‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 20 sur 116 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Les lords confédérés s’étaient portés à de telles extrémités contre leur souveraine , qu’il ne leur était plus possible ni d'abandonner leurs projets ni de ralentir leurs démarches. Plusieurs nobles avaient refusé de prendre part à leur entreprise, d'autres la condamnaient ouvertement. La multitude était alors fortement animée contre la reine ; le moindre événement pouvait calmer l'indignation du peuple , et arrêter cet applaudissement général qui était le soutien le plus assuré de la puissance des confédérés. Ces considérations firent penser A quelques-uns d’entre

* Coud , vol II, IC o.

eux qu'il était à propos de traiter la reine avec beaucoup de douceur.

Cependant la passion de Marie pour Bothwell continuait avec plus de violence que jamais. Elle refusa avec opiniâtreté d'écouter les propositions qu’on lui faisait de faire casser son mariage , et elle ne put jamais se déterminer à abandonner un homme à qui elle avait déjà fait tant de sacrifices -. Les nobles confédérés apercevaient que, s'ils rendaient à Marie le pouvoir suprême , le premier usage qu'elle en ferait

' Melvil , 166. Buchan , 364.

• Keith . 419 , 446 , 449. Melvil , 167. Apper.,1 , n” XXI, p. 135, 130, 142, 143 et H».

serait de rappeler Bothwell ; et ils avaient raison de penser que les remords de sa conduite , et les rtssentimcns de tous leurs procédés à son égard , la porteraient au* plus violens efforts de la vengeance. Ces réflexions l’emportèrent sur toule autre considération. L'attachement irrémédiable de Marie pour Bothwell leur parut une excuse légitime pour manquer à tous les engagemens qu’ils avaient pris avec elle lorsqu’elle s’était elle-même remise entre leurs mains. Sans considérer ce qu'ils devaient à leur reine , sans consulter les autres nobles, le lendemain au soir ils la conduisirent , avec une forte escorte, au château deLochlevin, et ils signèrent un ordre à Guillaume Douglas , propriétaire de ce château, de l’y retenir comme prisonnière d’état. Lochlevin est situé dans une petite lie, au milieu d’un lac. Douglas , seigneur de ce lieu , était parent de Morton , et il avait épousé la mère du comte de Murray. Marie , resserrée étroitement , avec une suite peu nombreuse , éprouva dans cette place toutes les rigueurs de la plus dure captivité , et elle y était continuellement exposée aux insultes d'une femme altière, qui se vantait d’avoir été la femme légitime de Jacques V *.

Aussitôt après l’emprisonnement de la reine, les confédérés ne songèrent qu’à fortifier leur parti. Ils firent une nouvelle ligue d’association, ils prirent le titre de lords du conseil secret, et sous cette dénomination, sans avoir aucun autre droit, ils s'arrogèrent toute la puissance royale. Leur premier acte d’autorité fut de rechercher , dans la ville d’Édirabourg , ceux qui avaient trempé dans l’assassinat du roi. Cette preuve de zèle augmenta la réputation du parti, et condamnait indirectement la négligence de la reine. On arrêta quelques personnes soupçonnées. Le capitaine Blackaddcr et trois autres furent condamnés et exécutés ; mais on ne découvrit rien de fort important. Suivant le rapport de quelques historiens, on eut assez de preuves pour convaincre ces crimiuels. D'autres assurent qu’ils furent condamnés injustement , et qu’ils nièrent, jusqu'au dernier soupir, d’avoir eu aucune connaissance du crime pour lequel on les faisait mourir 2.

lin événement imprévu mit entre les mains

■ Keith, «3, note 6. — * Cakl. , vol. Il , 53. Grawf. , Htm., 35.

des ennemis de Marie des papiers qu’ils regardèrent comme des preuves évidentes de son crime. Bothwell avait laissé dans le château d'Êdimbourg une cassette qui renfermait quelques lettres et sonnets écrits delà propre main de la reine. 11 envoya une personne affidée pour lui rapporter ce précieux dépôt. Celui qu’il avait chargé de la commission fut arrêté comme il était en chemin pour s’en retourner , et la cassette fut interceptée par Morton *. Ce qu'elle contenait fut aussitôt publié par les confédérés, comme une pleine justification de leur conduilr et comme une preuve incontestable qu’ils n’avaient point chargé leur souveraine de fausses imputations ni de crimes imaginaires.

Cependant au milieu de ces succès extraordinaires , les confédérés ne jouissaient pas d’une entière satisfaction. Plusieurs nobles étaient offensés de voir que quelques membres de leur corps , et qui en formaient la moindre partie , prétendaient disposer de la personne de la reine, et s’emparer, sans le concours du reste de la noblesse, de l’autoritéqui appartenait à sa majesté. Ils regardaient cette entreprise comme une présomption dont il n’y avait point d’exemple. Quelques-uns d’entre eux s’assemblèrent à Hamilton pour délibérer sur le parti qu’ils avaient à prendre dans une conjoncture aussi difficile. Les confédérés essayèrent de former une union avec eux , mais ils ne purent y réussir. Ils tentèrent avec aussi peu de succès de leur faire accepter , par l'entremise de l’assemblée du clergé , une entrevue â Edimbourg. Cependant ce parti . formidable pour le nombre , conduit par des chefs qui avaient beaucoup d’autorité , perdit bientôt toute sa réputation par le défaut de résolution et d'unanimité. Toutes ses délibérations se terminèrent â des murmures et â des plaintes , et ils ne concertèrent entre eux aucun projet pour arrêter les progrès des confédérés 5.

Mais les nobles associés se virent bientôt menacés d’un autre danger. Cette grande révolution s’était faite en Écosse , sans qu’on eût demandé de secours â Élisabeth, et celte princesse n’en avait pas même eu connaissance3. Elle voyait sans doute avec plaisir les troubles qui s’étaient élevés dans ce royaume , une rivale qu’elle haïs-

’ Anders., vol. Il , 92. Gnod., vol. Il, 90.

