‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme]Chapitre 99 sur 155 · De la Potherie · texte numérisé non relu

De la Potherie

pressions d'horreur et de crainte !, Quelque expression qu'il puisse v avoir dans les danses

aux occupations d'une industrie régulière , est universel chez les Américains. Les mêmes ca

américaines, elles présentent une circonstance | qui, dans la société civilisée, portent les hommes

remarquable qui se lie avec le caractère de la race entière, Les chansons, les danses et les amusemens des autres nations, emblèmes des sentimens qui échauffent leurs cœurs, sont souvent destinés à exprimer ou à exciter la sensibilité qui attache les deux sexes l'un à l’autre. Il y a des peuples chez qui l’ardeur de cette passion est telle que l'amour y est presque le seul objet des fêtes et des plaisirs; et comme les peuples grossiers ne connaissent point la délicatesse des sentimens , et ne sont point accoutumés à déguiser les émotions de leur âme, leurs danses sont souvent licencieuses et indécentes : telle est la calenda, pour laquelle les naturels d’Afriquesont sipassionnés’; tellessont les danses des jeunes filles d'Asie, qui semblent exciter tous les désirs de la volupté dans ceux qui en sont témoins. Mais chez les Américains qui , par des causes qu'on a déjà expliquées, sont plus froids et plus indifférens pour les femmes, les idées d'amour u’entrent que très peu dans leurs fêtes et leurs divertissemens. Leurs chansons et leurs danses sont pour la plupart graves et martiales, liées avec quelques-unes des affaires les plus sérieuses et les plus importantes de leur vie 3; et commeelles n'ont aucunerelation avec l'amour ou la galanterie, elles sont rarement communes aux deux sexes, et s'exécutent par les hommes et les femmes à part # Si dans quelques occasions il est permis aux femmes de se joindre à la fête, le caractère des danses reste le même, et on n’y voit aucun mouvement , aucun geste qui exprime des idées de volupté ou qui encourage la familiarité 5.

L'amour excessif du jeu, et particulièrement

des jeux de hasard, qui semble être naturel à |

tous les hommes qui ne sont pas accoutumés

1 De la Potherie. 11, 116. Charlevoix, Æist. de la |

Nouv.-France , IX, 297. Lafitau, 1, 523.

* Adanson, Foy. au Sénégal, p. 3. Labat, Poy.,IV,

Fermin, Descrip. de Surinam, 1, 139.

5 Descrip. de la Nouv.-France. Osborne, Collect , 1, 883. Charlevoix, Hist. de la Nouv.-France, |I1, 84.

# Waters Account of Isthmus, 169. Lery, ap. de Bry, 11, 177. Lozano, Histoire du Parag., 1, 149. Herrera, Decad. 1, lib. vu, cap. vur, Decad. IV, üb. x, cap. 1v.

5 Barrère, Fr. équin., p.191.

qui ont de la fortune et du loisir, à rechercher cet amusement , en font les délices des sauvages. Les premiers sont dispensés du travail, ceux-ci n’ensentent pas lanécessité ; etcommeils sont également oisifs, fls se livrent avec transport à tout ce quipeut émouvoir et agiter leur âme. Ainsi les Américains qui pour l'ordinaire sont si indifférens, si flegmatiques, si taciturnes et si désintéressés, deviennent , dès qu'ils sont engagés dans une partie de jeu, avides, impatiens, bruyans et d'une ardeur presque frénétique. Ils jouent leurs fourrures, leurs ustensiles domestiques, leurs vêtemens , leurs armes ; et lorsque tout est perdu, on les voit souvent dans l'égarement du désespoir ou de l'espérance, risquer d'un seul coup leur liberté personnelle , malgré leur passion extrême pour l’indépendance . Chez différentes peuplades, ces parties de jeu se renouvellent souvent et deviennent l'amusement le plus intéressant dans toutes les occasions de fêtes publiques. La superstition, toujours prête à tourner à son profit les passions qui ont le plus d'influence et d'énergie, concourt souvent à confirmer et à fortifier cette disposition des sauvages. Leurs magiciens sont accoutumés à prescrire une grande partie de jeu comme un des moyens les plus efficaces d'apaiser leurs divinités ou de rendre la santé aux malades 2.

Des causes semblables à celles qui inspirent aux Américains l'amour du jeu les. portent aussi à l'ivrognerie. Il semble qu'un des premiers efforts de l’industrie ait été de découvrir une boisson enivrante quelconque: et on n’a guère trouvé de nation, quelque grossière et dépourvue d'invention qu’elle fût, qui n’ait réussi dans cette fatale recherche. Les plus barbares des tribus américaines ont été assez malheureuses

. pour faire cette découverte ; celles même qui

| sont trop.ignorantes pour connaître le moyen 463. Sloane, Nat. hist. of Jamaica; Introd., pag. 48. |

de donner aux liqueurs, par la fermentation , une force enivrante, obtiennent le même effet par d’autres moyens. Les habitans des îles, ceux de la Californie et du nord de l'Amérique, em-

Charlevoix, Æist. de la Nouv.-France, M, 261-318 Lafitau, II, 338. Ribas, Triunf: 13, Brickell, 335, * Charlevoix, Æist. de la Nouv.-France, 11], 262.

