‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 3)Chapitre 91 sur 132 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Dès que le traité de Passau fut signé , Maurice , pour remplir les engagemens qu’il avait contractés avec Ferdinand, marcha vers la Hongrie à la tête de vingt mille hommes. Mais les forces supérieures des Turcs, les mutineries que le manque de paye occasiona parmi les soldats allemands et espagnols, et la mésintelligence avec Castaldo qui ne lui cédait qu'à regret le commaudement général , l'empèchérent de rien € .écuter qui fût digne de sa renommée ou avantageux au roi des Romains !.

A peine s'était-il mis en marche , que le prince de Hesse le quitta avec ses troupes pour aller recevoir le landgrave son père, et lui remettre les rènes du gouvernement qu'il avait prises depuis son absence. Mais la fortune n’était pas encore lasse de persécuter ce malheureux prisonnier. Reiffenberg , homme entreprenant, qui de soldat était devenu colonel d'un bataillon de mercenaires ? la solde de Hesse, les débaucha secrètement au jeune prince pendant sa marche, et les conduisit à Albert de Brandebourg, qui, ayant refusé d'accéder au traité de Passau, continuait ses hostilités contre l'empereur. Malheureusement pour le landgrave, on apprit cette désertion au moment où, à peine sorti de la citadelle de Malines, où il était détenu, il n'avait point encore passé les frontières des Pays-Bas. La reine de Hongrie qui y commandait au nom de son frère, croyant ce prince coupable de la violation d’un traité auquel il devait sa liberté, le fit arrêter et le remit une seconde fois entre les mains du même capitaine espagnol qui l'avait gardé pendant cinq ans avec la plus sévère vigilance. Ainsi Philippe, livré de nouveau à toutes les horreurs de la prison, perdit bicu’4t le courage que lui avait rendu le court ‘riervalle de sa liberté, et tomba dans le désespoir, se croyant condamné à une captivité éternelle. Cependant l'empereur ayant appris que le landgrave et son fils n'avaient point de part à la défection des

* Istuanhaffi, Æist. Hungar., p.228. Thuan., lib. x, p. 371.

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mercenaires de Reiffenherg, donna des ordres pour relâcher son prisonnier, et Philippe fut enfin délivré de la captivité où il avait langui si long-temps !. Mais, quoiqu'il fût rétabli dans ses états, ses souffrances passées semblaient avoir éteint la vigueur et l'activité naturelle de son esprit. Ce prince, auparavant le plus hardi et le plus entreprenant des souverains de l'empire, en devint le plus timide et le plus circonspect ; il passa le reste de ses jours dans le repos et l’indolence.

L'électeur de Saxe, déchu de ses dignités, obtint aussi sa liberté par la paix de Passau, L'empereur, forcé d'abandonner le projet de détruire la religion protestante, n'avait plus de raisons pour le retenir prisonnier ; d'ailleurs, pour regagner l'attachement et la confiance des Allemands, dont les secours lui étaient nécessaires dans l'entreprise qu'il méditait contre la France, le meilleur moyen était de relâcher un prince qui ne s'était pas moins attiré d'estime par son mérite que de compassion par ses malheurs. Jean Frédéric reprit donc possession de cette partie de son territoire, qui lui avait été réservée lorsque Maurice s'empara de son électorat. Le changement de fortune n'affaiblit point cette grandeur d'âme qui avait fait admirer Frédéric dans un état plus brillant et plus heureux , et qu'il avait su conserver même dans les fers : il vécut encore plusieurs années avec cette haute réputation qu'il s'était acquise à si juste titre.

Cependant la perte de Metz, de Toul et de Verdun , affligeait vivement l'empereur. Accoutumé à terminer à son avantage toutes ses guerres contre la France, il crut qu’il y allait de sa gloire à ne pas succomber dans celle-ci, et que ce serait une tache flétrissante pour son règne que de laisser sans retour démembrer de l'empire un domaine de cette importance. Son intérêt n'y était pas moins engagé que son honneur. Comme

1 Sleid., p 573. Belcariü, Comment., p. 831.

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cette frontière de la Champagne se trouvait plus ouverte qu'aucune autre province de France, c'était par-là qu'il avait toujours pénétré dans ce royaume, Mais si Henri venait à garder s

dernières conquêtes , c'était une barrière form:dable du côté où elle avait été jusqu'alors le plus faible, En même temps, l'empereur y perdait toute la sûreté que ces trois villes donnaient à son ennemi; car auparavant elles couvraient son pays, et en les perdant, ses propres places, qui n'étaient que peu fortifiées , restaient exposées à une invasion. C’est ce qui détermina Charles à tenter de les recouvrer; et les préparatifs qu'il avait faits contre Maurice et ses alliés le mirent en état d'exécuter promptement sa résolution.

La paix de Passau ne fut pas plutôt conclue, que, honteux de sa retraite à Villach , il s’avança vers Augsbourg , à la tête d’un corps considérable d'Allemands à sa solde, et de toutes les troupes qu'il avait tirées de ses états d'Italie et d'Espagne. Plusieurs des bataillons que les confédérés venaient de congédier passèrent à son service, et il engagea même quelques princes de l'empire à se joindre à lui avec leurs vassaux. Pou: mieux cacher la destination d’un armement si formidable qui pouvait inquiéter la France et la mettre sur ses gardes, il fit courir le bruit qu'il marchait en Hongrie pour secourir Maurice contre les infidèles. Dès qu’il se fut avancé vers le Rhin, ce prétexte ne pouvant plus avoir lieu, il publia qu’en qualité de chef de l'empire, obligé de réprimer les vexations d'un de ses membres, il allait châtier Albert de Brandebourg qui ravageait cette partie de l'Allemagne.

Mais les Français avaient trop appris à leurs dépens à se défier des artifices de Charles, pour ne pas épier avec soin tous ses mouvemens.

Henri devina bientôt le véritable objet de ces grands préparatifs et résolut de défendre ses importantes conquêtes, avec autant de vigueur qu'on pouvait en mettre à les lui arracher. Prévoyant que tout le poids de la guerre tomberait d'abord sur Metz, et que du destin de cette ville dépendrait celui de Toul et de Verdun, il nomma pour y commander durant le siége, François de Lorraine, duc de Guise, que la gloire et la sûreté de son propre pays engageaient à bien défendre cette place. Il était difficile de faire un meilleur choix. Le duc joignait à toutes les qualités qui tiennent au courage, cette sagacité et

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cette présence d'esprit qui rendent un homme propre au commandement, C'était une de ces âmes héroïques qui, n'aimant que les grandes entreprises, aspirent à la renommée par des actions d'éclat. 1 fut charmé de trouver dans la commission périlleuse qu'on lui confiait, une occasion de déployer ses rares talens aux yeux de ses propres compatriotes, bien disposés à y applaudir, L'esprit belliqueux qui distinguait alors la noblesse française et qui lui faisait regarder l'inactioncomme honteuse, toutesles fois qu'il y avait de la gloire à acquérir , amena de toutes parts une foule de guerriers qui se rangèrent sous les drapeaux d'un chef digne de servir de modèle et de guide dans le chemin de la victoire. Plusieurs princes du sang , beaucoup de gentilshommes du premier rang et tous les jeunes officiers qui purent en obtenir la permission du roi, se jetèrent dans Metz en qualité de volontaires, Leur présence donna un nouveau courage à la garnison , et le duc de Guise eut l'avantage de n'avoir à commander qu’à des hommes impatiens de se signaler.

