‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 3)Chapitre 10 sur 132 · RE OR RS TRE EEE · texte numérisé non relu

RE OR RS TRE EEE

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dresser les torts et réformer les abus, telles étaient les occupations les plus dignes d'exercer leur valeur et leur vertu, L'humanité, la bravoure, la justice et l'honneur étaient les qualités distinctives de la chevalerie, qualités que la religion, qui se mélait à toutes les institutions et à toutes les passions de ce temps-là, exaltait encore par un mélange d'enthousiasme, et qu'elle portait jusqu'à cet excès romanesque qui nous étonne aujourd'hui, On se préparait alors à la chevalerie par des exercices longs et pénibles ; et l'on y était admis avec des solennités où il entrait autant de pompe que de dévotion. I n'y avait point de noble qui ne sollicitât l'honneur d'être fait chevalier, C'était une distinction qui paraissait en quelque sorte supérieure à la

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la recevoir des mains d'un simple gentilhomme,

Cette singulière institution, où la valeur , la galanterie et la religion se confondirent d'une manière si étrange, était merveilleusement appropriée au goût et au génie d'une noblesse rucrrière; et ses effets sur les mœurs se manifestèrent bientôt de la manière la plus sensible, La guerre se fit avec moins de férocité, lorsque l'humanité devint, autant que le courage, l'ornement de la chevalerie, Les mœurs se polirent et s'adoucirent , lorsque la courtoisie fut regardée comme la vertu la plus aimable d'un chevalier. La violence et l'oppression produisirent moins d'excès, lorsqu'on se fit un mérite et un devoir de les prévenir ou de les punir. Le respect le plus scrupuleux pour la vérité, et l'exactitude la plus religieuse à remplir tous ses engagemens, formèrent le caractère distinctif d'un gentilhomme, parce que la chevalerie était regardée comme l'école de l'honneur, et qu'elle exigeait à cet égard la plus grande délicatesse.

L'admiration que méritaient ces qualités brillantes, jointe aux distinctions et aux prérogatives que la chevalerie obtint dans toutes les parties de l'Europe, put inspirer quelquefois à des esprits ardens une sorte de fanatisme militaire qui les porta à des entreprises extravagantes; mais elle contribua toujours à graver profondément dans les äimes les principes de l'honneur et de la générosité, Ces principes élaient fortifiés d'ailleurs par tout ce qui peut affecter les sens et toucher le cœur. Les roma-

nesques exploits de ces chevaliers errans, qui couraient le monde à la quête des aventures, sont assez connus, et ont été justement l'objet de la satire et du ridicule ; mais on n'a pas assez observé les effets politiques et permanens de la chevalerie, C'est peut-être à cette singulière institution , en apparence si peu utile au bonheur du senre humain, qu'on doit en grande partie et les raffinemens de la galanterie et les délicatesses du point d'honneur, et cette humanité qui vient se mêler quelquefois aux horreurs de la guerre ; ce sont là les trois traits les plus frappans qui distinguent les mœurs modernes des mœurs anciennes. Pendant le douzième, le treizième , le quatorzième et le quinzième siècle, les sentimens que la chevalerie inspira eurent une influence bien sensible sur les mœurs ct sur la conduite des hommes; et ils avaient jeté des racines si profondes que leurs effets durèrent encore après que l'institution mème, qui en était le principe, eut perdu sa vigueur et son crédit sur l'opinion des peuples. On trouvera dans l'histoire jue j'ai entrepris d'écrire des faits importans, qui ressemblent plus aux valeureuses expéditions de la chevalerie qu'à des expéditions bien econcertées d'une saine politique; et quelques-uns des principaux caractères que j'ai tracés étaient fortement empreints de cet esprit romanesque.

François L°"ambitionnait la gloire d'être regardé comme un parfait chevalier ; il voulait en avoir l'audace ct la bravoure dans la guerre, la maguificence et la courtoisie dans la paix. La réputation qu'il se fit par ses qualités brillantes éblouit son rival, plus flegmatique, au point de le faire sortir de sa prudence et de sa modération naturelles, et de lui inspirer le désir d'éga: ler Francois par quelques actions de prouesse et de galanterie (27).

Les progrès de la raison et la culture des lettres comtribuèrent beaucoup aussi à changer les mœurs des nations européennes, et à y introduire la politesse et le goût qui les distinguent aujourd'hui, Les Romains, après la destruction de leur empire, avaient à la vérité perdu ce goût pur qui faisait des productions de leurs ancèires des modèles de perfection et des objets d'imitation pour les siècles et les peuples qu devaient leur succéder; mais ils avaient conserve l'anour de la littérature, el ils cultivaient en core les arts avec beaucoup d'ardeur, Des peu-

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ples barbares et grossiers étaient bien éloignés d'admirer ces perfections raffinées, qu'ils ne connaissaient pas ou qu'ils méprisaient ; ils n'étaient pas encore arrivés à cet état de société où l'esprit humain commence à exercer ses facultés sur les objets de l'imagination et du goût. Ils étaient étranger: sux besoins et aux désirs qui donnent naissance aux inventions de l'esprit ; et comme ils ne sentaient ni le mérite ni l'utilité des arts, ils s'occupéèrent à en détruire les monumens avec autant de zèle que leur postérité en a mis à les découvrir ou à les conserver. Les secousses violentes occasionées par l'établissement des Barbares dans l'empire romain, les révolutions nombreuses et violentes qu'ils excitérent dans tous les royaumes qu'ils formèrent, et les vices essentiels qui se trouvaient dans la forme de gouvernement qu'ils ont introduite, étaient autant de causes qui, en banissant le loisir et la sécurité, avaient suspendu la naissance du goût et la culture des lettres, et qui, pendant plusieurs siècles, avaient tenu l'Europe dans l'état d'ignorance dont on a déjà vu la peinture; mais les événemens et les institutions diverses dont j'ai tracé l'histoire ont produit successivement dans la société les chan- {jemens les plus essentiels. Dés qu'on eut commencé à éprouver les bons effets de la révolution qui rendit à une grande partie de la nation la liberté et l'indépendance; dès que tous les membres de la société eurent commencé à sentir le prix des avantages qui résaltuiemt du commerce, de l'ordre public de la sûreté personnelle, alors l'esprit human commença à sentir ses forces et prit un nouvel essor; les hommes se livrérent à des occupations et à des recherches dont auparavant is mavaient pas mème l'idée.

C'est vers la fin du onzième siècle qu'on observe ce premier réveil des esprits, qui, sortant de la profonde léthargie où ils avaient été si longtemps plongés, portèrent leur attention et leur curiosité sur des objets nouveaux,

Cependant les premiers efforts des peuples de l'Europe vers les objets de littérature et de philosophie furent très mal dirigés. Il en est des nations comme des individus: les facultés de l'imagination ont déjà acquis de la vigueur avant que celles de l'esprit se soient exercées sur les matières abstraites et spéculatives. Les hommes sont poëtes avant que d'être philoso-

| phes. Ils sentent vivement et savent peindre avec force, lors même qu'ils n'ont fait encore que peu de progrès dans le raisonnement, Le siècle d'Homère et d'Hésiode précéda de beaucoup celui de Thalès et de Socrate ; mais, malheureusement pour la littérature, nos ancètres, s'écartant de cette marche des esprits, indiquée par la nature même, se jetérent dans les profondeurs de la métaphysique et des études les plus abstraites, À peine étaient-ils établis dans les pays qu'ils avaient conquis, qu'ils furent convertis à la religion chrétienne ; mais ils ne la reçurent pas avec toute sa pureté. Des hommes présomptueux avaient mêlé à la doctrine instructive et simple du christianisme les subtilités d'une vaine philosophie, qui osait entreprendre de pénétrer des mystères et de décider des questions inaccessibles aux facultés trop bornées de l'esprit humain. Ces téméraires spécu- | lations s'étaient incorporées avec le système mème de la religion , et en avaient été enfin regardées comme la partie la plus essentielle, Dès que la curiosité eut porté les hommes à réfléchir et à raisonner, ces objets durent ètre les premiers qui se présentérent à eux et attirèrent leur attention. La théologie scolastique, avec son cortége immense de discussions hardies et de distinctions subtiles sur des points qui ne sont pas à la portée de la raison humaine , fut la première production de l'esprit philosophique, lorsqu'il reprit quelque activité en Europe.

