LIVRE SEPTIÈME
Pendant que l'Écosse était en proie aux factions, Élisabeth était dans les alarmes sur les bruits d'un complot formé pour la délivrance de Marie. Throgmorton, gentilhomme de la province de Chester, soupçonné d’être fort avant dans cette intrigue, fut arrêté. On trouva dans ses papiers deux listes : l’une des principaux ports du royaume, avec le détail de leur situation et de la quantité de brasses de profondeur quechacun pouvait avoir; l’autre des catholiques romains les plus puissans qui étaient en Angleterre, Ces papiers confirmèrent les soupçons qu'on avait conçus contre Throgmorton, et on jugea qu'il y avait quelque conspiration secrète, quelque coup de désespoir prêt à éclater. Throgmorton soutint d’abord avec fermeté son innocence, déclara que ces papiers étaient l'ouvrage des ministres de lareine , qui avaient par-là voulu l'intimider ou le surprendre, et il supporta même la question avec une force extraordinaire, Mais lorsqu'on le ramenait pour le mettre une seconde fois à la torture, le courage lui manqua. Il convint qu'il avait entretenu une correspondance secrète avec la reine d'Écosse, et il découvrit même un complot formé pour envahir l'Angleterre. «Le duc de Guise, dit-il, a promis « de fournir des troupes, et de se mettre à la « tête de-l'entreprise. Le pape et le roi d’Espa- « gne se sont chargés de fournir tout l'argent « nécessaire : tous les Anglais exilés brûlent du « désir de courir aux armes, et les catholiques « qui sont restés en Angleterre sont prêts à les « juindre à leur débarquement. Mendosa, am- « bassadeur d'Espagne , est l’âme de la conspi- « ration. Il met tout en usage pour entretenir : l'esprit de mécontentement parmi les Anglais,
« et pour hâter les préparatifs qui se font dans «le continent. C’est par son ordre que ces deux « listes, dont on a trouvé chez moi des copies, «ont été dressées. » Throgmorton se rétracta pendant le cours du procès qui lui fut fait : il renouvela ces mêmes dépositions lorsque la sentence lui fut prononcée, et il se rétracta encore une fois au moment de l'exécution 2,
Dans le siècle où nous vivons, nous avons des secours qu'on n’avait point alors pour juger de cet événement. Le temps et les histoires nous ont fait connaître à fond le caractère des princes de Guise, ont dévoilé tous leurs projets. La déposition de Throgmorton doit nous paraitre, en bien des points, fort éloignée du vrai, et même de toute vraisemblance. On sait que le duc de Guise se trouvait alors dans des conjonctures qui ne lui permettaient point de s'occuperde conquêtes étrangères. Sans aucuncrédit, sans aucun office à la cour, en butte aux persécutions des favoris, il n'avait pas le temps de songer à troubler la tranquillité des états voisins. Ce génie vaste et entreprenant, cette âme qui ne mettait point de bornes à son ambition, était alors uniquement occupée à jeter les fondemens de cette ligue fameuse qui ébranla le trône de France. Mais sous le règne d'Élisabeth , l'idée d'une conspiration en Angleterre, de la part des Guise, devait faire une sensation bien différente. Toute l'Europe avait les yeuxsur l'étroite union des princes de Guise avec Plilippell. Le complot formé par les Guise contre Henri Ill se tramait encore dans le secret, et comme ces princes cherchaient à couvrir leurs desseins sous des
* Spotsw., 333, — ? Hollingshed, 1, 370.
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Camd., 4
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menaces apparentes d'invasion en Angleterre, la découverte de la conspiration de Throgmorton avait pour Élisabeth un air de réalité. De plus Élisabeth savait que tous ceux qui étaient nommés dans les dépositions souhaitaient ardemment de la renverser du trône, et elle croyait qu'elle ne pouvait pas porter trop loin ses précautions. Le zèle indiscret des exilés anglais augmentait encore ses craintes. Ils ne cessaient de déclamer contre la dureté avec laquelle elle traitait la reine d'Écosse, contre les cruautés qu'elle exerçait envers ses sujets catholiques : un pape avait menacé Élisabeth de l'excommunication, un autre avait lancé réellement contre elle les foudres de l'église. Les catholiques n'étaient point encore satisfaits, ils commençaient à publier des libelles et des écrits dans lesquels ils s’efforçaient de persuader à leurs disciples qu'ils feraient une œuvre méritoire d'ôter la vie à Élisabeth, et ils exhortaient ouvertement les filles d'honneur de la reine à lui faire le même traitement que Judith fit autrefois subir à Holopherne, à illustrer ainsi leurs noms par ce fait glorieux, à les consacrer dans l’église, et à les rendre recommandables dans les siècles à venir 1, Élisabeth, aigrie par toutes ces circonstances , Se détermina à condamner Throgmorton au supplice des traîtres, et ordonna à l'ambassadeur d'Espagne de sortir incessamment d'Angleterre. Ensuite, pour se mettre à couvert de tout danger dans l'intérieur de l'île, elle résolut de faire les derniers efforts pour reprendre dans les conseils d'Écosse le crédit qu'elle avait entièrement perdu depuis quelque temps.