Mais quelle que fût son ardeur à se charger de cette entreprise, il trouva Metz dans une si mauvaise situation , qu’un courage moins intrépide que le sien eût désespéré de le sauver, C’était une ville d’une enceinte considérable, de grands faubourgs, des murailles faibles et sans fortifications, des fossés étroits, de vieilles tours au lieu de bastions, trop éloignées entre elles pour défendre le mur qui les séparait, Tous ces défauts furent réparés aussi bien que le temps le permit. Le duc fit raser les faubourgs, sans épargner les monastères et les églises, même celle de Saint-Arnulphe, où plusieurs rois de France étaient enterrés. Mais, afin d'éviter les reproches d'impiété où pouvait l’exposer la destruction de ces pieux édifices et la profanation des tombeaux, il fit transporter dans une église de la ville les vases sacrés et les cendres des rois, avec toutes les solennités d'une procession, qu'il précéda lui-même t£te nue et un cierge à la main. Il fit abattre aussi les maisons trop voisines des murs. On élargit, on nettoya les fossés, on rétablit les anciennes fortifications et on en construisit de nouvelles. Comme tous ces ouvrages exigeaient la plus grande célérité, le duc y travailla de ses propres mains. Les officiers et les volontaires suivirent son exemple ; et les soldats,

voyant leurs chefs partager les travaux , supportérent galment les plus rudes fatigues. En même temps on obligea toutes les personnes inutiles à sortir de la place, On remplit les magasins de munitions de guerre et de bouche, les moulins furent brûlés et on détruisit les grains et les fourrages à quelques milles aux environs. Les citoyens eux-mêmes ne montrèrent pas moins d'ardeur que les soldats à seconder ce général, tant ses manières simples et populaires lui donnaient d'ascendant sur les esprits, Le zèle qu'il avait su leur inspirer l'emportant sur l'intérêt personnel, ils virent, sans témoigner le moindre regret, leurs biens, leurs maisons et les édifices publics sacrifiés à la nécessité de repousser l'ennemi !,

Cependant l'empereur, après avoir rassemblé toutes ses forces, continua sa marche vers Metz. En traversant les villes du Rhin il vit les tristes marques des ravages que les troupes d'Albert avaient faits dans cette contrée, A l'approche de l'empereur Albert se retira dans la lorraine, comme s'il eût voulu se joindre au roi de France, dont il avait déjà mis les armes sur tous ses étendards, Quoiqu'il fût à la tête de vingt mille hommes, sa situation ne lui permettait pas d’en venir aux mains avec les impériaux 2, dont l’armée était au moins de soixante mille hommes et l’une des plus belles que ce siècle eût vues dans les guerres d'Europe.

La conduite du siége, sous les ordres de l’empereur, fut confiée au due d'Albe, secondé du marquis de Marignan et des plus habiles généraux d'Italie et d'Espagne. Comme on était alors à la fin d'octobre, ils représentèrent qu'il y avait beaucoup de risque à commencer dans une saison si avancée une expédition qui ne pouvait manquer de trainer en longueur. Mais Charles, trop obstiné pour abandonner son opinion, se fiant d’ailleurs pour le succès de son entreprise à ses grands préparatifs, ordonna qu'on investit la ville. Dès que le duc d’Albe parut, un corps considérable de Français fit une sortie, attaqua son avant-garde avec fureur, la mit en désordre et tua ou fit prisonniers un grand nombre d'impériaux. Ce début, qui montrait et l’habileté des officiers et la valeur des troupes, fit sentir aux assiégeans à quels ennemis ils avaient affaire et

1 Thuan., t. 11, p. 387.

? Natal. comitis, Æist., p. 127.

(1652) combien les moindres avantages pourraient leur coûter, La place fut cependant investie ; on on. vrit des tranchées , et les travar x de siége commencèrent,

Mais des deux côtés lattes: n se porta sur Albert de Brandebourg. Chaque parti tâchait de gagner ce prince, qui se tenait dans Le voisinage avec l'irrésolution d'un homme qui, n'étant gouverné par aucun principe, flottait entre des intérêts opposés, La France lui faisait des offres très avantageuses, et les impériaux n'épargnaient aucune des promesses qu'ils croyaient propres à le tenter, Entin, après avoir longtemps balancé, il se décida pour Charles, dont la faveur pouvait lui procurer des avantages plus immédiats et plus solides. Le roi de France, qui commençait à s’en défier, avait chargé le due d'Aumale , frère de Guise, de veiller de près sur ses mouvemens, Mais Albert tomba à l'improviste sur le corps de troupes qui l'observait , le mit en déroute, tua beaucoup d'officiers, blessa d’Aumale lui-même et le fit prisonnier, Après cette victoire ce prince marcha en triomphe vers Metz et se joignit à l'empereur avec ses troupes. Ce monarque, en considération de cette action et d’un renfort si considérable, lui pardonna le passé et lui garantit la possession des territoires qu'il avait usurpés pendant la guerre !.

Le duc de Guise, quoique profondément affigé du malheur de son frère, ne ralentit rien de sa vigueur à défendre la ville. H fatiguait les assiégeans par de fréquentes sorties, où ses ofciers étaient si jaloux de se distinguer, que toute son autorité pouvait à peine contenir l'impétuosité de leur courage. 11 se vit même obligé plus d'une fois de fermer les portes de la ville et d'en cacher les clefs, pour empêcher les princes du sang et la haute noblesse d'aller insulter l’ennemi. Les impériaux, de leur côté, attaquaient la place par différens côtés à la fois; mais l'art des siéges n'était pas encore parvenu à ce degré de perfection où il fut porté vers la fin du seizième siècle, dans la longue guerre des Pays Bas. Après des travaux sans relâche de plusieurs semaines, à peine les assiégeans pouvaient-ils se flatter d’avoir fait quelques progrès. Les briches que leur artillerie avait faites durant le jour se trouvaient réparées pendant la nuit, on

1 Sleid. Thuan., lib. 1, p. 389, 392.

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(1662) de nouvelles fortifications , s'élevant soudain sur les ruines des anciennes , les menaçaient de fatigues et de périls nouveaux. L'empereur, outré de cette opiniâtre résistance, quitta Thionville, où la goutte l'avait retenu jusqu'alors; et, tout malade qu'il était encore , il se rendit en litière à son camp, afin d'animer les soldats par sa présence, En effet,on pressa le siége et on redoubla d'efforts à son arrivée.

Mais la rigueur de la saison se faisant déjà sentir, le camp était tantôt inondé de pluie, tantôt couvert de neige. Les vivres y devenaient d'autant plus rares, qu'un corps de cavalerie française rôdait aux environs , interceptait les convois ou du moins en troublait et en retardait l'arrivée. Les maladies commencèrent à gagner les soldats, surtout les Italiens et les Espagnols, peu accoutumés à une température si rigoureuse. Îlen mourut beaucoup, et plusieurs furent hors d'état de servir. Cependant, les brèches paraissant praticables, l'empereur résolut de hasarder un assaut général. Ce fut encore contre l'avis de ses meilleurs officiers, qui se récriaient sur l'imprudence d'attaquer avec des troupes affaiblies et découragées une garnison nombreuse, commandée par tout ce qu'il y avait de plus brave dans la noblesse française. Le duc de Guise, jugeant du dessein des ennemis par le mouvement extraordinaire qu'il remarquait dans leur camp, disposa toutes ses troupes à les recevoir. Elles parurent aussitôt sur les murs et sur les brèches , avec une contenance si assurée et si bien disposées à repousser les assaillans, que ceux-ci, au lieu d'avancer au signal de la charge , demeurtrent immobiles, dans le silence et l'abattement. L'empereur, qui s'aperçut du découragement de son armée, se retira brusquement dans sa tente, et se plaignit dese voir trahi par des soldats qui méritaient à peine le nom d'hommes !.

Quoique vivement affigé et humilié de cet affront, Charles n'abandonna point le siége ; mais, se contentant de changer son plan d'attaque, il fit cesser le feu de l'artillerie, résolu d'employer la sape, dont la voie était plus lente, mais plus sûre. Cependant, la pluie et la neige continuant de tomber, ceux qu’on avait chargés de ce travail endurèrent des fatigues

!Thuan., p. 397.

