L.rer.expet. et imper., Vol. L, is
passtrent presque en proverbe, La vente des bénéfices était si notoire, qu'on ne se donnait mème plus la peine de la cacher ni de la déguiser. Des compagnies de commerçans achetaient en gros, des officiers du pape, les bénéfices des divers diocèses de l'Allemagne, et les revendaient en détail avec un profit considérable !, Les gens de bien voyaient avec douleur ces marchés simoniaques, si indignes des ministres d'une église chrétienne; et les politiques se plaignaient de la perte que causait aux états l'exportation de tant de richesses, produite par ce commerce sacrilége.
En effet, les sommes d'argent que la cour de Rome tirait de cesimpositions réglées et légales sur tous les pays qui reconnaissaient son autorité étaient si considérables, qu'il n'est pas étrange qu'on murmurât de l'addition la plus légère qu'on entreprenait d'y faire sans nécessité apparente ou par des moyens illicites. Chaque ecclésiastique qui entrait en possession d’un bénéfice, payait au pape l'annate ou la première année durevenu ; et, comme cette taxe était levée avec la plus grande rigueur, le produit en était prodigieux. Il faut ajouter à cela les dons gratuits que les papes demandaient fréquemment au clergé, et les perceptions extraordinaires du dixième sur les revenus ecclésiastiques, sous prétexte de croisades contre les Turcs, qu'on mettait rarement en exécution, et que souvent on n'avait pas même le dessein d'entreprendre : en rassemblant tous ces objets, on voit quelle était l'immensité des revenus qui allaient continuellement s'engloutir dans Rome.
On peut juger par-là de la dépravation des mœurs du clergé , de l'excès de ses richesses, de ses priviléges et de son pouvoir avant la réformation, du despotisme de la domination que les papes exerçaient sur le monde chrétien, et de l’idée qu'on en avait en Allemagne au commencement du seizième siècle. Je n'ai point copié ce tableau d'après les écrivains polémiques de ce siècle; on pourrait les soupconner d’avoir exagéré, dans la chaleur de la dispute, les erreurs de l'Église qu'ils voulaient renverser, ou les vices de ceux qui la gouvernaient. Je l'ai formé sur les pièces les plus authentiques, d’après les registres et les remontrances des diètes de l'empire, où
1 Fascicul. rer. expet., etc., vol, I, p. 359. CR
l'on trouve une énumération froide et tranquille des abus dont l'empire se plaignait, et dont il demandait la réforme. Quand on voit ces graves assemblées s'exprimer avec tant d’aigreur et de ressentiment , et demander avec tant de force l'abolition de ces abus énormes, on peut bien croire que le peuple faisait éclater son ressentiment et ses plaintes avec encore plus d’audace et d’amertume.
En s'adressant à des hommes si bien disposés à secouer le joug de la cour de Rome, Luther était presque sûr du succès. Après avoir si longtemps senti la rigueur intolérable de ce joug, ils reçurent avidement la proposition qu'on leur fit de les en affranchir. Aussi les opinions nouvelles furent-elles accueillies avec beaucoup d'ardeur et de joie, et se répandirent-elles avec une rapidité prodigieuse dans toutes les provinces de l'Allemagne. L'impétuosité et la violence du caractère de Luther, la confiance avec laquelle il débitait sa doctrine, l'arrogance et le mépris
: avec lesquels il traitait tous ceux qui ne pen-
saient pas comme lui, ont été regardés, dans des siècles où les mœurs ont plus de modération et de politesse, comme des défauts qui flétrissent la mémoire de ce réformateur ; mais ces défauts ne choquèrent point ses contemporains, dont les esprits étaient violemment agités par ces controverses intéressantes; d’ailleurs ils avaient eux-mêmes éprouvé toute la rigueur de la tyrannie papale que Luther voulait détruire, et avaient été témoins de toute la corruption de l'église, contre laquelle il se déchainait.
Ils ne furent choqués ni des injures grossières dont ses écrits polémiques sont remplis, ni de cette basse bouffonnerie qu'il mélait quelquefois aux discours les plus graves. Dans ces siècles encore barbares, on assaisonnait d’invectives toutes les disputes, et l'on employait la plaisanterie dans les sujets les plus sacrés et dans les occasions les plus solennelles. Ce mauvais goût de satire et de raillerie, loin de nuire à la cause de Luther, contribuait autant que les meilleures raisons à faire sentir aux peuples les erreurs du papisme, et à les déterminer à y renoncer.
A ces circonstances favorables, qui naissaient de la nature même de l'entreprise et des conjectures où elle fut formée, il s’en joignit encore d'étranges et d'accidentelles, dont Luther sut tirer avantage , et qui ne s'étaient point offertes
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à ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière. Une des plus heureuses fut l'invention de l'imprimerie, qui l'avait dévancé d'un demi-siècle. Cette importante découverte avait merveilleusement facilité et l'acquisition et la propagation des connaissances ; elle répandit rapidement dans toute l'Europe les ouvrages de Luther, qui, sans ce secours, n'auraient pénétré que lentement et sans aucun effet dans tous les pays éloignés. Au lieu de n'être lus que des savans et des riches, les seuls qui, avant cette époque, pussent se procurer des livres, ses ouvrages se multiplièrent alors dans les mains du peuple, qui, flatté de cette sorte d'appel à son jugement, se permit d'examiner et de rejeter des dogmes qu'on lui avait auparavant ordonné de croire, sans lui permettre même de les entendre.
La renaissance des lettres , dans la même période , fut encore une circonstance extrêmement favorable aux progrès de la réformation. L'étude des anciens auteurs grecs et latins, la connaissance des beautés solides et du bon goût qui règnent dans leurs ouvrages, réveillèrent l'esprit humain de la léthargie profonde où il était enseveli depuis plusieurs siècles. Les hommes parurent avoir retrouvé tout à coup la faculté de penser et de raisonner, dont ils avaient depuis si long-temps perdu l'usage. Jaloux de mettre à profit ces nouveaux moyens, les esprits s'exercèrent avec liberté sur toutes sortes d'objets. Ils ne craignirent plus de s'engager dans des routes inconnues, ni d’embrasser des opinions nouvelles. La nouveauté fut même alors un mérite de plus dans une doctrine; et loin de s’effrayer, lorsque Luther d'une main hardie écarta ou déchira le voile qui couvrait des erreurs accréditées, on applaudit à son audace et on la seconda. Quoique Luther ignorât absolument l’art d'écrire avec élégance et avec goût, il ne laissa pas d'encourager avec zèle l'étude de la littérature ancienne; sentant lui-même combien cette étude était nécessaire pour bien entendre l'Écriture sainte, il avait porté assez loin la connaissance du grec et de l'hébreu. Mélancthon et quelques autres de ses disciples firent de grands progrès dans les belles-lettres. Ces mèmes moines, ignorans et barbares, qui avaient toujours fait tous leurs efforts pour empècher les sciences de pénétrer en Allemagne, étaient aussi ceux qui s'étaient déclarés avec le plus de
force contre les opinions de Luther ; et ils soutenaient que l'accueil favorable que recevait sa doctrine était un des funestes effets du progrès de la littérature. La cause des lettres et celle de la réforme furent donc regardées comme étroitement liées ensemble, et trouvèrent dans tous les pays des amis et des ennemis communs; ce fut aussi ce qui donna aux réformateurs tant d'avantage dans la controverse sur leurs adversaires. L'érudition , l'exactitude, la justesse de la pensée, la pureté du style , le bel esprit même et la plaisanterie furent toujours du côté des réformateurs, et les firent aisément triompher de moines ignorans, dont les raisonnemens grossiers, exprimés dans un styte barbare et embarrassé, n'étaient guère propres à défendre une cause dont tout l’art et toute l'adresse de ses plus modernes et plus savans défenseurs n'ont pu déguiser les erreurs et la faiblesse.
Cet esprit d'examen et de recherche, que la renaissance des lettres réveilla en Europe, fut si favorable à la réforme, que les personnes mêmes qui ne prenaient aucun intérêt aux succès de Luther l’aidèrent nécessairement dans son entreprise, en disposant les esprits à recevoir sa doctrine. La plupart des hommes d’esprit, qui s'appliquaient à l'étude de la littérature ancienne, vers la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième, sans avoir le projet ni même le désir de renverser le système de religion établi, avaient vu l’absurdité de plusieurs opinions et de plusieurs pratiques autorisées par l'église, et avaient senti toute la faiblesse des argumens avec lesquels des moines sans lettres s’efforcçaient de les défendre.
