‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme]Chapitre 114 sur 155 · LIVRE SEPTIEÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEÈME

La conquête du Mexique et du Pérou étant l'événement le plus éclatant et le plus intéressant de l’histoire de l'Amérique, un tableau des institutions politiques et des mœurs nationales de ces deux grands empires présente aux yeux d'un observateur intelligent l'espèce ‘humaine dans une époque singulière de ses progrès (144).

Lorsque l'on compare le Mexique et le Pérou avec les autres parties de l'Amérique, on peut regarder ces deux empires comme des états civilisés. Au lieu de petites tribus indépendantes et continuellement en guerre, n'ayant qu'une

- subsistance précaire au milieu des bois et des

marais, étrangères aux arts et à toute industrie, | ne connaissant aucune subordination ni presque |

aucune forme de gouvernement régulier, nous trouvons au Mexique et au Pérou des nations nombreuses, soumises à un seul souverain et rassemblées dans des villes, une législation occupée de la subsistance et de la sûreté des citoyens, l'empire des lois reconnu, une religion établie, plusieurs des arts nécessaires à la vie portés jusqu'à un certain point de perfection, et ceux qui servent à l'embellir commençant à se montrer.

Mais si l'on compare les Américains avec les autres nations de l’ancien continent, on ne peut plus les placer parmi les peuples vraiment civilisés ; on les trouve, comme les tribus sauvages qui les environnent , ignorant entièrement l’usage des métaux et n'ayant point étendu le domaine de l'homme sur les animaux. Les seuls animaux que les Mexicains connussent l’art d'apprivoiser et de nourrir étaient les poules d'Inde, les canards, des lapins, et une espèce de petits chiens !. A la vérité, ces faibles essais

1 Herrera, Decad. 11, lib, vis, cap. xir

il,

de leur industrie avaient rendu leur subsistance un peu plus abondante et plus sûre que celle de l'homme qui n'a de ressource pour se nourrir que la chasse; mais ils n'avaient pas tenté de se soumettre des animaux plus forts, ni de s'en faire aider dans leurs travaux. Parmi les petites espèces, les Péruviens n'avaient rendu domestique que le canard , mais ils avaient apprivoisé le lama, animal particulier à leur pays, ressemblant pour la forme à un chameau et qui pour la taille est un peu au-dessus du mouton. Sous la protection de l'homme, cette espèce s'était fort multipliée, sa laine habillait les Péruviens; sa chair les nourrissait. Cet animal était même employé comme bête de charge et portait un fardeau modique avec beaucoup de patience et de docilité {. Il ne servait pas de bête de trait, et comme on ne l'élevait que dans les montagnes, on n'en tirait pas de grands secours, si l'on en juge par différentes circonstances que rapportent les premiers historiens du Pérou.

Dans l’histoire des progrès des nations vers la civilisation , on a toujours regardé l'invention des métaux utiles et l'établissement de l'empire de l'homme sur les animaux comme des pas de la plus grande importance. Dans notre continent la société a été encore long-temps barbare après ces deux découvertes. L'homme, après avoir acquis cet empire sur la nature, a vu s'écouler encore beaucoup de siècles avant que son industrie fût assez perfectionnée pour rendre sa subsistance assurée , avant que les arts qui fournissent à ses besoins et à ses commodités fussent inventés et qu'on eût aucune idée des diverses institutions nécessaires pour conserver l’ordre dans la société, Les Mexicains etles Péruviens,

* Vega, part. 1, lib. vus, c.xvi. Zarate, lib, 1, c.

privés de la connaissance des métaux lés plus utiles et du secours des animaux domestiques, étaient donc arrêtés par des obstacles puissans, et quoiqu'au moment de la découverte de l’Amérique ils fussent arrivés au plus haut point de leur progrès, ils paraissent encore à cette époque dans l'enfance de la vie civilisée.

