‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme]Chapitre 8 sur 155 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Marie , reine d'Écosse, était née peu de jours avant la mort du roi Jacques V, son père. La situation où ce prince laissait les affaires de l'Ecosse alarmait tous les ordres du royaume, et annonçait un règne plein de troubles et de malheurs. Une guerre contre l'Angleterre avait été entreprise sans nécessité, et continuée sans succès. Plusieurs personnes du premier rang étaient tombées entre les mains des Anglais dans la déroute malheureuse près du golfe de Solway, et ils étaient encore prisonniers à Londres. Ce qui restait de nobles avait des vues différentes et des intérèts opposés. Les disputes de religion, occasionées par les nouvelles opinions des réformateurs, devenaient plus vives de jour en jour, et augmentaient encore la fureur des factions qui ne manquent jamais de se rencontrer dans un gouvernement . approchant de l'aristorratie.

Le gouvernement d'une reine était une chose inconnue en Écosse, et qui ne pouvait pas imprimer beaucoup de respect à un peuple tout guerrier. Le gouvernement d’une reine enfant était encore plus dépourvu de l'autorité réelle, La perspective d'une longue minorité, d’une administration faible, encourageait les factions par l'espérance de l'impunité. Jacques n'avait point apporté le remède ordinaire aux désurdres d’une minorité, en wommant des personnes capables pour avoir soin de l'éducation de sa fille, et prendre en son nom le timon des affaires, Il avait vu les nuées se rassembler, l'orage se former , il avait prévu qu’il pourrait fondre en un instant ; mais il se sentait si peu capable de le détourner , et de défendre sa fille et son royaume des calamités qui les menaçaient, que de pur

désespoir il abandouna tout au hasard, et laissa le champ libre à ceux qui aspiraient à l'office de régent, voyant qu’il ne pouvait pas le remplir de quelqu'un qui fût à son gré.

Le cardinal Beatoun, qui depuis plusieurs années était regardé comme principal ministre, fut des premiers à prétendre à la régence. Pour appuyer cette prétention , il produisait un testament ! qu’il avait forgé lui-même au nom du feu roi, et sans aucun autre droit, il prend aussitôt le titre de régent. Il comptait sur les secours du clergé, sur la protection de la France, sur la connivence de la reine douairière, sur l'appui de toute la faction papiste, et il se flattait ainsi de pouvoir se maintenir par la force dans le poste dont il s'était emparé par la supercherie. Mais Beatoun avait eu trop long-temps la puissance en main pour être aimé de la nation.

Ceux de la noblesse qui désiraient la réformation de la religion craignaient sa rigidité; les autres se trouvaient rabaissés par l'élévation d’un homme d'église à la plus grande place du royaume. À leur instigation , Jacques Hamilton, comte d’Arran, proche parent et héritier de la reine, sortit de son inaction, et se mit sur les rangs pour aspirer à un poste auquel la proximité du sang paraissait naturellement l'appeler. Les nobles assemblés pour cette élection lui donnèrent tout d'une voix l'office de régent, et ce choix fut généralement applaudi.

On n'avait jamais vu deux hommes aussi exactement opposés de caractère et d’inclinations que le comte d’Arran et le cardinal Beatoun. Le cardinal était né avec une ambition sans bornes.

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Une longue expérience lui avait donné de la finesse et de la dextérité. Accoutuméàréussir dans toutes ses entreprises, son insolence augmentait à proportion de ses succès. La place éminente qu'il occupait dans l'église lui frayait le chemin aux plus grands emplois, l'étendue de ses Connaissances le rendait capable de tous, et il

n'en croyait aucun au-dessus de ses forces. | Comme il devait toute son élévation à l'église de |

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tique seule le déterminait à soutenir l'un, et à s'opposer aux autres. Attaché de bonne heure au maniement des affaires publiques, il était peu instruit sur les points de doctrine et de controverse agités dans ce siècle ; cependant lorsqu'il s'élevait quelques disputes sur ces matières, il donnait sa décision avec une légèreté , une violence et une dureté que tous les historiens du temps rapportent avec indignation.