Cette circonstance ne fut pas la seule qui servit à donner une fausse direction aux esprits, | lorsqu'ils recommencèrent à s'exercer sur des | objets qu'ils avaient négligés si long-temps. La | plupart deceux qui concoururent à la renaissance des lettres, Gansle douzième et le treizième siècle, | |

avaient recu leurs connaissances et leurs principes de philosophie ou des Grecs dansl’empire d'Orient ou des Arabes en Espagne et en Afrique ; mais ces deux peuples avaient corrompu , par un ex- | cès de ratfimement, les sciences qu'ils avaient culuvées. Les Grecs avaient fait de la théologie | un système de futilités spéculatives et de con- | troverse interminable; les Arabes avaient dé- : gradé la philosophie par les vaines subtilités dont ils l'enveloppèrent : de semblables guides n'étaient propres qu'à égarer. Ceux qui les premiers étudiérent la philosophie errèrent sans but dans un labyrinthe de recherches embarras-

sées; au lieu d'abandonner leur imagination à son essor naturel et de l'appliquer à des ouvra-

ges d'invention qui auraient épuré lear goût et

Î étendu leurs idées ; au lieu de cultiver les beaux- | arts qui embellissent la vie et en adoucissent les |

peines, ils se laissèrent enchaîner par l'autorité et égarer par l'exemple; ils épuisèrent la force et l'ardeur de leur génie dans des spéculations aussi frivoles que pénibles.

Mais ces spéculations, quoiqu'inutiles et mal !

dirigées, excitaient les esprits par leur nouveauté, et les intéressaient par leur hardiesse. L'ardeur avec laquelle les hommes se livrèrent à des études si peu attrayantes est extraordinaire. Jamais dans les siècles les plus éclairés on ne cultiva avec plus de zèle la bonne philosophie. On ouvrit dans toutes les cathédrales, et presque dans tous les monastères un peu considérables, des écoles sur le modèle de celles qu'avait établies Charlemagne. On fonda des colléges et des universités, qui formèrent des communautés ou corporations, avec le droit de se gouverner par leurs propres lois, et d'exercer sur leurs membres une juridiction particulière et fort étendue, On accorda aux maitres et aux étudians des priviléges importans ; et, pour récompenser les uns et les autres, on inventa des titres et des distinctions académiques de toute espèce. Ge n'était pas dans les écoles seules que la supériorité de connaissances conduisait aux honneurs et à l'autorité; la science devint un objet respectable dans la société, et un moyen

de fortune et d'avancement ; tous ces avantages |

réunis attirérent dans lesuniversités et dans les colléges une foule incroyable d'étudians. On s'empressa d'entrer dans une carrière nouvelle, qui conduisait à la gloire et aux distinctions. Quelque ardeur et quelque activité qu'on remarque dans ces premiers efforts de l'esprit humain, il n'en résulta pas cependant d'ausce rrands avantages qu'on avait lieu de l'attendre : une circonstance particulière en arrêta les effets; toutes les langues d'Europe, pendant le siècle dont nous parlons, étaient barbares, dénuées d'élégance, de force et mème de clarté: et l'on n'avait fait jusqu'alors aucune tentative pour les perfectionner ou les polir. L'Église avait consasacré à la religion la larigue latine: et la coutume, dont l'autorité n'était guère moins respectée que la religion, avait approprié cette

mème langue à la littérature. Toutes les sciences qu'on cultivait dans le douzième et le treizième siècle n'étaient enseignées qu'en latin. Tous les livres où l’on en traitaient étaient écrits dans le même idiome. On aurait cru dégrader un sujet important si on l'eût traité dans la langue vulgaire; ce préjugé resserrait les connaissances dans un cercle fort étroit. Il n'y avait que les savans qui pussent être admis dans le temple de la philosophie; les portes en étaient fermées au commun des hommes, forcés de rester ensevelis dans leur première ignorance.

Quoique cet obstacle, en bornant l'influence des lumières, eût empêché qu'elles ne se répandissent dans la société, cependant les progrès des connaissances doivent être comptés parmi les causes principales qui introduisirent un changement de mœurs chez les peuples d'Europe.

Cette ardeur de recherche que j'ai décrite , quoique dirigée par un faux principe, mit en mouvement et excita l'industrie et l'activité des es. prits; elle apprit aux hommes à faire de leurs facultés un usage qu'ils trouvèrent aussi agréable qu'intéressant. Elle les accoutuma à des exercices et à des occupations propres à adoucir leurs mœurs et à leur donner le goût des vertus aiables qui distinguent les nations chez qui les sciences sont cultivées avec succès (28).

Le commerce, qui faisait chaque jour des progrés sensibles, concourut aussi à polir les mœurs des peuples d'Europe et à y introduire une saine jurisprudence, une police régulière et des principes d'humanité. Dans la naissance et l'état prünitif de la société, les besoins des hommes sont en si petit nombre, et leurs désirs si limités, qu'ils se contentent aisément des productions naturelles de leur climat et de leur sol, et de ce qu'ils peuvent y ajouter par leur simple et grossière industrie, Ils n'ont rien de superflu à donner, rien de nécessaire à demander. Chaque petite communauté subsiste du fonds qui lui appartient : et, satisfaite de ce qu'elle possède, ou elle ne connaît point les états qui l'environnent , ou elle est en querelle avec eux. I faut, pour qu'il s'établisse une libre commu nication entre des peuples différens, que la société et les mœurs aient acquis un certain degré de perfection, et qu'il y ait déjà des règlemens pour affermir l'ordre publie et la sûreté personnelle. Nous voyons aussi que le premier

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Les pirates couvraient les mers et rendaient la navigation dangereuse; et en arrivant dans des ports étrangers il y avait peu de secours et même de sûreté à attendre de la part de ces peuples féroces. Les habitans des parties éloignées du même royaume ne pouvaient même que difficilement avoir quelque comnunication entre eux, Un voyage un peu long était une expédition périlleuse, dans laquelle on avait à craindre et la violence des bandits qui infestaient les chemins et les exactions insolentes des nobles, presque aussi redoutables que les brigands. Ainsi la plupart des habitans de l'Europe, enchaînés par toutes ces circonstances réunies au lieu où le sort les avait fixés, ignoraient jusqu'aux noms, à la situation , au climat et aux productions des pays éloignés d'eux.

Différentes causes se réunirent pour ranimer l'esprit de commerce et pour rouvrir en partie la communication entre les nations diverses. Les Italiens , par leurs relations avec Constantinople et les autres villes de l'empire grec, avaient conservé quelque goût pour les arts et pour les précieuses productions de l'Orient; ils en communiquèrent la connaissance à d’autres peuples voisins de l'Italie. Cependant il ne se faisait encore qu’un commerce médiocre, qui n'établissait entre les différens états que des liaisons très bornées. Les croisades, en conduisant en Asie des armées nombreuses tirées de toutes les parties de l’Europe, ouvrirent entre l'Orient et l'Occident une communication plus étendue, qui subsista pendant plusieurs siècles ; et quoique les conquêtes et non le commerce fusseut l'objet de ces expéditions; quoique l'issue en eût été aussi malheureuse que le motif en avait été bizarre ct déraisonnable , il en résulta cependant , comme on l'a déjà vu, des effets très heureux et très durables pour les progrès du commerce. Tant que dura la manie des croisades, les grandes villes d'Italie et des autres pays de l'Europe acquirent la liberté, et avec elle des priviléges qui les rendirent autant de communautés indépendantes et respectables. Ainsi l'on

vit se former dans chaque royaume un nouvel ordre de citoyens, qui se vouèrent au commerce et s'ouvrirent par là une route aux honneurs et à la richesse.

