‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 3)Chapitre 57 sur 132 · ARR · texte numérisé non relu

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De toutes les parties de ce plan si vaste et si extravagant , l'invasion de la Provence fut la seule exécutée. Charles ne diminua rien de son ardeur pour cette entreprise malgré les scrupules de Bourbon qui , par une délicatesse qu'on ne devait pas attendre du rôle qu'il avait pris, refusa positivement de reconnaître les droits de Henri à la couronne de France, et par-là affranchit ce monarque de tous les engagemens qu'il avait contractés. L'armée que l’empereur employa peur cette expédition ne montait qu'à dix-huit mille hommes, dont il donna le commandement au marquis de Pescaire , en lui ordonnant d’avoir, dans toutes ses opérations , la plus grande déférence pour les avis de Bourbon. Pescaire passa les Alpes sans trouver de résistance ; il entra dans la Provence et alla mettre le siége devant Marseille. Bourbon voulait qu'on marchât droit à Lyon, parce que ses terres étaient dans le voisinage de cette ville, et que, par cette raison, son crédit y serait plus efficace et plus étendu ; mais l’empereur était si jaloux de la possession d'un port qui lui assurerait dans tous les temps une entrée facile dans la France, que son autorité prévalut pour cette fois sur l'avis de Bourbon, et détermina Pes- ‘aire à regarder la réduction de Marseille comme son objet principal!. François qui prévit bien le dessein de l'empereur, mais qui n'était pas en état de le prévenir, s’attacha à prendre les mesures les plus propres à le faire échouer. Il ravagea le pays adjacent, afin d'ôter aux ennemis les moyens d'y subsister ; il rasa les faubourgs de la ville, ajouta de nouvelles fortifications

Guich, Liv. xv, p.273, etc. Mém.de du Bellay, p.80.

aux anciennes, et jeta dans la place une forte garnison commandée par des officiers braves et expérimentés. Neuf mille habitans, à qui la crainte de tomber sous le joug espagnol fit mépriser le danger , se joignirent à la garnison, et s'armérent pour défendre la place. Leur bravoure et leur habileté réunies triomphèrent de toute la science militaire de Pescaire et de l'activité du ressentiment de Bourbon. Pendant ce temps-là François eut tout le loisir d’assembler une armée nombreuse sous les murs d'Avignon, et lorsqu'il avança vers Marseille, les impériaux déjà épuisés par les fatigues d'un siége de quarante jours, affaiblis par les maladies, et près de manquer de provisions, se retirèrent avec précipitation vers l'Italie !,

Si, pendant ces opérations de l’armée de Provence, Charles et Henri eussent attaqué la France de la manière qu’ils l'avaient projeté , ce royaume eût couru le plus grand danger.

Mais dans cette occasion , comme dans beaucoup d’autres, l’empereur trouva que ses revenus n'étaient pas proportionnés à la grandeur de sa puissance et à l’activité de son ambition; et le défaut d'argent le força, quoiqu’à regret, de rétrécir son plan , ei d’en laisser toujours la moitié s° exécution. Henri, blessé du refus qu'avait .«. Bourbon de reconnaître ses droits à la couronne de France, alarmé par les mouvemens des Écossais qui, à la sollicitation du roi de France, s'étaient déterminés à marcher vers les frontières de l'Angleterre, et n'étant plus excité par son ministre Wolsey, qui s'était extrémement refroidi sur les intérêts de l’empereur, ne prit aucune mesure pour seconder cette même entreprise, qu'il avait d’abord adoptée avec toute l’ardeur que lui inspirait toujours un projet nouveau ?.

Si le roi de France se füt contenté d'avoir préservé ses sujets des suites de cette invasion formidable, et d’avoir montré à l'Europe combien la force intérieure de ses états lui fournissait de ressources pour repousser les attaques d'un ennemi étranger , secondé mème des talens et des efforts d’un sujet puissant et rebelle, il eût encore, malgré la perte du Milanais, fini la campagne avec honneur. Mais ce prince , qui avait plutôt le courage d'un soldat que celui d'un

1 Guich., liv. xv, p.277. Ulloa, F'ita del Carlo F, p.93: 2 Fiddes, Zife of Wolsey, append., n° 70, 71, 72.

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général, qui était entraîné par son ambition , et que son caractère portait plus à la témérité qu'à la prudence, se laissait trop aisément éblouir par le succès, et séduire par toute entreprise qui demandait de l'audace et qui présentait de grands dangers. L'état où étaient alors ses affaires lui offrait naturellement une entreprise de ce genre. Il se trouvait à la tête d'une des armées les plus puissantes et les mieux entretenues que jamais la France eût mises sur pied : il ne put se résoudre à la congédier sans avoir tiré quelque avantage de ses forces. L'armée impériale avait eté obligée de se retirer ; les fatigues l'avaient presque ruinée; le mauvais succès l'avait découragée ; le Milanais était sans défense; il n'était pas impossible de s’y rendre avant que Pescaire pût y arriver avec les débris de son armée; ou sila crainte avait rendu sa retraite plus prompte, il n'était pas en état de tenir contre des troupes fraiches et nombreuses; et dès lors Milan était obligé de se soumettre sans résistance, comme elle avait fait plusieurs fois , à quiconque aurait la hardiesse de l'attaquer.Cesconjecturesétaient par elles-mêmes assez plausibles : elles parurent décisives au bouillant François. En vain les plus sages de ses ministres et de ses généraux lui représentérent le danger de se mettre en campagne dans une saison si avancée, avec une armée composée en grande partie de Suisses et d’Allemands, aux caprices desquels il serait obligé de se prêter dans toutes ses opérations, sans avoir d'autre sûreté que leur fidélité ; en vain Louise de Savoie se hâtait à grandes journées d'arriver en Provence pour employer tout son crédit à le détourner d'une entreprise si téméraire; François méprisa les représentations de ses sujets ; et afin de s'épargner le désagrément d'une entrevue avec sa mère, dont il était bien résolu de rejeter les conseils, il se mit en marche avant qu'elle arrivt : mais pour réparer en quelque sorte ce manque d’égard , il la nomma régente du royaume pendant son absence. Bonnivet ne contribua pas peu par ses conseils à affermir François dans la résolution qu'il avait prise. Ce favori, qui avait tous les défauts de son maitre, était porté par l'impétuosité naturelle de son caractère à appuyer fortement cette entreprise : il était impatient d'ailleurs de revoir une dame de Milan dont il avait été violemment épris

dans sa dernière campagne ; et l'on prétend que: par les récits séduisans qu'il faisait à François de la beauté et des agrémens de sa maîtresse, il avait enflammé l’âme de ce prince, toujours ouverte aux impressions de l'amour, et lui avait inspiré le même désir de la voir t.

Les Français passtrent les Alpes au mont Cenis, et comme le succès dépendait de leur diligence, ils marchèrent à grandes journées. Pescaire, qui avait été obligé de prendre un chemin plus long et plus difficile par Monaco et par Final , fut bientôt informé de leur dessein ; convaincu qu'il n’y avait que la présence de ses troupes qui pôût sauver le Milanais, il marcha avec tant de célérité, qu’il atteignit d'Albe le même jour que l’armée française arrivait à Verceil. François , instruit par la faute qu'avait faite Bonnivet dans la première campagne, marcha droit à Milan. L'ipproche inattendue d’un ennemi si puissant jeta la ville dans un si grand trouble et dans une si grande consternation , que Pesvaire, qui était entré dans la ville avec ses meilleures troupes, sentit l'impossibilité de la défendre avec succès ; et après avoir jeté une garnison dansla citadelle, il sortit par une porte, tandis que les Français entrèrent par l’autre ?.

La célérité de la marche du roi de France déconcerta tous les plans de défense que les impériaux avaient formés. Jamais généraux n'avaient eu à résister à une invasion si formidable et dans des circonstances si désavantageuses. Charles possédait des états beaucoup plus étendus qu'aucun autre prince de l'Europe, et il n'avait alors d'autre armée à soudoyer que celle de Lombardie, quine montait pas à seize mille hommes:

mais son autorité était si limitée dans ses différens royaumes, et ses sujets, qu’il ne pouvait imposer à aucune taxe sans leur consentement, montraient tant de répugnance à se charger d’impositions nouvelles ou extraordinaires, que sa petite armée se trouva tout à la fois sans paye, sans munitions, sans vivres et sans habits. Dans ces circonstances, il fallait toute la sagesse de Lannoy, toute l'intrépidité de Pescaire et la haine implacable de Bourbon, pour empècher les troupes impériales de se livrer au désespoir , et pour leur inspirer la volonté et le courage de tenter les ressources qui leur restaient encore

‘ OŒŒEuv. de Brant. tom. VI, p. 253.

? Mém. de du Bellay, p. 81. Guich., Liv. xv, p. 278

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. XV, p. 278

pour se tirer d’un si grand danger. Ce fut aux efforts de leur génie et à l'activité de leur zèle, plutôt qu’à ses propres forces, que l'empereur dut la conservation de ses états d'Italie !. Lannoy, en engageant les revenus de Naples, se procura quelque argent, qui fut aussitôt employé à pourvoir aux plus pressans besoins des troupes. Pescaire, qui était chéri et presque adoré des troupes espagnoles, les exhorta à montrer à l'Europe, en s'engageant à servir l'empereur dans cette situation périlleuse sans demander leur solde, qu'elles étaient animés par des sentimens d'honneur , bien supérieurs à ceux d'une troupe mercenaire; et ces braves soldats acceptérent la proposition avec une générosité sans exemple ?. Bourbon, de son côté, mit ses bijoux en gage pour une somme considérable, et partit aussitôt pour l'Allemagne où il avait beaucoup de crédit, afin d'accélérer, par sa présence, la levée d’un corps de troupes pour le service de l'empereur 5.

François commit une faute irréparable en donnant aux généraux de l'empereur le temps de profiter de toutes ces opérations. Au lieu de poursuivre l'ennemi qui se retirait vers Lodi sur l’Adda , poste qui ne pouvait tenir, et que Pescaire était résolu d'abandonner à son approche , il donna la préférence à l'avis de Bonnivet, quoique contraire à celui des autres généraux, et alla mettre le siége devant Pavie, ville située sur le Tésin: c'était à la vérité une place importante, et dont la possession lui aurait ouvert toute la fertile contrée qui borde la rivière ; mais elle était bien fortifiée ; il était dangereux d'entreprendre un siége difficile dans une saison si avancée ; et les généraux de l'empire, qui sentaient l'importance de conserver cette place, y avaient jeté une garnison de six mille vieux soldats sous les ordres d’Antoine de Léve, officier d’un rang distingué, d'une grande expérience, d’un courage aussi patient qu’actif, fertile en ressources, jaloux de se signaler , accoutumé depuis long-temps à obéir comme à commander , et par conséquent capable de tout souffrir et tout tenter pour réussir.

1 Guich., liv. xv, p. 280.

2 Jovius, VitaDavali, tom. V, p.386. Sandov., vol. 1, p. 621. Ulloa, F'ita de! Carl. F,tom. V, p. 94, etc. Vie de l'emp. Ch. , par Ant. de Vera et Zuniga, p. 36.

5 Mém. de du Bellay, p. 83.

François pressait le siége avec une vigueur égale à la témérité qui l'avait porté à l'entreprendre. P£udant trois mois, toute la science que pouvaient avoir les ingénieurs de ce siècle, tout ce que peut faire la valeur des soldats, fut mis en usage pour réduire la place. Lannoy et Pescaire, hors d’état de traverser ses opérations, étaient obligés de rester dans une si honteuse inaction, qu'on répandit à Rome une pasquinade, dans laquelle on offrait une récompense à quiconque pourrait découvrir l’armée des impériaux, qui s'était perdueau mois d'octobre dans les montagnes qui séparent la France de la Lombardie, sans qu'on en eût depuis aucune nouvelle !.

Léve, qui connaissait tout l'embarras où se trouvaient ses compatriotes, et l'impuissance où ils étaient de tenir tête en rase carnpagne à une armée aussi puissante que celle des assiégeans, sentit que sa sûreté dépendait uniquement de sa vigilance et de sa valeur, Il donna de l’une et de l'autre des preuves extraordinaires et proportionnées à l'importance de la place dont la défense lui était confiée. Il retardait les approches des Français par des sorties fréquentes et vigoureuses. Derrière les brèches que faisait leur artillerie, il élevait de nouveaux ouvrages dont la force paraissait égale à celle des premières fortifications. Il repoussait les assiégeans dans tous leurs assauts; et l'exemple qu'il donnait encouragea non-seulement la garnison , mais les habitans même à soutenir, sans murmurer, les fatigues les plus excessives, et à affronter les plus grands périls. La rigueur de la saison vint seconder ses efforts, pour retarder les progrès des assiégeans. François essaya de se rendre maitre de la ville en détournant le cours du Tésin, qui la défendait d’un côté; mais une inondation subite de la rivière détruisit en un jour l'ouvrage de plusieurs semaines , et entraina toutes les levées que son armée avait faites après des travaux immenses et des dépenses énormes ?.