* Keilfa, 107. — 1 Jbiil., 115.

uit , réduite au comble du malheur. Mais elle aurait désiré qu'une (action ne prit point assez d'ascendant sur une autre pour la subjuguer entièrement ; et elle était en même temps offensée des démarches hardies des confédérés. Élisabeth était affable et populaire, elle gouvernait scs sujets avec douceur ; mais elle était fortement entêtée des prérogatives de l'autorité royale, et elle les portait au plus haut point. Elle pensait que les confédérés avaient empiété sur les droits du souverain ; qu'il ne leur appartenait point de contrôler la conduite de la reine, et que la violence qu'ils lui faisaient était un attentat contre une personne qu'ils devaient regarder comme sacrée. Ils donnaient un exemple dangereux aux sujets des autres royaumes; la cause de Marie devenait celle de tous les souverains >. Elisabeth parut , dans celte occasion , oublier scs iutérèls , et embrasser ceux de la reine d'Écosse avec une cordialité qui ne lui était point ordinaire. Elle dépêcha aussitôt Throgmorton en Écosse , avec pouvoir de négocier tant avec la reine qu’avec les confédérés. On voit avec étonnement dans les instructions données à cet ambassadeur les inquiétudes d'Élisabeth, et ses soins empressés [tour obtenir la liberté, et même pour conserver la réputation de la reine d'Écosse J. Le clioix d'un homme aussi dévoué que Throgmorton aux intérêts de Marie , prouve qu’Élisabcth agissait alors avec sincérité. Cependant ni les bons offices d'Elisabeth ni le zèle de Trogmorton ne furent d'aucune utilité à la reine d'Écosse. Iæs confédérés apercevaient les suites de ces démarches de la reine d'Angleterre ; ils prévoyaient que Marie , encouragée par cette puissante protection , rejetterait avec hauteur les propositions qu’ils étaient sur le point de lui faire. Ils refusèrent ainsi affirmativement à Throgmorton tout accès auprès de la reine prisonnière ; ils ne voulurent écouter aucune des propositions que cet ambassadeur leur fit en faveur de Marie, ou bien ils vinrent à bout de les éluder 3.

Ils. vernirent ensuite à délibérer sur les moyens de se tirer d'un pas aussi difficile, sur les arrangeroens qu'ils prendraient par rapport à la nation , et sur ce qu'ils feraient de la personne de la reine. Cependant Élisabeth voyant que les

•Kci b, 112, lli — 'Ibid.. 111. - * Ibid . 117, 127.

négociations de son ambassadeur n'avaient point réussi, et que les confédérés ne voulaient écouter aurune des propositions quelle leur faisait en faveur de Marie, essaya si elle réussirait mieux auprès des nobles assemblés ;> Hamilton. Elle les sollicita de prendre les armes pour remettre leur reine pn liberté , et elle leur promit de les aider de tout son pouvoir dans cette entreprise *. Mais il y avait toujours entre eux la même désunion ; toujours également incapables de se porter à aucune action de vigueur , ils paraissaient insensibles aux malheurs de leur reine et à ceux de leur patrie. Ils voyaient tranquillement la partie la moins considérable du corps de la noblesse, soit pour le nombre, soit pour l'autorité , s'emparer du gouvernement du royaume, et ils lui permirent de disposer à son gré de la reine. Les confédérés tinrent plusieurs conseils pour délibérer sur ces deux objets. Les avis se trouvèrent partagés ; les uns voulaient qu'on suivit le plan sur lequel la confédération avait d'abord été formée ; et après avoir puni les meurtriers du roi , fait casser le mariage de Bothwell , pourvu à la sûreté du jeune prince , mis à couvert la religion protestante , ils se proposaient de rendre à la reine l'autorité qui lui était accordée par les lois. D'autres, encouragés parles succès de leurs armes , concevaient des idées plus violentes et plus audacieuses. Rien ne pouvait les satisfaire que le procès, le jugement, la condamnation de la reine elle-même , eomme étant à la tète de la conspiration formée contre la vie de son mari, et contre les jours de son fils 3. Maitland avait ouvert le premier avis ; mais ce système de paix et de modération n'était point analogue au caractère et aux vœux du parti, la? second avis était appuyé par le clergé, et adopté avec chaleur par plusieurs laïques. Cependant les nobles n'osèrent ou ne voulurent point s’engager dans une entreprise aussi téméraire, et dont il n'y avait point d'exemple 3.

A la fin les deux partis convinrent d'un plan

1 dppend. , n° XXII, p. 159 et suiv.

* Keith, 120, 121, 422. 582.

■ On a lieu de croire que l'avis de mettre la reine h mort fut ouvert par quelques-uns de ses sujets. Ou voit dans plusieurs écrits de ce temps-ll . qu'Élisabrth se vantait que Marie devait la vie à scs Irons ofhcrs. Uiggcs'* compl- Air, b., 14, etc. dpprnd. . u" XVIM , p. 115, 118, 117.

qui tenait un milieu entre les avis proposes, qui i n’était ni si modéré que celui de Mailland , ni si violent que celui des autres nobles. Ce fut de tâcher de persuader 5 la reine de se démettre de la couronne, et de l'y forcer si elle refusait de se rendre A leurs sollicitations , de mettre le jeune prince sur le trône, de le proclamer roi, et de donner pendant sa minorité le gouvernement du royaume au comte de Murray , avec le litre et l’autorité de régent. On ne décida rien pour ce qui concernait la personne de la reine.

Il parait que l'intention des confédérés était de la tenir dans une prison perpétuelle ; mais pour l'intimider elle-même et en imposer à ses partisans , ils voulurent toujours se réserver le pouvoir de se porter contre elle aux dernières extrémités.

