‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme]Chapitre 33 sur 155 · HA. À · texte numérisé non relu

HA. À

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La santé d'Élisabeth n'avait souffert encore aucune altération : une bonne constitution, une vie réglée, une égalité d'âme peu commune, l'avaient préservée jusqu'alors des infirmités de la vieillesse. Elle commença pendant le cours de cet hiver à les ressentir; elle s’aperçut que ses forces diminuaient. Elle se mit en chemin par un très mauvais temps pour aller de Westminster à Richmond, où elle avait impatience de se rendre. En arrivant, elle se plaignit plus qu’à son ordinaire. Elle n'avait point de fièvre, son pouls était bon, mais elle mangeait peu et elle ne dormait point. Elle ne se plaisait qu'à être scule, elle ne pouvait souffrir de voir le jour,

Var. 1587, 1504, 1597, Spotsw., 168,

et on la trouvait souvent baignée dans les larmes.

Aussitôt qu’on eut connaissance de l'indisposition de lareine, des personnes de tous les états, de toutes les sectes, de tous les partis, redoublérent d'attention pour le roi d'Écosse: on lui prodiguait à l'envi les protestations d’atta- Chement pour sa personne, les promesses de soumission à son gouvernement. Des gens même attachés au service de la reine, fatigués de la longueur de son règne, avides de nouveautés, impatiens de secouer le joug de la reconnaissance pour les bienfaits qu'ils avaient reçus, empressés de briguer ceux du nouveau roi, commençaient à abandonner Élisabeth. Le peuple accourait en foule en Écosse, on se disputait déjà la faveur du nouveau maître , On craignait d’être des derniers à lui rendre hommage.

Cependant le mal de la reine faisait de jour en jour de nouveaux progrès, et cette noire mélancolie qui la rongeait paraissait désormais incurable. On forma diverses conjectures sur les causes d’une maladie dont on aurait cru qu'Élisabeth devait être préservée par la gaité et l'enjouement qui lui étaient naturels. Les uns l'attribuaient aux contrariétés qu’elle avait éprouvées lorsque, forcée par les circonstances, elle avait pardonné au comte de Tyronne une rébellion qui, pendant plusieurs années, avait été la source de tant de troubles. D’autres imaginaient que son mal provenait de ce spectacle indécent que son peuple et ses courtisans lui donnaient : ces derniers par leur ingratitude, la nation par une légèreté qui lui f.’ ait regarder avec indifférence le dépérissement de la santé de la reine, qui entraînait le peuple anglais vers le soleil levant, qui lui faisait regarder l’avénement du roi d'Écosse avec une ardeur et un empressement qu'il ne pouvait dissimuler. L'opinion alors Ja plus commune, et peut-être la plus vraisemblable, était que l’état de la reine provenait des peines qu’elle avait ressenties de la catastrophe du comte d’Essex. Elle donnait des regrets continuels à la mémoire de ce seigneur infortuné ; elle se plaignait souvent de l'opiniâtreté du comte, mais elle ne prononçait jamais son nom sans répandre des larmes t. Peu de temps après l'arrivée d'Élisabeth à Richmond, un événe.

1 Birch.. Mém., 11, 505.

ment singulier réveilla toute la tendresse de la reine, et redoubla l’amertume de ses chagrins. La comtesse de Nottingham, étant au lit de la mort, désira de voir la reine. Elle avait, disaitelle, un secret à communiquer à sa majesté, et elle ne pouvait mourir en paix sans le lui avoir révélé. La reine arrive dans la chambre de la comtesse qui lui dit : « Qu’après que la sentence de emort eût été prononcée contre le comte d'Es- «sex, ce seigneur prit la résolution de demander «pardon à la reine, et d’implorer sa clémence en «la manière que sa majesté elle-même la lui avait «prescrite, en lui renvoyant un anneau que la «reine lui avait donné dans le temps de sa plus «grande faveur, avec promesse que, lorsqu'il se «trouverait dans quelque grand danger, le ren- «voi de cet anneau commé un gage d'amitié «lui donnerait un nouveau droit à sa protec- «tion; que lady Scroop était la personne que le «comte avait choisie pour présenter l'anneau à «la reine; mais que, par une méprise, au lieu de «le remettre à lady Scroop, on était venu le «lui apporter; qu’en ayant fait part à son mari, «le plus cruel ennemi du comte d’Essex, Nottin- « gham lui avait défendu de faire parvenir l’an- «neau à la reine, ou de le renvoyer au comte. » La comtesse de Nottingham, après avoir terminé ce récit, supplia la reine d'oublier sa faute et de lui pardonner cette infidélité. Élisabeth, apercevant alors toute la noirceur des ennemis du comte, et combien elle avait soupçonné injustement son favori d’une opiuiâtreté inflexible, répondit à la comtesse : «Le Seigneur peut-être «vous pardonnera, mais pour moi je ne le ferai «jamais ,» et, en proférant ces mots, elle sort précipitamment de la chambre, dans le plus grand trouble et dans la plus grande agitation !.

1 Cette anecdote, au sujet d’Élisabeth, a été publiée pour la première fois par Osborne. ( Hém. d’Élisabeth, p. 23.) Elle est confirmée par le témoignage de Kaurier (Mém., 260), et par l'évidence de la tradition de lady Élisabeth Spelman, ouvrage mis au jour par le docteur Birch(Wégoc., 206.) Camden fait mention de la douleur que la reine ressentit de la mort du comte d’Essex, et il dit que c'était une des causes de sa mélancolie. 11 nous reste des papiers originaux qui prouvent que cette opinion était alors généralement reçue. ( Birch, Mém., Il, 806.) Cependant Essex avait été décapité deux ans avant là mort de la reine, et il ne paraît pas que ce fût pour d’autres raisons que celles que nous avons rapportées. Comment la douleur d’Élisabeth pouvait-elle revivre avec autant de violence, après un espace de temps aussi