ploient pour cet objet la fumée du tabac, qu'ils font passer avec un certain instrument dans les narines! et dont les vapeurs, en montant au cerveau, y excitent tous les mouvemens et les transports de l'ivresse (91). Dans presque toutes les autres parties du Nouveau-Monde, les naturels possédaient l'art d'extraire une liqueurenivrante du maïs ou de la racine de manioc, les mêmes substances dont ils faisaient du pain, L'opération qu'ils avaient imaginée pour cela ressemble assez au procédé ordinaire des brasseurs; mais avec cette différence, qu'au lieu de levure, ils substituaient une dégoûtante infusion d'une certaine quantité de maïs ou de manioc mâché par leurs femmes. La salive excite une fermentation vigoureuse, et en peu de jours la liqueur devient propre à être bue. Elle n’est pas désagréable au goût, et lorsqu'on en boit une grande quantité, elle a le pouvoir d’enivrer ?. C'est la boisson générale des Américains, qui la désignent par différens noms et la recherchent avec une fureur qu'il n'est pas plus aisé de concevoir que de décrire. Chez les nations polies, où une succession d'occupations et d'amusemens divers tient l'esprit dans une activité continuelle, le désir des liqueurs fortes est modifié en grande partie par le climat, et il augmente ou diminue selon les variations de la température. Dans les pays chauds, l'organisation sensible et délicate des habitans n’a pas besoin du stimulant des liqueurs fermentées. Dans les pays plus froids , la constitution des naturels, plus robuste et plus pesante, en a besoin pour être excitée et mise en mouvement. Mais parmi les sauvages , le désir de tout ce qui a la faculté d’enivrer est le mème dans toutes les positions du globe. Tous ‘es habitans de l'Amérique, soit qu'ils habitent A zone torride ou les régions tempérées , soit qu'un sort plus dur les ait fait naître dans les climats plus rigoureux des deux extrémités nord et sud de ce continent, paraissent être également dominés par cette passion ?. Cette ressemblance de goût, chez des peuples placés

1 Oviedo, ist. ap Ramus., III, 113. Venegas, 1, 68. Naufrag. de Cabeça de Vaca, cap. xxvi.

? Stadius, ap de Bry, W, 111.

> Gumilla, 1, 257. Lozano, Descrip. del gran Chaco, 56,10. Kibas., 8. Ulloa, 1, 249-337. Des Marchais, IV, 438. Fernandez, Mission de los Chiquit., 35. Barrère , pag. 203. Blanco, Couvers. de Piritu, 31.

dans des situations si différentes, ne peut être regardée comme l'effet d'un besoin physique, et ne peut être attribuée qu'à l'influence d'une cause morale. Lorsque le sauvage est engagé dans une expédition de guerre ou de chasse, il se trouve souvent dans des situations critiques où toutes les facultés de sa nature sont obligées de s'exercer par les plus grands efforts; mais à ces scènes intéressantes succèdent de longs intervalles de repos , pendant lesquels le guerrier ne voit rien d'assez important pour mériter son attention. Il languit dans ce temps d'indolence. L'attitude de son corps est un emblème de l'état de son âme : là, accroupi près du feu dans sa cabane; ici, étendu à l'ombre dequelques arbres, il consume ses journées dans un sommeil presque continuel, ou dans une inaction insipide et stupide qui n'en est guère différente. Comme les liqueurs fortes le tirent de cet état de torpeur, donnent un mouvement plus rapide à ses esprits et l'animent encore plus fortement que la danse ou le jeu, il en est excessivement avide. Un sauvage qui n'est pas en action est un animal triste et pensif; mais dès qu'il boit ou qu’il a seulement l'espérance de boire d’une liqueur enivrante, ilprend de la vivacité et de la gaîté !. Quelle que soit l'occasion ou le prétexte qui rassemble les Américains , la séance se termine toujours par une orgie. Plusieurs de leurs fêtes n'ont point d'autre objet, et ils en voient arriver l'époque avec des transports de joie. Comme ils ne sont accoutumés à contraindre aucun de leurs sentimens , ils ne mettent point de bornes à celui-ci. La fête dure souvent sans interruption pendant plusieurs jours , et quelque funestes que puissent être les suites de leurs excès, ils ne cessent de boire que lorsqu'il ne reste plus une seule goutte de liqueur. Ceux d'entre eux qui sont les plus distingués , les guerriers les plus célèbres, les chefs les plus renommés pour leur sagesse, n'ont pas plus d’empire sur eux-mêmes que le dernier membre de la communauté. L’attrait irrésistible d’un vlaisir présent les aveugle sur les conséquences, «! ce: hommes qui, dans d’autres situations, sebtent doués d’une force d'âme plus qu'huainc, ne sont dans celle-ci que de vils esclaves d’un appétit brutal, inférieurs aux enfans en prévoyance

1 Melendès, Zesoros verdad., 1, 169.

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aussi bien qu'en raison !, Lorsque leurs passions, qui sont naturellement fortes, sont encore excitées et enflammées par l'ivresse , ils se portent aux plus terribles excès , et la fête se termine rarement sans des actes de violence et même sans du sang répandu ?,

Au milieu de cette orgie extravagante, il y a une circonstance qui mérite d'être remarquée : chez la plupart des nations américaines, il n'est pas permis aux femmes de prendre part à la fête (92). Leur occupation est de préparer ia liqueur, de la servir aux convives, et d'avoir soin de leurs maris et de leurs parens lorsqu'ils commencent à perdre la raison. Rien ne prouve plus l'état d'infériorité des femmes et le mépris avec lequel clles étaient traitées dans le Nouveau- Monde, que cet usage de les exclure d'un plaisir si recherché de tous les sauvages. Lorsqu'on découvrit l'Amérique septentrionale, les habitans ne connaissaient encore aucune boisson enivrante ; mais les Européens ayant trouvé bientôt leur intérêt à leur fournir des liqueurs spiritueuses , l'ivrognerie est devenue aussi universelle parmi eux que parmi les Américains des parties méridionales ; leurs femmes même ont pris le même goût et s’y livrent avec aussi peu de décence et de modération que les hommes.