11 était aisé de prévoir les difficultés qui pouvaient se rencontrer dans l’exécution de ce projet. Engager Marie à reconnaître son incapacité pour le gouvernement , à renoncer 5 la dignité et au pouvoir dont elle jouissait depuis sa naissance , à se rendre dépendante de ses propres sujets , A consentir elle-même à son esclavage, à remettre tous scs honneurs et toute son autorité 3 des hommes qu’elle regardait comme les auteurs de ses désastres, et à les enrichir ainsi de ses dépouilles , étaient autant de points également difficiles à obtenir d’une reine jeune, ambitieuse, altière, née sur le trône, etaccouluméc A commander. Telle fut néanmoins l’entreprise des confédérés , et ils ne manquaient pas de moyens pour en assurer le succès. Marie avait souffert , depuis quelques semaines, toutes les rigueurs , toutes les horreurs de la plus dure captivité : elle ne voyait aucune apparence de recouvrer sa liberté; aucun de ses sujets n’avait pris les armes pour sa défense, on n’avait pas même fait la moindre démarche pour lui procurer quelque adoucissement à ses peines •. Tous ceux en qui elle aurait pu avoir confiance étaient bannis de sa présence ; on refusait même l'entrée de sa chambre aux ambassadeurs de France et d’Angleterre. Une femme, dans cet état de solitude , sans conseil , sans amis , suc- • combant sous le poids de ses malheurs , ayant toujours devant les yeux l’image effrayante des plus grands dangers , se trouvait forcée d’é-

> Keilb , 425.

coûter presque toutes les ouvertures d'accommodement qu'on pouvait lui faire. les confédérés surent tirer avantage de sa position et de ses craintes. Ils chargèrent le lord Lindsay , le plus féroce de tous les conjurés , de communi- • quer leur plan à la reine , et de lui faire signer tous les actes nécessaires pour en assurer l'exécution. Lindsay s'acquitta de cette commission brutalement et avec la plus grande rigueur ; et il fit sentir A la reine que sa mort était assurée si elle refusait d'exécuter ce qu’on lui demandait. D'un autre côté la reine fut dans le même temps avertie par le chevalier Robert Mclvil , de la part d’Athol, de Maitland et Kirkaldy, ceux des confédérés qui marquaient le plus d'attention pour les intérêts de Marie , qu'une démission extorquée par la crainte , accordée pendant sa détention , était nulle par la loi , et qu’elle pourrait être révoquée lorsque sa majesté serait en liberté. Throgmorton lui insinua les mêmes choses par un billet qu'il trouva moyen de lui faire parvenir I-t reine, par déférence pour leurs avis , et pour prévenir le danger dont elle se croyait menacée , céda sur tous les points , et signa tous les actes que Lindsay lui présenta. Par l'un de ces actes , elle abdiquait la couronne , elle renonçait A la portion qui lui appartenait dans le gouvernement de l’état , et elle consentait que le jeune prince fût couronné. Par un autre, elle nommait le comte de Murray régent du royaume , et elle lui donnait tous les pouvoirs et privilèges attribués à ce haut office. Par un troisième écrit, elle substituait un autre noble au comte de Murray, en cas que le comte refusAt l'honneur qui lui était offert. La reine , après avoir signé ces actes , fondit en larmes. La douleurdc voir arracher de ses mains ce sceptre qu'elle portait depuis si long-temps la jeta dans un accès de fureur et d’indignation le plus terrible que le cœur humain puisse peut-être jamais ressentir.

Les confédérés travaillèrent aussitôt de tout leur pouvoir A donner A cette abdication toute sa force et sa validité, en procédant sans délai au couronnement du jeune prince. La cérémonie se fit le 29 de juillet avec beaucoup de solennité , eu présence de tous les nobles du parti d'un nombre considérable de petits barons ■*'

1 Keilb, S25, nnte b. XStlv., ttiît.

ltiü HISTOIRE

d'une Grande affluence de peuple. L’adminisiraliun et tous les actes qui y avaient rapport se firent tout de suite au nom de Jacques VI *.

Jamais une révolution aussi considérable ne * s'était faite avec autant de facilité , et par des voies aussi disproportionnées à leur objet. Dans un siècle de Guerre, en moins de deux mois, une faction de nobles qui n'étaient ni des plus pnissans ni des plus riches de la nation , et qui n'étaient point en état de mettre trois mille hommes en campaGne , se Saisissent de la personne de la reine, la tiennent prisonnière, la forcent d'abdiquer la couronne , et sans répandre une seule Goutte de sang , placent sur le trône son fils , qui n'était encore Âgé que d'un an.

Pendant ces progrès rapides des confédérés, toute la nation, frappée d’étonnement, portait sur eus ses regards; on raisonnait diversement sur les mesures extraordinaires qu'ils avaient prises , et les sentimens étaient partagés.

Les partisans de la reine prétendaient que, même dans un gouvernement aristocratique tel que celui qui prévalait en Écosse, malgré les privilèges cxorbilans dont les nobles jouissaient dans ce royaume, on ne devait point empiéter sur les droits du prince, ni faire outrage à sa personne, si ce n'était dans des cas où la liberté et le bonheur de la nation ne pouvaient pa^ être assurés par d'autres moyens : que ces sortes de cas arrivaient rarement , et qu'alors il n'appartenait point â une seule partie de la noblesse, mais  tout le corps en général , ou du moins  la plus grande partie de la société, déjuger si ces cas existaient réellement. Sur quelle action de Marie peut-on, disaient-ils, l'accuser d’avoir envahi les droits et les biens de scs sujets, quel projet a-t-elle formé contre la liberté et la constitution du royaume? Quelles craintes , quels soupçons , quelles raisons peuton alléguer pour justifier l'emprisonnement et la déposition d'une reine qui tient sa couronne de scs ancêtres, et d'une aussi longue suite de monarques? Le principal auteur de tout ce qu’on fiouvait regarder comme répréhensible dans la conduite de la reine n’était - il pas actuellement banni de la présence de sa majesté? Les meurtriers du roi pouvaient être punis comme ils le méritaient , les jours du prince auraient été mis

» Reith, 1J7.

en sûreté; la religion protestante pouvait être affermie sans qu’il fût besoin d’arracher le sceptre des mains de la reine , ni de la condamner â une prison perpétuelle. Quelque droit qu'un parlement libre pût avoir de prendre des résolutions aussi rigoureuses, quelque nom qq'il pût donner à ses déterminations, une sentence de cette nature rendue par quelques' nobles, sans en avoir fait part au reste de la nation et sans l’avoir consultée , devait , suivant l’opinion des partisans de la reine , être regardée comme une rébellion contre le gouvernement, et comme une conspiration contre la personne du souverain.

