MADAME
« J'apprends que je suis condamnée à mort, contre toutes « les lois divines et humaines : je suis reine comme vous, « madame; une reine n’a point droit d’en juger une autre. « Pouvez-vous dire que Dieu vous ait donné cette autorité? Il « a établi es rois pour juger les homines; mais lui seul s’est « réservé le pouvoir de juger les rois : vous avez attenté, ma- « dame, au droit de Dieu, et vous avez renversé l'ordre qu’il « a établi dans le monde, Quelle confusion n’y introduirait pas « un roi qui, non content de dispenser la justice dans son « royaume, voudrait la dispenser dans un autre, et entre- « prendrait de juger les rois qui doivent y régner? Il dirait à « Dieu : Seigneur , vous avez établi les rois pour juger les « hommes , et vous vous êtes arrogé le droit de juger les rois ; « voilà les limites que vous avez prescrites, semblables à cellks « que vous avez nrises à la mer ; c’est pour cela qué vous dites « que vous êtes le roi des rois ; j’aieru pourtant que je pouvais « mwattribuer votre titre, en jugeant une reine, Croyez-vous, « madame, que vous seriez bièn fondéeen parlant ainsi au Dieu « vivant? Comment justiflerez-vous l'audace avec laquelle vous
* On a cru devoir la rapporter ici, pour mettre le lecteur en état de: juger de ses dispositions à la vue d'une scène si tragique.
Alors eile demanda à parler à son prêtre ;.ce qui lui fut refusé , d'autant qu'elle était arrivée avec l’attirail superstitieux de deux chapelets et d’un crucifix. Ensuite elle demanda d’avoir ses femmes pour l'aider; et sur
| ses instances, et ce qu’elle dit qu’elle avait lu dans les
histoires, que lorsque d’autres dames avaient été exécutées, on leur accordait des femmes pour les assister, il lui fut permis d'en avoir deux auprès d’elle, lesquelles étaient mesdemoiselles Curle et Kennedy. Après qu’elle fut avancée sur l’échafaud, on lut d'abord tout haut, en présence de tous, la commission, de sa majesté la reine. Ensuite M. le doyen de Peterborough, suivant les ordres qu'il avait reçus la veille au soir de nous les comtes, voulut lui donner de pieux avertissemens, de se repentir de ses fautes, et de bien mourir dans la crainte de Dieu et la charité envers tout le monde. Mais, dès l’abord, elle refusa de l’entendre, disant que ce qu’elle était, elle voudrait qu'il le FN aussi, et qu’elle priait Dieu qu'il devint catholique; et que ce serait une folie de chercher à l’ébranler, étant aussi résolument déterminée, et que nos prières ne lui seraient d'aucune utilité. Sur quoi, afin qu’on pôt apercevoir clairement que nous et toute l'assemblée avions chrétiennement le désir de la voir bien mourir, une oraison de piété, composée par mons'eur le doyen, fut lue et prononcée par nous tous. «Qu'il plût à Dieu le tout-puissant de lui envoyer «son Saint-Esprit et sa grâce, et qu’ainsi, si c'était sa vo- «lonté, qu’il lui pardonnât toutes ses offenses, et que par «sa miséricorde il la reçût dans son royaume éternel et «céleste : et finalement, qu'il répandit ses bénédictions «sur sa majesté la reine, et qu’il confondit tous ses enne- «mis. » De quoi monsieur le doyen, qui est dans l'intention de se readre incessamment vers vous, pourra moutrer une copie à vos seigneuries.
Cela fait, elle prononça à genoux une prière à peu
« avez usurpé un doit qu'il s'est réservé? Ignorez-vous, « madame, qu’il est horrible de tomber entre les mains d’un « Dieu jaloux de son autorité, à laquelle on a attenté? Voilà « madame , ce qui regarde la forme du jugement.
« Quant au fond , comment avez-vous pu me convaincre des « critnes dont vous m'avez accusée, sans m'avoir recolé ni « confronté les témoins ? L’interrogatoire que vous m'avez fait « subir n’est pas la partie la plus essentielle du procès. Pour- « quoi dit-on que le témoin est le juge de l'accusé ? c’est que « sa déposition est son jugement ; il y trouve ou son absolution, « Ou sa condamnation, quand le témoin se confonme à la vé- « rité. Ainsi, s’il s’en écarte, ou qu’il veuille la dérober entiè- « rement, on ouvre une voie à l’accugé, par le récolement et la « confrontation, de ramener le témoin à la vérité, et pour le « confondre. Lui refuser cette voie de droit, c’est l’opprimer, « c’est vouloir le condamner, en le désarmant des mo. ns de « se détendre. Vous en avez usé de même surile chef de la conspiration dont vous m'avez accusée, contre votre état el otre personne.