Il serait trop long d'examiner toutes les coutumes particulières qui ont excité l'étonnement des voyageurs en Amérique ; mais je ne puis en passer sous silence une qui me paraît aussi extraordinaire qu'aucune de celles dont on a parlé. Lorsqu'un Américain devient vieux, ou qu'il souffre d’une maladie que leur médecine grossière ne peut guérir, ses enfans ou ses parens lui Ôtent la vie eux-mêmes, pour être délivrés du fardeau de le nourrir et de le soigner. Cette coutume s’est trouvée établie chez les tribus les plus sauvages, dans toute l'étendue du continent, depuis la baie d'Hudson jusqu’à la rivière de la Plata; et quelque opposée qu’elle paraisse à ces sentimens de tendresse et d'affection que les hommes civilisés regardent comme naturels à l'espèce humaine, l'homme semble y être conduit par la condition de la vie sauvage. Les

! Ribas, IX. Ulloa, 1, 338.

* Leitres édif., M, 178. Torquemada, Jon. nd,

{, 335 Û Huceninson, Aist. of Massachuset-Bay, 469, Lafitau, 11, 125. Sagard, 146.

mêmes peines et les mêmes difficultés pour se procurer des subsistances qui, en quelque cas, empêchent les sauvages d'élever leurs enfans, les obligent à terminer la vie des vieillards et des infirmes. La faiblesse de ceux-ci aurait besoin des mêmes secours que l'enfance. Les uns et les autres sont également incapables de remplir les fonctions de guerriers ou de chasseurs, et de supporter les peines ou d'échapper aux dangers auxquels les sauvages sont si souvent exposés par leur défaut de prévoyance et d'industrie. Incapables de subvenir aux besoins ou de secourir la faiblesse des autres, ce surcrott d'embarras leur donne une impatience qui les porte à terminer une vie qu'il leur serait trop difficile de conserver. Cela n'est point regardé comme un trait de cruauté, mais comme un acte de pitié. Un Américain accablé d'années ou d'infirmités, sentant qu’il ne peut plus compter sur le secours de ceux qui l'environnent, se place lui-même d’un air content dans son tombeau, et c'est des mains de ses enfans ou de ses plus proches parens qu’il reçoit le coup qui le délivre à jamais des misères de la vie t,

IX. Après avoir considéré les peuples sauvages d'Amérique sous ces différens points de vue, et après avoir examiné leurs mœurs et leurs usages dans tant de situations diverses, il ne reste qu’à nous former une idée générale de leur caractère, comparé avec celui des nations plus policées, L'homme, dans son état primitif, sortant pour ainsi dire des mains de la nature, est partout le même. Dans les premiers instans de l'enfance, soit parmi les sauvages les plus grossiers, soit dans la société la plus civilisée, on ne lui reconnait aucune qualité qui marque quelque distinction ou quelque supériorité. Il paraît partout susceptible de la même perfectibilité, et les talens qu'il peut acquérir par la suite, ainsi que les vertus qu’il peut devenir capable d'exercer, dépendent entièrement de l’état de société dans lequel il se trouve placé. Son esprit se conforme naturellement à cet état et en reçoit ses lumières et ses idées. Ses facultés intellectuelles sont mises en activité en proportion des besoins habituels que sa situation lui fait éprouver et des occupations qu'elle lui impose. Les affections de son cœur se développent selon les rapports qui se

lCassani, Aist. del N. reyno de Granada, p. 300. Piso, pag. 6. Ellis, Foy., 161. Gumilla, 1, 333.

trouvent établis entre lui et les êtres de son espèce. Ce n’est qu’en suivant ce grand principe que nous pourrons découvrir quel est le carac-

ses progrès.

Si nous l’appliquons à la vie sauvage et que nous mesurions à cette règle les qualités de l’esprit humain dans cet état de société, nous trouverons , comme je l'ai déjà observé, que les facultés intellectuelles de l'homme doivent être extrêmement limitées dans leurs opérations.

Elles sont renfermées dans l’étroite sphère de ce

qu'il regarde comme nécessaire pour subvenir |

à ses besoins : tout ce qui ne s'y rapporte pas n’attire point son attention et n'est point l'objet

de ses recherches. Mais quelque bornées que |

puissent être les connaissances d’un sauvage, il possède parfaitement la petite portion d'idées qu'il a acquises : elles ne lui ont point été communiquées par une instruction méthodique; elles ne sont point pour lui un objet de curiosité

et de pure spéculation; c'est le résultat de ses | propres observations et le fruit de son expérience ; elles sont analogues à sa condition et à ses besoins. Tandis qu'il est engagé dans les occupations actives de la guerre ou de la chasse, il

se trouve souvent dans des situations difficiles et périlleuses, dont il ne peut se tirer que par

marches où chaque pas dépend de sa pénétration à discerner le danger auquel il est exposé et de son habileté à trouver les moyens d’y échapper.

Comme les talens des individus sont mis en activité et perfectionnés par cet exercice répété de l'esprit, ils déploient, dit-on , beaucoup de sagesse politique dans la conduite des affaires de leurs petites communautés. Le conseil des vieillards, délibérant sur les intérèts d’une bourgade américaine ét décidant de la paix ou de la

guerre, a été comparé aux sénals des républi- |

ques policées, et les procédés du premier ne sont pas conduits avec moins d'ordre et de sagacité que ceux des derniers. De grandes combinaisons politiques sont mises en œuvre pour peser les différentes mesures qu'on propose et pour en balancer les avantages probables avec les inconvéniens qui peuvent en résulter. Les chefs qui aspirent à obtenir la confiance de leurs

ces assemblées! Mais chez cesnations grossières, les talens politiques ne peuvent se déployer que

| dans un cercle fort étroit. Partout où l'idée de tère de l'homme dans les différens périodes de |

propriété particulière n’est pas encore connue, et

| où il n'y a point de juridiction criminelle éta- | blie, il n'y a presque point d'occasion d'exercer | aucune fonction de police intérieure. Partout où