Ceux qui suivaient le parti des confédérés parlaient bien différemment. 11 était, selon eux, évident, ou que la reine avait précédemment donné son consentement au meurtre du roi , ou qu’elle avait dans la suite approuvé cette horrible action. Son attachement pour Bothwell , le pouvoir et les honneurs qu’elle lui avait prodigués, l’irrégularité du procès fait à Bothwell, avouée par la reine, la précipitation indécente avec laquelle elle avait épousé un homme souillé de tant de crimes, fortifiaient , disaient-ils , le premier soupçon, et ne laissaient aucun doute sur le second. Ils regardaient comme honteux pour la nation, comme déshonorant pour la reine et dangereux pour le prince, de laisser le pouvoir suprême entre les mains d'un homme ambitieux, capable des actions les plus atroces et les plus désespérées, et il n'y avait, selon eux, d’autre ressource que la voie des armes. On avait exhorté la reine à abandonner un mari si indigne d'elle, son affection pour Bothwell continuait toujours avec la même force : depuis la fuite de Bothwell , elle avait marqué son indignation contre ceux qui étaient les auteurs de cette séparation, et elle l’avait souvent exprimée dans les termes les plus forts. Si nous lui rendions , disaient-ils, son ancienne autorité, nous l’armerions d’un pouvoir dont elle se servirait pour nous détruire ; nous la mettrions en état de rappeler Bothwell ; nous lui donnerions la facilité de suivre avec plus de vivacité et plus de « succès des projets funestes à la nation. Il ne nous reste donc d’autre parti à prendre que de nous délivrer, nous et notre patrie, par ur.e action de vigueur et d'éclat, des maux que nous avons lieu de craindre pour l'avenir. L’expédient que

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nous avons choisi est également respectueux |mur le sang royal et nécessaire pour la sûreté publique. Nous avons mis la couronne sur la tète d’un prince qu'on négligeait comme incapable de gouverner encore par lui-mème , mais qui est incontestablement le représentant de nos anciens rois.

Quelque jugement que la postérité puisse porter, en comparant les raisons alléguées par les deux partis , quelque sentiment que nous puissions nous -mêmes avoir sur la justice des mesures prises par les confédérés , on ne peut pas nier qu'ils n’aient agi fort prudemment relativement à leurs intérêts. On pouvait , à la vérité, remettre le l»n ordre dans l'état sans avoir recoursàde pareils moyens, et sans traiter Marie avec tant de rigueur. Mais après avoir fait tant d'injures à la reine , ils n'avaient point de voies plus assurées pour veiller & leur propre conservation , et pour maintenir leur autorité.

line grande partie de la nation approuvait la conduite des confédérés , et y trouvait de la prudence et même de la justice. L’avéncment du roi au trône fut publié dans l'Écossc , et on se soumit à son autorité sans aucune opposition. Cependant quelques nobles se tenaient toujours à Hamilton, et ils paraissaient former quelque complot contre ce gouvernement : mais ils furent bientôt découragés, et ils se désistèrent de leur entreprise lorsqu'ils aperçurent que l'association qui soutenait le parti du roi, était signée et composée d'un si grand nombre de liersonnes qui avaient beaucoup d'influence et d'autorité dans toute la nation.

Le retour du comte de Murray donna de nouvelles forces au parti du roi , et le nouveau gouvernement prit plus de régularité et de consistance. Aussitôt après l’assassinat du roi, Murray s’était retiré en France : les historiens ne disent point les raisons qui l'engagèrent & faire ce voyage. Pendant le séjour qu’il fit dans ce royaume , il avait entretenu une correspondance fort étroite avec les chefs des confédérés, et ce fut sur leurs sollicitations qu'il revint en Écosse. 11 parut d'abord qu’il n'était point disposé à accepter l’office de régent. Les difficultés qu'il fit à ce sujet ne peuvent être attribuées ni à des scrupules de conscience ni i la méfiance de scs forces et de sa capacité. Murray avait tous les talcns nécessaires pour s’acquitter

dignement de cette fonction importante, et assez d'ambition pour aspirer à cet honneur. Il avait d'abord marqué beaucoup de joie lorsqu'il reçut la nouvelle de sa nomination. Mais il fit semblant d'hésiter pendant quelques jours, pour se donner le temps de réfléchir avec attention sur le plan de sa conduite , de peser exactement les forces et les ressources des deux factions opposées , et de donner de la sûreté et de la solidité aux fondemens sur lesquels il pourrait établir scs succès et sa réputation.

Murray , avant que de déclarer sa dernière résolution , alla voir Marie i Lochlevin. Cette visite d’un frère à sa sœur , à sa reine , renfermée dans une prison, d'où il n'avait point intention de la retirer, et sans être même en aucune manière dans la disposition d’adoucir les rigueurs de sa captivité, est un de ces événemens qui fait bien apercevoir la grossièreté de ce siècle. Murray, homme d’un caractère dur, et peu poli dans ses manières 1 , reprocha avec tant de véhémence à la reine sa conduite passée , et lui exagéra scs fautes avec si peu de ménagement , que Marie , qui s'attendait de la part d'un frère h un traitement plus doux , fondit en larmes et s’abandonna au désespoir 3. Cette entrevue, dont Murray ne pouvait , du côté politique , retirer aucun avantagent dans laquelle il montra tant de rigueur et d'inflexibilité , peut être regardée comme une des circonstances les plus douloureuses de la vie de Marie , et est certainement de la part de Murray une démarche inexcusable.

Murray , aussitôt après son retour de Lochlevin, accepta l’office de régent , et commença à eu exercer les fonctions sans aucune opposition.

Pendant le cours de ces événemens si importons et si extraordinaires , on a été peu occupé du sort de Botliwell , qui en était cependant la principale cause. Depuis que les confédérés l'avaient forcéà prendre la fuite, il s’était, pendant quelque temps, réfugié chez ses vassaux, aux environs de Dumbar. Voyant qu’il ne pouvait dans ce pays tenir tête à ses ennemis, ni se mettre à couvert de leurs poursuites , il alla chercher un asile chez l’évèquc de Murray , son parent : et lorsque l'évêque, intimidé parles menaces des confédérés, fut obligé de l’abandonner, il se rc-

