‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 23 sur 116 · LI57Ô · texte numérisé non relu

LI57Ô

régent, au lieu de terminer ces contestations sur la forme du [;ouvernement ecclésiastique, avait grand soin de les entretenir, parce quelles détournaient le zèle du clergé d’autres objets , cl qu elles l'empêchaient de porter ses attentions sur les usur|ialioiis continuelles du patrimoine île l'église *.

Ia> régent n'avait jusqu'alors fait resseulir le |kjii(s de sa tyrannie qu'aux gens du commun ou a ceux d'un moyen état. De nouveaux procédés tirent bientôt apercevoir aux nobles que leur dignité ne les mettrait point à couvert de ses entreprises, et qu'ils éprouveraient à leur tour les effets de son autorité. Un accident assez ordinaire en Écosse, et qui y mettait souvent la dissension |iarmi les nobles , occasions un démélé entre les comtes d'Argyll et d'Atbol. Un vassal d'Argyll avait fait quelques dégâts sur les terres d'Atbol ; ce dernier prit les armes |Kiur punir l’agresseur : Argyll se mit en devoir de le défendre, et les deux comtes étaient sur le point de se mettre en campaguc (tour vider une querelle qui ne méritait pas d'avoir de pareilles suites, lorsque le régent , interposant son autorité , les obligea de licencier leurs troupes. Les comtes étaient l'un et l'autre en contravention , et ces procédés, quoique assez ordinaires , étaient directement opposés à la lettre de la loi. Le régent voulut eu tirer avantage, et entreprit de les charger du crime de trahison : ce projet fut découvert aux comtes par un officier de la maison du régent. La vue du danger fit bientôt oublier aux deux comtes leurs anciennes animosités, et forma entre eux une étroite union (tour leur défense commune; cette confédération les rendait formidables. Ils méprisèrent les sommations que le régent leur fit de comparaître devant la cour de justice, et ils le forcèrent à la fin de se désister de ses poursuites. Mais ce traitement injurieux laissa de fortes impressions dans l'âme des comtes, et ils fri tirèrent dans la suite une vengeance éclatante J.

Morton ne fut pas plus heureux dans une entreprise qu'il forma contre le lord Claude Ilaniilton ; ce seigneur fut accusé d'avoir formé une conspiration contre la vie du régent. Ceux qu'on avait supposés complices de ce crime furent ar-

1 Cald., Atmnliléei, 1571, etc. Johnsl., ffist., 15.

* Crawf., Ménu , 285.

rélés et mis à la question sans qu'on en pût tirer aucune preuve; plusieurs autres circonstances firent connaître l'innocence d’ilaïuilton et dévoilèrent les vues que le régent avait eues en imputant au lord ce projet odieux '.

Les nobles d Écosse , presque égaux à leurs rois pour l'autorité et toujours traités par le monarque avec la plus grande distinction, étaient indignés à l’excès des procédés arbitraires d'uu régent. Ix peuple, accoutumé â mie forme de gouvernement très simple et peu fait â des taxes extraordinaires, se plaignait hautement de l’avidité de Morton. Tous commençaient â tourner les yeux vers le jeune roi ; tous attendaient de lui un gouvernement plus doux et plus équitable.

Jacques avait atteint la douzième année de son âge. Dès le moment de sa naissance, la reine lavait confié aux soins du comte de Mar, et pendant les guerres civiles le prince avait résidé en pleine sûreté dans le château de Stirling. Alexandre Krskine, frère du comte de Mar, fot chargé en chef de l'éducation de Jacques. Il eut pour précepteur le fameux Buchanan, â qui on avait associé trois autres maîtres, les plus habiles qu'on pût trouver dans la nation, et les plus versés dans les connaissances qu’on jugeait nécessaires à un prince. Le jeune roi montra de bonne heure une passion extraordinaire pour les sciences, et il y fit de grands progrès. les Écossais croyaient déjà apercevoir en lui tontes les vertus que l'amour ou la crédulité des sujets attribuent ordinairement à leurs princes lorsqu'ils sont dans leur enfance. Cependant comme le roi était encore fort éloigné de l’âge où la loi lui permettait de prendre les rênes du gouvernement. le régent faisait peu d'attention à ces sentimens du ]H'uple, et n'a|>ercevait pas que les préjugés de la nation en faveur du roi pouvaient encourager ce prince à anticiper le moment de sa majorité. Dans celte confiance, Morton nonseulement négligea de s'assurer de l'amitié de ceux qui entouraient la personne du roi et qui avaient le plus de crédit sur son esprit , mais il poussa même l’imprudence jusqu'à irriter quelques-uns d'entre eux par des injures personnelles. Le ressentiment des uns, l'ambition des autres, les portèrent à inspirer au roi des soup-

» Crawf., V cm., 287.

çons contre le pouvoir et les projets de Morton. «Sire, lui disaient - ils , un roi a souvent de «très bonnes raisons pour craindre un régent, «et il en a rarement pour l’aimer. L'ambition ou « l'intérêt engage un régent à tenir son prince « dans une perpétuelle enfance , à éloigner de lui > ses sujets et à le détourner de toute application ■ aux affaires. Il ne faut cependant à un roi « qu'un peu de vigueur pour secouer ce joug.