Le profond mépris qu'ils sentaient pour ces ignorans défenseurs des erreurs reçues les engea plus d'une fois à tourner en ridicule ces mèmes erreurs, avec autant de liberté que de sévérité. Leurs premiers essais préparèrent les hommes aux attaques plus sérieuses de Luther, et affaiblirent sensiblement le respect qu'ils avaient pour la doctrine et la personne de ses adversaires. C’est ce qui arriva surtout en Allemagne. Lorsqu'on y fit les premières tentatives pour ranimer l'étude de l'antiquité, les ecclésiastiques de cette contrée, plus ignorans encore que leurs confrères ultramontains, s’y opposèrent avec tout le zèle et toute l'activité dont ils étaient capables ; de leur côté les partisans des
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La même cause a donné lien aux traits qu'Érasme a lancés de temps en temps contre les erreurs de l'église et contre l'ignorance et les vices du clergé. Il jouissait en Europe d’une autorité si grande, au commencement du seizième siècle, et ses ouvrages étaient lus avec une admiration si générale, que les effets qui en résultèrent, méritent d’être remarqués comme une des circonstances qui contribuèrent le plus au succès de Luther. Érasme, destiné dès sa jeunesse à entrer dans l'église, et élevé dans l'étude des sciences ecclésiastiques, s'appliqua plus qu'aucun autre savant de son temps aux recherches théologiques. Son jugement pénétrant et sa vaste érudition lui firent découvrir une foule d'erreurs, tant dans la doctrine que dans le culte de l'église romaine. Il en réfuta quelques-unes avec toute la solidité du raisonnement et toute la force de l'éloquence. Il employa contre les autres l'arme du ridicule et de la satire, arme qu'il savait manier très habilement , et dont l'usage ne peut manquer de plaire à la multitude. De toutes les opinions et de tous les usages de l'église romaine que Luther entreprit de réformer, il en était peu qui n’eussent déjà été relevés par Érasme, et qui ne lui eussent fourni un sujet de satire ou de plaisanterie. Quand Luther commença d'attaquer l'église romaine, Érasme parut applaudir à son entreprise ; il rechercha l'amitié de plusieurs de ses disciples et de ses partisans, et condamna la conduite et l’acharnement de ses adversaires ?, Il prit ouvertement son parti contre les théolosiens de l’école, et se déchaîna contre ces maîtres d'erreur, qui enseignaient un système aussi scandaleux qu'inintelligible. IL joignit encore ses efforts à ceux de Luther pour tourner les esprits des hommes vers l'étude de l'Écriture
* Gerdesius, ist. Evang. renov., vol. 1, p. 141, 157. Seckend, lib. 1, p. 103. Von der Hardt., Æist litterar. reform... pars IL.
? Seckend, lib. r, p. 40, 96.
sainte, comme la seule règle de la vérité religieuse !,
Différentes circonstances empêchèrent cependant Érasme de suivre Luther dans la même carrière; il était d'un caractère naturellement timide, et il manquait de cette force d'âme qui peut seule déterminer un homme à s’annoncer pour réformateur : plein de déférence pour les grands et les hommes en place, il craignait surtout de perdre les pensions et les autres avantages qu'il avait reçus de leur libéralité; il aimait la paix, et attendait du temps et de la dou ceur la réforme successive des abus 2. Tout, en un mot, l'engageait à réprimer, à modérer du moins le zèle qui l'avait d’abord animé contre les erreurs de l'église ?, et à prendre plutôt le caractère de médiateur entre Luther et ses adversaires. Mais, quoique Érasme n'eût pas tardé à blâmer le caractère trop audacieux et trop fouzueux de Luther, et qu’à la fin on l'eût même déterminé à écrire contre ce réformateur, il n’en doit pas moins être regardé comme son précurseur et son allié dans cette guerre déclarée contre l’église. Ce fut lui qui jeta les premières semences, que Luther sut féconder et mürir. Ses railleries et les traits indirects de sa satire prépartrent la voie aux attaques directes et aux invectives de Luther. C'est l'idée que se sont formé d’Érasme les zélés partisans de l’église romaine qui vivaient de son temps 4; et c’est celle que doit en prendre quiconque approfondira l’histoire de cette époque.
Dans la longue énumération que je viens de faire des circonstances qui concoururent à favoriser les opinions de Luther, ou à affaiblir la résistance de ses adversaires, j'ai évité d’entrer
. dans aucune des discussions des dogmes théolo-
giques du papisme, et je n’ai point essayé de
1 Von der Hardt., ist. litterar. reform., p. 1. Gerdes, ist. Evang. renov., \, p. 147.
* Érasme lui-même a eu la sincérité d’en faire l’aveu : « Luther, dit-il, nous a donné une doctrine salutaire. et de très bons conseils. Je voudrais qu’il n’en eût pas détruit l'effet par des fautes impardonnables. Mais quand il n’y aurait rien à reprendre dans ses écrits, je ne me suis jamais senti disposé à mourir pour la vérité. Tous les hommes n’ont pas reçu le courage nécessaire pour être martyrs; et si j'eusse élé mis à l'épreuve, je crains bien que je n’eusse fait comme saint Pierre. » Epist. Erasmi, in Jortin's Life of Erasm., vol. 1, p. 273.
5 Jortin, life of Erasmus , vol. 1, p. 258
4 Von der Hardt, Æist. litterar. reform.,pars L, p.2.
prouver qu'ils étaient contraires à l'esprit du ; christianisme, et qu'ils n'avaient aucun fondement solide ni dans la raison, ni dans l'Écriture, ni même dans la discipline de la primitive église. Je laisse aux historiens ecclésiastiques à traiter ces sujets, qui sont proprement de leur ressort, Mais quand on ajoute l'effet de ces considérations tirées de la religion, à l'influence des causes politiques, on ne doit plus s'étonner de l'impression soudaine et victorieuse que dut faire sur l'esprit humain l'action de ces deux forces réunies. Les contemporains de Luther étaient peut-être trop voisins de la scène, ou y étaient trop intéressés pour en voir distinctement les causes, et pour les examiner de sangfroid. Quelques-uns ne pouvant expliquer les progrès rapides de cette révolution, l'attribuaient à une sorte de fatalité extraordinaire !, qui répandait dans l'univers un csprit de vertige et d'innovation : mais il est évident que le succès de la réformation fut l'effet naturel de plusieurs causes, qu'une providence particulière avait préparées, et qui, par un heureux concert, concoururent toutes au même but. J'espère que les recherches où je suis entré pour jeter quelque lumitre sur un événement si singulier et si important, et pour en découvrir les causes, ne seront pas regardées comme une digression inutile : je vais reprendre le fil de mon histoire. La diète de Worms continua les délibérations avec toute la lenteur et toutes les formalités ordinaires dans ces sortes d’assemblées. On employa beaucoup de temps à faire quelques règlemens pour la police intérieure de l'empire. La juridiction de la chambre impériale fut confirmée, et l’on mit plus de régularité et de méthode dans les formes de ses procédures. Un conseil de régence fut nommé pour aider Ferdinand dans ie gouvernement de l'empire pendant les absences de l’empereur, que l'étendue de ses domaines et la multiplicité de ses affaires ne pouvaient manquer de rendre fréquentes?.
On procéda ensuite à examiner l'état actuel de la religion. Charles ne manquait pas de motifs pour se déclarer le protecteur de la cause de Luther, ou du moins pour en favoriser secrètement les progrès. S'il n'eût pas possédé d’autres
1 Jovius, Æistor. Lut., 1553, fol., p. 13.
3? Pont. Heuter., Rer. aust., lib. vi, €. 1, p. 185. Pfeffel, 4br. chron. d'Allem.
domaines que ceux qu'il avait en Allemagne, et d'autres couronnes que celle de l'empire , il eût pu être disposé à favoriser un homme qui défendait aves tant de hardiesse des priviléges et des immunités pour lesquels l'empire avait lutté si long-temps contre les papes; mais les projets inquiétans et vastes que François 1°" formait contre lui le mirent dans la nécessité de régler sa conduite sur des vues plus étendues que celles qui auraient pa diriger un prince d'Allemagne ; comme il était pour lui de la dernière importance de s'assurer de l'amitié du pape, cette raison le détermina à traiter Luther avec une grande sévérité, et il crut que c'était le moyen le plus sûr d'engager le pape à se joindre à lui. Dans cette vue, il eût été très disposé à satisfaire les désirs des légats d'Allemagne qui demandaient que, sans délai ni formalités préliminaires , la diète condamnât un homme que le pape avait déjà excommunié comme hérétique.
Cependant cette forme violente de procéder ayant paru aux membres de la diète, inouïe et injuste, ils décidèrent que Luther serait ajourné à comparaitre, et viendrait déclarer s’il adhérait ou non aux opinions qui avaient attiré sur lui les censures de l’église!. L'empereur et tous les princes sur le territoire desquels il devait passer lui donnèrent un sauf-conduit, et Charles lui écrivit en même temps de se rendre promptement à la diète, en lui renouvelant la promesse de le garantir contre toute sorte d’insulte et de violence?. Luther n'hésita pas un instant à obéir, et partit pour Worms , suivi du héraut qui avait apporté la lettre et le sauf-conduit de l'empereur. Tous les amis qu'il trouva sur sa route, alarmés par le sort de Jean Hus qui s'était trouvé dans les mêmes circonstances et que le sauf-conduit de l'empereur n'avait pu défendre, n'épargnèrent ni conseils ni instances pour l’empècher de se précipiter gratuitement au milieu du péril. Mais Luther, supérieur à toutes ces craintes, les réduisit au silence en leur disant : «Je suis légalement sommé de comparaître à Worms, et je m'y rendrai au nom du seigneur, dussé-je voir conjurés contre moi autant de démons qu'il y a de tuiles sur les toits des maisons 5. »
1P. Martyr., Ep., p. 722.
? Luther. Oper., lib. n, p. 411.
5 Luth. Oper., lib. nu, p. 412.
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L'accueil qu'on lui fit à Worms aurait pu suffire pour le récompenser de tous ses travaux, si la vanité et l'amour des applaudissemens eussent été les motifs qui le faisaient agir, Une plus grande multitude de peuple se rassembla pour le voir, qu'il n'y en avait eu à l'entrée publique de l'empereur. Son appartement était rempli tous les jours de princes et de personnes ! de la première distinction , et il fut traité avec tout le respect qu'on rend à ceux qui ont le talent de subjuguer la raison et de maîtriser l'esprit des hommes : hommage bien plus sincère et bien plus flatteur que celui qu'impose la prééminence du rang ou de la naissance, Lorsqu'il parut devant la diète, il se conduisit avec autant de décence que de fermeté; d'un côté, il avoua sans détour qu'il avait mis trop de véhémence et d'aigreur dans ses écrits de controverse; de l'autre , il refusa de se rétracter, à moins qu'on ne lui prouvât la fausseté de ses opinions ; et ilne voulut admettre d'autre règle pour en juger que la parole de Dieu même.