Le caractère du comte d’Arran' était dans presque tous les points opposé à celui de Beatoun. L'amour du repos et de la tranquillité avait éteint en lui toute sorte d'ambition. La douceur deses mœurs le préservait du vice de la cruauté. La timidité et l'irrésolution étaient ses défauts les plus marqués; l’une était un effet de son tempérament ; l'autre provenait du témoignage intérieur de sa conscience, qui lui représentait la disproportion de ses talens avec les fonctions importantes qu'il avait à remplir. Avec ces dispositions il aurait pu jouir des agrémens de la vie privée; mais dans la conduite des affaires publiques, on ne voyait en lui ni courage, ni grandeur , ni stabilité. Toujours esclave de sa timidité, il était l'instrument perpétuel de ceux qui trouvaient leur avantage à le prendre par son faible. Cependant comme on ne voyait personne qu'on pôût opposer au cardinal avec quelque apparence de succès, on se déclara en faveur du comte avec un consentement si général, que toutes les ruses de son rival ne purent jamais

. Surmonter les forces réunies de la nation.

Le comte d’Arran ne faisait que d'entrer en Possession de sa nouvelle dignité , lorsqu'on entama avec l'Angleterre une négociation qui fut

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suivie des plus fâcheux événemens pour le comte et pour le royaume. Depuis la mort de Jacques V, Henri VIII ne craignait plus d’être traversé par l'Écosse dans ses desseins contre la France. Il espéra bientôt après de se maintenir dans cette sécurité en faisant le mariage d'Édouard, son fils unique, avec la jeune reine d'Écosse. Il communiqua son projet aux prisonniers faits à Solway, et il vint à bout de les gagner en leur promettant la liberté s'ils réus-

| sissaient dans cette négociation. Cependant il déclaré des opinions des réformés, Mais la poli- |

leur permit de retourner en Écosse, pour se trouver au parlement que le régent venait de convoquer , et pour être plus à portée de persuader à leurs concitoyens d'accepter ses propositions. Une cause confiée à de tels avocats expérimentés et pleins de zèle, ne pouvait pas manquer d’avoir une fin très heureuse. Tous ceux qui craignaient le cardinal, et qui désiraient le changement de religion, se passionnèrent pour une alliance qui faisait prendre faveur à la doctrine qu'ils avaient embrassée, et qui leur procurait e? même temps une protection contre les emportemens d'un prélat altier et puissant.

Mais l'humeur âpre ef difficile de Henri , Son impatience naturelle, ne lui permirent point de tirer de ces conjonctures favorables tout le fruit qu’il en devait espérer. L'adresse , la finesse , l'art de ménager les craintes, les passions et les intérêts des hommes, lui étaient tout-à-fait étrangers. Les desseins qu'il avait formés sur l'Écosse s’opposaient au mariage qu'il proposait, et il n'eut point assez de dextérité pour les déguiser ou pour les cacher. Au lieu de flatter les appréhensions et les jalousies des Écossais , et de perdre du terrain , que le temps et les événemens lui auraient bientôt fait regagner , il alarma et irrita toute la nation en demandant que la personne de la reine fût dès l'instant confiée à sa garde, et qu'on lui remit entre les mains le gouvernement du royaume pendant la, minorité de Marie.

Henri aurait-il pu prescrire des conditions plus déshonorantes à un peuple conquis P Au ne doit-on pas s'étonner si elles furent reetées avec indignation par des hommes qui auraient dédaigné d'acheter l'alliance de l'Angleterre au prix de leur liberté. Cependant le parlement, gagné par les menées des nobles revenus d’Angleterre, désirait la paix avec ce royaume, Le

a8 HISTOIRE D'ÉCOSSE. (1543)

cardinal, qui aurait pu y faire naître dès oppositions , était tenu comme prisonnier par le régent. Le parlement n'ayant rien à craindre du prélat , consentait à entrer en négociation pour le mariage et l'alliance, mais avec plus d'égalité et à des conditions un peu plus convenables.

Aprèsquelques intrigues sourdeset infructueuses de l'ambassadeur anglais, pour tâcher de faire conduire la jeune reine et le cardinal Beatoun en Angleterre, Henri fut obligé de se désister de ses propositions, et d'accepter celle des Écossais. On convint de sa part que Marie continuerait de résider en Écosse, et qu'il n'aurait luimême aucune part au gouvernement de ce royaume, Les Écossais, de leur côté, consentirent à envoyer leur reine en Angleterre aussitôt qu'elle aurait dix ans accomplis, et ils s'engagèrent à donner à l'instant six personnes du premier rang pour rester en otages auprès de

Henri, jusqu'à ce que la reine arrivât à sa cour.