il n'y a point de commerce, ét'où il n’y a que très peu de communication entre les différentes tribus, où les haines nationales sont implacables et les hostilités presque continuelles , il ne peut y avoir que peu d'objets d'intérêt public à äiscuter avec ses voisins, et le département qu’on pourrait appeler des affaires étrangères n'est pas assez compliqué pour demander une politique bien profonde. Partout où les individus manquent de prévoyance et de réflexion, au point de ne savoir prendre que rarement des précautions efficaces pour leur propre conservation, on ne doit pas s'attendre à voir les délibé-

| rations et les mesures publiques réglées par la

considération de l'avenir. Le génie des sauvages est de se conduire par les'impressions du moment. Ils sont incapables de former des arrangemens compliqués, relativement à leur con-

duite future. Les assemblées des Américains

sont à la vérité si fréquentes, et leurs négocia-

| tions si longues et si multipliées (93), que cela des efforts de sagacité; il s'engage dans des dé- |

donne à leurs procédés une apparence extraordinaire d'habileté, mais c'est moins dans la pro-

| fondeur de leurs vues qu’il faut en chercher la | cause que dans la froideur de leur caractère qui . les rend très lents à prendre une résolution 2, Si

nous en exceptons la ligue célèbre qui a uni les cinq nations du Canada en une république fédérative, dent on parlera en son lieu, nous ne découvrirons parmi les uations sauvages de lAmérique que peu de traces d'une habileté politique qui suppose un certain degré de prévoyance ou de supériorité d'esprit. Nous verrons

| leurs cpérations publiques plus souvent dirigées

par la férocité impétueuse de leurs jeunes gens

| que par l'expérience et la sagesse de leurs vieil-

lards.

En même temps que la conduite de l'homme dans l'état sauvage est peu favorable aux pro-

| grès de l'esprit, elle tend aussi à quelques | égards à resserrer le cœur et à réprimer l’exerconcitoyens, emploient beaucoup d'adresse et | d’éloquence pour acquérir la prépondérancedans !

1 Charlevoix, Æist. de la Nouv.-France, Ill, 269. e Charlevoix, ibid. Ul, 271.

ions grossières, e déployer que ut où l'idée de core connue, et criminelle étaasion d'exercer ure, Partout où ‘où il n’y a que » les différentes ont implacables elles, il ne peui êt public à disartement qu'on trangères n'est nder une politiù les individus le réflexion, au 1e rarement des propre conservaà voir les délibés réglées par la nie des sauvages ressions du mo- Jrmer des arrannent à leur condes Américains et leurs négociaes (93), que cela )parence extraoroins dans la proat en chercher la eur caractère qui 1e résolution ?. Si bre qui a uni les république fédé- >n lieu, nous ne sauvages de l’Aine habileté polin degré de préprit. Nous verrons s souvent dirigées leurs jeunes gens sse de leurs vieil-

duite de l'homme avorable aux proaussi à quelques à réprimer l’exer-

France, 1, 269.

«ice de la sensibilité. Le sentiment le plus fort qüi soit dans l’âme d'un sauvage est celui de son indépendance. 11 a sacrifié une si petite portion de sa liberté naturelle en devenant membre d’une société, qu'il reste presque entièrement maître de ses actions !. Il prend souvent des résolutions seul, sans consulter personne, sans considérer aucune relation avec ceux qui l'environnent. Dans plusieurs de ses démarches, ilreste aussi séparé du reste des hommes que s’il n'avait formé aucune union avec eux. Comme :il sent combien peu il dépend des autres, il les voit avec une froide indifférence. La force mème de son âme contribue à augmenter cette insouciance. Ne songeant qu’à lui-mème en délibérant sur la conduite qu'il a à tenir, il ne s’'embarrasse guère des conséquences que relativement à son intérêt. Il poursuit sa carrière et se livre à ses idées, sans rechercher si ce qu'il fait est agréable ou désagréable aux autres, s’ils peuvent en tirer quelque avantage ou en recevoir du dommage.

De là ces caprices indomptables des sauvages, cette impatience de toute espèce de gène, cette incapacité de réprimer ou de modérer leurs désirs, cette négligence et ce dédain avec lequel ils reçoivent les conseils, enfin cette haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et le mépris qu'ils ont pour les autres. Chez eux l’orgueil de l'indépendance produit presque les mêmes effets que la personnalité dans un état de société plus avancé, Par ces deux sentimens, l'individu rapporte tout à lui-même, et uniquement occupé de satisfaire ses désirs, fait de ce seul objet ia règle de sa conduite.

C'est à la même cause qu’on peut imputer la dureté de cœur et l’insensibilité qu’on reproche à tous les peuples sauvages. Leurs âmes, peu susceptibles d'affections douces , délicates et

endres, ne peuvent être remuées que par des impressions fortes 2. Leur union sociale est si incomplète que chaque individu agsit comme s’il avait conservé ses droits naturels. dans toute leur intégrité. Si on lui accorde une faveur, si on lui rend un service, il les reçoit avec beauup de satisfaction, parce qu'il en résulte un plaisir ou un avantage pour lui ; mais ce sentiment ne va pas plus loin et n’excite en lui aucune idée d'obligation; il ne sent point de re-

1 Fernandez, Mission de los Chiquit., 33.

2 Charlevoix, Æist, de la Nouv.-France, M1, 399.

LLIVRE IV. 583

connaissance (94) et ne songe à rien rendre pour ce qu’il a reçu !. Parmi les personnes qui sont le plus étroitement unies, il y a peu de correspondance et d'échange de ces services qui fortifient l'attachement, attendrissent le cœur et adoucissent le commerce de la vie. Leurs idées exaltées d'indépendance donnent à leur

| caractère une réserve sombre, qui les sépare les

uns des autres. Les plus proches parens craignent mutuellement de se faire quelque demande, de solliciter quelques services ?, de

| crainte d'avoir l'air de vouloir ‘mposer une | charge aux autres ou gèner leur volonté.