Peu de temps après la fin de la guerre sainte on découvrit la boussole, qui , en rendant la navigation plus assurée et en même temps plus audacieuse, facilita la communication entre les nations éloignées , et les rapprocha pour ainsi dire l'une de l’autre.

Pendant la même période de temps, les états d'Italie établirent un commerce régulier avec l'Orient par les ports d'Égypte, et en tirèrent toutes les riches productions des Indes. Ils introduisirent en même temps dans leur territoire des manufactures de différentes espèces, qu’ils encouragèrent et soutinrent avec beaucoup de vigueur et de soin. Ils inventèrent de nouvelles branches d'industrie, et transplantèrent de l'Orient différentes productions naturelles, nées sous des climats plus chauds , et qui fournissent encore’ aujourd'hui les matériaux d'un commerce étendu et lucratif. Les Italiens tirèrent de grands avantages du débit de ces marchandises, qu'ils importaient d'Asie, ou qui étaient le fruit de leur propre industrie; ils les vendirent aux autres peuples d'Europe qui commençaient à acquérir des goûts de luxe et d'agrément, inconnus ou méprisés de leurs ancêtres.

Pendant le douzième et le treizième siècle, le commerce d'Europe fut presque entièrement entre les mains des Italiens, plus connus alors sous le nom de Lombards. On vit dans les différens états s'établir des compagnies ou sociétés de négocians lombards qui se mirent sous la protection immédiate de gouvernemens divers.

Elles obtinrent des priviléges et des immunités

considérables, et l’on suspendit à leur égard l'exécution des anciennes lois barbares contre les étrangers. Ces négocians devinrent bientôt les voituriers, les manufacturiers et les banquiers de tout le continent.

Tandis que les Italiens, au midi de l'Europe, étendaient et perfectionnaient le commerce avec tant d'activité et de succès, le même esprit d’industrie agitait le nord vers le milieu du treizième siècle. Les pays voisins dela mer Baltique étaient alors habités par des peuples féroces qui infestaient cette mer de pirates; les villes de Hambourg et de Lubeck ayant commencé à commercer

avec ces peuples furent obligées de former entre elles une ligue défensive pour repousser les brigands. Elles retirèrent tant d'avantages de cette union, que d’autres villes s'empressèrent d'entrer dans la confédération, et bientôt quatre-vingts des cités les plus considérables , dispersées dans ces vastes contrées qui s'étendent du fond de la mer Baltique jusqu’à Cologne sur le Rhin, se réunirent pour former cette fameuse ligue anséatique devenue dans la suite si formidable, qu'on a vu les plus grands monarques rechercher son alliance et redouter son inimitié.

Les membres de cette association puissante formèrent le premier plan systématique de commerce qui ait été connu dans le moyen-âge, et le continuérent en suivant des lois communes faites dans leurs assemblées générales. Ils fournirent au reste de l’Europe des provisions de marine, et choisirent différentes villes, dont la plus considérable était Bruges en Flandre, pour y établir des magasins où leur négoce se faisait avec beaucoup d'exactitude et de régularité, C'était là que les Lombards apportaient les denrées de l'Inde avec les produits des manufactures d'Italie, qu'ils échangeaient contre les marchandises plus volumineuses mais non moins utiles, qui venaient du nord. Les négocians anséatiques portaient ensuite dans les ports de la mer Baltique lescargaisons qu'ils recevaient des Lombards, ou bien ils les transportaient en remoutant les grandes rivières jusque dans l'intérieur de l'Allemagne.

Cette communication régulière, qui s'était ouverte entre les peuples du nord et du sud de l'Europe, leur apprit à connaître leurs besoins réciproques; la consommation extraordinaire qui se fit bientôt de marchandises de toute espèce excita l'émulation des babitans des Pays-Bas ; ils s'appliquèrent avec plus de vigueur à perfectionner et à étendre les deux grandes manufactures de laine et de coton pour lesquelles ce pays était déjà renommé dés le siècle de Charlemagne. Comme Bruges devint le centre de communication entre les négocians Lombards et ceux des villes anséatiques , les Flamands commerçaient dans cette ville avec les uns et les autres; l'étendue et le progrès de ce commerce firent naître parmi ce peuple une habitude générale d'industrie, qui fit pendant long-temps de la

Flandre et des provinces adjacentes le pays le plus riche , le plus peuplé et le mieux cultivé de l'Europe.

Édouard III, roi d'Angleterre, frappé de l'état florissant de ces provinces, n'eut pas de peine à en démèler la véritable cause. Il s'occupa des moyens d'encourager l’industrie parmi ses sujets, lesquels, méconnaissant alorslesavantages de leur situation et ignorant la source d'où la richesse devait un jour se répandre dans leur île, négligeaient entièrement le commerce, et n'essayaient pas mème d'imiter lesmanufactures doni ils fournissaient les matériaux aux étrangers. Édouard engagea des ouvriers flamands à venir s'établir dans son royaume , et il fit plusieurs bonnes lois pour l’encouragement et le règlement du commerce ; ce fut à ses soins que l'Angleterre dut l'établissement de ses manufactures de laine : ce prince tourna le génie actif et entreprenant de son peuple vers la culture de ces arts qui ont élevé les Anglais au premier rang parmi les nations commerçantes.

Les progrès du commerce et la communication qui s'établit entre les différens peuples paraîtront peu considérables si on les compare à la rapidité et à l'étendue de ceux qui se sont faits depuis deux siècles ; mais on les trouvera prodigieux si l'on fait attention à l'état de l'Europe avant le douzième siècle. Ce changement ne pouvait manquer de produire de grands effets. Le commerce tend à affaiblir les préjugés qui entretiennent la séparaiiun et l’animosité réciproque des nations; ii adoucit et polit les mœurs des hommes, qu’il unit par un des liens les plus forts de l'humanité , celui de satisfaire leurs besoins mutuels; il les dispose à la paix, en formant dans chaque état un ordre de citoyens, personnellement intéressés au maintien de la tranquillité générale. Dès que l'esprit de commerce commence à acquérir de la vigueur et de l’ascendant dans un état, on voit aussitôt un nouveau génie animer son gouvernement , et y

‘diriger les alliances, les guerres, les négocia-

tions. On en trouve les preuves les moins équivoques dans l'histoire des états d'Italie, de la ligue anséatique et des villes des Pays-Bas, pendant le période dont nous parlons. À mesure que lecommerce pénétra chez les différens peuples de l'Europe , on les vit successivement tourner leur attention vers les objets qui occupent toutes les

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sociétés policées, et adopter les mœurs qui forment le caractère des nations (29).

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SECTION Il.

Progrès de la société relativement à l'exercice de la force nationale, nécessaire dans les opératious du dehors.

Nous avons observé les événemens et les institutions dont l'influence puissante a contribué à introduire par degrés un gouvernement plus régulier et des mœurs plus douces dans les différentes nations de l'Europe. Lorsqu'après avoir étudié l’état de la société et les mœurs des individus au commencement du quinzième siècle , on remonte plus haut pour examiner la condition des peuples d'Europe, au temps où les Barbares qui détruisirent l'empire romain s’établirent dans les pays qu'ils venaient de conquérir, on ne peut s'empècher d'admirer les progrès immenses que les hommes avaient déjà faits vers la perfection de la police et de la sociabilité.