Les menaces ni les instances n'ayant pu lui faire abandonner cette résolution, quelques ecclésiastiques propostrent de suivre l'exemple du concile de Constance, et de délivrer tout d’un coup l'église de cette hérésie funeste, en punissant l'auteur qui se trouvait en leur pouvoir. Mais les membres de la diète ne voulurent pas exposer l'honneur des Allemands à de nouveaux reproches par une seconde violation de la foi publique; Charles lui-même n'était pas disposé à déshonorer les commencemens de son administration par un acte de violence : on permit donc à Luther de se retirer en toute sûreté ?. Mais quelques jours après son départ de Worms, on publia au nom de l’empereur et de la diète un édit sévère qui, le déclarant criminel endurci et excommunié, le dépouillait de tous les priviléges dont il jouissait comme sujet de l'empire, avec défense à tous les princes de lui donner asile ou protection , et injonction de se réunir tous pour se saisir de sa personne aussitôt que le délai du sauf-conduit serait expiré.
Cet édit rigoureux demeura sans effet. L'exécution en fut traversée en partie par la multiplicité des affaires que suscitèrent à l’empereur
1 Seckend., p. 156. Luth., Oper., lib. u, p. 414. 2 Fra-Paolo, /stor. del Conc.trid. Seckend., p. 160. # Goldast., Constit. imper., lib. 11, p. 408.
les troubles d'Espagne, les guerres d'Italie et des Pays-Bas, en partie par les sages précautions que prit l'électeur de Saxe, le protecteur fidèle et constant de Luther, Celui-ci, à son retour de Worms, passant près d’Altenstein , dans la Thuringe, une troupe de cavaliers masqués sortirent tout à coup d'une forêt ou l'électeur les avait mis en embuscade, environntrent Luther et sa compagnie, et après avoir congédié ceux qui l'accompagnaient, le conduisirent à Wartbourg, château-fort qui n'était pas éloigné. L’électeur ordonna qu'on lui fournit tout ce qui lui serait nécessaire et agréable; mais on tint le lieu de sa retraite soigneusement caché, jusqu’à ce que quelque changement dans les affaires de l'Europe eût apaisé la fureur de l'orage qui s'était élevé contre lui. Pendant les neufs mois qu’il demeura dans cette solitude , qu'il appelait souvent son Patmos, faisant allusion à l'ile où l'apôtre saint Jean avait été exilé, il continua de défendre sa doctrine et de réfuter celle de ses adversaires avec sa vigueur et son habileté ordinaire ; il y publia différens traités qui ranimirent le courage de ses sectateurs que la disparition subite de leur chef avait d'abord extrèmement étonnés et découragés.
Pendant sa retraite, ses opinions continuaient de faire du progrès, et dominaient déjà dans presque toutes les villes de la Saxe. Dans le même temps, les augustins de Vittemberg, animés par l'approbation de l’université et par la faveur secrète de l'électeur, hasardérent le premier pas vers une innovation dans les formes établies du culte public, en abolissant la célébration des messes basses , et en faisant communier les laïques sous les deux espèces. Luther sc consolait dans sa prison en apprenant le courage et les succès de ses disciples, ainsi que le progrès que faisait sa doctrine dans sa patrie; mais sa joie fut cruellement troublée par deux événemens qui paraissaient mettre des obstacles insurmontables à la propagation de ses principes dans les deux plus puissans royaumes de l’Europe. Le premier fut la condamnation de sa doctrine par un décret solennel de l'université de Paris, la plus ancienne et la plus respectable des sociétés savantes qui florissaient alors en Europe : le second fut la réponse que publia Henri Viil, à son livre sur la captivité de Babylone. Ce jeune monarque avait été élevé sous les yeux
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d'un père soupçonneux qui, pour l'empêcher de s'appliquer aux affaires, l'avait tenu occupé à l'étude des lettres, 11 en avait toujours conservé beaucoup plus de goût pour l'étude et d'habitude du travail, qu'on aurait dà l'attendre d’un prince né avec un caractère si actif et des passions si violentes. Jaloux d'acquérir toute sorte de gloire, passionnément attaché à l'église romaine, irrité d'ailleurs contre Luther, qui avait parlé avec le plus grand mépris de Thomas d'Aquin, son auteur favori, Henri crut qu'il ne lui suffirait pas de déployer son autorité royale contre les opinions du réformateur; il voulut encore les combattre avec les armes scolastiques. Ce fut dans cette vue qu'il publia son Traité des sept Sacremens , ouvrage qui est oublié aujourd'hui, comme le sont tous les livres de controverse, dès que l'occasion qui les a fait naître est passée, mais qui n’est pourtant pas dépourvu d'adresse et de subtilité polémique. La fatterie de ses courtisans l'exalta comme un ouvrage où brillaient tant de science et d'érudition, qu'il élevait Henri VIE autant au-dessus des autres auteurs par son mérite littéraire, qu'il leur était supérieur par son rang. Le pape, à qui le livre fut présenté en plein consistoire avec le plus grand appareil, en parla avec le respect qu'il aurait eu pour un écrit dicté par une inspiration divine; et pour marquer à Henri la reconnaissance de l'église pour son zèle extraordinaire, il lui donna le titre de deéfenseur de la foi, titre que le roi perdit bientôt dans l'esprit de ceux de qui il le tenait, et qui est resté à ses successeurs, quoiqu'ils soient les ennemis déclarés de ces mêmes opinions dont la défense l'avait mérité à Henri. Luther, qui n'était arrêté ni par l'autorité de l'université de Paris, ni par la dignité du monarque anglais, publia bientôt ses remarques sur le décret de l’une et «:: le traité de l’autre; et il les écrivit dans un style aussi violent et aussi amer que s'il n’eût réfuté que le plus méprisable de ses antagonistes. Ses contemporains , loin d'être choqués de cette hardiesse indécente, la regardèrent comme une nouvelle preuve de l'intrépidité de son caractère. Une dispute agitée par des adversaires si illustres ne fit qu'attirer davantage ‘'atte;ticn, et telle était alors la contagion de l'esprit d'..:°vation répandu dans toute l'Europe, € le ét: ‘1 force de rai-
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doctrine des réformateurs, que malgré les puis. sances ecclésiastique et civile conjurées contre elle, elle faisait tous les jours des prosélytes en France et en Angleterre,
Quelque désir qu'eût l'empereur de mettre un terme aux progrès de Luther, il fut souvent obligé, pendant tout le temps que dura la diète de Worms, de s'occuper de matières plus inté. ressantes, et qui demandaient une attention plus pressante et plus sérieuse. La guerre était près d'éclater entre François et lui dans la Navarre , dans les Pays-Bas et en Italie; et il fallait ou beaucoup d'habileté pour détourner le danger, ou beaucoup de précautions pour se préparer à une bonne défense, Tout, dans les conjonctures actuelles, portait Charles à préférer le premier parti. L'Espagne était en proie aus factions domestiques. En Italie, il ne s'était en. core assuré aucun allié sur lequel il pût compter. Dans les Pays-Bas, ses sujets frémissaient à la seule idée d'une rupture avec la France, rupture dont ils avaient plus d'une fois ressenti les fu nestes effets pour le commerce. Retenu par ces considérations et par les efforts que fit toujours Chièvres, tant que dura son administration, pour maintenir la paix entre les deux rois, l'empereur différait tant qu'il pouvait de commencer les hostilités. Mais François et ses ministres n'étaient pas dans des dispositions si pacifiques. François voyait qu'il ne fallait pas compter sur la durée d'une union, que l'intérêt, la rivalité et l'ambition tendaient sans cesse à troubler ; et il jouissait de plusieurs avantages qui lui donnaient l'espérance de surprendre son rival et de l’accabler avant qu'il pût se mettre en état de lui résister. Un royaumecomme la France dont les états étaient réunis et contigus, où le peuple aimait la guerre et était attaché à ses rois par tous les liens du devoir et de l'affection, était bien plus propre à faire un grand et soudain effort, que les états plus vastes, mais désunis de l’empereur, qui voyait le peuple 2rmé contre ses ministres dans une parti «2 domaines, et dans tous, son 4011 5 5e «coup plus limitée que celle de son rival.
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(1520) l'exciter et à l'étendre. Henri VIE, en affectant de prendre le titre de médiateur, et malgré les fréquens appels que les deux parties faisaient à sa discrétion, avait déjà renoncé à l'esprit d'impartialité qui convenait au caractère d'arbitre. Wolsey, par ses artifices, l'avait entièrement aliéné du roi de France; il fomentait secrètement la division qu'il aurait dû apuiser, et n'attendait plus qu'un prétexte décent pour
joindre les armes de l'Angleterre à celles de
l'empereur,
Les efforts de Léon pour exciter la discorde entre l'empereur et François 1" furent moins cachés et plus efficaces. Son devoir comme père commun de la chrétienté, et son intérêt comme prince d'Italie . li imposaient le rôle de défenseur de la tranquilité puniique, et lui faisaient une obligation d'éviter toute démarche qui pôt détruire le systône politique que tant de négocations et de sang répandu avaient enfin établi en ftalie, Léon en effet avait vu de bonne heure que c'était la conduite qu'il lui convenait de suivre; et dès l'avénement de Charles à l'empire il avait formé le projet de se rendre arbitre entre les deux rivaux, en les flattant tour à tour, sans former avec aucun des deux une liaison trop étroite. Un pontife moins ambitieux et moins entreprenant que lui, eût pu, en réglant constamment sa conduite sur ce plan, sauver l'Europe des malheurs qui la menaçaient. Mais ce prélat, d'un esprit audacieux, encore dans la fougue'de l'âge, brûlait du désir de signaler son pontificat par quelque entreprise éclatante, Ilétait impatient de se laver de la honte d'avoir perdu Parme et Plaisance. IL voyait avec un sentiment d'indignation commun aux Italiens de ce siècle, la domination étrangère établie au sein de l'Îtalie, par des peuples ultramontains, auxquels, à l'imitation des fiers républicains de l'ancienne Rome, ils donnaient le nom de peuples barbares. Ilse flattait qu’en aidant un des deux monarques à dépouiller l’autre des places qu’il possédait en ltalie, il trouverait ensuite les ï uyens d'en chasser le vainqueur à son tour, et qu'il aurait, ainsi que Jules Il, la gloire d'avoir rendu à l'Italie la liberté et le bonheur dont elle jouissait avant l'invasion de Charles VII, lorsque chaque état était gouverné par ses prin-
! Herbert. Fiddes, Life of Wolsey, p. 268.