| J'ai déjà remarqué l'influence de cette dureté

de caractère sur la vie domestique, relativement à l'union du mari avec la femme, de même qu’à celle des pères avec les enfans. Les effets n'en sont pas moins sensibles dans l'exercice de ces devoirs mutuels d'affection qu'exigent souvent la faiblesse et les accidens attachés à ia nature humaine. Dans certaines tribus, lorsqu'un Américain est attaqué d'une maladie, il se voit généralement abandonné par tous ceux qui étaient autour de lui, et qui, sans s’embarrasser de sa guérison , fuient dans la plus grande consternation , pour éviter le danger supposé de la contagion 3. Chez les nations même où l'on n’abandonne pas ainsi les malades, la froide indifférence avec laquelle ils sont soignés ne leur procure que de faibles consolations. Ils ne trouver: dans leurs compagnons ni ces regards de la pitié, ni ces douces expressions, ni ces services officieux, qui pourraient adoucir ou leur

faire oublier leurs souffrances#. Leurs parens les plus proches refusent souvent de se soumettre à la plus petite incommodité ou de se priver de la moindre bagatelle pour les soulager ou leur être utiles 5. L'âme d’un sauvage est si peu susceptible des sentimens qu'inspirent aux hommes ces attentions tendres qui adoucissent l'infortune, que, dans quelques provinces de l'Amérique , les Espagnols ont jugé nécessaire

tOviedo, Aist., lib. xvi.

2 De La Potherie, III, 28.

5 Lettres du père Cataneo, ap, Muratori, Christian, \, 309. Du Tertre, Il, 410. Lozano, 100. Herrera, Decad., IV, lib. vux, cap. v. Decad. V, lib. 1v, c. 1 Falkner’s Descrip. of Patagonia, 98.

4 Gumilla, 1, 329, Lozano, 100.

5 Garcia, Origen., 90, Herrera, Decad.{V, lib. vin, | cap. v.

cr LCL ie e

de fortifier par des lois positives les devoirs communs de l'humanité, et d'obliger les maris et les femmes, les pères et les enfans, sous des peines très graves, à prendre soin les uns des autres dans leurs maladies !. La même dureté de caractère est encore plus frappante dans la manière dont ils traitent les animaux. Avant l’arrivée des Européens, les naturels de l'Amérique septentrionale avaient quelques chiens apprivoisés qui les accompagnaient dans leurs chasses et les servaient avec toute l’ardeur et la fidélité particulières à cette espèce. Mais au lieu de cet attachement que nos chasseurs sentent naturellement pour ces compagnons utiles de leurs plaisirs, le chasseur américain recevait avec dédain les services de son chien, le nourrissait rarement et ne le caressait jamais 2. En d’autres provinces où les animaux domestiques d'Europe ont été introduits, les Américains ont appris à les faire servir à leurs travaux; mais on a généralement observé qu'ils les traitent très durement3, et n’emploient jamais que la violence et la cruauté pour les dompter ou les gouverner. Ainsi, dans toute la conduite de l’homme sauvage, soit à l'égard des humains ses égaux ou des animaux qui lui sont subordonnés, nous retrouvons le même caractère, nous reconnaissons les opérations d’une âme qui n’est occupée qu'à se satisfaire, et qui n’est réglée que par son caprice, sans faire aucune attention aux idées et aux intérêts des êtres qui l’environnent.

Après avoir fait voir combien la vie sauvage était peu favorable au développement des facultés intellectuelles et de la sensibilité du cœur, je n'aurais pas crü nécessaire de m'arrêter sur ce qu'on en peut regarder comme les moindres défauts, si le caractère des nations, comme celui des individus, ne se marquait souvent plus clairement par des circonstances qui paraissent frivoles, que par celles qui sont plus importantes. Le sauvage, accoutumé à se trouver dans des situations périlleuses et embarrassantes, ne comptant que sur ses propres forces, enveloppé dans ses propres pensées, ne peut être qu’un animal sérieux et mélancolique. II fait peu d'attention aux autres, et ses pensées

1 Cogolludo, Æist. de Yucatan, pag. 300.

2 Charlevoix, Æistoire de la Nouv.-France, IN, 119, 337. ,

5 Ulloa, Notic. américan, 312.

parcourent un cercle fort étroit. De là cette taciturnité si désagréable pour les hommes accoutumés à la libre communication de la vie sociale. Un Américain, lorsqu'il n'est pas obligé d'agir, est souvent assis des jours entiers dans la même posture sans ouvrir les lèvres !. Lorsqu'ils se réunissent pour aller à la guerre ou à la chasse, ils marchent d'ordinaire sur une ligne, à quelque distance l’un de l’autre et sans se dire une parole. Ils observent le mème silence en ramant ensemble dans un canot 2. Ce n’est que lorsqu'ils sont échauffés par les liqueurs enivrantes ou animés par le mouvement d’une fête ou de la danse, qu'on les voit s'égayer et converser entre eux.

On peut expliquer par les mêmes causes la finesse avec laquelle ils forment et exécutent leurs projets. Des hommes qui ne sont pas accoutumés à se communiquer avec franchise leurs sentimens et leurs pensées sont naturellement défians, ne se livrent à personne et emploient une ruse insidieuse pour venir à bout de leurs desseins. Dans la société civilisée, les hommes qui, par leur situation, n'ont que très peu d'objets sur lesquels leurs désirs se portent, mais dont leur esprit est sans cesse occupé, sont les plus remarquables par l'habitude de l’artifice et de la ruse dans la conduite de leurs petits projets Ces circonstances doivent agir encore plus puissamment sur les sauvages, dont les vues sont également bornées, et qui suivent leur objet avec la même attention et la même persévérance : aussi s'accoutument-ils par degrés à porter dans toutes leurs actions une subtilité dont il faut se défier; et cette disposition se fortifie par les habitudes qu'ils contractent dans les deux occupations les plus intéressantes de leur vie. La guerre est chez eux un système de ruse, où ils préférent le stratagème à la force ouverte, et où leur imagination est continuellement occupée à trouver les moyens d’envelopper ou de surprendre leurs ennemis. Comme chasseurs, leur constant objet est de tendre des piéges au gibier qu'ils veulent détruire. Aussi l’artifice et la finesse ont été généralement regardés comme formant le caractère distinctif de tous les sauvages. Ceux des tribus les plus grossières de l'Amérique sont distingués par leur adresse

