VIE DE WILLIAM ROBERTSON. Y
C'est un point que j'ai examiné avec beaucoup d’attention, et je ne puis m'empêcher de trouver encore que mon opinion est bien fondée. Je consulterai les autorités auxquelles je me suis référé ; car lorsque mes sentimens diffèrent du: vôtres, c'est une raison pour m'en défier, et je pourrai bien vous importuner d’une lettre sur ce sujet. Je suis extrémement flatté de la manière dont vous avez si souvent cité mon nom, lætus sum laudari à te laudato viro. C'est pour moi une grande satisfaction d'avoir été distingué par les deux historiens de notre temps dont j'ai si fort ambitionné d'obtenir l’opinion favorable. »
Après avoir terminé la narration des expéditions espagnoles , Robertson allait s'occuper de compléter son Histoire par celle des colonics anglaises en Amérique, lorsque la guerre de l'indépendance américaine vint l'arrêter dans l'exécution de son plan : il comprenait toute l'importance de cette lutte et voulait en attendre l'issue. La première partie, livrée au public, suffisait toutefois, à elle seule, à la fortune de l'ouvrage.
« Quelle force et quelle beauté de description, dit Dugald-Stewart, n’admire-t-on pas dans les détails des voyages de Colomb, de l'apparition de ce nouveau continent, de l’entrevue des naturels du pays avec les aventuriers espagnols! Avec quel feu et quelle vie ne décrit-il pas tous les pas de Cortès à travers les fortunes diverses de sa vaste et hasardeuse carrière! S'il cède parfois à l’influence des passions qui dominaient son héros, quel ardent tribut d’admiration et de sympathie ne paie-t-il pas aux vertus et aux malheurs des peuples subjugués! Les arts, les institutions, les mœurs de l'Europe et de l'Amérique, et surtout les brillans caractères de Cortès et de Guatimozin, lui permettent, dans cette partie de son ouvrage, d'ajouter à ses autres moyens de charmer ses lecteurs celui des plus beaux contrastes que puisse présenter l’histoire. »
Cependant la lutte des colonies anglaises avec la mère-patrie se prolongeait avec des succès divers, et l'intérêt de Robertson était trop vivement occupé par la puissance des faits présens pour que son jugement restât libre sur les faits passés. Il le comprit et abandonna son premier projet. On voit par une des lettres de Gibbon qu’un autre sujet non moins national lui semblait appeler ses études. Quoiqu'il eùt abandonné dans le temps, par amitié pour Hume, les propositions qui lui avaient été faites d'écrire une histoire d'Angleterre , ce projet n'avait cependant jamais cessé de lui sourire. Mais la mort de Hume ayant interrompu son Histire d'Angleterre avant qu'elle fût complétement mise à fin, Robertson résolut de continuer et de compléter Hume, en écrivant l'Histoire d’Angleterre depuis la révolution de 1688 jusqu’à l’acces-
y) VIE DE WILLIAM ROBERTSON.
sion de la maison de Hanovre, Les documens originaux publiés par J. Dalrymple et Mac-Pherson, et ensuite par lord Hardwick; les Mémoires de Noaill:3, si curieux pour les négociations françaises en Espagne: une précieuse collection des papiers du duc de Marlborougb, et plusieurs autres collections particulières, lui offraient de nombreuses ressources. Dugald-Stewart, qui a reçu de son fils, M. W. Robertson, avocat à Édimbourg, et de plusieurs autres amis et membres de sa famille, la communication de tous ses papiers, n’a pu nous apprendre pourquoi ce projet fut abandonné.
Robertson avait alors passé sa soixantième année. Ses talens et son caractère lui avaient acquis de nombreux amis, dont la société charmait les loisirs que lui laissaient les soins moraux de ses occupations religieuses. Les importans événemens publics qui se succédaient avec rapidité étaient pour son patriotismecommeautant d'événemens de sa vie. Lessoins de sa fortune avaient cessé de lui faire une loi d’une active occupation littéraire, et ses jours s’écoulaient studieux , paisibles et heureux. La lecture d’un mémoire du major Rennel sur une carte de l'Inde lui mit cependant encoreune fois la plume à la main: il avait alors soixante-huit ans. Il voulait n’écrire qu'un Mémoire pour examiner, plus complétement qu'il ne l'avait fait dans son Histoire d'Amérique, la connaissance que les anciens avaient de l'Inde, et ce Mémoire se transforma insensiblement en un volume riche de faits, tels qu’on pouvait les obtenir alors, et dont le style toujours pur et animé ne se sent en rien du déclin de l'âge, et conserve tous les caractères de ses premières compositions.
En décrivant la vie littéraire de Robertson, j'ai décrit les événemens de cette vie si noble et si belle. Ce n’est pas que ses talens le rendissent impropre à l’action de la vie publique; la sagacité avec laquelle il suit un événement dans ses causes et dans ses effets prouve assez ce qu'il eût pu faire, si son propre choix ou le hasard des circonstances l’eùt porté à exécuter des faits dignes de l’histoire, plutôt qu’à se faire l’historien des grands faits des autres. Un jugement droit, une morale pure, un caractère ferme, une élocution choisie, le pouvoir de se concilier l'affection de tous, ce sont là des dons qui peuvent à la fois embellir la vie privée et honorer la vie publique.
