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tralité qu'une sage politique et la situation de ses états lui avaient fait garder jusqu'alors entre les deux monarques rivaux. François sentait vivement à quels périls ‘uvait se trouver exposé si en entrant en lue il laissait derrière lui les états d'un prince tellement dévoué aux intérêts de l'empire, qu’il avait envoyé son fils aîné à la cour de Madrid pour y être élevé et pour y servir d’otage de la fidélité du père. Clément VII, dans l'entrevue qu'il avait eue avec François à Marseille, lui avait peint ce danger avec les couleurs les plus fortes , et lui avait en même temps suggéré le moyen de s'en garantir, en lui conseillant de commencer son expédition contre le Milanais, par la prise de la Savoie et du Piémont, comme la seule ressource pour s'assurer une communication avec son royaume. François, qui avait plusieurs raisons de haïr le duc, ne pouvait lui pardonner surtout d’avoir fourni à Bourbon l'argent avec lequel ce rebelle avait levé les troupes qui défirent les Français à la funeste bataille de Pavie; il saisit avec ardeur une occasion de faire connaître combien il avait été sensible à ces outrages, et comment il savait les punir. 1 ne manqua pas de prétextes qui pouvaient donner quelque apparence de justice à la violence qu'il méditait. Les états de France et de Savoie se touchaient et se trouvaient même en plusieurs endroits engagés l’un dans l'autre, d'où naissaient des disputes inévitables et toujours subsistantes sur les limites des propriétés respectives des deux princes. François avait encore , par sa mère Louise de Savoie, de grandes prétentions sur le partage qu’elle devait faire avec le duc son frère de la succession paternelle. Il ne voulait pas cependant commencer les hostilités sans quelque raison plus spécieuse que ne pouvaient l'être des prétentions équivoques et pour la plupart surannées ; il demanda la permission de passer par le Piémont pour entrer dans le Milanais, ne doutant pas que le duc, par un excès d’attachement pour l'empereur, ne le refusât, et ne donnàt par-là une plus grande apparence de justice à l’invasion qu’il projetait. Mais, s’il faut en croire les historiens de Savoie qui doivent être mieux instruits de ce fait que ceux de France, le duc lui accorda, sans hésiter et de la meilleure grâce du monde, ce qu’il n’était pas en son pouvoir de refuser sans danger, et promit de donner un
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libre passage à l’armée française. 11 ne resta plus alors à François d'autre expédient pour rompre entièrement et justifier son projet que de demander une entière satisfaction sur toutes les demandes que la couronne de France pouvait faire à la maison de Savoye, en vertu des droits de Louise !, 11 ne reçut sur cet article qu'une réponse vague, et il s'y attendait sans doute; aussitôt l'armée française, sous les ordres de l'amiral de Brion, fondit par différens endroits à la fois sur les états du duc. Les pays de Bresse et du Bugey , qui dans ce temps-là étaient annexés à la Savoie, furent envahis en un moment. La plupart des villes du duché ouvrirent leurs portes à l'approche de l'ennemi; le petit nombre de celles qui restaient et qui voulurent faire résistance fut bientôt emporté ; et avant la fin de la campagne, le duc se vit dépouillé de tous ses états, à la réserve du Piémont, où il ne lui restait que quelques places fortes en état de se défendre.
Pour comble d’infortune, la ville de Genève, dont le duc prétendait avoir la souveraineté qu'ilexerçait déjà en partie, secoua le joug, et sa révolte entraina la perte de toutes les terres ad-
jacentes. Genève était alors une ville impériale,
quoique soumise au domaine direct de ses propres évèques et avant les ducs de Savoie pour souverains éloignés. La forme de sa constitution intérieure était purement républicaine ; elle était gouvernée par des syndics et un conseil, dont les membres étaient choisis par le peuple. De ces juridictions diverses, souvent opposées l'une à l’autre, naquirent deux partis qui subsistérent long-temps dans cet état : le premier était composé de ceux qui se donnaient pour défenseurs des priviléges de la république; ils prenaient le nom d'eignotz ou de confédérés pour la défense de la liberté commune, et avaient flétri du nom de #amimelus ou esclaves, le parti de ceux qui soutenaient les prérogatives des évèques et du duc de Savoie. A la fin, quand le protestantisme commença à s’introduire dans cette ville, il inspira à ceux qui l’embrassèrent cet esprit d'audace et d'entreprise qui passait ordinairement avec ses opinions dans l'âme des prosélytes, ou ne tardait pas à y naître. Comme le duc et l'évèque étaient par in-