« Des sujets sont naturellement portés à respec- • 1er leur souverain , et ils souffrent impatiem- «ment la juridiction passagère et déléguée d’un « régent. Morton a gouverné avec une dureté in- « connue aux anciens monarques de l'Écosse. La «nation opprimée gémit sous son administra- « tion ; elle verra avec joie les espérances d’un «gouvernement plus doux. A peine entend-on « aujourd’hui prononcer en Écosse le nom du roi; «ses amis n’ont aucun crédit, ses favoris aucune «considération. Le moindre effort peut renver- «ser la puissance de Morton et faire voir que,

« dans le fond , elle est aussi faible quelle a été « en apparence arbitraire et illimitée. Le même «coup mettra votre majesté en possession de « toute l’autorité qui lui appartient , et délivrera «la nation d'une tyrannie insupportable. Si elle «ne veut point comme roi soutenir ses droits,

« qu'elle daigne au moins entendre les cris et les « gémissemens de son peuple *. »

Ces discours se gravèrent profondément dans l’Ame du roi , élevé dans l'opinion qu'il était né j pour commander. Cependant l'approbation qu’il aurait donnée A ce projet aurait été de peu d’importance sans le concours des nobles. les comtes d'Argyll et d'Athol , les deux seigneurs les plus puissans dans l'ordre de la noblesse, étaient animés d’une haine implacable contre le régent, la cabale qui s’était formée dans le château de Stirling leur fil part du complot qui se tramait. Ils y entrèrent avec chaleur , et Alexandre Erskine, qui , depuis la mort de son frère et pendant la minorité de son neveu , avait le commandement du fort et la garde de la personne du roi, leur procura une audience secrète de sa majesté. Us exposèrent pareillement au roi les malheurs de ses sujets sous l’administration arbitraire du régent. Us se plaignirent amèrement de l'injustice avec laquelle ils avaient eux-mêmes

été traités; et ils supplièrent le roi de convoquer une assemblée de tous les nobles , qui était le seul moyen de remédier aux griefs de la nation. Jacques y consentit , et on écrivit à cet effet des lettres au nom du roi. Mais les deux comtes curent soin qu’elles ne fussent envoyées qu’à ceux qu’on savait indisposés contre Morton '.

Le nombre de ces ennemis de Morton était néanmoins si considérable, que la plus grande partie de la noblesse se trouva à jour nommé rassemblée à Stirling. Morton , qui avait eu vent de l’entrevue d’Argyll et d'Athol avec le roi , faisait semblant de vouloir se démettre de la régence. Cependant les nobles étaient tous si animés contre le régent, qu'ils conseillèrent au roi de n’avoir aucun égard aux offres de Morton , de le priver de son office , et de prendre en main l’administration du gouvernement. Le lord Glamis, chancelier, et Hcrrcis furent nommés pour aller signifier cette résolution à Morton, qui était alors à Dalkeith , lieu de sa résidence ordinaire. La nation, qui ne s'attendait point a cet événement, se livra à des transports de joie inexprimables; mais on fut également surprix lorsqu'on vit Morton partager en apparence la joie de la nation , et descendre tranquillement du faite de la grandeur. Le régent avait assez de pénétration pour apercevoir tout le danger de cette résignation, et il quittait sans doute avec regret un office dont il pouvait , aux termes de la loi, rester encore eu possession pendant si long-temps. Mais toutes les sources d’où la faction dont il était le chef tirait sa force étaient taries , et la plupart même de ceux qui la composaient fournissaient alors à ses adversaires les moyens de t'humilier. Les communes , la ville d'Édimbourg, le clergé, indisposés contre le régent à cause de ses vexations multipliées, l’avaient entièrement abandonné. Élisabeth, qui s’était depuis peu engagée par un traité à envoyer un corps de troupes considérable au secours des habitans des Pays-Das combattant pour leur liberté, ne pouvait porter scs attentions aux affaires de l’Écosse; d'un autre cùté, comme elle n’avait plus rien à craindre de la part de la France, où les princes lorrains n’avaient plus alors la même autorité dans les con-

H1STOIRE D’ECOSSE.

' Mc] v. , 21».

* Spotiw- , 27 S.

seils, elle n'était peut-être point fichée de voir de nouvelles factions s’élever en Écosse. Plusieurs nobles attachés depuis long -temps au parti de Morton , et qui lui étaient liés par des bienfaits , tels que Glamis , Lindsay, Rulhven , Pitcairn , le secrétaire, et Murray de Tillibardin , l'abandonnèrent tous au moment de sa chute , et vinrent se rendre à l'assemblée de Stirling. Morton, convaincu de sa propre faiblesse par le concours de tontes ces circonstances, se détermina à faire place à un torrent trop impétueux pour qu'il lui fût passible d'y résister. Il se rendit à Edimbourg avec Ilerrcis et le chancelier ; il se trouva à la proclamation qui annonçait que le roi avait accepté le gouvernement; là, en présence de tout le peuple, il se démit de toute l'autorité à laquelle il avait droit de prétendre en vertu de son office de régent , et il la remit entre les mains du roi. Tout retentit aussitôt de cris de joie et d'acclamations qui pénétraient sans doute de la douleur la plus amère l'àme d’un homme ambitieux forcé de renoncer au pouvoir suprême. Morton fut alors plus que jamais convaincu qu'il avait perdu entièrement l'affection de ses concitoyens. Cependant il obtint du roi un acte portant approbation de tout ce qui avait été fait par lui pendant le -.our» de sa régence, et le pardon de *ous ses crimes, jffenses et trahisons passés, >-joçu dans la meilleure forme cl dans les termes les plus forts que ses craintes ou ses précautions avaient pu lui faire inventer. las nobles du parti du roi s'engagèrent aussi, sous une amende très forte, à procurer la ratification de cet acte dans le premier parlement *.