Malgré la lenteur des progrès du siége, et la gloire dont se couvrait Léve par sa belle défense, on ne doutait pas que la ville ne fût à la fin obligée de se rendre. Le pape, qui regardait déjà l’armée française comme dominante en

1 Sandov., |, G08.

3 Guich., liv, xv, p. 280. Ulloa, J'ita del Carlo 7’, p. 95.

ltalie, se hâta de rompre les engagemens qu'il avait contractés avec l'empereur , dont les projets excitaient sa jalousie, et de se lier d'amitié avec François. Comme la timide circonspection de son caractère le rendait incapable de suivre le plan hardi qu'avait formé Léon X, de délivrer l'Italie du joug des deux princes rivaux, il revint au projet plus simple et plus facile d'employer la puissance de l'un à balancer et à renverser celle de l'autre. Dans ces dispositions, il ne dissimula point la joie qu'il avait de voir le roi de France recouvrer Milan, dans l'espérance que la crainte d’un si puissant voisin mettrait un frein à l'ambition de l'empereur , qu'aucune puissance d'Italie n'était alors en état de contenir. Il s'oc- Cupa avec beaucoup d'ardeur à procurer une paix qui assurât à François la possession de ses nouvelles conquêtes; mais Charles, toujours inébranlable dans la poursuite de ses projets, rejeta avec dédain sa proposition, et se plaignit amèrement du pape, qui l'avait lui-même engagé à envahir le Milanais, lorsqu'il n'était encore que le cardinal de Médicis. Sur son refus , Clément conclut aussitôt avec le roi de France un traité de neutralité, où la république de Florence fut comprise !.

Par ce traité François enleva à l’empereur deux de ses plus puissans alliés, en même temps qu'il s'assurait un passage pour ses troupes par leurs états : ces avantages lui inspirèrent l’idée d'attaquer le royaume de Naples, et lui firent espérer qu'il s'emparerait aisément d’un pays abandonné et entièrement sans défense, ou qu'au moins cette invasion imprévue obligerait le viceroi à rappeler du Milanais une partie de l’armée impériale. Dans cette vue, il y envoya six mille hommes sous le commandement de Jean Stuard, duc d’Albanie ; mais Pescaire, prévoyant bien que le succès de cette diversicn dépendrait entièrement du succès des armées qui étaient dans le Milanais, engagea Lannoy à ne faire aucune attention à ces mouvemens, et à tourner ? tous ses efforts contre le roi de France , qui, en détachant de son armée un corps considérable, s'était affaibli mal à propos, et justifiait encore le reproche qu'on lui a toujours fait de s'engager témérairement dans des projets chimériques et extra- Vagans.

* Guich., liv. xv, p. 285 ? /d., ibid.

Cependant la garnison de Pavie était réduite aux dernières extrémités : les munitions et les vivres commençaient à lui manquer; les Allemands, qui en composaient la plus grande partie, n'ayant reçu aucune paye depuis sept mois entiers !, menacérent de livrer la ville aux ennemis; et Léve, avec toute son adresse et son autorité, eut bien de la peine à les empêcher de se révolter. Les généraux de l'empire, qui connaissaient tout l'embarras de sa situation, sentirent la nécessité de marcher sans délai à son secours : c'est ce qu'ils pouvaient faire alors. Douze mille Allemands, que le zèle et l’activité de Bourbon avaient fait marcher avec une célérité extraordinaire, étaient entrés en Lombardie sous ses ordres, et en se joignant à l’armée impériale l'avaient rendue presque égale en nombre À l'armée française, considérablement diminuée par l'absence du corps du duc d’Albanie, et affaiblie encore par les fatigues d'un long siége et par la rigueur de la saison. Mais plus le nombre des impériaux augmentait, plus ils sentaient la disette d'argent : loin d’avoir assez de fonds pour fournir à une armée si nombreuse , ils avaient à peine de quoi payer les frais du transport de l'artillerie, des munitions et des vivres. L'habileté des généraux suppléa à tout. Par leur propre exemple, et par les magnifiques promesses qu'ils firent au nom de l'empereur , ils vinrent à bout de déterminer les troupes des différentes nations qui composaient leur armée à se mettre en marche sans recevoir de solde, ils s’'engagèrent à les mener droit à l'ennemi, et les flattèrent de l'espoir d'une victoire certaine qui leur offrait, dans les riches dépouilles de l’armée française, une ample récompense de tous leurs services. Les soldats sentirent qu'en quittant l'armée ils perdaient les arrérages considérables qui leur étaient dus ; et empressés de s'emparer des trésors qu'on leur promettait, ils demandèrent la bataille avec toute l'impatience d'aventuriers qui ne combattent que pour le butin 2.

Les généraux de l'empereur ne s’exposèrent pas à laisser refroidir l’ardeur de leurs troupes, et marchèrent aussitôt vers le camp des Français. À la première nouvelle de leur approche.

1 Gold., Polil. imperial., p. 875.

2 Ervei Peuteani, #ist. cisalpina, ap. Graviü Thes.

antiquit. tal, vol WA, p, 1170, 1179.

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François assembla un conseil de guerre pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Ses officiers les plus expérimentés étaient d'avis qu'il se retirât, et qu'il évitât une bataille contre un ennemi qui ne la cherchait que par désespoir, Ils observaient que les généraux de l’armée impériale seraient dans quelques semaines obligés de licencier des troupes qu'ils ne pouvaient payer, et qu'ils ne contenaient que par l'espérance prochaine du pillage; ou bien que les soldats, irrités de ne pas voir l'effet des promesses auxquelles ils s'étaient fiés, exciteraient quelque soulèvement qui ne laisserait à leurs chefs que le loisir de songer à leur propre sûreté. Enfin ils conseillaient à leur souverain de se retrancher dans quelque poste bien fortifié, et d'y attendre tranquillement l'arrivée des troupes fraîches qui devaient venir de France et de Suisse, parce qu'alors il pourrait, sans danger et sans effusion de sang , s'emparer de tout le Milanais avant la fin du printemps ; mais Bonnivet se trouva d’un avis contraire : ce fut sa destinée de donner pendant toute la campagne des conseils funestes à la France. Il représenta la honte dont se couvrirait le roi s'il abandonnait un siége qu’il avait continué si long-temps, ou s’il fuyait devant un ennemi dont les troupes étaient moins nombreuses que les siennes; il insista sur la nécessité d'accepter la bataille, plutôt que d’abandonner une entreprise dont le succès déciderait de la renommée et de la gloire de son maitre. Malheureusement, François poussait les idées de l'honneur à un excès de délicatesse un peu romanesque. Comme il avait souvent répété qu'il prendrait Pavie ou qu’il périrait au pied de ses murs, il se crut engagé à soutenir cette résolution; et plutôt que de manquer à ce vain int d'honneur, il sacrifia tous les avantages que lui assurait une retraite prudente, et prit le parti d'attendre les impériaux sous les murs de Pavie !.

Les généraux ennemis trouvèrent les Francais si bien fortifiés dans leur camp, que, malgré toutes les raisons qu'ils avaient pour attaquer sans délai, ils balancèrent long-temps : mais l'extrémité où les assiégés étaient réduits, et les murmures de leurs soldats, les obligèrent à courir le hasard d'une bataille, Jamais deux

* Guich., liv. xv, p. 291.

armées n'engagèrent une action avec plus de fureur; jamais on ne sentit plus vivement des deux côtés les conséquences de la victoire ou de la défaite; jamais les combattans ne furent plus animés par l'émulation, par l’antipathie nationale, par le ressentiment mutuel, et par toutes les passions qui peuvent porter la bravoure jusqu'à son plus haut degré. D'un côté un jeune monarque plein de valeur, secondé d’une noblesse généreuse, et suivi de sujets dont l'impéluosité naturelle s'accroissait encore par l'indignation que leur inspirait la résistance, combattaient pour la victoire et pour l'honneur. De l’autre, des troupes mieux disciplinées, conduites par des généraux plus habiles, combattaient par nécessité, avec un courage exalté par le désespoir. Les impériaux ne purent cependant résister au premier effort de la valeur française, et leurs plus fermes bataillons commencèrent à plier ; mais la fortune changea bientôt de face. Les Suisses qui servaient dans l’armée de France, oubliant la réputation que leur nation s'était acquise par sa fidélité et par sa bravoure, abandonnèrent lächement leur poste. De Léve fit une sortie avec sa garnison, et, dans le fort du combat , attaqua l’arrière-garde des Français avec tant de furie, qu'il la mit en désordre; Pescaire tombant en même temps sur la cavalerie française avec sa cavalerie allemande, qu’il avait habilement entremélée d’un grand nombre de fantassins espagnols, armés de pesans mousquets dont on se servait alors, rompit ce corps formidable par une nouvelle méthode d'attaque à laquelle les Français ne s’attendaient point. La déroute devint générale; il n'y avait presque plus de résistance qu’à l'endroit où était le roi. et il ne combattait plus pour l'honneur ou pour la victoire, mais pour sa propre sûreté. Affaibli par plusieurs blessures qu'il avait déjà reçues, et jeté à bas de son cheval qui avait été tué sous lui, il se défendait encore à pied avec un courage héroïque. Plusieurs de ses plus braves officiers s'étaient rassemblés autour de lui, et faisant des efforts incroyables pour sauver la vie de leur roi aux dépens de la leur, ils tombaient successivement à ses pieds. De ce nombre fut Bonnivet, l'auteur de cette grande calamité , et le seul dont la mort ne fut point regrettée. Le roi. épuisé de fatigue, ne pouvant plus se défendre, se trouva presque seul, exposé à toute

la fureur de quelques soldats espagnols, qu'irritait la résistance obstinée de ce guerrier, dont le rang leur était inconnu. Dans ce moment arriva Poméprant, gentilhomme français, qui était entré avec Bourbon au service de l'empereur, et qui se plaçant à côté du monarque contre lequel il s'était révolté, le protégea contre la violence des soldats, en le conjurant ex même temps de se rendre au duc de Bourbon qui n'était pas éloigné. Malgré le danger pressant qui environnait Francois de toutes parts, il rejeta avec indignation l'idée d’une action qui aurait été un objet de triomphe pour un sujet rebelle; mais ayant aperçu Lannoy qui, par hasard, se trouva près de lui, il l'appela et lui rendit son épée. Lannoy, se prosternant pour baiser la main du roi, reçut son épée avec un profond respect, et tirant la sienne, il la lui présenta en lui disant qu'il ne convenait pas à un si grand monarque de rester désarmé en présence d'un sujet de l'empereur !.

Dix mille hommes perdirent la vie dans cette bataille, l'une des plus fatales que la France eût jamais essuyées. Il y périt la plus grande partie de la noblesse française, qui avait préféré la mort à une fuite honteuse, Il y eut aussi un grand nombre de prisonniers ; et le plus illustre d'entre eux, après François, était Henri d’Albret, cet infortuné roi de Navarre. Un petit corps de l'arrière-garde s'échappa sous la conduite du duc d'Alençon. A la nouvelle de cette défaite, la faible garnison de Milan se retira par une autre route, avant mème d'être poursuivie, et quinze jours après la bataille il ne restait pas un seul Français en Italie.

Lannoy traitait François avec toutes les marques d'honneur dues à son rang et à son caractère; mais il le gardait en même temps avec l'attention la plus exacte. Non-seulement il prenait toutes les mesures nécessaires pour lui ôter tout moyen de s'échapper, il craignait encore que ses propres soldats ne se saisissent de la personne du roi et ne le gardassent comme un gage de ce qui leur était dû. Pour prévenir ces deux dangers, dès le lendemain de la bataille, il conduisit François au château de Pizzighitone,

* Guich., liv. xv, p. 292. Œuv. de Brant., vol. VE, p. 355. Mém. de du Bellay, p. 90. Sandov., Hist., 1, p. 638, etc. P. Mart., Ep., 805, 810. Ruscelli, Zett. de principi M, p. 70. Olloa, Fita del Cart. F.

près de Crémone, et le mit sous la garde de don Ferdinand Alarçon, général de l'infanterie espagnole, qui au plus grand courage et aux sentimens d'honneur les plus délicats, joignait cette vigilance sévère et scrupuleuse qu'exigeait un si précieux dépôt.