1 Keith, 95. — • Ibid,, 515, 116.

tira aux îles Orcades. Chassé de place en place, abandonné par tous scs amis , suivi d'un petit nombre de gens aussi désespérés que lui , il éprouvait toutes les horreurs de l'infamie et de l'indigence. La misère le porta enfin à une démarche qui mit le comble il son déshonneur. Il arma quelques petits bâtimens qui l'avaient suivi de Dumbar, et il se mit à attaquer tous les vaisseaux qu'il rencontrait , cherchant ainsi à pourvoir il sa subsistance et il celle de ses gens, par le métier honteux de pirate. Les confédérés envoyèrent contre lui Kirkaldy et Murray de Tullibardin. Ils le surprirent étant 6 l'ancre ; ils dispersèrent sa petite flotte, en prirent une partie, et l'obligèrent de s'enfuir vers la Norvège , avec un seul vaisseau. Lorsqu'il fut à la vue des côtes de Norvège, il rencontra un vaisseau richement chargé, et il l’attaqua sans hésiter. les Norvégiens se mirent en mer sur des barques armées , pour aller au secours du vaisseau. On se battit de part et d'autre en désespérés. A la fin, après un combat long et opiniâtre, Bothwell et sa troupe furent faits prisonniers. On ignorait le nom cl la qualité de Bothwell, cl il lut d'abord traité avec toute la rigueur et toute l'indignité que la haine qu'on porte au crime odieux de la piraterie peut inspirer. Cependant on découvrit bientôt ce qu'il était ; sa qualité le préserva de la mort infâme qu'on fit souffrir â ses associés, mais elle ne lui procura ni la liberté ni aucun adoucissement dans sa captivité. Il languit pendant dix années dans cct état de misère. La mélancolie et le désespoir lui firent perdre l’esprit , et il termina à la fin ses jours, sans laisser aucun regret à scs concitoyens , et sans avoir pu obtenir aucun secours de la part des étrangers '. On voit peu d'hommes qui soient parvenus à l'exécution de leurs projets ambitieux par de plus indignes moyens , et qui en aient retiré moins d'avantages. Il passa les premières années de sa vie dans le trouble et l'agitation , continuellement occupé de quelque nouvelle entreprise, toujours au milieu des dangers et dcsalternativcs debons et de mauvaissuccès. La grandeur à laquelle il était parvenu au prix de tant de crimes fut d'une très courte durée, et le peu de temps qu'il passa dans cet état d'élévation ne fut qu'une suite d'amer-

t Mclv. , 108

tûmes, decbagrius et d'inquiétudes. Dans ses dernières années , réduit au comble de la misère, il fut accablé de malheurs réservés aux criminels ordinaires, et que les personnes élevées il un aussi haut rang éprouvent rarement.

On ressentit bientôt les avantages de l'avénement du comte de Murray à la régence. Le parti a de la reine était faible ; on n’y voyait qu’irrésolulion et mésintelligence. Aussitôt que le gouvernement fut remis entre les mainsd'un homme aussi distingué par scs talens que par l'affection que le peuple lui portait , les nobles qui composaient ce parti perdirent toute espérance et commencèrent il traiter chacun en particulier avec le régent. Il y en eut parmi euxun si grand nombre qui se laissèrent entraîner il reconnaître l'autorité du roi , qu'il ne resla plus dans le royaume aucune apparence d'opposilion au gouvernement qu'on venait d'établir. S’ils étaient restés attachés à la reine, s'ils avaient montré quelque fermeté, il y a lieu de croire qu'Ëlisabeth , dans les dispositions où elle était alors , leur aurait donné des secours sufifisans pour les mettre en étant de tenir la campagne devant leurs ennemis. Mais le peu de vigueur et d'union qu'on voyait dans leurs conseils découragèrent la reine d'Angleterre, et elle ne jugea point à propos d'épouser leur querelle.

Le régent sut tirer avantage de leur situation , et il les obligea de se soumettre au nouveau gouvernement, sans leur accorder aucune condition ni pour eux-mèmes ni pour la reine

Le régent ne fut pas moins heureux dans l’entreprise qu’il forma de se saisir des places fortes du royaume. Ralfbur , lieutenant de roi du château d'Edimbourg, remit cette place, et abandonna Bothwell , son chef et son protecteur. Balfbur obtint de grands avantages pour récompense de sa perfidie. Le gouverneur de Dumbar, qui voulut se piquer de fidélité pour Bothwell , fut bientôt forcé de capituler. Quelques autres petits forts se rendirent sans faire aucune résistance.

Ces apparences du rétablissement de la tranquillité dans le royaume encouragèrent le régent à convoquer une assemblée du parlement.

Il ne manquait plus que l'approbation de cette cour suprême , pour confirmer l'autorité du roi ,

■ Keith, 417, 4», «3.

et légitimer les procédés des confédérés ; et comme toutes leurs entreprises avaient été couronnées par des succès , il était à présumer qu'ils obtiendraient aisément cette approbation. Le concours fut grand dans cette assemblée , qui avait pour objet de délibérer sur des matières d'une telle importance. On ouvrit les séances avec les pli» grandes solennités , et tous les actes passèrent à l’unanimité. Cependant la plupart des lords qui avaient montré l'attachement le plus fort pour la reine y étaient présens. Mais ils avaient fait leur paix avec le régent. Argyll, llunlly et Herrcis reconnurent franchement , en pleine assemblée , que leur conduite envers le roi était un crime et une rébellion *. la condescendance de ces lords pour les mesures prises par le parti du régent était peut-être la condition qu'on leur avait imposée pour rentrer eu grâce, ou peut-être aussi était-elle concertée entre eux pour donner une preuve de la sincérité de leur réconciliation avec le parti dominant.

la: parlement accorda aux confédérés tout ce qu'ils lui demandèrent , soit pour la sûreté de leurs personnes , soit pour cimenter la forme de gouvernement qu'ils avaient établie dans le royaume. L’abdication delà reine fut acceptée et déclarée valable. L'autorité du roi et la nomination de Murray il l'office de régent furent reconnues cl confirmées ; l’emprisonnement de Marie et tous les autres procédés des confédérés furent déclarés légitimes. On produisit les lettres que Marie avait écrites à liothwell , et la reine fut en conséquence déclarée complice du meurtre du roi 2. Tous les actes du parlement de 1560, en faveur de la religion protestante, furent aussi ratifiés publiquement; on fit de nouveaux statuts pour le même sujet , et en général on n'oublia rien de ce qui pouvait déraciner les restes du papisme, ou encourager les accroisscmens de la réformation.