« Il paraît d’abord impossible que dans ma prison j'aie pu « tremper dans ce crime, puisque toutes les lettres que j'écri- « vais , et qu'on me rendait, passaient par les maïs de ceux + à qui ma gardé était confiée. Ils n’auraient pas permis que « j'eusse usé d'aucun chiffre, par le droit qu’ils croyaient avoir « de voir tous mes secrets. Tout ce que j'ai fait n’aboutissait « qu’à me procurer la liberté. Si je suis criminelle, tous les « prisonniers le sont. Voilà votre conduite envers moi, madame; « permettez-moi de vous la présenter sous 8a véritable face, « Persécutée, opprimée par mes sujets, échappée de la prison
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près en ces termes : «Qu'elle priait Dieu de lui envoyer «son Esprit-Saint; qu’elle avait confiance de recevoir «son salut dans le sang de Jesus-Christ ,-et qu’elle aiten- «dait de sa grâce qu’elle serait reçue dans son royaume «céleste, et qu’elle priait Dieu de pardonner à ses en- «uemis, ainsi qu’elle pardonnait : de détourner sa colère «de dessus ce pays, et de répandre ses bénédictions sur «sa majesté la reine, en sorte qu’elle pôût le servir : «comine aussi de regarder son fils dans sa miséricorde; «d’avoir compassion de son église ;. et bien qu'elle ne «fût pas digne d’être exaucée, elle avait néanmoins «confiance en sa miséricorde, et qu'elle priait tous les «saints de prier son Sauveur de la recevoir. » Ensuite,
se tournant vers ses domestiques , elle leur demanda de :
prier pour elle que son Sauveur voulût la recevoir. Alors, sur la demande des exécuteurs, elle leur pardonna, et elle dit qu'elle était bien aise que la fin de tous ses malheurs fût aussi prochaine, Ensuite elle désapprouva les cris et les pleurs de ses femmes, disant qu’elles devaient plutôt rendre grâces à Dieu de-ce qu’il lui donnait autant de résolution; et les embrassant, elle {eur demanda de sortir de l’échafaud, et elle leur dit adieu. Alors elle se mit courageusement à genoux ,. et ayant les yeux bandés avec un mouchoir, elle tendit le col : sur quoi l'exécuteur procéda.Ses domestiques furent aussitôt renvoyés, et des ordres furent donnés pour qu'aucun n’approchät de son corps, mais qu'il fût embaumé par le chirurgien nommé à cet effet : et au surplus, sa croix, ses habillemens, et autres choses, sont gardés ici, et
«où ils avaient eu l’audace de me retenir, je me réfugie dans « votre royaume, je me jette entre vos bras, vous m’embras- « sez pour m'étouffcr. À qui faites-vous ce traitement? à une « reine que vous appelez sœur, à qui vous avez envoyé ua « diamant pour gage de votre amitié, Ai-je: dû m’attendre à € un pareil retour de la vôtre P
«Après vous avoir exposé toute mon accusation devant les yeux « en peu de mots, ainsi que les sujets essentiels que j'ai de me « plaindre, je me borne à présent aux grâces que j'ai à vous de. “mander Je passe légèrement sur toutes les iidignités qu’on n’a
« fait essuyer en votre nom dans ma prison * : le détaïl en se | « rait trop long. Puisque vous renfermez ma vie dans un court ; « espace de temps, permettez que mon aumônier me prépare |!
« à la mort, et me ménage les secours spirituels qui me sont
« nécessaires , jusqu’à ce qu'il ait recueilli mes derniers sou- |
« pirs. Souffrez que je sois servie de deux femmes de chambre, « auxquelles il ne soit pas permis de m’abandonner. Que je « meure publiquement , surtout en présence de mes domesti- « ques, afin qu’ils puissent rendre témoignage de ma mort « dans la religion catholique , apostolique et romaine, dont « je fais profession. Ne m’enviez pas cette gloire dont je suis «extrêmement jalouse, Si vous avez quelque vestige de l’an-
« cienne amilié que vous m'avez témoignée, qu’il soit permis ! « à mes domestiques de se retirer librement et de jouir de la |
« petite récompense que la peuvreté où je suis m’a permis de « leur laisser, Que mon corps soit porté en France pour y être
« enterré. Voilà les grâces que je vous demande , par les liens !