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incroyables. Le duc de Guise, aussi habile que brave, éventait et faisait manquer toutes les mines. Charles sentit qu'il était impossible de combattre plus long-temps et contre les rigueurs de la saison et contre des ennemis qu'on ne pouvait vaincre ni par force ni par adresse. Il voyait d'ailleurs ses troupes en proie à une maladie contagieuse qui lui enlevait chaque jour un grand nombre d'officiers et de soldats; enfin, obligé de céder aux sollicitations de ses généraux, qui le conjuraient de sauver les restes de son armée par une prompte retraite : « La for- « tune, dit-il, est comme toutes les femmes : « elle accorde ses faveurs à la jeunesse, et dé- « daigne les cheveux blancs, »

Aussitôt il donna des ordres pour lever le siége, qui lui avait coûté cinquante-six jours de travaux, pendant lesquels il avait perdu plus de trente mille hommes, tant par les maladies que par le fer des ennemis. A peine le duc de Guise se fut aperçu dn dessein des impériaux qu'il prit de promptes mesures afin de les inquiéter dans leur retraite. Plusieurs corps de cavalerie et d'infanterie furent détachés pour harceler leur arrière-garde et pour enlever les traineurs. La marche de l'armée se fit dans un tel désordre, qu'on pouvait l'attaquer sans risque et lui tuer beaucoup de monde. Mais, au moment où les Français sortaient de la ville, le spectacle le plus affreux changea toute leur furie en compassion. Le camp des impériaux était couvert de malades, de blessés , de morts et de mourans. On voyait toutes les routes jonchées de malheureux qui, ayant fait de vains efforts pour s'échapper, étaient retombés de faiblesse et périssaient faute de secours. Ils reçurent de leurs ennemis tous les bons offices que leurs amis ne pouvaient leur rendre. Le duc envoya des vivres pour ceux qui étaient tourmentés de la faim, il chargea des chirurgiens de prendre soin des malades et des blessés. Les uns furent conduits dans les villages d’alentour, et les autres, hors d'état d'être transportés si loin, furent mis dans les hôpitaux de la ville , préparés pour ses soldats. À mesure qu'ils se rétablissaient il les renvoyait chez eux, sous une bonne escorte, avec de l'argent pour les frais de leur voyage. Ces actes d'humanité, si rares dans un siècle où la guerre se faisait avec plus d’acharnement et de férocité que de nos jours, mirent

le comble à la réputation que le duc de Guise avait si bien méritée dans la glorieuse défense de Metz, et les vaincus eux-mêmes exaltèrent ce héros à l'envi de ses compatriotes !.

Cette année fut la plus malheureuse du règne de l'empereur ; il essuya encore d'autres pertes en Italie. Pendant son séjour à Villach il s'était adressé à Côme de Médicis pour lui emprunter deux cent mille écus; mais son crédit était alors tombé si bas, que pour en obtenir cette modique somme, il fut obligé de lui céder la principauté de Piombino. Cette cession, en ôtant à Charles le seul établissement qu'il eût en Toscane, mit la souveraineté nouvelle de Côme hors de toute dépendance. Mais pendant qu'il était réduit à sacrifier ainsi son territoire, son ambition éprouva un coup plus sensible dans la perte de Sienne, accasionée par la mauvaise conduite de don Diègue de Mendoza 2.

Ainsi que la plupart des grandes villes d'Italie, Sienne se gouvernait depuis long-temps en république, sous la protection de l'empire.

Mais, se trouvant déchirée par ces dissensivnc entre la noblesse et le peuple qui divisaient alors tous les états libres de l'Italie, la faction du peuple, qui avait pris le dessus, supplia l'empereur de soutenir la nouvelle administration qu'elle avait établie, et reçut mème dans la ville un petit corps de soldats espagaols que Charles y avait envoyé pour maintenir l'exécution des lois et la tranquillité publique. Le commandement de ces troupes fut donné à Mendoza, alors ambassadeur de l'empereur à Rome. Cet officier sut persuader à la multitude, toujours crédule, qu'en bâtissant une citadelle dans Sienne, elle serait garantie à jamais contre les entreprises de la noblesse. Comme il espérait par ce moyen mettre la ville entre les mains de Charles, il pressa cet ouvrage avec la plus grande célérité. Mais avant que la forteresse fût achevée il leva le masque ; et,se laissant aller à son caractère naturellement hautain et dur, il traita les citoyens avec la dernière insolence. Les soldats de la garnison, mal payés comme l'étaient communément les

1 Sleid., p. 575. Thuan., lib. 1, p. 389, etc. Le nère Daniel, Æistoire de France, tom. W, p. 392, a pris la relation &w’il a faite de ce siége dans le journal du sieur de Sälignac, qui y était présent. Natal. comit., Æistor., p. 376.

? Thuan., lib. 1, p. 376.

1552] troupes de l’empereur, vivaient à discrétion chez les habitans et s’y portaient aux plus grands excès.

Tant d'outrages ouvrirent enfin les yeux aux Siennois. Convaincus qu’il fallait parer le coup rcrtel qu'on voulait porter à leur liberté avant que les travaux de la citadelle fussent achevés, ils eurent recours à l'ambassadeur de France à Rome, qui leur promit du secours et la protection de son maître. Le péril commun fit bientôt cesser toutes les anciennes animosités. On envoya des députés aux nobles exilés pour les inviter à venir sauver la patrie de la servitude dont elle était menacée. Il n’y avait pas un moment à perdre : on prit des mesures promptes et sûres et elles furent exécutées avec vigueur. Les citoyens coururent aux armes; les exilés et tous leurs partisans entrèrent par différens côtés de la ville, avec quelques troupes qu'ils avaient rassemblées. Plusieurs corps de mercenaires à la solde de la France parurent pour les seconder. Les Espagnols, quoique surpris et fort inférieurs en nombre, se défendirent avec beaucoup de courage; mais enfin, n'ayant ni l'espoir d’être secourus ni celui de pouvoir tenir longtemps dans un fort qui n’était qu’à moitié construit, ils prirent le parti de l’abandouner, A peine en furent-ils sortis que les Siennois le rasèrent jusqu'aux fondemens, afin qu'il ne restât aucun vestige de cet odieux monument élevé pour leur esclavage. Dès ce moment , renoucant à toute liaison avec l'empereur, ils envoyèrent des ambassadeurs au roi de France pour lui ren-

dre grâces de leur liberté, et le prier de leur en |

assurer la jouissance en continuant d'honorer de sa protection leur république !.

Ces disgrâces de Charles furent suivies d'un événement plus fâcheux encore. La sévère ad-

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de Naples, avait rempli ce royaume de murmures et d'aversion contre le gouvernement. Le prince de Salerne , chef des mécontens, s'était retiré à la cour de France, où quiconque haïssait l'empereur et ses ministres était sûr de trouver de la protection et des secours. Prenant le langage avaniageux de tous les réfugiés de son rang, il s'était vanté d'avoir beaucoup de partisans et

1 Pacci, Memorie de Siena, vol. I, p. 230, %1. TFhuan., p.375, 377, etc. Paruta, Hist. venel., p. 267. Mém. de Ribier, p. 424, etc.

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assez de crédit sur les esprits L."r mettre Henri en possession de Naples ; il assura à ce monarque que s'il voalait y entrer, il y trouverait un parti puissant prèt à se joindre à lui. Mais en profitant de cette ouverture, le roi ne crut pas devoir uniquement s’en rapporter aux promesses du prince de Salerne pour le succès d'une pareille entreprise. A l'exemple de son nère, Henri avait toujours ménagé Soliman comme le plus redoutable ennemi qu'il pût opposer à l’empereur. 11 le sollicita donc d'envoyer une puissante flotte dans la Méditerranée, pour seconder son invasion. Sa demande fut bien accueillie du sultan qui était alors fort irrité des hostilités de la maison d'Autriche en Hongrie. Il fit équiper cent cinquante vaisseaux qui devaient faire

à voile, au temps marqué par son allié, afin de

favoriser les opérations des Français. Le commandement de cette flotte fut donné au corsaire Dragut , officier qui s'était formé sous Barberousse , et qui ne le cédait guère à un si grand maître en courage, en talens ni même en honheur. 11 parut sur les côtes de la Calabre au tmps dont on était convenu, fit plusieurs desæntes, saccagea, brûla beaucoup de villages, et venant ancrer dans la baie de Naples, répandit h consternation dans toute la ville. Cependant k flotte française, retenue par quelque accident que les historiens n’ont pas expliqué, n'arriva point au terme prescrit. Après l'avoir attendue vingt jours sans en recevoir aucune nouvelle, ls Tures reprirent la route de Constantinople, et le vice-roi se trouva délivré dela crainte d’une invasion qu'’i: n’était pas en état äe repousser !.