Ce traité était si manifestement à l'avantage de l'Angleterre , que le régent perdit beaucoup de la confiance publique en y donnant son consentement. Le cardinal, qui venait de recouvrer

sa liberté, cherchait l’occasion de reprendre son ‘autorité. Il ne manqua pas de saisir celle qui se présentait, et il sut en tirer un grand avantage. Il disait hautement que le régent avait trabi le royaume, qu'il l'avait livré à ses plus anciens et ses plus cruels ennemis, et qu'il avait sacrifié l'honneur de sa patrie à sa propre ambition. Il annonçait la ruine de la vraie religion eatholique, sous la domination et la tyrannie d'un hérétique excommunié : il déplorait surtout l’état d'un ancien royaume qui se livrait à l'esclavage, qui se rabaissait à la condition ignominieuse de province dépendante, enfin il exagérait la faiblesse et la trahison d'un seul horgme, qui, dans une heure de temps, abandonnait tous les avantages pour lesquels la nation écossaise avait disputé le terrain et combattu pendant tant de siècles. Les représentations du cardinal ne furent pas sans effet. Elles flattaient des préjugés et des passions, toujours profondément enracinés dans le cœur humain. La même haine pour les anciens ennemis de la Patrie, la même émulation d'honneur national, la même présomption d'indépendance , qui dans le commen:cement du siècle présent furent sur le point d'eropècher les Écossais de consentir à l'union

avec l'Angleterre , à des conditions très avantageuses, engagèrént alors toute la nation à se déclarer contre l'alliance qu’on venait deconclure. Dans lune de ces époques, une paix de cent cinquante années entre les deux nations , l'habitude d'être soumis au même roi, d’avoir les mêmes maximes de gouvernement , avaient beaucoup diminué les anciennes animosités , tt disposé les deux peuples à la réunion. Dans l'autre époque, les'injures étaient encore toutes récentes, les plaies de part et d'autre saignaient encore; et dans la chaleur du ressentiment , il était naturel de se porter à la vengeance et d'être éloigné de toute réconciliation. Lors de te réunion en 1707, le parlement méprisa , avec raison , des murmures qui n'avaient aucun fondement , et qui n'étaient appuyés que sur d'anciens préjugés ; mais en 1503, les plaintes de la nation étaient mieux fondées, et elles s'élevèrent avec tant de force et d'unanimité, qu'il n'aurait été ni juste ni sûr de n’y avoir point égard. La rage du peuple fut portée à un tel point, qu'on eut bien de la peine à empècher l'ambassade anglais d'en être insulté. Les ecclésiastiques donnérent de grosses sommes d'argent pour préserver l'Église de la domination d’un prince dont l'attachement à la religion réformée aurait porté un coup fatal à l'autorité du clergé. Les nobles, qui venaient tout récemment d'humilier le cardinal avec tant de dureté , se trouvèrent alors disposés à l’applaudir et à le seconder comme le défenseur de l'honneur et de la liberté de sa patrie.

Argyll, Huntly, Bothwell et d'autres barons puissans , se déclarèrent hautement contre l’alliance avec l'Angleterre, Le cardinal, avec leur secours, s’empara de la personne de la reine et de celle de sa mère, et il ajouta ainsi à son parti l'éclat et l'autorité du nom royal {. Îl reçut dans le mème temps un renfort plus réel par l'arrivée de Mathieu Stuart, comte de Leénnox, qui était en France, et dont il avait sollicité avec empressement le retour. Ce jeune seigneur était ennemi héréditaire de la maison d'Hamilton : il prétendait à exclure le comte de la régence, et même à le déposséder de ses biens. Le cardinal flattait sa vanité en lui présentant l'espérance d'épouser la reine douairière, et il affectait de le trai-

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Ces soupçons étaient fomentés avec art par l'abbé de Paisley, frère naturel du régent, et qui avait beaucoup de crédit sur son esprit. Cet abbé, de retour en Écosse quelque temps avant le comte de Lennox , agissait de concert avec le cardinal, était partisan zélé de la France et de l'ancienne religion. Il sut prendre le régent par son faible, et profiter de sa timidité naturelle pour le faire changer de sentiment. La désertion de la noblesse, l’indisposition ou le mécontentement du clergé, la fureur du peuple, le ressentiment de la France, le pouvoir du cardinal, les prétentions de Lennox furent présentées au comte d’Arran avec les couleurs les plus vives, et sous l'aspect le plus effrayant.