Cependant le gouvernement était encore loin d'être parvenu à cet état de solidité qui met de vastes monarchies en état d'exercer et de réunir

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toute la force dont elles sont capables; elles ne sont animées dans leurs entreprises que par l’impression des objets présens, et jamais par cette prévoyance de l'avenir, ou par ces spéculationsréfléchies qui affectent et intéressent les hommes dans les sociétés policées. Les insultes d'un ennemi allument le ressentiment de toute la tribu; le succès d’une nation rivale excite l'émulation ; ces sentimens se communiquent et passent dans toutes les ames ; tous les membres de la communauté s'unissent avec une éyale ardeur , et courent au champ de bataille, ou pour satisfaire leur vengeance, ou pour se distinguer. Mais dans les pays fort étendus, tels qu'étaient les grandsroyaumes d'Europe au commencement du quinzième siècle, les membres de l'état sont trop éloignés les uns des autres pour avoir beaucoup de communication entre eux , et l'on ne peut former une grande entreprise sans un concert général et de longs préparatifs; aussi rien ne peut exciter et réunir leurs forces, que l'autorité absolue d'un despote où l'influence puissante

d’un gouvernement régulier. Les vastes empires de l'Orient nous offrent des exemples du premier ; les ordres sacrés du souverain s'étendent jusqu'aux provinces les plus éloignées de ses domaines, et tous ceux de ses sujets qu'il lui plait de convoquer sont forcés de suivre ses étendards. Les royaumes d'Europe, tels qu'ils sont aujourd'hui, fournissent des exemples du dernier. Le prince , en dirigeant avec moins de violence, mais avec autant d'efficacité , l’action des lois et d'une administration bien réglée, peut facilement réunir toutes les forces de son état, et les employer dans des entreprises qui demandent de la vigueur et de la persévérance.

Mais, au commencement du quinzième siècle, la constitution politique de tous les royaumes de l'Eurepe était bien éloignée de ces deux espèces de gouvernement. Quoique les différens monarques eussent un peu reculé les bornes de leurs prérogatives par quelques heureuses us!rpa!ions sur les ‘mmunités et les priviléges de la noblesse, cependant leur autorité était encore très limitée. Les lois et l’administration intérieure des royaumes, quoique perfectionnées par les éyénemens et les institutions que j'ai déjà exposés, étaient encore dans un état sensible de faiblesse et d'imperfection. Partout le corps nombreux de la noblesse, toujours formidable, malgré les expédiens divers qu’on avait employés pour l'affaiblir, observait tous les mouvemens des souverains avec une jalousie inquiète, qui arrètait leur ambition, et prévenait les projets qu'ils pouvaient former pour étendre leur autorité, ou en traversait l’exécution.

Les revenus ordinaires des princes étaient trop modiques pour suffire aux frais d'une entreprise importante ; ils étaient forcés, pour se procurer des subsides extraordinaires, d'avoir recours à la bonne volonté des peuples , qui leur en accordaient souvent avec répugnance, et toujours avec économie.

Avec des revenus si bornés, les souverains ne pouvaient mettre en campagne que des armées peu propres à un service long et pénible. Au lieu de soldes formés, par une discipline régulière, à la subordination et à l'art de la guerre, ils n'avaient d'autres troupes que celles que des vassaux devaient leur fournir suivant les conditions de la tenure militaire. Ces combattans n'étaient obligés de rester en campagne

que pendant un temps fort court, et l’on ne pouvait pas les forcer de marcher loin de leur résidence ordinaire : plus attachés à leurs seigneurs particuliers qu’au monarque qu'ils servaient, ils étaient souvent plus disposés à contrarier ses vues qu'à les seconder; et quand mème ils auraient été plus soumis à l'autorité du prince, ils n'auraient encore été que des instrumens peu propres à l'exécution d’une grande et difficile expédition. La force d'une armée, destinée pour ! conquête ou pour la défense, consiste dans l’ ‘ianterie. Ce fut à la fermeté et à la discipline des légions, composées principalement d'infanterie, que les Romains, pendant le temps de la république, durent toutes leurs victoires. Lorsque, sous les empereurs , ces peuples, oubliant les maximes qui avaient conduit leurs ancêtres à la domination universelle, changèrent entièrement leur système militaire, et mirent leur principale confiance dans une nombreuse cavalerie, ils ne purent résister à l'impétuosité sans discipline des nations barbares qui combattaient presque toujours à pied. Ces nations ne profittrent pas de la faute qui avait été si fatale aux Romains; peu de temps après leur établissement dans les pays qu’elles avaient conquis, elles abandonnèrent les usages de leurs ancêtres, et convertirent en cavalerie toute la force de leurs armées. Ce changement fut occasioné chez les Romains par la mollesse des soldats , qui n'étaient plus en état de supporter les fatigues du service que soutenaient sans effort leurs pères plus robustes et plus vertueux. Il paraît que, chez les peuples qui ont fondé les nouvelles monarchies entre lesquelles l'Europe s’est trouvée partagée, la même innovalion dans la constitution militaire eut sa source dans l'orgueil des nobles, qui, craignant de se trouver confondus avec des hommes d’un ordre inférieur, voulurent en être distingués à la guerre comme en temps de paix. Ce qui donna encore plus de considération à la cavalerie, ce fut l'institution de la chevalerie et la fréquence des tournois, où les chevaliers armés de pied en cap entraient dans la lice, montés sur des chevaux magnifiquement équipés, et se signalaient à l’envi par leur valeur, leur force et leur adresse. Le goût pour ce genre de service devint si générale que, dans le treizième et le quatorzième siècle. les armées européennes

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étaient presque entièrement composées de cavalerie. Un gentilhomme n'aurait pas voulu paraitre au camp sans avoir un cheval, et il aurait cru déroger à sa qualité s’il avait combattu à pied. La cavalerie était, par une distinction particulière, appelée {a bataille, et c était d'elle seule que dépendait le sort de toutes les actions. On ne comptait pour rien l'infanterie qui n’était qu'un ramas de populace mal armée et plus mal disciplinée encore.

La réunion de ces circonstances, ne permettant pas aux états différens de mettre dans leurs opérations militaires de la vigueur et de la suite, empêècha long-temps les souverains d’Europe de veiller avec attention sur ‘:s démarches et les desseins des princes voi ins, et de chercher à former un système régu er de sûreté générale. Ils ne pouvaient ni s'unis ar des confédérations, ni agir de concert pour établir une balance de pouvoir entre les états divers, et empècher que les uns ne prissent un degré de supériorité alarmant pour la liberté et l’indépendance des autres. Il paraît que les nations d'Europe se sont regardées perdant plusieurs siècles conime des sociétés séparées, à peine liées ensemble par quelque intérêt commun, et fort indifférentes sur les affaires et lesopérations les unes des autres. Les princes n'avaient pas entre eux un commerce étendu et régulier qui leur donnât une occasion d'observer et de pénétrer leurs vues et leurs projets réciproques. Ils n’avaient point d’ambassadeurs qui, en résidant constamment dans chaque cour, fussent à portée d'épier tous ses mouvemens et d’en donner surle-champ avis à leurs maîtres. L’espérance de quelques avantages éloignés , ou la crainte de quelques dangers incertains ou possibles, n'étaient pas des motifs suffisans pour faire prendre les armes à une nation. Il n’y avait que celles qui se trouvaient exposées à un danger imminent, ou à des insultes inévitables, qui se crussent intéressées à intervenir dans une querelle, ou à prendre des précautions pour leur propre sûreté.