{1603] Depuis ce moment, on vit tomber entièrement l'esprit de la reine. Elle prenait rarement de la nourriture; elle refusait tous les remèdes que les médecins lui proposaient : elle disait qu'elle ne pouvait plus supporter.la vie, et qu’elle désirait ardemment la mort. On lui fit inutilement toutes sortes d'instances pour l’engager à se mettre au lit; jamais elle ne voulut y consentir. Elle se tint pendant dix jours et dix nuits sur des carreaux, dans un morne silence, absorbée dans une profonde rêverie, tenant continuellement un doigt dans sa bouche, ses yeux ouverts et toujours fixés vers la terre. Elle s’unissait néanmoins aux actes de piété qui se faisaient dans son apparte ment, et aux prières qui étaient récitées par l’archevèque de Cantorbéry. Cela seul paraissait ré. veiller son attention, et elle donnait des marques de la plus grande ferveur. Tombée à la fin dans un dépérissement total, tant par une longue abstinence que par les angoisses de son âme, elle expira sans agonie, le jeudi 24 mars, dans la soixantième-dixième année de son âge, et dans la quarante-cinquième de son règne !.

Onentendsouventles étrangers accuser les Anglais d’avoir de l'indifférence pour leurs princes, et même de manquer souvent au respect dû aux souverains; mais ce reproche n’est point fondé, Jamais nation n’a été plus reconnaissante envers ses roiset ne’s’est montrée plus digne de leur bienveillance. Les noms d'Édouard III et d'Henri V sont encore en vénération , et les Anglais de ce siècle parlent aujourd’hui de ces princes avec la même chaleur, avec le même enthousiasme que ceux qui ont joui des prospérités de leurs règnes et qui en ont partagé l'élong? La comtesse de Nottingham mourut environ quiuze jours avant la reine. Le concours de ces deux événemens, joint aux preuves que nous avons rapportées, donne assez de vraisemblance aux faits rapportés par Osborne, pour qu’ils méritent de trouver place dans l'histoire. La seule objection qu'on puisse faire à ce que nous avons dit de l'attachement d'Élisabeth pour le comte d’Essex, c'est l’âge avancé de cette reine. La passion de l'amour est ordinairement bien refroidie à l’âge de soixante-huit ans; la violence même de toutes les passions, à l’exception d’une seule, doit être bien diminuée. Mais la force de cette objection est totalement détruite par un auteur qui a éclairci divers passages dans l’histoire d'Angleterre, et qui a même enrichi cette histoire de plusieurs autres traits. (Catalogue of royal and noble authors. Article Esseæ.)

1 Camd., Birch. Mém., Il, 506, Birch., négoc . 20@ Strype, IV, 373.

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[1603; LIVRE VIIL 305

clat. Élisabeth est toujours également respectée en Angleterre, on chérit sa mémoire, et tous ceux qui ont écrit l’histoire de ce royaume lui donnent les plus grands éloges. Son amour pour son peuple, sa justesse et sa pénétration à discerner ses véritables intérêts, son activité à les suivre, sa sagesse dans le choix de ses ministres, la gloire de ses armes, la tranquillité assurée dans l’intérieur, l'accroissement de la réputation, des richesses et du commerce de la nation,

fruits des vertus du souverain, ont placé avec

justice Élisabeth au rang des princes les plus illustres. Les défauts même qu’on aperçoit dans le caractère de cette princesse n'étaient point d'une espèce à tourner au désavantage de son peuple. Son goût pour l'épargne, porté à l'excès, n'était pas néanmoins accompagné de la soif d'accumuler des trésors. Cette passion l'empêcha souvent de s'engager dans de grandes entreprises, et affaiblit quelquefois le succès de celles

qu’elle avait entamées , maiselle établit en même

gemps une sage économie dans tout le cours de Pibadministration, et elle affranchit la nation foule de taxes et d'impôts qu'un moprodigue et entreprenant est toujours la nécessité de demander à ses peuples. Sa lenteur à récompenser ses serviteurs découragea quelquefois le vrai mérite, mais elle en imposa au mérite emprunté, et elle ferma aux ambitieux le chemin des biens et des honneurs dont ils n'étaient point dignes. Ses inquiétudes continuelles par rapport à son droit à la couronne, sa jalousie contre tous les princes qui prétendaient le lui disputer, la portèrent à prendre des précautions aussi avantageuses pour le bien public que pour sa propre sûreté; l'engagérent à rechercher l'affection de ses peuples, et à la regarder comme le plus ferme appui de son trône. Tel est le tableau que les Anglais ont tracé de cette grande reine.

En écrivant l’histoire d'Écosse, on est souvent obligé de la considérer sous un autre point de vue et d'en porter un jugement bien moins javantageux. Élisabeth, pendant la plus grande Partie de son règne, presque aussi absolue en Écosse que dans son propre royaume, y avait

d'abord acquis cet ascendant par des bienfaits réels, par des services très importans; mais l'usage qu'elle fit de cette autorité devint bientôt sa au bonheur de la nation écossaise, In-