On nomma un conseil de douze pairs pour assister le roi dans l'administration des affaires. Morton, abandonné par son parti, hors d'état de disputer le terrain à la faction qui gouvernait absolument la cour, se retira dans une de ses maisons , où il ne s'occupait que des aniuseinens de la vie privée , et où il jouissait eu apparence de la plus parfaite tranquillité. Cependant son àme était en proie à ces tristes réflexions, compagnes inséparables d'une ambition déconcertée, et il était absorbé dans la recherche des moyens de recouvrer son ancienne grandeur. Dans le fond même de sa re-

1 Spots*., 278. Crawf., Mcrn , 280. Cald., Il, 622.

traite, que le peuple appelait l'antre du lion, ses richesses et scs talens le rendaient formidable. Les nouveaux conseillers furent assez tmprudens pour le réveiller, en essayant avec trop de précipitation de lui enlever le reste de sa puissance. Ils le sommèrent de rendre le château d'Edimbourg dont il était toujours en possession. Il le refusa d'abord, et il se préparait à se défendre; mais les citoyens d'Edimbourg ayant pris les armes et battu une partie de la garnison , qui était sortie pour escorter un convoi de provisions, il fut obligé de rendre cette forteresse importante sans faire aucune résistance. Ses adversaires, encouragés par ce succès, convoquèrent un parlement à Edimbourg, et multiplièrent contre lui les demandes à un tel point, qu'ils lui persuadèrent que sa ruine totale était la seule chose qui pùt assouvir leur Ixaine invétérée.

Cependant la puissance des ennemis de Mot ton et l'affectiop que le peuple leur portait commençaient à diminuer. Le chancelier, l'homme le plus habile et le plus modéré de leur parti , ayant été tué à Stirling dans une rencontre de ses vassaux avec ceux du comte de Crawford, Athol, qui fut nommé pour le remplacer dans ce haut office, les comtes d'Eglinton, de Cathness et le lord Ogilvie, seigneurs les plus accrédités à la cour, étaient tous ou papistes déclarés, ou soupçonnés de favoriser les opinions romaines: ce qui dans ce siècle, où le retour du papisme était tant redouté et avec de si justes raisons, causait une alarme générale. Comme Morton avait toujours traité les papistes avec beaucoup de rigueur, l'indulgence que ces seigneurs avaient pour eux faisait regretter l'administration du régent, et on en rappelait toutes les circonstances avec de grands éloges '.

Morton était instruit de toutes ces particularités. Il jugea la conjoncture favorable pour faire jouer les ressorts qu'il avait préparés, il s'attacha à gagner la coufiance du jeune comte de Mar et de la comtesse sa mère. Ensuite il leur fit entendre qu'Alexandre Erskine avait formé le projet d'ùter au comte, son neveu, le gouvernement du cliâteau de Stirling et la garde de la personne du roi. Ces insinuations firent tout leur effet

1 Spouw , 283.

sur l'esprit d une femme ambitieuse et sur celui d'un jeune homme de vingt ans, et il les engagea sans peine à repousser par la force cette prétendue injure. Le comte se rend en diligence A Stirling. Il est reçu comme A l'ordinaire dans le cliAteau |>ar tous ses serviteurs : il se saisit des portes dés le grand matin , et il en tait sortir son onde , qui n'était point sur ses gardes, et qui ne s'attendait pas A un pareil procédé de la part de son neveu. Les soldats de la garnison obéissent au jeune comte comme à leur gouverneur; et sans courir le moindre danger, sans aucune effusion de sang, il se rend maître de la forteresse et de la personne du roi *.

(Jn événement aussi imprévu jeta les courtisans dans la plus grande consternation. Morton ne paraissait point dans cette entreprise, mais il fut généralement soupçonné d'en être l'auteur, les nouveaux conseillers virent qu'il était nécessaire pour leur propre sûreté de changer de batteries , et au lieu de poursuivre Morton avec un ressentiment implacable, ils crurent devoir entrer dans quelques termes d’accommodement avec un ennemi capable de leur susciter toujours de nouveaux embarras. Quatre personnes furent nommées de part et d'autre jiour accommoder ces différends. Ils s'assemblèrent dans un endroit peu éloigné de Dalkeith, et ils étaient sur le point de s'accorder, lorsque Morton , habile A saisir toutes les occasions favorables , sut tirer avantage de la sécurité de ses adversaires. Rendant qu'ils n’étaient occultés que du traité prêt A se conclure, il sort au milieu de la nuit , marche droit A Stirling , et par l'entremise de Murray de Tillibardin , oncle du comte de Mar, qu’il avait gagné, il est reçu dans le cliAteau. Il sut ensuite ménageries ehoses avec tant d’adresse et de dextérité , que bientôt il commanda plus absolument que le gouverneur même dans le fort de Stirling. Il reprit pareillement dans le conseil privé sa place et tout son ascendant J.

Les approches du jour marqué pour l'assemblée du parlement A Èdimbourg causèrent A Morton de nouvelles inquiétudes. Il craignait de mener le roi dans une ville dont les habitans étaient tous dévoués A la faction opposée. 11 ne voulait pas non plus quitter le roi et le laisser à

•Caïd., Il, 53S. -'Ibid., SX.

Stirling. Pour éviter ces deux inconvénieus , il publia , au nom du mi , une proclamation qui changeait le lieu de l'assemblée du parlement , et qui le transférait d'Edimbourg au chAteau de Stirling. Atliol et ses parlisaus s'élevèrent contre cette démarche , comme opimséc aux constitutions du royaume. « I-e roi , disaient-ils, est « donc prisonnier de Morton. I es conseillers « n'en ont plus que le nom, et sont doncrécl- » lemenlses esclaves. Après des troubles d'une v aussi longue durée, un parlement libre, où « tous les nobles puissent se trouver sans crainte, « où ils puissent délibérer en pleine liberté , est 9 indispensablement nécessaire pour rétablir « l'ordre et pour réparer les maux de la na- « tion. Les membres d'une assemblée convo- « qnéc contre toutes les règles , tenue entre des « remparts, environnée de gens armés, peu- « vent -ils sc flatlerd’y être en sûreté? Quelle « sera la liberté dans les débats? quel avantage « en |«)urra-l-on retirer pour le bien public? » Cependant le parlement s'assembla au jour marqué, et malgré les protestations que le comte de Montmsc cl le lord Lindsay firent au nom de tout leur parti, on procéda aux délibérations. L'acceptation que le roi avait faite du gouvernement fut confirmée ; l'acte accordé à Morton pour sa sûreté fut ratifié, et la comtesse de Mar, qui avait joué un des rôles principaux danseelte dernière révolution, reçut une pension viagère pour récompense de ses services '.