Quiconque veut écrire l’histoire de quelqu'un des grands états de l'Europe pendant les deux derniers siècles, est oligé d'écrire l'histoire de l'Europe entière. Depuis cette époque, les différens royaumes n'ont formé qu'un seul et vaste système, si étroitement uni que chacun d'en-

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Les querelles sanglantes qui s’élevèrent entre la France et l'Angleterre semblaient tendre à réunir ces deux grands royaumes sous la domination d’un mème prince : malgré ce qu’une pareille réunion avait d’alarmant pour les autres puissances de l’Europe, on ne les vit prendre, pour détourner ce coup funeste, aucune mesure qu'on pôt regarder comme le résultat d’une politique sage et réfléchie. Les ducs de Bourgogne et de Bretagne s'engagèrent, il est vrai, dans ces querelles ; mais leur situation ne leur permettait pas de rester neutres, et ils prirent bien plus souvent le parti que leur suggéraient leurs propres passions , que celui que leur aurait dicté un juste discernement du danger qui menaÇait la tranquillité de l’Europe et leur propre sûreté. Les autres souverains, paraissant s'inquiéter peu des succès et des revers réciproques des parties belligérantes, restèrent spectateurs de ces guerres, ou ne s’y intéressèrent que par des négociations faibles et sans succès.

Malgré les troubles perpétuels où les différens royaumes d'Espagne furent plongés pendant plusieurs siècles; malgré les circonstances successives qui préparaient visiblement la réunion de ces royaumes séparés en une seule et grande monarchie, les autres souverains de l'Europe ne parurent pas donner la moindre attention à une révolution si importante. Ils virent tranquillement s'élever et se fortifier par degrés une puissance qui devint bientôt formidable à tous ses voisins.

Au milieu des violentes convulsions qu'excitérent dans l'empire l'esprit de domination de

la cour romaine, et l'ambition turbulente des nobles d'Allemagne , ni l'autorité des papes soutenue par les artifices et les intrigues, ni les sollicitations des empereurs , ne purent déterminer aucun des monarques puissans qui régnaient alors en Europe à entrer dans ces querelles ni à profiter de plusieurs occasions favorables pour y interposer leur médiation avec succès et avec avantage pour eux-mêmes.

Cette inaction extraordinaire des princes dans des occasions si intéressantes ne peut pas être imputée à un défaut de lumières et de discernement pour prévoir les conséquences politiques des événemens. La faculté de juger avec sagacité et d'agir avec vigueur appartient aux hommes de tous les siècles. Les souverains qui gouvernaient les différens royaumes de l'Europe, pendant le temps dont nous parlons, n'étaient ni assez aveugles ni assez stupides pour méconnaitre leur intérêt particulier, pour négliger la sûreté publique ou pour ignorer les moyens de maintenir l’un et l'autre. S'ils n’adopttrent pas ce système salutaire, qui apprend aux politiques modernes à prévenir un danger éloigné et à s'opposer aux premières usurpations de toute puissance redoutable et qui rend chaque état en quelque sorte le gardien des droits et de l’indépendance de tous ses voisins, il ne faut en attribuer la cause qu'aux imperfections et aux abus : qui subsistaient dans le gouvernement civil de chaque état; ces abus ne laissaient pas aux princes les moyens de conformer leurs démarches aux vues et aux principes que la situation des affaires et leurs propres observations leur auraient suggérés.

Mais , dans le cours du quinzième sièele , plusieurs événemens successifs concoururent à mettre les princes en état de disposer avec une autorité plus absolue des forces de leurs domaines respectifs, à former des entreprises plus grandes et plus vigoureuses. Ce changement établit des liaisons plus fréquentes et en mème temps plus intimes entre les affaires des différens royaumes, qui s’accoutumèrent par degrés à se liguer pour agir de concert, et furent conduits insensiblement à former un système politique pour affermir et maintenir la balance de pouvoir la plus propre à établir la sûreté générale.

Ge fut sous le règne de Charles V que l'on

commença à bien sentir les principes qui servent de base à ce système, et les maximes d'après lesquelles il s'est constamment soutenu depuis cette époque ont été dès lors universellement adoptées. L'examen des causes et des événemens qui ont contribué à établir ce plan de politique, le plus vaste et le plus salutaire de tous ceux qui ont jamais influé sur la conduite des choses humaines, est donc non-seulement une introduction nécessaire à l'ouvrage que j'écris, mais encore un objet essentiel dans l’histoire de l'Europe.

Le premier évé ent qui produisit quelque changement son. . ‘avle dans la situation des affaires de l’Europe fut celui qui réunit à la couronne de France les domaines étendus que l’Angleterre possédait sur le continent. Tant que les Anglais furent maîtres de plusieurs des plus fertiles et des plus riches provinces de France, et tinrent engagés sous leurs drapeaux une grande partie des plus braves habitans de ce royaume, ils se regardèrent plutôt comme les rivaux que comme les .assaux du souverain de qui ils relevaient. Les rois de France, arrêtés dans leurs projets , et traversés dans toutes leurs opérations par un ennemi aussi jaloux que redoutable , n'osaient se hasarder à former aucune entreprise importante ou difficile. Ils trouvaient les Anglais toujours prèts à s'y opposer. Ce peuple leur disputait jusqu’à leur droit à la couronne; et comme il lui était facile de pénétrer dans le cœur de la France, il pouvait armer contre ces souverains les mêmes mains qui auraient dû être employées à les défendre. La timidité dans les conseils et la faiblesse dans, les opérations étaient la suite nécessaire de cette situation. La Franec, démembrée et contrainte par une puissance rivale, ne put pas prendre le rang qu’elle devait naturellement avoir dans le système de l'Europe ; mais heureusement pour ce royaume, et peut-être aussi pour l'Angleterre elle-même , la mort de Henri V sauva les Français du malheur de voir un prince étranger placé sur leur trône. La faiblesse d’une longue minorité, les dissensions qui s'élevèrent à la cour d'Angleterre , le défaut de fermeté et d’aecord qui en fut la suite, tout cela fournit aux Français une occasion favorable de recouvrer ce qu'ils avaient perdu. Les nobles de France, dont la valeur naturelle fut encore exaltée jus-

qu’à l'enthousiasme par l'intervention prétendue du ciel en faveur de leur cause, se mirent en campagne sous des chefs expérimentés ; un sage monarque dirigea avec prudence les opérations du conseil, et il profita de cette conjoncture favorable avec tant d'habileté et de succès, que non-seulement les Anglais perdirent leurs nouvelles conquêtes, mais qu'ils furent encore dépouillés de leurs anciennes possessions et se trouvèrent bientôt resserrés dans les bornes étroites de Calais et de son petit territoire.

Les rois de France . dont la puissance se trouvait considérablement augmentée par la réunion de ces provinces à leurs domaines, commencèrent à former des plans plus hardis, tant pour l'amélioration de la police intérieure que pour les entreprises du dehors. Bientôt ils se rendirent redoutables à leurs voisins, qui virent la nécessité de fixer toute leur attention sur les mouvemens d’une puissance dont les démarches intéressaient de si près leur sûreté. Ea France dès lors, profitant des avantages naturels qu'elle doit à la situation et à la contiguité de tous ses domaines, aussi bien qu’au nombre et à la valeur de ses habitans, prit une nouvelle influence en Europe; elle fut la première puissance dont la force excita la jalousie et les alarmes des états qui l’environnaient.

La réunion des provinces reconquises sur les Anglais ne fut cependant pas la seule cause de l'augmentation de la puissance française. Cette réunion fut suivie d’une circonstance qui, quoique moins importante et moins marquée, ne contribua pas peu à donner plus de vigueur et d'audace aux opérations de cette monarchie.