Cependant François, qui jugeait de l'âme de Charles par la sienne, désirait impatiemment quii füt informé de sa situation, ne doutant pas que, par générosité ou par une noble compassion, l'empereur ne lui rendit bientôt la liberté, Les généraux de l'empereur n'étaient pas moins impatiens d'envoyer à leur maître des nouvelles de la grande victoire qu'ils venaient de remporter, et de recevoir ses ordres sur la conduite qu'ils devaient tenir. Comme, dans cette saison, la voie la plus prompte et la plus sûre pour porter des nouvelles en Espagne était par terre, François donna au commandeur Pennalosa, qui était chargé des dépèches de Lannoy, un passeport pour traverser la France.

Charles reçut la nouvelle inattendue du succés signalé qui venait de couronner ses armes avec une modération qui lui eût fait plus d'honneur que la plus grande victoire, si elle eût été sincère. Sans proférer un seul mot qui décelât ni un sentiment d'orgueil ni une joie immodérée, il alla sur-le-champ à sa chapelle, et, après avoir employé une heure entière à rendre au ciel ses actions de grâces, il revint à sa chambre d'audience qu'il trouva remplie de grands d'Espagne et d'ambassadeurs étrangers, assemblés pour le complimenter. Il reçut leurs complimens d'un air modeste; il plaigait l'infortune du roi prisonnier, et le cita comme un exemple frappant des revers auxquels sont exposés les plus puissans monarques; il défendit toutes réjouissances publiques comme indécentes dans une guerre entre chrétiens, et dit qu'il fallait les réserver pour la première victoire qu'il aurait le bonheur de remporter sur les infidèles; il parut enfin ne s'applaudir de l'avantage qu'il avait obtenu que parce qu'il se trouverait par-là en état de rendre la paix à la chrétienté !.

Cependant Charles formait déjà au fond de son cœur des projets qui s’accordaient mal avec les dehors de cette modération affectée. L'ambition, plutôt que la générosité, était sa passion

1 Sandov., Zist , vol.1,651. Ulloa, J'ila del Carl. F’, p. 110.

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dominante, et la victoire de Pavie présentait à son imagination une perspective de succès trop brillante et trop vaste pour qu'il pût résister à son attrait, Mais comme il sentait toute la difculté d'exécuter les vastes desseins qu'il méditait, il cru nécessaire d'affecter la plus grande modération pendant le temps qu'il emploierait à faire ses préparatifs, espérant couvrir sous ce voile trompeur ses véritables intentions , et les dérober à la vue des autres princes de l'Europe,

Cependant la France était plongée dans la plus grande consternation. Le roi avait envoyé lui-même la nouvelle de sa défaite dans une lettre que Pennalosa rendit à sa mère, et qui ne contenait que ces mots : « Madame, tout «est perdu, fors l'honneur.» Ceux qui avaient échappé firent à leur retour un détail si touchant de toutes les circonstances de cette fatale journée, que tous les ordres de l'état en furent également affectés. La France, privée de son roi, sans argent dans ses coffres, sans armée, sans officiers en état de commander, assiégée de tous côtés par un ennemi actif et victorieux, se crut à la veille de sa ruine entière; mais, pour cette fois, les grandes qualités de la régente sauvèrent ce royaume, dont elle avait tant de fois exposé le salut par la violence de ses passions. Au lieu de se livrer à la douleur, naturelle à une mère si célèbre par sa tendresse pour son fils, elle montra toute la prévoyance et déploya toute l’activité d'un grand politique. Elle recueillit les débris de l’armée d'Italie, paya la rançon des prisonniers et les arrérages de leur solde, et les mit en état de rentrer en campagne. Elle leva de nouvelles troupes, pourvut à la sûreté des frontières , et sut se procurer des sommes suffisantes pour ces dépenses extraordinaires. Elle s'appliqua surtout à calmer le ressentiment et à gagner l'amitié du roi d'Angleterre, et ce fut de ce côté que le premier rayon d'espérance vint ranimer le courage des Français.

Henri, formant successivement des alliances avec Charles ou avec François, avait rarement suivi un plan de politique régulier et concerté : il se laissait ordinairement entraîner du côté où le poussait l'impulsion des passions du moment ; cependant il arriva des événemens qui réveillèrent son attention sur cet équilibre de pouvoir qu'il était nécessaire de maintenir entre les deux puissances belligérantes ; et il avait toujours cu

la prétention de regarder comme son ohjet particulier le soin de maintenir cet équilibre. Son union avec l'empereur lui avait fait espérer de trouver bientôt une occasion favorable de rentrer dans quelques portions des terres de France qui avaient appartenu à ses prédécesseurs, et l'appât de cette conquête l'avait aisément déterminé à aider Charles à prendre la supériorité sur Francois. Cependant il n'avait jamais prévu un événement aussi décisif et aussi fatal à la France que la victoire de Pavie, qui lui parut non-seulement avoir désarmé, mais avoir même entièrement anéanti la puissance d'un des deux rivaux. L'idée de la révolution complète et subite que cet événement allait occasioner dans le système politique, lui donna de vives inquiétudes. 11 vit l'Europe en danger de devenir la proie d'un prince ambitieux, dont rien n'étoit plus capable de balancer la puissance. En qualité d'allié, il pouvait bien espérer d'être admis à partager une partie des dépouilles du roi captif ; mais il étais uisé de sentir que, dans la manière de faire ce partage, comme dans l'assurance de conserver son lot, il dépendrait absolument de la volonté d'un allié, dont les forces se trouveraient alors ‘ici: supérieures aux siennes. Il prévit que ‘il laissait Charles ajouter encore une portion considérable du royaume de France aux vastes états dont il était déjà maître, ce serait un voisin beaucoup plus redoutable pour l'Angleterre que les anciens rois de France ne l'avaient été; et qu'en mème temps la balance du continent, dont l'équilibre faisait la sûreté et le crédit de l'Angleterre, serait tout-à-fait renversée. L'intérèt qu'il prenait à la situation de l’infortuné Francois vint fortifier encore toutes ces considérations politiques ; la bravoure avec laquelle ce roi s'était comporté à le b-i:'ie de Pavie inspirait à Henri des sentimens d'xdmiration qui ne pouvaient manquer d'augmenter sa pitié; et Henri, naturellement susceptible de sentimens généreux, était jaloux de la gloire de se montrer aux yeux de l’Europe comme le libérateur d’un ennemi vaincu. Les passions du ministre anglais secondèrent les inclinations du monarque. Wolsey, qui avait vu ses prétentions à la tiare frustrées dans deux élections consécutives, et qui en rejetait particulièrement la faute sur l’'empereur, saisit avec empressement une occasion de

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s'en venger. Louise, de son côté, recherchait l'amitié du roi d'Angleterre avec une soumission qui flattait également ce prince et son ministre: Henri lui donna en secret sa parole qu’il ne prèterait point son secours pour opprimer la France dans l’état malheureux où elle était réduite ; mais il exigea en même temps de la régente qu’elle ne consentirait jamais à démembrer son royaume , même pour procurer la liberté à son fils ?.

Cependant, comme les liaisons de Henri avec Charles l'obligeaiént à se conduire de manitre à sauver les apparences, il fit faire dans ses états des réjouissances publiques pour le succès des armes de l’empereur ; et comme s'il eût été impatient de saisir l’occasion présente de compléter la destruction de la monarchie française, il envoya des ambassadeurs à Madrid pour complimenter Charles sur sa victoire, et lui rappeler qu'en qualité de son allié, et comme intéressé dans cette cause commune, il avait droit d’en partager les fruits ; il demandait en conséquence qu'en vertu des conventions de leur traité, Charles envahit la Guienne avec une forte armée et le mit en possession de cette province. En même temps il offrait d'envoyer la princesse Marie en Espagne ou dans les Pays-Bas , pour être élevée sous la direction de l’empereur , jusqu'à la conclusion du mariage qui avait été arrêté; et en retour de cette marque de confiance, il demandait qu'on lui remit François, en vertu du traité de Bruges, par lequel chacune des parties contractantes s'était engagée à remettre tout usurpateur dans le: mains de celui dont il aurait blessé les droits. Henri ne pouvait pas sérieusement espérer que l’empereur écouterait «es propositions si extravagantes, qu'il n'était ni de sun intérêt, ni même en son pouvoir d’accorder ; il paraît mème que Henri ne les fit que pour avoir un prétexte honnète de prendre avec la France les engagemens que pourraient exiger les circonstances ?.

C'était surtout dans les différens €t:ts d'Italie que la victoire de Pavie avait répandu les alarmes et la terreur. Cet équilibre de pouvoir dont ils faisaient la base de leur sûreté, et qui avait été constamment l'objet de toutes leurs négo-

1 Mém. de du Bellay, p. 9. Guich., liv. xvs, p. 318. Herbert.

Herbert, p. 64.

11525] ciations et de leur politique raffinée , se trouvait

! anéanti en un moment. Ils se voyaient exposés

par leur situation à ressentir les premiers les effets de la puissance sans bornes que Charles venait d'acquérir. Ils avaient remarqué dans le jeune monarque plusieurs signes d'une ambition démesurée; et ils sentaient assez, qu’en qualité d'empereur ou de roi de Naples, il pouvait former, sur différentes partie de l'Italie, des prétentions dangereuses qu’il réaliserait avec facilité. Ils délibérèrent avec la plus grande inquiétude sur les moyens de lui opposer une force qui pôt arrèter ses progrès ! ; mais leurs résolutions, mal concertées et plus mal exécutées encore, n’eurent aucun effet. Clément , au lieu de suivre les mesures qu’il avait prises avec les Vénitiens pour assurer la liberté de l'Italie, se laissa si fort intimider par les menaces de Lannoy, ou séduire par ses promesses, qu’il fit un traité particulier, où il s’obligea d'avancer une somme considérable pour certains avantages qu’il devait recevoir en échange. L'argent fut payé sur-le-champ; mais l'empereur refusa ensuite de ratifier le traité, et le pape resta exposé à la honte d'avoir abandonné la cause commune pour son intérêt personnel. et au ridicule d'avoir fait une bassesse à ses dépens 2.

Quelque honteux que fût l’artifice dont on s'était servi pour tirer cette somme des mains du pape, elle se trouva fort à propos dans celles du vice-roi pour le tirer d’un danger très pressant. Aussitôt après la défaite de l'armée française, les mêmes Allemands qui avaient défendu Pavie avec tant de courage et de constance crurent que la gloire qu'ils avaient acquise et les services qu'ils venaient de rendre leur donnaient le droit d’être insolens ; las d'attendre inutilement le fruit des promesses dont o les avait amusés si long-temps, ils se rendirent maîtres de la ville, résolus d'entrer en possession, comme d'un gage pour le paiement des sommes qui leur étaient dues; et le reste de l’armée montra beaucoup plus de dispositions à soutenir les mutins qu'à les réprimer. Lannoy apaisa ces séditieux Allemands en leur distribuant l'argent du pape; mais quoiqu'il les ent

* Guich,, liv. xvi, p. 300. Ruscelli, Left. de princ., 11, 74, 76, etc. Aist. de de Thou, liv. a, ch. xt.

2 Guich., liv. xvi, p. 316. Mauroceni, /ist. venet. ap Æstorichi delle cose renez., V, 131, 136.

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satisfaits pour un instant, il avait peu d'espérance d’être en état de les payer régulièrement à l'avenir; et craignant que, dans leur mécontentement, ils ne se saisissent de la personne du roi prisonnier, il prit le parti de licencier sur-le-champ toutes les troupes, tant allemandes qu'italiennes, qui étaient au service de l’empereur !. Ainsi, par un contraste qui doit paraître fort étrange, mais qui dérivait naturellement de la constitution de la plupart des gouvernemens européens dans le seizième siècle, tandis que Charles était soupçonné par tous ses voisins de prétendre à la monarchie universelle, et qu’en effet il formait les projets les plus vastes, ses revenus étaient en même temps si bornés, qu'il ne pouvait pas entretenir une armée victorieuse qui ne montait pas à plus de vingt-quatre mille hommes.

