de quatre cent mille homes 3. Les énormes dimensions qu’il donne à Palibothra, qu’il suppose avoir dix milles de long sur deux de large, avec des murailles flanquées de cinq cent soixante-dix tours, etavecsoixante-quatre portes, ‘auraient probablement été rangées par les Européens au nombre des merveilles qu'il aimait à lraconter, s'ils ne Voyaient maintenant de leurs propres yeux que les villes de l'Inde sont bâties
1 Strab., lib. xx, p. 1032. A, 1037.
* Diod. de Sic., liv. xvur, p. 232, Quint.-Curt., lib. 1x, ch. u.
# Strab. , lib, xv, p, 1086. C.
RECHERCHES HISTORIQUES
sans aucun plan, et s'ils ne savaient avec certitude que, dans les temps anciens, aussi bien que dans les temps modernes, elle pouvait se vanter d'avoir dans son sein des villes d’une étendue bien plus grande encore.
Cetteambassadede Mégasthère à Sandracotte, et une autre de Daimachus à Allitrochidas, son fils et son successeur, sont les dernières transactions des monarques syriens sur lesquels il nous soit parvenu quelque détail !. Il ne nous est pas non plus possible de dire avec précision de quelle manière ils perdirent leurs possessions dans l'Inde, ni à quelle époque. Il est probable que la mort de Séleucus les força bientôt de renoncer à ce pays (14).
Mais quoique les superbes monarques de Syrie perdissent, à peu près à cette époque, celles des provinces indiennes qui avaient été soumises à leur empire, les Grecs, dans un moindre royaume, composé des débris de l'empire d’Alexandre, surent conserver des liaisons avec l'Inde et y acquirent même des territoires considérables. Tel était le royaume de Bactriane, d’abord soumis à Séleucus, puis enlevé à son fils ou petit-fils, et devenu indépendant ‘environ soixante-neuf ans après la mort d’Alexanüre:
Nous n’avons, sur les événemens de ce royaume, qu’un petit nombre d'indices épars dans les anciens auteurs. Nous savons par eux que son commerce avec l'Inde fut considérable ; q .: les conquêtes des rois bactriens dans ce pays furent plus étendues que celles même d'Alexandre, et surtout qu’ils se remirent en possession du district près de l'embouchure de l'Indus qui avait été soumis par lui 3. Chacun des six monarques de la Bactriane eurent des succès militaires si considérables dans l'Inde , qu'ils pénétrérent fort avant dans l'intérieur de ce pays; et fiers des conquêtes qu'ils avaient faites et des vastes contrées soumises à leur empire, quelques-uns d’eux prirent le titre superbe de grand roi, aont les monarques persans ne s'étaient parés que dans les jours de leur plus grande gloire. Mais nous n’aurions connu ni la durée de cé royaume de Bactriane ni la manière dont il a fini.
1 Mém. de Rennell, p. 49, 50.
2 Justin, lib. xv, ch. iv.
5 Strab., lib. x1, p, 785. D., lib. xv, p. 1006. B. Justin, liv. xu, ch. 1v. Bayer, Æist. regni Græcor. bactriani, passim.
e savaient avec certis anciens, aussi bien rnes, elle pouvait se sein des villes d’une
encore.
sthère à Sandracotte, à Allitrochidas, son les dernières transacas sur lesquels il nous 1'. Il ne nous est pas ec précision de quelle rs possessions dans Il est probable que la bientôt de renoncer à
s monarques de Syrie tte époque, celles des avaient été soumises ;, dans un moindre bris de l'empire d’Aer des liaisons avec des territoires consijaume de Bactriane, puis enlevé à son fils ndépendant ‘environ \ mort d’Alexanüre:
mens de ce royaume, es épars dans les anpar eux que son comnsidérable ; q : ‘les s dans ce pays furent ème d'Alexandre, et ten possession du hure de l'Indus qui hacun des six monardes succès militaires e,qu'ils pénétrèrént de ce pays; et fiers t faites et des vastes mpire, quelques-uns rbe de grand roi, 1s ne s'étaient parés plus grande gloire.