Cependant Argyll, Athol et leurs adhérons, munis des prétextes spécieux de tirer le roi de la captivité et le royaume de l'oppression , coururent aux armes. la1 roi lui-même, qui souffrait impatiemment l'cs|>èec d'esclavage dans Irqucl il était retenu par un homme contre lequel il avait d'anciens préjugés, et qu'il haïssait de longue main , favorisait en secret cette entreprise. Mais en même temps il était obligé de la désavouer dans le public , de lever des troupes contre ceux qui en étaient lesauteurs, et on le força même de déclarer par une proclamation, qu'il était exempt de toute contrainte, tant pour sa personne que pour la disposition de ses volontés. les deux partis sc mirent en campagne. Argyll et Athol marchaient A la tête d'un corps de sept mille hommes. Celui qui venait A leur

■Cakt.,lt,M7.Parl.V. Jacq. VL

rencontre n'élait que de cinq mille hommes, commandés par le comte d'Angus , neveu de Morton. Les uns et les autres avaient peu d'empressement d'engager l'action. Morton se méfiait de la fidélité de ses troupes : les deux comtes étaient persuadés qu’une seule victoire , quand même elle serait complète, ne déciderait point la querelle. Ils voyaient que, n'étant point en état de former le siège du château de Stirling, où la personne du roi était gardée , leurs troupes seraient bientôt dispersées et leurs forces épuisées, pendant que Morton , soutenu par ses propres richesses et par la protection de la reine d'Angleterre , trouverait sans cesse de nouvelles ressources. Bowes fut envoyé par Élisabeth en Écosse pour négocier un accommodement entre les deux factions Le traité fut conclu par la médiation de cet ambassadeur. Argyll et Athol furent admis en la présence du roi. Quelques personnes de leur parti furent placées dans le conseil privé, et on convoqua une assemblée extraordinaire des nobles, pour terminer à l’amiable le reste des contestations *.

Jacques, aussitôt qu'il eut pris en main le gouvernement , avait dépêché l'abbé Dunfermlingen Angleterre, pour donner part à Élisabeth de cet événement ; pour lui offrir de renouveler l'alliance entre les deux royaumes, et pour demander le bien qui venait d'échoir au roi par le décès de la comtesse de Lennox sa grand'mère. Le second fils de la comtesse avait laissé une fille, nommée Arabelle Stuart, née en Angleterre. Comme la principale objection contre les prétentions de la branche d Écosse â la couronne d'Angleterre était fondée sur la prohibition de la loi qui exclut les étrangers de tout droit aux successions qui leur sont ouvertes dans ce royaume , Élisabeth , en accordant à Jacques la succession de sa grand'mère, aurait établi en faveur de ce prince un préjugé qu'on aurait pu regarder comme une décision , par rapport à un point sur lequel elle avait toujours le plus grand soin de répandre des doutes. Pour empêcher qu'on entreprit l'examen de cette question délicate, et pour éviter d'éclaircir en aucune manière un objet qu'elle regardait comme le grand mystère de son règne, elle ordonna que les revenus des biens de la feue comtesse de lamnox

1 Crawf. , IMm. , 307.

seraient mis en séquestre entre les mains du lord Burleigh, gardien délégué des mineurs. Elle fit par-là sentir de bonne heure au roi d'Ëcosse l'obligation où il était de rechercher sa bienveillance, s'il voulait se flatter de quelque succès sur des prétentions d'une plus grande ini|)ortance, mais également sujettes à discussion '.

Les factions des nobles , après de longs délais, avaient enfin surmoulé toutes les difficultés, et étaient parvenuesâ une sorte d'accommodement. Mais cette espèce de réconciliation fut suivie d'un événement bien tragique. Morton, pour célébrer cette réunion , invita les chefs du pari i opposé à un grand festin. Le chancelier Athol se trouva mal en sorlant de table, et mourut quelques jours après. La violence et les symptômes de la maladie firent soupçonner fortement qu’il avait été empoisonné, et malgré le rapport des médecins et chirurgiens qui , lors de l'ouverture du corps , se trouvèrent partagés sur la cause de mort, les parens du chancelier chargeaient hautement Morton de ce crime odieux. Les avantages qu'il trouvait à se voir délivré d'un homme qui avait de si grands talcns et qui déconcertait toutes ses mesures , devinrent des preuves assurées de son criiqp dans l'esprit du peuple, toujours porté à chercher des causes extraordinaires à la mort des grands personnages.

L'office de chancelier fut donné à Argyll , qui, par reconnaissance de ce bienfait , se rapprocha de Morton , à qui il devait son élévation. Morton avait dissipé entièrement les cabales de ses ennemis; il avait abattu leur puissance et repris toute l’autorité qu'il avait pendant sa régence. Les grandes familles n'élaient plus pour lui des objets de jalousie; elles étaient hors d'état de traverser ses desseins ; il ne craignait plus que les Hamilton. Le comte d'Arran , l’alné de cette maison , frappé du mauvais succès de sa passion pour la reine, n'était jamais revenu de ce coup, et avait à la fin perdu entièrement la raison. Le lord Jean, son frère puîné, était en possession des biens de la maison ; et le lord Claude , le plus jeune, était commandeur de Éaisley : l'un et l’autre dans la fleur de l'âge , ambitieux et entreprenans. Morton craignait leur pouvoir dans