Après cette’ observation générale sur la circonstance la plus singulière qui distingue les deux grandes nations de l'Amérique, je vais tâcher de présenter la constitution et la police intérieure de l’un et de l’autre sous un point de vue d’après lequel on pourra déterminer leur rang dans l'échelle politique et leur véritable place entre les peuplades grossières et barbares du Nouveau-Monde et les nations civilisées de l'ancien; c'est-à-dire estimer de combien ils sont au-dessus de celles-là et au-dessous de celles-ci.

De ces deux empires, le Mexique a été le

premier soumis à la couronne d'Espagne, mais | uous n’en connaissons pas mieux pour cela les |

coutumes et les lois. Ce que j'ai dit ailleurs de

l'inexactitude des relations qui pouvaient nous |

donner quelque connaissance de l’état et des mœurs des tribus sauvages de l'Amérique, peut

être appliqué à l'empire du Mexique. Cortès et | les aventuriers qui l’accompagnèrent n'avaient | ni le temps, ni les lumières nécessaires pour en- | | bien sont incomplètes les notions que now

richir l'histoire civile et naturelle de nouvelles observations. Ils n'avaient qu'un seul but dans leurs expéditions et paraissent à peine avoir

porté les yeux sur d’autres objets. Si dans |

quelques courts intervalles de tranquillité, lorsque la guerre cessait et que l'ardeur du pillage

se ralentissait , les institutions et les mœurs du | peuple conquis attiraient leur attention, des |

soldats ignorans devaient mettre dans leurs recherches sur ces objets intéressans peu d'ordre

et de sagacité; aussi le tableau qu'ils nous ont | tracé de la police et des lois du Mexique est | superficiel et confus. Ce sont certains traits qui |

leur échappent sans dessein, plutôt que leurs observations directes, ou les conséquences qu'ils tirent eux-mêmes des faits, qui peuvent nous

donner quelque idée du génie et des mœurs des | Mexicains. L'obscurité dans laquelle l'ignorance | des conquérans du Mexique a laissé les annales

de ce pays s'est encore augmentée par la su-

perstition de leurs successeurs. Comme la mé- !

moire des événemens passés était conservée parmi les Mexicafns par des figures peintes sur des peaux, sur des toiles de coton, sur des écorces d'arbres, les premiers missionnaires,

‘incapables d'entendre la signification de ces fi-

gures et frappés de leur bizarrerie, les regardèrent comme des monumens d'idolâtrie qu'il fallait détruire pour faciliter la conversion des Indier::, our obéir à une ordonnance de Jean de Zummaraga, moine franciscain, premier évèque de Mexico, toutes ces peintures furent rassemblées ét livrées aux flammes. Ce zèle fanatique des premiers moines qui s'établirent dans la Nouvelle-Espagne, et dont les Espagnols eux-mêmes déplorèrent bientôt les effets, détruisit entièrement ces monumens qui pouvaient conserver quelques traces des anciens événemens et de l’ancien état de l'empire; et il n'en est resté que ce qu’en a pu conserver la

tradition, si l’on en excepte quelques unes de

ces peintures qui échappèrent aux recherches de Zummaraga !. L'expérience de toutes les na tions prouve que la mémoire des événemens

passés ne peut se conserver un pèu long-temps

ni se transmettre avec quelque fidélité par la tradition. Les peintures mexieaines, qui sont aujourd’hui les seules annales de l'empire, sont en petit.nombre et d’une signification très obscure. D'après ces circonstances on conçoit com-

pouvons recueillir de la petite quantité de

matériaux dispersés dans les ouvrages des histo-

riens espagnols.