1 Hist. généalog. de Savoie, par Guichenon, fol. 3, 1669, 1, G39.
térêt, par préjugé et par des vues politiques, ennemis jurés de la réformation, tous les nouveaux protestans s'unirent avec ardeur au parti des eignotz, et le zèle de la religion se joignant à l'amour de la liberté, cette passion généreuse prit de nouvelles forces, La fureur, l’animosité de deux factions renfermées dans la même enceinte, occasiona de fréquentes séditions, et elles se terminèrent presque toujours à l'avantage des partisans de la liberté, lesquels gagnaient tous les jours du terrain.
Le duc et l'évêque, oubliant leurs anciennes contestations sur les limites de leur pouvoir, se réunirent contre leurs communs ennemis, et les attaquèrent chacun avec les armes qui lui étaient propres. L'évèque excommunia le peuple de Genève, comme coupable du double crime d’apostasie, en abandonnant la religion établie, et de sacrilége, en usurpant les droits de son siège épiscopal. Le duc les attaqua comme des rebelles à leur prince légitime, et tenta de se rendre maître de la ville, d’abord par surprise, ensuite à force ouverte. Les Gènevois méprisèrent les foudres ecclésiastiques de l'évêque, et défendirent hardiment leur indépendance contre le duc; soutenus autant par leur propre valeur que par les secours puissans qu'ils reçurent du canton de Rerne leur allié, et du roi de France, qui leur fit p“sser secrètement quelques soldats et quelque argent, ils firent échouer toutes Îles tentatives du duc. Non contens de l'avoir repoussé, et ne voulant plus eux-mêmes se borner à se défendre, ils profitèrent de l'impuissance où était alors le duc de leur résister; et tandis qu'il était accablé par l'armée française, ils s’emparèrent de plusieurs châteaux et places fortes qu’il possédait dans le voisinage de Genève; ils se délivrèrent ainsi de la vue de ces odieux monumens de leur ancienne dépendance, et assurérent pour l’avenir un appui de plus à leur liberté. En même temps le canton de Berne envahit et conquit le pays de Vaux, sur lequel il avait quelques prétentions. Le canton de Fribourg, quoique passionnément attaché à la religion catholique, et sans avoir aucun sujet particulier de querelle avec le duc, voulut aussi parti-
ger les dépouilles de ce prince infortuné. Une grande partie de ces conquêtes ou usurpations, conservées depuis par ces deux cantons, ont considérablement augmenté leurs forces, et sont
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devenues la plus belle portion de leur territoire. Malgré tous les projets et toutes les entreprises des ducs de Savoie pour rétablir dans la suite leur domination dans Genève, cette ville a toujours conservé son indépendance; et cet avantage lui a procuré un degré de considération , d'opulence et de politesse, qu'elle n’eût jamais atteint sans la liberté !.
Au milieu de cet enchatnement de malheurs et de pertes, le duc de Savoie ne voyant de ressource que dans la protection de l’empereur, la sollicita avec la plus grande importunité, dès que ce prince fut revenu vainqueur de son expédition de Tunis, et il avait bien le droit d’en attendre du secours, puisque son attachement pour les intérèts de Charles avait été la cause principale de ses malheurs. Cependant Charles n'était pas en état de le secourir avec la vigueur et la diligence que demandait sa situation. La plus grande partie des troupes qui avaient été employées à l’expédition d'Afrique, n'ayant été engagées que pour ce service seul, furent licenciées à la fin de la campagne. Les vieux corps que commandait Antoine de Léve suffisaient à peine pour la défense du Milanais, et le trésor de l'empereur était entièrement épuisé par les frais inmenses qu'avait coûté la campagne d'Afrique.