Élisabeth avait trois moyens différens à choisir Pour exécuter ce projet : ou de donner des secours réels aux nobles bannis d'Écosse, et de les mettre en état de reprendre la principale direction des affaires ; ou de faire avec Marie un traité capable d'intimider le roi d'Écosse, qui, étant désormais accoutumé à £ouverner , consentirait à tout plutôt que de lâcher le sceptre ou d’admettre un associé sur le trône: ou enfin de gagner le comte d'Arran pour acquérir par son moyen un empire absolu sur l'esprit du roi son inaître. Ce dernier expédient était le plus aisé, le plus prompt, et dont le succès paraissait le Plus assuré, Élisabeth lui donna la vréférence,
Camd., 497. ;
mais sans abandonner entiérement les autres moyens. Elle envoya en Écosse Davison , l'un de ses principaux secrétaires, homine habile et délié. Arran, Ame vénale, ministre en horreur à ses concitoyens, homme qui ne devait son pouvoir qu’à une faveur mendiée, qu’à la frivolité d’un jeune prince, accepta sans hésiter les offres d'Élisabeth, s'estimant heureux d'acquérir une protection qu’il regardait comme le fondement le plus assuré de sa propre grandeur. Il consentit aussitôt à une entrevue avec le lord Hunsdon, gouverneur de Berwick. Honoré du titre pompeux de lieutenant général pour le roi, il arriva au lieu du rendez-vous avec un train Superbe. Il renouvela, en présence d'Hunsdon, les promesses qu'il avait déjà faites d'un attachement fidèle et inviolable aux intérêts de l'Angleterre, et il assura, au nom du roi, que sa majesté ne s'engagerait dans aucune négociation qui pât tendre à troubler Ja paix établie entre les ceux royaumes. Élisabeth commençait à s'occuper du mariage du roi d'Écosse, et elle avait à ce sujet les mêmes craintes et les mêmes inquiétudes qu’elle avait déjà conçues autrefois à l'occasion du mariage de la reine, mère du roi !. Arran se chargea d'empêcher Jacques d’écouter aucune proposition sur ce point avant que d’avoir précédemment obtenu le consentement de la reine d'Angleterre,
Les lords bannis et leurs adhérens ressentirent bientôt les effets de j’union qu’Arran venait de contracter avec l'Angleterre. Élisabeth leur avait permis de se réfugier dans ses états, et la plupart de ses ministres croyaient qu’ils devaient s'employer pour leur défense. Cela seul tenait en crainte le roi d'Écosse et son favori. S'ils s'étaient portés contre eux aux dernitres extrémités, ils auraient peut-être ému en leur faveur l'indignation ou la pitié des ministres anglais, qui auraient alors pris ouvertement et avec vi- &ueur la défense des exilés. Mais lorsqu'ils furent délivrés de ces appréhensions, ils se hasärdèrent à convoquer un parlement, et ils firent passer un acte par lequel Angus, Mar, Glamis, et un grand nombre de leurs adhérens, étaient atteints et convaincus ‘de trahison, leurs biens confisqués et dévolus à la couronne 2, Une cou-
‘ Caïld., 111, 491, Melv., 313, Append., n° XLII, * Cald. , 111, 527
tume alors établie en. Écosse obligeait le roi à partager entre ceux qui lui étaient attachés les dépouilles de la faction qui avait succombé ; Jacques profita. de cet usage pour répandre de nouveaux bienfaits sur son favori, qui, par un trafic honteux, obtint pour lui et pour ses associés la plus grande partie des confiscations.
Le clergé ne fut pas traité avec moins de rigueur. Il fut enjoint à tous lesministres, lecteurs et professeurs des colléges, de signer dans quarante jours un écrit par lequel ils approuvaient les lois qui avaient été faites par rapport à l'église, dans le dernier parlement. La plupart obéirent, intimidés-ou corrompus par la cour ; d’autres tinrent ferme. Les honoraires de ces derniers furent sequestrés; quelques-uns des plus remuans furent envoyés en prison, et plusieurs furent obligés de sortir du royaume. Ceux qui avaient cédé furent soupçonnés de n'avoir agi que par des vues d'ambition et d'intérêt. Les autres se firent une grande réputation en donnant des preuves aussi convaincantes de leur bonne foi et de leur fermeté. Les tribunaux ecclésiastiques furent presque tous supprimés. Il restait à peine, en de certainsendroits, lenombre suffisant de ministres pour faire le service divin, et ce petit nombre perdit bientôt toute sa réputation parmi le peuple. On les empêchait de parler des affaires publiques ; le gouvernement, jaloux de son autorité, les mettait même dans la nécessité de régler leurs sentimens et leurs expressions de manière à ne point faire ombrage à a cour, Leurs sermons devenaient ainsi languissans, insipides et méprisables. On pensait généralement que la religion était bannie du royaume par l'exil de ces nobles vertueux et de ce clergé fidèle f,
Cependant Élisabeth était occupée à suivre une de ces négociations infructueuses qu’elle avait accoutumé de renouveler tous les ans avec la reine d'Ecosse. Elles servaient à amuser cette princesse malheureuse par quelques espérances de sa liberté. Élisabeth. y trouvait des moyens pour faire l'apologie de sa conduite et pour éluder les sollicitations des puissances étrangères en faveur de Marie : la reine d'Angleterre s'en servait aussi pour intimider Jacques, et pour lui montrer qu'à chaque instant elle pouvait la
1 Cald,, HI, 527.
mettre en liberté et lui opposer une rivale dan- :
gereuse, et qui était en état de lui disputer le trône d'Écosse, Élisabeth prolongeait ces traités autant qu’elle le voulait, et elle ne manquait jamais de prétextes pour les rompre lorsqu'elle ne les jugeait plus convenahles à ses desseinsi
| Celui qui était alors'sur le tapis était peut-être | plus sincère qu'aucun: de ceux qui l'avaient pré: | cédé; mais-les circonstances qui en empêchèrent
l'effet n'étaient rien moins que frivoles.
Un jésuite, nommé Crichton, passait de Flandre en Écosse. Des pirates, qui alors infestaient la Manche, donnèrent la chasse au vaisseau sur lequel il était. Cricliton, alarmé, déchira des papiers dont il était chargé et les jeta à la mer. Par un événement tout-à-fait extraordinaire le vent les réjeta dans le vaisseau, et ils furent ramassés par quelques passagers qui les portèrent à Wade, clerc du conseil privé. Celui-ci, avec une adresse et une patience admirable, vint à bout de les rassembler, et on y trouva le détail d’un complot qu’on disait formé par le roi d'Espagne et le duc de Guise pour envahir l’Angleterre. La conspiration dans laquelle Throgmorton s'était trouvé engagé avait fait des impressions très vives sur le peuple anglais, qui n’était point encore revenu de ses craintes et de ses inquiétudes. La découverte de ces papiers, qui paraissait confirmer le complot de Throgmorton, renouvela les alarmes en Angleterre.