Cependant Charles, renonçant bientôt à l'air de modération et de désintéressement qu'il avait affecté d'abord , s'occupait sans relâche des moyens de tirer les plus grands avantages possibles du malheur de son adversaire. Quelquesuns de ses conseillers l'exhortaient à traiter François avec la générosité qui convient à un monarque vainqueur, et voulaient qu’°u lieu d’abuser de son infortune pour lui imposer des conditions rigoureuses, Charles lui rendit la liberté de manière à se l’attacher pour toujours par les liens de la reconnaissance et de l'amitié, liens bien plus forts et bien plus durables que ceux qu’il pourrait former par des sermens extorqués et des stipulations involontaires. Peutêtre que tant de générosité s'accorde mal avec la politique ; c'était d’ailleurs un sentiment trop délicat pour le prince à qui on voulait l'inspirer. Le parti moins noble et moins grand , mais plus facile et plus commun , de faire tous ses efforts pour tirer parti de la captivité de François , eut la pluralité des voix au conseil, et il convenait bien mieux au caractère de l’empereur. Charles, en adoptant ce plan, ne l’exécuta pas avec adresse, Au lieu de faire un grand effort pour pénétrer dans la France avec toutes les forces de l'Espagne et des Pays-Bas ; au lieu d’écraser les états d'Italie avant qu'ils eussent le temps de se remettre de la consternation où les avait jetés le succès de ses armes, il eut recours aux finesses

* Guich., liv. xv1, p. 302.

de l'intrigue et de la négociation; mais il s’y détermina en partie par nécessité, en partie par caractère. Le mauvais état de ses finances le mettait presque dans l'impossibilité de faire aucun armement considérable; et comme il n’avait jamais paru à la tête de ses armées, dont il avait toujours donné le commandement à ses généraux, il goûtait peu les conseils qui demandaient l’audace et les talens d’un guerrier, et il avait plus de confiance dans l’art de la négociation qu’il connaissait mieux. D'ailleurs il se laissa trop éblouir par la victoire de Pavie ; il parut croire qu’elle avait anéanti toutes les forces de la France et épuisé toutcs ses ressources, ct que ce royaume allait tomber entre ses mains comme la personne du souverain.

Plein de ces idées, il résolut de mettre au plus haut prix la liberté de François, et chargea le comte de Roeux de visiter de sa part ce roi dans sa prison, et de lui proposer les conditions suivantes, comme les seules auxquelles il pouvait être relâché. Ces conditions étaient de rendre la Bourgogne à l’empereur, dont les ancètres en avaient été injustement dépovillés; de céder la Provence et le Dauphiné pour être érigés en un royaume indépendant qui serait donné au connétable de Bourbon; de satisfaire le roi d’Angleterre sur toutes ses prétentions, et enfin de renoncer à toutes celles des rois de France sur Naples, Milan et tout autre état d'Italie. François, qui s'était flatté que l'empereur le traiterait avec la générosité qu’un grand prince avait droit d'attendre d’un autre, ne put entendre ces propositions sans être transporté d’une si violente indignation, que tirant tout à coup son épée, il s’écria : «Il vaudrait mieux pour un roi de mou- «rir ainsi!» Alarçon, alarmé de cette violence, saisit la main du roi, qui se calma bientôt , mais qui déclara , de la manière la plus solennelle, qu'il resterait plutôt prisonnnier toute sa vie que d'acheter la liberté à un prix si honteux !.

Cette découverte mortifiante des intentions de l'empereur augmenta sensiblement l’impatience et le chagrin que François ressentait de sa captivité : elle lui devint dès lors affreuse, et le désespoir se serait emparé de lui s’il ne se fût pas attaché à la seule idée qui pouvait lui donner quelque consolation. Il se persuada que les con-

Ü Mém. de du Bellay, M. Ferrer, Æist., 1x, 13

ditions proposées par Roeux, ne venaient pas immédiatement de l'empereur même, mais qu’elles avaient été dictées par la politique rigoureuse de son conseil espagnol; il espéra que, dans une entrevue avec Charles, il avancerait plus sa délivrance que par de longues négociations qui passeraient par la médiation subalterne de ses ministres. Déçu par cette idée, qui venait de l'opinion trop favorable qu'il conservait toujours du caractère de l’empereur , il offrit d'aller le trouver à Madrid, et consentit à servir de spectacle à une nation hautaine. Lannoy employa tout son art pour le confirmer dans ces sentimens, et concerta en secret avec lui les moyens d'exécuter sa résolution. François était si impatient de suivre un plan qui lui offrait l’espérance de sa liberté, qu'il fournit les galères nécessaires pour le voyage, Charles étant pour lors hors d'état de mettre aucune flotte en mer. Le vice-roi , sans communiquer ses intentions ni à Bourbon ni à Pescaire, conduisit son prisonnier vers Gènes, sous prétexte de le transporter à Naples par mer; mais dès qu'on eut mis à la voile, il ordonna aux pilotes de cingler droit en Espagne. Les vents poussèrent cette petite flotte assez près des côtes de France; l'infortuné François passa devant son royaume, vers lequel son cœur et ses regards se tournèrent mille fois avec douleur. Cependant on aborda en peu de jours à Barcelone, et bientôt après François fut logé par l'ordre de l'empereur dans l’Alcazar de Madrid , sous la garde du vigilant Alarçon, qui veillait toujours sur lui avec la mème attention !.

Quelques jours après l'arrivée du roi de France à Madrid, où il ne tarda pas à se convaincre du peu de confiance qu'il devait avoir dans la générosité de l'empereur, Henri VIIT conclut avec la régente un traité qui donna à François l’espérance de recouvrer sa liberté par une autre voie. Les demandes exagérées d'Henri avaient été recues à Madrid avec toute l'indifférence qu'elles méritaient, et à laquelle il s'attendait

sans doute lui-même. Charles, enivré de ses prospérités, avait cessé de lui faire sa cour avec ces égards et celte soumission respectueuse qui flattaient tant l'âme hautaine de ce prince. Wolsey, aussi vain que son maître, fut vivement

* Mém.de du Bellay, p. 95. P.Mart., Ep ult.Guich., lv. XVI, p. 323.

offensé de ce que l'empereur avait discontinué les caresses et les protestations d'amitié qu'il avait coutume de lui prodiguer. Ces légers mécontentemens donnèrent un nouveau poids aux considérations que j'ai détaillées plus haut, et déterminèrent Henri à former une alliance défensive avec Louise. Tous les différends'qui restaient à terminer entre eux furent bientôt concliés, et le roi d'Angleterre promit tous ses soins pour tirer de captivité son nouvel allié. Dans le temps mème où la défection d’un allié si puissant donnait à Charles les plus vives inquiétudes, il se tramait en Italie une conspiration secrète, qui le menaçait d’une perte encore plus funeste. Cette conspiration était le fruit du caractère inquiet et intrigant de Moron , chancelier de Milan ; le ressentiment que ce ministre avait conçu contre les Français se trouvait apaisé par leur expulsion de l'Italie , et sa vanité n'était pas moins satisfaite de voir Sforce, dont il avait embrassé les intérèts, rétabli dans le duché de Milan. Cependant les prétextes de la cour impériale pour différer d'accorder à Sforce l’investiture de sa nouvelle souveraineté avaient longtemps alarmé Moron : on les avait répétés si souvent et avec tant d'apparence de mauvaise foi, que ce politique soupconneux crut y voir la preuve évidente de l'intention où l'on était de dépouiller Sforce du riche duché de Milan, quoique la conquête n’en eût été faite qu’en son nom. Cependant Charles, voulant tranquilliser le pape et les Vénitiens, qui se défiaient autant de ses desseins que Moron , accorda enfin cette investiture si long-temps sollicitée ; mais ce fut avec tant de réserves et de conditions onéreuses , que le duc de Milan se trouvait plutôt le sujet de l'empereur que le vassal de l'empire, et qu'il ne lui restait guère d'autre garant de la sûreté de sa possession, que le bon plaisir d’un supérieur ambitieux. S'il arrivait que l’empereur ajoutàt le Milanais à son royaume de Naples, Moron voyait dans cette réunion la ruine de la liberté de l'Italie, et la perte du pouvoir et de l'autorité dont il jouissait lui-même. Plein de ces idées , il commenca à s'occuper des moyens d'affranchir l'Italie de toute domination étrangère , projet qui était, comme je l'ai déjà remarqué, l’idée favorite des politiques italiens de ce siècle, et qui fut toujours le grand objet de leur amhition. Moron pensa qu'il ne manquerait plus

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rien à sa renommée , si à la gloire d'avoir été le | principal instrument de l'expulsion des Français hors du Milanais, il pouvait aujouter celle d’affranchir Naples du joug des Espagnols. Son génie fertile lui présenta bientôt un plan d'exécution , hardi à la vérité et difficile, mais qui, | par ces raisons mêmes, plut davantage à son caractère audacieux et entreprenant.

Bourbon ct Pescaire avaient été également | offensés de ce que Lanuoy avait conduit le roi | de France en Espagne sans leur participation. Le ! premier, craignant que les deux monarques ne | conclussent en son absence quelque traité où ses intérêts se trouveraient sacrifiés, se rendit en diligence à Madrid pour prévenir ce danger. | Pescaire, qui restait seul chargé du commandement de l’armée, fut obligé de demeurer en Italie; mais dans toutes les occasions il laissa éclater son indignation contre le vice-roi, et il en parla en termes pleins de mépris et de res- | sentiment. Dans une lettre qu'il écrivit à l'empereur, ilaccusait Lannoy de s'être montré lâche | dans le danger et insolent après la victoire de Pavie, à laquelle il n’avait contribué ni par sa valeur ni par sa conduite. Pescaire ne se plaignait pas avec moins d’amertume de l’empereur | mème, qui, selon lui, n'avait pas rendu assez de | justice à son mérite, et ne l'avait pas récompensé d'une manière proportionnée à ses services.

Ce fut sur les mécontentemens de Pescaire que Moron fonda tout le plan de son projet. Il connaissait l'ambition démesurée du marquis, la vaste étendue de ses talens dans la paix ainsi que dans la guerre , et l'intrépidité de son âme, capable d'entreprendre et d'exécuter les projets les plus désespérés. Le voisinage de l'armée es-

pagnole , qui était cantonnée sur les frontières du Milanais, fournit à Moron l'occasion d'avoir avec Pescaire plusieurs entrevues , où il eut soin de faire tomber la conservation sur les événemens qui avaient suivi la bataille de Pavie; et c'était un sujet que le marquis saisissait toujours avidement et traitait avec chaleur. Moron, observant avec plaisir la vivacité et la constance de son ressentiment, rappelait adroitement et | aggravait toutes les circonstances qui pouvaient l'enflammer davantage. 11 lui peignait avec les couleurs les plus fortes le peu d'équité et de reconnaissance qu'avait montré l'empereur en lui préférant Lannoy. et en laissant ce Flamand

présomptueux disposer du roi captif, sans mème consulter un général dont la bravure et la conduite avaient valu à Charles la gloire d'avoir en son pouvoir un tel prisonnier. Lorsque Moron crut avoir suffisamment échauffé, par ses discours artificieux , le ressentiment de Pescaire, il commença à lui laisser entendre que le moment était arrivé de tirer vengeance de tant d’afironts et de s’acquérir une gloire immortelle , en délivrant son pays de l'oppression des étrangers : que les états d'Italie, las de porter le joug ignominieux et intolérable des Barbares, étaient prêts à se réunir pour entrer dans l'indépendance; que tous les yeux étaient fixés sur lui, comme snr le seul chef dont le génie et le bonheur pouvaient assurer le succès de cette noble entreprise; que la facilité de l'exécuter en égalait la gloire, puisqu'il ne tenait qu’à lui de disperser dans les villages du Milanais l'infanterie espagnole, le seul corps de troupes que l'empereur eût en Italie, et que, dans une séulé nuit , tous ces soldats seraient massacrés par le peuple qui, indigné de leurs exactions et de leur insolence , se chargerait avec joie de cettc vengeance; qu'il pourrait alors sans obstacle prendre possession

| du trône de Naples, et que la fortune semblait

lui destiner cette couronne, comme la seule récompense digne du libérateur de l'Italie ; que le pape, comme suzerain du royaume dé Naples , dont les papes précédens avaient disposé en mille occasions, lui en donnerait avec plaisir l'investitwre ; que les Vénitiens , les Floréntins. le duc de Milan, à qui il avait communiqué son projet ; seraient avec la France les garars de ses droits ; que les Napolitains aimeraient beaucoup mieux être gouvernés par un compatriote qu'ils admiraient et qu’ils chérissaient, que par des étrangers dont ils haïssaient la domination , et qui les tenaient depuis si long-temps dans la servitude; que l'empereur enfin, étonné d'un coup si inattendu , se trouverait sans troupes et sans argent et hors d'état de résister à une ligue si puissante !.

Pescaire, frappé de la hardiesse et de l'étendue du projet, écoutait attentivement Moron. mais de l'air d'un homme qui médite profondé.

1 Guich., liv. xvi, p. 325. Jovius, Zita Davali, p. 417. dŒEus. de Brantôme, vol. IV ,p. 171. Ruscelli, Zettere de prince, xt, 91, Hist. de de Thou, vs, e x. P. Heuter . Rer. austr., D. x, Cou, p. 27.

ment et qui est agite de sentimens divers. D'un côté, l’infamie de trahir son souverain, qui lui avait confié le commandement suprème de ses troupes, l’épouvantait, de l’autre, la perspective séduisante d'obtenir un trône l'entrainait. Après quelques momens d'irrésulution, le parti le plus honteux prévalut dans son âme, et, comme il arrive presque toujours quand on délibère entre l’utile et l'honnète, l'ambition triompha de l'honneur. Il voulut cependant donner quelque couleur à sa trahison, en exigeant que l’on consultât auparavant quelques savans casuistes pour savoir, «si un sujet pou- « vait légitimement prendre les armes contre son «souverain immédiat, pour obéir au seigneur «suzerain dont le royaume même relevait. » La décision des théologiens et des jurisconsultes de Rome et de Milan fut telle qu’il l’attendait : les négociations continuèrent, et l'on parut prendre avec ardeur toutes les mesures convenables pour accélérer l'exécution de ce grand dessein.

