LIVRE TROISIÈME
Charles, après avoir eu la satisfaction de voir commencer les hostilités entre la France et l'Angleterre, prit congé de Henri, et arriva en Espagne le 17 juin. Le bon ordre et la force commencaient à se rétablir dans ce royaume, après les désastres d'une guerre civile qui l'avait désolé pendant l'absence de l’empereur. J'ai différé jusqu'ici le récit de l'origine et des progrès de cette guerre, parce qu'elle avait peu de liaison avec les autres événemens qui se passaient en Europe.
Le peuple ne fut pas plus tôt informé que les cortés assemblées dans la Galice avaient accordé à l'empereur un don gratuit, sans avoir obtenu satisfaction sur aucun de leurs griefs, que l’indignation fut générale. Les bourgeois de Tolède , qui, en vertu des grands priviléges dont ils jouissaient , se regardaient comme les gardiens des libertés des communes de Castille, voyant qu'on n'avait eu aucun égard aux remontrances de leurs députés contre cette concession, contraire à leurs loix constitutives, se soulevèrent et prirent les armes, et se saisissant des portes de la ville, qui était fortifiée, ils attaquèrent le château avec tant de vigueur que le gouverneur fut obligé de le rendre. Enhardis par ce succès, ils dépouillèrent de toute autorité ceux qu'ils soupçonnèrent d'être attachés à la cour; ils établirent une forme de gouvernement populaire, composé des députés de chaque paroisse de la ville, et levèrent des troupes pour se défendre. Le principal chef du peuple, dans ce soulèvement, était don Juan de Padilla, fils aîné du commandeur de Castille, jeune gentilhomme qui joignait à une âme fière et à un courage indomptable tous les talens et toute l'ambition qui, dans un temps de troubles et de guerres civiles, peuvent élever un homme à un degré éminent de pouvoir et d'autorité !.
Le ressentiment des habitans de Ségovie eut encore des suites plus funestes. Tordesillas, un de leurs représentans à la dernière assemblée
1 Sandov., p. 77.
avait donné sa voix pour l'octroi du'don gratuit ; et comme c'était un homme audacieux et hautain, il osa à son retour assembler ses concitoyens dans l'église cathédrale, pour leur rendre compte de sa conduite, suivant la coutume. Mais la populace, indignée de son insolence, en osant justifier une action qu'ils regardaient comme inexcusable, Força les portes de l'église avec la plus grande furie, et se saisissant du malheureux Tordesillas, le traina le long des rues, en le chargeant d'insultes et de malédictions, vers la place où l'on exécutait les criminels. En vain le doyen et les chanoines sortirent en procession avec le Saint-Sacrement pour apaiser le peuple; en vain les religieux des monastères qui sc trouvaient sur le passage conjurèrent à genonx les furieux d'épargner la vie de cet infortué, ou de lui laisser du moins le temps de se confesser et de recevoir l'absolution de ses péchés ; sans écouter ni le cri de l'humanité ni la voix de la religion, ils criérent tous ensemble, qu'il n'y avail que le bourreau qui pût absoudre un traitre à sa patrie ; ils le traînèrent avec la dernière violence, et voyan’ qu'il avait enfin expiré sous leurs mains, ils le pendirent au gibet public la tête en bas !. La même fureur s'empara des habitans de Burgos, de Zamora et de plusieurs autres places ; et comme leurs représentans , avertis par la malheureuse destinée de Tordesillas, avaient eu la précaution de s’enfuir, on brûla leurs effigies : on rasa leurs maisons jusqu'aux fondemens, et l’on jeta au feu tous leurs effets. Telle était l'horreur du peuple pour ces hommes qu'il accusait d'avoir vendu la liberté publique, que dans cette multitude effrénée il ne s'en trouva pas un seul qui voulût toucher à rien de ce qui leur avait appartenu, quoiqu'il s'y trouvât des choses précieuses ?. Adrien, qui était alors régent d'Espagne, venait seulement d'établir à Valladolid le siége de
UP, Martyr., £p., p. 671.