La consternation y devint générale et excessive. Comme tous les dangers qui avaient menacé l'Angleterre depuis quelques années provenaient ou immédiatement de Marie, ou de ceux qui se servaient de son nom pour justifier leurs soulèvemens et leurs conspirations , on n’avait plus ià même compassion de cette reine infortunée, l'intérêt qu'on prenait à son sort diminuait par degrés, la haine et la crainte succédèrent à la pitié. Élisabeth était d'ailleurs adorée de ses peuples. La sagesse et la douceur de son gouvernement faisaient régner en Angleterre la paix et la tranquillité. La reine avait ouvert à ses sujets des sources de richesses inconnues avant elle. Tout ce qui concernait la sûreté de sa personne devenait l'intérêt public et augmentait l’animosité contre la reine d'Écosse. Pour décourager les adhérens de Marie , on jugea nécessaire de les convaincre par quelque action d'éclat du ferme attachement que les Anglais avaient pour
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dressa un, acte d'association par lequel tous ceux qui le signèrent s'engageaient sous les sermens les plus solennels « à défendre la: reine «contre fous ses ennemis, étrangers et domes- «tiques ; que si on attentait sur sa vie pour fa- «voriser le titre de quelque prétendant à la «couronne, non-seulement ils promettaient de «ne point recevoir ni reconnaître la ou ies per- «sonnes par qui ou en faveur desquelles une «action aussi détestable serait commise , mais «ils faisaient vœu, en présence du. Dieu éter- «nel, de poursuivre cette ou ces personnes jus- «qu’à la mort, et de pousser contre elle ou elles «tous les efforts de la vengeance jusqu’à leur «entière extirpation et destruction !,» Cet acte passa tout d'une voix. Les personnes de tout rang et de tout état s'empressérent de le signer 2,
Marie regarda cette association non -seulement comme un dessein formé de l’exclure de tout droit à la succession au trône d'Angleterre, mais même comme un présage assuré de sa perte prochaine. Elle fit tous ses efforts pour conjurer l'orage, mais ils ne pouvaient être que très faibles dans la situation où elle se trouvait. Elle envoya à la cour Navé son secrétaire : elle offrit une entière soumission aux volontés d'Élisabeth : et de se relâcher sur tous les points qui étaient depuis si long-temps les sources de leurs inimitiés : sacrifices que ses longues souffrances n'avaient jamais pu lui arracher 3, Mais tontes les démarches de Marie étaient également inutiles, soit qu’elle soutint avec inflexibilité ses droits comme souveraine indépendante , soit que, cédant aux circonstances, elle essayät de fléchir sa rivale par toutes sortes de condescendances. Sa fermeté passée était imputée à opiniâtreté, ou aux secrètes espérances de quelque secours étranger, et sa complaisance actuelle soupconnée de fausseté, ou attribuée à l'effroi de quelque danger pressant. Cependant les offres qu’elle faisait de se soumettre à tout étaient tellement illimitées, qie Walsmgham s'employa avec chaleur après de la reine sa maîtresse pour l’engager à consentir à un accord final avec la reine d'Étosse: mais Élisabeth était persuadée que cette
te Trials, 1, 122, -— 2 Camd., 299, — 5/bid.
réunion des esprits, ce concours de la nation, dont elle venait de s'assurer par l'acte d'association, étaient les seuls motifs de la douceur et de la complaisance de la reine d'Écosse. Elle croyait toujours apercevoir du mystère et de la supercherie dans toutes. les actions de Marie ; elle la soupçonnait d'entretenir des correspondances dangereuses avec les catholiques anglais, tant au dedans qu’au dehors du royaume, et cette méfiance n’était pas tout-à-fait sans. fondement. Vers le même temps, Marie avait écrit au chevalier français Inglefield de hâter l'exécution de ce qu'elle appelait #he great plot or designment , le grand complot ou projet, sans considérer le danger où elle pourrait se trouver d'y perdre la vie, puisqu'elle serait prête à la sacrifier, si elle croyait pouvoir procurer à ce prix quelque secours à ce grand nombre d'enfans de l'église qui étaient dans l'oppression !, Élisabeth ne voulut en conséquence ni écouter les propositions et les plaintes de la reine d'Écosse, ni lui accorder aucun soulagement dans ses malheurs. Elle résolut au contraire de la retirer des mains du comte de Shrewsbury, et de lui donner pour gardiens les chevaliers Amias Paulet, et Drue Drury. La fidélité de Shrewsbury n'était point suspecte: il s’acquittait depuis quinze ans de sa commi:+ion avec beaucoup d’exactitude. Mais il avait en même temps traité honnêtement la reine d'Écosse, et mème avec respect, et il trouvait le moyen d’adoucir la sévérité des ordres qu'il recevait par l'humanité avec laquelle il les exécutait. On ne pouvait pas s'attendre à trouver la même politesse dans ces hommes d’un rang inférieur, qui ne devaient peut-être cet emploi de confiance qu’à leur vigi-
lance et à leur sévérité, et qui ne pouvaient espérer la bienveillance d'Élisabeth et leur avan.
cement qu’en exécutant avec rigueur les ordres de la reine leur maîtresse 2.
Cependant Jacques, impatient d'ôter aux lords bannis d'Écosse toute espérance de protection de la part d'Élisabeth, envoya Gray à la cour d'Angleterre avec le titre d'ambassadeur , et le chargea de la conduite de cette négociation, L'envie et la jalousie du comte d’Arran procurèrent à Gray cette fonction honorable. Gray avait d’ailleurs tous les talens qui peuvent faire réussir
? Strype, Il, 246. — ? Camd., 500.