La France, qui n'avait jamais causé tant d’alarmes à l’empereur, montra une joie immodérée des succès de cette première campagne. Charles accoutumé à une longue suite de prospérités, ressentit vivement ses revers, et se retira de Metz dans les Pays-Bas. Abandonné de la fortune au déclin de l’âge, tourmenté par les dou-

| leurs de la goutte qui avaient totalement abattu

la vigueur de son tempérament, ildevintchagrin, d'un accès difficile et souvent incapable d'application. Cependant, dès qu'il jouissait de quelque intervalle de santé, toutes ses pensées se tournaient vers la vengeance; il méditait toujours les moyens d'humilier la France et d'effacer la

1 Thuan., p. 375, 380. Mémn. de Ribier, vol. H, p.403. Giannonc.

tache faite à sa renommée et à la gloire de ses armes. Depuis que la paix de Passau avait déconcerté ses anciens projets d’ambition, les affaires de l'empire n’occupaient plus que le second rang dans son esprit, et sa haine pour la France devint sa plus forte passion.

Cependant l'ambition inquiète d'Albert de Brandebourg excita cette année de grands troubles en Allemagne. Ce prince avait perdu beaucoup de troupes au siége de Metz; mais l'empereur, qui voulait reconnaître les services importans qu’il en avait reçus dans cette occasion, ou peut-être fomenter la division parmi les princes de l'empire, lui paya toutes les sommes qu'il lui devait, et par-là le mit en état de se former une armée aussi nombreuse qu’auparavant, avec les débris de celle que les impériaux avaient congédiée. Les évêques de Bamberg et de Wurtzburg ayant sollicité la chambre impériale d'annuler par son autorité les conditions iniques qu’Albert les avait obligés de signer, ce tribunal, d’une voix unanime, les déclara libres de ces engagemens extorqués par la force, et défendit à Albert d’en poursuivre l'exécution, exhortant tous les princes de l'Allemagne à lui faire la guerre, s’il persistait dans ses injustes demandes. Albert opposa à ce décret , que ses transactions avec les deux prélats avaient été confirmées par l’empereur, en récompense de ce qu’il s'était joint à l’armée impériale devant Metz ; et pour intimider ses antagonistes et les convaincre qu’il n’abandonnerait point ses prétentions , il mit des troupes en marche , dans le dessein de s'emparer des territoires qu'on lui disputait. On proposa plusieurs expédiens ; on fit diverses tentatives pour empêcher que la guerre ne se rallumât en Allemagne. Mais Albert, que son caractère bouillant portait aux plus andacieuses entreprises et qui ne doutait jamais du succès, même dans les entreprises les plus bizarres, rejeta avec dédain toutes les oùvertures raisonnanles à’accommodement.

Ainsi la chambre impériale porta son décret, et requit l'électeur de Saxe et plusieurs autres princes nommément, de prendre les armes pour le faire exécuter. Maurice et ses alliés se chargèrent volontiers de soutenir l'autorité de ce tribunal d'où dépendait la trariqu'iilité publique. ls sentirent qu'ü fallait, sans perdre de temps, arrèter les usurpaticas d’un prince ambitieux

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qui ne connaissait d’autres maximes que celles de son intérêt, ni d'autre guide que la fougue de ses passions. L'empereur était soupçonné d'encourager Albert dans ses procédés injustes et violens, et même de lui fournir en secret des secours. C'était un rival qu'il donnait à Maurice, et dont il pouvait se servir à la première occasion pour balancer le crédit que celui-ci s'était acquis dans l’empire !.

Les plus puissans princes de l'Allemagne formèrent aussitôt contre l’usurpateur une ligue dont Maurice fut déclaré généralissime. La résolution d'Albert n’en fut point ébranlée; mais comme il sentait l'impossibilité de résister à tant de forces réunies, il se hâta d'en prévenir la jonction, en marchant d’abord contre Maurice, l'ennemi qu’il craignait le plus. Ce fut un bonheur pour les alliés que d’avoir cunfié leurs affaires à un prince si habile. Animés par son autorité et son exemple, leurs préparatifs se firent avec une célérité dont les confédérations sont rarement capables; et par-là Maurice se vit en état de s'opposer à Albert, avant que celui-ci eût fait des progrès considérables.

Les deux armées se rencontrèrent à Sieverhausen, dans le duché de Lunebourg; elles étaient chacune environ de vingt-quatre mille hommes. La haine personnelle qui animait les deux chefs, ne leur permit pas de rester longtemps dans l’inaction.

Les troupes partageant leur impatience, marchèrent fièrement au combat. On y porta de part et d'autre lé plus grand acharnement, et les géneraux surent si bien profiter des moindres avantages , que le sort de la bataille resta longtemps douteux, chacun gagnant du terrain alternativement sur son ennemi. Enfin la victoire se déclara pour Maurice, dont la cavalerie était plus nombreuse. L'armée d'Albert mise en déroute, laissa quatre mille merts sur le champ de bataille ; son camp , son bagage et son artillerie restèrent au pouvoir des vainqueurs. Cet avantage leur coûta cher. Leurs meilleures troupes y perdirent beaucoup de monde : deux fils du duc de Brunswick , un duc de Lunebourg t plusieurs personnes de distinction restèrent au nombre des

morts ?, Mais la perte de Maurice fit bientôt |

1 Sleid , p. 585. Mém. de Ribier , vol, W, p. 442. Arnold., F'ita Mauril. ap. Menken., vol. W, p. 1242. ? Historia pugneæ infelicis inter Maurit, et Albert.

[1663] 1653 oublier toutes les autres. Ce prince , en condui. daient l sant pour la seconde fois à la charge un Corps parrassa de cavalerie qui avait plié, reçut dans le ventre bientôt 1 une balle de pistolet, et mourut de cette blessure vant, pi deux jours après la bataille, dans la trente. quinze n deuxième année de son âge, et six ans après son tions ave élévation à l'électorat. de Brun:

Maurice doit certainement occuper la place la de l'arm plus distinguée parmi les personnages qui figu- seconde rent dans l’histoire de ce siècle guerrier, où les première grands événemens et les révolutions soudaines ressource faisaient éclore de grands talens et leur ouvraient À 1 fit des une vaste carrière. Si, d’un côté, son excessive ses affair ambition, sa dissimulation profonde et lin- Le pire par juste usurpation des titres et des états de son MM domaines parent, le privèrent des éloges qu’on doit àla Epés, aba vertu, de l’autre, sa prudence à concerter ses RM accablé s mesures, sa vigueur à les exécuter, et son bon- D chercher heur constant dans toutes ses entreprises, le M lng-tem] mettent du moins au rang des grands princes, À hnguit qu Dans un âge où l’impétuosité des passions l'em- À précaire « porte ordinairement sur la prudence, où le plus BK nertume grand effort d’un génie, mème du premier BR « fierté n ordre, se borne à concevoir un projet hardi , et BR nitience. à l'exécuter avec promptitude et avec courage, Mint de il sut former et suivre un plan très compliqué, BR onfédéré qui trompa le prince le plus artificieux de l'Eu- décret de rope. L'empereur était presque parvenu à un RFie la mais despotisme illimité; ce fut dans ce moment que Cepend Maurice, avec des forces qui semblaient bien au- BF une grand dessous de tant d’audace, l'obligea de renoncer à Æ et des do ses usurpations , et qu’il établit non-seulement là M mriée à ( liberté de la conscience, mais encore la liberté BB fs qui, ay civile de l'Allemagne, sur des fondemens qui BK grand-pèr sont restés jusqu'ici inébranlables. Sa conduite, RRtroits. D'u

lecteur , son patri h guerre seu frère 4 aux biens | famille, m Sétait mis d'Auguste firent oubl infortunes rèrent viv nemark, d des Romai

à la vérité, excita quelque temps la défiance des protestans et le ressentiment des catholiques: mais il sut ensuite ménager les uns et les autres avec tant d'adresse, qu'aucun prince de ses contemporains n'eut un crédit égal dans les deux partis, et qu'il en fut regretté généralement, comme le défenseur le plus puissant et le plus fidèle de la constitution et des lois de son pays.