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son gouvernement lorsqu'il reçut la nouvelle alarmante de ces soulèvemens. Il assembla surle-champ son conseil pour délibérer sur les moyens les plus propres à rétablir la tranquillité. Les avis furent partagés : les uns soutenaient qu'il était nécessaire de réprimer cet esprit de révolte, dès sa naissance, par des exécutions sévères; les autres voulaient qu'on traitât avec douceur un peuple dont la fureur avait quelque fondement, et représentaient le danger qu'il y aurait à les forcer par une rigueur hors de saison à franchir toutes les bornes du devoir. Le premier avis étant soutenu de l’archevèque de Grenade, président du conseil, personnage d’une grande autorité, mais d’un caractère violent et impétueux, fut approuvé par Adrien, que son zèle pour maintenir l'autorité de son maitre précipita dans une démarche imprudente, qu'il aurait rejetée s'il n’eût écouté que la circonspection et la timidité naturelle de son caractère. Il donna ordre à Ronquillo, un des jures du roi, de se rendre sur-le-champ à Ségovie, qui avait la première levé l'étendard de la révolte, et de procéder contre les coupables dans toute la rigueur des lois; il fit marcher à sa suite un corps de troupes considérable. Les Sépoviens, prévoyant ce qu'ils devaient attendre d'un juge connu par son caractère austère et et inexorable, prirent les armes d’une résolution unanime , et ayant rassemblé douze mille hommes , lui fermèrent leurs portes. Ronquillo, irrité de cet affront , les déclara rebelles et proscrits, et se saisissant avec ses troupes des avenues de la ville , il se flatta de les obliger bientôt à se rendre faute de vivres. Mais les habitans se défendirent avec vigueur , et ayant reçu de Tolède un renfort considérable, sous la conduite de Padilla, marchèrent à Ronquillo, l’attaquèrent, le forcèrent à se retirer et lui enlevèrent son bagage et sa caisse militaire !.
Après ce mauvais succès, Adrien donna ordre à Antoine de Fonseca, que l'empereur avait nommé commandant en chef des troupes d'Espagne, d'assembler une armée et d’assiéger la ville dans les formes. Mais les habitans de Medina-del-Campo, où le cardinal avait établi un vaste magasin de munitions de guerre, ne voulurent pas souffrir qu'il en tiràt un train d'ar-
1 Sandov., p. 112. P. Martyr., Ep., p. 679. Miniana, Continuation, p. 15.
tillerie, et qu’il employât à détruire leu. von patriotes , des armes qui n'étaient destinses que contre les ennemis du royaume. Fonsecs ui ne pouvait, sans munitions, exécuter les ordres d'Adrien , entreprit de s'emparer du magasin par la force, et les bourgeois se tenant sur la défensive, il prit le parti d'attaquer la ville avec la plus grande vigueur ; mais ses troupes furent reçues par les bourgeois avec tant de bravoure, que, désespérant d'emporter la place, Fonseca fit mettre le feu à quelques maisons, dans la vue de forcer les habitans à abandonner les remparts pour aller sauver leurs familles et leurs effets. Son espérance fut encore trompée : les assiégés, plus animés encore par la fureur, le repoussèrent , tandis que les flammes, gagnant de rues eu rues, réduisirent presque toute la ville en cendres. C'était une des villes les plus considérables de l'Espagne, et le principal entrepôt des manufactures de Ségovie et de plusieurs autres cités. Comme les magasins étaient alors remplis de marchandises destinées pour la foire, dont le temps approchait, la perte fut immense et se fit généralement sentir dans le royayme. Ce désastre, joint à l'impression qu'avait fait un moyen si violent sur l'esprit d'un peuple qui depus long-temps n'était plus accoutumé aux horreurs des guerres civiles, porta à l’excès la fureur des Castillans. Fonseca devint l'objet de l’indignation universelle, et fut flétri du nom d’ennemi et d’incendiaire de sa patrie. Les habitans de Valladolid même, que la présence du cardinal avait contenus jusqu'alors, déclarèrent qu’ils ne voulaient pas rester plus long-temps spectateurs tranquilles des maux de leurs compatriotes, et courant aux armes avec la mème fureur que les autres, ils brûlèrent la maison de Fonseca jusqu'aux fondemens, élurent de nouveaux magistrats, levèrent des soldats, nommtrent des officiers pour les commander, et gardèrent leurs murs avec autant de soin que si l'ennemi eût été à leurs portes.
Le cardinal était vraiment vertueux et désintéressé ; il eût pu dans des temps plus paisibles
| gouverner le royaume avec honneur, mais il
n'avait ni le courage ni l’habileté qu'exigeaient des circonstances si délicates. Se sentant incapable de réprimer les excès qui se commettaient sous ses yeux, il essaya d'apaiser le peuple en protestant que Fonseca avait été au-delà de ses
ordres, et qu'il était lui-même très offensé des violences commises par ce général, Cette condescendance , l'effet de son irrésolution et de sa timidité, ne fit qu'augmenter l'audace et l'insolence des mécontens. Le cardinal aussitôt après rappela Fonseca et licencia ses troupes, qu'il ne pouvait plus payer parce qu'il avait trouvé le trésor épuisé par les rapines des ministres flamands; et n'ayant aucun secours d'argent à attendre des grandes villes qui s'étaient toutes révoltées , il laissa le peuple s'abandonner à son caprice, conservant à peine dans ses mains une ombre de pouvoir et d'autorité.