1 Voy. de Bouguer, 102.

2 Charlevoix, Zist. de la Nouv.-France, Ill, 340.

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ance, Ill, 340.

et leur duplicité. Ils mettent un secret impéné-

trable dans la combinaison de leurs plans; ils |

les suivent avec une patience et une constance

de dissimulation qu'ils ne puissent employer pour en assurer le succès. Les naturels du Pérou étaient occupés depuis plus de trente ans à concerter le plan de leur soulèvement ‘sous la viceroyauté du marquis de Villa-Garcia; mais quoique ce projet eût été communiqué à un grand nombre d'Indiens de tous les ordres, il n’en avait pas transpiré la moindre indication pendant ce long espace de temps; personne n'avait trahi son secret; aucun regard indiscret, aucune parole imprudente n'avait fait naître le moindre soupçon sur le plan qui se tramait {. Cet esprit de dissimulation et de finesse n’est pas moins remarquable dans les individus que dans les nations. Quand ils veulent tromper ils se déguisent avec tant d'artifice qu'il est impossible de pénétrer leurs intentions, et de déméler leurs desseins 2,

S'il y a des défauts et des vices particuliers à la vie sauvage, il y a aussi des vertus qu’elle fait naître et de bonnes qualités dont elle favorise l'exercice et le développement. Les liens de la société sont si peu gènans pour les membres des tribus les plus sauvages de l'Amérique, qu'à peine éprouvent-ils quelque contrainte.

De là cet esprit d'indépendance qui fait l'orgueil d’un sauvage, et qu'il regarde comme le droit inaliénable de l'homme. Incapable de se soumettre à aucun frein, et craignant de reconnaître un supérieur, son âme, quoique bornée dans l'exercice de ses facultés et égarée par l'erreur sur plusieurs points, acquiert par le sentiment de sa propre liberté une élévation qui donne à l’homme en beaucoup d'occasions une force, une persévérance et une dignité étonnantes.

Si l'indépendance entretient cet esprit de fierté chez les sauvages, les guerres perpétuelles

* dans lesquelles ils sont engagés, le mettent en

activité. Îls ne connaissent point ces longs intervalles de tranquillité, fréquens dans les états civilisés. Leurs haines, comme je l'ai déjà observé, sont implacables et éternelles. Ils ne laissent pas languir dans l’inaction la valeur de leurs

! Voyage de Ulloa, 11, 309 * Gumilla, 1, 162, Charlevoix, 111, 109,

jeunes gens, et ils ont toujours la hache à la main, ou pour attaquer, ou pour se défendre.

| Mème dans leurs expéditions de chasse, ils sont à toute épreuve, et il n’y a aucun raffinement |

obligés de se tenir en garde contre les surprises des nations ennemies dont ils sont environnés. Accoutumés à des alarmes continuelles, ils se familiarisent avec le danger, et le courage devient parmi eux une vertu habituelle, résultant naturellement de leur situation et fortifiée par un exercice constant. La manière de déployer le courage peut n'être pas, chez des peuples grossiers et peu nombreux ; la même que danses états puissans et civilisés. Le système de guerre et les idées de valeur peuvent se former sur différens principes ; mais l'homme ne se montre dans aucune situation plus supérieur au sentiment du danger et à la crainte de la mort que dans l'état de société le plus simple et le moins cultivé.

Une autre vertu qui distingue les sauvages, c'est leur attachement à la communauté dont ils sont membres. La nature de leur union politique pourrait faire croire que ce lien doit être extrèmement faible ; mais il y a des circonstances qui rendent très puissante l'influence de cette forme d'association, tout imparfaite qu'elle soit. Les tribus américaines ne sont pas très peuplées : armées les unes contre les autres ou pour satisfaire d'anciennes inimi és, ou pour venger des injures récentes, leurs intéréts et leurs opérations ne sont ni nombreux ni compliqués. Ce sont là des objets que l'esprit grossier d’un sauvage peut comprendre aisément ,et son cœur est capable de former des attachemens aussi peu étendus. Il adhère avec chaleur à des mesures publiques, dictées par des passions semblables à celles qui règlent sa conduite. De là cette ardeur avec laquelle les individus s'engagent dans les entreprises les plus périlleuses , lorsque la communauté les juge nécessaires ; de là cette haine féroce et profonde qu'ils vouent aux ennemis publics; de là ce zèle pour l'honneur de leurs tribus, cet amour de leur patrie, qui les porte à braver le danger pour la faire triompher, et à supporter sans la moindre plainte les tourmens les plus cruels pour ne pas la déshonorer.