Mais la mort de François Sforce, octusionée, suivant quelques historiens, par la terreur que jeta dans son esprit l'invasion des Français, dont les deux précédentes avaient été si fatales à sa famille, donna à l’empereur tout le loisir de se préparer à la guerre. Cet événement inattendu changea totalement les sujets de querelle et la nature de la guerre. François n'avait d’abord eu d'autre prétexte pour prendre les armes que celui de punir Sforce de l’affront qu'avait recu la couronne de France, et ce prétexte se trouva éteint par sa mort : mais coinme ce prince ne laissait point de postérité, tous les droits qu'avait François sur le duché de Milan, et qu'il n'avait cédés qu’à Sforce et à ses enfans, revenaient en entier au roi de France. L'objet favori de ce monarque était de recouvrer le Milanais; aussi le réclama-t-il sur-le-champ; et s’il avait appuyé son droit en faisant avancer sans
: Hist. de la ville de Genève, par Spon, in-12, utr. 165, p. 99. Hist. de la réform. de Suisse, par Ruchat. Gen. 1728, tom. IV, p. 294, etc.; tom. V, p. 216, etc. Mémoires de du Bellay, p. 181.
perdre de temps vers Milan la fonce armée « était cantonnée dans la Savoie, il s'en serait ment assuré la possession, ce qui était l'ol le plus important. Mais François, à mesure q avançait en âge, devenait de jour en jour moins entreprenant , et le souvenir de ses infortunes passées, qui ne s'effaçait point de son âme, le jetait quelquefois dans une excessive timidité. Au lieu de se servir de ses forces, il se borna aux négociations; et par une modération qui venait de la crainte, et qui est ordinairement fatale dans toutes les grandes affaires, il négligea de saisir l'occasion favorable qui s'offrait à lui. Cependant Charles, en qualité de souverain, prit possession du duché comme d'un fief de l'empire qui se trouvait vacant ; et que François perdait le temps à expliquer et à défendre ses droits par des argumens et des mémoires, tandis qu’il employait tout son art à familiariser les puissances italiennes avec l’idée de le revoir s'établir en Italie, Charles prenait en silence toutes les mesures propres à faire échouer ce projet. Il eut grand soin de ne pas laisser voir trop tôt ses intentions secrètes : il affectait de reconnaître la
justice de la réclamation de François, et parais-
sait n'être inquiet que des moyens de lui laisser prendre possession du Milanais, sans troubler la paix de l'Europe, et sans détruire l'équilibre des puissances d'Italie, que les politiques de ce siècle étaient si jaloux de maintenir. Il trompa François par cette conduite artificieuse, et gagna tellement la confiance du reste de l'Europe, que sans presque donner lieu à aucun soupçon, il sut embarrasser l'affaire de difficultés nouvelles, et prolonger à son gré les négociations. Il proposa de donner l'investiture du Milanais tantôt au duc d'Orléans, second fils de François, tantôt au duc d’Angoulème, son troisième fils : et comme les vues et les inclinations de la cour de
France se balançaient entre ces deux princes, il
transporta alternativement son choix de l’un à
l’autre avec tant d'adresse et avec une dissimula-
tion si profonde, qu’il ne paraît pas que François ni ses ministres aient jamais pénétré ses véritables intentions, et que toutes les opérations de la guerre demeurèrent entièrement suspendues, comme s’il n’eût resté au roi de France qu’à prendre paisiblement possession du duché qu'il réclamait.
Charles mit à profit tout le temps qu'il avait
su gagner , et vint à bout de déterminer les états de Sicile et de Naples à lui accorder des subsides plus considérables qu'il n'était d'usage d'en accorder alors. Mais se trouvant très honoré de la présence de leur souverain à son retour de Tunis, charmés d'ailleurs du désintéressement qu'il avait montré dans son expédition d'Afrique, et éblouis du succès qui avait suivi ses armes, ils voulurent se montrer généreux. Ce secours le mit en état de recruter les vieux corps, d'en lever un en Allemagne, et de prendre toutes les précautions convenables pour exécuter les projets qu'il avait formés. Du Bellay, envoyé de France en Allemagne, découvrit, malgré tous les prétextes qu'on employa pour lui donner le change, l'intention où l'on était de lever des troupes, et instruisit son maitre d’une disposition qui prouvait évidemment le peu de sincérité! de l'empereur, Cet avis eût dû réveiller François de l'indolence où il s'était plongé ; mais il était alors si passionné pour les négociations, dont son rival connaissait bien mieux que lui les finesses et les artifices, qu'au lieu de faire agir ses forces et de pousser avec vigueur ses opérations militaires, ou de s'emparer du Milanais avant que l'armée impériale fût rassemblée , il se contenta de faire de nouvelles offres à l'empereur, pour obtenir de sa libre volonté l'investiture de ce duché. Les offres étaient si avantageuses, que Charles n'eût pu les refuser s’ileût eu l'intention d'accorder ce qu'on lui demandait ; mais il les éluda adroitement, en déclarant qu'il ne pouvait prendre de résolution définitive sur un article qui intéressait de si près l'Italie, ävant d'en avoir conféré avec le pape. Par ce subterfuge il gagna encore du temps; ce qui lui servit à laisser môrir les projets qu'il avait en vue.
