RUE
(1547] ce que la ruse ne pouvait effectuer, et fixérent
la nuit du der. :: trois janvier pour l'exécution de leur entreyxist. Le moment était favorable : le doge de l’année précédente devait, selon la coutume , quitter sa charge le premier de ce mois, et Son successeur ne pouvait pas être élu avant le quatre. La république, pendant cet intervalle , étant dans une sorte d'anarchie, Fiesque pouvait, avec plus de facilité, s'emparer de cette dignité vacante,
Le jour fixé pour la conjuration , Fiesque employa la matinée à visiter ses amis, et il montra partout le même enjouement et la mème liberté d'esprit qu’à l'ordinaire. Le soir il fit sa cour aux Doria, toujours avec le mème air d’empressement et de respect, mais épiant leur contenance avec l'attention qu'exigeait un moment si critique ; il fut assez heureux pour les trouver dans une profonde sécurité , et sans le moindre soupçon de l'orage qui se formait depuis longtemps et qu'il allait faire éclater sur leur tête.
De leur palais, il courut au sien qui était isolé au milieu d’une grande cour, fermée de hautes murailles. Les portes en avaient été ouvertes dis le matin, et l’on avait permis à tout le monde sans distinction d'y entrer, mais on avait posté des gardes pour empêcher d’en sortir. Cependant Verrina et le petit nombre des confidens de la conspiration, qui avaient conduit par pelutons au palais les vassaux de Fiesque etles troupes de ses galères , les dispersèrent sans bruit dans toute la ville. Ensuite , au nom de leur patron, ils invitèrent à un festin les principaux citoyens qui étaient mécontens de l'administration des Doria, et qui montraient, avec du penchant pour une révolution, le courage de la tenter. La plupart de ceux qui remplissaient le palais ignoraient pourquoi on les y avait rassemblés ; le reste, étonné de voir, au lieu des préparatifs d’un festin, une cour pleine d'hommes armés, et des appartemens munis d'instrumens de guerre , se regardaient les uns les autres, avec une curiosité mêlée d’impatience et de terreur.
Au milieu de cette incertitude où flottaient
E les esprits, Fiesque parut avec un air de gaité
à et de confiance; il adressa la parole aux perà sonnes les plus distinguées, et leur dit qu’il b ne les avait point fait appeler aux plaisirs d'une fûte, mais à partager la gloire d’une grande
action, dont le fruit serait la liberté, suivie d’un renom immortel. En même temps il leur mit devant les yeux l'autorité aussi excessive qu'intolérable du vieux Doria, laquelle tendait tous les jours à s'accroitre et à se perpétuer par l'ambition de Giannetino et par la faveur déclarée de l'empereur pour une famille bien plus dévouée à ce prince étranger qu’à la patrie, « Mais ilest en votre pouvoir, continua-t-il, de renverser cette injuste domination. Massacrons les tyrans ; mes mesures sont -prises; mes associés sont en grand nombre ; je puis au besoin compter sur des alliés et des protecteurs. J'ai tout prévu , et nos tyrans dorment dans la sécurité, Un insolent mépris pour leurs concitoyens a banni de leur esprit la défiance et cette timidité qui d’ordinaire rend les coupables clairvoyans, et les met en garde contre la vengeance qu’ils méritent. Ils sentiront le coup avant qu'ils voient le bras levé sur eux. Allons, par un effort généreux que n’accompagne presque aucun danger, allons délivrer notre patrie. » Ce discours, prononcé avec cet enthousiasme irrésistible qui anime l’âme lorsqu'elle est échauffée par de grands objets, fit sur l'assemblée l'impression la plus vive. Les vassaux de Fiesque, toujours prêts à marcher à ses ordres, lui répondirent par un murmure d'applaudissement. Beaucoup de gens, dont la fortune était ruinée , entrevirent l'espoir de la rétablir dans la licence et le tumulte d’un soulèvement. Mais ceux que leur rang ou leur vertu élevait au-dessus des autres n'osèrent montrer toute la surprise et l'horreur que leur inspirait un attentat si atroce; chacun craignant que son voisin ne fût dans le secret de la conspiration, ne voyait autour de soi que des hommes prêts, au moindre signal de leur chef, à se porter aux plus grands excès. Tous applaudirent donc ou feignirent d’applaudir.
Dès qu’il eut ainsi disposé et encouragé ses complices, avant de leur donner ses derniers ordres, il courut à l’appartement de sa femme.