Cependant Pescaire , ou effrayé de la perfidie atroce qu'il allait commettre, ou peut-être désespérant du succès, commençait à balancer , et à songer aux moyens de rompre lesengagemens qu'il avait pris. Sforce ayant été dans le même temps attaqué d'une maladie qu'on crut mortelle, cette circonstance acheva de déterminer Pescaire à révéler toute la conspiration; il crut qu'il serait plus prudent d'attendre de l'empereur le duché de Milan comme une récompense du secret qu'il lui découvrait, que de chercher à s'en emparer par un enchainement de crimes. Cette résolution cependant l'entraina malgré lui dans la nécessité de faire plusieurs actions qui n'étaient guère moins criminelles et moins infâmes. L'empereur, qui était déjà informé d'’ailleurs de toute la conspiration, parut très satisfait de la fidélité de Pescaire , et lui ordonna de continuer pendant quelque temps ses intrigues avec le pape et Sforce afin de mieux découvrir toutes leurs vues, et de pouvoir !#s convaincre de leur crime avec plus de certitude. Pescaire qui se sentait coupable , et qui ne pouvait se dissimuler combien son long silence devait paraître suspect à Madrid, n'osa pas refuser cette odieuse commission: et, à sa honte éternelle, il fut obligé de jouer le plus vil des rôles , celui de séduire pour trahir. Si lon fait attention à la sagacité des hommes à qui ilavait affaire, on

[1525] trouvera que son rôle n'était pas moins difficile que bas; mais il s'en acquitta avec beaucoup d'adresse, et sut tromper l'œil pénétrant de Moron mème, qui, plein de confiance dans Ja bonne foi de Pescaire, alla le trouver à Navaro pour mettre la dernière main à leurs complots. Pescaire le reçut dans un appartement où Antoine de Léve s'était caché derrière la tapisserie pour entendre leur entretien et servir de témoin. Moon, en sortant de la maison pour retourner chez lui, fut, à son grand étonnement , arrèté par Léve qui le fit prisonnier au nom de l’empereur. Il fut conduit au château de Pavie ; et bescaire, qui venait d'être son complice, eut l'audace de l'interroger comme son juge. En même temps, l'empereur déclara Sforce déchu de tous ses droits au duché de Milan, pour être entré dans une conspiration contre le souverain dont il le tenait; et par son ordre, Pescaire se saisit de toutes les places du Milanais, à la réserve de Crémone et de Milan, que l’infortuné duc voulut essayer de défendre, et qui furent aussitôt bloquées par les troupes impériales !.

Quoique le mauvais succès de cette conspiration , qui tendait à dépouiller l'empereur ‘de ses possessions d'Italie, n’eût servi qu'à étendre ces inèmes possessions, il sentit la nécessité d'en venir à un accommodement avec le roide France, s'il ne voulait attirer sur lui toutes les forces de l'Europe, universellement alarmée des progrès de ses armes et de l'ambition insatiable qu'il ne prenait plus la peine de cacher. Jusque-là, loin de traiter François avec la générosité que ce monarque méritait , à peine avait-il pour lui les égards dus à son rang. Au lieu de montrer les sentimens d'un grand prince, il paraissait se conduire avec la finesse d'un corsaire avide qui espère, en maltraitant ses prisonniers, les forcer à payer plus cher leur rançon. Le roi était confiné dans un vieux château, sous les veux d’une garde rigide, dont l'attention sévère et minutieuse rendait sa captivité encore plus dure. On ne lui permettait d'autre exercice que celui de monter une mule, environné de cavaliers armés. Charles, sous prétexte qu'il ne pouvait se dispenser de se trouver aux états assemblés à Tolède, écait allé établir sa cour en cette ville, ct avait laissé passer plusieurs semaines sans

Guich., liv. xvr, p.329. Capella, liv. v, p. 200

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[1525] voir Francois dans sa prison, malgré les sollicitations pressantes et réitérées de ce malheureux prince. Tant d’indignités firent une impression profonde sur l'âme d’un monarque fier et sensible ; il perdit entièrement le goût de ses amusemens ordinaires ; la gaîté naturelle de son caractère l’abandonna, et après quelque temps de langueur, il fut attaqué d’une fièvre dangereuse, Dans la violence de ses accès , il ne faisait que se plaindre de la rigueur inattendue et outrageante avec laquelle on le traitait, et il répétait souvent que l’empereur aurait bientôt la satisfaction de l'avoir laissé mourir dans sa prison , sans avoir daigné le voir une seule fois. A la fin, les médecins désespérèrent de sa vie, et avertirent l'empereur qu'il ne restait d'autre moyen de le sauver que de lui accorder la demande dont son imagination s'était si vivement frappée. Charles , jaloux de conserver une vie à laquelle étaient attachés tous les avantages qu’il espérait encore retirer de la victoire de Pavie, consulta sur-le-champ ses ministres sur ce qu’il devait faire. En vain lechancelier Gartinara, celui d'entre eux qui avait le plus de lumières et d'expérience. lui représenta l’indécence qu’il y aurait à visiter François s'il n’était pas dispcté à lui rendre sur-le-champ la liberté à des conditions raisonnables; en vain il lui fit sentir la honte dont il se couvrirait si l’avarice ou l'ambition seule le déterminait à donner à ce roi captif une marque d'attention et d'intérêt, que la générositéet l'humanité avaient depuis si longtemps sollicitée sans succès. L'empereur, moins délicat que son ministre, et moins jaloux de cette sorte de gloire, partit pour aller à Madrid voir son prisonnier. L’entrevue fut courte ; François était trop faible pour soutenir un long entretien. L'empereur lui parla en termes pleins d'affection et d'estime ; il lui promit qu'il aurait bientôr sa liberté, et qu’il serait traité en attendant avec tous les égards dus à un roi. Cette démarche de Charles lui aurait fait le plus grand honueur si les motifs en eussent été plus purs. François, dans l'état de faiblesse où il était, crut aisément ses promesses ; ranimé par un rayon d'espérance, il commença dès ce moment à serétablir, et recouvra bientôt ses forces et Sa santé!.

Ce prince eut bientôt la mortification de voir

1 Guich., iv. xv, p. 339. Sandov., /ist., vol. 1, G65.

qu'il avait encore une fois donné trop légèrement sa confiance à l’empereur. Charles , immédiatement après sa visite, était retourné à Tolède; toutes les négociations étaient conduites par ses ministres , et François était gardé aussi étroitement que jamais. Une nouvelle indignité, mais des plus cruelles, mit le comble à toutes celles qu'il avait déjà essuyées. Bourbon ‘ enait alors d'arriver en Espagne. Charles, qui avait si long-temps refusé une visite au roi de France, rendit au sujet rebelle les honneurs les plus distingués. Il alia au-devant de lui hors des portes de Tolède, l’embrassa affectueusement , et, le plaçant à sa gauche, le conduisit en pompe à son appartement. Ces égards affectés pour Bourbon étaient autant d'afironts pour l’iufortuné monarque, qui en fut en effet vivement touché.

Une chose cependant servit un peu à le consoler ; il observa que les sentimens des Espagnols étaient bien différens de ceux de leur souverain. Cette nation généreuse détestait le crime de Bourbon ; et, malgré ses talens supérieurs et ses grands services, les nobles évitaient tout commerce avec lui. Charles ayant prié le marquis de Villena de loger Bourbon dans son palais, pendant que la cour séjournerait à Tolède, le marquis lui répondit poliment qu'il ne pouvait r'oint refuser à son roi ce qu'il désirait, mais il ajouta avec toute la fierté d’un Castillan, que ce prince ne devait pas être surpris s’il brülait son palais jusqu'aux fondemens dès que le connétable en serait sorti, parce qu'une maison qui avait été souillée par la présence d’un traître n'était plus digne d’être habitée par un homme d'honneur !.

L'empereur n’en parut pas moins jaloux de récompenser d’une manière éclatante les services de Bourbon; mais il était fort embarrassé sur le choix de la récompense. Bourbon demandait avant tout l’accomplissement de la promesse que Charles lui avait faite de lui donner en mariage sa sœur Éléonore , reine douairière de Portugal, et lui rappelait que l'honneur de cette alliance était le principal motif qui l'avait porté à se révolter contre son légitime souverain.

François, Ge son côté, pour prévenir cette dangereuse union, avait offert, avant son départ d'Italie, d'épouser cette princesse, qui témoignait bien plus de goût pour l'alliance d’un roi

Guich., liv. xvr, p, 335.

puissant que pour celle d'un sujet exilé. Ges considérations diverses jetaient dans l’äne de l'empereur beaucoup d'incertitudes difficiles à concilier. La mort prématurée de Pescaire, qui, à l'âge de trente-six ans, laissait la réputation d'avoir été un des plus grands généraux et un des plus habiles politiques de son siècle, arriva fort à propos pour Lirer l'emper: ur d’emiarras, Cette mort faisait vaquer le commandement de l'armée d'Italie, et Charles, toujours fertile en ressources , persuada à Bourbon, qui n'était pas en état de résister à ses volontés, d'accepter le titre de général en chef de cette armée, avec la souveraineté du duché de Milan, confisqué sur Sforce, à condition qu'il re songerait plus à épouser la reine de Portuÿ:l!.

Le principal obstacle qui retardait la délivrance de François était la restitution de la Bourgogne. Chartes ne vealait point céder sur cet article, et déclarait qu'il ne relâcherait François qu'après que celte condition préiminaire serait arrêtée. Francois répétait toujuurs qui neconsentirait jamais à démembrersonroscume; et que, quand même il oublierait les dev:ivs d'un monarque au point d'y consentir, its lois fondumentales de son: royaume s'epposcraient à ce démembrement ; ilconsentait volontiers à faire à l'empereur une cession absolue de tous ses droits et de toutes ses prétentions sur l'Italie et sur les Pa: Bas; il promettait encore de rendre à Bourbun toutes les terres qu'on lui avait confisquées , il renouvelait l'offre d'épouser la princesse Éléonore , enfin il s'engageait à payer une rançon considéraile. Mais toute confiance et toute estime mutuelle furent dès lors détruites sans retour entre les deux monarques. D'un côté, on voyait les efforts d'une ambition avide, déterminée à profiter de toutes les circonstances favorables ; de l'autre, le soupçon et le ressentiment tenaient perpétuellement François sur ses gardes ; de sorte que la conclusion de ces lougues négociations parut plus éloignée que jamais. La duchesse d'Alençon, sœur du roi de France, à qui Charles avait permis de voir son frère dans sa prison, employa tout ce qu'elle

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avait d'adresse pour obtenir sa liberté à des :

conditions plus raisonnables

: Henri, de son |

côté, joignit ses bons offices, mais tous deux :

1 Sandov., Aist., vol. 1,p. &76. OEuv. de Brant, vol. IV, p. 248.

11525] aves si peu de succès que François, au désespoir, prit subitement la résolution de résigner sa couronné avec tous ses droits au dauphin son fils, déterininé à finir ses jours dans sa prison, plutôt que de racheter sa liberté par des concessions indignes d’un roi. I signa un acte revêtu de toutes !£8 formalités nécessaires, et donn: pouvoir à sa sœur de le porter en France peur ètre enregistré dans tous les parlemens de son royaume; il déclara en mème temps ses iute::tions à l'empereur, et le pria de fixer le lieu de sa prison, ei de lui former une maisou conveable à son rang pour {c reste «le ses jours !,

Cette résolution extraordinaire du vi de France fit nne forie in:pression sur l'esprit de Charles : il commença à craindre qu'un excès: de rigueur ne lui fit manquer son but, et qu'au lieu des gran:is avantages qu'il comptait retirer de la rançon d'un si puissant morarque, à ue se trouvât à la fin n'avoir entre ses mains qu où prince sans états et sans revenus. Îl arriva dans le méme temps qu'un des domestiques du roi de Navarre, par des efforts extraordinaires de fidélié, de courage et d'adresse, procura à son maitre l'occasion de s'évader de la prison où il était renfermé depuis la bataille de Pavie. Cette évasion convainquit l'empereur que ta vigilance de ses officiers, quelque attentive aielle fût, pourrait bien aussi être mise en défaut par l'adresse ou le courage de François ou de ses gens. et qu'une heure pouvait lui faire perdre tous les avantages qu'il avait cherché à s'assurer par tant de soins. Ces considérations le déterminérent à se relâcher un peu de ses premières demandes :

d'un autre côté, l'impatience de François et le dégoût de sa prison augmentaient tous les jours : certain avis qu'il reçut d'une ligue puissante qui se formait en Italie contre l'empereur, le rendirent plus disposé à céder davantage, dans la confiance que s'il pouvait une fois obtenir sa liberté, il serait bientôt en état de reprendre tout ce qu'il aurait à ccordé.