à la cour : une figure agréable, une adresse in- |
sinuante, une ambition démesurée, un esprit d'intrigue et toujours en action. Pendant le séjour qu'il avait fait à la cour de France, il avait vécu avec le duc de Guise dans la plus grande familiarité. Pour se concilier de plus en plus la bienveillance de ce seigneur, il abjura la religion protestante, et il se déclara partisan zélé de la veine captive, qui, de son côté, entretenait avec lui une secrète correspondance dont elle se flattait de retirer de grands avantages. Gray, de retour en Écosse, fit sa cour à Jacques avec une assiduité singulière , et les dons qu'il avait reçus de la nature ne manquèrent pas de faire, comme à l'ordinaire, de vives impressions sur l'esprit du roi. Le comte d’Arran, qui avait produit cet homme à la cour, devint bientôt jaloux de sa faveur naissante, et il commençait à le regarder comme un rival dangereux. Il espéra que l’absence pourrait effacer de l'âme du jeune prince les sentimens de tendresse et d'affection que Jacques avait conçus pour ce nouveau favori. Il prodigua malicieusement à Gray les plus grands éloges, il le représenta à son maître comme la personne du royaume la plus capable d’une ambassade de cette importance ; honneur auquel il l'éleva pour le perdre ensuite plus sûrement et précipiter sa chute. Élisabeth, qui avait une adresse admirable à connaître et à discerner les instrumens les plus propres à l'accomplissement de ses desseins, s’attacha à mettre Gray dans ses intérêts, et à le gagner par des caresses et par des présens. D'une part elle flattait la vanité d’un homme présomptueux à l’excès ; d’un autre côté elle fournissait à Gray les moyens de suppléer à des profusions et à une prodigalité encore plus excessive. Gray se livra sans réserve aux impulsions d’Élisabeth. Il se chargea non-seulement d'entretenir l'union du roi son maître avec l'Angleterre, mais il devint même l'espion de la reine d'Écosse. Dépositaire des secrets de cette malheureuse princesse, dont il avait gagné la confiance par des protestations de zèle, il eut la bassesse de la trahir et de tout découvrir à sa rivale t,
Le crédit de Gray à la cour porta un grand préjudice aux bannis d'Écosse. Élisabeth ne songea plus à employer son autorité pour les faire
: Strype, Ni, 302. Melv. , 316.
HISTOIRE D'’ECOSSKE.
rappeler. Elle trouvait plus aisé de gouverner ‘
l'Écosse en corrompant les favoris du roi. Elle se rendit aux sollicitations de Gray, et par com: plaisance pour cet ambassadeur, elle envoya ordre aux nobles exilés de quitter le nord de l'Angleterre, et de se rendre dans l'intérieur du royaume. Îls n'eurent plus ainsi les mêmes facilités pour entretenir la correspondance avec leurs partisans en Écosse , et il leur était presque impossible de retourner dans leur pays sans la permission de la reine. Gray, en obtenant un point que Jacques désirait avec tant d’empressement, s’affermit plus que jamais dans la faveur et la bienveillance de son maître. Il s’accrédita en même temps ds plus en plus dans la carrière des négociations, et cet accroissement de réputation le mit en état de servir Élisabeth avec plus de succès {.
Arran était alors parvenu à tout ce que son ambition démesurée pouvait désirer. Un prince, passionnément attaché à ses favoris, et qui ne savait point mettre de bornes à ses libéralités, avait accumulé sur lui toute l'autorité, toutes les richesses et tous les honneurs qui étaient à sa disposition. L'office de lord-chancelier , la place du royaume la plus importante, soit pour la dignité, soit pour les fonctions, fut donné à Arran du vivant même du comte d'Argyll, qui avait succédé à Athol?. Le public voyait avec étonnement et indignation un simple sujet, un soldat de fortune, qui n'avait aucune connaissance des lois, aucun respect pour la justice, nommé pour présider au parlement, au conseil privé, à la cour de session. Arran était en même temps gouverneur des châteaux de Stirling et d'Édimbourg, les deux principales forteresses de l'Écosse, prevôt de la ville d'Édimbourg ; et comme si k mérite de ce personnage n'était pas encore suffisamment récompensé par toutes ces dignités réunies, on l'avait créé lieutenant général dans tout le royaume. Pefsonne n'était admis en la présence du roi sans sa permission; on ne pouvait obtenir aucune grâce que par son canal. Jacques, uniquement occupé à des amusemens de jeune homme, lui remettait tout l'exercice de l'autorité royale. Cette élévation, si peu méritée, augmentait l'arrogance naturelle
1 Cald., III, 643.
2 Crawf., Offic. of State, App. , 447.
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9 Cald., 33
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. thol, le lord Home et le seigneur de Cassils ;
du comte d'Arran , et le rendait imsupportable. | néralement détesté par la nation que le comte Il se lassa bientôt de la condition de sujet. Il se d’Arran, et qui méritât plus que lui la haine et forgea une généalogie; il se fit descendre de | l’exécration publiques 1,
Murdo , duc d’Albanie, et il se vantait haute- | Cependant Arran, sans égard pour les sentiment d'avoir des droits à la Couronne, préféra- | mens du peuple, et regardant avec mépris les bles à ceux même du roi. Cependant, au mitieu murmures de la nation » Suivait sans contrainte de ces chimères de royauté, il conservait toute | les impulsions de son Caractère dépravé, et se la bassesse de son premier état et de son an- portait tous les jours à de nouveaux actes de viocienne indigence. Dans l'administration de la | lence et de cruauté. David Home d'Argaty, et justice il poussait la vénalité jusqu’au scandale, | Patrick son frère, ayant reçu quelques lettres et il n'était surpassé en ce point que par sa | des lords bannis sur des affaires particulières, femme, qui, sans égard pour toute bienséance » | furent condamnés et mis à mort, comme entrese rendait elle-même partie dans Presque toutes | tenant des Correspondances avec des rebelles. les affaires qui étaient à décider, employait son | Cunningham de Drumwhasel » €t Douglas de crédit pour corrompre ou pour intimider les | Mains, gens d'honneur et de réputation, furent juges, et dictait presque publiquement leurs dé- accusés d'avoir formé avec les nobles exilés une cisions!, Dans les fonctions du ministère son conspiration pour se saisir de la Personne du roi, avidité était insatiable. Non content des revenus | Il ne se présenta contre eux qu'un seul témoin, de tant d'offices , des biens et des honneurs 4p- | et les preuves qu’ils donnaient de leur innocence pertenant à la famille d'Hamilton, d'une grande | étaient invincibles. L'accusateur lui-même départie des terres de Gowrie qui lui était échue, clara, quelque Lemps après, qu’il avait été suil tâchait de s'emparer des possessions de plu- | borné par le comte d'Arran , et on était persuadé sieurs nobles. Il demanda au lord Maxcil de généralement que l'accusation formée contre Changer une partie de ses biens pour les pays | ces deux &entilshommes était sans fondement, confisqués de Kinneil; et ce lord ayant refusé | Cependant ils furent déclarés coupables, et ils d'abandonner son ancien patrimoine pour un souffrirent la mort des traitres?.