Les Mexicains eux-mêmes reconnaissaient que leur empire n’était pas ancien. Leur pays était, disaient-ils , originairement possédé plutôt que peuplé par de petites tribus indépendantes dont les mœurs ressemblaient à celles que nous avons observées chez les peuples les plus sauvages. Mais vers le commencement du dixième siècle de l'ère chrétienne, plusieurs tribus vinrent successivement de régions inconnues situées ac nord et au nord-ouest, et s’établirent dans différentes provinces du pays d'#nahac, ancien nom de la Nouvelle-Espagne. Ces peuplades nouvelles, moins barbares que les habitans du pays, commencèrent à leur donner quelque goût pour la vie civile. Vers le commencement

lAcosta, lib. vi, cap vir. Torquemada, Proem., lib, ue, lib. nr, cap. vi; lib. x1v, cap. vu

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8 Purch 5 Herre:

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. Torquemada, Proem:, LV, Cap. VL

du treizième siècle, les Mexicans, nation plus :

formée qu'aucune de celles qui l'avaient précé-

fornie et prirent possession des plaines voisines du grand lac, à peu près au centre du pays

d'Anahac. Après y avoir résidé environ cin- | quante ans , ils y fondèrent une ville, depuis |

connue sous le nom de Mexico, qui devint bientôt'la plus considérable du Nouveau Monde.

Cette nation, depuis son établissement dans ses nouvelles possessions, demeura comme les autres :tribus de l'Amérique, sans rois, gouvernée dans la paix et conduite pendant la guerre par ceux que leur sagesse et leur valeur faisaient préférer. Mais bientôt, comme il est

arrivé partout où le pouvoir et le territoire se |

sont étendus, la suprême autorité tomba entre les mains d'une seule personne, :et lorsque les Espagnols entrèrent dans le pays sous la conduite de Cortès, Montézuma était le neuvième monarque régnant , non par succession mais par élection.

Selon cette tradition conservée parmi les Mexicains , l'origine de leur empire est très ré-

tres; et depuis l'établissement du gouvernement monarchique, environ cent trente ans, selon quelques-uns !. et cent quatre-vingt-dixsept, selon d'autres?. Si, d’un eôté, nous sup-

posons l'empire du Mexique plus ancien, et.

établi depuis assez de temps pour que nous

puissions admettre le degré de civilisation que

sédait l'art de conserver par des peintures le

souvenir des événemens passés, et qui considé- |

rait comme une partie essentielle de l'éducation des enfans le soin de leur apprendre les chansons historiques qui célébraient les exploits de

leurs ancètres3, a laissé s'affaiblir ainsi et se |

due de sa domination au temps de l'invasion des

. Espagnols. L'enfance des nations est si longue, dée, s’avancèrent des bords du golfe de la Cali- |

lors même que toutes les circonsrances sont fa. vorables ; il leur faut tant de temps pour acquérir quelque force et se donner une forme de gouvernement, que, d’après la nouveauté de l'origine de l'empire des Mexicains > On ne. peut s'empêcher de soupçonner fortement une grande exagération dans les descriptions avantageuses qu’on nous a données de leur fouyernement et de leurs mœurs.

Mais ce n’est pas d’après la théorie ou de

| simples conjectures qu’un historien peut déter-

miner Féiat politique et le caractère d'une nation. Îl ne peut fonder que sur des faits les jugemens qu’il se hasarde à prononcer. En recueillant ceux qui peuvent nous guider dans cette recherche ; on en trouve qui semblent indiquer chez les Mexicains de grands progrès de civilisation , tandis que d'autres pourraient nous les faire regarder comme n’étant pas fort différens des tribus sauvages dont ils étaient :environnés. Nous mettrons les uns et les autres sous

les yeux de nos lecteurs, afin qu’en les compacente. Îls ne comptent :pasiplus de trois cents ! ans depuis la première migration de leurs ancé- |

rant ils puissent former eux-mêmes leur opiniun.