1 Umd,, lui.

>gli

le royaume , les courtisans espérairnt de partager leurs dépouilles, et comme les princes voient ordinairement leurs successeurs avec une sorte de haine et de jalousie, ou n'eut (tas de peine à fortifier ces passions dans l'Âme du jeune roi. On avait en main un prétexte pour donner un air de justice aux procédés les plus violens. Le pardon accordé par le traité de Perlh ne s'étendait point aux complices des meurtres des deux réfréna, Murray et Lennox. On avait soupçonné le lord Jean et son frire d’ètre les auteurs de ces crimes ; ils avaient été compris dans le bill général de condamnation passé Â ce sujet. Sans aucune sommation préalable, sans avoir entendu un seul témoin pour constater le fait , * bill fut regardé comme suffisant pour leur faire subir toutes les peines qu'ils auraient encourues s'ils avaient été convaincus en règle. Lis comtes de Morton , de Mar etd'Eglinton, avec les lords Ruthven, Boyd et Cathcart, furent commis pour se saisir de leurs personnes et de leurs biens. Sur un simple avertissement, apris quelques heures de délai , un corps de troupes considérable était déjà prêt , et marchait vers Hamilton en forme d'expédition militaire. Les deux frères prirent la fuite, et après avoir couru bien des dangers, vinrent à bout de sc mettre en sArelé. Mais leurs pays furent confisqués : les châteaux d'IIamilton et de Draffan furent assiégés , et ceux qui les défendaient furent punis. Le comte d'Arran , incapable par son état actuel de commettre aucun crime , fut , par un abus honteux de la loi , enveloppé dans la ruine générale de sa famille , et resserré dans une étroite prison, comme si étant en démence il pouvait être déclaré coupable de rébellion. Ces procédés si contraires aux principes fondamentaux de la justice furent tous ratifiés dans le parlement suivant '.

Vers ce même temps , Marie écrivit une lettre à son fils : elle la loi envoya par Navé, son secrétaire, avec quelques bijoux de prix, et une veste qu’elle avait elle-même brodée de sa main. Mais comme dans la suscription de la lettre elle ne donnait à Jacques que le titre de prince d'Ecosse , Navé fut renvoyé sans avoir été admis à l'audience du roi 2.

* Crawf. , Mém , 311. Spolsw.,30G. — •Criwf., Mtm., 314

Elisabeth n’avait alors aucun sujet de craindre les entreprises des princes papistes en faveur de Marie; cependant elle gardait toujours sa prisonnière avec beaucoup de soins et d'inquiétudes. La conquête du Portugal d'une part , et de l’autre la défense des Pays-Bas , occupaient entièrement les conseils et les armes de l’Espagne. la France , déchirée par des guerres intestines, était gouvernée par un prince faible et capricieux, méprisé par ses propres sujets, dont il avait perdu toute la confiance , et elle n’était point en état de songer à troubler ses voisins. Elisabeth amusait depuis long-temps la cour de France des négociations de son mariage avec le duc d’Alençon , frère du roi. Savoir si Elisabeth, âgée de cinquante-quatre ans, avait réellement envie d'épouser un prince de vingt ans ; savoir si le plaisir d'être recherchée par un jeune homme flattait son amour-propre et l’engageait â recevoir les vœux du prince, ou bien si, dans cette occasion , les considérations politiques la dominèrent ainsi que dans toutes les autres opérations de son règne, ce sont des problèmes d'histoire que je n’entreprendrai point de résoudre. Pendant le cours de cette négociation , qui fut traînée en longueur, Marie ne pouvait pas espérer des secours de la France, et il parait même qu’elle y entretenait peu de correspondances. Ce moment fut, dans le règne d'Elisabeth , l’époque de sa plus parfaite tranquillité.

Morton paraissait jouir alors du même avantage en Écosse , mais ce calme n'était pas appuyé sur des fondemens aussi solides. Morton avait dissipé l'orage , il avait renversé ses ennemis , il s'était remis en possession de toute la direction des affaires ; mais le roi était parvenu â un âge où le caractère et les inclinations commencent à sc développer. Celles de ce prince étaient si aisées à apercevoir, que Morton, avec la moindre attention, aurait pu se convaincre qu’il devait en attendre de nouvelles entreprises contre son autorité, et bien plus dangereuses. Jacques montra de bonne heure cet attachement excessif pour ses favoris , passion qui le domina pendant tout le cours de sa vie. Elle était excusable à son Age : on pouvait l’attribuer à son peu d’expérience , aux premiers feux de la jeunesse , et on ne devait pas s'attendre qu’il fit alors avec beaucoup de discernement le choix de ceux qui de-

ilô79|

venaient l'objet de ses affections. Le plus considérable de ses favoris fut Esme Stuart , né en France , fils d'un frère puîné du comte de lennox. Il portait le titre du lord d’Aubigné , d'une terre située en France, qu'il tenait de ses ancêtres, auxquels elle avait été accordée pour prix de leur valeur et des services qu'ils avaient rendus à celte couronne. l)'Aubi|;né était venu en Ecosse pour y demander le titre et le bien de Lennox , sur lesquels il prétendait avoir des droits légitimes. Il fut, dès le premier abord, reçu par le roi avec toute la cousidération due à un parent aussi proche. Les grâces de sa per- 1 sonne, l'élégance de ses babilleinens, ses manières honnêtes, firent une vive impression sur l'esprit de Jacques, qui , même dans un âge plus mûr, se laissa toujours séduire par les talens frivoles. Il répandit sur le nouveau-venu, avec son empressement et sa profusion ordinaires, les marques de sa bienveillance. Peu de jours après que Stuart fut arrivé à la cour, il fut créé lord Aberbrothock; bientôt après il reçut le titre de comte, ensuite il fut fait duc de Lennox, gouverneur du château de Dumbarton, capitaine de la garde, premier lord de la chambre, et lord grand-chambellan. Dans le même temps, le capitaine Jacques Stuart , second fils du lord Ochiltree, parvint â un grand degré de confiance auprès du roi , sans que cette élévation fit naître entre ces deux seigneurs la haine et la jalousie, si ordinaires parmi ceux qui briguent la faveur du prince. Cependant l'union établie entre eux n’était pas fondée sur la conformité des caractères. Il n'y en eut jamais de plus opposés. Le premier avait beaucoup de franchise, était naturellement doux et humain ; mais il n’avait aucune connaissance de la constitution du pays, et il était trompé ou mal informé par ceux en qui il mettait sa confiance. Il pouvait mériter d’ètre auprès d’un jeune prince pour le suivre dans ses plaisirs, et prendre part à ses amusemens; mais il n’avait aucune des qualités nécessaires pour jouer le rûle de ministre, et pour diriger les affaires. L'autre avait tous les vices qui peuvent rendre un homme formidable à son pays, et pernicieux dans le conseil du prince. Cet assemblage de tant de défauts n'était compensé en lui par aucune vertu , à moins qu’on ne veuille honorer de ce nom , une adresse singulière à conduire ses projets, un esprit entreprenant, un