héritage précaire et incertain, il anima contre Dans le même temps que ces scènes tragiques lui le seigneur de Johnston, son rival hérédi- se passaient en Écosse , et que ces nobles étaient taire, et il excita une guerre civile dans cette punis pour une conspiration supposée, la vie partie du royaume, Il fit arrêter le comte d'A. d'Élisabeth se trouva dans un grand danger par un complot bien plus réel. Parry, docteur en droit, membre de la chambre des communes :
cerveau creux, esprit léger, homme à visions $ mais déterminé, vexait de rentrer dans le sein de l’église romaine. Dans la ferveur du zèle d'un nouveau converti il forma le projet forcené de tuer la reine, et il offrit de donner par-là des preuves indubitables de la sincérité de son attachement à la religion qu'il venait d'embrasser, Le cardinal Allen avait publié un livre pour prouver que nou-seulement il était permis de tuer un prince excommunié, mais que c'était même une action méritoire. Le nonce du Paie à Venise, les jésuites établis dans cette ville, ceux de Paris, et les Anglais exilés étaient tous du même sentiment, el approuvaient le dessein de Parry. Le pape lui-même l'exhortait à persévérer; et pour l’encourager il lui accordait in-
le premier, parce qu'il n'avait pas voulu répudier sa femme, fille du comte de Gowrie, et consentir à une substitution de ses biens en faveur du comte d’Arran; le second, parce qu'il refusait de lui céder quelques terres qui joignaient celles du comte; et le troisième, parce qu'il refusait de lui donner de l'argent. Arran avait des espions et des délateurs répandus dans tout le royaume, et qui se glissaient dans toutes les Compagnies. Les plus proches voisins se méfiaient les uns des autres, et étaient toujours en crainte. On ne connaissait plus les douceurs de la société et de la familiarité, On ne pratiquait plus les devoirs même les plus ordinaires de l'humanité; on ne savait à qui se fier, à qui porter ses plaintes, Enfin l'histoire ne fournit peut-être aucun exemple d’un ministre aussi gé-
* Cald., 331. Scotstutvet’s Staggering State, 7,
1 Spotsw., 337, 338. — bid., 338. Cald.. 111, 479.
iü
dulgence plénière et le pardon de tous ses péchés. Le cardinal de Gomo éerivit une lettre à Parry pour l'exhorter pareillement à la persévévance, Parry, afférmi dans son projet par ces espérances et ces autorités, trouva plusieurs fois l'octasion de l'exécuter. Il avait souvent accès auprès de la reine, mais soit qu'il fût retenu par la crainte, soit qu'il eût encore conservé quelques sentimens des devoirs d'un sujet , il ne commit point le crime. Son dessein fut à la fin heureusement découvert par Nevil, le seul homme en Angleterre à qui il l'avait communiqué. Parry lui-mème avoua voiontairement son crime, et subit la peine qu'il méritait !.
Ces conspirations , si fréquemment renouvelées contre le souverain, réveillèrent les at-
tentions, excitèrent l'indignation du parlement d'Angleterre, et enfantèrent un statut tout-àfait extraordinaire, qui bientôt devint fatal à la reine d'Écosse. On y ratifiait l'association formée pour la défense de la vie d'Élisabeth : l'acte en fut renouvelé, et on y ajouta «que si aucune «rébellion était excitée dans le royaume, si au- «eune chose était entreprise à dessein d’offenser « la personne de sa majesté, par où pour aucune « personne prétendant droit à la couronne , alors ula reine pourrait, par une commission du «grand sceau, donner pouvoir à vingt-quatre «personnes pour examiner la chose, et passer «sentence sur de telles offenses; et qu'après le «jugement rendu on pourrait, par une procla- «mation, déclarer les personnes qui se seraient «trouvées coupables déchues de tout droit à la «couronne: et que les sujets de la reine pour- «raient légitimement poursuivre chacun d'iceux «jusqu'à la mort, ainsi que leurs adhérens et «partisans; et que si aucun dessein contre la vie «de la reine avait son effet, les personnes par «ou pour qui une action aussi détestable aurait “été commise, et leurs descendans étant en au- «eune manière consentans à la chose ou y parti- «cipant, seraient déchus de toute prétention à «la couronne, et poursuivis jusqu’à la mort en «la même manière ?, »
Cet acte avait manifestement en vue la reine d'Écosse, et soit qu'on le regarde comme une expression volontaire du zèle de la nation pour Éusabeth , et de l'intérêt qu'elle prenait à la
t State Trials, vol, 1, 103. — */bid., 123.