Le droit de la propriété était parfaitement connu et établi dans toute son étendue chez les Mexicains. Nous avons vu que, chez plusiears

: tribus sauvages, cette notion d’an droit exclusif

à la possession d’un objet était presque inconnue et que dans toutes elle était très bornée et très confuse. Mais au Mexique, où l’agriculture et

: l’industrie avaient fait quelques progrès, la dis-

lui attribuent les historiens espagnols, il est dif- | ficile.de concevoir comment un peuple qui pos- !

perdre presque entièrement la mémoire des an- |

ciens événemens de son histoire. D'un autre côté, si nous nous en tenons à l'opinion de la nation elle-même sur la nouveauté de son origine, il n’est pas plus aisé de comprendre les progrès qu'elle avait faits vers la civilisation, ni l’éten-

! Acosta, Zist. , lib. vu, cap. vu, ett.

* Purchas, Pilgrim, Ii, p. 1068, «ete.

* Herrera, Decad. HN, lib, u, cap. xvuns.

tinction de la propriété foncière et usufruitière, territoriale et mobilière, était établie. Ces diverses espèces de propriétés pouvaient se transporter par l'échange ou la vente, et se transmettre par voie de succession. Tont homme libre avait une propriété en terre. Les terres étaient cependant possédées à différens titres. La possession était quelquefois pleine et entière et pouvait se transmettre à des héritiers. Quelquefois elle était attachée à quelque office ou dignité et se perdait avec, l'office. Ces deux sortes de possessions étaient regardées comme les plus nobles et étaient particulières aux citoyens des plus hautes classes, Le gros de la nation possédait les terres d'une manière très différente. À chaque distriei était attribuée une certaine quantité de terres vroportionnée au nombre de familles qui le

formait. Ces terres étaient cultivées par le travail de toute la communauté. Leur produit se portait dans un magasin COMMUN , et se partageait entre les familles selon leurs besoins respectifs. Aucun membre de cette espèce de communauté appelée calpullée, mot indien synonyme d'association, ne pouvait aliéner sa portion dont la propriété demeurait indivisiblement attachée à l'entretien de la famillet. Gette distribution du territoire intéressait chaque individu au bien général et liait son bonheur avec la tranquillité publique.

Une des circonstances les plus frappantes qui distingue les Mexicains des autres nations de l'Amérique, c'est le nombre et la grandeur de

leurs villes. Tant que la société demeure dans |

l'état de barbarie, les besoins des hommes sont en petit nombre et ils se passent facilement les uns des autres. Alors les motifs qui les portent à se rapprocher sont extrêmement faibles. Leur industrie est en même temps si imparfaite qu’elle ne peut assurer la subsistance de beaucoup de familles sur un même terrain. Ils vivent dispersés autant par choix que par nécessité, ou tout au plus ils s'assemblent dans de petits hameaux sur les bords des rivières qui leur fournissent une partie de leur nourriture, ou sur des terres que la nature a laissées ouvertes ou qu’ils ont débarras-

sées des productions sauvages par leurs propres | travaux. À leur entrée dans le Mexique, les Es- |

pagnols, qui n'avaient vu jusque-là en Amérique que des peuplades sauvages, furent extrèmement étonnés d'y trouver les habitans rassemblés dans

des villes d'une aussi grande étendue que beau- |

coup de villes d'Europe. Dans la première chaleur de leur admiration, ils comparèrent Zempoalla, ville du second ou troisième ordre, aux plus grandes villes d'Espagne. Lorsqu'ils eurent vu successivement Tlascala, Cholula, Tacuba, Tezeuco et enfin Mexico mème, leur étonnement augmenta si fort qu'ils se laissèrent aller à l’exagération, même après avoir eu le loisir de faire des observations plus suivies et sans intérêt de tromper. Leurs estimations sur la population des , villes furent très peu exactes et leurs calculs com- , munément très enflés. Il ne faut donc pas s'étonner que Cortès et ses compagnons, peu accoutumés à cette sorte de calculs et fortement tentés

Herrera, Decad. WE, lib. 1v, cap. xv. Torquemada, Mond, ind. lib. xiv, cap. vyr. Corita, manuscrit.

d’exagérer pour exalter le mérite de leurs découvertes et de leurs conquêtes, se soient laissés aller à une erreur si commune et à des descriptions si éloignées de la vérité. Cette considération doit faire rabattre beaucoup du nombre d’habitans qu'ils donnent aux villes du Mexique; mais il reste toujours constant qu'on y en trouva d'assez considérables pour ne pouvoir appartenir qu'à une nation déjà fort avancée dans la civilisation (145).