\ ni la durée de cé manière dont il a fini.
ib. xv, p. 1006. B. Jus- . régni Græcor. bac-
SUR L'INDE
si M. de Guignes ne se fût aidé des historiens de Chine, au défaut des écrivains grecs et romains. Nous y voyons qu'environ cent vingt-six ans avant l'ère chrétienne, une horde considérable de Tartares, poussés des lieux de leur naissance sur les confins de la Chine, et obligés de remonter du côté de l'ouest par la pression d’un corps plus nombreux encore qui se précipitait à leur suite, passèrent le Jaxartès , et se jetant sur Bactre, comme un torrent irrésistible, écrastrent ce royaume, et mirent fin à l'empire des Grecs ! dans ces contrées, empire qui y était établi depuis environ cent trente ans (15).
Depuis cette époque jusqu’à la fin du quinzième siècle, que les Portugais, en doublant le cap de Bonne-Espérance, ouvrirent une nouvelle communication vers l'est, et portèrent leurs armes victorieuses dans toute l'étendue de l'Inde, aucune puissance européenne n’y avait établi son empire, ni fait d’acquisitions territoriales. Pendant ce long espace de plus de seize cents ans, tout projet de conquête dans l'Inde paraît avoir été entièrement abandonné, et chaque peuple n’a cherché qu’à s'assurer un commerce avec cette riche contrée,
C'est en Égypte que le siége de ce commerce fut établi; et on ne peut que s'étonner de la promptitude et de la régularité avec laquelle le commerce avec l'Orient s’est fait par ce canal, que lui avait tracé la sagacité d'Alexandre. Ptolémée , fils de Lagus, aussitôt qu'il eut pris passession de l'Égypte, fit d'Alexandrie le siége du gouvernement. Quelques coups d'autorité, plusieurs actes de libéralité, mais surtout la douceur et la justice vantée de son administration, attirèrent un si grand nombre d'habitans autour de sa nouvelle résidence, que cette ville étonna bientôt par sarichesse et sa population. Comme, de tous les officiers d'Alexandre, Ptolémée était celui qui avait le plus mérité et obtenu sa confiance , il savait très bien que son but principal en fondant Alexandrie avait été de s'assurer les avantages qui résultaient du commerce avec l'Inde. Il fallait, pour l’exécution de ce dessein, un règne long et heureux ; et quoique les auteurs anciens nenous aient pas mis à portée . »’apprécier les démarches de Ptolémée à ce sujet, il uous a laissé une preuve frappante du grand
1 Mém. de littérat., tom. xxv, p. 17, etc.
intérêt qu'il attachait aux affaires maritimes,
dans le fanal de l'île de Pharos:, bâti à l'embou-
chure du port d'Alexandrie; ouvrage qui, par
sa magnificence, a mérité d’être mis au nombre
des sept: merveilles du monde. Quant aux arran-
gemens de commerce de son fils Ptolémée-Phi-
ladelphe, ils nous sont beaucoup mieux connus
Pour faire d'Alexandrie le centre du commerce de l'Inde, qui commençait à se ranimer à Tyr,
son ancien séjour ?, il imagina de construire un canal de cent coudées de large , et de trente de profondeur, entre Arsinoé sur la mer Rouge, non loin de l'emplacement de la nouvelle Suez,
et la branche pélusienne ou orientale du Nil. par le moyen duquel on aurait pu conduire les marchandises de l'Inde dans cette capitale, entièrement par eau. Mais, soit qu’on ait vu quelque danger dans sa confection ,soit que la navigation lente et dangereuse de l'extrémité septentrionale de la mer Rouge l'ait rendu absolument inutile, cet ouvrage n’a jamais été achevé. Pour faciliter la communication avec l'Inde, il fit batir sur la côte occidentale de cette mer, et presque sous le tropique , une ville à laquelle il donna le nom de Bérénice3, Cette nouvelle ville devint bientôt l’entrepôt du commerce avec l’Inde(16). De Bérénice, les marchandises étaient transportées par terre jusqu’à Copte, ville à trois milles de distance du Nil, mais qui s'y joignait par un canal navigable dont on trouve encore les restes 4; de là elles étaient conduites par eau à Alexandrie. Il y avait entre Bérénice et Copte, selon Pline, une distance de deux cent cinquante-huit milles romains, et le chemin était coupé à travers le désert, presque sans eau, de la Thébaïde. Mais la vigilance d'un monarque puissant. sut bientôt suppléer à ce défaut, en faisant chercher des sources, et partout où l'on en trouvait, bâtir des auberges, ou plutôt, à la manière orientaie, des caravanserails, pour la commodité des marchands 5, C’est par cette voie que le commerce de l'Orient et de l'Occident continua à se faire pendant deux cent cinquante ans, tant que le royaume d'Égypte conserva son indépendance,