ces naturels et par ses propres lois, et n'avait point encore subi le joug étranger. Quelque chimérique que fût ce projet, ce fut l'idée favorite de presque tous les Italiens qui eurent du génie et de l'ambition , et le but de toutes leurs entreprises pendant une grande partie du seisième siècle : ils se repaissaient du vain espoir que par leur supérioryté dans l'art des négociations, et à force de ruses et de finesses, ils viendraient à bout de triompher des efforts de peuples plns grossiers qu'eux à la vérité, mais bien plus puissans et plus belliqueux, Léon se laissa tellement séduire par eette espérance, que , malgré la douceur de ses inelinations et son goût pour les plaisirs de la mollesse et les recherches du luxe, il s'empressa de troubler la paix de l'Europe et de s'engager dans une guerre dangereuse, avec une impétuosité presque égale à celle du turbulent et guerrier Jules 11 !,
Léon avait cependant la liberté de choisir entre les deux monarques celui qu’il voudrait avoir pour ami ou pour ennemi. Tous deux recherchaient avec empressement son amitié : il balança quelque temps entre les deux, et conclut à la fin une alliance avec François, L'objet de ce traité était la conquête de Naples, que les deux confédérés convinrent de partager ensemble. Vraisemblablement le pape se flattait que la vivacité et l'activité de François, secondées par un peuple doué des mêmes qualités, auraient l'avantage sur la lenteur et la timide prudence des conseils de l'empereur, et qu'il serait aisé de s'emparer de cette portion détachée de ses domaines, mal pourvue pour sa défense et toujours la proie de celui qui l’attaquait. Mais soit que le roi de France, en laissant trop entrevoir ses soupçons sur la bonne foi de Léon X, eût affaibli dans l'esprit de celui-ci l’idée des avantages qu'il en espérait; soit que le traité que le pape avait fait avec lui ne fût qu'un artifice pour couvrir des négociations plus sérieuses avec Charles ; soit que Léon fût séduit par l'espérance de retirer de plus grands avantages de l'alliance de l’empereur; soit enfin qu'il fût prévenu en sa faveur par le zèle qu'il avait montré pour l'honneur de l'église en condamnant Luther , il est certain qu'il abandonna
? Guicciardini, lib. x1v, p. 173
son nouvel allié, et fit, quoique dans le plus srand secret, des ouvertures à l'empereur !.
Don Jean Manuel, le mème qui avait été le favori de Philippe, et dont l'adresse avait déconcerté tous les projets de Ferdinand, étant sorti, à la mort de ce monarque, de la prison où il l'avait fait enfermer , était alors ambassadeur de l'empire à la cour de Rome. Personne n'était plus propre à profiter des dispositions du pape en faveur de son maître ?; la conduite de cette négociation n'avait été confiée qu'à lui seul, et l'on en déroba soigneusement la connaissance à Chièvres, qui, soigneux d'éviter tout sujet de guerre avec la France, n'aurait pas manqué de la rompre et de la traverser.
Aussi l'alliance entre l'empereur et le pape futelle bientôt conclues. Les principaux articles de ce traité, qui devint la base de la grandeur de Charles en Italie, furent que le pape et l'empereur uniraient leurs forces pour chasser les Français du Milanais dont on donnerait la jouissance à Francois Sforce, fils de Louis-le-More, qui avait résidé à Trente, depuis que son frère Maximilien avait été dépossédé de ses domaines par le roi de France; qu'on rendrait à l'église les duchés de Parme et de Plaisance; que l’em+ pereur aiderait le pape à conquérir Ferrare; qu'on augmenterait le tribunal annuel que le royaume de Naples payait au saint siége; que l'empereur prendrait sous sa protection la famille de Médicis; qu'il ferait au cardinal de ce nom une pension de dix mille ducats sur l'évèché de Tolède, et qu'il assignerait la même valeur en fonds de terre dans le royaume de Naples, à Alexandre, fils naturel de Laurent de Médicis.
Chièvres, en apprenant qu'un traité d'une si grande importance s'était conclu sans sa participation, ne douta pas qu'il n'eût perdu sans retour l'ascendant qu'il avait conservé jusqu'alors sur l'esprit de son élève. Le chagrin qu'il en ressentit, joint à la mélancolie que lui donnait l'idée des calamités inévitables et multipliées qu'allait entrainer une’ guerre contre la France, avança , dit-on, le terme de ses jours f.
* Guicciard., lib. xav, p. 175. Mém. de du Bellay.
? Jovius, / la Leonis, lib. 1v, p. 89.
5 Guicciard., lib. x1v, p. 181. Mém. de du Bellay, p. 21. Dumont, Corps diplom., tom. IV, Supl., p.96.
+ Belcar., Comment. de reb. gall., p. 483.
Cette conjecture n’est peut-être qu'une imagination des historiens, qui aiment à prèter des causes extraordinaires à tout ce qui arrive aux personnages illustres, et qui vont jusqu'à attribuer leurs maladies et leur mort à l'effet des passions politiques, qui troublent plus souvent la paix de la vie qu’elles n’en abrégent la durée. Ce qu'il y a de sûr, c’est que la mort du gouverneur de Charles dans un moment si critique, détruisit tout espoir d'éviter une rupture ! avec la France. Charles vit sans regret un événement qui le délivrait d’un ministre dont l'autorité tenait son génie dans les fers; l'habitude de lui obéir depuis son enfance avec une déférence aveugle le tenait dans un état de minorité qui ne convenait plus ni à son rang ni à son âge: délivré de cette contrainte, les facultés naturelles de son âme prirent l'essor , et il déploya dans le conseil et dans l'exécution des talens qui surpassent les espérances de ses contemporains, et qui ont mérité l'admiration de la postérité. Tandis que le pape et l'empereur, conformément à la secrète alliance qu'ils venaient de former, Se disposaient à attaquer Milan, les hostilités commencèrent dans une autre contrée. Les enfans de Jean d’Albret, roi de Navarre, avaient souvent demandé la restitution de leur patrimoine, en vertu du traité de Noyon; Charles avait toujours éludé leurs demandes sous divers prétextes : François se crut alors autorisé par ce mème traité à secourir cette famille infortunée. Les circonstances paraissaient des plus favorables pour cette entreprise. Charles était éloigné de cette partie de ses états; les troupes qu'il avait coutume d'y entretenir en avaient été retirées pour apaiser les soulèvemens de l'Espagne; les mécontens de ce royaume sollicitaient vivement Francois de s'emparer de la Navarre’, où il trouverait un parti considérable qui n'attendait que son secours pour se déclarer en faveur des descendans de ses anciens rois. François, qui voulait éviter, autant qu'il était possible, d'offenser l'empereur ou le roi d'Angleterre, fi lever des troupes et commencer la guerre , non pas en son nom, mais au nom de Henri d’Albret. Le commandement des troupes fut donné à An-
1 P. Heuter., Aer. austriac., Gb. vin, €. un, p. 17 2 P, Martyr. £p., p. 750.
5 P. Martyr. £p , p.721.
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1, Cu, p. 17
dré de Foix de Lesparre , jeune homme sans talens et sans expérience, et qui n’avait de titre pour obtenir cette distinction importante que d'être allié de fort près au prince détrôné pour lequel il allait combattre, et surtout d’être frère de la comtesse de Châteaubriand, la maîtresse favorite de François. Comme il ne trouva point d'armée en campagne qui pût l'arrêter, il se rendit maître en peu àe jours @e tout leroyaume de Navarre, sans trouver dans sa marche d’autre obstacle que la citadelle de Pampelune. Les nouveaux ouvrages que Ximenès avait fait commencer pour fortifier cette citadelle, n'avaient pas été achevés, et la faible résistance qu’elle fit ne mériterait pas d’être remarquée dans l'histoire, si Ignace de Loyola, gentilhomme biscaïen, n’y avait pas été dangereusement blessé. Dans le cours d’un long traitement, Loyola ne trouva , pour charmer son ennui, d'autre amusement que la lecture des vies des saints : l'impression que cette lecture fit sur son esprit naturellement porté à l'enthousiasme , et en même temps ambitieux et entreprenant, lui inspira un violent désir d'égaler la gloire des héros fabuleux de l’église romaine ; il se jeta dans les aventures les plus extravagantes et les plus bizarres, qui aboutirent enfin à l'institution de la société des Jésuites, celui de tous les ordres monastiques qui a été le plus politique et le mieux gouverné , et qui a fait le plus de bien et de mal au genre humain.