dustrieuse à fomenter la rage de deux factions acharnées à se détruire, favorisant l'une, et lui donnant des secours, pendant qu’elle amusait l’autre par de fausses espérances; tenant la balance entre les deux partis avec tant d'art qu’ils pouvaient réciproquement se nuire sans que l’un pût subjuguer l’autre, elle rendit l'Écosse un théâtre de discorde et de révolutions , elle y fit couler des ruisseaux de sang. Élisabeth termina ainsi, par ses ruses et par ses intrigues, une entreprise où toute la valeur de ses ancêtres avait échoué; elle mit le royaume d'Écosse sur le pied d’un état dépendant de l'Angleterre. Les maximes de la politique, maximes qui ne sont que trop souvent opposées aux principes de la morale, pourraient peut-être justifier sur ce point la conduite d'Élisabeth ; mais on entreprendrait inutilement de faire l'apologie de ses procédés envers la reine Marie, de cette longue scène de dissimulation sans aucune nécessité, de cette cruauté sans exemple. Nous sommes saisis d’admiration en parcourant la plupart des autres actions d'Élisabeth; mais, dans cetrait de rigueur et de sévérité, on ne reconnaît plus la grandeur d'âme d'une reine, la douceur et l'humanité d'une femme ; on est forcé de convenir qu’elle avait renoncé à tous les sentimens de la nature. On a vu qu'Élisabeth n'avait jamais voulu permettre que la question au sujet du droit de succession fût décidée dans le parlement. Elle ne s'était jamais expliquée sur ce point, elle voulait qu’il restât dans une obscurité impénétrable. Cependant elle n'avait jamais eu l’intention d’exclure le roi d'Écosse d’un héritage auquel il avait un droit incontestable. Peu de temps avant sa mort, elle rompit ce silence obstiné, et elle déclara ses intentions en ces termes à Cecil et au lord amiral: «Mon trône, leur dit-elle, est «le trône du roi : je ne veux proposer personne «pour le remplir: mon cousin le roi d'Écosse «doit être mon successeur.» Elle confirma Ja même chose au lit de la mort, et aussitôt qu’elle eut rendu les derniers soupirs, les lords du conseil privé proclamérent Jacques roi d'Angleterre. Toutes les intrigues des étrangers en faveur de l’infante, toutes les cabales formées dans l’intérieur du royaume pour appuyer les droits de lady Arabelle et du comte de Hartford, s’éclipsèrent en un instant. Les nobles et le peuple, oubliant leurs anciennes animosités contre l'É-

cosse et leur éloignement pour toute domination étrangère, témoignèrent leur satisfaction avec un concours d’acclamations qu'on n’avait jamais entendu à l’avénement d'aucun prince de la nation. Au milieu de ces transports de joie, quelques patriotes proposèrent de prescrire au succésseur quelques conditions avant qu'ilmontât sur le trône ; leurs demandes furent à peine écoutées. Cecil eut soin de les écarter, et il s’en fit encore un mérite auprès de son nouveau maître. Le chevalier Charles Percy, frère du comte de Northumberland, et Thomas Sommerset, fils du comte de Worcester, fierit dépèchés en Écosse et chargés d'une lettre adressée au roi, signée par tous les pairs et les conseillers privés qui se trouvaient alors à Londres. On informait Jacques de la mort de la reine, de son avénement au trôrre d'Angleterre, de l’empressernent avec lequel ils avaient reconnu son droit, et de l’applaudissement général qui avait suivi sa proclamation. Ces dé: putés firent la plus grande diligence, mais ils furent prévenus par le chevalier Robert Carey, fils puiné du lord Hunsdane. Ce jeune seigneur, <mporté par son zèle, se mit en chemin quelques heures après la mort d'Élisabeth , et arriva

à Édimbourg le samedi au soir , dans le moment |

que le roi venait de se mettre au lit, Carey fut aussitôt introduit dans l'appartement du roi, il se mit à genoux auprès du lit de sa majesté, il lui apprit la mort de la reine d'Angleterre, il le salua roi d'Angleterre, d'Écosse, de France et d'Irlande, et, pour preuve de la vérité de la nouvelle qu’il lui annonçait, il lui présenta un aneau que sa sœur, lady Scroop, avait tiré du doigt de la reine après sa mort. Jacques écouta le récit de Carey avec un air grave et composé. Cepenà dant, comme ces informations ne venaient que ‘de la part d'un particulier, ellesne furent point *rendues publiques, et le roi garda la chambre jusqu'à l’arrivée de Percy et de Sommerset.

: Alors ses titres furent proclamés solennellement, jet ses sujets parurent aussi sensibles que les An- |glais à cet accroissement de $a puissance et de ses dignités. Comme sa présence était absolument nécessaire en Angleterre, où le peuple attendait avec inpatience son mouveau souverain, ilordonna qu'on fit incéssamment tous les préparatifs pour son voyage, laissant en Écosse la reine, qui devait le suivre dans quelques ve-

maines. Il confia le gouvernement de l'Écosse à son conseil privé, et le soin de ses enfans à différens seigneurs. Le dimanche avant son départ, il se rendit à l’église de Saint-Gilles. 11 y entendit un sermon où le prédicateur , après avoir exalté les bienfaits de la divine Providence , qui plaçait Jacques sur un nouveau trône, qui lui donnait un aussi puissant royaume sans aucune opposition, sans aucune effusion de sang, exhorta le roi à rendre grâces à Dieu et à lui marquer sa reconnaissance en veillant avec un soin particulier au bonheur et à la prospérité de ses fidèles stijets. Le sermon fini, le roi se leva, parla au peuple, Passura de sa bienveillance et d’une affection que rien ne pourrait jamais altérer. Il promit qu'il ferait de fréquéns voyages en Écosse et que, malgré son absence, ses sujets de ce royaume s’apercevraient qu’il chérissait toujours le pays de sa naissance, et qu'il avait pour ses compatriotes la même amitié que lorsqu'il résidait continuellement parmi eux. Qu'ils trouveraient toujours leur prince disposé 4 écouter favorablement toutes leurs requêtes ..4 y répondre avec joie , et à leur donner en füutes occasions des preuves d'une tendresse patérhélle. Ce disevurs du roi fut souvent interrompu par les sanglots des auditeurs. Le peuple, sensible aux prospérités de son souverain, touché des marques de sa bienveillance, s’exprimait par ses larmes et par des transports de joie.

Le 15 avril, le roi se mit en chemin avec un traîn leste, maïs peu nombreux, et le lendemain il arriva à Berwick. Partout où il passait on accourait eh foule pour le féliciter, et dans les différens comtés , lés principaux du pays étalaient toutes leurs richesses et toute leur magnificence dans les festins qu'ils avaient préparés pour le recevoir. Élisabeth avait régné si longtemps en Angleterre, que la plupart de ses sujets ne connaissaient point d’autre cour que la sienne. Îls avaient pris dans cette cour toutes les idées qu'ils se formaient de l'étiquette et de la décoration convenables à un prince. Ils jugeaient d'après ce modèle de la conduite et des actions du nouveau souverain : rien n'était plus naturel que de faire dans ces premiers momens la comparaison de leur nouveau maître avec la reine qu'ils venaient de perdre, ét Jacques ne

À Spotew., 476.