1 Strab., lib. xvir, p. 1140. C.
2 Strab., lib. xvu, p. 1089. A, = 8 Strab., lib. xvnr, p. 1156. D. Fline, Aist. nat.
lib. vi, ch, xxrx. -
4 D'Anville, Mém. de l'Egypte, p. 21.
8 Strab., lib. xvir, p. 1157. D. 1169
Les vaisseaux destinés pour l'Inde partaient de Bérénice, et côtoyant le golfe Arabique jusqu'au promontoire de Syagre, aujourd'hui cap Rasalgate, suivant l’ancienne marche de la navi- ‘ gation, continuaient leur course le long de la côte de Perse droit à Pattala (aujourd'hui Tatta), à la tête du delta inférieur de l'Indus, ou à quelque autre marché sur la côte occidentale de l'Inde. Le commerce semble avoir été long-temps borné, sous la protection des monarques égyptiens, à cette partie de l’Inde qu’Alexandre avait visitée et soumise. On adopta dans la suite un plan plus commode, et, du cap Rasalgate, les vaisseaux se rendaient en droite ligne à Zizer. Suivant M. de Montesquieu {, c'était le royaume de Siger, situé sur la côte de la mer voisine de l'embouchure de l'Indus, conquis par les rois grecs de la Bactriane ; suivant le major Rennell !, c'était un port sur la partie septentrionale de la côte de Malabar. Les auteurs anciens n'ont rien dit qui nous mette à même de prononcer avec certitude entre ces deux opinions. Nous ne pouvons pas assurer non plus quels étaient les autres ports de l'Inde où 5e rendaient les marchands de Bérénice, lorsque ce commerce fut ouvert pour la première fois. Comme ils se servaient de petits vaisseaux qui marchaient lentement le long de la côte, dont ils n’osaient s'écarter, ilest probable que leurs voyages se renfermaient dans un cercle très étroit ; et que sous les Ptolémées, les découvertes que l’on fit dans l'Inde, se bornèrent à très peu de chose (17).
C'est le monopole du commerce par mer entre l'Orient et l'Occident, dont l'Égypte jouit longtemps, qui éleva ce royaume à ce haut degré de pouvoir et d'opulence dont l'univers fut étonné. Dans nos temps modernes, où nous sommes accoutumés à voir les opérations rivales du cermerce se croiser et se devancer, rien ne doit paraître plus étonnant dans l’histoire ancienne que cette indifférence avec laquelle on a laissé les souverains de l'Égypte s'emparer exclusivement d’un commerce aussi lucratif, sans faire le moindre effort pour le leur enlever ; d'autant mieux que les puissans munarques de Syrie au. raient pu, du sein du golfe Persique. entretenir des liaisons avec les mêmes parties de l'Inde par un trajet beaucoup plus court et beaucoup plus
Esprit des Lois, \iv. xx, ch. var.
3 Introduct., p. 37.
HISTORIQUES
sûr. Différentes considérations paraissent les avoir engagés à faire si aisément le sacrifice d’un commerce qui présentait tant d'avantages. Les rois d'Égypte, par leur attention continuelle aux affaires de la mer, s'étaient fait une flotte qui leur donnait sur cet élément un empire si absolu, qu'ils auraient écrasé à l'instant le premier rival qui eût osé leur en disputer le commerce. Il ne paraît pas qu'il ait jamais existé aucune liaison maritime entre l'Inde et la Perse. Ce peuple avait une si grande aversion pour la mer, ou craignait tellement les invasions des étrangers, que ses monarques (comme je l'ai déjà observé) mettaient le plus grand soin à barrer la navigation des grandes rivières qui communiquaient à l’intérieur du pays. Cependant, comme leurs sujets ne se montraient pas moins jaloux que leurs voisins de jouir des riches productions de l'Inde et des élégans ouvrages qui sortaient de ses manufactures , on les leur amenait par terre dans toute l'étendue de leurs vastes possessions. Les marchandises destinées à l’approvisionnement des provinces du nord étaient transportées sur des chameaux, depuis les bords de l’Indus jusqu'à ceux de l'Oxus, dont elles suivaient le cours jusqu’à la mer Caspienne, d’où elles étaient distribuées, tant par terre que par les rivières navigables, dans les différentes contrées bornées d'une part par la mer Caspienne, et de l’autre par le Pont- Euxinf. Les marchandises de l'Inde, destinées aux provinces du midi et de l’intérieur, s’avançaient par terredes extrémités de la mer Caspienne jusqu’à quelques-uns des grands fleuves, d’où elles se répandaient dans le reste du pays. Telle était l’ancienne manière de commercer avec l'Inde, tant que l'empire de Perse fut gouverné par ses princes naturels; et l'expérience de tous les siècles a démontré que lorsqu'une branche de commerce quelconque s’est ouvert une certaine route, quoiqu’elle ne soit ni la plus abrégée ni la plus commode, il faut un temps et des efforts considérables pour lui faire prendre une autre direction (18).
