‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme]Chapitre 80 sur 155 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

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Tandis que Colembiétait.oceupé à son dernier voyage! l'île d'Hispaniola fut le théâtre de: plusieurs événemens remarquables: La eolonie: es-. paguole , le modèle et la souree: de tous: les.établissemens postérieursique l'Espagnea faits dans: leNouveau-Monde, acquérait par degrés la forme: d’une société régulière et florissante. Ees soins: pleins d'humanité que prenait Isabelle pour garantie de, Voppression les malheureux Indiens, et l’ordonnanee particuliérement , par laquelle il était défendu aux Espagnols de les forcer à travailler, retardèrent, il est vrai, pour quelque temps, les progrès de l’industrie. Les naturels, regardant l’'inaetion comme. la suprême félicité, méprisaieat toutes les récompenses et, les. caresses par lesquelles on cherchait à les pouter au, travail. Les, Espagnols n'avaient pas assez de bras pour exploiter les mines,et, pour cultiver la terre. Plusieurs des premiers colons, accoutumés au service des Indiens , abaadoanéèrent l'ile lorsqu'ils se virent privés des instrumens sans lesquels ils ne savaient rien faire, Plusieurs de ceux qui étaient arrivés avec Ovando furent attaqués de maladies particulières au climat, et, dans un court intervalle, il en périt plus de mille, En mème temps la demande d’une moitié du produit des mines, exigée pour la part du souverain, parut une condition, si onéreuse que personne ne voulut plus s'engager à les exploiter à ce prix. Pour sauver la colonie d'une ruine qui paraissait inévitable, Ovando prit sur lui de modérer la rigueur des ordonnances royales, IE fit une nouvelle distribution des indiens entre les Espagnols, et les força de travailler pendant un

certain: temps à creuser les: mines: ow à: eultiver | la terre; mais:craignant qu'on ne l’aceusât de les | avoir'soumis de nouveau à la servitude , il’ or- | donna à leurs maîtres de leur: payer une certaine | Somme pu. le salaire de leur travail. Il réduisit | la part du souverain sw l'or qu'en trouverait dans les mines, de: lu moitié au tiers, et peu: de | temps aprés, aucinquième, où elle resta long temps fixée: Malgré la tendre sollicitude d'isabelle:en faveur des Indiens, et le désir qu'avait Ferdinand d'augmenter le revenu publie, Ovando détermina la eour à; approuver ces nouveaux règlemens2;

Les, Indiens: qui venaient de jouir, quoique pendant un intervalle bien court, du plaisir d'échapper à Foppression, trouvérent alors si intolérable le joug de l'esclavage qu'ils firent plusieurs: tentatives pour recouvrer leur liberté, Les Espagnols traitérent ees efforts de rébellion et prirent les armes pour les réduire. Lorsqu'une guerre s'élève entre des nations qui se trouvent dans un état de civilisation à peu près semblable, les moyens de défense sont proportionnés à ceux d'attaque; dans une lutte à force égale, les ef. forts qui se font de part et d'autre, les talens qui déploient leur aetivité et les passions qui se développent, peuvent présenter l'humanité sous un point de vue aussi curieux qu'intéressant. C'est une des plus nobles fonctions de l'histoire que d'observer et de peindre les hommes dans les situations où les âmes sont le plus violemment

! Fie de Colomb, chap. cvm. Herrera, Decau. |, lib, vi, Cap. xux, x1v, xv.

* Herrera, Decad! 1, lib, v, Cap. Mt,

[1504] travaux, Colomb e mai 1506, dans de son âge. 1 ait toujours dis.

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agitées et où toutes leurs facultés sont mises en mouvement; aussi les opérations et les événemens dela guerre chez des nations ennemies ont-ils été regardés par les historiens, tant anciens que modernes, comme un objet important et capital

dans les annales du genre humain. Mais dans une |

querelle entre des sauvages entièrement nus et

uue des nations les plus belliqueuses de l'Eu- |

rope, où la science, le courage et la discipline étaient d’un côté, et la timidité, l'ignorance et le désordre de l'autre ,, un détail circonstancié des événemens serait aussi peu agréable qu'instructif.