Ainsi dans toutes les situations, même les plus défavorables où des êtres humains puissent être placés , il y a des vertus qui appartiennent particulièrement à chaque état, des affections qu'il développe et un genre de bonheur qu’il pro-

cure. La nature bienfaisante fait plier l'esprit de l'homme à sa condition ; et ses idées et ses désirs ne s'étendent pas au-delà de la forme de société à laquelle il est accoutumé. Les objets de contemplation ou de jouissance que sa situation lui présente remplissent et satisfont son âme, et il aurait de la peine à concevoir qu'un autre genre de vie pût être heurcux ou même tolérable. Le Tartare, accoutumé à errer sur de vastes plaines et à subsister du produit de ses troupeaux , croit invoquer la plus grande des malédictions sur la tête de son ennemi en lui souhaitant d'être condamné à résider constamment dans le même lieu et à se nourrir de la tête d’un chalumeau. Les sauvages d'Amérique , attachés aux objets qui les intéressent et satisfaits de leur sort, ne peuvent comprendre ni l'intention ni l'utilité des différentes commodités qui dans les sociétés policées sont deveriues €ssentielles aux douceurs de la vie. Loin de se plaindre de leur condition , ou de voir avec des yeux d'amiration et d'envie celle des hommes plus civilisés, ils se regardent comme les modéles

de la perfection , comme les êtres qui ont le plus |

de droits et de moyens pour jouir du véritable bonheur. Accoutumés à ne contraindre jamais leurs volontés ni leurs actions , ils voient avec étonnement l'inégalité de rang et la subordination établie dans la vie policée , et considèrent la sujétion volontaire d'un homme à un autre commeune renonciation aussi avilissante qu'inex-

plicable de la première prérogative de l'hu- |

manité. Destitués de prévoyance, exempts de soins , et contens de cet état d'indolente sécurité, ils ne peuvent point concevoir ces précautions inquiètes , cette activité continuelle, ces dispositions compliquées, auxquelles les Européens ont recours pour prévenir des maux éloignés ou subvenir à des besoins futurs, et se récrient contre cette étrange folie de multiplier ainsi gratüitement les peines et les travaux de la vie !. La préférence qu'ils donnent à leurs mœurs se remarque dans toutes les occasions. Les noms

ême par lesquels les différentes nations de l'Amérique veulent être distinguées ont leur principe dans cette idéc de leur prééminence. La dénomination que les lroquois se donnent à

\ Charlevoix, Æist. de la Nouv.-France, M, 508. Lahontan, Il, 97.

eux-mêmes, est celle de premiers des hommes!. Caraïbe , qui est le nom primitif des féroces habitans des îles du Vent, signifie peuple guerrier?, Les Chérakis, pleins du sentiment de leur supériorité, appellent les Européens des riens ou la race maudite , et se donnent le nom de peuple chéri 3, Le même principe a formé les idées que les autres Américains se faisaient des Européens ; car quoiqu'ils parussent d'abord fort étonnés des arts et fort effrayés de la puissance de ces étrangers, ils perdirent bientôt de l'estime qu'ils avaient conçue pour des hommes dont ils virent ensuite que la manière de vivre était si différente de la leur. Ils les appelèrent l'écume de la mer, des hommes sans père ni mère. Hs supposèrent qu'ils n'avaient point de pays à eux, puisqu'ils venaient envahir celui des autres #, ou que ne trouvant pas de quoi subsister chez eux, ils étaient obligés d’errer sur l'Océan pour aller dépouiller ceux qui possédaient les biens qui leur manquaient.

Des hommes si contens de leur état sont bien loin d’être disposés à quitter leurs habitudes et à adopter celles de la vie civilisée. Le passage est trop violent pour être franchi brusquement. On a tenté de sevrer pour ainsi dire un sauvage de son genre de vie et de le familiariser avec les commodités et les agrémens de la vie sociale ; on l’a mis à portée de jouir des plaisirs et des distinctions qui sont les principaux objets de nos désirs; mais on l’a vu bientôt s’'ennuyer et languir sous la contrainte des lois et des formes, saisir la première occasion de s’en débarrasser, et retourner avec transport dans la forêt ou le désert où il pouvait jouir d’une entière indépendanceÿ.

J'ai enfin terminé cette esquisse difficile du caractère et des mœurs des peuples grossiers dispersés sur le vaste continent de l'Amérique. Je n'ai point prétendu égaler, ni pour la hardiesse du dessin ni, pour l'éclat et la beauté du coloris, les grands maîtres qui ont composé et embelli le tableau de la vie sauvage. Je suis content de l’humble mérite d’avoir persisté avec

1 Colden, 1, 3.

2 Rochefort, Hist. des Antilles, 455.

5 Adair, Zést. of Amer, Indians, 32.

4 Benon, ist. novi orbis, lib. HI, cap. xx.

S Charlevoix, Æist. de la Nouvelle-France, lit

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ins, 32,

). 111, cap. xxx.

Youvelle- France, lil

une patience laborieuse à considérer mon sujet sous un grand nombre de faces diverses, et à recueillir, d’aprèsles observateurs les plus exacts, les traits détachés et souvent très déliés, qui pouvaient me mettre en état de faire un portrait ressemblant à l'original.

Avant que d'achever cette partie de mon ou- |

vrage, il est important de faire encore une observation qui servira à justifier les conséquences

que j'ai tirées, ouà prévenir le méprises dans les- |

quelles pourraient tomber veux qui voudraient les examiner, Pour parvenir à connaitre les habitans d’une contrée aussi vaste que l'Amérique,

il faut faire une grande attention à la diversité |

des climats sous lesquels ils sont placés. J'ai fait voir l'influence de cette cause, relativement à plusieurs circonstances importantes qui ont été l'objet de mes recherches; mais je n’en ai pas examiné tous les effets, et il ne faut pas népgliger ce principe dans les cas particuliers où je en ai pas fait mention. Les provinces d'Amérique ont des températures si différentes , que cette variété ‘seule suffit pour établir une distinction sensible entre leurs habitans. Mans quelque partie du globe que l’homme existe, le climat exerce une influence irrésistible sur son état et son caractère. Dans les pays qui approchent davantage des extrêmes de la chaleur ou du froid, cette influence est si sensible qu’eïle frappe tous les yeux. Soit que nous considérions l'homme simplement comme un animal, ou comme un être doué de facultés intellectuelles qui le rendent propre à agir et à méditer, nous trouverons que c'est dans les régions tempérées de la terre qu'il a constamment acquis la plus grande perfection dont sa nature soit susceptible ; c'est là que sa constitution est plus vigoureuse, sa forme plus belle, ses organes plus délicats. C’est là aussi qu’il possède une intelligence plus étendue, une imagination plus féconde, un courage plus entreprenant et une sensibilité d'âme qui donne naissance à des passions non-seulement ardentes mais durables.