Cette dame, de l’illustre maison de Cibo, avait inspiré à son mari la plus vive passion, et sa vertu l'en rendait aussi digne que sa beauté. Le bruit des gens armés qui remplissaient la cour et le palais, étant déjà parvenn à ses oreilles, elle vit qu’il se tramait quelque complot périlleux. et elle trembla pour les jours de son époux. Il la trouva plongée dans les alarmes et la cons-
ternation; il se hâte de lui avouer un dessein qu’il ne pouvait plus lui tenir caché. L'approche de tant d'horreurs et de dangers achève de la troubler ; elle prévoit la fatale issue de ce dessein, et s'efforce par ses larmes, ses prières et son désespoir, d'en détourner son mari. Fiesque, après avoir tenté vainement de la calmer et de lui inspirer toute sa confiance, rompit promptement une entrevue où l'avait imprudemment entraîné un excès de tendresse, mais qui ne put ébranler sa résolution. « Adieu, lui criat-il en la quittant; ou vous ne me reverrez jamais, ou demain tout dans Gènes sera soumis à votre pouvoir. »
Dès qu'il eut rejoint ses compagnons , il donna ses ordres à chacun d’eux. Les uns devaient s'emparer à force ouverte de toutes les portes de la ville; d’autres des principales rues ou des forteresses. Fiesque se réserva l'attaque du port, où étaient les galères de Doria, comme le poste le plus important et le plus périlleux. Il était alors minuit, et les citoyens dormaient dans une tranquille sécurité , lorsque cette nombreuse troupe de conjurés bien armés se mit en mouvement pour exécuter son plan. Ils s'emparèrent sans résistance de quelques portes, et forcérent les autres après un combat furieux avec les gardes. Verrina employa une des galères qui étaient destinées contre les Turcs, à bloquer l'entrée de la Darsène ou du petit port qui contenait la flotte de Doria. Cette précaution ôtant aux habitans tout moyen de s'échapper, Fiesque tenta de monter dans les galères de la république par la rive où elles étaient amarrées ; sans armes, sans agrès, et n'ayant à bord que des forçats enenchainés à la rame, elles n'étaient pas en état de résister. Bientôt le trouble et le tumulte se répandirent dans la ville; on entendait crier dans toutes les rues : F£esque et liberté. À ce mot si chéri, la populace prit les armes et se joiguit aux conjurés. Les nobles et les partisans de l'aristocratie, saisis d’étonnement et de frayeur , fermérent les portes de leurs maisons, et ne songèrent qu'à se garantir du pillage. A la fin, le bruit de ce désordre parvient au palais de Doria. Giannetino saute à l'instant de
son lit, et s’imaginant qu'il n'était question que !
de quelque mutinerie de la part des matelots,
Saint-Thomas, les conjurés qui s'en étaient emparés se jetèrent sur lui avec fureur et le massacrèrent sur la place au moment qu'il y parut, Le vieux Doria eût sans doute éprouvé le même sort si Jérôme de Fiesque avait attaqué subi. tement son palais, suivant le plan du comte de Lavagne son frère; mais dans la crainte que le pillage ne frustrât son avarice d'un riche butin , il défendit à ses gens de s'avancer, André, instruit de la mort de son neveu et du danger qu'il courait lui-même, monta promptement à cheval et se déroba par la fuite à ses ennemis, Cependant quelques sénateurs eurent le courage de s’assembler dans le palais de la république,
D'abord quelques-uns osérent tenter de rallier !
les soldats dispersés, et d'attaquer un corps de conjurés ; mais se voyant repoussés avec perte, ils prirent le parti de négocier avec un parti auquel ils ne pouvaient résister. En conséquence, on envoya des députés à Fiesque pour savoir de lui quelles étaient ses prétentions, ou plutôt pour se soumettre à toutes les conditions qu'il lui plairait de prescrire.
Mais déjà ce chef des conjurés n'était plus.
A l'instant même où, après s'être emparé de la flotte, il était prêt à revenir joindre ses compagnons victorieux , un bruit extraordinaire se fit entendre à bord de la galère amirale. Dans cette alarme, craignant que les forçats ne rompissent leurs chaînes pour accabler ses gens , il y courut; mais la planche sur laquelle il passait avec précipitation du rivage au vaisseau s'étant renversée, il tomba dans la mer. Le poids de son armure le fit couler à fond. Il périt au moment même où il allait jouir du succès de son ambition. Ver. rina fut le premier qui s’aperçut de ce funeste
accident. Il en prévit à l'instant toutes les con- À
séquences, et n’en avertit qu'un petit nombre de conjurés. Au milieu des ténèbres et de la con fusion de la nuit ce secret n’était pas difficile tenir; il le leur cacha, jusqu’à ce qu'un traré avec les sénateurs eût mis la ville en leur por voir. Mais tout leur espoir fut bientôt détruit par l’imprudence de Jérôme de Fiesque. Les dé. putés chargés des propositions du sénat li ayant demandé où était le comte de Lavagne, il leur répondit avec une vanité puérile : «Ces
| moi qui le suis maintenant, et c'est avec moi
il sort avec quelques personnes , et marche vers | que vous devez traiter.» Ce peu de mots, écli le port. Comme il devait passer par la porte !