La mort de Maurice ayant répandu la consternation parmi ses troupes, les empêcha de profiter de leur victoire. Cependant Albert, que son courage impétueux et sa prodigalité ren-

Thom. Wintzen auclore, apud Scard., v. W, p. 5. Sleid., p. 583. Ruscelli, £pîtres aux princes, p. 1 Arnoldi, Fita Mauril , p. 125.

!'Sleid., f p. 1075.

ince , en conduicharge un corps it dans le ventre de cette blessure dans la trentesix ans après son

cuper la place la nnages qui figuguerrier, où les utions soudaines et leur ouvraient lé, Son excessive rofonde et l'indes états de son s qu'on doit à la e à concerter ses uter, et son bones entreprises , le es grands princes.

des passions l'emudence, où le plus ème du premier n projet hardi , et et avec courage, in très compliqué, artificieux de l'Euue parvenu à un ns ce moment que emblaient bien auigea de renoncer à it non-seulement la is encore la liberté des fondemens qui ables. Sa conduite, mps la défiance des t des catholiques:

daient l'idole d’un ramas d'aventuriers qui s’emparrassaient peu de la justice de sa cause, eut bientôt rassemblé ses forces dispersées ; se trouant, par de promptes recrues, à la tête de quinze mille hommes, il renouvela ses déprédations avec plus de fureur que jamais. Mais Henri de Brunswick, qui avait pris le commandement de l'armée des alliés, défit ce prince dans une sconde bataille presque aussi sanglante que la première. Malgré cette perte, le courage et les ressources d'Albert n'étaient pas encore épuisés. IL fit des efforts assez vigoureux pour rétablir ses affaires; mais se voyant mis au ban de l’empire par la chambre impériale, dépossédé de ses

à domaines héréditaires et de ceux qu'il avait usur-

es uns et les autres k

prince de ses conégal dans les deux etté généralement, puissant et le plus es lois de son pays.

1t répanda la conss, les empêcha de >endant Albert , que sa prodigalité ren-

Scard., v. M, p. 6.

s aux princes, p. 1ñ

pés, abanconné de la plupart de ses officiers, accablé sous le nombre de ses ennemis, il alla chercher un asile en France. Cet homme, si lng-temps la terreur et le fléau de l'Allemagne, hnguit quelques années dans l’indigence et l’état précaire d’un réfugié, abandonné à toute l'amertume des disgrâces que son inquiétude et a fierté naturelle lui faisait supporter avec imptience. Après sa mort, comme il ne laissait pint de postérité, ses états, que les princes onfédérés avaient saisis, furent rendus, par un décret de l’empereur , à ses héritiers collatéraux de la maison de Brandebourg !.

Cependant on ne tarda pas à voir s'élever ue grande querelle pour la succession des titres et des domaines de Maurice. Sa fille unique, mriée à Guillaume, prince d'Orange, avait un

fls qui, ayant hérité du nom et des talens de son |

grand-père, pouvait en revendiquer tous les droits. D'un autre côté, Jean Frédérie, l’ancien électeur , réclamait ses dignités et la portion de son patrimoine dont il avait été dépouillé après h guerre de la ligue de Smalkalde. Auguste,

& seui frère de Maurice, prétendait non-seulement

aux biens héréditaires que ce prince tenait de sa famille, mais encore à l'électorat dont celui-ci Sétait mis en possession. Les talens distingués d'Auguste, sa candeur et ses manières aimables firent oublier aux états de Saxe le mérite et les infortunes de leur premier maître ; ils se déclarent vivement pour Auguste. Le roi de Danemark, dont il avait épousé la fille, et le roi des Romains, par respect pour la mémoire de

! Sleid., p, 592, 594, 599. Struv., Corp. hist. germ , p. 1075.

Maurice, appuytrent ses prétentions de tout leur pouvoir. Ainsi Frédéric, quoique favorisé secrètement par l’empereur, autrefois son ennemi, fut enfin obligé de renoncer à ses droits, sans autre dédommagement qu'une légère aug mentation de territoire et la succession éventuelle pour sa famille, au défaut d’héritiers mâles dans la branche albertine. Ce prince infortuné, mais toujours magnanime, mourut l’année suivante, peu de temps après avoir ratifié ce traité; et les descendans d’Auguste sont encore en possession de l'électorat de Saxe t,

Tandis que tout ceci se passait en Allemagne, la guerre se faisait avec vigueur dans les Pays- Bas. Charles, impatient de venger l’affront qu'il avait essuyé devant Metz, mit de bonne heure une armée en campagne, et fit le siége de Térouanne. Les fortifications de cette ville étaient dans un très mauvais état, quoiq’elle fût de si grande importance, que François €" l'appelait un des deux oreillers sur lesquels un roi de France pouvait dormir en sûreté. Henri, devenu trop confiant par ses succès , crut qu’il suffisait, pour faire échouer les efforts À: son enneizi, 42 renforcer la garnison d’un: foule de jeune noblesse. Mais d’Essé, vieil cfficier qui la commandait, ayant été tué, les impnériaux poussèrent le siége avec tant d’ardeur et de persévérance, qu'ils emportèrent la place d'assaut. Aussitôt Charles, pour empècher qu’elle ne retombât dans les mains des Français, en fit raser les fortifications et même les maisons, et dispersa tous les habitans dans les villes voisines. L'armée impériale, fière de cet avantage, alla investir Hesdin, qui, malgré la ;;15 vigoureuse défense, fut aussi prise d'assaut, cux de la garnison qui avaient échappé au fil de l'épée furent faits prisonniers. Enimanuel Philibert de Savoie, prince de Piémont , avait été chargé par l'empereur de la conduite &: + sfége. Ce fut là qu'il fit le premier essai de ces talens militaires qui bientôt le mirent au rang des premiers généraux de ce siècle, et lui ouvrirent le chemin au recouvrement de ses étais héréditaires, qu'avait envahis François 1°" dans ses guerres d'Italie 2.

La perte de deux villes, où beaucoup de gnerriers de distinction avaient été tués ou pris par

? Sleid., p. 587. Thuan., p. 409. Struv., Corp. hist.

germ.

2? Thuan, p. 411. Hæræus, #nnales brabant., p.669.

l'ennemi, n’était pas un léger malheur pour la France ; Henri le ressentit très vivement; mais il était encore plus humilié de voir que l'empereur, dont on croyait la puissance abaissée sans retour depuis sa retraite de Metz, avait repris sitôt sa première supériorité. Le roi se reprocha une sécurité qui l'avait empêché d'ouvrir la campagne d'assez bonne heure; il assembla promptement une nombreuse armée, et marcha vers les Pays- Bas.

A l'approche d’un si formidable ennemi, Charles quitta Bruxelles, où il s'était tenu renfermé si étroitement durant sept mois, que le bruit de sa mort avait couru dans plusieurs endroits de l'Europe. Quoique la goutte l’eût affaibli au point de pouvoir à peine soutenir le mouvemeit d’une litière, il se hâta de joindre son armée. Tous les yeux se 1, rent alors sur ces puissans et implacables rivaux, dans l'attente d'une bataille décisive. Mais Charles était trop prudent pour la risquer, et l’abondancedes pluies de l'automne empèchant les Français d’entreprendre aucun siége, ils se retirèrent sans avoir rien fait qui répondit à leurs grands préparatifs !.

Les armes de l'empereur n’eurent pas le mème succès en Italie. Le mauvais état de ses finances ne lui permettait guère d'agir avec vigueur de deux côtés à la fois. Plus il avait fait d'efforts dans les Pays-Bas, et moins il se trouvait de ressources au-delà des Alpes. De concert avec Côme de Médicis, que l'introduction des troupes françaises dans Sienne avait beaucoup alarmé, le vice-roi de Naples voulut tenter de se rendre maître de cette ville, mais à l'approche de la flotte des Turcs qui menaçait les côtes de Naples, les inpériaux abandonnèrent promptement leur entreprise pour aller défendre leur propre pays. Ainsi la France eut la facilité, non-seulement de se soutenir en Toscane, mais encore de conquérir, par le secours des Turcs, une grande partie de l'ile de Corse, soumise alors aux Génois *.