Ainsi les vues et les sentimens des deux monarques se rapprochèrent , et le traité qui procura à François sa liberté fut signé à Madrid le 14 janvier 1526. L'article qui regardait la Bourgogne , et qui jusqu'alors avait occasioné la plus grande difficulté , fut arrêté ; François s'en-

? Cet acte est rapvorté dans les Mémoires historiques et politiques de M. l'abbé Raÿnal, tom. W, p. tôt.

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11625] gagea à pendance en toute consentai que cetti surer l'e tous les à l'instant reur, pou duc d'Or device.

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>» deux moité qui proà Madrid le dait la Bouroccasioné la rançois s’en-

es historiques Hp. 151.

sagea à restituer ce duché avec toutes ses dépendances, pour être possédé par l’empereur en toute souveraineté; mais comme Charles consentait à rendre à François sa liberté avant que cette restitution fût consommée, afin d’assurer l'exécution de cet article, ainsi que de tous les autres, il fut stipuié que François, dès l'instant qu'il serait relâché, livrerait à l’empereur, pour otages, son fils aîné le dauphin, le duc d'Orléans, son second fils, ou à la place du devnivr, douze des principaux seigneurs du raysvtre que Charles nommerait à son choix.

Cv {raité contenait encore un grand nombre d'articles extrèmement rigoureux, quoique moins importans que les précédens. Les plus remarquablesétaient que François renoncerait à toutes ses pr-tentions en Italie; qu’il cèderait tous les droits qu’il avait à la souveraineté de la Flandre et de l’Artois; que dans le délai de six semaines après sa délivrance, il rendrait à Bourbon et à ses partisans tous leurs biens, meubles et immeubles , avec dédommagement complet des pertes qu’ils avaient essuyées par la confiscation ; qu'il emploierait tout son crédit sur Henri d’Albret pour le forcer d'abandonner ses prétentions à la couronne de Navarre , et qu'il ne lui donnerait à l'avenir aucune espèce de secours pour la recouvrer ; qu'il y aurait entre l’empereur et François une alliance d’amitié et d'union perpétuelle, avec promesse de se secourir mutuellement dans tous ies cas de nécessité ; que pour fortifier cette union, Francois épouserait la sœur de l'empereur, reine douairière de Portugal ; que François ferait ratifier tous les articles du traité par les états de son royaume, et les ferait enregistrer dans ses parlemens; qu'aussitôt que l'empereur recevrait l'acte de ‘te ratification , il mettrait les otages en libe.… ., mais qu'à leur place, on lui remettrait Charles, due d'Angoulème , troisième fils du roi de Fran , pour être élevé à la cour impériale, afin @e me nifester par-là et de cimenter davantage l'annitié qui devait régner entre les deux monarquen; et que si François n’accomplissait pas, dans les délais marqués, tous les articles de ce traité , il s'engagerait sous sa parole d'honneur et par serment à retourner en Espagne pour y rester prisonnier de l'empereur *.

Recueil des Traités, tom. M, m à, Ulloa, F'ita dell Cari. F', p. 102, ete.

Charles se flattait par ce traité non-seulement d'avoir abaissé son rival, mais encore d’avoir pris toutes les précautions propres à l'empêcher de reprendre jamais assez de puissance pour devenir redoutable. Ce n'était pas ainsi que les meilleurs politiques du siècle en jugeaient ; ils ne pouvaient se persuader que François, une fois libre, se soumit à des conditions qu'il avait rejetées si long-temps , et qu'il n'avait acceptées qu'avec la plus grande répugnance, même au milieu des horreurs de sa captivité. L'ambition et le ressentiment, disaient ils, le porteront bientôt à violer desengagemens tyranniques, imposés par force ; et il trouvera aisément assez de raison et de casuistes pour démontrer que la justice et la nécessité ne peuvent manquer d’être où se trouve un avantage si manifeste. Si l'on eût su alors la démarche secrète que François venait de faire , on eût vu que cette opinion était déjà plus qu'une conjecture, Quelques heures avant de signer le traité, François assembla ce qu'ii avait de conseillers à Madrid , et après avoir exigé d’eux le secret, sous la foi d'un serment solennel, il fit en leur présence une longue énumération des artifices honteux et des traitemens tyranniques que l'empereur avait employés pour le séduire ou pour l’intimider : en conséquence, il fit une protestation dans les formes, entre les mains de notaires, contre le consentement qu'il allait donner autraité, comme étant un acte involontaire qui devait être regardé comme nul et de nul effet !. Ainsi par cet artifice, si contraire à la bonne foi, et que les mauvais traitemens qu'il avait essuyés ne peuvent justifier, François cvut satisfaire à la fois son honneur et sa conscience en signant d’un côté le traité, et en se mévageant de l’autre des prétextes de le violer, Cependant les deux monarques se prodigiant extéricurement toutes les marques de la cobfiance et de l'amitié ; ils paraissaient souvent un avec l’autre en public; ils avaient en particulicv de fréquens et longs entretiens, ils voyageaient dans la même litière, et prenaient ensemble les mêmes asemens. Mais au milieu de ces démonsations de bonne intelligence, l'empereur nouvrissait des soupçons au fond de son cœur : quoique les cérémonies du mariage de François avec la reine de Portugal eussent été faites aussitôt après la conclusion du traité, \hRecucil des Trail, tom. U, p. 107

Charles n'en voulut permettre la consommation qu'après que l'acte de ratification serait arrivé de France. François ne jouissait pas même encore d'une entière liberté; ses gardes ne le quittaient point : tandis qu'on le caressait comme gendre de l'empereur, on le veillait comme son prisonnier ; et lesobservateurs attentifs voyaient bien qu'une union qui, dès son vrigine, était mèlée de tant de symptômes de défiance et de jalousie, ne pouvait guère être sincère et durablet,

Un mois apre, la signature du traité, on apporta de France la ratification de la régente : cette sage princesse préféra en cette occasion le bien public à sa tendresse naturelle, Elle informa son fils, qu'au lieu des douze principaux seigneurs notlinés dans le traité, elle envoyait le duc d'Orléans avec le duphin sun Frère sur là frontière d'Espagne, parce qu'elle jugreait que le royaume ne souffrirait pas de l'absence d’un enfant, au lieu qu'il resterait sans défense s’il était privé de ses plus grands hommes d'état et de ses plus habiles généraux, que Charles avait adroitement compris dans la nomination des otages.

Enfin, Francois prit congé de l’empereur, dont la défiance auggmentait à mesure qu'il voyait approcher le moment de l'exécution du traité, Pour s'assurer de plus en plus de la fidélité de son prisonnier, Charles exigea de nouvelles promesses, que le roi de France ajouta sans peine à toutes celles qu'il avait déjà faites. François quitta Madrid avec des sentimens de joie qu'on imagine aisément ; cette ville lui rappelait trop d'idées affligeantes, pour ne lui être pas odieuse. Il commença ce voyage si longtemps désiré qui le ramenait dans ses états, escorté par un curpsde cavalerie sous le commandement d'Alarcon, dont l'attention et la vigilance augmentaient à mesure qu'on approchait des frontières de France. Lorsque le convoi fut arrivé à la rivière de Bidassoa , qui sépare les deux royaumes, Lautrec parut sur la rive opposée avec une escorte de cavalerie, égale en nombre à celle d'Alarçon. Au milieu de la rivière était amarrée une barque vide : les deux troupes se rangèrent l'une vis-à-vis de l'autre sur les deux rives; au même instant Lannoy s'avança de la

FE Guich., Liv. xvi, p. 353.

rive espagnole avec huit gentilshommes, et Lautrec de la rive française avec huit autres. Le premier avait le roi dans sa barque ; le sscond avait dans la sienne le dauphin et le duc d’Orléans ; ils se réunirent dans la barque qui était vide , et l'échange fut fait en un moment. François, après avoir embrassé rapidement ses deux enfans, sauta dans la barque de Lautrec et aborda au rivage de France. Aussitôt il monte un cheval ture, et part au grand galop, en agitant sa main au-dessus de sa tête et s'écriant plusieurs fois avec des transports de joie : Je suis encore roi. N'arriva bientôt à Saint-Jean de-Luz, et de là, sans s'arrêter , à Bayonne. Cet événement , que la nation francaise désirait avec autant d'impatience que le roi lui-même, se passa le 18 mars, un an et vingt-deux jüurs hprès la bataille de Pavie!.

Dés que l'empereur eut pris congé de Francois et lui eut permis de se mettre en route pour retourner dans ses états, il partit pour aller à Séville célébrer son mariage avec Isabelle, fille du feu roi de Portugal Emmanuel, et sœur de Jean HT, son successeur au trône. Cette princesse joignait à une beauté extraordinaire les plus grandes qualités. Les états de Castille et d'Arragon pressaient vivement et depuis longtemps leur souverain de se marier; le choix qu'il ft be épouse , alliée de si près au sang royal des deux royaumes, fut extrêmement agréable à ses sujets, Les Portugais, fattés de cëtte nou velle alliance avec le premier souverain de là chrétienté, accordèrent à Isabelle une dot extraordinaire qui montait jusqu'à neuf cent mille couronnes ; dans les circonstances où se trouvait l'empereur, cette somme lui fut d'un ;yrand secours. Le mariage fut célébré avec toute la magnificence et la galté qui convenait à un jeune et puissant motiarque. Charles vécut dans la plus parfaite union avec Isabelle, et la trait: en toute occasion avec beaucoup d'égards et de distinctions ?.

Charles avait été trop occupé en Espagne par tous ces mouvemens pour être en état de donner tous ses soins aux affaires d'Allemagne ; cette partie de ces états était cependant troublée

1 Sandov., Aist., 1,794. Guich., liv. xv1, p. 365.

? Ulloa, Vita dell Cart. F, p. 106. Belcarius, Com rer. Galic., p. 86. Spalatinus, ap. Struv. corp., Hist Germain, M, 1081

11526) et déchir de craind institutio sans altét terres ét qui leurs plus onér un état d qu'une se de l'Allen l'esclavag dire au d provinces dans la L terre du l'aisaient saiënt , cc priétaire dans les | était plus taient pa:

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(1526) et déchirée par des factions qui donnaient lieu de craindre les plus funestes conséquences. Les institutions féodales subsistaient encore presque sans altération dans l'empire. La propriété des terres était entre les mains des barons, de qui leurs vassaux les tenaient aux conditions les plus onéreuses ; le reste de la nation était dans un état d'oppression qui ne valait guère mieux qu'une servitude absolue, Dans quelques contrées de l'Allemagne, le bas peuple était assujetti à l'esclavage personnel et domestique, c’est-àdire au A degré de servitude, En d’autres provinces, particulièrement dans la Bohème et dans la Lusace, les paysans étaient attachés à la terre du seigneur auquel ils appartenaient, et faisaient partie du fonds, avec lequel ils passaient , comme tout autre immeuble, d’un propriélaire à un autre. Dans la Souabe même et dans les pays des bords du Rhin, où leur état était plus supportable, les paysañs où colons n'6taient pas seulement obligés de rendre au seigneur tout le revenu de leurs fermes ; lorsqu'ils voulaient changer de demeure ou prendre une autre profession, il fallait qu'ils payassent une certaine somme pour en obtenir la liberté, Les paysans, à qui on accordait des terres, n’en pouvaient jouir que p:ndant leur vie; ces terres ue passaient jamais à leur postérité ; à leur mort, le suiggneur avait droit de choisir et de prendre, dans leurs troupeaux et dans leurs meubles, ce qui lui convenait, at lès héritiers, pour obtenir le renouvellement du bail, étaien obligés de payer de grandes sommes par forme d'amende, L'habitude et l'usage faisaient supporter sans “urmure , à cette malheureuse classe d'hommes, ces énoritiées exactions ; mais quand le progrès de la politesse et du luxe, et les changemens récemment introduits dans la manière de faire la guerre, vinrent augmenter les dépenses du gouvernement, les princes furent obligés de lever sur leurs sujets des impôts, soit fixes soit accidentels ; alors ces charges, par leur nouveauté même, parurent intolérables; et comme en Allemagne les impôts se mettaient principalement sur la bière, le vin et les autres denrées de première nécessité, ils se firent sentir plus vivement au peuple, et le portèrent enfin au dernier degré du désespoir. Les Suisses , excités par le ressentiment que leur inspirèrent de semblables impositions, se procurèrent par leur

courage, au quatorzième siècle , la liberté dont ils jouissent. La mème cause avait soulevé les paysans de plusieurs autres provinces d'Allemagne contre leurs seigneurs, vers la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième ; et quoique ces révoltes r'eussent pas eu pour eux un égal succès, il en coûta beaucoup de sang et de peines pour les apaiser !.