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gaguait pas à ce paralléle. Son caractère était entièrement opposé à celui de la feue reine. 11 n'avait point ces manières engageantes, cette affabilité , qui gagnent tous les cœurs, et qui rendaient Élisabeth l'idole de son peuple. Il était d'un facile abord et d'un commerce agréable pour le petit nombre de gens qu'il affectionnait, mais son indolence naturelle lui faisait regarder comme une fatigue les soins qu'il aurait dû se donner pour se rendre agréable à tous. Il possédait encore moins ce ton de dignité qu'Élisabeth savait employer si à propos pour modérer la trop grande familiarité. Au lieu de distribuer, ainsi qu'Élisabeth , les titres et les honneurs avec une sage économie, il les prodiguaît avec si peu de réserve et de discernement, qu'ils n'étaient plus regardés comme des marques de distinction, comme les récompenses du vrai mérite. Cependant ces observations sur le caractère de Jacques n'étaient que le fruit des spéculations d’un petit nombre de personnes.

Jacques avait entrainé les suffrages de la multitüde. Le peuple continuait à l'applaudir, et ce fut au milieu de ses acclamations, que ce prince fit son entrée dans Londres , le 7 mai, et monta paisiblement sur le trône d'Angleterre.

Ce fut ainsi que furent réunis ces deux royaumes , séparés de temps immémorial , et destinés par leur situation à former une grande monar- | chie. C'est à la réunion de toutes les forces na- ! tionales que la Grande-Bretagne doit cette pré- | éminence et cette autorité dont elle jouit en | Europe, auxquelles l'Angleterre et l'Écosse, séparées , n'étaient jamais parvenues.

Les Écossais considéraient depuis si longtempsleurs monarques comme héritiers présomptifs du royaume d'Angleterre, qu'ils avaient eu tout Le temps de faire leurs réflexions sur les | suites de cette augmentation de puissance et de | dignité en la personne de leur roi. Mais éblouis par la gloire de donner un souverain àun ennemi | puissant , comptant sur l'affection d'un prince né dans leur pays, dévorant en espérance tous | les biens et les honneurs qu'il serait bientôt en état de leur prodiguer, ils firent peu d'attention | aux conséquences dangereuses de ce grand évé- | nement, et ils se réjouissaient de voir monter

leur prince sur le trône d'Angleterre, comme si la fortune en honorant le souverain, répandait également ces bienfaits sur le royaume. Îls en- !

rent sbientôt sujet de concevoir d'autres idées, et nous pouvons dater de ce moment la subver- Sion totale de la constitution politique de l'Écosse. L'aristocratie féodale, renversée par la politique des souverains chez la plupart des nations de l'Europe, ou peu à peu détruite par les progrès du commerce , s'était maintenue en Écosse dans toute sa force. Plusieurs causes avaient contribué à augmenter par degrés le pouvoir des nobles d'Écosse. La réformation même, qui, dans les autres pays où elle avait prévalu, avait étendu l'autorité du monarque, avait augmenté en Écosse les richesses et les influences de la noblesse, Un roi d'Écosse, dont les finances étaient peu considérables, dontles prérogativesn'étaient pas soutenues par des troupes réglées, resserrées dans des bornes fort étroites, ne pouvait pas avoir beaucoup d'autorité sur des sujets aussi puissans. Il était obligé de gouverner avec art, et d'avoir recours à des expédiens pour faire exécuter des lois qui ne tiraient leur force que de la soumission volontaire des nobles. Cette espèce d'administration, dont on ne voyait ailleurs aucun exemple , était faible et irrégulière : l'Écossé avec le nom, avec tout l’extérieur d'une monarchie, était réellement une aristocratie : cependant les peuples n’y étaient pas malheureux , et cette constitution bizarre était appuyée sur quelques principes qui tendaient à leur sûreté, qui tournaient à leur avantage. Le roi, retenu et intimidé par les nobles, n'osait risquer aucun acte d'autorité arl- :raire. Les nobles, tenus en respect par le roi, qui, malgré les bornes de son pouvoir, avait des droits considérables et de grandes prétentions, évitaient d'irriter, par des exactions déraisonnables , ceux qui étaient dans leur dépendance ; modéraient la rigueur de la tyrannie aristocratique , et mettaient dans cette sorte de gouvernement une douceur et une égalité qui ne lui est point ordinaire. Cependant le génie militaire du gouvernement féodal était toujours en vigueur. Les vassaux' de la couronne et ceux des barons n'étaient point opprimés, et étaient même recherchés par leurs supérieurs, qui tiraient tout leur pouvoir ettoute leur importance de l'amour et de l'affection de leurs vassaux. Mais l’avénement de Jacques au trône d'Angleterre lui procura un accroissement immense de splendeur, de richesses et d'autorité. It en-

vironna ve prince d'un nouvel éclat , dont les | sousce double joug gémissait dans l'oppression,