Ces soulèvemens des conimunes n'étaient pas le simple effet d'une fureur populaire et séditieuse : leur but était d'obtenir la réforme de plusieurs abus et d'établir la liberté publique sur une base solide; et ces objets étaient dignes de tout le zèle que le peuple mit à leur poursuite. Le gouvernement féodal en Espagne était alors beaucoup plus favorable à la liberté que dans aucun autre état de l'Europe: c'était principalement l'effet du grand nombre de cités qu'il y avait dans ce royaume, circonstance que j'ai déjà remarquée, et qui contribua plus qu'aucune autre à adoucir la rigueur des lois féodales et à introduire une forme de gouvernement plus juste et plus raisonnable. Les habitans de chaque ville formaient une grande corporation qui avait des privilèges et des immunités importantes; ils étaient affranchis de l'état de servitude et de vasselage; ils furent admis à une part considérable dans la législation ; ils cultivèrent les arts de l’industrie, sans lesquels les villes ne peuvent subsister ; ils amassèrent des richesses par le commerce; indépendans et libres euxmêmes, ils furent les protecteurs de l'indépendance et de la liberté publique. L'esprit du gouvernement intérieur, établi dans les villes, esprit qui même dans les pays où le despotisme domine le plus est démocratique et républicain , leur rendait l'idée de la liberté plus familière et plus chère. Leurs représentans dans les cortès étaient accoutumés à résister avec une égale fermeté et aux entreprises du roi, et à la tyrannie des nobles; ils tâchaient d'étendre les priviléges de leur ordre; ils travaillaient à secouer les dernières entraves qui leur restaient encore de l'aristocratie féodale; et, non contens de former un des ordres les plus considérables de
l'état, ils aspiraient à en être le plus puissant,
Les circonstances paraissaient très favorables pour faire valoir leurs nouvelles prétentions, Le souverain était loin de ses états; la mauvaise conduite de ses ministres lui avait fait perdre l'estime et l'affection de ses sujets. Le peuple, aigri par plusieurs injustices, avait prisles armes d'un consentement presque général, quoique sans s'être concerté, et la fureur qui l'animait pouvait le porter aux plus violentes extrémités. Le trésor royal était épuisé; il n'y avait point de troupes dans le royaume, et le gouvernement était confié aux mains d'un étranger qui avait des vertus, mais qui n'avait pas assez de talens pour soutenir un pareil fardeau. Le premier soin de Padilla et des autres chefs de la révolte, qui observaient attentivement toutes les circonstances dans le dessein d'en tirer tout l'avantage possible, fut d'établir entre les mécontens une forme d'union et d'association, afin qu'ils pussent agir avec ordre et diriger toutes leurs démarches vers un même but, Comme les mèmes motifs avaient excité les différentes villes à prendre les armes, et qu'elles étaient accoutumées à se regarder comme un corps distingué du reste des sujets, Padilla vint aisément à bout de son dessein. On indiqua une assemblée générale à Avila. Les députés y parurent au nom de presque toutes les villes qui avaient droit d'envoyer des représentans aux états. Ils s'engagèrent tous par serment à vivre et à mourir pour le service du roi et pour la défense des priviléges de leur ordre ; et, prenant le nom de sainte ligue, ils procèdent à délibérer sur l'état de la nation et sur la conduite qu'il fallait tenir pour réformer les abus. Le premier qui se présentait naturellement à eux était le choix qu'on avait fait d'un étranger pour exercer la régence; ils déclarèrent tout d'une voix que c'était une contravention aux lois fondamentales du royaume, et arrêtèrent qu'on cnverrait une députation de leurs menbres à Adrien pour le sommer de déposer toutes les marques de son office, et de s'abstenir dans la suite de tout exercice d’une juridiction qu'ils avaient déclarée illégale !,
Tandisqu'ils se disposaient à exécuter cette résolution hardie, Padilla mettait la dernière main à une entreprise des plus avantageuses pour leur
1P. Mart., Ep., p. 691.
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détaillé de l'état »
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1 J'ila dell’ im 1509, p. 67. Miniar ? Sandov., p. 16.
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