Les mauvais succès de ces paysans les avaient contenus quelque temps sans les abattre; voyant l'oppression s’accroitre tous les jours, ils coururent aux armes avec touts la fureur du désespoir. Ce fut près d'Ulm, dans la Souabe, que parut, en 1526, le premier étendard de la révolte. Les paysans des contrées voisines y accoururent en foule avec toute l'ardeur et toute l’impatience naturelle à des hommes qui, gémissant depuis long-temps sous le joug le plus dur, croient enfin entrevoir le moment favorable qui va les en délivrer. Le même esprit de sédition se répand de province en province , et parcourt presque toute l'Allemagne. Rien n’est épargné : partout où pénètrent ces furieux, ils r'ilent les monastères, ravagent les terres de leurs seigneurs et démolissent leurs châteaux, massacrent sans pitié tous les nobles qui ont le malheur de tomber entre leurs mains ?.

Lorsqu'ils crurent avoir intimidé leurs oppresseurs par ces violences, ils cherchèrent plus tranquillement les moyens d’en assurer l'effet et de s'affranchir pour l'avenir de la tyrannie des mêmes exactions. Dans cette vue ils dressèrent et publièrent un mémoire qui contenait toutes leurs demandes, et déclarèreut qu'ils ne mettraient bas les armes que lorsqu'ils auraient obligé tous les nobles de les satisfaire, de gré ou de force, sur chacun des articles dont voici les principaux : Ils demandaient qu’on leur laissât la liberté de choisir leurs curés; qu'on ne leur fi: plus payer d’autres dimes que celles du blé; qu'ils ne fussent plus regardés comme les esclaves ou serfs de leurs seigneurs ; qu'on leur laissât , comme aux nobles, le droit de chasse et de pêche; que les grandes forêts ne fussent plus des propriétés particulières et exclusives, mais ouvertes et communes à tous; qu’on les décharget des taxes nouvelles dont on les avait acca-

1 Seckend, liv. xt, p. 2, G.

2 Petr. Crinitus, de Bello ruslicano. ap. Freeher. Scrip. Rer. Germ. Argant. 1717, vol. HE, p. 243.

blés; que la justice se rendit avec moins de rigueur et plus d'impartialité; enfin qu'on mit un frein aux usurpations des nobles sur les prairies et sur les communes !,

Plusieurs de ces demandes étaient très raisonnables; et une multitude formidable de paysans armés pour les appuyer semblait devoir en assurer le succès; mais ces masses indisciplinées et dispersées en plusieurs endroits ne pouvaient mettre dans leurs opérations ni règle, ni union, ni suite, ni vigueur. Îls n'avaient pour chefs que des hommes de la lie du peuple, qui ignoraient l'art de la guerre et les moyens qui pouvaient les conduire à leur but : tous leurs exploits ne furent que des actes d'une fureur brutale et sans objet. LS princes et les nobles de la Souabe et du Bas-Rhin assemblèrent leurs vassaux et marchèrent contre ces révoltés qui infestaient les provinces ; ils attaquèrent les uns en plaine, surprirent les autres dans des embuscades, et les taillérent en pièces ou les dispersèrent tous. Les paysans, après avoir inutilement ravagé tout le plat pays, et perdu, en différentes actions, plus de vingt mille des leurs, furent forcés de retourner dans leurs hatations, avec moins d'espérance que jamais d'être soulagés de leurs misères à.

Ces soulèvemens avaient commencé par les provinces d'Allemagne où les opinions de Luther avaient fait le moins de progrès; et comme ils n'avaient pour principe que des objets politiques, ils n’intéressaient en aucune manière les points de religion qui étaient alors contestés. Mais quand une fois cette fureur épidémique eut gagné les contrées où les doctrines de la réformation s'étaient établies, elle tira une nouvelle force des circonstances et de la disposition générale des esprits, et se porta aux plus grands excès. La réformation encourageait, dans tous les pays où elle était reçue, l'esprit d’au-

dace et d'innovation qui !:i avait donné naissance. Des hommes qui avaient osé renverser un système appuyé sur tout ce qui peut commander le respect, ne s'en laissaient plus imposer par aucune autorité, quelque vénérable, quelque sacrée qu'elle pût être. Accoutumés à se regar-

* Sleid., #ist., p. 90.

? Secken., liv. n. p. 10. Petr, Gnodalius, de Rusticanorum tumullu in Germania ap $car. Scrip., Vol NW | p. 131, ete

[1526] der comme les juges légitimes des dogmes les plus importans de la religion, à les examiner librement, et à rejeter sans scrupule tout ce qui leur paraissait erroné, ils durent naturellement tourner ce principe d'audace et de recherche vers les objets de gouvernement, et se croire en droit de rectifier les désordres et les imperfections qu'ils y découvraient : ils avaient déjà en plusieurs endroits réformé les abus de la religion, sans y appeler l'autorité du magistrat; ce premier pas les conduisait à entreprendre avec la même liberté la réforme des abus politiques.

Aussi, dès que la révolte eut éclaté dans la Thuringe, province promise à l'électeur de Saxe, et dont les habitans avaient presque tous embrassé le luthéranisme , elle y prit une forme nouvelle et bien plus terrible. Thomas Muncer, un des disciples de Luther, s'était établi dans le pays, et y avait acquis sur l'esprit du peuple un crédit étonnant. Il avait répandu dans les esprits les opinions les plus bizarres et les plus fanatiques; mais dont l'effet naturel était d’encourager les peuples à la sédition. «Luther, leur «disait-il, a fait plus de mal que de bien à la «religion : il est vrai qu'il a délivré l'église du «joug des papes; mais sa doctrine favorise la «corruption des mœurs, et sa vie licencieuse en «donne l'exemple. Pour éviter le vice, ajou- «tait-il, les hommes doivent pratiquer des mor- «tifications continuelles. Il faut avoir un main- «tien grave, parler peu, porter les habits les plus «simples, être sérieux et austère dans tout son «extérieur. Ceux qui préparent ainsi leurs cœurs «ont droit d'espérer que l’Être suprème con- «duira tous leurs pas, et leur manifestera sa «volonté par quelque signe sensible. Et si le «Tout-Puissant leur retirait ensuite cette illumi- «nation, ils pourraient se plaindre à lui de ce «qu'il les traite si durement, et lui rappeler ses «promesses. Ces plaintes et cette sainte colère «ne peuvent manquer d'être souverainement «ageables à Dieu, et de le déterminer à la fin à «nous guider, de cette main toujours sûre qui «conduisit les patriarches des premiers âges. «Prenons gerde cependant de loffenser par «notre arrogance : tous les hommes sont égaux

«à ses yeux : qu'ils reviennent à cette égalité

«dans laquelle il les a fait naître : qu'ils mettent tous les biens en commun, et qu'ils vivent en

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«semble comme des frères, sans aucunes mar- «ques de subordination ni de prééminence !, »

Ces idées, tout extravagantes qu'elles étaient, fattaient trop les passions du cœur humain pour ne pas faire des impressions profondes, C'était peu pour ces imaginations échauffées que de chercher à réprimer le pouvoir des nobles : ce n'était à leurs yeux qu'une réforme partielle et de peu de conséquence. qui ne méritait pas même qu'on s'en occupât. Îls ne se proposaient rien moins que d'abolir toute distinction parmi le genre humain, d’éteindre toute ‘propriété, de ramener les hommes à cet état d'égalité originelle où la subsistance de chacun se tirerait d'un fonds commun. Muncer les assurait que ce dessein était approuvé du ciel, et que, dans un songe, le Tout-Puissant lui en avait garanti le succès. Les paysans ne songèrent plus qu'à le mettre à exécution; et non-seulement ils y portérent la fureur qui animait ceux de leur classe révoltés dans les autres parties de l'Allemagne, mais, excités par le zèle qu'inspirele fanatisme, ils déposèrent les magistrats dans toutes les villes dont ils purent s'emparer; ils saisirent les terres des nobles; ils obligèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains à prendre l'habit de paysan, à renoncer à tous leurs titres, et à se contenter des noms simples qu’on donnait aux hommes du peuple. Des troupes nombreuses de paysans accouraient de tous côtés pour s’engager dans cette bizarre entreprise; mais Muncer, leur chef et leur prophète, n'avait pas les qualités nécessaires pour les commander. Il avait toute l’extravagance des fanatiques, mais il n'en avait pas le courage. On eut beaucoup de peine à lui persuader de se mettre en campagne ; et quoiqu'il eût à ses ordres jusqu'à huit mille hommes, il se laissa envelopper par un corps de cavalerie que commandaient l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse et le duc de Brunswick. Ces princes, qui ne pouvaient se résoudre à verser le sang de leurs sujets abusés par un in-

sensé, envoyèrent au camp des révoltés un |

jeune gentilhomme pour leur offrir un pardon général, s'ils voulaient sur-le-champ mettre bas les armes et leur livrer les auteurs de la sédition. Muncer, alarmé de cette proposition, se mit à les haranguer avec sa véhémence ordi-

! Seckend, liv ae, p. 13. Sleid., Æist., p 83

naire, les exhortant à se défier des promesses perfides de leurs oppresseurs, et à ne pas trahir la cause *e Dieu et de la liberté chrétienne.

Mais le sentiment du danger présent fit sur l'esprit de ces paysans une impression plus vive que l'éloquence de l'orateur. La terreur et l'incertitude se peignaient déjà sur tous les visages, lorsqu'un arc-en-ciel, symbole que les rebelles avaient peint sur leurs drapeaux, vint à briller dans les nues : Muncer, par une présence d’esprit admirable, sut tirer parti de cet incident, et levant aussitôt les yeux et les mains vers le ciel : « Voyez, s'écria-t-il en élevant la voix, voyez le signe que Dieu nous envoie; voilà le gage de votre sûreté, et celui de la destruction des méchans. » Aussitôt cette multitude fanatique pousse de grands cris de joie, comme si la victoire eût été certaine ; et passant en un moment d'une extrémité à l’autre, elle massacre le malheureux gentilhomme qui était venu leur offrir leur pardon, et demande qu'on les mène à l'ennemi. Les princes , indignés de cet attentat contre les lois de la guerre, prévinrent les rebelles et commencèrent l'attaque. Les paysans ne montrèrent pas dans ce combat la vigueur qu'on aurait pu attendre de leur férocité et de leur présomption. Cette populace indisciplinée n'était pas en état de tenir contre des troupes aguerries : plus de cinq mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille, sans avoir presque fait de résistance; le reste prit la fuite, et Muncer, leur général, fuyait à leur tête. Il fut pris le lendemain. Ayant été condamné aux supplices que méritaient ses crimes, il subit sou sort avec une honteuse lâcheté. Sa mort mit un terme à ces révoltes de paysans, qui avaient jeté la terreur dans toute l'Allemagne !: mais les idées fanatiques qu’il avait répandues n'étaient point éteintes ; elles produisirent quelque temps après des effets plus extravagans encore et plus mémorables.

Pendant toutes ces séditions, Luther se conduisit avec une prudence et une modération exemplaires; comme un père commun, jaloux du bonheur de sa famille divisée , il s'occupa à faire le bien des deux partis, sans épargner les fautes et les crreurs de l’un et de l'autre. Tandis qu'il adressait aux nobles une remontrance où

USleid., Æist., p. 81. Seckend, liv. x1, p. 12, Gnoda lius, Tant rusticarn., 155.

il les conjurait de traiter leurs sujets avec plus de douceur et d'humanité, il blamait avec sévérité l'esprit séditieux des paysans, et les exhortait à ne pas murmurer des peines inséparables de leur condition, ou à ne chercher des remèdes à leurs souffrances que dans les voies que leur offraient les lois !,

Ce fut en cette année que se fit le mariage si fameux de Luther avec Catherine Boria, religieuse, de famille noble, qui avait quitté le voile et s'était évadée de son monastère. Il s'en fallut beaucoup que ce mariage obtint une approbation générale ; les ennemis de Luther n'en parlaient que comme d'un inceste et d'une profanation; et ses plus zélés partisans le regardaient comme une démarche indécente, dans un temps où sa patrie était affligée de tant de calamités. Luther sentit l'impression désavantageuse que cet incident avait fait sur les esprits; mais satisfait de son propre témoignage, il supporta avec son courage ordinaire la censure de ses amis et les invectives de ses ennemis 2?