La séparation des professions diverses parmi les Mexicainsest encore une marque deleurs progrès qui n’est pas équivoque. Dans les premiers temps de la formation de la société, les arts sont en si petit nombre et si simples que tout homme est en état de les exercer assez bien pour satisfaire des besoins et des désirs aussi bornés que les siens. Le sauvage peut faire son arc, aiguiser ses flèches, élever sa hutte et creuser son canot sans le secours de personne. Les besoins des

| hommes croissent avec le temps, et leur adress

se perfectionne avant que les productions de

l'art soient assez compliquées dans leur fabric | tion pour qu'il faille une éducation particulière !

à chaque espèce d'ouvrier. À mesure que le travail devient plus parfait, la distinction des professions s'étend et chacune se subdivise davantage. Chez les Mexicains, cette séparation des arts était portée fort loin. Les métiers de mçon , de tisserand , d’orfèvre, de peintre et plusieurs autres étaient exercés par des ouvriers différens. Chacun avait son apprentissage. L'ow vrier se bornait à un seul genre de travail, et, par la patience et l’assiduité particulières aux Américains, l'ouvrage était porté à un degré de perfection fort au-delà de celui qu’on devait naturellement attendre des outils grossiers qu'ils employoient. Les ouvrages étaient mis dans le commerce et portés à des marchés qui se tenaient régulièrement dans les villes; les citoyens satisfaisaient leurs besoins mutuels! avec la facilité et la régularité qu'on ne voit que dans les sociétés civilisées.

La distinction des rangs établie au Mexique est une autre circonstance qui mérite notre attertion. En faisant le tableau des tribus sauvages de l'Amérique, nous avons observé que, dans l'en-

‘Cortès, Relat. ap. Ramuis., 11, 239 , etc. Gomara, Chron., cap. xxx. Torquem., lib. x, cap. xxxiv. Her rera, Decad. M, lib. var, cap, xv, etc.

fance de l'égalité cune esp vages co de celui ment lim est étran rence des chez eux et les dif qualités parmi les grande ] très abje formaien était très des temp tions, ét de la cu changer seigneur terres, S sesseur à et à exé vilesi, à l'état domestic qui acco étaient s qu'on p espèce d qui étaie par les s inférieur ritoires, dont ch:

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1 Herr nuscril,

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5 Herr nuscril,

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is., 11, 239 , etc. Gomara, , lib. xu, cap. xxx1v, Her “XV, elc.

fance de la vie civil:, l’homme a le sentiment de l'égalité et ne se soumet que difficilement à aucune espèce d'autorité, Pendant la paix, les sauvages connaissent à peine un chef, et l'autorité de celui qui les conduit à la guerre est extrèmement limitée. Comme l’idée de la propriété leur est étrangère, ils ne connaissent point la différence des conditions qui en résulte. Il n’y a point chez eux de prééminence-donnée par la naissance et les dignités ; on ne peut l’acquérir que par les qualités personnelles. La forme de la société parmi les Mexicains était fort différente. La plus grande partie de la nation vivait dans un état très abject. La condition des mayèques, qui formaient une portion considér*ble du peuple, était très approchante de celle des paysans serfs des temps féodaux qui, sous diverses dénominations, étaient regardés comme des instrumens de la culture attachés au sol. Ils ne pouvaient changer de résidence sans la permission de leur seigneur. Ils passaient avec la propriété des terres, sur lesquelles ils se trouvaient, d'un possesseur à un autre, et étaient obligés à cultiver et à exécuter différens genres de travaux serviles !, D'autres habitans du pays étaient réduits à l'état encore plus humiliant de la servitude domestique, et exposés à toutes les rigueurs qui accompagnent cette misérable condition. Ils étaient si avilis, et leur vie était si peu estimée, qu'on pouvait les tuer sans encourir aucune espèce de peine 2. Parmi le peuple, ceux mêmes qui étaient regardés comme libres étaient traités par les seigneurs comme des êtres d’une espèce inférieure. Les nobles, possesseurs d’amples territoires, étaient divisés en différentes classes, dont chacune était décorée de titres d'honneur particuliers. Quelques-uns de ces titres passaient du père au fils comme les terres : d’autres étaient attachés à de certaines fonctions ou offices, ou conférés à vie comme des marques de distinction personnelle 3. Le monarque, élevé au-dessus de tous, était revêtu de la suprême dignité et d’un pouvoir très étendu, Ainsi, la distinction des rangs y était parfaitement établie, et par une gradation régulière depuis le premier jus-