Pendant les querelles opiniâtres qui régnèrent si long-temps entre l'Angleterre et la France, on sentit vivement tous les défauts que le système féodal avait introduits dans la constitution militaire. Une guerre de longue durée ne pouvait se soutenir qu'avec langueur, lorsqu'on la faisait avec des troupes autorisées et accoutumées à ne rester en campagne que pendant quelques semaines. Des troupes principalement composées d'une cavalerie pesamment armée n'étaient guère propres ni pour la défense ni pour lattaque des villes et des châteaux qu'il fallait

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France furent obligés de prendre à leur solde des corps nombreux de mercenaires, qu'ils levaient en partie dans leurs propres états, en partie dans les pays étrangers. Mais comme dans un gouvernement féodal on ne donnait pas au souverain des fonds suffisans pour subvenir à cette dépense extraordinaire, ces ‘aventuriers étaient licenciés à la fin de chaque campagne ou à l'approche d'un accommodement; et peu accoutumés à observer aucune discipline, souvent ils tournaient leurs armes contre le mème pays pour la défense duquel ils avaient été payés, et le ravageaient avec autant de fureur que l'auraient pu faire ses ennemis mêmes.

Ur corps de troupes subsistant et régulièrement! exercé à la discipline militaire aurait suppléé à ce qui manquait dans la constitution féodale , et aurait donné aux princes les moyens d'exécuter des entreprises jusqu'alors au-dessus de leurs forces. Mais cet établissement était si opposé à l'esprit féodal, et si incompatible avec les priviléges et les prétentions de la noblesse, que pendant plusieurs siècles il ne se trouva aucun monarque assez puissant ou assez hardi pour entreprendre une semblable innovation.

Enfin Charles VIE, profitant de la réputation que lui avaient acquise ses succès © tre les Anglais, et tirant avantage des im” ions de terreur que ces ennemis redoutables avaient laissées dans l'âme de ses sujets, exécuta ce que ses prédecesseurs n'avaient pas mème osé tenter. Sous prétexte d'avoir toujours sur pied des forces suffisantes pour défendre le royaume contre une invasion subite des Anglais, ce prince, en licenciant ses autres troupes, conserva un corps de neuf mille hommes de cavalerie et de seize mille d'infanterie. Il assigna des fonds pour la solde de ces troupes; illes distribua à son gré dans les différentes places de son royaume, et nomma des officiers pour les commander et les discipliner. Les plus distingués des nobles s’empressèrent d'entrer dans ce service, où ils s’accoutumèrent à dépendre de leur souverain, à exécuter ses ordres et à le regarder comme le juge de leur mérite et la source des grâces. La milice féodale, composée de vassaux que les nobles sommaient de suivre leur bannière , ne pouvait être comparable à un corps de soldats constamment exercés à la ouerre; elle perdit insensiblement sa réputation.

On en vint bientôt à ne calculer la force des armées que par le nombre des troupes régulières qui s'y trouvaient. En moins d’un siècle, les nobles et leurs suivans militaires, quoiqu'on les requit encore quelquefois, suivant les formes anciennes, de se mettre en campagne, ne furent plus considérés que comme une multitude embarrassante pour les troupes avec qui ils faisaient la guerre, et furent regardés avec mépris par des soldats accoutumés aux détails pénibles et constans d'une discipline régulière,

Ainsi Charles VIE, en établissant la première armée sur pied qu'on eût connue en Europe, prépara une révolution importante dans les affaires et la politique des peuples divers. En tant oux nobles la direction de la force militaire de l’état, source de l'autorité et du crédit immense qu'ils avaient acquis, ce prince porta un coup terrible à l'aristocratie féodale et la blessa profondément dans le principe même de sa force.

Un corps considérable de troupes régulières entretenues en France dans ce temps où il y avait à peine dans chaque autre état de l'Europe une compagnie ou un escadron soudoyé toute l'année, donna à cette puissance un avantage si sensible sur ses voisins, soit pour l'attaque, soit pour la défense, qu'ils furent obligés, par l’intérêt de leur propre conservation, d'imiter son exemple. Les royaumes considérables du continent prirent à leur solde des troupes mercenaires, qui devinrent par degrés la seule force militaire dont on fit usage, ou à laquelle on osât se confier. Pendant long-temps, l'objet principal de la politique des princes et des ministres fut d'augmenter le nombre de ces mercenaires, et de décréditer ou d’anéantir même tous les autres moyens d'activité ou de défense nationale.

Comme les rois de France eurent les premiers l'idée d'établir dans leurs domaines une force militaire qui les mît en état de donner plus de vigueur et d'étendue à leurs opérations extérieures, ils furent aussi les premiers qui subjugutrent l'aristocratie féodale, et qui humilièrent les grands vassaux de la couronne, dont le pouvoir excessif avait resserré si long-temps la prérogative royale dans des bornes très étroites, et avait rendu si faibles tous les efforts des souverains d'Europe.

Plusieurs circonstances concoururent à saper par degrés les fondemens de la puissance aristocratique en France. La fortune et les biens des nobles avaient beaucoup souffert dans les longues guerres que le royaume eut à soutenir contre les Anglais. Le zèle extraordinaire avec lequel ils défendirent leur pays contre ses anciens ennemis entraîna la ruine de plusieurs familles considérab'es. Comme le siége de la guerre se portait successivement dans presque toutes les provinces du royaume, les terres des autres familles furent exposées de même aux déprédations de l'ennemi, pillées par les troupes mercenaires que les rois prenaient à leur solde et qu'ils n'étaient pas toujours en état de payer, ou ravagées avec une fureur plus destructive encore, par les paysans qui se révoltaient. Le désordre des affaires et les besoins publics ayant en même temps forcé les princes à recourir au funeste expédient de faire à la valeur des monnaies des changemens subits et considérables, les amendes, les cens et les autres droits seigneuriaux baisstrent dans la même proportion ; et les revenus d'un fief tombèrent fort au dessous de la somme qu'ils produisaient auparavant. Pendant ces mêmes guerres, dans lesquelles une noblesse généreuse se portait à l'envi partout où il y avait des périls à braver et de la gloire à acquérir, plusieurs familles considérables s’éteignirent , et leurs fiefs furent réunis à la couronne. D'autres fiefs, tombant en héritage à des femmes, furent partagés entre elles; d'autres furent appauvris par des donations faites à l'Église, ou déchirés par des successions d'héritiers collatéraux !.

Charles VIL ne vit pas avec indifférence ces symptômes manifestes de la décadence d'un corps puissant qu'il voulait abattre; il profita du premier intervalle de paix avec l'Angleterre, pour travailler à élever la prérogative royale sur les ruines de l'aristocratie; mais il avait à la noblesse des obligations trop récentes et trop multipliées; elle venait de rendre des services trop éclatans dans la défense du royaume, pour qu'il ne sentit pas la nécessité de mettre dans ses démarches beaucoup de réserve et de modé-

ation, Cependant la couronne avait acquis tant d'autorité par les succès de ses armes contre les

? Boulainvilliers, Zistoire de l'ancien gouvernement de France, lettre xn

Anglais, et la noblesse avait si fort perdu de son pouvoir, que ce prince fit d’abord sans aucune opposition des changemens très considérables dans la constitution. Non-seulement il établit ce corps formidable de troupes réglées, dont on a déjà parlé; mais il fut encore le premier roi de France qui, par un simple édit et sans le concours des états généraux du royaume , leva des subsides extraordinaires sur son peuple. Il eut assez d'autorité pour rendre perpétuelles différentes taxes, qui, auparavant avaient été imposées accidentellement, et n'étaient perçues que pendant un temps fort court. Ces différens moyens augmentèrent considérablement le pouvoir de Charles, ct reculèrent sa prérogative fort au-delà de ses anciennes limites; de sorte qu'après avoir été le prince le plus dépendant qui eût jamais occupé le trône de France, il se trouva dans les dernières années de son règne possesseur d'un degré d'autorité dont aucun de ses prédécesseurs, perdant plusieurs siècles , n'avait encore joui !.