A la fin l'empereur vint à Rome et y fit son entrée publique avec la plus grande magnificence, ! IL est une circonstance frivole dont les historiens | font mention, et qu'ils ont la manie de regarder | comme un présage de la guerre sanglante qui suivit : c'est que pour élargir les rues et donner un passage plus libre au cortége de l'empereur, on eut besoin d'enlever les ruines d'un temple | ancien de la Paix. Ce qu'il y a de certain, c'est que Charles avait alors banni de son âme toute
1 Mém. de du Bellay, p. 192.
idée de paix ; et à la fin, il levale masque sous lequel il avait si long-temps dérobé ses desseins à la vue de la cour de France, en déclarant ses sentimens d’une manière aussi positive qu'extraordinaire, Les ambassadeurs de France avaient au nom de leur maitre demandé une réponse décisive sur les offres qu'il faisait pour obtenir l'investiture du Milanais : Charles promit de la donner le lendemain en présence du pape et des cardinaux assemblés en plein consistoire, Le pape et les cardinaux s’y trouvèrent, et tous les ambassadeurs étrangers furent invités à y assister, L'empereur se leva, et s'adressant au pape, il s'étendit assez au long sur la sincérité de ses vœux pour la paix de la chrétienté, et sur son aversion pour la guerre et pour les malheurs qu'elle produit ; et ilen fit une longue énumération dans un discours étudié et préparé d'avance : il déclara que tous ses efforts pour maintenir la tranquillité de l'Europe avaient jusqu'alors été traversés par l'insatiable et injuste ambition du roi de France ; que dès sa minorité même ce prince lui avait donné des preuves de son inimitié : : de ses pernicieux desseins ; que dans la suite il n'avait plus caché ses intentions, qu'il avait essayé de lui ravir à force ouverte la couronne impériale qui lui appartenait par des droits aussi justes que naturels ; qu'il venait tout récemment d'envahir son royaume de Navarre; que non content de ces injustices, il avait attsué ses domaines et ceux de ses alliés dans l'Italie et dans les Pays-Bas; qu'après que la valeur de ses troupes, rendues invincibles par la protection du Tout-Puissant , eut arrêté les progrès et ruiné les armées de François, qu'il eut été fait prisonnier lui-même, il n'avait pas encore renoncé à son injuste entreprise, et qu'il avait continué d'employer la fraude au défaut de la force ; qu'il avait violé tous les articles du traité de Madrid, auquel il devait sa liberté, et qu'à peine était-il rentré dans ses états, qu'il avait pris des mesures pour rallumer une guerre que ce traité devait
| éteindre ; que forcé par de nouvelles disgrâces | d'implorer encore la paix à Cambray, il ne l'avait | conclue et exécutée qu'avec beaucoup de mau-
vaise foi; qu'il avait bientôt formé des liaisons dangereuses avec les princes hérétiques d'Allemagne . et les avait excités à troubler la tranquillité de l'empire ; qu'il venait de chasser tout nouvellement le duc de Savoie, son beau-frère
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! Du Bel vol. Il, p. 2
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et son allié, de la plus grande partie de ses états; et qu'après tant d'outrages multipliés, et au milieu de tant de sujets de discorde , il n'y avait plus ni amitié ni réconciliation à espérer. Charles ajouta que tout disposé qu'il était à accorder l'investiture de Milan à un des princes de France, il n'était pas probable qu'il pôt le faire, parce que François, d'un côté, n'accepterait pas les conditions qu'il jugeait indispensables d'y attacher pour maintenir la tranquillité de l'Europe, et que de son côté il ne trouvait ni raisonnable ui prudent de lui donner sans précaution ni conditions la possession pure et simple du duché, Cependant, ajouta-t-il, ne prodiguons pas le sang de nos sujets innocens; décidons notre querelle d'homme à homme, avec les armes qu'il jugera à propos de choisir et à nos risques et périls, dans une ile, sur un pont, ou à bord d'une galère amarrée sur une rivière; que le duché de Bourgogne soit mis en dépôt de sa part, et celui de Milan de la mienne , et qu'ilssoient le prix du vainqueur ; unissons ensuite les forces de l'Allemagne , de l'Espagne et de la France pour abaisser la puissance ottomane, et pour extirper l'hérésie du sein de la chrétienté. Mais si Francois refuse de terminer par cette voie tous nos différends, s'il rend la guerre inévitable, rien alors ne pourra m'empêcher de la pousser jusqu’à ce que l’un de nous deux soit réduit à n'être que le plus pauvre gentilhomme de ses propres états : et je ne crains pas que ce soit à moi que ce malheur arrive; j'entre en lice avec les plus belles espérances de succès ; la justice de ma cause , l'union de mes sujets, le nombre et la valeur de mes troupes, l'expérience et la fidélité de mes généraux , tout se réunit pour n'assurer la victoire. Le roi de France n’a aucun de ces avantages ; et si mes ressources n'étaient pas plus solides, et mes espérances de vaincre plus fondées que les siennes, j'irais dans l'instant , les bras liés , la corde au cou , me jeter à ses pieds et implorer sa pitié !.