1 Herrera, Decad. 11. lib. rv, cap. xvar. Corita, manuscril.

2 Herrera, Decad. NI}, lib, :v cap. vir.

5Herrera, Decad. Al, lib, 1v, cap. xv. Corita, manuscril,

qu’au dernier des citoyens. Chacun connaissait ses droits et ses devoirs. Le peuple, à qui il n’était pas permis de porter les mêmes vêtemens que ceux des nobles, ni d’habiter des maisons semblables aux leurs, ne les approchait qu'avec les marques du plus grand respect. En présence de leur souverain, ils se tenaient les yeux baissés vers la terre, et n’osaient le regarder en face !. Lorsque les nobles eux-mêmes étaient admis à son audience, ils ne s’y présentaient que pieds nus, avec des habillemens simples, et lui rendaient, comme ses esclaves, des hommages qui allaient jusqu’à l’adoration. Ce respect, dû par les inférieurs à leurs supérieurs, était réglé avec un cérémonial si exact, qu’il avait influé jusque sur le génie de la langue, et s'était, pour ainsi dire, incorporé avec elle. La langue du Mexique était abondante en expressions de respect et de politesse. Les tournures et les mots dont les hommes d’un rang inférieur se servaient entre eux auraient été des insultes dans la bouche d’un homme du peuple, s'adressant à une personne d’un rang supérieur (146). C’est seulement dans les sociétés auxquelles le temps et les institutions d'un gouvernement régulier ont donné leur forme, qu’on peut trouver les hommes distribués ainsi en diverses classes, et qu'on peut mettre tant d'attention à conserver à chacune ses droits respectifs.

L'esprit des Mexicains, ainsi accoutumé et plié à la subordination, était très bien préparé à recevoir le gouvernement monarchique; mais les descriptions de leurs institutions politiques et de leurs lois, transmises par les Espagnols qui ont détruit les unes et les autres, sont si inexactes et si remplies de contradictions, qu'il est difficile d’en donner aucune idée précise. Quelques-uns nous représentent les souverains du Mexique comme absolus et décidant à leur gré de toutes les affaires publiques. Nous découvrons pourtant dans certains faits des traces de coutumes et de lois faites pour circonscrire le pouvoir de la couronne , et des droits, des priviléges de la noblesse qui paraissent des barrières contre les usurpations du monarque. Ces contradictions apparentes ont été l'effet du peu d'attention que les Mexicains ont apporté aux innovations faites par Montézuma dans le gou-