Si, après la réduction de Pampelune, Lesparre s'était contenté de prendre les précautions convenables pour assurer sa conquête , le royaume de Navarre aurait pu rester en effet réuni à la couronne de France; mais emporté par l’ardeur de la jeunesse, et encouragé par François que les succès éblouissaient trop aisément, il se hasarda à passer les limites de la Navarre, et alla mettre le siége devant Logrogno, petite ville de Castille. Jusque-là les Castillans avaient vu les progrès rapides de ses armes avec la plus grande indifférence; mais leur propre danger les fit sortir de cet état d’indolence, et les dissensions de l'Espagne étant presque entièrement assoupies, les deux partis se réunirent pour défendre à l’envi leur patrie; les uns afin d'effacer par des services actuels la mémoire de leurs fautes passées, les autres pour ajouter
à la gloire d’avoir réduit les sujets rebelles de !
l'empereur, celle de repousser les ennemis étran-
gers. L'arrivée subite des troupes espagnoles,
jointe à la vigoureuse défense que firent les ha-
bitans de Logrogno, força le général fran-
çais d'abandonner sa téméraire entreprise. L’ar-
mée espagnole, qui grossissait tous les jours,
le harcela dans sa retraite ; et par une autre im-prudence, au lieu de se retirer sous l'abri du canon de Pampelune, ou d'attendre, pour livrer la bataille, la jonction des troupes qui marchaient à son secours, il attaqua les Espagnols, malgré la supériorité de leur nombre : il engagea l'action avec la plus grande impétuosité, mais avec si peu de prudence et de conduite, que son armée fut bientôt mise en déroute, et qu'il resta lui-mème prisonnier avec ses principaux officiers. L'Espagne reprit la Navarre en moins de temps encore que les Français n’en avaient mis à s’en emparer !.
Tandis que François s’efforçcait de justifier l'invasion de la Navarre, en la faisant passer sousle nom de Henri d’Albret , il avait recours à un artifice du même genre, pour attaquer d'un autre côté le territoire de l'empereur. Robert de La Marck, seigneur de Bouillon, domaine peu considérable, mais indépendant, situé sur les frontières du Luxembourg et de la Champagne, avait abandonné le service de Charles pour se venger d'un attentat prétendu du conseil aulique contre sa juridiction, et s'était jeté dans les bras de la France. Dans la chaleur de son ressentiment, il se laissa aisément persuader d’envoyer un héraut à Worms pour y déclarer en forme la guerre à l’empereur. Une insolence si extravagante de la part d’un si petit prince surprit Charles, et ne lui permit pas de douter que le roi de France n’eût promis de puissans secours pour appuyer une telle entreprise. La vérité de cette conjecture se vérifia bientôt. Robert, à la tête d’un corps de troupes levé en France, de l’aveu secret du roi, quoiqu’en apparence contre ses ordres, entra dans le Luxembourg, et après avoir ravagé tout le plat pays , alla mettre le siége devant Vireton. Charles se plaignit hautement de cette invasion comme d’une violation ouverte de la paix qui subsistait entre les deux couronnes; et il somma Henri VIIE, en vertu d'un traité conclu à Londres en 1518, de prendre les
1 Mém. de du Bellay, p. 21. P. Martyr. Æp., p.726.
armes contre le roi de France, comme le premier agresseur. François prétendit qu'il n’était pas responsable de la conduite de Robert, qui combattait en son propre nom et pour sa propre querelle, et que c'était contre ses défenses expresses qu'on avait enrôlé quelques Français; mais Henri eut si peu d'égard à ce subterfuge, que le roi de France, pour ne pas irriter un prince qu'il espérait toujours de gagner, envoya ordre à Robert de La Marck de licencier ses troupes !.
Cependant l'empereur assemblait une armée pour châtier l’insolence de Robert. Vingt mille hommes , commandés par le comte de Nassau , rondirent sur son petit territoire, et dans l’espace de quelques jours se rendirent maitres de toutes ses places, à l'exception de Sédan. Nassau, après avoir fait si vivement sentir à ce prince tout le poids de l’indignation de son maitre, s’'avanca vers les frontières de la France, et Charles se croyant assez sûr de la préférence que lui donnait Henri , pour n'être pas arrèté par les mêmes craintes qui avaient retenu François , ordonna à son général d’assiéger Mouzon. La lâcheté de la garnison ayant forcé le gouverneur de se rendre , presque sans résistance , Nassau investit Mézières, place qui n’était pas alors très forte, mais dont la situation était si avantageuse, que sa possession ouvrait à l’armée impériale une entrée facile dans le cœur de la Champagne, où il ne restait presque plus de villes en état d'arrêter ses progrès. Heureusement pour la France, le roi qui connaissait l'importance de cette forteresse et le danger dont elle était menacée, en avait confié la défense au chevalier Bayard, guerrier distingué parmi ses contemporains et connu sous le titre de chevalier sans peur et sans reproche?. Get homme, dont la valeur extraordinaire dans les combats et l’extrème délicatesse sur le point d'honneur et sur les lois de la galanterie présentent l'image la plus fidèle du caractère qu'on attribue aux héros de l'ancienne chevalerie, réunissait tous les talens qui forment un grand général. Il eut plus d’une occasion de les déployer dans la défense de Mézières : en partie par sa valeur, en partie par sa prudence, il traîna le siége en lon-
1 Mém. de du Bellay, p. 22, 4. Mém. de Fleu-
ranges, p. 335, etc.
+ Œuvres de Brantome, tom. 6, p. 114.
gueur, etobligea à la fin les impériaux de le lever honteusement, après y avoir perdu beaucoup de monde !. François , à la tête d’une armée nombreuse , eut bientôt repris Mouzon : il entra dans les Pays-Bas , et il y fit plusieurs conquêtes, mais de peu d'importance. Par un excès de précaution, faute qu'on n'eut pas souvent à lui reprocher, il perdit près de Valenciennes l'occasion favorable de couper la retraite à l'armée impériale; et ce qui fut d'une plus grande conséquence encore, il dégoûta de son service le connétable de Bourbon, en donnant au duc d'Alençon le commandement de l'avantgarde , quoique ce poste d'honneur appartint à Bourbon comme une prérogative de sa charge.
Pendant les opérations de cette campagne, il se tenait un congrès à Calais, sous la médiation de Henri VIE, pour terminer à l'amiable tous les différens. Si les intentions du médiateur eussent répondu à ses protestations , les conférences n'auraient pu manquer de produire un bon effet: mais Henri avait chargé Wolsey de toute la conduite de cette négociation; et ce choix suffisait seul pour la faire échouer. Wolsey , toujours occupé du projet d'obtenir la tiare, le srand objet de son ambition , était prèt à tout sacrifier pour s'assurer la faveur de l’empereur ; et il prenait si peu de soin pour cacher sa partialité, que François aurait refusé sa médiation s'il n'avait pas craint d'irriter le caractère impérieux et vindicatif de ce ministre. On employa beaucoup de temps à déterminer lequel des deux rivaux avait commencé les hostilités ; Wolsey affectait de représenter cet article comme le point principal, et en faisant regarder François comme l'agresseur , il espérait de justifier, par le traité de Londres, toutes les alliances que pourrait faire son maître avec Charles. On examina ensuite à quelles conditions on pourrait finir les hostilités; mais les propositions de l'empereur à cet égard firent bien voir ou qu'il avait le plus grand éloignement pour la paix. ou qu'il savait que Wolsey approuverait tout ce qui serait proposé en son nom. Il demandait la restitution du duché de Bourgogne, province dont la possession lui aurait ouvert l'entrée dans le centre de la France; et il voulait être dispensé de l'hommage dù à la couronne de
* Mém. de du Bellay, p.25, ete.
France homm:
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ouverait tout Il demandait ne, province vert l'entrée voulait ètre couronne de
L1520] France pour les comtés de Flandre et d'Artois, hommage que n'avait jamais refusé aucun de ses ancêtres, et qu’il s'était engagé lui-même à renouveler par le traité de Noyon.
François rejeta avec dédain ces propositions, que tout prince fier et généreux aurait eu de la peine à accepter, même après une guerre malheureuse. Charles, de son côté, ne montra pas plus de disposition à satisfaire le roi de France sur la restitution de la Navarre à son prince légitime et sur le rappel des troupes impériales du siége de Tournay, propositions cependant plus raisonnables et plus modérées que les premières. Ainsi le congrès se termina sans avoir produit d'autre effet que celui qui suit ordinairement une négociation sans succès, d'aigrir les partis qu'il devait concilier !.
Pendant la durée des conférences, Wolsey, sous prétexte que l'empereur pourrait être plus disposé que ses ministres à consentir à des conditions s-isonnables, se rendit à Bruges pour y voir ce monarque. Charles , qui connaissait sa vanité, le reçut avec le même appareil et les mêmes égards que si c'eût été le roi d’Angleterre; mais au lieu de faire servir cette entrevue à l'avancement du traité de paix, Wolsey, au nom de son maître , conclut une ligue contre François : les articles étaient que Charles attaquerait la France du côté de l'Espagne, et Henri du côté de la Picardie, chacun avec une armée dequarante mille hommes, et que pour cimenter leur union Charles épouserait la princesse Marie, fille unique de Henri et l'héritière présomptive de ses états ?. Henri ne put donner d'autres raisons de cette ligue, également injuste en elle-même et contraire à ses intérêts politiques, qu'un article du traité de Londres, par lequel il se prétendait obligé à prendre les armes contre le roi de France, comme le premier agresseur, et l’injure qu’il disait que lui avait faite le roi de France, en souffrant quele due d’Albanie, chef d’un parti en Écosse , opposé à ses intérêts, retournât dans ce royaume. Mais il avait été déterminé par d’autres considérations ; les avantages que ses sujets retireraient d’une parfaite neutralité, l'honneur qui lui reviendrait à luimême de rester l'arbitre de deux princes rivaux,
UP. Martyr., £p., p. 739. Herbert ? Rymer, Z'œdera, XWL Herbert
paraissaient des motifs bien faibles à l’imagination de ce jeune monarque, en comparaison de la gloire que Charles et François gagnaient à commander des armées ou à conquérir des provinces, et il ne put se résoudre à rester plus long-temps dans l'inaction. Cette résqlution étant une fois prise, plusieurs raisons de préférer l'alliance de Charles s'offraient d’ellesmêmes. Il n'avait de prétentions sur aucune partie des états de ce prince, qui pour la plupart étaient situés de manière qu'il ne pouvait les attaquer sans beaucoup de difficultés et de désavantage, au lieu que la plupart des provinces maritimes de France avaient été longtemps en la possession des rois d'Angleterre, qui n'avaient pas même encore renoncé à leurs prétentions sur la couronne de ce royaume ; il était d’ailleurs toujours maître de Calais qui lui facilitait l'entrée de quelques-unes de ces provinces, et lui promettait une retraite sûre en cas de revers. Tandis que Charles attaquerait une des frontières de la France, Henri se flattait de trouver à l’autre très peu de résistance, et croyait que la gloire de réunir de nouveau à la couronne d'Angleterre l’ancien patrimoine que possédaient ses prédécesseurs dans le continent, était réservé à son règne. Wolsey encourageait encore ses espérances chimériques et employait toute son adresse à faire adopter à son maître les vues qui secondaient le mieux ses desseins secrets ; et les Anglais, dont l’animosité héréditaire contre les Français était toujours prête à se réveiller à la première occasion, étaient bien éloignés de désapprouver les inclinations guerrières de leur souverain.