nobles furent éblouis, étonnés, intimidés. Ils jugèrent alors qu'il serait inutile de réclamer des priviléges qu'ils ne pourraient pas soutenir. Tous plitrent sous le joug, et ils n’y furent pas seulement entraînés par la crainte ; cette soumission volontaire avait d'autres motifs. Jacques affectionnait ses compatriotes. IL voulait leur faire partager sa bonne fortune , il les comblait d'honneurs et de biens. L'espérance d'obtenir les grâces du prince agit encore plus fortement sur l'esprit des nobles que la crainte qu'il leur inspirait, et acheva de dompter cette nation féroce et indépendante. La volonté du prince devint alors la loi suprême en Écosse. Les nobles se disputaient à qui obéirait le plus aveuglément aux ordres émanés du trône, à ces commandemens qu’ils se faisaient gloire auparavant de mépriser. Le roi, content d’avoir soumis les nobles à l'autorité de la couronne, leur aban- «onna dans tout son entier l’exercice de leur aicienne juridiction sur leurs propres vassaux. Des droits aussi étendus, réunis en la personne du seigneur suzerain, devinrent entre ses mains des instrumens d'oppression, et le rendirent redoutable. Ces droits, originairement fondés sur le génie militaire’, furent peu à peu dénaturés. On les appliqua à d’autres usages, on les exerça avec rigueur, et il ne resta plus de moyens pour les adoucir et pour les modérer. Les nobles , après avoir sacrifié leurs biens à de fréquens voyages à la cour d'Angleterre, à la vaine ambition de copier les mœurs de voisins plus riches, et de les égaler en magnificence, cherchèrent à réparer leurs pertes en foulant le peuple par des exactions multipliées. Les sujets opprimés osaient à peine proférer leurs plaintes. Ils savaient qu’elles n’arriveraient jamais au pied du trône , et qu'ils ne pourraient obtenir du prince aucun soulagement à leurs maux.

Tel fut l’état politique de l'Écosse depuis la réunion des deux royaumes jusqu’à la révolution de 1688. Réduite à la condition la plus malheureuse et la plus étrange qu’on puisse se représenter, soumise en même temps aux volontés absolues d’un monarque et à la juridiction tyrannique d’une aristocratie, elle éprouva tous les inconvéniens de ces deux formes de gouvernement. Ses rois étaient despotiques, ses nobles étaient esclaves et tyrans, le peuple asservi

Cependant les nobles firent encore quelques efforts pour se tirer de cet état de servitude, et recouvrer leur ancienne indépendance. Après la mort de Jacques, la nation écossaise n'éprouva plus la mèmg affection de la part de ses rois. Charles 1°", élevé parmi les Anglais, montra peu d’attachement pour le royaume où il avait pris naissance ; les nobles, qui ne voyaient plus le sceptre entre les mains du prince qu'ils regardaient comme un ami, qui se trouvaient sous la domination d’un monarque avec qui ils avaient peu de correspondance, qui n'avaient aucune influence dans ses conseils, ne se tinrent pas long-temps dans cette entière soumission , dans cette obéissance aveugle. Les empiétemens du roi sur les priviléges des nobles , la crainte de nouveaux abus, firent renaître l'émulation dans l'ordre de la noblesse, On porta les plaintes au souverain, on fit de vives remontrances. Le peuple murmurait des innovations qu'on voulait introduire dans la religion : les nobles fomentèrent en secret leurs mécontentemens. La mauvise conduite de la cour vint à l'appui des intrigues de la noblesse, acheva de soulever les esprits, appela aux armes toute la nation qui se déclara contre le souverain avec un concours unanime et une animosité dont on n'avait point vu d'exemple. Charles mit en campagne toutes les forces de l'Angleterre ; et les nobles d'Écosse, malgré l'union qui régnait entre eux, malgré le zèle du peuple, auraient à l'instant succombé sous les efforts du roi, si ce prince avait pu agir avec plus de vigueur, et s’il avait été mieux secondé par ses sujets d'Angleterre, dont il avait entièrement perdu l'affection. La guerre civile éclata avec toutes ses fureurs dans les deux royaumes. Le sang du citoyen coula dans une infinité de combats, la fortune, après avoir favorisé alternativement l’unet l’autre parti, amena enfin cette fameuse révolution si connue dans l’histoire. Le trône s’écroula, et ensevelit sous ses ruines la noblesse écossaise qui avait provoqué cette guerre fatale. Lorsque Charles II fut rétabli, ce priñce rentra en pleine possession de la prérogative royale en Écosse. La noblesse, accablée par une longue suite de malheurs, par la dévastation de ses biens, n'avait plus le même esprit, avait perdu son ancienne vigueur. Elle était moins en état que jamais de s'opposer aux

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volontés du souverain , elle n'en n'avait pas mème le désir. Pendant tout le cours de ce règne et sous celui de Jacques II, le monarque dictait des lois, et l'Écosse prosternée les rece-

. Vait avec soumission et même avec bassesse. La

plupart des nobles écossais , réduits à la pauvreté, étaient plus que jamais esclaves du mattre et tyrans cruels de leurs propres sujets. Le peuple , négligé dans tous les temps, était alors devenu odieux, était chargé d’injures et de mauvais traitemens, à cause de son attachement à des principes de religion et de politique différens de ceux que le souverain suivait.

La révolution changea entièrement la forme du gouvernement en Écosse, et on y adopta des maximes bien différentes. Nos lois n'avaient jusqu'alors eu pour objet que l'accroissement de l'autorité du prince ou la sûreté des priviléges des nobles. On faisait à peine mention des droits du peuple; ils étaient négligés et peut-être inconnus. On commença depuis cette époque à y donner quelque attention. On assura ses priviléges par la réclamation de droit. Le nombre de ses représentans fut augmenté, et lui donna peu à peu un nouveau poids , une nouvelle considération dans le parlement. Le peuple , assuré de ses droits, revêtu d’une puissance plus étendue, commença à prendre l'essor. Les âmes se développérent, les travaux d'industrie se perfectionnèrent; on étendit les branches du commerce, on forma des plans de conduite politique mieux concertés. Cependant l'esprit d'aristocratie qui dominait toujours et plusieurs autres circonstances retardaient les progrès de cet accroissement du bonheur de la nation.