1 Herrera, Decad. Ml, lib. 1, cap. x1v.

vernement. Son ambition avait détruit l’ancienne constitution et introduit à sa place le déspotisme pur. Il avait méprisé leurs lois, violé leurs priviléges et réduit tous ses sujets à la condition d’esclaves!. Plusieurs des chefs ou nobles du premier rang s'étaient soumis au joug avec une grande répugnance. Dans l'espoir de le secouer et de recouvrer leurs premiers droits, ils avaient recherché la protection de Cortès, et s'étaient réunis à un ennemi étranger contre un oppresseur domestique ?. Ce n’est donc pas sous le règne dé Montézuma , mais sous ceux de ses prédécesseurs, que nous pouvons reconnaître la forme originaire et l'esprit du gouvernement du Mexique, qui paraissent avoir subsisté sans beaucoup d'altération depuis la fondation dé l'empire jusqu'à l'élection de Montézuma. Le corps de citoyens, que nous pouvons appeler les nobles, formait le premier ordre de l'état. Il y avait différentes classes parmi eux, comme nous l'avons déjà observé, et ils acquéraient les dignités et les transmettaient de diverses manières. Ils étaient en grand nombre. Selon un auteur soigneux de bien constater ce qu'il avance, il y avait dans l'empire du Mexique trente nobles du premier rang, dont chacun avait dans son territoire et sous sa dépendance environ cent mille citoyens, parmi lesquels on comptait trois cents nobles d’une classe inférieure qui lui étaient subordonnés 3%, Le territoire dépendant des chefs de Tezeuco et de Tacuba n’était guère moins étendu que celui qui formait le district du monarque 4, Chacun de ces chefs possédait dans son district une juridiction territoriale complète, et levait des taxes sur ses vassaux; mais tous suivaient l'étendard du monarque à la guerre, y conduisaient un nombre d'hommes proportionné à l’étendue de leur domaine, et plusieurs d’entre eux payaient tribut au roi comme à leur seigneur suzerain.

Dans cette esquisse de la constitution du Mexique, on trouve les principaux traits du gouvernement féodal dans sa forme la plus rigide. On y reconnait ses trois caractères distinctifs : une

‘Herrera, Decad. M], lib. 11, cap. x1v. Torquemada,, b.1r, cap. Lxix.

“Herrera, Décad. 11, lib. v, cap. x. Torquemada, lib. vi, cap. xzix.

3 Herrera, Decad. 11, lib. van, Cap. x.

« Torquemada, lib, 11, cap. Lvir, Corita, manuscrit.

noblesse jouissant d’une autorité presque indépendante, le peuple abaissé à la plus abjecte soumission et un souverain chargé du pouvoir exécutif. L'esprit et les principes de cette espèce de gouvernement semblent avoir produit dans le Nouveau-Monde les mêmes effets que dans l'ancien. L'autorité du souverain y était extrémement limitée, Tout le pouvoir réel demeurait entre les mains des seigneurs qui n’en laissaient au roi que l'ombre. Jaloux à l'excès de leurs droits, ils les défendaient avec la plus grande vigilance contre les entreprises du monarque, C'était une loi fondamentale du royaume que le roi ne püt décider sur aucune affaire importante et générale sans l'approbation d’un conseil composé de la première noblesse !. Il ne pouvait ni déclarer la guerre ni disposer à son gré d'une partie très considérable du revenu public, dont la destination était réglée et qui ne pouvait être divertie par le roi seul à aucun autre usage? Pour assurer l'observation des priviléges de la nation et des leurs, les nobles ne souffrirent point que la couronne setransmit par succession; elleétait élective. Le droit d'élection sembleavoir été d'abord entre les mains du corps entier de la noblesse; mais il avait passé ensuite à six électeurs, parmi lesquels étaient toujours les seigneurs de Tezeuco et de Tacuba. Par respect pour les monarques, le choix tombait communément sur quelque membre de leur famille; mais comme une nation, engagée dans des guerres continuelles, avait un grand besoin d’un souverain actif et valeureux , on avait plus d'égard dans le choix au mérite et à la maturité de l’âge qu'à l'ordre de la naissance , et on préférait souvent des collatéraux à des parens plus proches du monarque décédé 8. C'est à cet usage que les Mexicains devaient cette succession de princes habiles et guerriers qui avaient élevé leur empire en si peu de temps à ce haut point de puissance où le trouva Cortès en débarquant dans la Nouvelle-Espagne.

