‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 2)Chapitre 79 sur 112 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

Commerce avec l’Inde, depuis l'établissement de la domination

romaine en Egypte, jusqu’à la conquêle de ce pays par les Mabométans.

Lors de la conquête de l'Égypte par les Romains, et la réduction de ce royaume en province de leur empire, le commerce avec l'Inde continua de suivre la même marche, sous leur puissante protection ; Rome, enrichie des dépouilles et des tribus de presque tout le monde connu , avait pris le goût de toutes les jouissances du luxe. C'est surtout par les rations où ce goût a pris faveur que les productions de l'Inde ont toujours été le plus estimées. La capitale du plus grand empire qui ait jamais été établi en Europe, rempli de citoyens dont l'unique occupation désormais était de goûter et de dissiper les richesses accumulées par leurs ancêtres, avait besoin, pour soutenir son éclat et varier ses plaisirs, de tout ce que cette région éloignée pouvait fournir de plus exquis, de plus rare, de plus coûteux. Pour répondre à ces besoins ; il fallut de nouveaux efforts et des efforts extraordinaires; et le commerce de l'Inde augmenta à un point qui, comne je l'ai observé ailleur ,, paraîtra surprenant, même à ce siècle,

* Hist, de l'Amérique, vol. 1, p. 25.

où cette branche de commerce a été portée à un degré où n'ont jamais atteint les siècles précédens, pas mème par la pensée.

Outre les marchandises de l'Indequi arrivaient à la capitale de l'empire par l'Égypte, les Romains en recevaient une seconde provision par un autre canal. Dès les temps les plus reculés, il paraît y avoir eu quelque communication entre la Mésopotamie et les autres provinces le long del'Euphrate et les parties de la Syrie et de la Palestine qui avoisinaient la Méditerranée. Le départ d'Abraham du pays d'Ur, et celui des Chaldéens pour Sichem , dans la terre de Canaam, en sont la preuve {. Le voyage à travers le désert qui séparait ces pays était adouci par la quantité d'eau qu'on y trouvait dans un lieu susceptible de culture. A mesure que le commerce s’accrut, la possession de ce lieu devint un objet si important que Salomon , lorsqu'il s’occupa des moyens d'étendre le trafic parmi ses sujets, y fit bâtir une ville entourée de palissades 2, Son nom syrien de Zadmor dans le désert, et celui de Palmyre qui lui venait des Grecs , annoncent tous les deux sa situation dans un lieu planté de palmiers. Ce lieu est abondamment pourvu d’eau et environné d'une portion de terre fertile qui, quoique peu considérable, en fait un séjour délicieux au milieu d’un désert sablonneux et intiabitable. Son heureuse position, à un peu plus de soixante milles de l’Euphrate, et de deux cent trois de la côte la plus proche de la Méditerranée , fit embrasser avec ardeur à ses habitans la commission de voiturer les marchandises de l’un de ces endroits à l’autre. Comme les plus précieuses productions de l'Inde, qui, du golfe Persique, remontent l'Euphrate, sont d'un volume à supporter la dépense d'un long charroi, cette partie de commeree devint bientôt siconsidérable, que Palmyre s’éleva rapidement à la puissance et aux richesses. Son gouvernement avait la forme qui convient le. mieux à une ville commerçante, la forme républicaine; et quoique environnée de voisins puissans et ambitieux, elle conserva long-temps son indépendance , ce qu’elle dut aux avantages particuliers de sa situation et à l'activité deseshabitans. Sous les monarques syriens , descendus de Séleucus, elle s’éleva au plus haut degré de gloire

T Gen.,x1et xn.

3 Rois, 1x, 18 2. Chron. vi, 4.

RECHERCHES HISTORIQUES

et de richesse, qu’elle paraît surtout avoir acquise en approvisionnant leurs sujets des marchandises de l'Inde. Lorsque la Syrie eut plié sous les armes invincibles des Romains, Palmyre se conserva libre pendant plus de deux” cents ans encore, et son amitié était recherchée avec empressement et avec sollicitude par ces fiers conquérans et par les Parthes qui leur disputaient l'empire. C'est Appien ,auteur assez digne de foi, qui nous apprend qu'elle fut en relation de commerce avec ces deux puissances, et.que Rome:et ses provinces recevaient d'elle les productions de l'Inde !. Mais en rendant compte des progrès du commerce des anciens avec l'Orient, je n'aurais pas hasardé, sur son témoignage, d'indiquer cette route comme une des principales qu'il suivit, si une découverte singulière ,.que nous devons à la noble curiosité et au caractère entreprenant de nos concitoyens, ne venait pas à l'appui de ce qu'il rapporte. Vers la fin du dernier siècle, quelques Anglais

de notre factorerie à Alep, excités pär tout ce

qu'ils entendaient raconter dans l'Orient des ruines magnifiques de Palmyre, conçurent le dessein, malgré la fatigue et les dangers d’un voyage à travers le désert, de les aller examiner eux-mêmes, Ils furent très étonnés de voir une étendue de terre de quelques milles, d'un aspect fécond , qui s'élevait, comme une île, du sein d’une vaste plaine de sables, couverte de débris de temples, de portiques , d’aquéducs et d'autres ouvrages publics, qui, en éclat et en magnificence, et quelques-uns même en élégance, pouvaient aller de pair avec Athènes ou avec Rome, dans les jours de leur plus grande gloire. Attirés par la description qu'ils en avaient donnée, environ soixante ans après, une Compagnie de voyageurs plus éclairés, ayant examiné de nouveau les ruines de Palmyre d’un œil plus attentif, et avec des procédés plus savans, déclarèrent que ce qu'ils avaient vu surpassait les plus hautes idées qu’ilsavaient pu s’enfaire 3,

D'après ce double récit, et en se rappelant le degré extraordinaire de puissance auquel Palmyre s'était élevée, à l'époque où l'Égypte, la Syrie, la Mésopotamieet une partie considérable de l'Asie-Mineure furent soumises à ses armes;

1 Appian., de Bello civil., l.. v, P. 1076, edit Tullii.

à: Ruines de Palmyre, par Wood, p. 87.