Un autre événement acheva ce que la révolution avait commencé. L'union des deux couronnes sur une même tête avait ébranlé le pouvoir de

. la noblesse, il fut presque anéanti par la réunion

des deux royaumes. Les nobles écossais faisaient auparavant partie du conseil suprême de la nation, ils y portaient leur crédit, ils y dominaient. Ils furent alors incorporés dans le parlement de la Bretagne , ils n’y furent admis que par leurs représentans , ils ne firent plus que la partie la moins considérable de ce corps en qui réside l'autorité législative. Ces nobles furent totalement exclus de la chambre des communes ;ilne fut pas permis à leurs fils aînés de les représenter dans cette auguste assemblée, On ne laissa

pas même aux nobles leurs priviléges féodaux, qui auraient pu compenser la perte de leur autorité politique. Les progrès du commerce, chaque pas que le gouvernement faisait vers sa perfection , resserraient insensiblement ces priviléges ; ils furent entièrement détruits par des lois aussi avantageuses pour le bien public que fatales au corps de la noblesse. La liberté du peuple s’éleva sur les ruines du pouvoir des nobles. Les Écossais, délivrés des fardeaux dont ils étaient accablés, affranchis du joug sous le- “quel ils gémissaient depuis si long-temps, adoptés dans unemonarchie dont la constitution était plus régulière que celle du royaume d'Écosse, où l'esprit du gouvernement et les lois étaient plus analogues à la liberté, étendirent leur commerce , travaillèrent à multiplier les choses nécessaires à la vie, donnèrent même sur ce point dans les recherches et dans l'élégance, et leurs mœurs plus civilisées les portèrent à cultiver les arts et les sciences.

Cette esquisse de l'état politique de l'Écosse, dans laquelle nous n’avons fait que parcourir les événemens, sans nous attacher à en développer les causes et à les approfondir, nous autorise à partager notre histoire en trois époques différentes , dans lesquelles nous apercevons à chaque fois des changemens considérables dans les trois corps d'où sont tirés les membres de cette assemblée, à laquelle nos constitutions ont confié la puissance législative.

Avénement du roi au trône d'Angleterre.— Ce prince, qui n'avait auparavant qu’un pouvoir

| limité, devint en un instant le monarque de

l'Europe le plus absolu, et il exerça une autorité despotique à l'abri de toutes remontrances de la part des parlemens, de toute résistance de celle des nobles.

Réunion des deux royaumes. — L'aristocratie qui subsistait depuis tant de siècles, qui ne mettait point de bornes à l'autorité, fut alors entièrement renversée. Les nobles d'Écosse se démirent volontairement de tous leurs droits et de toutes leurs prérogatives, et ils se réduisirent d'eux-mêmes à un tel état, qu'ils ne furent plus , comme autrefois, un objet de terreur et de jalousie pour les autres sujets.

Temps postérieurs à la réunion des deux royaumes.— Les communes, auparavant négjligées par les rois , méprisées par les nobles, sor-

monarchie; mais cette hiérarchie si odieuse au peuple ne pouvait se soutenir que par la force. On yemploya toutela rigueur de l'autorité, toute la barbarie de la persécution, mais on ne put vaincre l'antipathie de la nation, et cette forme de gouvernement ne se maintenait qu'avec de grandes difficultés. Lors de la révolution, on

. jugea que les vœux et les inclinations du peuple

étaient dignes des attentions du législateur, Le

gouvernement presbytérien fut de nouveau ré-

tirent alors de leur obscurité, et commencèrent à jouer un rôle dans l'état. Elles obtinrent aussi par le concours des circonstances la participation de tous les privilèges que les Anglais avaient achetés au prix de leur sang, et elles sont parvenues dans le royaume d'Écosse au mème degré de considération qu'elles possédaient déjà depuis long-temps en Angleterre.

L'église ressentit aussi les effets du pouvoir absolu que l'accession au trône d'Angleterre procura au roi d'Écosse ; elle eut aussi ses révolutions qui méritent d'être rapportées. Jacques , pendant les dernières années de son administration en Écosse, y avait fait revivre l’ordre des évêques, tant pour le nom que pour les fonctions. Cependant ces évêques n'avaient dans l'église ni juridiction ni prééminence. Leurs revenus étaient peu considérables, et ils n'avaient d'autres distinctions que la séance au parlement, la jalousie du clergé, la haine du peuple. Le roi, touché de l'éclat et de l'autorité des évéques anglais, et désirant d'établir dans le gouvernement ecclésiastique une union qu'il avait entrepris inutilement d'introduire dans le gouvernement civil, forma le projet d’une exacte conformité entre les églises des deux royaumes. Trois Écossais furent promus à l'épiscopat et sacrés à Londres. On ordonna à leurs confrères de venir recevoir de ces nouveaux évêques les ordres ecclésiastiques. On voulut établir en Écosse des cérémonies qui y étaient inconnues.

Jacques trouva dans le clergé moins de condescendance que dans l’ordre de la noblesse.

Les ecclésiastiques s'élevèrent avec audace contre ces innovations ; mais le roi, instruit de longue main dans l’art de manier ces esprits indociles, obtint à la fin le consentement du clergé.

Charles [°", prince superstitieux, et qui ne connaissait point le génie de notre nation, imprudent et précipité dans toutes les opérations relatives à l'Écosse, poursuivit avec trop d'ardeur l'établissement de la liturgie anglaise , entreprit indiserètement derecouvrer les terres de l'église, et alluma le feu de la guerre civile; le peuple saisit ces momens de trouble, et se livra sans réserve à toutes ses passions. L'église épiscopale fut renversée, l'église presbytérienne fut rétablie, sa discipline et son gouvernement reprirent une nouvelle vigueur. L’épiscopat fut en- ! suite rétabli en Écosse en même temps que la |