Tant que l'autorité des monarques demeura limitée, il est probable qu’elle fut exercée sans beaucoup d'ostentation ; mais lorsqu'elle s’éten-

Herrera, Decad. Ill, lib. n, cap. xix, lib, 1v: Cap. XvI.

3 /bid., cap. xvn.

5 Acosta, lib. vi, cap. xxiv. Hcrrera, Decad. 11, lib. n, c. xx, Corita, manuscrit.

dit, ils trône. | Mexiqt en fure pompe plus gr Monté:

lesquel palais, faste a:

les fois tenaier narque naissar Mais extérie ployaié manièr larité. :

intérie vassau:

civile q ses jug les écri et des sions d était ac dre et société Les étaient taxes, trie, e mises droits, traires règles tion d ter.

au Me ture, non-se des di ouvyra/ gasins nombr penda d'arm point merce

torité presque indésé à la plus abjecte | chargé du pouvoir icipes de cette espèce L avoir produit dans mes effets que dans verain y était extréuvoir réel demeurait rs Qui n’en laissaient x à l'excès de leurs avec la plus grande prises du monarque, le du royaume que le ne affaire importante ion d’un conseil comse !, Ïl ne pouvait ni oser à son gré d'une revenu public, dont et qui ne pouvait être aucun autre usage?

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ui, Cap. xix, lib, 1v:

. Hcrrera, Decad, 11,

dit, ils augmentérent aussi la magnificence du

Mexique se montra aux yeux des Espagnols, qui en furent frappés et qui nous en décrivent la pompe fort au long et avec les expressions de la plus grande admiration. La nombreuse suite de Montézuma , l’ordre, le silence, le respect avec lesquels il était servi, la vaste étendue de son palais, les logemens de ses différens officiers, le faste avec lequel il déployait sa grandeur toutes les fois qu’il daignait se laisser voir à ses sujets, tenaient plus de la magnificence des anciens monarques de l'Asie que de la simplicité des états naissans du Nouveau-Monde.

Mais ce n’était pas seulement par cette pompe

extérieure que les souverains du Mexique dé- | ployaient leur pouvoir; ils le manifestaient d’une | manière plus bienfaisante par l’ordre et la régu- | larité. avec laquelle ils administraient la police | intérieure de leurs états. Le roi avait sur ses | ducs, par lesquels ils avaient amenéun cours d’eau | douce d’une distance fort considérable le long

vassaux immédiats une juridiction entière, tant civile que criminelle, Chaque département avait

ses juges , et si nous pouvons compter sur ce que

les écrivains espagnols nous disent des principes

et des lois sur lesquels ils fondaient leurs déci- | | férentes places et à y faire la garde pendant la

sions dans ces deux genres d’affaires , la justice était administrée au Mexique avec autant d'ordre et d'équité qu'on en peut trouver dans les sociétés entièrement civilisées.

Les moyens de fournir à la dépense publique étaient aussi fort bien entendus. C'étaient des taxes, sur la terre, sur les richesses de l’industrie, et sur les marchandises de tous les genres mises en vente dans les marchés publics. Ces droits, quoique considérables, n'étaient ni arbitraires ni inégaux; ils étaient fixés d’après des règles établies, et chacun connaissait la proportion des charges publiques qu'il avait à supporter, Comme l'usage de la monnaie était inconnu au Mexique, tous les impôts se payaient en nature, et on portait dans les magasins publics, non-seulement toutes les productions naturelles des diverses provinces de l'empire , mais tous les ouvrages de l'industrie et des arts. De ces magasins l’empereur tirait de quoi pourvoir sa nombreuse suite pendant la paix et ses armées pendant la guerre, de nourriture , d'habits, d'armes, etc. Le petit peuple, qui ne possédait point de terre et qui ne faisait point de commerce, payait sa part des impôts en travaux de

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