conservation de la personne de la reine, soit qu'on l'attribue à l'autorité que cette princesse industricuse avait su se conserver sur ses parlemens, il serait difficile de le concilier avec les principes généraux de la justice et de l'humanité. Marie était par cet acte rendue responsable non-seulement de ses propres actions, mais même de celles des autres, et elle pouvait en conséquence , par le fait d'autrui, perdre son droit à la succession et même la vie,
Marie regarda, et avec raison, cet acte comme un avertissement de se préparer aux plus grands malheurs, 11 y a lieu de croire que les ministres d'Élisabeth avaient dès lors résolu de lui ôter la vie; ils laissaient déjà par avance publier des écrits pour persuader à la nation que ce procédé cruel et sans exemple était nécessaire , et de plus était un acte de justice !. Ils s’attachérent même à répandre des amertumes sur le court espace de temps qu'ils lui accordaient, et ils se servirent de toute l'autorité dont ils étaient revêtus pour la traiter avec dureté et indiguité. On congédia presque tous ses domestiques ; qu cessa bientôt de la traiter eu reine. Les rigueur: d’une prison de dix-sept années avaient considérablement altéré son tempérament ; saus égard pour sa faible constitution, on la renferma dans une chambre malsaine, à peine habitable au cœur de l'été par la rigueur du froid qui s’y faisait ressentir. Marie, malgré la modicité de ses revenus, était acçoutumée à distribuer régulièrement quelques aumônes au pauvres d'un village qui joignait le château. Paulet lui ôta la faculté de s'acquitter de ce de-
voir de piété et d'humanité, qui était pour elle une âi grande consolation au milieu de ses souffrances, Le château où on la retenait fut converti en une prison publique, et un jeune homme soupçonné de papisme y fut renfermé et traité avec tant de rigueur qu'il expira sous les yeux de la reine par l'excès des mauvais traitemens. Marie porta souvent ses plaintes à Élisabeth de ces injures multipliées, et elle lui en demandait raison comme femme et comme reine, Mais Élisabeth, qui n'avait plus de raisons politiques d’amuser la reine d'Écosse par des espérances trompeuses, bien loin de lui accorder quelque adoucissement à ses maux. ne daignait Pos
1 1 Strype, Ill, 299,
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même lui faire de réponse. Le roi de France, | « reçu de lui ni assistance, ni secours, ni bienétroitement uni avec Élisabeth par un traité | «fait d'aucune espèce. Je ne veux plus que mes d'alliance, et qui avait besoin des secours de | «alliés le traitent en roi; il ne possède cette dicette princesse , n'osait pas épouser avec trop de | « gnité que par mon consentement : et si, par chaleur le parti de Marie, 11 parlait en faveur de | «un Prompt repentir, il n’apaise mon juste resla reine captive, mais seulement pour la forme, «sentiment, je le charge de là malédiction maet ces sollicitations étaient faibles, languissantes-| «ternelle et je remets ma couronne et toutes et sans aucun effet, Cependant Castelnau, am- | «mes prétentions à celui qui les recevra avec rebassadeur de France, touché de compassion | «connaissance et qui saura les défendre avec vipour cette reine infortunée, prit sur lui de SUP- | (Gueur.» Jacques n'avait jamais connu sa mère, pléer à ses instructions, et fit de si vives remon- | et il avait été accoutumé de bonne heure à Ia trances sur les indignités auxquelles Marie était regarder comme Ja Personne de son siècle Ja exposée, qu'à force d'importunités il obtint à Ja | plus abandonnée, On peut ainsi présumer que fin qu'elle serait tranférée à Tuthbury : cepen- | l'amour qu'il lui portait n'était pas bien fort, I! dant elle resta encore la plus grande partie de | nefit non plus aucune démarche pour regagner l'hiver suivant dans cette même misérable habi- | sa bienveillance, Quant à la reine, savoir si ce tation 1. fut son attachement Superstitieux au Papisme , L'ingratitude du roi d'Écosse vint mettre le | ou l'indignation qu'elle avait conçue de la concomble aux malheurs de Marie. Les procédés | duite peu respectueuse de son fils, qui lui firent de ce fils dénaturé la touchérent plus vivement | naître l'idée de lé déshériter, ou bien si ce fut que toutes les insultes de ses ennemis, que toute | l'effet du premier mouvement d'une tendresse la froideur de ses amis. Jacques avait jusqu'alors maternelle payée d'ingratitude , C’est une chose donné à sa mère quelques marques d’un respect | qui serait aujourd'hui difficile à décider. Cepenfilial, il y avait même eu entre eux des négocia- dant, à en juger par quelques papiers qui nous tions qui avaient souvent fait ombrage à Élisa- | sont restés, la première idée paraît assez vraibeth. Mais comme Jacques n'avait plus intérêt semblable 1, d'entretenir avec Marie cette bonne intelligence, Élisabeth était alors occupée de soins d’une Gray, de retour en Écosse et plus avant que ja- | autre espèce, et son esprit n'était pas moins mais dans la faveur de ce prince depuis le succès agité. Le calme dont elle avait joui pendant si de son ambassade, vint aisément à. bout de lui long-temps, Paraissait viser à sa fin, et les orages persuader d'écrire à sa mère une lettre conçue | qui se formaient de tous côtés lui Causaient de dans les termes les plus durs et les moins res- justes alarmes. Toutes lesn-‘ions voisines étaient pectueux. Jacques lui déclarait expressément | menacées de révolutions qui ne pouvaient être qu'il ne voulait plus la reconnaître Pour reine | quetrès désavantageuses à la reine d'Angleterre, d'Écosse, ni avoir avec elle aucune communica- Henri I avait annoncé de grandes q tion d'affaires et d'intérêts. Marie, pénétrée de | sa jeunesse, on croyait apercevoi douleur et au désespoir de voir sa tendresse ma- germe de toutes les vertus, et ses sujets avaient ternelle payée par de tels procédés, écrivit en conçu de lui les plus hautes idées. Mais aussitôt ces termes à l'ambassadeur de France : «Je n'ai | qu'il fut sur le trône ces espérances s'évanoui- «donc tant souffert que pour conserver à cet | rent. Il paraît que le pouvoir suprême lui avait «homme un héritage auquel j'ai des droits si corrompu le cœur et même altéré l'esprit. Il per- «légitimes. Je suis bien loin de lui envier son | dit bientôt l'estime et l'amour de ses peuples. «pouvoir en Écosse, je ne désire d'y avoir au- | Sa vie, partagée entre les austérités d’une dé- «cune autorité; je n'aurais jamais remis les pieds | votion Superstitieuse et les extravagances de la «dans .ce royaume que Pour embrasser encore | débauche la plus outrée, le rendit aussi mé- «une fois ce fils que j'ai aimé jusqu'ici avec une prisable à sa nation qu'il lui devint odieux par «affection trop tendre, Tout ce qu'il a, tout ce | son avidité, par ses profusions et par sa Passion «qu'il peut espérer, il le tient de moi, et je n'ai
ualités dans r en lui le
|‘ Æppend., n° XLIV, Testament de Marie eu vieux
? Jebb. V, 1, 676, 598, . <rançais,
conjonctures, qui jusqu'alors avaient fait toute sa sûreté. Elle ne pouvait plus tirer avantage de cette jalousie qui avait subsisté entre la France et l'Espagne. Philippe , au moyen de sa confédération avec le duc de Guise, avait une égale influence dans les conseils des deux royaumes. Les huguenots n'étaient point en état de tenir contre les forces de la ligue, et on ne pouvait guère espérer de diversion de leur part. Les Pays-Bas ne pouvaient pas , selon toutes les apparences , occuper encore pendant long-temps les armes de l'Espagne, et diviser les forces de cette couronne. Dans cette situation des affaires de l'Europe, Élisabeth se crut obligée de changer de conduite et de se faire un nouveau système. Elle dressa son plan avec prudence, et elle le suivit avec vigueur. Les mesures qu'elle avait prises jusqu'alors étaient conformes à son caractère; elle avait agi avec précaution et avec sûreté. Elle devint audacieuse et entreprenante. Elle aimait la paix , mais elle ne craignait point la guerre. Entratnée par les circonstances , elle était capable non-seulement de se défendre avec courage, mais même d'attaquer ses ennemis avec intrépidité, pour éloigner la guerre de ses états. Elle commença par donner aux huguenots une somme considérable. Elle entama une négociation particulière avec Henri II. Ce prince avait été forcé d'entrer dans la ligue, mais il en haïssait les chefs, et il désirait leur destruction.