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rant tout à la fois et ses amis et ses ennemis, ft sur les uns et les autres l'impression qu'on en devait attendre. Les députés, encouragés par cet événement, le seul qui pût tourner la révolution à leur avantage, changèrent de ton avec une sence d'esprit admirable, et réglèrent leurs demandes sur la faveur des circonstances. Mais tandis qu'ils cherchaient à prolonger la négociaion, les autres magistrats s'occupaient à rassæmbler leurs partisans pour en former un corps qui pût défendre le palais du sénat. D'un autre té, les conjurés , consternés de la mort d’un homme qui était leur espoir et leur idole, n'ayant aucune confiance pour Jérôme qui n'avait que l'étourderie et la présomption de la jeunesse, perdirent courage, et les armes leur tombèrent des mains. Ainsi le secret si profond et si surprenant qui jusqu'alors avait contribué au succès de la conspiration fut la seule cause qui la fit échouer. Le chef était mort, La plupart de ceux qu'il faisait agir ne connaissaient ni les confidens de son dessein ni le but où il aspirait. Aucun d'entre eux n'avait assez d'autorité ou de lens pour prendre la place de Fiesque et pour æhever son ouvrage. Privé de l'esprit qui l’animit, le corps entier resta sans force, sans mouwent. Plusieurs des conjurés se retirèrent das leurs maisons, espérant que les ténèbres dela nuit, qui couvraient leur crime, auraient aché leur personne ; d’autres cherchèrent leur streté dans une .prompte retraite ; enfin, avant qu'il fût jour, tous s'enfuirent avec précipitation d'une ville qui, peu d'heures auparavant , était prête à les recevoir pour maitres.
Dès le matin suivant, tout fut tranquille dans Gênes. On n'y vit pas un ennemi; à peine y parut-il quelque trace du désordre de la nuit.
Cette conspiration avait causé plus de tumulte que de carnage , et la surprise avait mieux servi les conjurés que la force. Vers le soir, André Doria rentra dans la ville aux acclamations de joie des habitans qui coururent au-devant de lui. Quoiqu'il eût encore l'esprit rempli du trouble et du danger de la nuit précédente, quoiqu'il eût sous les yeux le corps sanglant de
à sonneveu, telle fut sa modération et sa ma-
gnanimité, que le décret porté par le sénat
contre les conspirateurs n’excéda point les bornes
de la juste sévérité qu'exigeait le soutien du
gouvernement, et que rien n’y fut dicté par
le ressentiment ni par l'animosité de la vengeance !.
Dès qu'on eut pris de sages précautions pour empêcher qu'un feu si heureusement éteint ne se rallumät de nouveau , le premier soin du sénat fut d'envoyer à Charles un ambassadeur chargé de l'informer des détails de cet événement et de lui demander du secours pour attaquer Montobbio, forteresse considérable dans les domaines héréditaires de la maison de Fiesque, où Jérôme s'était renfermé, L'empereur ne fut pas moins alarmé qu'étonné d'une entreprise si extraordinaire. Il ne pouvait croire que le comte de Lavagne, tout ambitieux et téméraire qu'il était, eût osé la risquer sans les suggestions ou l'encouragement de quelque puissance étrangère. Dès qu'il sut que le duc de Parme était instruit du plan de la conjuration, il supposa dans l'instant que le pape n'ignorait pas un projet que favorisait son fils. Cette conjecture le conduisit à une autre plus éloignée , mais que la conduite politique de Paul rendait assez probable : c'était que le pontife était d'accord avec le roi de France pour profiter des suites de cette révolution. Dès lors Charles craignit que cette étincelle ne rallumät l'embrasement qui avait causé tant de ravages en Italie. Comine la guerre d'Allemagne lui avait fait retirer ses troupes de ses états ultramontains, et qu'il ne pouvait pas y prévenir une invasion, il fallait du moins qu’à la première apparence de danger il fût en état d'y porter la plus grande partie de ses forces. Dans cette situation, c'eût été sans doute une imprudence de sa part que de marcher en personne contre l'électeur, sans avoir quelque certitude qu'il ne se préparait pas en Italie une révolution qui l’'empêcherait de tenir la campagne en Saxe avec des forces suffisantes.
1 Thuan., p. 93. Sigonius, Jita Andreæ Doria, 1196. La conjuration du comte de Fiesque , par le cardinal de Retz. Adriani /storia, lib. vi, p. 369. Folietæ conjuratio Jo. Lud. Fiesci, ap. Grœv. Thes. Ital. 1, p. 883.
Une chose digne de remarque, c’est que le cardinal de Retz, qui avait écrit à l’âge de dix-huit ans l’histoire de cette conjuration, y montre tant d’admiration pour Fiesque, qu’il n'est pas étonnant qu’un ministre aussi pénétrant et aussi absolu que Richelieu ait prédit à la lecture de cet ouvrage que ce jeune ecclésiastique serait un esprit turbulent et dangereux.
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