Les affaires de la maison d’Antriche ne prirent pas ceite année une meilleure face dans la Hongrie. Les troupes que Ferdinand tenait en Transylvanie, étant mal payées, vivaient à discrétion chez les habitans. Leur insolence et leurs

1 Hærœus, p. 672. Thuan., p. 414.

? Thuan., p. 417.

rapinesirritèrent tout le monde, et détachèrent la nation d’un nouveau souverain qui pillait ses sujets au lieu de les protéger. A cette indigna. tion se joignit le désir de venger la mort de

Martinuzzi. La noblesse, fière et turbulente, |

qui souffrait impatiemment tant d'injures, et le peuple, naturellement inconstant et féroce,

étaient également prêts à se révolter. Dans cette À

conjoncture, Isabelle, qui avait été leur reine, parut en Transylvanie avec son fils. Cette femme ambitieuse, qui se repentait d'avoir cédé sa couronne en 1551, ne pouvant supporter plus longtemps la solitude et l’oisiveté d’une vie privée, quitta sa retraite, dans l'espérance que le mécontentement des Hongrois les porterait à reconnaître encore une fois les droits de son fils au trône. Quelques nubles des plus distingués se déclarèrent aussitôt en sa faveur. Le pacha de Belgrace, par l’ordre de Soliman, prit son parti contre Ferdinand; et ies soldats italiens et espagnols, qui n'étaient point payés, au lieu de s’avancer vers l'ennemi, déclarèrent qu'ils voulaieut retourner à Vienne. Ainsi Castaldo, leur général, Le vit obligé d'abandonner la Transylvan.e à Isabelle et aux Turcs, et de revenir à: tête des mutins, pour les empêcher du moins de piller l’Autriche à leur passage !.

Ferdinand était trop occupé des troubles de l'Alleiagne , et d’ailleurs ses fonds étaient trop épuisés par ses derniers efforts en Hongrie pour tenter d’y recouvrer cette province importante. Cependant il avait une occasion bien favorable: Solimah se trouvait alors engagé dans une guerre

contre la Perse et accablé de chagrins domesti. RB

tiques. Élevé par ses grands talens au-dessn des autres princes de la famille des Ottomans. il n'en avait pas moins les passions violentes de cette race superbe. Il était jaloux de son autorité, prompt et terrible dans sa colère, suscep-À tible de toutes les fureurs de cet amour qui produit en orient les plus funestes caiastrophes. | eut pour maitresse favorite une esclave circas- | sienne d’une rare beauté, qui lui donna un fik nommé Mustapha. Le mérite de ce prince a | tant que sa naissance engagea Soliman à le dé. | signer pour son successeur. Mais Roxelane. cap- : tive russienne, ayant gagné le cœur du sultan, | eut bientôt supplanié sa rivale. Assez adroit@

1 Thuan., p. 420.

Lareligior

L de retour

[1503] pour Co!

pendant plusieur man. Ce pouvoir que lan tout son voir un j sacrifiés , à la sûre cesse de l'héritier enfans , e râtre, Bic rer le trÔ et son es] lement p près ave unique à son desse que son p grandisse royale, lui

Quand tées, Rox

srupuleu der une considéral comme l’ sulté sur grands él par Rusta cave lui tions, Sol fruit de parut l'acc ber dans elle eût ét Soliman, informé d montra to consoler € écrit : sd elle comm sa galié e

eunuque viter sa f; avec l'air

pour conserver sa conquête, elle en jouit seule pendant de longues années, et augmenta de plusieurs fils et d’une fille la postérité de Soliman. Cependant, loin d’être satisfaite de son pouvoir sans bornes sur l'esprit d’un monarque que la moitié du monde adorait ou craignait, tout son bonheur était empoisonné par l’idée de

e, et détachèrent ain qui pillait ses A cette indignanger la mort de e et turbulente, nt d’injures , et le stant et féroce,

volter. Dans cette MA voir un jour Mustapha sur le trône, et ses fils jt été leur reine, A sacrifiés, selon la barbare politique des Turcs, fils. Cette femme MA à la sûreté du nouvel empereur. Occupée sans avoir cédé sa cou- Q* cesse de ce triste avenir, elle regarda d'avance porter plus long- l'héritier de la couronne comme l'ennemi de ses

d'une vie privée, BR enfans , et lui voua à ce titre la haine d’une marance que le mé- M râtre. Bientôt elle souhaita sa perte pour assuporterait à recon- LR rer le trône à l’un de ses fils. Son âme ambitieuse its de son fils au BR et son esprit plein d'artifices la rendaient égaplus distingués se ÎK lement propre à tout tenter, à tout exécuter. veur. Le pacha de & près avoir marié, de l’aveu du sultan, sa fille nan, prit son parti D unique avec le grand-visir Rustan, elle confia dats italiens et es- A son dessein à cet aïïoit ministre; et celui-ci, payés , au lieu de Î que son propre intérêt engageait à favoriser l'aarèrent qu'ils vou- M grandissement de cette branche de la famille nsi Castaldo, leur M royale, lui promit de l'aider de tout son pouvoir. donner la Transyl- Quand ces mesures eurent été bien conceret de revenir à la D tées, Roxelane affecta le plus grand zèle pour pêcher du moins de L'areligion mahométane, à laquelle Soliman était e 1. scrupuleusement attaché. Elle proposa de fonpé des troubles de der une mosquée, établissement d’une dépense fonds étaient trop considérable , mais regardé chez les Turcs + en Hongrie pour comme l'œuvre la plus méritoire. Le mufti, conovince importante W& sulté sur cette pieuse intention, y donna de ion bien favorable: grands éloges ; mais, comme il avait été gagné agé dans une guerre par Kustan, il dit à Roxelane que son état d’es- » chagrins domesti-WN dave lui ôcant jusqu'à la propriété de ses acls talens au-dessus BA tions, Soliman son maître recueillerait tout le bille des Ottomans. fruit de cette sainte entreprise. Cette réponse ssions violentes del parut l'accabler de chagrin. Elle feignit de tomialoux de son auto ber dans une profonde mélancolie, comme si s sa colère, suscep-W elle eût été dégoûtée de la vie et de ses plaisirs. » cet emour qui prof Soliman , qui était alors à la tête de son armée, stes caiastrophes. II informé de sa douleur et du sujet qui la causait, une esclave cireaç- WW montra tout l'empressement d'un amant qui veut ui lui donna un fill consoler ce qu'il aime, et la déclara libre par un ite de ce prince a-W écrit :: sa main. Contente de ce premier succès, sea Soliman à le dé ellecommenca à bâtir sa mosquée et reprit toute Mais Roxelane. c-Î@ si galié ei la vivacité de son esprit. Cependant , le cœur du sultan de retour à Constantinople, Soliman envoya un ivale. Assez adroik@ enuque au sérail, selon la coutume , pour inviter sa favorite à partager son lit. Roxelane, avec l'air du plus profond regret, mais d’un ton

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ferme et décidé, refusant d’obéir, dit que ce qui était un honneur pour une esclave devenait un crime dans une femme libre, et qu'elle ne consentirait jamais à ce que le sultan se rendit coupable avec elle d’une violation si manifeste des lois du prophète. Soliman, dont cette fausse délicatesse irritait de plus en plus la passion, eut recours aux conseils du mufti. Celui-ci répondit, conformément à l’Alcoran, que les scrupules de Roxelane étaient fondés; rnais il ajouta , d’après les leçons de Rustan, qu'il était facile au sultan de les faire cesser en la prenant pour femme légitime. C'était déroger à une maxime politique que l’orgueil ottoman avait regardée comme inviolable depuis Bajazet 11. La femme de ce prince ayant été violée inhumainement par les Tartares lorsqu'il était prisonnier de Tamerlan, les sultans qui lui succédèrent, pour se garantir d'un pareil affront , n’admirent que des esclaves dans leur lit. Cependant la proposition du mufti fut acceptée avec joie, et l'amoureux Soliman épousa sole:mellement sa maîtresse.