pour d'indignes mignons. Après la mort de son frère unique, ces sentimens du peuple éclatèrent avec violence. Henri n'avait point d’enfañs, et quoiqu'il n’eût encore que trente-deux ans, on regardait déjà le trône comme vacant. Le roi de Navarre, parent éloigné de la famille royale, était l'héritier présomptif de la couronne. Son droit était incontestable, mais il était protestant zélé. Tous les catholiques de l'Europe étaient dans les alarmes et croyaient que son avénement au trône porterait un coup fatal à leur religion. Le duc de Guise, soutenu par le pape, assisté par le roi d'Espagne, arbora l'étendard de la foi romaine, et s'en déclara le défenseur ainsi que des droits du cardinal de Bourbon à la couronne. Ensuite, pour réunir tous ceux de son parti, il forma une confédération qui fut appelée La ligue sainte. Des hommes de tous les états s'empressèrent d'y entrer. L'esprit de faction gagna comme un torrent que rien ne pouvait arrêter , et avec l'impétuosité ordinaire , dans ce siècle, aux passions excitées par les querelles de religion. Le but de la ligue était la destruction de la réforme non- seulement en France, mais même dans toute l'Europe. Tous les vœux se réunissaient vers ce seul objet , et le duc de Guise, chef de ce corps puissant et zélé, eut bientôt dans le royaume plus d'autorité que le roi même.
Philippe JE, après avoir fait la conquête du
Portugal, avait augmenté considérablement les forces navales d'Espagne, et avait étendu son domaine sur toute cette portion du continent renfermée entre la mer et les monts Pyrénées, et qui paraît destinée par la nature à former une vaste monarchie. Guillaume , prince d'Orange, qui le premier avait encouragé les habitans des Pays-Bas à se mettre en liberté, qui avait formé cette république naissante, et qui la soutenait par sa prudence et par sa valeur, venait de périr par les mains d’un assassin. Le génie supérieur du prince de Parme avait décidé entièrement le sort de la guerre dans les Pays-Bas. Toutes ses entreprises, concertées avec une expérience consommée, soutenues par une égale bravoure, avaient toujours été couronnées par des succès, et le Flamand, réduit aux der-
nières extrémités , était sur le point de rentrer
sous le joug de son ancien maître.
Élisabeth voyait disparaitre ces heureuses
Elle protégea ouvertement la république des Pays-Bas, et elle envoya une armée puissanie à son secours. Elle essaya de former une confédération générale des princes protestans , en Opposition à la ligue papiste. Les souffrances et les droits de la reine d'Écosse servaien‘ de prétexte aux ennemis d'Élisabeth pour envahir ses domaines. Elle se détermina à procéder contre Marie avec la plus grande rigueur, et elle redoubla ses efforts pour former une union plus étroite avec l'Écosse, et pour étendre son crédit dans les conseils de cette nation.
Elle n'eut pas de peine à faire entrer dans ses vues la plupart de ceux qui composaient la cour du roi d'Écosse. Gray, le chevalier Jean Maitland , qui avait succédé à son frère dans | office de secrétaire ; le chevalier Levis Bellenden, qui avait remplacé Gray à Londres en qualité d'agent du roi, étaient les personnes en qui Élisa-
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ger et animer leurs démarches, elle dépécha en Écosse le chevalier Édouard Wotton, qui y passa avec Bellenden. Wotton était d'une humeur enjouée, bien né, et d’une conversation agréable. Il excellait dans tous les exercices que Jacques aimait avec passion. Il avait fait un long séjour dans les pays étrangers. Les aventures de ses voyages et les observations qu'il y avait faites lui donnaient matière pour entretenir et amuser le jeune roi. Mais sous cet extérieur de frivolité, Wotton cachait un esprit intrigant et dangereux. Il s'insinua dans les bonnes grâces du roi, il parvint bientôt au plus haut degré de faveur , et pendant qu'il ne paraissait occupé que de plaisirs et d'amusemens, il gagnait dans les conseils publics un crédit et une influence qu'il était messéant de laisser prendre à un étranger !,
Cependant la proposition qu'il fit d’une étroite alliance entre les deux royaumes, pour la défense de la religion réformée, fut très agréable à la nation. Les progrès rapides et effrayans de la ligue papiste paraissaient inviter tous les princes protestans à se réunir pour la défense de la foi et de la cause commune. Jacques saisit avec empressement cette ouverture. Une assemblée extraordinaire des états l'autorisa à passer le traité, et se chargea de le faire ratifier dans un parlement ?. L'ardeur avec laquelle Jacques se prêta à cette négociation ne doit Pas néanmoins être entièrement attribuée ni à son propre zèle ni à l'adresse de Wotton. Il fut en partie gagné par les libéralités d'Élisabeth. Pour donner, dit-
elle, au jeune roi des marques d’une tendresse | maternelle, elle lui assigna une pension annuelle de cinq mille livres, pareille à celle qu’elle recevait d'Henri VI, son père, avant qu’elle fût sur le trône. Cette circonstance, dont la reine eut grand soin de faire mention, rehaussa le prix du bienfait. Jacques le reçut avec reconnaissance, La somme, qui passerait aujourd’hui pour très modique, était d’ailleurs regardée dans ce siècle comme un objet considérable, et elle venait fort à Propos pour suppléer aux revenus du roi, quiavaient été presque entièrement dissipés pendant une longue minorité 3,
Mais le principal objet des intrigues de Wotton élait la perte ducomte d’Arran. Les offices