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li. v, p. 1076, edit

Nood, p. 37.

où Odenate, son premier magistrat , fut décoré de la pourpre impériale, et Zénobie disputa l'empire de l'Orient à Rome sous un des plus belliqueux empereurs; il est évident qu’un état qui n'était presque rien par son propre territoire, n'a pu de, ir son agrandissement qu'aux avantages d’un commerce étendu. Le trafic de l'Inde en était incontestablement la branche la plus considérable et la plus lucrative. Mais il est bien mortifiant, en cherchant des lumières dans l'histoire des temps passés , de voir que les exploits des conquérans qui ont ravagé la terre,

et les caprices des tyrans qui ont fait le malheur des nations, y sont rappelés avec la plus minu-

tieuse et souvent la plus dégoûtante exactitude ;

tandis que la découverte des arts utiles, et l’a- |

vancement des branches les plus profitables du c-mmerce , ÿ sont passés sous silence, et abandonnés à l'oubli des temps.

Après la conquête de Palmyre par Aurélien, le commerce ne s'y releva jamais. Aujourd'hui quelques chétives cabanes de pauvres Arabes sont éparses dans les cours de ses temples superbes, ou défigurent l'élégance de ses portiques, et présentent le plus humiliant contraste avec sOn ancienne grandeur. :

Mais tandis que les marchands d'Égypte et de Syrie redoublaient d'activité et d'émulation pour fournir aux demandes que Rome ne cessait de faire des marchandises de l'Inde, l’avidité du gain, comme l'observe Pline, rapprocha l'Inde elle-même du reste du monde. Dans le cours des voyages qu’ils y faisaient, les pilotes grecs et égyptiens ne purent s'empêcher de remarquer les changemens réguliers des vents périodiques Où MmoUsSONS , et avec quelle constance ils soufflaient de l'orient une partie de l’année, et l’autre de l'occident. Encouragé par cette observation, Hyppale, commandant d'un vaisseau employé au commerce de l'Inde, environ quatrevingtsans après la réunion de l'Égypteà l'empire romain , Osa sortir du cercle ennuyeux de navigation dont j'ai déjà parlé; et, s’élançant hardiment de l'entrée du golfe Arabique à travers l'Océan, fut poussé par les moussons d'ouest, jusqu’à Musiris, qui était un port de cette partie de l'Inde aujourd'hui connue sous le nom de côte de Malabar.

On regarda cette route vers l'Inde comme une découverte si précieuse, que, pour éterniser

la mémoire de l'inventeur, on donna le nom d'Hyppale au vent dont il s'était servi Pour la faire !, Comme c'était là un des plus grands efforts de navigation aes anciens, et que pendant quatorze cents ans on n'a point connu de meilleure communication par mer entre le levant et le couchant, nous en donnerons une description particulière, Pline heureusement nous a mis en état de la présenter avec un degré d'exactitude qu’il est rare de pouvoir se procurer en rendant compte des opérations navales ou commerciales des anciens. D'Alexandrie à J uliopolis, il y a, selon lui, deux milles ; c'est là que s'embarque sur le Nil la cargaison destinée pour l'Inde ; en douze jours ordinairement elle arrive à Copte, qui en est éloignée de trois cent trois milles. De Copte les marchandises sont transportées à Bérénice, sur le golfe arabique, s’arrêtant à différens endroits de la route, suivant le besoin ou la facilité de s'approvisionner d’eau. La distance entre ces deux villes est de deux cent cinquante-huit milles. Pour éviter la chaleur, la caravane ne marche que la nuit, et le voyage finit le douzième jour. De Bérénice, les vaisseaux partent vers le milieu de l'été, et mettent trente jours jusqu’à Océlis (Gella), à l'entrée du golfe Arabique , ou à Cane (le cap Fartaque), sur la côte de l’Arabie-Heureuse ; de là ils se rendent en quarante jours à Musiris, le premier entrepôt de l'Inde. Ils se disposent à retourner chez eux dès le commencement du mois égyptien Thibi, qui répond à notre mois de décembre; ils partent par un vent de nordest, auquel succède à leur entrée dans le golfe arabiqueun vent desudou sud-ouest, et finissent ainsi leur voyage en moins d’une année (19) 2. Ce que Pline nous dit de Musiris et de Barace, autre port peu éloigné, que fréquentaient aussi les vaisseaux venus deBérénice,qu'ilsétaient tous deux très incommodes pour le commerce, à raison du peu d’élévation de leurs eaux , qui obligeait à se servir de petits canots pour charger et décharger les vaisseaux, nous empêche d pouvoir fixer avec précision l'endroit où ils étaient situés. Ce récit convient à plusieurs ports de la côte de Malabar; il n'en diffère que par deux circonstances , à savoir : que ces deux ports ne sont pas très éloignés de Cottonora, pays

| Perip. mar. Eryihr., p. 32.

2 Pline, Zist. nat., liv. vi, ch. xxv.

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