Cependant la ligue formée entre le pape et l'empereur produisait de grands événemens en Italie, et avait fait de la Lombardie le principal théâtre de la guerre. Il y avait alors tant d’opposition entre le caractère des Français et celui des Italiens, qu’il n’est point de domination étrangère pour laquelle les Italiens aient marqué tant de répugnance et d’aversion que pour la domination française. Le phlegme allemand et la gravité espagnole s’alliaient beaucoup mieux avec le caractère jaloux et les manières cérémonicuses des Italiens, que la gaité française, trop portée à la galanterie et trop peu attentive aux bienséances. Louis XII cependant , par la douceur et l'équité de son gouvernement, et
par les priviléges qu'il avait accordés au Milanais, priviléges beaucoup plus étendus que ceux dont il jouissait sous ses princes naturels, était venu à bout d’affaiblir sensiblement leurs préventions et de les réconcilier avec le gouvernement fran- Ççais;.mais François, en recouvrant ce duché, ne suivit point l'exemple de son prédécesseur ; ce n'était pas qu’il ne füt lui-même trop généreux pour opprimer son peuple ; mais l’extrème confiance qu’il avait dans ses favoris, et son peu d'attention à la conduite de ceux à qui il remettait l’exercice de son autorité, les enhardirent à risquer plusieurs actes d'oppression.
Il avait donné le gouvernement de Milan à Odet de Foix, maréchal de Lautrec, frère de madame de Châteaubriand, officier d’une grande expérience et d'une réputation distinguée, mais hautain, impérieux, avide, incapable d'écouter un conseil et de souffrir la contradiction. Son insolence et ses exactions aliénèrent entièrement le cœur des Milanais : il avait banni plusieurs des principaux citoyens, et forcé les autres à s’exiler eux-mêmes pour leur propre sûreté. Du nombre de ces derniers était Jérôme Moron, vice-chancelier de Milan, célèbre par son génie pour l'intrigue et les projets, dans un siècle et dans un pays où les factions et les révolutions fréquentes faisaient naître ou fécondaient les talens de ce genre, par les occasions multipliées d'en faire usage. Moron s’était retiré chez François Sforce, dont il avait trahi le frère, Maximilien; et devinant que le pape avait intention d'attaquer le Milanais, quoique le traité fait à cette occasion avec l’empereur n'eût pas encore été rendu public, il lui proposa, au nom de Sforce, un plan pour surprendre plusieurs places de ce duché avec le secours des bannis, qui, par leur haine contre les Français et leur attachement à leurs premiers maîtres, étaient prêts à se porter aux entreprises les plus désespérées. Léon ne se contenta pas d'encourager ce projet, il avança une somme considérable pour le mettre en exécution; mais des accidens imprévus l'ayant fait échouer, il permit aux exilés, qui s'étaient rassemblés en corps, de se retirer dans Reggio, ville qui appartenait pour lors à l'église. Le maréchal de Foix, qui commandait à Milan en l'absence de son frère, séduit par l'espérance d'envelopper comme dans un filet
dans ce duché, se hasarda à entrer sur le territoire de l’église, et alla investir Reggio. Mais la vigilance et la bonne conduite de Guichardin, l'historien célèbre, qui était gouverneur de cette place, obligèrent le général français d’abandonner son entreprise d’une manière peu honorable, Léon fut charmé de cette nouvelle, qui lui fournissait un prétexte décent de rompre avec la France. 11 assembla sur-le-champ le consistoire des cardinaux, se plaignit amèrement des hostilités du roi de France, vanta beaucoup le zéle que l'empereur montrait pour l'église et dont il venait de donner une preuve récente et signalée dans la conduite qu'il avait tenue contre Luther, déclara que la nécessité de sa propre défense le forçait à joindre ses armes à celles de Charles, et que c'était le seul moyen de pourvoir à la sûreté des états ecclésiastiques. Dans cette vue, il feignit de conclure alors avec don Jean Manuel le même traité qui était signé depuis plusieurs mois, et il excommunia publiquement de Foix, comme un usurpateur impie du patrimoine de saint Pierre.
Léon avait déjà commencé les préparatifs de guerre, en prenant à sa solde un corps considérable de Suisses: mais les troupes impériales étaient si lentes à venir de Naples et de l’Allemagne, qu'on était déjà à la moitié de l’automne avant qu'elles se fussent mises en campagne.
Elles étaient commandées par Prosper Colonne, le plus habile des généraux italiens : sa longuc expérience et sa prudence extrème le rendaient l'homme le plus propre à opposer à l’impétuosité française. Dans l'intervalle, de Foix dépècha au roi de France courrier sur courrier pour l’informer du danger qui le menacçait. François qui avait une partie de ses troupes occupées dans les Pays-Bas, qui assemblait l’autre sur les frontières d’Espagne , et qui ne s'attendait pas à une attaque si subite en Italie, envoya des ambassadeurs aux Suisses, ses alliés, pour leur demander un nouveau corps de troupes, et donna ordre à Lautrec de se rendre sur-le-champ à son gouvernement. Ce général, qui connaissait la négligence et le défaut d'économie qu'il y avait dans l'administration des finances du roi, ayant vu d’ailleurs combien les troupes avaient déjà souffert dans le Milanais faute de paye, refusa de partir si on ne lui faisait remettre sur-
tous les ennemis déclarés que son maître avait | le-champ une somme de trois cent mille écus.
(1521] Le roi, çay, Sul avec sel Milan d dait : La heureus:
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Le roi, Louise de Savoie sa mère, et Semblançay, surintendant des finances, lui promirent avec serment qu'il trouverait à son arrivée à Milan des remises pour la somme qu’il demandait : Lautrec partit sur cette promesse. Malheureusement pour la France, Louise , qui, avec un caractère perfide, vindicatif, avide et capable de tout sacrifier à ses passions , avait pris sur son fils un ascendant absolu par sa tendresse maternelle, par les soins qu’elle avait eus de son éducation et par ses grands talens , était bien résolue à ne pas tenir sa parole. Lautrec avait encouru sa disgrâce par sa hauteur, par le peu de soin qu'il avait pris de lui faire sa cour, par la liberté avec laquelleil parlait de ses aven-
tures galantes. Pour s’en venger , et le priver |
de l'honneur qu'il aurait pu acquérir en défendant avecsuccès le Milanais , cette princesse s’empara des trois cent mille écus destinés à cet objet, et les retint pour son propre usage.
Lautrec, quoique privé d’une ressource si nécessaire, trouva encore les moyens d’assembler une armée assez considérable , mais bien moins nombreuse que celle des alliés. Il adopta le plan de défense qui convenait le mieux à sa position, évitant avec le plus grand soin une bataille rangée, harcelant sans relâche les ennemis avec ses troupes légères, enlevant leurs quartiers, interceptant leurs convois , et couvrant ou secourant toutes les places qu'ils essayaient d'attaquer. Par cette conduite prudente, non-seulement il retarda les progrès des impériaux, il eut même bientôt lassé le pape, qui jusqu'alors avait fait presque tous les frais de la guerre, et l'empereur même, dont les revenus d'Espagne avaient été dissipés pendant les troubles de ce royaume, et qui était obligé de fournir à l'entretien d'une grosse armée dans les Pays-Bas; mais un accident imprévu vint déranger toutes ses mesures et occasiona un changement fatal dans les affaires de la France. Il y avait dans l'armée francaise un corps de douze mille Suisses qui servaient sous les drapeaux de la république, alors alliée de la France. Suivant une loi établie par les cantons, et non moins conforme à la saine politique qu’à l'humanité, leurs soldats ne pouvaient pas s'engager , sous la sanction de l’autorité publique, au service de deux puissances actuellement en guerre. L'amour du gain avait quelquefois éludé cette loi, et l'on avait souffert
que des particuliers s’enrôlassent au service de celui des deux partis qu’ils aimaient le mieux; ce n’était pas cependant sous les drapeaux de la république, mais seulement sous ceux de quelquesofficiers. Le cardinal de Sion , qui conservait toujours son crédit parmi ses concitoyens et sa haine contre la France, avait obtenu la permission de lever douze mille Suisses destinés à joindre l'armée des alliés. Les cantons, voyant un nombre si considérable de leurs soldats marcher sous les étendards de nations ennemies, et prêts à s’entre-détruire, sentirent la honte dont ils allaient se couvrir et la perte qu'ils s’exposaient à faire. Ils dépèchèrent des courriers à leurs soldats avec ordre de quitter les deux armées et de revenir dans leur patrie. Le cardinal de Sion eut l'adresse de corrompre les messagers qui portaient l'ordre aux Suisses de l’armée alliée, et empêcha par-là qu'il ne leur parvint; mais cet ordre fut signifié dans les formes aux Suisses de l’armée française , qui, fatigués d'une longue campagne, et murmurant depuis longtemps de ne point recevoir leur paye, obéirent sur-le-champ, malgré les remontrances et les prières de Lautrec. Le général français, se voyant abandonné d’un corps qui faisait la principale force de son armée, n'osa plus tenir tête aux confédérés; il regagna Milan, se campa sur les bords de l’Adda, et ne vit plus de ressource que celle d'empêcher l'ennemi de passer la rivière; mais ce moyen de défense est si faible et si incertain qu’il y a peu d'exemples qu’on l'ait employé avec succès contre un général habile et expérimenté. Aussi Colonne passa l’Adda avec très peu de perte, malgré toute la vigilance et toute l’activité de Lautrec, qui fut obligé d'aller s'enfermer dans les murs de Milan. Les confédérés se disposèrent à assiéger cette place. Un inconnu, qui n’a jamais reparu depuis ni pour se vanter de ce service ni pour en réclamer le prix, vint de la ville avertir Moron que , si l’armée s'approchait des murs pendant la nuit, la faction gibeline ou des impériaux lui ouvrirait une des portes. Colonne, quoique ennemi des entreprises téméraires, fit avancer le marquis de Pescaire avec l'infanterie espagnole, et le suivit lui-même avec le reste de l’armée. A l’entrée de la nuit , Pescaire arriva près de la porte Romaine , dans les faubourgs, et surprit les soldats qui s'y trouvaient. Ceux qui étaient postés
dans les fortifications voisines prirent aussitôt la fuite. Le marquis se saisit des postes à mesure qu'on les abandonnait, et marchant toujours en avant avec autant de précaution que de vigueur, il se trouva maître de la ville sans avoir versé beaucoup de sang et presque sans avoir trouvé de résistance. Les vainqueurs ne furent pas moins étonnés que les vaincus de la facilité et du succès de cette entreprise. Lautrec se retira précipitamment sur les terres de Venise avec les débris de son armée; les villes du Milanais suivirent le sort de la capitale et ce rendirent aux alliés. Parme et Plaisance se trouvèrent réunies aux états de l’église; et de toutes les conquêtes des Français dans la Lombardie, il ne leur resta que la ville de Crémone, le château de Milan et un petit nombre de fort peu considérables !.