« de notre parenté, par la mémoire de Henri VIII, notre aïeul « Commun, par la qualité de reine que je porterai jusqu’à ma « mort, et que le public lira sur mon tomheau , quand on ne « me la donnerait pas.
« Je ne finirai point cette lettre sans rappeler que vous avez
* En demandant au comte de Shrewsbury la liberté de mettre ordre à ses affaires domestiques : « Non, non, lui répondit-il brusquement , tenes-vous «prête, madame, demain entre les sept ou huit heures, on ne prolongera }:1« «le délai d'un moment.e Brantome, Cette réponse se fit à la reine après sa sunencede mort,
n'ont point été abandonnés à l'exécuteur, à cause des inconvéniens qui pouvaient en résulter, mais il fut renvOyé, pour être récompensé, à ceux qui l'avaient envoyé ici.
Telle a été la forme de nos procédés en cette fonction, de quoi nous avons jugé à propos de donner avis à vos seigneuries, dans le plus grand détail qu’il nous a été possible pour le moment présent ; et de plus, nous avons trouvé bon de signifier en outre à vos seigneuries que, pour éviter lous sinistres et calomnieux rapports qui pourralent être faits au contraire, nous avons ordonné qu'une note de ce fût à cet effet rédigée par écrit, laquelle nous, susdits lords, avons signée et fait signer par tous les autres chevaliers et gentilshommes qui étaient ici présens à cette action. Et sur ce nous prenons notre congé , en priant Dieu le tout-puissant qu’il comble de ses bénédictions sa majesté la reine + qu’il lui accorde un règne heureux, et qu'il confonde tous les ennemis de Dieu et tous ceux de la reine,
Du château de Fotheringay, le huitième de février 1587, en diligence.
Aux ordres de vos seigneuries.
Ce papier, ainsi que quelques autres contenus en cet Appendice, sont tirés de la collection faite par M. Crawford de Drumsoy, historiographe de la reine Anne, laquelle collection est actuellement dans la bibliothèque de la faculté des avocats. Le copiste de M. Crawford a négligé de faire mention du livre de la bibliotheque Cuttonienne, où cela peut se trouver.
« secondé mes ennemis , qui m'ont ôté la couronne pour la « transmettre à mon fils dans le berceau, J'ai été moins see « sibie à cette injure qu’à la douleur qu’on ma causée ea « éleignant sa tendresse pour moi,eten l’élevant dans uucantie religion que la mienne. Songez que le seul intérêt de la vraie religion peut vous permettre de lui ravir le dépôt de votre
Couronne qui vous a été confiée. Dieu vousla fasse connattre « celte vraie religion : tremblez, vous qui avez jugé une rene; « en attentant au droit de Dieu vous serez jugée par le Roi « des rois.»
Brantôme, dont on connaît la parfaite naïveté, dit avoir puisé toutes les circonstances qu’il rapporte de la mort de la reine Marie, ans ouvrage intitulé : Histotreet martyre de la reine d'Écosse, etc., imprimée à Paris chez Bichon , en 1589, par conséquent deux ans après la mort de cette princesse. L'authenticité du fond de cette lettre , que Robertson ne rapporie pas dans son 4ppendice, paraît d'autant mieux fondée, que la plapart des faits qu’elle renferme sont con formes à la narration de cet auteur.
Fragment tiré du même BrANtont » extrait par lui, tiré de l'histoire du temps.
« Elle partagea à ses femmes tout ce qui pouvoit lui rester « de bagues , de carcans, de liettes et accoutremc us, leur di- « sant à {ous que c’étoit avec beaucoup de regret qu’elle n’a- « voit davantage pour leur donner cet récompenser ; maie « s’assurait que son fils satisferoit à sa nécessité, et pria son « maître d’hôtel de le faire entendre à sondit fils, à qui ctle « envoyoit sa bénédiction, le priant de ne point venger sa « mort, laissant le tout à Dieu à en ordonner, à ses divines « volontés ; et dit adieu à tous , sans larmoyer aucunement ; « mais au contraire, les consolait, et leur disoit qu’il ne fal- « loit pas qu'ils pleurassent sur le point de la voir bienheu- « reuse en contre-échangé de tant de malheurs qu’elle avoit «eus; puis les fit tous sortir de sa Chambre, réservé ses « leinmes, etc»