* Cependant le terme convenu pour la ratification du traité avec l'Angleterre, et la délivrance des otages approchait; le régent était

tion, et toute la nation française, par haine contre les Anglais, aurait voulu se réunir pour la défense du parti dominant alors en Écosse. Dans ces circonstances, le régent ne pouvait pas conserver son autorité sans changer promptement de mesures. Il avait voulu garder quelques apparences de bonne foi en ratifiant le traité avec l'Angleterre, mais il fut bientôt forcé de se jeter lui-même dans le Parti attaché à la France.

Le régent, après cette révolution subite dans ses principes politiques, changea aussi de sentimens au sujet de la religion. La controverse avait alors le mérite de la nouveauté, elle échauffait tous les esprits.'Des hommes de tout état ; de toute condition, lisaient avec avidité les livres composés sur cette matière, Le régent attiré par la nouveauté, ou entratné par la conviction, montrait beaucoup d'estime pour les écrits des réformateurs. Comme il avait été puissamment soutenu par ceux qui avaient embrassé les nouvelles opinions, pour leur en marquer sa reconnaissance, il avait toujours dans sa maison deux des plus fameux prédicateurs de la doctrine des protestans ; et dans le premier parlement qu'ilconvoqua, il donna son consentement à un acte qui permettait aux laïques de lire les écritures dans une langue qu'ils pussent entendre. La vérité n'avait besoin que d'être écoutée pour surmonter l'erreur, Des absurdités qui en avaient si long-temps imposé à l'ignorance et à la crédulité du genre humain furent découvertes et exposées à la risée publique; et sous l'appui du réfent! la réformation fit de grands progrès. Le cardinal voyait toutes ces choses avec chagrin, et mettait tout en usage pour traverser les protestans. Il fit au régent les représentations les plus capables de l'ébranler. « Il est, lui disait-il, pour vous de la dernière im-

bartitulières aux hommes faibles qui ont le maleus déjouer le rôle principal dans la conduite es" épi euses. Le 25 d'août il ratifia le énri VIII, et il fit proclamer ennemi de la patrie le cardinal, qui s’opposait toujours à ce traité. Le 3 de septembre il sortit secrètement d'Édimbourg, eut une conférence avec le cardinal à Callender, renonça à l'amitié de l'Angleterre, et se déclara partisan de la France 1. Henri n'avait rien oublié pour gagner lerégent, et lui avait prodigué les plus belles promesses, [avait offert de donner la princesse Elisabeth en mariage au fils aîné du comte, et de le faire proclamer roi de la partie de l'Écosse située audelà de la rivière de Forth. Mais lorsqu'il s’aperçut que le crédit du comte d'Arran en Écosse n'était pas aussi considérable qu'il se l'était ima-

giné, il commença à le traiter avec moins d’égards. La jeune reine était alors gardée à vue par les ennemis du comte, dont le nombre grossissait tous les jours, et qui se conciliaient toujours de plus en plus l'affection du peuple. Ils formaient une cour séparée à Stirling, et ils menaÇaient de nommer un autre régent. Le roi de France était disposé à leur accorder sa protec-

l’Sadier, 339, 356,

prudence de vouloir accréditer des Opinions s1 favorables au comte de Lennox; la légitimité de votre naissance dépend de la validité d'une sentence de divorce émanée de l'autorité du pape: Si vous souffrez qu'on révoque en doute cette autorité, vous affaiblissez votre titre à la suc-

cession de la couronne, et vous fournissez à vo-

! Voyez l'Histoire de la réforimation de Lu l'eigion en Écosse ; par John Knox, un des plus intrépides et des plus ardens des réformateurs, Ce fut lui qui établit la réforme en Écosse,

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