tabli, et ayant été cimenté lors de la réunior , il s’est toujours depuis maintenu dans le royaume, L'avénement de Jacques au trône d’Angleterre, qui avait été la source de changemens considérables dans la constitution de l’état, tant pour le spirituel que pour le temporel, répandit encore ses influences sur d’autres objets plus susceptibles d'agrémens et de délicatesse, À la renaissance des lettres, dans les quinzième et seizièmesiècles, leslangues vivantes étaient toutes également barbares, sans aucun nerf, sans aucune élégance, et même dénuées de cette clarté si nécessaire pour la communication des idées. Les auteurs ne voulaient point écrire dans ces langues brutes, ni confier leurs sentimens et leurs pensées à des jargons informes , si peu propres à les exprimer et à les embellir. Ils n'imaginèrent point de construire avec des matériaux aussi grossiers, de s'élever à l'immortalité par des monumens aussi peu durables. L'esprit qui dominait alors, esprit précaire, qui ne prenait point sa source dans l'âme, qui n'avait point une vigueur originale , ne pouvait être échauffé que par limitation. On admirait les anciens , on regardait leurs compositions comme les modèles du goût, du sentiment et du style. On regardait les langues anciennes comme les seules qui fussent propres aux sciences, on prit la méthode des anciens, et, malgré le projet extravagant d'écrire dans une langue morte, dons laquelle les hommes ne pensaient plus depuis des siècles, qu'on ne parlait plus, dont on avait perdu jusqu’à la prononciation , ces nouvelles productions eurent un succès prodigieux. Composées d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, exemples de ces barbarismes qui se glissent dans la conversation Familière , de l'affectation du style de 1 cour, du mélange de mots occasioné par le commerce avec les étrangers, et d'une infinité d’autres défauts adoptés dans les langues vivantes,

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les auteurs se portèrent souvent dans ces compositions latines, à un degré d'élégance auquel les Romains eux-mêmes sont rarement parvenus dans les temps qui ont précédé et suivi le règne d'Auguste. Comme les ouvrages étaient presque tous composés en latin, on pouvait en faire aisément la comparaison , et les écrivains d'Écosse ne se trouvèrent point inférieurs à ceux des autres nations. L'Écosse peut se glorifier d'avoir produit Buchanan, cet heureux génie formé pour exceller également en prose et en vers, plus varié, plus élégant, plus original qu'aucun de ceux qui de nos jours ont écrit en latin, auteur célèbre, et qui a procuré à sa patrie une place honorable dans la république des lettres, Cependant on commençait à s'eanuyer de cette étude laborieuse d’une langue morte. Les auteurs aperçurent à quel point ce travail était ingrat : ils sentirent le désagrément de n'être lus et admirés que par le petit nombre de gens qui s'adonnent aux sciences. Au lieu de passer toute sa vie à apprendre le langage des Romains, @.s'attacha à polir la langue nationale, à y donà du tour, de la finesse et de l'agrément. Les angués, vivantes se trouvèrent susceptibles de ds à de beautés. Elles se rapprochérent de l'élégance des anciennes, elles parvinrent même peut-être à les égaler. Les Italiens entrèrent les premiers dans cette carrière : la langue latine, bannie chez eux des ouvrages de goût et d'agrément, reléguée dans le cercle des sciences ct de l'érudition, eut le même sort chez toutes les nations policées. Nous pouvons dire sans présomption que les Écossais n’ont point été dans le cas de donner des regrets à ce changement arrivé dans le goût général ; qu'ils ont toujours été de pair avec les autres nations, et qu'ils ont soutenu l'honneur des lettres avec un égal avantage. Les langues anglaise et écossaise, dérivées des mêmes sources, étaient à la fin du seizième siècle dans un état à peu près semblable; mêmes expressions, mêmes tours de phrases, mêmes idiotismes, différentes seulement pour l'orthographe de quelques mots. Plusieurs ministres et des hommes d'état en Écosse ne le cédaient en rien pour les connaissances littéraires, pour l’'élégance et pour la pureté du langage, aux ministres anglais avec lesquels ils étaient en correspondance, Jacques lui-même avait porté sur le Lrône l'amour des sciences et de la littérature :

ce prince se piquait de bien écrire, et son style avait des beautés. Son exemple encourage les gens de lettres, Qn s'attacha à perfectionner le langage écossais, on lui donna de l'agrément et de la délicatesse; il alla bientôt de pair avec l'anglais. L'Écosse peut se glorifier d'un nombre d'auteurs aussi élégans dans leur propre langue que dans la langue latine : elle peut se vanter d’avoir hâté les progrès du goût , d'avoir encouragé les arts et les sciences, ‘autant qu'aucune autre nation policée de l'Europe.

Mais dans ce mème temps où les autres peuples laissaient tomber l'usage de la langue latine pour les ouvrages de goût, pendant qu'ils faisaient l'essai de la force et de la richesse des leurs, l'Écosse cessa d’être un royaume. Ces transports de joie que l'avénement de Jacques au trône d'Angleterre avait occasionés, s'évanouirent en peu de temps. On perdit de vue tous les objets qui peuvent contribuer à civiliser un peuple et à l’encourager, L'Écosse fut privée de la présence de son prince, du concours et de l'affluence des nobles, de l'éclat et du brillant de la cour qui donne le ton de l'élégance ; les esprits rampèrent, la nation parüt tomber dans un affaissement général. La cour ayant abandonné l'Écosse, nous n’eûmes plus de modèle national et domestique de la justesse et de la correction du langage. Quelques ouvrages qui parurent en Écosse depuis la réunion des deux royaumes furent jugés par les Anglais, furent composés sur le modèle anglais; une seule phrase, un seul mot qui s’en écartaient, étaient condamnés comme barbares. Si la séparation entre les deux nations avait subsisté, chaque peuple aurait gardé son idiome, ses façons de parler particulières; la cour les aurait mises à la mode, l'autorité des écrivains de réputation les aurait accréditées , ils auraient porté dans les langues vivantes ces dialectes variés qui chez les Grecs font les principaux ormemens de leur langage; nous les aurions regardés comme des grâces et des embellissemens dans l'élocution ; les auteurs des deux nations les auraient employés indifféremment ; mais l’ayénement du roi d'Écosse à la couronne d'Angleterre rendit l’anglais l'arbitre du langage. Il donna les lois de la diction, il traita de solécismes tous les mots auxquels son oreille n’était point accoutumée, Cependant les deux nations communiquaient rare-