Plus le sacrifice était grand, plus Roxelane fut convaincue de son ascendant sur le cœur de ce monarque. Espérant tout et ne craignant plus rien, elle s'enhardit à tramer la ruine de Mustapha. Ce jeune prince, selon l'usage alors pratiqué par Les sultans, avait été charg du gouveruement de plusieurs provinces, et son père venait de lui confier encore l'administration du Diarbequir, l’ancienne Mésopotamie, que Soliman avait unie à son empire après l'avoir arrachée aux Persans. Dans tous ces différens emplois Mustapha se montra toujours équitable et modéré. Sa valeur et sa générosité le rendaient à la fois le favori du peuple et l'amour des soldats, et cet art de gagner les cœurs était accompagné de tant de prudence qu’il n'avait jamais causé le moindre ombrage à son père.

Il était impossible de l'accuser d'aucun vice ni d'aucune faute qui pôt détruire la haute opinion que Soliman avait conçue de lui. La méchanceté de Roxelane était plus raffinée : elle fit servir les vertus mêmes de Mustapha d’instrument à sa perte. Elle affecta de vanter plus d’une fois en présence du sultan les qualités brillantes du jeune prince, son courage, sa Jibéralité et ses manières populaires. Ces éloges, malicieusement | exagérés et trop souvent répétés, firent tout : l'effet qu'elle en attendait. L'estime de Solinan

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pour son fils ne put le garantir des plus cruels soupçons ; il en vint enfin à ne plus pouvoir penser à Mustapha sans jalousie et sans crainte. Roxelane s'en aperçut et en profita. Un jour, étant avec le sultan, elle fit comme par hasard tomber la conversation sur la douleur qu'avait eue Bajazet de voir son fils Sélim se révolter contre lui; ensuite elle parla de la bravoure des vieilles troupes que commandait Mustapha ; elle remarqua que le Diarbequir était limitrophe des états du sophi de Perse , mortel ennemi de Soliman. Les malignes insinuations de Roxelane prirent insensiblement aux yeux de son époux les couleurs de la vérité, et la fureur de la jalousie acheva d'éteindre dans son cœur un reste de tendresse paternelle. Une haine profonde succédant aux sentimens de la nature, Soliman mit des espions autour de son fils pour observer toutes ses paroles et ses actions, ct il s'en défia comme de soc plus dangereux ennemi.

Alors Roxelane crut pouvoir hasarder encore un pas; ce fut de demander au sultan la permission pour ses fils de paraître à la cour. Elle espéra qu'en trouvant accès auprès de leur père, i jourraient, par une conduite soumise et des qualités aimables, remplacer Mustapha dans son cœur, Le monarque, toujours complaisant, consentit encore à se relâcher, en cette occasion, des maximes de la famille ottomane. Maïs ce n'était pas assez ; Rustan, à ces intrigues de femme, joignit un artifice encore plus subtil. Ce ministre écrivit aux pachas des provinces voisines du Diarbequir d'entretenir une correspondance réglée avec lui pour l'informer de la conduie de Mustapha dans son gouvernement. Il les avertissait chacun en particulier, comme dans le dessein de les obliger, que rien ne pouvait être plus agréable au sultan que d'apprendre les belles actions d’un fils qu'il destinait à soutenir la gloire du sang ottoman. Les pachas, qui ne connaissaient pas les intentions perverses du visir, se croyant trop heureux de faire à ce prix la cour à leur souverain, remplirent leurs lettres d'éloges étudiés, mais funestes pour Mustapha, qu'ils peignaient comme un prince digne de succéder à son illustre père , doué de tous les talens nécessaires pour marcher sur ses traces et peut-être pour égaler un jour sa renommée. Soliman vit toutes ces lettres, et l’on avait soin de choisir, pour leslui montre: le moment où elles devaient

faire la plus fatale impression. Chaque éloge de ‘ son filsle blessait jusqu’au cœur. Il én vint’ inétiie | à soupconner les pachas d'être prêts à favôriéer | les attentats d'un prince qu'ils vantaient avec tant d’imprudénce; et croyant déjà voir Müstapha les armes à la main, l’attaquer sur son trône, il prit la résolution de prévenir le coup et d'af. fermir la couronne sur sa tête par la mort de sn fils.

Sous prétexte de renouveler la guerre contre les Persans, il ordonna à Rustan de marcher vers le Diarbequir avec une nombreuse armée et de le délivrer d'un fils dont la perte importait à sa sûreté. Mais cet adroit ministre se garda bien d'encourir la haine publique en se chàr- >eant d'exécuter un ordre si cruel. Dès qu'il fut arrivé en Syrie, il écrivit à Soliman que le danger était assez grand pour exiger au plus tôt sa présence. Mustapha , disait-il, avait déjà rempli le camp de ses émissaires; la plupart des soldats étaient gagnés , et il avait l’affection de toute l'armée. On avait découvert une négociation entamée avec le soplu de Perse pour marier Mustapha avec une ées filles de ce monarque, Le visir ajoutäit que son zèle et son crédit étaient insuffisans dans une conjoncture auséi critique, et que le sultan avait seul assez de sagesse pour décider du meilleur parti qu'il y avait à prendre, et assez d'autorité pour le mettre en exécution. Cette calomnieuse accusation de correspondance avec le sophi était le dernier coup que réservait à Mustapha le complot de la sultane et du visir. Elle eut tont l’effet qu'on devait attendre de la haïne invétérée de Soliman contre les Persans , et jeta ce prince dans les transports de rage les plus violens. Aussitôt il part pour ha Syrie, et précipite $a marche avec toute l'impatience de la crainte et de la vengeance. Dès qu'il eut joint son armée près d'Alep et concerté ses mesures avec Rustan , il envôya un chiaoux à son fils pour lui ordonner de paraître en sa présence. Mustapha n'ignorait pas les intrigues de sa belle-mère ; il connaissait la malice du grandvisir et la violence du caractère du sultan; mais espérant que son innocence et sa prompte soumission détruiraient sans peine les accusations de ses ennemis, il obéit sans délai aux ordres e son père. Arrivé dans le camp, on l'introduisit dans la tente de Soliman, D'abord il n'y vit rien qui pôt lui causer d'alarmes, ni gardes armés

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oi suite nombreuse: en un mot l'ordre et le silence accoutumés y régnaient. Cependant des myetsne tardèrent pas à paraître. Mustapha, en les voyant , ne doute plus de son sort; il s'écrie : «On en veut à ma vie, » et tente de s'enfuir, Les muets s'élancent sur lui; il résiste, se débat, demande avec instance à voir le sultan. Enfin tirant de nouvelles forces, ou de son désespoir ou de l'espérance d’être secouru des soldats, s'il peut sortir de la tente, il arrête long-temps les efforts de ses bourreaux. Soliman entend les cris de son fils et le bruit qu’occasione sa résistance. Impatient d’être veugé, et craignant que sa victime ne lui échappe, il ouvre le rideau qui séparait la tente; il avance la tête, jette un regard féroce sur les muets, et, par ses gestes menaçans , semble les accuser de lenteur et de timidité. A la vue d’un père furieux et inflexible, la force manque à Mustapha; son courage l'abandonne; les muets attachent le fatal cordon à son cou, et dans l'instant mettent fin à sa vie. On exposa son çorps devant la tente du sultan ; les soldats surpris i'entourèrent , et contemplant ce triste objet avec autant d’indignation que de douleur, ils étaient prêts à se révolter si quelqu'un se fût mis à leur tête. Après ce premier témoignage de leur attachement, chacun se renferma dans sa tente pour y pleurer en secret le funeste sort de leur prince chéri; aucun deux ne voulut prendre de nourriture, pas mème de l’eau, pendant le reste du jour. Le lendemain au matin, la solitude et le silence régnaient encore dans le camp. Soliman craignit que ce calme ténébreux ne préparàt la tempête: pour apaiser les soldats, il ôta les sceaux au grand-visir, lui enjoignit de quitter l'armée, et donna sa place à Achmet, brave officier qui avait la faveur des troupes. Mais la disgrâce de Rustan n’était qu’un jeu concerté; lui-même avait suggéré cet expédient, comme le seul qui pôt le sauver ainsi que son maitre. Au bout de quelque temps, le ressentiment des troupes commençant à s'apaiser, et le nom de Mustapha à s'effacer des esprits, Achmet fut étranglé par l'ordre de Soliman, et Rustan rétabli dans sa dignité de visir. Avec son premier pouvoir, il reprit le dessein que lui avait inspiré Roxelane, d'exterminer la race de Mustapha. Cet infortuné laissait un fils unique qui pouvait un jour venger lamort de son père. On excita de nouveau contre

lui la jalousie du sultan, qui, dupe encore des mêmes artifices, consentit à la mort de ce jeune prince. Un eunuque député à Bursa, où était cette innocente victime, exécuta sa commission avec un zèle barbare, et les fils de Roxelane n’eurent plus de rivaux sur le chemin du trône !.