Charles VIT avait formé le projet d'humilier les nobles; Louis XI, son fils, suivit ce plan avec plus d’audace encore et plus de succès. La nature avait fait Louis pour être un tyran: en quelque temps que le sort l'eût fait monter sur un trône, il aurait signalé son règne par des projets pour opprimer son peuple et se rendre absolu : rusé, cruel, dépourvu de sensibilité, étranger à tout principe de justice, sans aucune idée de décence, il dédaignait toutes les contraintes que le sentiment de l'honneur ou le désir de la gloire impose, même aux hommes ambitieux. Habile en même temps à démèler son véritable intérêt, et n'étant guidé que par ce seul objet , il était capable de le poursuivre avec une ardeur opiniâtre , et de s'y attacher avec un esprit systématique, qu'aucun autre motif ne pouvait distraire, qu'aucun péril ne pouvait arrêter.

Ses principes d'administration étaient aussi profonds que funestes aux priviléges de la noblesse, Il remplit tous les départemens d'hommes nouveaux, et souvent de personnes qu'il avait tirées de l'état le plus tas et le plus vil, pour les élever aux places les plus importaates et de

1 Histoire de France par Villaret, tom. XV, p. 331 et389. Tom. XVI, p.324. J’ariations de la monarchie française , tom. 4, p. i62.

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,tom. XV, p.331 le La monarchie

la plus grande confiance, C'étaient-là ses seuls confidens ; il les consultait sur ses projets et leur en confiait l'exécution ; tandis que les nobles, accoutumés auparavant à ètre les compagnons , les favoris, les ministres de leurs souverains, étaient traités avec un dédain si affecté et si mortifiant que, s'ils ne voulaient plus suivre une cour où ils n'avaient pas conservé l'ombre mème de leur ancienne puissance, ils étaient obligés de se retirer dans leurs châteaux où ils restaient oubliés.

Ce n'était pas assez pour Louis que d'avoir diminué le crédit de la noblesse en lui ôtant la direction des affaires; ce prince ajouta l'insulte au mépris : en la dépouillant de ses priviléges les plus essentiels , il s'occupa à abaisser l'ordre entier et à réduire les nobles au niveau des autressujets. Les seigneurs les plus distingués, s'ils étaient assez hardis pour s'opposer aux projets du roi, ou assez malheureux pour devenir l'objet de sa jalousie, étaient poursuivis avec une rigueur à laquelle jusqu'alors la noblesse n'avait jamais été soumise; ils étaient jugés par des tribunaux qui n'avaient aucun droit de juridiction sur eux; sans égard pour leur naissance et leur état , on les appliquait à la torture, on les condamnait à une mort infàme. Le peuple s’accoutumant à voir les personnes les plus illustres enfermées dans des cachots , ou exposées dans des cages de fer, à voir leur sang versé par la main des bourreaux, commença à perdre du respect qu’il avait eu jusqu'alors pour la noblesse , et ne vit plus qu'avec terreur l'autorité royale, qui semblait avoir abaissé et même anéanti toute autre puissance dans la nation.

Louis, craignant cependant que les nobles, intimidés par la rigueur de son gouvernement, et réunis par l'intérêt commun de leur propre conservation, ne formassent une opposition puissante, eut l'art de répandre parmi eux des semences de discorde ; il s'occupa à fomenter ces anciennes animosités que l'esprit de jalousie et d'émulation, naturel au gouvernement féodal, avait allumées et entretenues parmi les principales fanilles du royaume. Il eut recours, pour remplir cet objet, à toutes les ressources de l'intrigue, à tous les mystères et les artifices que sa politique perfide put lui suggérer; et il y réussit si bien que, dans des conjonctures qui demandaient tant de vigueur et d'union de la

part des nobles, ils se montrèrent toujours faibles et désunis, excepté dans le premier moment de leur ressentiment, qui éclata au commencement de son règne.

En même temps que ce prince dépouillait la noblesse d'une partie de ses priviléges, il augmentait la puissance et la prérogative de la couronne. Il voulut avoir à sa disposition un corps de troupes suffisant pour n'avoir rien à craindre des révoltes que pourraient exciter des sujets mécontens; et pour cet effet, non-seulement il tint sur pied toutes les troupes réglées que son père avait levées, il prit encore à sa solde six mille Suisses qui formaient alors l’infanterie la plus formidable et la mieux disciplinée de l'Europe !. Un sentiment de jalousie naturel aux tyrans lui inspirait de la confiance en ces mercenaires étrangers, qu'il regardait comme les instrumens les plus sûrs de la tyrannie, et les défenseurs les plus fidèles de sa nouvelle puissance.

Il fallut des fonds considérables non-seule ment pour les dépenses de cette augmentation de troupes, mais encore pour subvenir aux frais des différentes entreprises que lui fit former l'activité inquiète de son génie : soigneux de conserver et même d'étendre le droit que son père s'était arrogé de lever des taxes sans le consentement des états généraux, Louis trouva dans cette ressource les moyens de pourvoir à l'augmentation des charges du gouvernement.

Sa prérogative, toute étendue qu'elle était, ne suffisait pas toujours pour lui procurer tout ce qu'il désirait; il y suppléa par son adresse. IL fut le premier souverain en Europe qui connut l’art de gouverner ces grandes assemblées , auxquelles le système féodal avait confié le droit d'accorder des subsides et de lever des impôts. Ilenseigna le premier aux autres princes le secret funeste d'attaquer la liberté publique, en commençant par empoisonner la source d'où elle découle. I mit en œuvre la puissance et l'intrigue pour diriger selon ses vues l'élection des représentans; il les corrompit ensuite par l'intérêt ou par la crainte; et par différens changemens qu'il fit adroitement dans la forme de leurs délibérations, il prit une influence si puissante sur l'assemblée des états que ces an-

? Méim.de Comines, tom. 1, p.367. Daniel, Æist. de la milice franc. 1.1, p. 182.

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du peuple devinrent dès lors de vils instrumens dont il se servit pour l'exécution des mesures les plus odieuses de son règne !. Comme il ne restait plus dans l'état aucune puissance qui pût mettre des bornes à ses exactions, nonseulement il continua les taxes imposées par son père, mais il les augmenta encore et les porta à une somme qui étonna ses contemporains ?.

Louis ne se contenta pas d'augmenter le pouvoir et les revenus de la couronne; il étendit aussi ses domaines par des acquisitions de différentes espèces. Il acheta le Roussillon. La Provence lui échut par le testament de Charles d'Anjou; et à la mort de Charles-le-Féméraire, il s'empara à main armée de la Bourgogne et de l'Artois, qui avaient appartenu à ce prince, Ainsi dans le cours d'un seul règne, la France devint un royaume uni dans toutes ses parties ; et la politique inflexible et profonde de Louis XI non-seulement dompta la fierté d'une noblesse féodale, mais encore établit une espèce de gouvernement presque aussi absolu et aussi terrible que le despotisme de l'Orient.