A la nouvelle de cette suite rapide d'événemens heureux, Léon éprouva des transports de juie si violens, s’il faut en croire les historiens français, qu'il en fut saisi d’une fièvre qui, étant négligée dans les commencemens , devint fatale et le conduisit au tombeau le 2 décembre, lorsqu'il était encore dans la vigueur de l’âge, et qu'il se voyait comblé de gloire. Cet accident inattendu rompit l'union des confédérés, et suspendit leurs opérations. Les cardinaux de Sion et de Médicis quittérent l'armée pour se rendre au conclave; les Suisses furent rappelés par leurs supérieurs, quelques autres troupes mercenaires se débandèrent faute d'être payées, et ilne resta, pour défendre le Milanais, que les Espagnols et quelques soldats allemands au service de l’empereur. L'occasion était favorable pour Lautrec; mais se trouvant dépourvu d’hommes et d'argent , il n’était pas en état d'en tirer tout le parti qu'il aurait désiré. La vigilance de Moron et la bonne conduite de Colonne déconcertèrent quelques faibles tentatives qu'il fit sur le Milanais; il tenta sur Parme une attaque plus hardie et plus vigoureuse, mais qui échoua aussi par l'adresse et la valeur de Guichardin ?.
La division était dans le conclave qui suivit la mort de Léon X ; on y mettait en œuvre tous les artifices que peuvent imaginer des hommes qui
1 Guicciard., liv. xav, p. 190, etc. Mém. de du Bellay, p. 42, etc. Galeaci Capella, de Rcbus gest. pro restlitut. Franc. Sforciæ, comment. ap. Scardinum, VOL, p. 189, etc.
2? Guicciard., lv. x1v, p. 211
ont vieilli dans l'intrigue, quand ils se disputent pour un objet aussi précieux qu’une tiare. À peine y fit-on mention du nom de Wolsey, malgré les belles promesses que lui avait faites l'empereur d'appuyer ses prétentions, et que le cardinal eut soin de lui rappeler dans cette occasion. Le cardinal Jules de Médicis, neveu de Léon, le plus distingué de tous les membres du sacré collége par ses talens, ses richesses et son expérience dans les négociations importantes, s'était déjà assuré jusqu'à quinze voix, nombre qui, suivant les formes du conclave , était suffisant pour exclure tout autre candidat, mais qui ne l'était pas pour consommer son élection. Tous les vieux cardinaux se liguèrent contre lui, sans s'unir en faveur de personne. Tandis que ces factions différentes s’efforçaient de se gagner, de se corrompre ou de se fatiguer mutuellement , un matin Médicis et ses adhérens allèrent au scrutin qui, suivant l'usage , avait lieu tous les jours , et votérent pour le cardinal Adrien d'Utrecht, qui, dans ce temps-là, gouvernait l'Espagne au nom de l'empereur. Leur but , en lui donnant leurs suffrages, n'était que de gagner du temps ; mais le parti contraire s'tant aussitôt réuni à eux, ils virent, à leur grand étonnement et à celui de toute l'Europe, un étranger, inconnu à l'Italie et à ceux même qui lui avaient donné leurs voix, ignorant entièrement les mœurs du peuple et les intérêts de l'État dont on lui conférait le gouvernement, monter, par une élection unanime, sur le trône papal, dans la conjoncture la plus délicate et la plus critique , et qui aurait demandé toute la sagacité et toute l'expérience du plus habile prélat de tout le sacré collége. Les cardinaux, incapables eux-mêmes d'expliquer le motif de cct étrange choix qui, lorsqu'ils sortirent en procession du conclave, leur attira les insultes et les malédictions du peuple, l’attribuaient à l'inspiration immédiate du Saint-Esprit. Il est plus sûr de l’attribuer à l'influence de don Jean Manuel qui, par son adresse et ses intrigues , sut faciliter l'élection d’un sujet dévoué au service de son maître, par reconnaissance , par intéret et par inclination !.
La promotion d'Adrien, en augmentant le
1 Ger. Moringi, Fita Hadriani ap. Carp. Biuman in Analect. de Hadr., p.52. Conclase Hadr., id p. 131,ete
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Carp. Burman we Hadr., ibid
(1522] crédit de Charles, répandit un nouvel éclat sur son administration. C'était donner une preuve extraordinaire de pouvoir et de magnificence que de procurer à son précepteur une si belle récompense, et de placer sur le trône de l'église un homme qui lui devait son élévation. François vit avec toute la jalousie d’un rival la supériorité que Charles gagnait sur lui, et résolut de faire de nouveaux efforts pour lui arracher ses dernières conquêtes en Italie. Les Suisses, pour réparer en quelque sorte l'espèce d’affront qu'ils avaient fait au roi de France en retirant leurs troupes de son armée, démarche qui avait entrainé la perte du Milanais, lui permirent de lever dix milles hommes dans leurs pays ; outre ce renfort, Lautrec reçut du roi une petite somme d'argent qui le mit en état de tenir la campagne; et après avoir surpris où emporté de vive force plusieurs places du Milanais, il s’avança à quelques milles de la capitale. L'armée des alliés n’était pas en état d'arrêter ses progrès; Moron, par ses artifices et par les déclamations populaires d’un moine fanatique qu'il dirigeait, réussit à inspirer aux habitans de Milan le zèle le plus violent contre le gouvernement français, au point de les déterminer à fournir des subsides extraordinaires; mais malgré ce secours, Colonne eût été bientôt forcé d'abandonner le poste avantageux qu'il avait choisi près de Bicoque pour y établir son camp, et de congédier ses troupes faute d'argent, si les Suisses, qui étaient au service de France ne l’eussent une seconde fois tiré d’embarras.
L’insolence et les caprices de cette nation furent souvent aussi funestes à ses amis que sa valeur et sa discipline étaient formidables à ses ennemis. Îl y avait plusieurs mois que les Suisses servaient sans recevoir de paye, et ils commençaient à s'en plaindre hautement. On avait envoyé de France , sous une escorte de cavalerie, une somme destinée pour cet usage; mais Moron, à la vigilance duquel rien n’échappait, avait posté des troupes sur la route de ce convoi si avantageusement , que les cavaliers qui l’escortaient n'osèrent avancer. Les Suisses, en apprenant cette nouvelle, perdirent patience; officiers et soldats, tous s’attroupèrent autour de Lautrec, et le menacérent d'une commune voix de se retirer dans l'instant même s’il ne voulait où avancer la solde aui leur était due. ou leur
promettre de les mener au combat le lendemain. En vain Lautrec leur représenta d'un côté l'impossibilité où il était de leur faire des avances, de l’autre, le danger de donner une bataille qui serait infailliblement suivie d'une déroute t0tale, attendu la force du camp ennemi que la nature et l'art avaient rendu presque inaccessible. Les Suisses, sourds à la voix de la raison , et persuadés que leur valeur suffisait pour surmonter tous les obstacles, renouvelèrent leurs demandes d'un ton plus pressant, et s'offrirent de former eux-mêmes l'avant-garde, et de commencer l'attaque. Lautrec, voyant qu'il ne pouvait vaincre leur obstination, se rendit à leurs instances , espérant que peut-être un de ces accidens imprévus qui décident souvent du sort des combats pourrait couronner cette entreprise téméraire par un succès qu’il n'avait pas lieu d'attendre; il sentait d’ailleurs qu'une défaite ne pouvait guère lui être plus fatale que la retraite d’un corps qui composait la moitié de son armée Le lendemain, les Suisses, au matin , étaient les premiers sur le champ de bataille, et marchèrent avec la plus grande intrépidité au camp d’un ennemi qui était retranché de toutes parts, environné d'artillerie et bien disposé à les recevoir. Dans leur marche, ils soutinrent , avec la plus grande fermeté, une canonnade furieuse , et sans attendre l’arrivée de leur propre artillerie, ils se précipitèrent avec impétuosité sur les retranchemens ; mais après avoir fait des efforts incroyables de valeur, vigoureusement secondés par les Français, ils perdirent leurs plus braves officiers et leurs meilleures troupes. Voyant qu'ils ne pouvaient entamer le camp des ennemis , ils battirent la retraite; mais ils quittèrent le champ de bataille, repoussés et non pas vaincus, et se retirèrent dans le plus bel ordre sans être inquiétés par l'ennemi.