Robertson en jouit paisiblement et sans hasard dans la longue douceur de la vie privée. Sa santé, qui avait toujours été excellente, parut décliner vers la fin de l’année 1791. Il vit philosophique-
ment approcher la mort au milieu de ses amis et: de sa famille. Pour jouir pendant ses derniers instans de la vuc des champs et de la beauté du paysage, qui avaient toujours eu de grands charmes pour lui, il demanda qu'on le transportât d'Édimbourg à Grange-House, maison de campagne voisine de cette ville. Ce fut là que, délicieusement charmé encore de l'aspect des premières floraisons d’un printemps tardif, il mourut le 11 juin 1793, à l’âge de soixante-onze ans.
Les années qui se sont écoulées depuis la mort de Robertson n'ont fait qu’ajouter à la gloire de ce grand historien dans son pays et dans le reste de l’Europe.
Suard qui avait si élégamment traduit son Histoire de Charles-Quint a également traduit les huit premiers livres de son Histoire d'Amérique; et l'abbé Morellet a traduit les deux derniers. Il faut le dire, cesont peut-être les seules traductions dont le style puisse être cité à côté du style du modèle. Aucun autre traducteur n'oserait entreprendre de les refaire : ce sont celles que je reproduis ici.
Il existe plusieurs traductions de l'Histoire d'Écosse. L'une de Besset de la Chapelle, dont la première édition est de Londres, 1764, 2 vol. in-12, et la deuxième édition , augmentée d’un Appendice et de pièces justificatives, de Londres, 1772, 4 vol. in-12. Quoiqueinférieureen mérite aux deux traductions de Suard, celle de de la Chapelle, n’est cependant pas sans mérite. Elle est toujours fidèle. Le style en est naturel et ne manque pas de vivacité. Une traduction récente a été donnée par M. Campenon. J'ai fait choix de celle de Besset de la Chapelle.
Le Mémoire sur la connaissance que les anciens avaient de l'Inde, a été traduit par un écrivain anonyme, 1 vol. in-8°, Paris, 1792. C’est la seule traduction que je connaisse : c’est celle qu'on trouve reproduite dans cette édition.
J'ai tiré les principales données de cette biographie littéraire d’un excellent mémoire de Dugald-Stewart , imprimé en tête de la belle édition deLondres en un gros volume in-8°. Il m’est doux de payer ici un nouvel hommage de reconnaissance à un ami enlevé trop tôt à un monde qu'il honorait par ses vertus et éclairait par ses ouvrages.
J. A. C. Bucuox.
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On ne trouve, en étudiant l'histoire de son propre pays, aucune époque qui ne soit intéressante à quelques égards; tous les événemens qui servent à faire connaitre les progrès de sa constitution, de ses lois et de ses mœurs, méritent la plus sérieuse attention. Des faits, même éloignés et peu considérables, peuvent satisfaire ce sentiment de curiosité qui est si naturel à l'esprit humain. Mais lorsqu'il s’agit de l’histoire des nations étrangères, le désir de l'instruction doit être resserré dans des limites plus étroites. Le progrès universel des lumières depuis deux siècles, l’art de l'imprimerie, et d’autres causes très connues, ont donné naissance en Europe à un si grand nombre d'histoires et à des collections si volumineuses de matériaux historiques, que la vie humaine est trop courte, je ne dis pas pour les étudier, mais pour les lire.
Ainsi, non-seulement les hommes qui sont appelés à l'administration des affaires publiques, mais encore ceux qui en font l’objet de leurs recherches et de leurs méditations, doivent se contenter d’une connaissance générale des événemens éloignés, et borner l'étude de l’histoire à ce période surtout où les différentes puissances de l'Europe s'étant plus étroitement unies, les opérations d’un état ont affecté tous les autres au point d’influer sur leurs projets et de régler leurs démarches.
IL faudrait donc fixer des limites certaines qui marquassent la séparation de ces différens périodes. Il est une époque avant laquelle chaque pays, n'ayant que peu de liaisons avec ceux qui l'environnaient, avait à part sa propre histoire; et après laquelle les événemens de chaque nation considérable de l'Europe deviennent instructifs et intéressans pour toutes les autres : c'est cette époque qu'il faudrait déterminer.
C'est dans cette vue que j'ai entrepris d'écrire l'Histoire de l’empereur Charles-Quint. Ce fut pendant son règne que les puissances de l'Europe formèrent un vaste système politique, où chacune prit un rang qu'elle à conservé depuis avec beaucoup plus de stabilité qu'on n'aurait pu l’attendre, si l’on considère les secousses violentes qu'ont occasionées tant de révolutions intérieures et tant de guerres étrangères. Les grands événemens qui se sont passés alors n’ont pas encore consumé tout? leur activité; les principes politiques qui s’établirent ont encore aujourd’hui des effets sensibles; et
les idées sur l'équilibre du pouvoir, qui se formèrent ou devinrent plus communes à cette époque, n'ont pas cessé d'influer sur les opérations politiques des cours de l'Europe.