courage supérieur â toute espèce de dangers. Sans être arrêté par aucun motif de religion, sans égard pour les bienséances, sans se laisser déconcerter par les obstacles, il embrassait des objets impossibles en apparence dans l'exécution. Mais sous un prince qui n'avait aucune expérience, qui se plaisait â s’aveugler sur les défauts de ceux qui avaient gagné ses bonnes grâces, cette audace était toujours assurée du succès, les honneurs, les richesses, la puissance, forent aussi la récompense de tous ses crimes.

Ces deux favoris se réunirent contre Morton, et employèrent de concert tout leur crédit pour perdre un homme qui seul les empêchait d'être en possession de toute l'autorité. Ils trouvèrent toutes les voies aplanies pour l'exécution de leur dessein. Jacques avait été nourri dès l'enfance dans une grande aversion contre ce seigneur, qui , de son cûté , ne songeait qu'à se conserver l'autorité du tuteur, au lieu de se conduire avec la condescendance d’un ministre. Cependant Morton , qui ne pouvait plus garder la personne du roi dans les remparts du château de Stirling, convoqua un parlement à Edimbourg, et il y conduisit sa majesté. Jacques fil son entrée dans la capitale, au milieu des cris et des acclamations du peuple , et avec toute la pompe dont ce siècle pouvait être susceptible. Depuis trentesept années l’Ecosse était soumise au pouvoir d'un régent, ou bien au faible gouvernement d'une femme; elle avait éprouvé tous les malheurs de la guerre civile, essuyé l'insolence des troupes étrangères. La nation commençait à respirer après de si longues souffrances , et se réjouissait de voir enfin le sceptre entre les mains d'un roi. Les Écossais fondaient de grandes espérances sur la faible autorité d'un prince de quinze ans. Passionnés pour celle ombre de royauté, ils croyaient déjà voir l'union, le bon ordre et la tranquillité rétablis dans le royaume. Jacques fit l’ouverture du parlement avec le plus grand appareil , mais il ne s'y passa rien de remarquable.

Les favoris, encouragés par ces démonstrations de l’amour et de l’attachement des peuples (tour leur souverain, continuèrent avec chaleur leurs menées contre Morton : et comme le roi faisait alors sa résidence dans le palais d'Holyroodhouse, où tous ses sujets avaient un libre accès, la cabale contre ce seigneur se grossissait de

jour en jour, et l'intrigue arrivait par degrés à sa maturité.

Morton commença à apercevoir le danger, et il entreprit d'arrêter Lennox dans sa carrière, en le représentant comme un ennemi formidable de la religion réformée, comme un agent secret des papistes, comme un émissaire déclaré de la maison de Guise. Le clergé, toujours prompt à saisir les bruits de cette espèce, répandit l'alarme parmi le peuple. Mais l/mnox abjura publiquement les erreurs du papisme, soit par complaisance pour son maître, soit qu'il eût été convaincu par les argumens de quelques savans théologiens que le roi avait nommés pour l'instruire dans la religion protestante. Ij cérémonie se lit dans l'église de Saint-Gilles, et Lennox se déclara lui-mème membre de l'église d'Écosse, en signant la profession de foi. Cette démarche ne détruisit pas entièrement les soupçons qu'on avait conçus de Lennox. Quelques prédicateurs zélés déclamèrent encore contre ce seigneur, mais l'accusation perdit beaucoup de sa force '.

D'un autre eûté, le bruit se répandit que Morton se disposait à se saisir de la personne du roi et û le conduire en Angleterre. Savoir si Morton , désespérant de se maintenir par d'autres moyens, avait réellement fait quelque ouverture de cette espèce à la cour d'Angleterre , ou bien si ce fait était une calomnie inventée par ses adversaires pour le rendre odieux , c’est ce qu’il n’est pas possible de décider avec certitude. Mais comme il déclara A la mort qu'il n'avait jamais conçu un pareil projet , la dernière opinion parait la plus vraisemblable. Quoi qu'il en soit , cette accusation vague servit de prétexte pour faire revivre l’office de lord-chambellan, qui depuis quelque temps n'avait aucune fonction. Lennox était pourvu de cet office, et il avait pour lieutenant Alexandre Erskine, ennemi juré de Morton. Ils avaient sous leurs ordres une troupe de gentilshommes qui suivaient toujours le roi , et qui étaient chargés de la garde de la personne de sa majesté s.