ment entre ellest, et cette interruption de correspondance, jointe à la force des préjugés qui éloignent toujours de l'imitation, Ôtaient ‘aux peuples d'Écosse les moyens d'épurer leur langage sur le modèle d'élégance que l'anglais “leur présentait, La langue écossaise reçut au * contraire de nouvelles altérations, et qui provenaient de sources différentes. Le clergé d'Écosse, distingué par une piété éminente , était alors peu versé dans les lettres. On voyait peu d’ouvrages sortir de la plume des ecclésiastiques , ils aspiraient rarement à s'ériger en auteurs; mais ils étaient en possession de discourir en public ; ils avaient le privilége de haranguer le peuple, et ils en abusaient peut-être en prolongeant leurs discours et en les multipliant sans nécessité. Ces productions faites à la hâte, ces saillies d'imagination, ne pouvaient avoir aucune élégance ; et de pareils modèles ne fournissaient le plus souvent que des expressions indécentes et des termes impropres. Les plaidoyers des avocats étaient également diffus , et d’un style aussi négligé. Cet ordre donna plus d'auteurs que celui du clergé; mais comme les matières que traitaient les gens de cette profession se trouvaient mêlées journellement dans les conversations familières et dans les affaires courantes, les écrits de ces auteurs ne servirent qu’à intro. duire dans notre langage des façons de parler vicieuses , et qui furent apelées des scofticismes. On ne trouva pas plus de ressources dans le parlement pour la pureté du langage et pour les progrès du goût. Un style plus correct, une éloquence plus noble, paraissaient être le partage de cette auguste assemblée; mais toutes les

1 On trouve dans deux papiers curieux, l’un publié par Haynes, l’autre par Strype, une preuve remarquable du peu de correspondance qu’il y avait entre les Anglais et les Écossais avant la réunion des deux royaumes. En l'année 1567, Élisabeth ordonna à l'évêque de Londres de prendre une note de tous |les étrangers qui se trouvaient à Londres et à Westminster. Suivant le détail donné par pe pal et qui est fort abrégé, on voit que Je nombre des Écossais ne se montait alors qu’à cinquante-huit (Haynes, 455). Une pareille note fut faite en 1568 par le chevalier Thomas Row, lord-maire. Le nombre des Écossais se montait à quatre-vingt-huit

Strype, 4, supplément, n° 1). Depuis l’avénement de Jacques, un nombre considérable d'Écossais passa en Angleterre, et surtout des personnes du plus haut rang. Mais ce ne fut que depuis la réunion des deux royaumes que la correspondance devint considérable entre les Anglais et les Écossais.

HISTOIRE D'ECOSSK.

[1603] [1603] affaires y étaient terminées par les lords des ar. avaient ticles : ces seigueurs étaient vendus à la cour, évanoui servilement dévoués aux volontés du maître : on paru , le voyait rarement des débats s'élever entre eux: les déts les affaires n'y étaient point traitées avec l'esprit miss | et la vigueur convenables à une assemblée po- ton d’élé pulaire. pour le $

Ce fut ainsi que pendant que les Anglais tri. Écossais

vaillaient dans tout le cours du dix-septième siècle à donner par degrés de la finesse à leur langue, à fixer parmi eux les règles du bon goût, la langue en Écosse tombait dans le bas, dans le trivial ; le goût s'y perdait entièrement, Les deux nations étaient sorties de la barbarie vers le commencement de ce siècle, la distance qui les séparait alors était peu considérable, elle s’augmenta insensiblement : elle était immense avant la fin de ce même siècle. Lors même que les sciences commencèrent à se montrer dans ces pays, l'Écosse, bientôt replongée dans l'ignorance et dans l'obscurité , ne ressentit point les influences de cette aurore naissante. L'É sais, naturellement actif et intelligent, dans la langueur et dans l’engourdis pendant que les autres peuples march ardeur dans la carrière des cunnaissan maines et dans celle de la réputation. Ce n'était pas défaut de génie. Les crises perpétuées dans l'état politique de l'Écosse, une suite de malheurs et de révolutions, furent les véritables causes qui retardèrent nos progrès; aux premières lueurs de prospérité, le génie de la nation parut et prit l'essor. Le rabaissement de l'autorité des lords des articles , et d’autres lois salutaires faites au temps de la révolution, établirent la liberté des débats dans le parlement d'Écosse. Les Ecossais donnèrent alors une attention particulière à l'éloquence; ils cultivèrent avec soin tous les arts qui marchent à sa suite, ou qui tendent à la perfectionner : l'exemple seul de Fletcher de Salton serait suffisant pour prouver que les Écossais ont toujours eu de l'élévation dans l'âme, de la noblesse dans les sentimens; et qu’à l'exception de quelques façons de parler, qui leur sont particulières , ils sont capables de s'exprimer avec force, avec énergie, qu'ils ont en eux le germe de l'élégance.

Enfin la réunion a fait des deux nations un seul corps : les Anglais et les Écossais ne sont plus qu'un même peuple. Ces distinctions, qui

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eux nations un icossais ne sont listinctions, qui

avaient subsisté pendant tant de siècles, se sont évanouies par degrés; les singularités ont disparu , les mœurs sout devenues les mêmes dans les deux parties de l'Île; on lit et on admire les mêmes auteurs, même genre d'études, même ton d'élégance et de politesse, mêmes modèles pour le goût et pour la pureté du langage. Les Écossais, après avoir gémi pendant un siècle en-

tier dans une position aussi fatale à leur liberté qu'au goût et au génie de la nation, furent en un instant en possession de rriviléges bieu plus précieux qu'aucun de ceux dont leurs ancôtres avaient anciennement joui ; et désormais se trouvent aplanis tous les obstacles qui avaient re

tardé leurs pas ou les avaient empèchés de se hasarder dans la voie de la gloire littéraire.

DISSERTATION

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