On ne voit guère de scènes si tragiques, ni de si funestes catastrophes, que dans l’histoire des grandes monarchies de l'Orient, où l’ardeur du climat semble exalter toutes les passions, et où celles du souverain trouvent une libre carrière dans le despotisme de son autorité.

Tandis que Soliman était ainsi livré tout entier à des intrigues de cour, Charles s'occupait d'un nouveau dessein qu'il avait formé pour l’agrandissement de sa famille. Les vertusd'ÉdouardIV, roi d'Angleterre, avaient donné à ses sujets tant d'espérance d’être heureux sous son gouvernement, qu'ils supportaient sans impatience tous les maux que les divisions de ses ministres ambitieux leur faisaient éprouver pendant sa minorité. Mais ce prince, après un règne très court, se trouva attaqué d’une maladie de langueur qui menaçait sa vie; l’empereur n'en fut pas plus tôt instruit, que, saisissant l’occasion d'augmenter sa puissance ou les domaines de son fils, ilimagina de joindre l'Angleterre àses autres royaumes par le mariage de Philippe avec Marie, héritière de la couronne d'Édouard. Ceper.dant comme il craignait que son fils, qui était alors en Espagne, ne refusât d’épouser une princesse qui, âgée de trente-huit ans, en avait onze de plus que lui ?, Charles prit la résolution, malgré sa vieillesse et ses infirmités, de s'offrir luimême pour époux à Marie, qui était sa cousine.

Quoique cette princesse n'eut aucun de ces charmes qui survivent à la jeunesse et inspirent l'affection ou l'estime, Philippe ..nsenti à ce mariage sans hésiter, et sacrifia, selon la coutume des princes, son penchant à son ambition. L'empereur n'atttendit pas la mort d’Édouard pour préparer d'avance le succès de cette alliance. Ainsi, dès que le trône fut vacani les prétentions de Jeanne Gray, aussi malheureuses dans leur issue qu'elles étaient peu fondées, laissèrent à

’ Augerii Gissenii Busbequii, Zegationis turcicæ epistolæ, 4. Franc., 1615, p. 37. Thuan., lib. xu, p. 432. Mém. de Ribier , liv. xt, p. 457. Mauroceni, Histor. veneta, lib. vi, page 60.

2 Pallav., Æist. concil. trid., v, V, Loue. 13, p. 150.

Charles envoya une pompeuse ambassade à Londres pour féliciter la nouvelle reine et lui offrir la main de son fils. Cette proposition fut reçue très favorabtement. Sans parler de la gloire flatteuse d'épouser l'héritier de plus grand monarque de l'Europe, cette princesse y trouvait encore l'avantage de s'unir plus étroitement à la famille d'une mère qu'elle avait toujours tendrement aimée, et de S'assurer un puissant secours pour seconder son projet chéri de rétablir la religion catholique en Angleterre. Mais ses sujets ne pensaient pas ainsi, Les nombreux partisans de la réformation redoutaient ce mariage. Onsavait que Philippe soutenait tous les dogmes de l'église romaine’ avec un zèle sanguinaire , qui allait même au-delà de la superstition espagnole. Le peuple Anglais, accoutumé à une sorte de familiarité avec ses souverains, qui quelquefois du rang de sujets avaient été élevés au trône, était bien loin de pouvoir endurer la hauteur et la morgue castillane. Un prince étranger, devenu l'époux de leur reine , prendrait nécessairement une grande ififluence dans le conseil; on redoutait le caractère impérieux de Philippe, on craignait qu'imbu des maximes de a monarchie espagnole, s contraires aux libertés nationales de l'Angleterre. il ne fil adopter sa politique à Marie, et ne lui fournit de l'argent et des troupes étrangères contre ses propres sujets.

La chambre des communes, quoique alors soumise à la volonté de ses souverains, présenta une requête très forte contre cette alliance. On publia un grand nombre de pamphlets qui en représentaient les dangereuses conséquences, et peignaient des plus odieuses couleurs la bigoterie et l'arrogance de Philippe. Mais Marie, inflexible dans toutes ses résolutions , n'eut aucun égard ni aux remontrances de ses communes ni aux sentimens de son peuple. Les ministres en qui elle avait le plus de confiance, étant déjà séduits par les artifices de l’empereur, qui leur avait envoyé de grosses somines pour gagner le reste du conseil, approuvèrent hautement le choix de leur reine. Le pape, aussitôt après qu'elle fut montée sur le trône , avait dépéché le cardinal de La Pole en Angleterre , en qualité de

1 Carte, Æist. of England, v. W, p. 287.

Marie la possession de tous ses droits !, et 1 légat, pour réconcilier sa partie avec le saine

siége : mais ce ministre fut retenu à Billinghen en Allemagne, par l'ordre de l'empereur. On eraignait que sa présence ne nwisit aux prétentions de Philippe , et qu'il n'employât son crédit en faveur de Courtenay, son parent. comte de Devonshire , que les vœux de sa nation appelaient à l'honneur d'épouser la reine.

Cependant les négociations furent pressées avec la plus grande chaleur. Charles acquiesea sans balancer, à toutes les conditions que les ministres de Marie lui proposèrent , soit pour vaincre les répugnances du peuple anglais , soit pour calmer leurs propres craintes et la défiance qu'ils avaient d’un prince étranger. Les prinei paux articles du traité furent que Philippe.

pendant Ja vie de la reine, porterait le titre de roi d'Angleterre, mais que cette princesse gonvernerait seule et disposerait entiérement de tous les revenus, offices et bénéfices du royaume ; que les enfans qui naîtraient de ce mariage, nonseulement hériteraient du trône de Marie, mais encore auraient Ja possession du duché de Bourgogne et des Pays-Bas; que si le prince Charles, le seul fils qui restait à Philippe de sa première femme, mourait sans postérité, les enfans de la reine, mâles ou femelles , succèderaient à la couronne d'Espagne et à tous les états héréaitaires de l'empereur. Philippe devait jurer solennellement , avant la consommation du mariage, qu'il ne se ferait servir que par les sujets de la reine, et n'introduirait point en Angleterre d'étrangers qui pussent donner de l'ombrage à la nation:

qu'il ne changerait rien, ni aux constitutions ni aux lois du royaume, et qu'il n'en ferait jamais sortir ni la reine ni aucun de ses enfans. Si Marie mourait sans laisser d'héritiers, il promettait d'abandonner le trône au successeur légitime, sans y réclamer aucun droit; enfin l'Angleterre, en conséquence de ce mariage, ne devait se trouver engagée dans aucune guerre Contre l'Espagne et la France: et son alliance avec celle-ci devait subsister dans toute sa force !.

Mais c'était en vain que l'empereur et les ministres avaient employé toute leur adresse pour ne point blesser l'inquiète jalousie des Anglais. Ces articles, si avantageux en apparence,

1 Carte, v. HE, p. 288.

1 Rvmer, Zæder., vol. XV, p. 377, Ribier, vol. M, p 498.

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