Morton n'ignorait pas ce qui se tramait contre lui. Il apercevait que ses ennemis voulaient faire soupçonner sa fidélité en prenant ainsi des précautions inusitées pour la sûreté de la personne

• Cravvf., Mm., 31». Spot»»-., 308.— >Crawf., Htm., 22».

d’Ecosse. itssoj

du roi. Dans ce cas pressant , il eut recours b la reine d'Angleterre comme à sa dernière ressource. Elisabeth l’avait toujours protégé efficacement dans les circonstances les plus critiques : elle entreprit de le soutenir encore dans cette occasion. Elle envoya Bowes en Écosse : elle le chargea d'accuser Lennox de menées contraires à la paix des deux royaumes, et de demander avec instance, au nom de sa majesté britannique , que ce seigneur fût renvoyé incessamment du conseil privé. Cette demande, faite sans exemple, fut regardée par les conseillers comme un affront fait û la personne du roi , et comme une entreprise sur l'indépendance du royaume d’É cosse. Ils affectèrent de révoquer en doute les pouvoirs de l’envoyé , et sous ce prétexte , ils ne voulurent plus lui donner audience. Bowes se relira fort piqué de ce mauvais traitement, et partit sans prendre congé. Il fut bientôt suivi par le chevalier Alexandre Home, dépêché en Angleterre |KHir porter des plaintes à la reine de ce procédé. Élisabeth, après le traitement fait en Écosse à son envoyé , crut qu'elle rabaisserait sa dignité si elle admettait Home en sa présence. Elle nomma Burleigh pour recevoir sa commission , avec ordre de reprocher à l’envoyé écossais l'ingratitude de son maître envers la reine sa bienfaitrice qui lui avait mis la couronne sur la tète, et de le charger de dire au roi qu'il prit garde de sacrifier l'amitié d'une alliée qui lui était si nécessaire aux fantaisies et aux caprices d'un jeune écervelé, sans expérience, et fortement soupçonné de principes et d'alUchrmens incompatibles avec le bonheur de la nation écossaise.

Cette accusation contre Lennox précipita, selon toutes les apparences, la chute de Morton. L'acte d'amnistie, qu'il avait obtenu lorsqu'il avait résigné la régence . était libellé avec tant d’exactitude et dans un si grand détail , qu’il le mettait prisque entièrement il couvert de toutes poursuites en justice. Le meurtre du feu roi était le seul crime dont on n'avait pas pu avec bienséance faire mention dans un acte d'abolition accordé par le roi son fils. Mortou restait toujours sur ce point exposé à la rigueur de la loi. I-e capitaine Stuart, toujours porté aux actions même les plus désespérées, lorsqu'elles pouvaient le conduire à ia faveur ou à l'autorité , entre dans la chambre du et nseil pendant que

le roi et les nobles y étaient assemblés, se jette à genoux aux pieds du roi , accuse Morton d’étre complice, en suivant le style de la loi d’Écossc, art and part , dans la conspiration formée contre la vie du feu roi , et offre , sous les peines usitées, de prouver légalement cette accusation. Morton, qui était présent, écoutait ces invectives avec fermeté , et regardant Stuart avec un souris dédaigneux , soit par mépris pour un accusateur généralement décrié , soit par le témoignage intérieur d'une bonne conscience, répondit en ces termes : «Je crois qu'aprés avoir C «montré tant de zèle à punir ceux qui ont été «chargés de ce crime détestable, je devrais être «exempt de tout soupçon d'y avoir trempé. Ce- « pendant je consens avec joie qu’on me fasse «mon procès, soit dans ce lieu même, soit dans « toute autre cour, bien persuadé que mon in- « nocence et la malice de mes ennemis y paral- « Iront dans tout leur jour.» Stuart toujours,1! genoux : « Comment pourrez-vous , dit-il â Mor- • ton, concilier ce prétendu zèle contre le crime «avec ces honneurs que vous avez prodigués à «Archibald Douglas, connu certainement pour «être un des meurtriers du feu roi?» Morton se préparait à lui répondre , lorsque le roi ordonna qu’on les fit retirer l'un et l'autre. Morton fut d'abord arrêté dans sa propre maison , ensuite envoyé au château d'Edimbourg , dont Alexandre Erskine était gouverneur. On ne jugea pas que cette indignité de le livrer ainsi à un de ses ennemis. Rit encore suffisante; bientôt après il fut transféré â Dumbarton, dont Lennox avait le commandement. On donna aussi un ordre pour arrêter Archibald Douglas : mais il fut averti à propos du danger qui le menaçait, et il s'enfuit en Angleterre *.

Le comte d'Angus imagina que ces procédés violens n’étaient pas fondés seulement sur la haine qu’on avait conçue contre Morton; il les attribuait à l'inimitié qui régnait depuis si longtemps entre les maisons de Stuart et de Douglas, et il croyait qu’il y avait un complot formé pour la destruction entière du nom de Douglas. 11 se disposait en conséquence à prendre les armes pour remettre son parent en liberté; mais Morton lui défendit absolument derien entreprendre, et il déclara qu'il aimerait mieux souffrir mille

1 Cravrf. , Minx. , 323.

morts, que de flétrir sa réputation en paraissant éviter le jugement •.

Élisabeth ne pouvait pas manquer de s'intéresser fortement en faveur d'un homme qui l'avait servie si utilement en Écosse. Tout ce qui venait de se passer dans ce royaume lui donnait de grandes inquiétudes. Lennox ne tenait point d’elle son autorité : l'élévation de ce seigneur lui faisait ombrage. La réception faite dernièrement àsesambassadeurs, et si différentedu traitement que les ministres anglais avaient accoutumé de recevoir en Écosse, jointe aux procédés contre Morton, la persuadaient qu’il y avait un dessein formé de répandre des semences de discorde entre les deux royaumes, d’engager le roi if Écosse dans une nouvelle alliance avec la France, ou de lui foire épouser une princesse papiste. Heine de ces idées, elle ordonna à un corps de troupes considérable de se rassembler sur les frontières de l’Écosse, et elle envoya Kandolph dans ec royaume en qualité de sou ambassadeur. Ilandolph s'adressa non-seulement au roi , mais à son conseil , et â l’assemblée extraordinaire des états qui se tenait alors. Il débuta par une longue énumération des bienfaits signalés qu’Élisabeth avait répandus sur la nal ion écossaise. «La reine, leur dit-il, sans demander « pour elle un seul pouce de terre, sans donner «aucune atteinte aux privilèges du royaume « d’Ëcosse , au prix du sang de ses sujets et des «trésors de sa couronne, a retiré les Écossais de t «l’esclavage de la France, a établi parmi eux la «véritable religion , et les a fait rentrer en pos-‘ «session de leurs anciennes prérogatives. Elle a «dès le commencement accordé sa protection â «ceux qui ont suivi le parti du roi; et c’rst par sa «seule assistance que la couronne a été affermie «sur la tête de sa majesté, et qu'on a repoussé « tous les efforts de la faction opposée. Une union « inconnue à vos ancêtres , mais également avan- «tageuse aux deux royaumes, subsiste depuis «plusieurs années, malgré les intrigues et les «menées de tant de princes papistes qui ont tra- « vaillé de concert à détruire cette heureuse har- « monie. La reine a su jusqu'ici , par ses soins et « par sa constance, déconcerter toutes leurs me- « sures. Elle a remarqué depuis peu dans le con- « seil d’Êcossc un refroidissement , une méfiance ,