Si la simplicité et l'innocence des Indiens, éveillant l'humanité dans le cœur des Espagnols, eussent tourné en un sentiment de pitié l'orgueil de la supériorité et les eussent engagés à instruire les habitans du Nouveau-Monde au lieu de les opprimer, l'historien pourrait raconter sans horreur quelques actes de violence qui ressembleraient aux châtimens trop rigonreux infligés par des maîtres impatiens à des élèves indociles. Mais malheureusement ce sentiment de la supériorité s'exerça d’une manière bien différente : les Espagnols avaient tant d'avantages de toute espèce sur les naturels de l'Amérique qu’ils les regardaient avec mépris, comme des êtres d’une nature inférieure pour qui les àroits et les priviléges de l'humanité n'étaient pas faits. Dans l'a paix ils les soumirent à l'esclavage , dans la guerre ils n’eurent aucun égard à ces lois qui, par une convention tacite entre les nations ennemies, règlent les droits de la guerre, et mettent quelques bornes à ses fureurs. Les Américaïns ne furent point traités comme des hommes qui combattent pour défendre leur liberté, mais comme des esclaves révoltés contre leurs mattres. Ceux de leurs caciques qui tombaïent entre les mains des Espagnols étaient condamnés comme des chefs de brigands aux plus cruels et aux plus infàmes supplices ; et tous leurs sujets , sans aucun égard aux rangs établis parmi eux, étaient également réduits à la plus abjecte servitude. C'est avec de semblables dispositions que l'on attaqua le cacique de Higuey, province située à l'extrémité orientale de l’île. Cette guerre fut une suite de la perfidie des Espagnols qui violèrent le traité qu'ils avaient fait avec les naturels, et elle se termina par le meurtre du cacique, qui fut pendu pour avoir défendu son

: peuple avec une bravoure supérieure à celle de | ses compatriotes et digne d’un meilleur sortt, | Ovandose comporta dans une autre partie de | l'Île d’une manière encore plus eruelle et plus | perfide. La province qu'on appelait. anciennement Xaragua, et qui s’étendait depuis la plaine | fertile où Léogane est aujourd'hui située, jus- | qu'à l'extrémité occidentale de l'ile, était sou- | mise à la domination d’une femme nommée Anacoana, chérie et respectée-de ses sujets. Par une suite de ce goût très vif que les femmes d'Amérique avaient pour les Européens et dont on expliquera la cause dans la suite, Anacoana avait toujours recherché l'amitié des Espagnols et les avait comblés de bons offices; mais quelquesuns des partisans de Roldan s'étant établis dans son pays furent tellement irrités des moyens qu'elle prit pour réprimer leurs excès:, qu'ils l’accusèrent d’avoir formé le dessein de secouer le joug, et d’exterminer les Espagnols. Ovando, quoique bien persuadé du peu de confiance que méritait le témoignage de ces hommes corrompus, marcha, sans autresinformations, vers Xarafua avec trois cents hommes d'infanterie et soixante-dix cavaliers; mais, pour empêcher que | cette expédition militaire. ne répandit d'avance | l'alarme parmi les Indiens, il annonça. que son | intention était ie faire une visite respectueuse | à Anacoana, à qui les Espagnols avaient tant | d'obligation , et de régler avec elle la manière dont on léverait le tribut exigé pour le roi d'Espagne. Anacoana, s’empressant de-traiter un hôte si distingué avec les égards qui lui étaient dus, assembla les hommes principaux de ses do- | maines au nombre de trois cents, et s’avançant | à leur tête, suivie d’une foule nombreuse des au- | tres habitans, elle reçut Ovando au milieu des chants et des danses , selon la coutume du pays, Let le conduisit ensuite dans le lieu qu’elle habitait. Il y fut traité pendant quelques jours avec tous les soins de la simple hospitalité ; elle l’'amusait des jeux et des spectacles en usage chez les Américains dans les occasions de fête et de réjouissance. Au milieu de la sécurité que cette conduite inspirait à Anacoana , Ovando méditait la destruction de cette reine innocente et de son peuple, et la barbarie de son projet ne peut être égalée que par la basse perfidie avec laquelle il