1 Melv., 317, — ? Spotsw., 339. .— 5 Cald., I, 505.
de cet indigne favori, chargé de la haine publique , détesté par la nation, devenaient resque inutiles à Élisabeth ; elle n'avait plus d'int rêt à lui voir conserver son ascendant sur l'esprit du roi. Elle ne pouvait pas d’ailleurs accorde» beaucoup de confiance à un homme aussi Capricieux, aussi inconséquent que le comte d'Arran. Depuis son entrevue avec Hunsdan , il paraissait entièrement dévoué à la reine d'Angleterre, il ne cessait de protester qu'il n'avait aucune relation avec la reine d'Écosse ; cependant il continuait à entretenir des Correspondances secrètes tant avec Marie qu'avec le duc de Guise, Les lords bannis d'Écosse étaient, par reconnaissance et par intérêt, attachés à l'Angleterre, et ils étaient les seuls en Écosse à qui Élisabeth pôt se fier entièrement dans des circonstances critiques. Avant que Bellenden fût parti de Londres, ils y avaient été mandés, sous prétexte de se justifier des accugations que ce ministre avait formées contre eux, mais en effet pour concerter avec lui les mesures convenables pour les rétablir dans leurs pays. Wotton suivit ce plan, travailla à môrir le projet et à en accélérer l'exécution. Un événement assez ordinaire, et dans le fond peu considérable , lui en facilita beaucoup les moyens. Le chevalier Jean Forster et Ker de F erniherst, gardiens des mar. ches limitrophes d'Angleterre et d'Écosse, s’6tant assemblés, suivant la coutume, sur les frontières vers le milieu de l'été » une querelle s'éleva, dans laquelle le lord Russel, fils aîné du comte de Bedfort, fut malheureusement tué.
Cette querelle n'était qu'un effet du hasard , mais Élisabeth jugea à propos de la considérer comme une entreprise préméditée par Ker à l'instigation du comte d'Arran, pour susciter une guerre entre les deux royaumes. Elle insista fortement pour que l'un et l'autre fussent remis entre ses mains. Jacques éluda cette demande , mais il fut obligé d’exiler Arran à Saint-André , et Ker à Aberdeen. Wotton et ses associés songèrent à profiter de l'éloignement du comte d’Arran , redoublérent d'activité, et poussèrent leurs intrigues avec vigueur. lis conseillèrent aux nobles bannis d'Écosse de terminer lcurs différends avec le lord Jean et le lord Claude, enfans du duc de Chatellerault , et qui avaient été obligés de sortir du royaume pour se soustraire à la violence et aux mauvais traiterens
de Morton. Des souffrances communes, des intérèts communs. persuadèrent sans peine aux deux partis d'ensevelir dans l'oubli cette inimitié qui régnait depuis si long-temps entre les maisons d'Hamilton et de Douglas. Les bannis se rapprochèrent en corps des frontières de l'Écosse, avec la permission d’Élisabeth. Arran de retour, et rentré en faveur, insista pour qu'on mit le royaume en état de défense. Mais Gray, Bellenden et Maitland , rompaient secrètement toutes ses mesures. Ïls empèchèrent quelques ordres nécessaires, de passer à leur destination, et détruisirent l'effet de quelques autres par la manière dont ils furent exécutés : on obéit à tous avec lenteur et répugnance !.
Dans ce même temps le génie fertile de Wotton s'exercait à tramer un complot d'uve autre espèce et bien plus dangereux. Il projetait de se saisir de la personne du roi et de l'emmener par foree en Angleterre. Le dessein de Wotton fut heureusement découvert ; et pour se soustraire à la punition due à cette perfidie, il partit avec précipitation 2.
Cependant les lords bannis hâtaient l'exécution de leur entreprise, et sachant que leurs amis et vassaux étaient prèts à venir les joindre, ils eutrèrent en Écosse ; partout où ils passaient, ils étaient accueillis comme les libérateurs de la patrie, et on adressait au ciel les prières les plus ferventes pour la prospérité de leurs armes. Us marchèrent droit à Stirling, sans perdre un seul moment , à la tête de dix mille hommes. Le roi avait rassemblé une armée bien supérieure pour le nombre; mais il n'osa pas aller à leur rencontre, et tenir la campagne avec des troupes sur la fidélité desquelles il ne devait guère compter , et qui pouvaient tout au moins être soupçonnées de n'être pas fort affectionnées à
son parti. La ville et le château de Stirling n'étaient point munis pour soutenir un siége. Cependant les vwrtes de l'un et de l'autre étaient 'ermées, et 1es nobles étaient campés à Saint-
inian. Dès la même nuit ils surprirent la ville, ou plutôt , selon toutes les apparences, elle leur fut livrée; et Arran, qui avait entrepris de la défendre , fut obligé de chercher son salut dans une fuite précipitée. Le lendemain dès le matin, ils investirent le château. Jacques, qui n'avait pas