Cependant il est à remarquer que l’esprit d'épargne prévalut dans ce parlement , ainsi que dans celui de 1560. Le clergé protestant, malgré les dégoûts qu'on lui avait donnés en bien des occasions, et restant toujours dans une extrême pauvreté, exerçait depuis sept ans toutes les

1 Ander* , vol. IV, 133, Jppeiul . n* XXIII. p. 163 et »uiv. — • Good. ; vol. Il , GG. Audcrs. , vol. Il , 206.

fonctions religieuses dans le royaume. Les expédions qu'on avait proposés pour subvenir à son entretien avaient jusqu'alors été sans effet, et peut-être avait-on eu dessein que cela fût ainsi. Cependant, malgré la connaissance qu'on avait de son état d'indigence et les vives remontrances de l'assemblée du clergé, qui se tint cette même année, le parlement ne fit rien de plus en sa faveur, que de rendre quelques ordonnances au sujet du paiement du tiers des bénéfices qui lui était assigne, ce qui ne pouvait pas faire un changement fort considérable dans la fortune du clergé protestant.

Quelques jours après la séparation du parlement, quatre des partisans de Botliwcll furent convaincus d’avoir eu part à l'assassinat du roi , et subirent- la peine due aux crimes de haute trahison. Leurs aveux donnèrent des éclaircissemens sur quelques circonstances de ce crime barbare , et sur la manière dont il avait été commis. Mais ces gens étaient de basse extraction , et il parait qu'ils n’avaient point été dans le secret de la conspiration1.

Le régent était ainsi généralement reconnu, tout était soumis à son autorité. Cependant on murmurait toujours dans le secret, tout le royaume était rempli de cabales. les partisans de la maison d'Hamilton regardaient l'élévation de Murray comme une injure faite au duc de Chatellerault, qui, par sa qualité de premier prince du sang , avait , selon eux , un droit incontestable à l'office de régent. La longueur des souffrances de Marie et la rigueur dont on usait à son égard commençaient A exciter dans l'Ame de bien des gens des mouvemens de commisération. Tous ceux qui étaient restés attachés aux anciennes opinions au sujet de la religion redoutaient le zèle du comte de Murray. Ce seigneur, quoique très habile, manquait des talens nécessaires pour calmer la fureur des factions et dissiper leurs craintes. Il aurait pu , par adresse et par insinuation, apaiser et même gagner plusieurs de ceux qui lui étaient opposés, mais ces voies de douceur lui étaient étrangères. Sa vertu était austère , sa conduite pleine de réserve et de hauteur envers ses égaux , particulièrement depuis qu'il était en possession de la régence.

' Audcri. . vol. Il , 165.

Celte manière d'agir offensait quelques nobles et en alarmait plusieurs autres. La faction de la reine, qu'on avait dispersée avec tant de facilité, commença â se réunir, et elle fut secrètement soutenue par quelques-uns de ceux qui avaient jusqu'alors adopté toutes les mesures des confédérés *.

La nation était dans ces favorables dispositions [mur la reine, lorsque sa majesté recouvra sa liberté par un événement extraordinaire qui surprit ses amis, et que ses ennemis n'avaient pas pu prévoir. On avait déjà plusieurs fois essayé de faire évader la reine. L'n concours de circonstances imprévues, ou la vigilance de ceux qui la gardaient, avaient jusqu'alors déconcerté les mesures qu'on avait prises pour lui en faciliter les moyens. A la fin , Marie employa toute son adresse pour gagner Georgrs Douglas, jeune homme de dix-ltuii ans, frère de celui à qui sa garde était confiée, la reine était d'un naturel doux et insinuant. Elle traitait le jeune Douglas avec une distinction capable de le flatter; elle lui fit même concevoir de grandes espérances, et donna carrière à son ambition en laissant échapper quelques mots qui lui faisaient entendre qu'elle pourrait le choisir pour mari 5. l'n homme de cet âge, attaqué avec autant d'art , pouvait-il résister à une tentation aussi forte? Il y succomba, il fit entrer quelques personnes dans son complot , et le dimanche 2 mai, {tendant que son frère était à souper, et que les domestiques qui ne le servaient point s'étaient retirés |tour faire leurs prières , un des complices trouva le moyen de prendre les clefs dans la chambre du comte de Douglas , ouvrit les portes à la reine et à une de ses femmes, referma les portes, et jeta les clefs dans le lac. Marie courut avec précipitation gagner une Itarquc préparée pour favoriser sa fuite. Elle trouva sur le rivage le jeune Douglas, le lord 1 .raton et le chevalier Jacques Hamilton, suivis d'un petit nombre de domestiques. Us la reçurent avec les plus grands transports de joie. Elle monta aussitôt à cheval , et s'enfuit à toute bride à Niddrie , lieu de la résidence du lord Seaton, dans la Lothiane occidentale. Elle y arriva dans la même nuit, sans être poursuivie, et sans avoir rencontré aucun obstacle. Après y

1 Mtliil, 17;. — ’ Keith, ICO.

avoir pris quelques heures de repos, elle partit pour Hamilton, où elle arriva le lendemain matin , avec autant de vitesse.

Tous les partisans de la reine étaient dans de si favorables dispositions pour elle, que le moindre événement pouvait les encourager. A la première nouvelle de son évasion, ilscoururentaux armes. En peu de jours, sa cour fut remplie d'une troupe de nobles bien équipés, et suivis d'un si grand nombre de vassaux , qu’ils composaient une armée de plus de six mille hommes. Elle déclara en leur présence que son abdication de la couronne et les autres actes qu elle avait signés pendant sa détention lui avaient été extorqués par la crainte, le chevalier Robert Mclvil confirma cette déclarai ion; et sur son rapport et celui de plusieurs autres, cette assemblée de nobles et les chef» de son parti prononcèrent que toutes ces transactions étaient milles et illégitimes. On forma en même temps une association pour la défense de la personne et de l'autoriléde Marie; cet acte fut signé par neuf comtes, neuf évêques, dix-huit lords, et plusieurs aigres personnes de distinction *. On trouve dans ces signatures les noms de plusieurs seigneurs qui avaient assisté au dernier parlement, et qui avaient souscrit l'association contraire pour la défense du gouvernement du roi. Mais cos sortes d'inconséquences et res ehangemens subits étaient alors fort ordinaires, et ne donnaient même aucune atteinte â la réputation.