1 Herrera, Decad. 1, lib. VE, Cap. 1x, x.

l'exécuta. Sous prétexte de donner aux Indiens la représentation d'un tournois européen, il s'avança avec ses troupes rangées en bataille vers la maison où étaient assemblés Anacoana et les chefs de sa suite. L'infanterie s'empara de toutes les avenues qui conduisaient au village, pendant que la cavalerie investissait la maison. Ces mouvemens n’excitèrent d'abord que l'admiration sans aucun mélange de crainte ; mais à un Signal convenu, les Espagnols tirèrent tout à coup leurs épées et fondirent sur les Indiens sans défense, et étonnés d'une trahison à laquelle ne pouvaient pas s'attendre des hommes simples et confians. On s'assura aussitôt d’Anacoana. Tous ceux qui la suivaient furent saisis et chargés de liens; on mit le feu à la maison , et sans examen ni preuves, tous ces infortunés, qui étaient les personnes les plus considérables du pays, furent consumés par les flammes, Anacaona fut réservée à un destin plus ignominieux. On la transporta enchatnée à Saint-Domingue, où, après la formalité d'une procédure faite devant les juges espagnols, elle fut condamnée à être pendue publiquement sur le témoignage des mêmes hommes qui l'avaient trahiet, Intimidés et humiliés par le traitement atroce qu'on faisait subir aux princes et aux personnages les plus respectés du pays, les habitans de toutes les provinces d'Hispaniola se soumirent sans résistance au joug des Espagnols. A la mort d'Isabelle, tous les règlemens qu'elle avait faits pour adoucir le malheur de leur servitude furent oubliés, On retira la petite gratification qu'on leur payait comme le salaire de leur travail, et en même temps on augmenta les charges qu’on leur imposait. Ovando n'étant plus retenu par rien, partagea les Indiens entre ses amis dans toute l’île. Ferdinand, à qui la reine avait laissé par son testament une moitié du revenu provenant des établissemens du Nouveau-Monde, . accorda à ses courtisans des concessions du même genre, qu’il regardait commela manière la moins onéreuse de récompenser leurs services. Ceux-ci affermaient les Indiens, dont ils étaient devenus les propriétaires, à ceux de leurs concitoyens qui étaient établis à Hispaniola; ces peuples malheulOviedo, lib. nt, cap. xn. Herrera, Decad. I, lib. vr,

Cap. 1v. Relacion. de destruicion de las Jndias, par de Las Casas, pag. vm.

reux étant contraints par la force de satisfaire la rapacité des uns et des autres , les exactions de leurs oppresseurs n'eurent plus de bornes. Mais cette police barbare, quoique funeste aux habitans de l'île, produisit pendant quelque temps des effets très avantageux aux Espagnols. En rassemblant ainsi les forces d'une nation fière pour les diriger vers un même objet, on parvint à pousser l'exploitation des mines avec une rapidité et un succès prodigieux. Pendant plusieurs années, l'or qu'on apportait aux fontes royales d'Hispaniola montait à quatre cent soixante mille pezos (environ deux millions quatre cent mille livres tournois), ce qui doit paraître une somme prodigieuse, si l'on fait atténtion à la grande augmentation de valeur que l'argent a acquise depuis le commencement du seizième siècle jusqu'à ce moment. On vit des colons faire tout à coup des fortunes immenses, et d'autres dissiper aussi rapidement par une fastueuse profusion les richesses qu’ils avaient amassées avec tant de facilité. Attirés par cet exemple, de nouveaux aventuriers se portèrent en foule en Amérique, impatiens de partager les trésors qui enrichissaient leurs compatriotes, et la colonie continua de s'accroître, malgré la mortalité qu’y occasionait l'insalubrité du climat 1.

Ovando gouvernait les Espagnols avec une sagesse et une justice peut-être égale à la cruauté avec laquelle il traitait les Indiens. J1 établit des lois équitables, et en les faisant exécuter avec impartialité, il accoutuma la colonie à les respecter. Il fonda plusieurs villes nouvelles en différentes parties de l’île, et y attira des habitans par la concession de divers priviléges. Il chercha les moyens de tourner l'attention des Espagnols vers quelque branche d'industrie plus utile que l'exploitation des mines. Quelques cannes à sucre ayant été apportées des Îles Canaries, dans la vue seulement de faire une expérience, la richesse du sol et la fertilité du climat parurent si favorables à cette culture qu'on songea bientôt à en faire un objet de commerce. On vit se former de vastes plantations , on établit des moulins à sucre, que les Espagnols appelaient ingenios, à cause de leur mécanisme compliqué; enfin, en peu d’années, la fabrication de cette denrée fut la principale occupation des habitans

! Herrera, Decad. 1, lib. vi, cap. XVI, etc.