Dès le jour suivant, ceux des Suisses qui avaient survécu à cette journée partirent pour leur pays; et Lautrec, hors d'état de tenir plus long-temps la campagne, revint en France après avoir jeté des garnisons dans Crémone et dans quelques autres places qui toutes furent bientôt obligés de se rendre à Colonne, à l’exception de la citadelle de Crémone.
Cependant Gènes et son territoire, qui restaient soumis à la France, donnaient encore à François un établissement considérable en Htalie.
et le mettaient à portée d'exécuter facilement les plans qu'il pourrait former pour reconquérir le Milanais; mais Colonne, enhardi par cette suite de succès, excité d’ailleurs par les sollicitations de la faction des Adornes, les ennemis héréditaires des Frégoses, qui, sous la protection de la France, avaient la principale autorité dans Gènes, se détermina à tenter la réduction de cet état, et il en vint à bout avec une facilité surprenante. Un événement aussi inespéré que celui qui l'avait mis en possession de Milan, le rendit maître de Gênes, et le pouvoir des Adornes, ainsi que l'autorité de l'empereur, s'établit dans Gênes presque sans opposition et sans effusion de sang !.
Cet enchaînement d’événemens malheureux ne pouvait manquer de porter dans l'âme de François un sentiment douloureux, qu'aigrit encore l'arrivée imprévue d'un héraut anglais, qui vint au nom de son souverain déclarer en forme la guerre à la France. Cette déclaration de guerre était l'effet du traité que Wolsey avait conclu à Bruges avec l'empereur , et qu'on avait tenu secret jusqu'alors. Quoique François eût lieu d’être surpris de cette démarche, après toutes les peines qu'il s'était données pour conserver l'amitié de Henri et pour gagner son ministre, il reçut le héraut avec beaucoup de modération et de dignité ?; et sans renoncer à aucun des projets qu'il avait formés contre l'empereur, il fit de grands préparatifs pour se défendre contre ce nouvel ennemi. Comme son trésor était épuisé par les efforts qu'il avait déjà faits, et par les sommes considérables qu'il sacrifiait à ses plaisirs, il eut recours à des expédiens extraordinaires pour y suppléer. Il créa de nouveaux offices , et les mit en vente: les domaines royaux furent aliénés; on enleva au tombeau de saint Martin une balustrade d'argent massif, dont Louis XI, dans un de ses accès de dévotion, l'avait fait environner. Au moyen de ces ressources, le roi fut en état de lever une armée considérable , et de mettre ses villes fron-
tières en bon état de défense.
L'empereur, de son côté, ne négligea rien pour tirer avantage de la jonction d’un si puissant allié ; et l'heureuse situation de ses affaires
* Jovius, Vita Ferdin, Davali, pag. 3M. Guicciard.,
lib. x1v, p. 233.
2 Journal de Louise de Savoie, p. 199.
1522] lui permettait alors de partir pour l'Espagne, où sa présence était nécessaire, il voulut dans sa route faire une visite à la cour d'Angleterre, Il ne proposait pas seulement, dans cette entrevre, de resserrer les liens de l’amitié qui l’unissa.t à Henri, et de l’'engager à pousser vigoureusement la guerre contre la France, il espérait encore faire oublier à Wolsey le dégoût et le ressentiment qu'aurait pu lui laisser la mortification qu'il avait essuyée au dernier conclave. Son succès passa toutes ses espérances : Henri, dont la vanité fut flattée d’une pareille visite et du respect étudié que l'empereur lui marqua en toute occasion, entra avec chaleur dans toutes ses vues. Le cardinal, prévoyant que l'âge avancé et les infirmités d’Adrien ne tarderaient pas à produire une nouvelle vacance du saint siége, oublia ou dissimula son resseutiment ; Charles, d’ailleurs, augmenta les pensions qu'il lui faisait, et lui promit de nouveau d'appuyer ses prétentions à la papauté; Wolsey chercha à mériter ses bienfaits par de nouveaux services , et assurer d'avance le succès de ses vues ambitieuses. La nation anglaise, qui partageait la gloire de son monarque, et qui fut ravie de la confiance que l'empereur lui marqua en choisissant le comte de Surrey pour son premier amiral, ne montra pas moins d'ardeur que Henri lui-même pour commencer les hostilités contre la France. Afin de donner à Charles, avant son départ d'Angleterre, une preuve de ce zèle universel, Surrey se mit en mer avec ce qu'il avait de vaisseaux en état et ravagea les côtes de Normandie. Il fit ensuite une descente en Bretagne où il pilla et brûla Morlaix et quelques autres places moins considérables. Après ces petites excursions plus humiliantes que ruineuses pour li France, Surrey revint à Calais prendre le conmandement de la principale armée, qui consistait en seize mille hommes, et s'étant joint aux troupes flamandes que commandait le comte de Buren, ilentra en Picardie. L'armée que François avait assemblée était bien inférieure en nombre à tous ces corps réunis; mais les longues guerres que les deux nations s'étaient faites avaient enfin enseigné aux Francais la meilleure méthode de défendre leur pays contre les Anglais. Îls avaient appris par leurs malheurs à éviter avec le plus grand soin les batailles rangées, à trataer la guerre en lon-
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gueur, et à ruiner en détail les armées anglaises, soit en jetant des garnisons dans toutes les places qui pouvaient résister , soit en observant les mouvemens des ennemis, soit en interceptant leurs convois, soit en attaquant leurs postes avancés, et en les harcelant continuellement avec une nombreuse cavalerie. Tel fut le plan que le duc de Vendôme, général de l'armée française en Picardie, suivit avec autant de prudence que de succès. Surrey , sans avoir pu prendre aucune ville importante, fut obligé de se retirer avec son armée, considérablement diminuée par la fatigue, par le défaut de vivres et par les pertes qu'elle avait essuyées dans plusieurs escarmouches malheureuses.
Ainsi finit la seconde campagne de la guerre la plus générale qui eût encore été allumée dans l'Europe. Quoique François, par le ressentiment déplacé de sa mère, par l'insolence révoltante de son général et par le caprice des troupes étrangères qu'il soudoyait, eût perdu toutes ses conquêtes d'Italie, toutes les puissances combinées contre lui n'avaient cependant pu entamer ses états héréditaires; et de quelque côté qu'ils portassent leurs vues ou leurs attaques, ils le trouvaient toujours disposé à les recevoir.
Tandis que les princes chrétiens consumaient leurs forces les uns contre les autres, Solimanle-Magnifique entra en Hongrie avec une nombreuse armée , investit Belgrade, qui avait toujours passé pour le plus fort boulevart de ce royaume contre les armes ottomanes, et força bientôt les assiégés de se rendre. Encouragé par ce succès, il tourna ses armes victorieuses contre l’île de Rhodes, où étaient alors établis les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il attaqua cette Île avec une de ces armées nombreuses qu'on a vu de tout temps les despotes de l'Asie rassembler pour leurs expéditions. Deux cent mille hommes et une flotte de quatre cents voiles vinrent se présenter devant une ville où il n'y avait que cinq mille soldats et six cents chevaliers commandés par Villiers de l'Ile - Adam, alors grand-maître , qui était digne par sa prudence et par sa valeur d'occuper ce poste dans une circonstance si périlleuse. Dès qu'il soup-
çonna la destination de l'armement formidable de Soliman , il dépècha des courriers à toutes les puissances chrétiennes pour leur demander du secours contre l'ennemi commun. Mais quoique dans ce temps-là tous les princes de l'Europe reconnussent Rhodes pour le boulevart de la chrétienté dans l'Orient , et la bravoure 18 chevaliers pour le rempart le plus puissant qu'on pôût opposer aux progrès des armes ottomanes; quoique Adrien, avec tout le zèle qui convenait au chef et au père de l'église, exhortât vivement les puissances belligérantes à oublier leurs querelles particulières et à réunir leurs armes pour empècher les infidèles de détruire un ordre qui faisait la gloire du nom chrétien; l'animosité des deux partis était si grande et si implacable, que, sans faire attention au danger où l'Europe allait ètre exposée, sans être touchés des prières du grand-maître et des avis du pape, ils laissèrent Soliman continuer sans trouble ses opérations contre l’île de Rhodes. Après des prodiges incroyables de valeur , de patience et de conduite , pendant six mois de siége; après avoir soutenu plusieurs assauts, disputé chaque poste l’un après l’autre avec une obstination extraordinaire, le grandmaître fut enfin obligé de céder au nombre, et après avoir obtenu du sultan, qui admira et respecta son courage, une capitulation honorable, il rendit la ville, qui n'était plus qu'un amas de ruines, dépourvue de toute espèce de ressource !. Charles et François, honteux d'’avoir causé une si grande perte à la chrétienté par les querelles de leur ambition, s’efforçaient d'en rejeter le blâme l’un sur l’autre; mais l'Europe, plus juste, le leur fit partager à tous deux. L'empereur, par forme de réparation, fit don aux chevaliers de Saint-Jean de la petite île de Malte , où ils ont fixé depuis leur résidence, etoù, avec moins de puissance et d'éclat, ils conservent encore leur antique courage et leur haine implacable contre les infidèles.
1 Fontanus, de Bello rhodio, apud Scardium , scriptor. rer, germ., vol. I, p. 88, etc. Le P. Barre, Hist. d’Allem., tom. VI, p. 57.
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