Le régent . lors de l'évasion de la reine, était à Glasgow, où il tenait sa cour de justice. Ses adhérons furent frappés d'un événement qui renversait toutes leurs espérances , et qui détruisait tous leurs projets. Ils paraissaient presque tous chaucelans, irrésolus; les uns entamèrent secrètement des négociations avec la reine, d'autres se révoltèrent ouvertement, l-c régent , dans une conjoncture aussi difficile, où sa propre réputation et l'existence de son parti dépendaient de sa détermination , prit conseil de ses associés les plus affidés. Les scnlimensse trouvèrent partagés. Quelques-uns furent d'avis de se retirer promptement à Stirling. L'armée de la reine était déjà très nombreuse, et elle n’était qu’à huit milles de distance. Tout le pays des environs était rempli des amis et des vassaux de la

1 Kcilli, 475.

[1568) LIVRE V. 1 7 f

maison d'Hamilton , et d'autres lords de la fac- nord. I-es souffrances de Marie avaient diminué

lion de la reine. Glasgow était une grande ville, ou même effacé entièrement les préjugés désa-

sans aucune fortification. La suite du régent vanlageux pour elle qui s'étaient répandus parmi

était peu considérable, et telle qu'on avait scs sujets : l’adresse avec laquelle elle avait sur*

accoutumé de l'avoir dans des temps de paix, monté les dangers qui s'opposaient à son éva-

Toutes ces raisons parlaient pour la retraite; sion éblouissait le peuple et l'intéressait; le

mais on s'appuyait, d'un autre côté, sur des concours de tant de nobles donnait de l'éclat A

motifs qui étaient d’un grand poids. Les citoyens son parti ; elle pouvait compter entièrement sur

de Glasgow étaient fort affectionnés au parti du l'amitié et l'appui de la France , elle devait s’at-

régent. On avait sous sa main les vassaux de tendre à la protection de l’Angleterre; sesen-

Glencairn, de Iatnnox, de Semple, tous gens nemis ne pouvaient se flatter d’en tirer aucun

pleins de zèle et qui formaient un corps nom- secours : si elle avait pris le parti de temporiser,

breux. On pouvait en peu de temps rasscmblei* si elle avait mis plus de prudence dans ses dé-

d’autres secours des autres parties du royaume, marches, elle avait tout à espérer, ses ennemis

A b guerre, les succès dépendent autant de la avaient tout A craindre,

réputation que du grand nombre des combat- Mais Marie , naturellement présomptueuse tans. L’affermissement ou la perte entière de dans des momens d’espérance, impétueuse dans

cette réputation dépendait des premières dé- ses passions, élait si transportée hors d’clle-

marchcs. La retraite, dans ces circonstances, même de ce passage subit du comble du mal-

aurait eu tout l’air et toute l'ignominie d'une heur à des apparences de prospérité, que rien

fuite, aurait découragé les amis du régent , au- ne put la faire douter un moment du succès. Son

rait inspiré de l’audace & ses ennemis. Dans une armée était presque le double de celle de l'en-

posilion aussi critique, on vit briller toute la su- nemi; elle était principalement composée des

périorité de génie du comte de Murray. Il se Hamiltons et de ceux qui étaient dans leur dédétermina avec sagesse, et il agit avec vigueur, pendance; l’archevêque de Saint-André était A

Il décida contre le parti de la retraite, et il éta- leur tète ; ce prélat espérait que la victoire le

blit son quartier général A Glasgow. Cependant mettrait en état d’écraser le parti de Murray,

il amusa la reine pendant quelques jours , en foi- l'ancien ennemi de sa maison , et qu’elle le relisant semblant de se prêter à quelques ouvertures drait maître de la personne de la reine; il comp-

d’accommodcment qu'elle avait faites, et il sut tait ensuite obliger sa majesté, ou à épouser un

profiter avec art de ce délai pour rassembler ses des fils du duc d'Hamilton , ou bien au moins à

adhérens des différentes parties du royaume, lui donner la principale direction des affaires.

11 fut ainsi bientôt en état de tenir la campagne; L'ambition du prélat fut fatale A la reine, A lui-

ct quoique fort inférieur pour le nombre A son même et A toute la maison d’Hamilton '.

ennemi , il prit une telle confiance dans la valeur La mauvaise conduite des généraux de Marie de scs troupes et dans l'habileté de scs officiers, mit le comble A l'imprudence que la reine avait qu'il rompit brusquement la négociation et prit faite en sc déterminant A donner la bataille. 11 y le parti de risquer une bataille. avait entre les deux armées, sur le chemin qui

Cep^ÿdant les généraux de l’armée de la reine menait A Dumbarton, une éminence appelée

avaient ordonné A leurs troupes de se mettre en Langside-HiU , la colline de Langside. Le rémarche. Leur dessein était de conduire la reine gent avait eu la précaution de s'emparer de ce

au château de Dumbarton , place très forte , et poste avantageux , et il avait étendu ses troupes

que le régent n’avait pas pu tirer des mains du dans des enclos et des jardins qui étaient aux

lord Fleming, qui en élait gouverneur; mais ils environs. Il attendait, dans cette position, les

riaient déterminés A ne point refuser le combat approches de l'ennemi qui lui était bien supé-

ri l’ennemi se présentait pour l’arrêter. Dans la rieur en cavalerie, et dont les efforts devenaient

situation où était Marie, cette résolution était de inutiles A cause de l'inégalité du terrain. Les

la dernière imprudence. Elle n'avait encore ras- Hamilton , qui faisaient l’avant-garde, commen-

semblé qu'une partie de scs forces. On attendait

jneessammept Huntly , Ogilvie et les tribus du ' Andert , vol. IV, 32. Met».. 181.

cirent l'attaque avec précipitation; ils arrivèrent tout hors (l'haleine et laissant bien loin derrière eux le gros de l'armcc. Le choc des piquiers fut furieux, ils se battirent en désespérés; mais comme les troupes des Ilamilton étaient d'un côté exposées 2 un feu roulant de mousqueterie, d'un autre côté, prises en liane par l'élite de l'armée du régent, sans pouvoir être soutenues par le reste des troupes de la reine , elles furent obligées de lâcher pied, et la déroute devint bientôt générale. Au milieu des horreurs d’une guerre civile, chez un peuple barbare, jamais victoire ne coôta moins de sang , et ne fut remportée avec moins d'effort. Trois cents hommes restèrent sur le champ de bataille; il yen eut peu de tués dans la poursuite des fuyards. Le régent et scs principaux officiers couraient de tous côtés, conjurant les soldats d'épargner leurs compatriotes. Le nombre des prisonniers fut graud , et il se trouva parmi eux plusieurs personnes de distinction. Le régent retourna à Glasgow, et rendit publiquement des actions de grâces au Seigneur de cette victoire signalée , et qui, de son côté, avait été si peu meurtrière *.