L'empereur prononça cette longue harangue !
à haute voix d'un ton impérieux , dans les termes
les plus véhémens. Les ambassadeurs de Fran-
çois, qui n'en concevaient pas bien le sens, parce qu'il la fit en langue espagnole , furent totalement déconcertés , et ils ne savaient que
! Du Bellay, pag. 190. Sandov., ist. del. emper., vol. Il, p. 226.
répondre à cette invective inattendue : l'un d'eux ayant voulu parler pour justifier la conduite de son maitre, Charles l'interrompit brusquement et ne voulut pas lui permettre de continuer, Le pape, sans entrer dans aucun détail, se contenta de recommander la paix en peu de mots, mais d'une manière pathétique , et offrit en même temps de faire sérieusement tous ses efforts pour procurer ce bonheur à la chrétienté. L'assemblée se sépara , encore pénétrée de la surprise qu'avait excitée cette scène singulière, I faut avouer que, dans toute sa conduite, Charles ne s'écarta jamais tant de son caractère, Au lieu de celte prudence réfléchie, de cette conduite modérée et toujours régulière, de cette attention scrupuleuse à observer les bienséances qui cachaient avec tant d'art ses passions secrètes, et qu'on admira dans tant d'autres occasions, on le voit ici se vanter avec arrogance de son pouvoir et de ses exploits, en face de la plus auguste assemblée de l'Europe , déclamer contre son ennemi avec autant d'emportement que d'indécence , et le défier en combat singulier avec un air de bravade qui convenait mieux à un champion de la chevalerie romanesque qu'au premier monarque de la chrétienté ; mais il est aisé d’cxpliquer cette inconséquence apparente éans sa conduite par les effets puissans Lu bien connus que font sur les âmes les plus fortes la continuité des succès et les louanges exagérées des flatteurs. Après avoir forcé Soliman de se retirer devant lui, et avoir dépouillé Barberousse d'un royaume, il commença à se croire invincible.
Depuis son retour d'Afrique, les fêtes multipliées et les réjouissances publiques, où l'on ne cessait de célébrer ses triomphes, l'entretenaient continuellement de sa puissance. Les orateurs et les poètes d'Italie, le pays de l'Europe où les beaux-arts étaient alors le plus florissans, avaient épuisé leur génie à faire son panégyrique; et les astrologues ajoutaient à ces flatteries la promesse d’une destinée plus brillante encore qui l'attendait, Enivré de tout cet encens, il oublia
| sa réserve et sa modération ordinaire, et ne put
retenir cet élan insensé de sa vanité, qui fut d'autant plus remarqué, qu'il parut plus extraordinaire et qu'il fut plus solennel.