'• Jotmst., CI Spot»»-., 311.

« un éloignement , auxquels elle n’était point ac- «coutumée. Elle ne peut attribuer ce change- «ment qu'il Lennox, sujet de la France, prn- « sionnaire de la maison de Guise, nourri dans « les erreurs du papisme , et toujours soupçonné « de favoriser cette religion ; I.ennox , dont l'am-

• bit ion démesurée n'est point encore satisfaite

• du pouvoir suprême auquel il est parvenu , et «qu'il exerce avec toute l'étourderie d'un jeune «homme et toute l’ignorance d'un étranger; «Lennox, qui ne s’est point contenté d'enlever «au comte de Morton l'autorité due il ses talens «et à son expérience, et qui ne peut assouvir la « haine qu'il porte à ce seigneur qu'en couju- «rant la perte d'un homme qui a tant de fois ex- « posé sa vie pour la cause du roi, qui a contribué « plus qu'aucun autre sujet à le placer sur le trône,

• qui a résisté avec f rmeté aux usurpations du «papisme, et qui a entretenu l'union entre Jes «deux royaumes. S'il reste encore parmi les no- «bles d'Écosse quelque zèle pour la religion, « s’ils désirent la continuation de la bonne ami- « lié avec l'Angleterre , s'ils sont encore jaloux «de leurs privilèges, je les somme, au nom de « la reine ma maltresse, d'éloigner de la présence (d’un jeune roi un conseiller aussi dangereux «que Lennox, de tirer Morton des mains d'un «ennemi implacable, et de faire jouirce seigneur «du bénéfice des lois, en lui procurant un juge- «ment exact et impartial. Si la force est néees-

• saire pour l'exécution d'un plan si salutaire «pour le roi et le royaume d'Écosse, j’offre la «protection de la reine ma maîtresse, et je pro- «mels en son nom aux nobles tous les secours , « soit en hommes, soit en argent , dont ils pour- « ront avoir besoin pour cette entreprise. »

Des représentations faites sur un ton si extraordinaire; cette accusation singulière formée contre un roi, et portée devant ses propres sujets, ne furent pas les seuls moyens qu'Élisabeth employa en faveur de Morton, et pour perdre Lennox. Elle engagea le prince d'Orange il envoyer un agent en Écosse , qui , sous prétexte de complimenter le roi sur la valeur dont plusieurs de ses sujets avaient donné des preuves éclatantes au service des états généraux , devait entrer dans un grand détail sur les entreprises continuelles des princes papistes contre la religion protestante, et supplier le roi de se tenir inviolablement attaché à son alliance avec fAn-

DÉCOSSE. [1Ô811

gleterre, comme la seule chose qui |>ouvnit soutenir son royaume contre ces cabales dangereuses. L'agent devait particulièrement s’attacher à détruire les insinuations de ceux qui travaillaient à affaiblir et même détruire l'union établie entre les nations britanniques, et qui était un objet de joie et de satisfacl ion pour tous les prolestans de l’Europe >.

Les conseillers de Jacques étaient trop acharnés à la destraction de leur ennemi pour écouter de pareilles remontrances. Cette entremise, ces soins officieux du prince d'Orange, ce ion de hauteur que l'ambassadeur anglais avait pris , cette entreprise d'Élisabeth qui travaillait ouvertement i faire révolter des sujets contre leur souverain , furent regardés comme autant d'insultes inouïes faites à la majesté et à l'indépendance d’une tète couronnée. On fit à Randolph une réponse vague , et qui avait l’air d une défaite. Jacques se prépara A soutenir la majesté du trône avec courage et fermeté. Tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser Morton furent privés de leurs offices, quelques-uns furent sommés de se rendre en prison. On ordonna, dans toute l'étendue du royaume, A tous ceux qui étaient en état de porter les armes de se rassembler; on leva des troupes et on les posta sur les frontières. Cependant l’ambassadeur anglais voyait avec chagrin le peu de fruit de ses négociations. Le manifeste qu'il avait répandn dans le public, et qu'il avait distribué A l’assemblée des étals, ses intrigues part iculières parmi les les nubles , n'avaient eu aucun succès. Personne ne courait aux armes. Il paraissait tous les jours de nouveaux libelles contre Randolpb ; il savait mèmequ'il se formait des complots contre sa vie. Il crut que le parti le plus sftr pour lui était de quitter promptement le pays , et il s'évada pendant la nuit, ’i’out paraissait annoncer incessamment des hostilités entre les deux royaumes. Mais Élisabeth n'avait eu intention, par ces préparatifs , que d'intimider le roi d’Écosse. Elle ne voulait point s'engager dans une guerre avec ce prince, et elle rappela aussitôt les troupes quelle avait fait marcher vers les frontières, et qui avaient donné tant d'ombrage aux Écossais3.

L'empressement qu'Élisabeth avait fait pa-

1 Tald , lit , 9. — 1 Crawf. , IHàm. , 328. Slrvpe . 2 Appcntl , , 138

Page 1