C'est dans cette situation favorable qu’on l'a vu déployer les plus grands efforts de son génie dans la littérature, dans la politique, dans le kvommerce , dans la guerre et dans tous les arts qui embellissent et perfectionnent la vie.

Ferguson’s Essay on the hist. of civil socie!y, part. IL, Cap. EL.

Cette puissance du climat se fait sentir plus fortement chez les nations sauvages et y produit de plus grands effets que dans les sociétés policées. Les talens des liommes civilisés s’exercent continuellement à rendre leur condition plus douce ; par leurs inventions et leur industrie ils viennent à bout de remédier en grande | partie aux défauts et aux inconvéniens de tou- | tes les températures. Maïs le sauvage, dénué de prévoyance, est affecté par toutes les circonstances propres aux lieux où il vit; il ne prend aucune précaution pour améliorer sa situation; semblable à une plante ou à un animal, il est modifié par le climat sous lequel il est né et en éprouve l'influence dans toute sa force.

En observant les nations sauvages de l’Amérique, la distinction naturelle entre les habitans des régions tempérées et ceux de la zone torride est très remarquable. On peut en conséquence les diviser en deux grandes classes.

L'une comprend tous les habitans de l’Amérique septentrionale, depuis la rivière de Saint- Laurent jusqu'au golfe du Mexique, avec les habitans du Chili et quelques petites tribus placées à l'extrémité du continent méridional. On rangera dans l’autre classe tous les habitans des îles et des différentes provinces qui s'étendent depuis l'isthme de Darien jusque vers les limitesméridionales du Brésil, le long du versant oriental des Andes. Dansla première classe, l’espèce humaine se montre manifestement plus parfaite. Les naturels y sont plus robustes, plus actifs, plus intelligens et plus courageux. Ils possèdent au plus haut degré cette force d'âme et cet amour de l'indépendance que j'ai présentés comme:les principales vertus de l'homme dans l'état sauvage, Ils ont défendu leur liberté avec beaucoup de courage et de persévérance contre les Européens, qui ont subjugué avec la plus grande facilité les autres nations de l'Amérique, Les naturels de la zone tempérée sont les seuls peuples du Nouveau-Monde qui doivent leur liberté à leur propre valeur. Les habitans de l'Amérique septentrionale, quoique environnés depuis long-temps par trois puissances formidables de l’Europe, conservent encore une partie de leurs anciennes possessions et continuent d'exister comme nations indépendantes. Quoi- | que le Chili ait été envahi de bonne heure par | les Espagnols, les habitans sont toujours en

guerre avec les vainqueurs et ont su par une résistance vigoureuse arrêter les progrès de leurs usurpations. Dans les pays plus chauds, les hommes étant d’une constitution plus faible ont aussi moins de vigueur dans l'esprit ; leur caractère est doux, mais timide, et ils s’abandonnent davantage au goût de l'indolence et du plaisir. C’est en conséquence dans la zone torride que les Européens ont établi plus complétement leur empire sur l'Amérique; les plus belles et les plus fertiles provinces y sont soumises à leur joug ; et si plusieurs tribus y jouissent encore de l'indépendance, c'est parce qu'elles n’ont jamaisétéattaquéesqueparunennemirassasié de conquêtes et déjà en possession de territoires plus étendus qu’il n’en pourrait occuper, ou bien que, placées dans des cantons éloignés et inaccessibles, leur situation les a préservées de la servitude.

Quelque frappante que puisse paraître cette distinction entre les habitans des diverses régions d'Amérique , ellen’est cependant pas universelle. La disposition et le caractère des individus, ainsi que des nations, sont, comme je l'ai observé, plus puissamment affectés par les causes morales et politiques que par l'influence du climat. Par un effet de ce principe, il y a en différentes parties de la zone torride quelques tribus qui, pour le courage, la fierté et l'amour de l'indépendance, n'étaient guère inférieures aux naturels desclimats plus tempérés. Nous connaissons trop peu l’histoire de ces peuples pour être en

état d'indiquer les circonstances particulières auxquelles ils doivent cette prééminence remarquable. Le fait n'en est pas moins certain. Colomb fut informé à son premier voyage que plusieurs des îles étaient habitées par les Caraïbes , hommes féroces, fort différens de leurs faibles et timides voisins. Dans sa seconde expédition au Nouveau-Monde, il eut occasion de vérifier la justesse de cet avis (95), et fut lui-même témoin de la valeur intrépide de ces peuples ! Ils ont conservé invariablement le même caractère dans toutes les querelles subséquentes qu'ils ont eues avec les Européens 2; et même de notre temps, nous leur avons vu faire une vigoureuse résistance pour défendre le dernier territoire que la rapacité de leurs oppresseurs eût laissé en leur possession (96). Il s’est trouvé au Brésil quelques nations qui n’ont pas montré moins de vigueur d'âme et de bravoure à la guerre 3, Les habitans de l’isthme de Darien n’ont pas craint de mesurer leurs armes avec les Espagnols, et ont plus d'üne fois repoussé ces formidables conquérans #. On pourrait citer d'autres faits. Quelque puissante et quelque étendue que puisse paraître l'influence d'un principe particulier, ce n’est pas par une seule cause qu’il sera possible d'expliquer le caractère et les actions des peuples. La loi même du climat, plus universelle peut-être dans son action qu'aucune de celles qui affectent l'espèce humaine , ne peut nous servir à juger la conduite de l’homme qu’au

‘ moyen d’un grand nombre d'exceptions.

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