A toutes ces raisons de laisser aux monarques d'Égypte la tranquille possession du commerce maritime avec l'Inde, on peut en ajouter une dernière. Plusieurs des anciens, par une erreur
1 Strab. , lib. xax, p. 776. D. Pline, Æist. nat., Liv. vi, ch. xvir.
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en géographie tout-à-fait inconcevable, et dans laquelle ils persistaient, malgré les occasions répétées qu'ils avaient d'être mieux instruits, s'imaginaient que la mer Caspienne était une branche du grand Océan septentrional; au moyen de quoi les rois de Syrie pouvaient espérer d'ouvrir avec l'Europe une communication par où ils feraient passer les riches productions de l'Orient, sans chercher à fréquenter ces mers, dont les rois d'Égypte semblaient regarder la navigation comme leur droit exclusif, Les Grecs s'étaient de bonne heure occupés de ce plan, lorsqu'ils se rendirent maîtres de l'Asie, Séleu-. cus-Nicanor, le premier et le plus habile des rois de Syrie, dans le temps où il fut assassiné , S’0c- Cupait des moyens de joindre la mer Caspienne au Pont-Euxin par un canal 1; et si cette jonction eût eu lieu, outre l'étendue de leur commerce en Europe, ses sujets auraient pu approvisionner des productions de l'Inde toutes les contrées septentrionales de l’Asie sur les côtes du Pont-Euxin, et de plus toutes celles qui s'étendent, du côté de l’orient , depuis la mer Caspienne, Comme ces Pays, quoique habités aujourd’hui par une race d'hommes misérables et peu nombreux, sans trésors, sans industrie, étaient autrefois extrêmement peuplés et couverts de villes riches et considérables, on a dû regarder cette branche de commerce comme assez importante par sa grandeur et son utilité pour mériter qu'un grand roi s’occupât des moyens de s’en assurer la possession. Mais, tandis que les monarques d'Égypte et de Syrie travaillaient à l’envi les uns des autres à assurer à leurs sujets les avantages du con:merce de l'Inde, il s’éleva dans l'occident une puissance également fatale aux uns et aux autres, Les romains, par la vigueur de leurs institutions militaires et la sagesse de leur conduite politique, s'étant rendus maîtres de toute l'Italie es de la Sicile, renversèrent bientôt la république rivale de Carthage, soumirent la Macédoine et la Grèce, étendirent leur empire jusqu’en Syrie, et enfin tournèrent leurs armes victorieuses contre l'Égypte, le seul royaume qui restât de ceux qu'avaient établis les successeurs d’Alexandrele-Grand. Après une suite d'événemens qui n’entrent pas dans le cours de cette dissertation, l'Égypte fut annexée à l'empire romain, et ré-
! Pline, Zist. nat., liv. VI, Ch. ur,
| duite en province romaine par Auguste, Comme
il en connaissait toute l'importance, non-seulement il la rangea au nombre des provinces immédiates soumises à l'autorité impériale, par une suite de cette prévoyante sagacité qui était le point essentiel de son caractère, mais aussi il employa différentes précautions, bien connues des savans, pour s’en assurer la possession, Cette extrème sollicitude venait probablement de ce qu'i regardait l'Égypte non-seulement comme un des principaux greniers d'où dépendait la subsistance de la capitale, mais comme le siége de ce commerce lucratif qui avait accumulé,
dans les mains de ses anciens monarques, ces richesses énormes, qui excitaient l'admiration et l'envie des autres princes, et qui, versées dans le trésor de l'empire, produisirent à Rome un dérangement visible dans la valeur des propriétés et dans les mœurs de cette république.