Le siècle de Charles-Quint peut donc être regardé comme le période auquel l'état politique de l'Europe commença de prendre une nouvelle forme. En composant le tableau que je présente dans cet ouvrage, j'ai tâché d’en faire une introduction à toute la partie de l'Histoire de l'Europe qui a suivi ce règne. La foule des biographes s’est occupée à décrire les actions et les qualités personnelles de Charles - Quint ; les historiens de différens pays en racontent des faits qui n'eurent que des suites locales ou passagières ; je me suis proposé de ne recueillir de son règne que les grands événemens dont les effets furent universels ou se font encore sentir aujourd'hui.
Comme mes lecteurs ne tireraient qu’une instruction imparfaite d’une histoire semblable du règne de Charles-Quint, s'ils n'avaient pas quelque connaissance de l'état de l'Europe avant cette époque, j'ai voulu y suppléer par une introduction; et ce travail a produit un volume préliminaire, où j'ai entrepris d'indiquer et de développer les événemens et les causes dont l’action a opéré toutes les révolutions successives qui se sont faites dans l'état politique de l’Europe depuis la destruction de l'empire romain jusqu'au commencement du seizième siècle. J'ai présenté un tableau des progrès de la société dans ce qui concerne non-seulement l'administration intérieure, les lois et les mœurs, mais encore l'exercice de la force nationale qu’exigent les opérations des gouvernemens au dehors; enfin, j'ai décrit la constitution politique des principaux états de l'Europe au moment où Charles- Quint commença son règne.
Cette partie de mon travail n'a engagé dans plusieurs discussions critiques, qui semblent être plutôt du ressort du jurisconsulte ou de l'érudit , que de celui de l'historien; j'ai placé ces discussions à la fin du premier volume, et je leur ai donné le titre de Preuves et Éclaircissemens. Plusieurs de mes lecteurs feront vraisemblablement peu d'attention à ces recherches; mais d’autres les regarderont peut-être comme la partie de mon ouvrage la plus curieuse et la plus intéressante.
J'ai indiqué avec soin les sources d'où j'ai tiré les faits, et j'ai cité les auteurs dont j'adopte l'au-
xij torité, avec une exactitude si minutieuse, qu'elle semblerait tenir de l'affectation, si l'on pouvait tirer vanité d'avoir lu beaucoup de livres, parmi lesquels il en est un grand nombre que je ne me serais jamais avisé d'ouvrir si je ne m'étais pas imposé l'obligation de vérifier avec le plus grand soin tout ce que j'exposais aux yeux du public,
Comme mes recherches m'ont conduit souvent dans des routes obscures ou peu fréquentées, je me suis vu obligé de renvoyer constamment aux auteurs qui me servaient de guides, et cette attention m'a paru non-seulement nécessaire pour justifier les faits sur lesquels j'établissais un raisonnement, mais encore propre à servir de guide à ceux qui voudront suivre après moi la même route, et à les mettre en état de faire leurs recherches avec plus de facilité et de succès.
Tout lecteur attentif et éclairé obscrvera dans mon ouvrage une omission dont il est nécessaire que j'explique le motif. Je n'ai fait mention ni des conquêtes du Mexique et du Pérou, ni de l'établissement des colonies espagnoles sur le continent et dans les les de l'Amérique. Je m'étais d’abord proposé de m'étendre beaucoup sur le récit de ces grands événemens; mais en examinant avec plus d’attentton cette partie de mon plan, j'ai trouvé que ces découvertes, et leur influence sur les sys-
tèmes de politique ou de commerce de l'Europe, étaient des sujets trop brillans et trop importans pour être traités seulement d'une manière super-
| ficiclle, qui ne serait ni instructive ni intéressante ;
d'un autre côté, en donnant à ces objets toute l'étendue qu'ils méritent, je me serais engagé dans
| un épisode trop disproportionné avec le corps de
l'ouvrage, J'ai donc réservé ces détails pour une histoire particulière que je me propose d'entreprendre, si l'ouvrage que je donne aujourd’hui au
| publie obtient son approbation.
Quoiqu’en supprimant du règne de Charles-Quint des objets si considérables, mais détachés du sujet principal, j'aie renfermé ma narration dans des bornes plus étroites, je suis cependant persuadé que mes lecteurs, d'après l'exposé que j'ai cru devoir leur faire de la nature et de l'intention de
| mon ouvrage, en trouveront encore le plan trop
étendu et l'entreprise trop hardie. Je l'ai senti souvent moi-même; mais la persuasion ou j'étais de l'utilité d’une histoire de ce genre m'a déterminé à persévérer dans mon dessein, C’est au public à prononcer sur le mérite de l'exécution. J'attendrai son jugement non sans inquiétude, et je m'y soumettrai avec un respectueux silence.
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TABLEAU DES PROGRÈS DB LA SOCIÉTÉ EN EUROPE, DEPUIS LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE ROMAIN JUSQU'AU COMMENCEMENT DU SEIZLÈME SIÈCLE,