Quoique son règne eût porté un coup fatal à la liberté de son peuple, cependant l'autorité qu'il avait acquise, les ressources qu'il s'était ménagées , et l'indépendance absolue qu'il avait su se procurer, soit pour concerter ses projets, soit pour les exécuter, ne pouvaient manquer de mettre dans son administration de la vigueur et de l'activité, Louis négocia dans toutes les cours de l'Europe; il observa les mouvemens de tous ses voisins; il entra, où comme partie principale ou comme auxiliaire, dans toutes les grandes affaires politiques. Ses résolutions étaient promtes et ses opérations vigoureuses. Dans toutes les occasions il était en état de réunir et de mettre en mouvement toutes les forces de son royaume. Les souverains ses prédécesseurs

1 Mémoires de Comines, t.1, p. 136. Chron. scandal. Zbid., t. M, p. 71.

2 Mém. de Comines, t. 1. p. 334. Charles VII leva des taxes pour la valeur de 1,800,000 francs: Louis XI les porta à 4,700,000. Le premier soudoyait 9,000 hommes de cavalerie et 16,000 d'infanterie , le second augmenta la cavalerie jusqu’à 15,000 hommes, et l'infanterie à 25,000. Mém. de Comines, t, 1, p.387. Pendant les dernières années de son règne, il tenait la plus grande partie de ces troupes campées dans un même endroit, et prêtes à mar cher au premier signal. /bid., 361.

et circonscrite par la jalousie des nobles; depuis son règne, les vois de France, plus maîtres chez eux, ont étendu aussi leur influence au dehors; ils ont formé des projets plus vastes de conquétes, et ont fait la guerre avec une vigueur et une activité qu'on ne connaissait pas en Europe depuis long-temps.

L'exemple de Louis XE était trop séduisant pour n'être pas imité par d'autres souverains. Henri VIE ne fut pas plutôt assis sur le trône d'Angleterre, qu'il forma le projet d'étendre sa prérogative, en abaissant le pouvoir des nobles. Mais les circonstances dans lesquelles il se trou vait étaient moins favorables pour le succès de cette entreprise, que celles où s'était trouvé Charles VIT: et ilne porta pas dans ses démarches l'activité que Louis XI avait mise dans les siennes. Les victoires que Charles avait remportées sur les Anglais, et l'honneur qu'il s'était acquis en arrachant de leurs mains plusieurs provinces , lui avaient mérité de la part de ses peuples un tel degré de confiance qu'il put hasarder impunément les changemens les plus hardis dans l’ancienne constitution. Le génie audacieux de Louis avait brisé toutes les barrières, et tenté de renverser ou d'écarter tous les obstacles qu'il avait trouvés sur son passage. Mais Henri ne régnait que par un droit contesté; il voyait une faction populaire toujours prête à prendre les armes contre lui; et après de longues guerres civiles, pendant lesquelles la noblesse avait souvent déployé son pouvoir en faisant et en déposant les rois, il sentait bien que les ressorts de l'autorité royale avait été si fort relàchés, et les bornes de sa prérogative si resserrées, qu'il ne pouvait mettre dans sa conduite trop de réserve et de modération. Il s’occupa done à saper par les fondemens cet édifice formidable qu'il ne pouvait attaquer à force ouverte. Ses plans furent mesurés, et lents dans leurs opérations; mais ils furent conduits avec prudence, et produisirent à la fin de grands effets. Il publia des lois pour permettre aux barons de vendre leurs biens malgré les substitutions; il fit des règlemens pour empêcher la noblesse de tenir à son service ces troupes nombreuses de vassaux qui la rendaient si formidable et si turbulente: il encouragea la population, l'agriculture et le commerce ; il assura à ses sujets, pendant le long,

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cours de son règne, la jouissance des avantages qui naissent des arts de la paix; il accoutuma le peuple à une administration régulière, sous laquelle les lois étaient exercées avec autant de vigueur que d’exactitude; par ces différens moyens il fit insensiblement dans la constitution du gouvernement anglais les changemens les plus favorables à l'autorité royale, et transmit le pouvoir le plus étendu à son successeur , qui devint un des monarques les plus absolus de l'Europe, et fut en état de former et d'exécuter les entreprises les plus hardies.

L'autorité royale fit lesmèmes progrès en Espagne : la réunion des royaumes d'Arragon ct de Castille, par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle; la conquête glorieuse de Grenade sous leur règne, conquête qui détruisit l'odieuse domination des Maures; le commandement des grandes armées qu'il avait fallu tenir constamment sur pied pour achever cette expédition ; la sagesse et la fermeté que Ferdinand et Isabelle mirent dans leur administration, et l'adresse avec laquelle ils surent tirer avantage de toutes les circonstances pour abaisser la noblesse et étendre leur prérogative; tout concourut à les élever à un degré de crédit et d'autorité auquel n'était parvenu aucun de leurs prédécesseurs. A la vérité, différentes causes, que je développerai ailleurs, avaient concouru à conserver en Espagne le gouvernement féodal dans toute sa force plus long-temps qu'en France et en Angleterre où les rois jouissaient déjà d'un pouvoir beaucoup plus étendu ; mais le génie de Ferdinand et d'Isabelle suppléa au défaut d'autorité, et ils firent valoir avec tant d'adresse les droits qui leur appartenaient, que Ferdinand fut en état de soutenir avec une vigueur et un succès extraordinaires les grandes expéditions qu'il entreprit au dehors.

Tandis que ces princes travaillaient ainsi à reculer les bornes de la prérogative royale, et prenaient de si sages mesures pour diriger et réunir toutes les forces de leurs états, plusieurs circonstances les mirent à portée d'exercer la

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trouvèrent bientôt engagés duns une longue suite d'entreprises et de négociations; en sorte que les intérêts et les affaires des principales nations de l'Europe se trouvèrent insensiblement liés ensemble par des rapports communs; et lon

vit se former par degrés un grand système politique qui ne tarda pas à fixer l'attention universelle.

Le premier événement remarquable par l'influence qu'il eut sur la révolution qui se fit dans l'état de l'Europe fut le mariage de la fille de Charles-le-Téméraire, seule héritière de la maison de Bourgogne. Charles, son père, l'avait proposée en mariage à différens princes ; mais il avait eu en vue de les engager, par cette offre , à favoriser les projets que lui inspirait sans cesse son ambition inquiète.

Ce mariage était l'objet de l'attention génévale : on sentait parfaitement combien il serait avantageux d'acquérir les vastes domaines de cette maison, les plus riches et les mieux cultivés qu'il y eût alors en deçà des Alpes. Aussi dès que la mort prématurée de Charles eut mis entre les mains de Marie de Bourgogne cette immense succession, tous les princes de l'Europe tournèrent leurs regards vers cette princesse et montrèrent le plus grand intérêt au choix qu'elle feait d'un époux.

Plusieurs des provinces qu’elle possédait touchaient à la France dont elles avaient été autrefois démembrées ; tout semblait engager Louis XI à rechercher l'alliance de Marie. I ne doutait pas que toute proposition raisonnable qu'il jugerait à propos de faire pour l'établissement d’une princesse, vassale de sa couronne, et descendue du sang royal de France, ne fût reçue favorablement. Il n'avait cependant que deux partis convenables à proposer; l'un était de marier l'héritière de Bourgogne au dauphin; l’autre de la donner au comte d’Angoulème, prince du sang. Le premier mariage, en réunissant à sa couronne les domaines de Marie, aurait fait de la France la plus puissante monarchie de l'Europe; mais il y avait trop de disproportiou entre l'âge de Marie, qui avait vingt ans, et celui du dauphin, qui n'en avait que huit; d'ailleurs les Flamands avaient déclaré qu'ils étaient résolus de ne point choisir un maitre qui fût assez puissant pour être en état d'attenter à leur liberté, et ils redoutaient surtout de tomber sous la dominafion odieuse et tyranique de Louis: ces obstacles étaient si puissans qu'on ne songea pas mème à les surmonter. Le second projet était d'une exécution beaucoup plus facile : Marie avaitimême paru très disposée à accepter la main

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