La réforme perdit encore cette même année son premier protecteur, Frédéric, électeur de Saxe: Jean, son frère et son successeur, rendit sa perte moins sensible: il n'avait pasles mèmes talens pour protéger efficacement Luther et sa doctrine; mais il se déclara plus ouvertement pour la cause, et montra plus de zèle pour la défendre.

Il se fit, environ vers le même temps, dans l'état de l'Allemagne un changement considérable, qui mérite qu'on en recherche les causes en remontant à son origine. Pendant que la manie des croisades agitait toute l'Europe dans le douzième et le treizième siècle, plusieurs ordres religieux de chevalerie furent fondés pour défendre la foi chrétienne contre les païens et les infidèles. Un des plus illustres était l'ordre Teutonique établi en Allemagne. Les chevaliers de cet ordre s'étaient singulièrement distingués dans toutes les expéditions entreprises pour la conquête de la Terre-Sainte. Chassés à la fin des établissemens qu'ils avaient dans le Levant, ils furent obligés de revenir dans leur patrie. Leur valeur et leur zèle avaient trop d'impétuosité pour demeurer long-tempsdansl'inaction. Ils envahirent , sous d'assez mauvais prétextes, la pro-

! Sleid., Æist, p. 87

2 Seckhend, ibn 15

(1526) vince de Prusse dont les habitans étaient encore idolâtres; et après l'avoir entièrement conquise vers le milieu du treizième siècle, ils la pose: rent plusieurs années comme un fleFdépendari de: la couronne de Pologne. Pendant cet intervalle, ils'éleva des contestations très vives entre les grands maitres de l'ordre et lesroisde Pologne: les premiers aspiraient à l'indépendance : les seconds 'défendaient avec vigueur leur droit de souveraineté, Albert, prince de la maison de Brandebourg, qui avait été élu grand-maltre en 1511, s'engagea avec beaucoup de chaleur dans cette querelle, et soutint une longue guerre contre Sigismond, roi de Pologne; mais ayant embrassé de bonne heure les opinions de Luther, son zèle pour les imtèrêts de la confrérie se ralentit par degrés; il profita des troubles qui divisaient l'empire, et de l'absence de l'empereur, pour conclure un traité avec Sigismond, où il ne songea qu'à ses avantages personnels. Par ce traité, la partie de la Prusse qui appartenait à l'ordre teutonique fut érigée en duché séculier et héréditaire; l'investiture en fut donnée à Albert, qui, en retour, s'engageait à en faire hommage aux rois de Pologne, comme leur vassal. Aussitôt après cet arrangement, il fit profession publique de la religion réformée, et épousa une princesse de Danemarck. Les chevaliers de l'ordre se plaignirent avec tant de hauteur de la trahison de leur grand-maitre, qu'il fut mis au ban de l'empire; mais il n'en conserva pas moins la possession de la province qu'il avait usurpée, et il la transmit à sa postérité. Dans la suite des temps, ce riche héritage passa dans la branche électorale de la famille qui ne reconnut plus aucune dépendance de la couronne de Pologne, et les margraves de Brandebourg, ayant pris le titre de rois de Prusse, non-seulement se sont élevés au rang des premiers princes de l'Allemagne, mais ils sont parvenus à se placer parmi les plus grands monarques de l'Europe !.

Dès que le roi de France fut revenu dans ses états, toutes les puissances de l'Europe eurent les yeux fixés sur lui, et observèrent ses premiers mouvemens pour juger de la conduite qu'il tiendrait ensuite. François ne les tint pas longtemps dans l'incertitude. Il ne fut pas plus tôt

1 Sleid., Æist , p.94 Pfeffel, 4érégé de l'hist. et du droit publie de Allen

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arrivé à Bayonne qu'il se hâta d'écrire au roi d'Angleterre pour le remercier des soins pleins de zèle et d'affection qu'il avait pris en sa faveur, et auxquels il reconnaissait qu'il était redevable de sa liberté. Le lendemain, les ambassadeurs de l'empereur demandèrent audience, et le requirent de donner les ordres nécessaires pour faire exécuter pleinement, et sur-le-champ, le traité de Madrid, François leur répondit froidement qu'il était prêt à remplir scrupuleusement toutes ses promesses; mais qu'il y avait dans le traité tant d'articles qui ne le concernaient pas seul, et qui intéressaient la monarchie française, qu'il ne pouvait prendre aucune résolution sans avoir consulté les états de son royaume; il ajouta qu'il faudrait quelque temps pour faire agréer à ses peuples les conditions rigoureuses qu'il avait consenti de ratifier!, Cette réponse ne laissa plus douter que François n'eût pris la résolution d'éluder le traité; et les témoignages de reconnaissance qu'il avait prodigués à Henri parurent n'avoir d'autre objet que d'engager ce monarque à le secourir dans la guerre où l'inexécution du traité de Madrid allait inévitablement l'engager avec l'empereur. Ces circonstances, jointes aux déclarations expresses que François fit en secret aux ambassadeurs de plusieurs princes d'Italie persuadèrent aux politiques qu'ils ne s'étaient pas trompés dans leurs conjectures sur la conduite qu'il allait tenir. On vit clairement que, loin d’être disposé à exécuter un traité déraisonnable , il n’attendait qu’une occasion favorable pour se venger des affronts qui l'avaient forcé à feindre d'approuver une semblable convention, Clément lui-mème sortit pour cette fois de son irrésolution ordinaire : l'impatience que François montrait de rompre tous les engagemens qu'il avait pris avec l’empereur, avait dissipé tous les doutes de ce pontife et ne lui laissait ni craintes ni scrupules. Il est vrai que la situation où était alors l'Italie ne lui permettait pas de délibérer long-temps. Sforce était toujours assiégé par les Impériaux dans le château de Milan. Ce faible prince, privé alors des conseils de Moron, et dépourvu de tout moyen de défense, était parvenu à informer le pape et les \énitiens que, s'ils ne se hâtaient de le secourir, il se verrait bientôt forcé de se rendre. Les

! Mém.de du Bellay, p. 97.

troupes impériales qui, depuis la bataille de Pavie, n'avaient point reçu de paye, vivaient à discrétion dans le Milanais; elles y levaient des contributions exorbitantes q"i montaient, s'il faut en croire les calculs de Guichardin !, jusqu'à cinq mille ducats par jour, On ne pouvait pas douter qu'aussitôt que ce château serait réduit, les soldats n'abandonnassent un pays dévasté qui ne pouvait plus suffire à leur subsistance, pour aller s'établir dans les terres fertiles du pape et des Vénitiens, lesquelles n'avaient point été exposées aux ravages de la guerre. Il n'y avait donc plus que le secours du roi de France qui pût sauver Sforce, et mettre ses troupes en état de défendre leMilanais contre les insultes des troupes de l'empereur.

Pressé par ces motifs, le pape, les Vénitiens et le duc de Milan avaient tous une égale impatience de traiter avec François, qui, de son côté, n'avait pas un désir moins vif de profiter des forces et du crédit que cette ligue ajouterait à sa puissance. Le traité fut conclu à Cognac le 21 mai, et resta quelque temps secret. Les principaux articles étaient d'obliger l'empereur à mettre en liberté les fils du roi de France, en payant un prix raisonnable pour leur rançon, et à rétablir Sforce dans la possession tranquille du duché de Milan. Si Charles refusait ces deux articles, les alliés s'engageaient à fournir une armée de trente-cinq mille hommes, qui, après avoir chassé les Espagnols du Milanais, iraient attaquer le royaume de Naples. Le roi d'Angleterre fut nommé protecteur de cette ligue, qui fut qualifiée du titre de sainte, parce que le pape en était le chef; et, afin de déterminer Henri par des motifs plus efficaces, on s'engagea à lui donner dans le royaume de Naples une principauté de trente mille ducats de revenu annuel, et à Wolsey, son favori, des terres de la valeur de dix mille ?.

Dès que cette ligue eut été signée , Clément, en vertu de la plénitude de son autorité papale, releva François du serment qu'il avait fait d’accomplir le traité de Madrid 3, Ce droit, si contraire à tous les principes de la morale, et des-

! Guich., liv. xvit, p. 360.

? P. lieuter., Rer. austr., Liv. x1, ©. m1, p. 217. Recueil des Trait., W, 124.

5 Goldast., Polit. impérial. , p. 1002. Palav,, Hist., p. 70.

tructeur de cette bonne foi qui fait la base de | toute espèce de convention entre les hommes, était une conséquence naturelle du pouvoir que les papes s'arrogeaient en qualité de vicaires infaillibles de Jésus-Christ sur la terre : l'habitude de les voir user de ce pouvoir pour dispenser d'obligations qu'on regardait comme sacrés , l'i érêt de ceux que ces dispenses favorisaient ; la crédulité des autres, tout servit à faire croire que les décisions du souverain pontife pouvaient autoriser ou justifier des actions qui en elles-mêmes étaient injustes ou criminelles.

Cependant , lorsque l’empereur ne put plus douter que le projet de François ne fût d'éluder le traité de Madrid, il en concçut de vives alarmes, et fut agité de milles pensées diverses Il ne pouvait se dissimuler la rigueur avec laquelle il avait traité ce monarque dans sa captivité, et le blâme que cette conduite lui avait attiré : il avait d'ailleurs montré, dans toutes ses négociations avec son prisonaier, une ambition insatiable, et il n'ignoraic pas les alarmes qu'en avaient conçues toutes les cours de l'Europe; il n'avait même retiré de ses démarches aucun des avantages qui peuvent, aux yeux des politiques, excuser la conduite la plus criminelle, et dédommager des censures les plus sévères. Il voyait alors François hors de ses mains, et tous les fruits qu'il avait espéré recueillir du traité qui avait mis ce prince en liberté lui échappaient pour jamais. Il sentit bientôt toute l'imprudence qu'il avait faite en se confiant à la parole du roi de France, malgré l'avis contraire de ses plus sages ministres; et il prévit aisément que la mème ligue qu'il avait voulu prévenir, en rendant la liberté à François, allait se former contre lui sous la conduite d'un monarque brave et irrité, Le repentir et la honte du passé, et les plus vives inquiétudes sur l'avenir, furent le résultat nécessaire de ses réflexions sur sa conduite et sur sa situation présente. Cependant le caractère de Charles était d'être ferme et inflexible dans tout ce qu'il avait entrepris; en se rétractant sur un seul article du traité de Madrid, il aurait cru faire l'aveu de son imprudence et déceler ses craintes : il prit donc le parti qui convenait le mieux à sa diguité; et au risque de tout ce qui pourrait en arriver, il résolut d'insister constamment sur Fexécution

stricte du traité, et surtout de ne rien accepter de ce qu'on pourrait lui offrir en équivalent pour la restitution de la Bourgogue !.

En conségi2nce de cette résolution, il nomma Lannoy et :..&rçon pour aller, en qualité d'ambassadeurs à la cour de France. sommer François dans les formes, ou d'exécuter le traité avec la bonne foi qui convenait à un roi, ou de retourner à Madrid, suivant sa parole, pour y reprendre ses fers. Au lieu de leur faire une réponse directe et positive, François donna audience , en leur présence, aux députés des états de Bourgogne. Ceux-ci lui représentèrent en termes respectueux qu'il avait excédé les pouvoirs d’un roi de France, en consentant à ce que leur province füt aliénée de la couronne, dont il avait promis, par le serment de son sacre, de conserver les domaines dans toute leur intégrité. François les remercia de leur attachement pour la couronne, et les exhorta ensuite, mais très faiblement, à faire attention aux engagemens qu'il avait contractés avec l'empereur et à l’obligation où il était de les remplir. Alors les députés, prenant un ton plus ferme, déclarèrent qu'ils n'obéiraient point à des ordres qu'ils regardaient comme contraires aux lois du royaume; et que si leur roi les abandonnait aux ennemis de la France, ils étaient résolus de se défendre eux-mêmes de toute leur force, et de périr plutôt que de se soumettre à une domination étranstre. A cette réponse, Francois se tournant vers les ambassadeurs de l'empereur, leur représenta l'impossibilité où il était de remplir ses engagemens, et leur offrit au lieu de là Bourgogne, de payer à l'empereur deux millions d'écus. Alarcon et le vice-roi, voyant bien que la scène dont ils venaient d’être les témoins n'était qu'un jeu concerté entre le roi et ses sujets pour leur en imposer, lui déclarérent que leur maître était bien décidé à ne se relâcher en rien des conditions du traité, et ils se retirèrent?. Avant de partir du royaume, ils eurent la mortification d'entendre publier avec la plus grande solennité la sainte ligue qui venait de se former contre l'empereur.

Charles, à la nouvelle de cette ligue, ne mé-

1 Guich., liv. xvn, p. 366.

? Relcar., Comment, de Reb. Gal., 573.

Bellay, p. 97.

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