Pendant le combat, Marie était sur une colline peu éloignée du champ de bataille, et d'où elle pouvait apercevoir tout ce qui se passait. On aurait peine à décrire le trouble de son âme lorsqu'elle vit cette armée, son unique ressource, mise eu déroute et jetée dans un désordre et une confusion où il n’y avait plus de remède ; ce courage que toutes ses infortunes passées n’avaient pu abattre, ( abandonna en un instant. Consternée au dernier point de ce revers, elle prit la fuite, et la terreur s’était tellement emparée de ses sens, qu’elle courut , sans s’arrêter ni prendre aucun repos, jusqu'à ce quelle eût gagné l'abbaye deDundrenan, dans la province de Galloway, à soixante milles de l’endroit où la bataille s’était donnée *.

Ces révolutions dans la fortune de Marie avaient été également rapides et extraordinaires; dans l’espace d’onze jours elle avait été prisonnière et à la merci de ses plus cruels ennemis ; elle s’était vue à la tête d’une armée formidable, ayant à ses ordres une suite nombreuse de nobles, et elle était alors fugitive

1 Keith, 477. — * Ibid , 477

dans le plus grand danger de sa vie , cl obligée de secachcrà une desextrémités deson royaume. Elle ne se crut pas même encore en sûreté dans cette retraite. Scs craintes la portèrent à une action d’une imprudence extrême, et qui mit le comble à scs malheurs. Elle prît le parti de se retirer en Angleterre , démarche quelle aurait dû , par bien des raisons, regarder comme dangereuse et inconsidérée.

Avant l’arrivée de Marie en Écosse , la méfiance et la jalousie étaient établies entre ellcrt la reine d’Angleterre. Tout ce qui s’était pasjé depuis , de la part des deux reines, n’avait servi qu’à irriter ces passions et â les enflammer de plus en plus. Marie , par des négociations et des intrigues secrètes, avait cherché à soutenir scs prétentions à la couronne d’Angleterre, cl à jeter le trouble dans le gouvernement d’Élisabeth. La reine d’Angleterre , qui avait une puissance plus étendue, et qui agissait avec moins de réserve , avait protégé ouvertement les sujets rebelles de Marie, et avait fomenté les troubles et les dissensions qui déchiraient l'Êcossc depuis que Marie était sur le trône. Élisabeth devait, selon toutes les règles de la politique, suivre le même plan , puisqu’en entretenant le trouble et la discorde eu Écosse , elle assurait de plus en plus la paix et la tranquillité dans son propre royaume. Le régent , après sa victoire, avait marché à Edimbourg, et ne sachant quelle route la reine avait prise , il avait été pendant quelques jours sans songer à la poursuivre '. Elle aurait pu se retirer dans des endroits du royaume où elle avait des sujets entièrement dévoués à scs intérêts, et s'y tenir cachée jusqu'à ce que son parti , plutôt dispersé que détruit par sa dernière défaite, eût eu le temps de rassembler ses forces, et qu’elle eût pu se mettre à leur tète sans exposer sa personne à aucun danger. Aufps'e, il n’y avait point de périls quelle ne dût braver plutôt que de se remettre ellc-mèine entre les mains d'un ennemi qui lui avait déjà fait tant d’injures , et qui , par inclination et par intérêt , était porté à les renouveler.

Cependant ces considérations pouvaient être balancées par plusieurs autres. Élisabeth s’était déclarée ouvertement contre les procédés des sujets de Marie, et elle avait sollicité la liberté

' Crawf. , Mém. , 50.

de celte reine infortunée avec une chaleur et un empressement qui donnaient à ses démarches toutes les apparences de la sincérité. Elle avait invité Marie A se réfugier en Angleterre, cl elle lui avait promis d'aller la recevoir en personne, et de la traiter en reine et en parente '. lorsque Marie était en possession de toute son autorité, scs entreprises pouvaient causer quelque ombrage à Elisabeth. Mais la reine d'Ecosse n'était plus & craindre, ses infortunes la rendaient plutôt un objet de commisération : il y aurait ru de la lâcheté et de la barbarie à vouloir tirer avantage du malheureux état où elle était réduite. Toutes les horreurs de la prison étaient encore gravées dans l'âme de Marie, la mémoire en était toute récente. S'il lui arrivait de retomber entre les mains de ses sujets , elle devait s'attendre de leur part â toutes sortes de mauvais traitemens, â toutes les entreprises que la présomption du succès pourrait leur inspirer. le projet de se retirer en France était dangereux , et même presque impraticable dans la position où elle était. De plus, aurait - elle pu supporter l'idée de jouer le rôle d'evilée et de fugitive dans un royaume où elle avait paru autrefois avec tout l'éclat de la royauté?Ces raisons prévalurent dans l'esprit de Marie ; elle regarda l'Angleterre comme son unique asile, et elle s'entêta decetle opinion à un tel point, qu'elle partit précipitamment pour aller s'y réfugier malgré les instances du lord Ilerrcis, de Fleming, et de plusieurs autres personnes de sa sui;c, qui se jetèrent â ses genoux , la conjurant de ne point se fier aux promesses d'Elisabeth , et de ne point compter sur la générosité de cette princesse. Uerreis écrivit par l'ordre de la reineà Lowther, lieutenant de roi de Carlislc , pour savoir de quelle manière il la recevrait. Mais les craintes et l'impatience de Marie ne lui permirent pas d’attendre la réponse, elle se jeta dans une barque de pécheur, suivie d'une vingtaine de personnes; elle prit terre i Wirkington, dans le Cumberland, et de là elle fut conduite à Carlislc avec de grandes marques de respect.

Aussitôt que Marie fut arrivée en Angleterre, son premier soin fut d’écrire à la rciue. Elle lui faisait, dans tes termes les plus touchans,

1 Camdcu, 489. Ander». , vol. IV, 99, 120 Murdin, I

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