Charles parut avoir bientôt senti lui-même l'excès où il s'était porté; et lorsque les ambassadeurs français vinrent le lendemain lui de-
mander une explication plus claire de ce qu'il avait dit au sujet du duel, il leur répondit qu’il ne fallait pas regarder cette proposition comme un défit en forme fait à leur maître , mais seulement comme un moyen qu'il indiquait pour épargner du sang. 11 tâcha aussi d’adoucir les autres expressions de son discours , et leur parla de leur maître en termes pleins de respect; mais quoique cette apologie tardive fût loin d'être suffisante pour effacer l'insulte qu'il avait faite à François, ce prince, par un esprit d’aveuglement inconcevable, continua encore de négocier, comme s’il eût été possible alors de terminer à l'amiable de tels différends. Charles, voyant qu'il voulait absolument se précipiter dans le piége, entretint son erreur , et, paraissant écouter se5 propositions, il gagna encore du temps pour mieux se préparer à l'exécution de ses desseins!. A la fin, l'armée impériale, composée de quarante mille hommes d'infanterie et de dix milles chevaux, s’assembla sur les frontières du Milanais ; celle de France, bien inférieure en nombre, était campée près de Verceil, dans le Piémont ; elle venait d'être encore affaiblie par la retraite d’un corps de suisses que sur les adroites insinuations de Charles les cantons catholiques avaient rappelé, sous le prétexte qu'il ne convenait pas qu'ils servissent contre le duc de Savoie, leur ancien allié. Le général français , n'osant risquer une bataille, se retirait à mesure que les impériaux avançaient. L'empereur se mit à la tète de ses troupes que commandaient sous lui le marquis du Guast, le duc d’Albe et Ferdinand de Gonzague; mais c'était Antoine de Léve qui en était généralissime, et ses talens et son expérience le rendaient digne de cette distinction. Charles fit bientôt voir que son dessein n'était pas de se borner à reconquérir le Piémont et la Savoie , mais d'aller plus loin et d’envahir les provinces méridionales de la France. Il y avait long-temps qu'il méditait cette entreprise, et qu'il s'appliquait à prendre toutes les mesures nécessaires pour l’exécuter avec une vigueur aui pût en assurer le succès. Il avait fait passer des fonds considérables à sa sœur, gouvernante des Pays-Bas , et au roi des Romains, son frère , avec ordre de lever autant de troupes qu'ils pourraient , afin de former deux corps sé-
* Mém. de du Bellay, p. 205, etc.
parés, dont l'un marcherait en France du côté de la Picardie, l'autre du côté de la Champagne, tandis qu'avec l’armée impériale , il entrerait dans ce royaume par les frontières opposées.
Ses ministres et ses généraux, loin de concevoir de si hautes espérances , lui représentèrent dans les termes les plus pressans le danger auquel il s'exposait en conduisant ses troupes si loin de ses états et de ses magasins, et dans des provinces qui pouvaient à peine nourrir leurs habitans. Ils le prièrent de considérer d'une part les ressources inépuisables de la France toutes les fois qu'elle n'avait à soutenir qu’une guerre défensive, de l’autre l’activité et le zèle d'une noblesse brave et guerrière armée pour servir un prince qu’elle aimait et pour repousser les ennemis de l’état ; ils lui rappelèrent les mauvais succès de Bourbon et de Pescaire, lorsqu'ils hasardèrent la même entreprise dans des circonstances non moins favorables. Le marquis du Guast, en particulier, tomba à ses genoux et le conjura d'abandonner un projet téméraire. Mais les raisons multipliées qui avaient déterminé l'empereur à former ce projet ne lui permettaient pas d’avoir aucun égard aux remontrances de ses officiers. En toute occasion, il était rare qu'il se départit d’une résolution qu’il avait une fois arrêtée : dans celle-ci, il était trop porté à rabaisser et à mépriser les talens du roi de France son rival , talens en effet bien différens des siens: la présomption qui accompagne la prospérité l’aveuglait aussi; et peut-être avait-il la faiblesse de compter un peu sur les prédictions qui lui avaient promis l'accroissement de sa grandeur. Non-seulement il persista opiniâtrément dans son dessein, mais il se détermina à marcher vers la France sans attendre même la réduction du Piémont, si ce n’est de quelques villes absolument nécessaires pour entretenir la communication de son armée avec le Milanais.
Le marquis de Saluces , à qui François avait confié le commandement d'un pe’it corps de troupes destinées à défendre le Piémont, lui rendit ce passage plus aisé qu’il n'avait lieu de l'attendre. Ce gentilhomme, élevé à la cour de France , que le roi n'avait cessé de combler de faveurs , et qu'il venait d’honorer encore en lui confiant un poste de cette importance, abandonna tout à coup son bienfaiteur , et le trahit
sans aucune raison, sans même aucun prétexte