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Les sages mesures que prenait Ovando pour accroître la prospérité de la colonie furent puissamment secondées par Ferdinand. Les sommes considérables que ce prince recevait du Nouveau- Monde lui ouvrirent enfin les yeux sur l’importance de ces découvertes qu'il avait jusqu'alors affecté de regarder avec dédain. Il était parvenu, par son habileté et par des circonstances heu-reuses, à surmonter les embarras où l'avaient jeté la mort '{sabelle et ses disputes avec son gendre pour !e gouvernement des états de cette princesse 2. Il employa le loisir dont il jouissait à s'occuper des affaires de l'Amérique: c'est à sa prévoyance et à sa sagacité que l'Espagne doit plusieurs des règlemens qui ont formé par degrés ce système de politique profonde, mais jalouse, par lequel elle gouverne ses domaines dans le Nouveau-Monde. Il établit un tribunal, connu sous le nom de casa de contratacion,ou bureau de commerce, composé d'hommes distingués par leur rang et par leurs talens, à qui il confia l'administration des affaires américaines. Ce bureau s’assemblait régulièrement à Séville et exerçait une juridiction particulière et étendue. Ferdinand donna une forme régulière au gouvernement ecclésiastique d'Amérique, en nommant des archevêques, des évèques , des doyens et des ecclésiastiques inférieurs pour veiller sur les Espagnols qui y étaient établis ainsi que sur ceux des naturels qui embrasseraient la foi chrétienne. Mais, malgré la déférence et le respect de la cour d’Espagne pour le saint-siége, Ferdinand sentit l'importance d'empêcher toute puissance étrangère d'étendre sa juridiction ou son influence sur ses nouveaux domaines; en conséquence, il réserva à la couronne d'Espagne le droit exclusif de patronage pour les bénéfices de l'Amérique, et stipula qu'aucune bulle ou ordonnance du pape n'y serait promulguée qu’après avoir été préalablement examinée et approuvée par son conseil. Ce fut par le même esprit de jalousie qu’il défendit à qui que ce fût de s'établir en Amérique , ou d'y exporter aucune espèce de marchandise sans une permission spéciale de ce même conseil 3.

! Oviedo, lib, 1, cap. vnr, pag va, etc.

* Histoire du règne de Charles V.

* Herrera, Decad, 1, lib, vi, cap. xx, ma.

Malgré l'attention que ce prince donnait à la police et à la prospérité de la colonie, elle se vit menacée, par un accident imprévu, d’une destruction prochaine. Les naturels de l'ile, sur le travail desquels les Espagnols avaient compté pour leur succès et même pour leur existence, se détruisaient avec tant de rapidité que l'extinction de la race entière paraissait inévitable. Lorsque Colomb découvrit Hispaniola on y comptait au moins un million d'habitans ; dans l’espace de quinze ans ils se trouvèrent réduits à soixante mille. Cette prodigieuse diminution de l'espèce humaine résultait du concours de différentes causes. Les naturels des îles de l'Amé-rique, étant d'une constitution plus faible que les habitans de l’autre hémisphére, ne pouvaient ni exécuter les mêmes travaux, ni supporter les mêmes fàtigues que des hommes doués d'une organisation plus vigoureuse. L'indolence et l'inaction dans laquelle ils se plaisaient à passer leur vie, étant l'effet de leur faiblesse, et contribuant en même temps à l'augmenter, les rendait, par habitude autant que par nature, incapables de tout effort pénible. Les alimens dont ils sub. sistaient étaient peu nourrissans; ils n'en prenaient qu’en petite quantité, et cette nourriture n'était pas suffisante pour fortifier des corps débiles et les mettre en état de soutenir les travaux de l’industrie. Les Espagnols, faisant peu d'attention à cette constitution particulière des Américains, leur imposaient des tâches si disproportionnées à leur force qu’on en voyait un grand nombre succomber à la peine et périr d’épuisement ; d’autres, s’abandonnant au désespoir, terminaient eux-mêmes leurs misérables jours. Une partie de ces peuples ayant été obligés d'abandonner la culture des terres pour aller travailler dans les mines, la disette des subsistances amena la famine qui en fit périr un grandnombre. Pôur compléter la désolation de l'ile , les habitans furent attaqués de différentes maladies, dont les unes étaient occasionées par les fatigues auxquelles on les condamnait, et les autres étaient l'effet de leur commerce avec les Européens. Les Espagnols, se voyant ainsi privés par degrés des bras dont ils étaient accoutumés à se servir, il leur fut impossible d'étendre plus loin

| les progrès de leur établissement, et même de

: Herrera, Decau, 1, lib. x, cap. x.

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