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leur souveraine, et de leur prouver que toute entreprise formée contre la vie d'Élisabeth deviendrait fatale à sa rivale. Dans cette vue , on dressa un acte d'association par lequel tous ceux qui le signèrent s'engageaient sous les sermens les plus solennels « à défendre la reine «contre tous ses ennemis, étrangers et domes- « tiques; que si on attentait sur sa vie pour fà- «voriser le titre de quelque prétendant à la • couronne, non-seulement ils promettaient de «ne point recevoir ni reconnaître la ou les per- « sonnes par qui ou en faveur desquelles une «action aussi détestable serait commise, niais «ils faisaient viril, en présence du Dieu éter- « nel , de poursuivre cette ou ecs personnes jus- « qu'à la mort , et de pousser contre elle ou elles « tous les efforts de la vengeance jusqu'à leur « entière extirpation et destruction Cet acte passa tout d’une voix. Les personnes de tout rang et de tout état s'empressèrent de le signer2.
Marie regarda celte association non -seulement comme un dessein formé de l'exclure de tout droit à la succession au trône d'Angleterre, mais même comme un présage assuré de sa perte prochaine. Elle fit tous ses efforts pour conjurer l'orage , mais ils ne pouvaient être que très faibles dans la situation où elle se trouvait. Elle envoya à la cour Navé son secrétaire : elle offrit une entière soumission aux volontés d'Élisabeth, et de se relâcher sur tous les points qui étaient depuis si long-temps les sources de leurs inimitiés : sacrifices que ses longues souffrances n'avaient jamais pu lui arracher3. Mais toutes les démarches de Marie étaient également inutiles, soit qu'elle soutint avec inflexibilité ses droits comme souveraine indépendante , soit que, cédant aux circonstances, elle essayât de fléchir sa rivale par toutes sortes de condescendances. Sa fermeté passée était imputée à opiniâtreté, ou aux secrètes espérances de quelque secours étranger, et sa complaisance actuelle soupçonnée de fausseté, ou attribuée â l'effroi de quelque danger pressant. Cependant les offres qu'elle faisait de se soumettre â tout étaient tellement illimitées , que Walsingham s’employa avec chaleur auprès de la reine sa maîtresse pour l'engager ;) consentir il un accord final avec la reine d’Écosse; mais Élisabeth était persuadée que cette
■ Suie Triât», I, 122. — > Caimt., 230. — Vi.ii/.
réunion des esprits, ce concours de la nation, dont elle venait de s’assurer par l'acte d'association , étaient les seuls motifs de la douceur et de la complaisance de la reine d'Écosse. Elle croyait toujours apercevoir du mystère et de la supercherie dans toutes les actions de Marie; elle la soupçonnait d'entretenir des correspondances dangereuses avec les catholiques anglais , tant au dedans qu'au dehors du royaume, et cette méfiance n'était pas tout-â-fait sans fondement. Vers le même temps, Marie avait écrit pu chevalier français Ingiefield de hâter l'exécution de ce qu 'elle appelait t/ie great plot or désignaient, le grand complot ou projet , sans considérer le danger où elle pourrait se trouver d’y perdre la vie , puisqu'elle serait prèle à la sacrifier, si clic croyait pouvoir procurer à ce prix quelque secours à ce grand nombre d'enfans de l'église qui étaient dans l'oppression >. Élisabeth ne voulut en conséquence ni écouter les propositions et les plaintes de la reine d'Écosse , ni lui accorder aucun soulagement dans ses malheurs. Elle résolut au contraire de la retirer des mains du comte de Shrewsbury, et de lui donner pour gardiens les chevaliers Amias Paulet, et Drue Drury. Ut fidélité de Shrewsbury n'était point suspecte; il s'acquittait depuis quinze ans de sa commission avec beaucoup d'exactitude. Mais il avait en même temps traité honnêtement la reine d'Écosse , et même avec respect, et il trouvait le moyen d’adoucir la sévérité des ordres qu’il recevait par l'humanité avec laquelle il les exécutait. On ne pouvait pas s'attendre à trouver la même politesse dans ces hommes d'un rang inférieur, qui ne devaient peut-être cet emploi de confiance qu'à leur vigilance et à leur sévérité, et qui ne pouvaient espérer la bienveillance d'Élisabeth et leur avancement qu'en exécutant avec rigueur les ordres de la reine leur maîtresse 2.
Cependant Jacques, impatient doter aux lords bannis d'Écosse toute espérance de protection de la part d'Élisabeth , envoya Gray à la cour d'Angleterre avec le titre d'ambassadeur, et le chargea de la conduite de cette négociation. L’envie et la jalousie du comte d’Arran procurèrent à Gray cette fonction honorable. Gray avait d'ailleurs tous les talens qui peuvent faire réussir
1 Sirypc, lit. 2!G. — ’ Canut., 500
à la cour : une figure agréable , une adresse in- ; sinuante, une ambition démesurée, un esprit d'intrigue et toujours en action. Pendant le séjour qu’il avait lait 4 la cour de France, il avait vécu avec le duc de Guise dans la plus grande familiarité. Pour se concilier de plue en plue la bienveillance de ce seigneur, il abjura la religion protestante, et il se déclara partisan zélé de la reine captive, qui, de son côté, entretenait avec lui une secréte correspondance dont elle se flattait de retirer de grands avantages. Gray, de retour en Écosse, fit sa cour 4 Jacques avec une assiduité singulière , et les dons qu'il avait reçus delà nature ne manquèrent pas de faire, comme à l'ordinaire , de vives impressions sur l'esprit du roi. le comte d’Arran, qui avait produit cet homme à la cour, devint bientôt jaloux de sa faveur naissante, et il commençait 4 le regarder comme un rival dangereux. Il espéra que l’absence pourrait effacer de l'âme du jeune prince les sentimens de tendresse et d'affection que Jacques avait conçus pour ce nouveau favori. Il prodigua malicieusement 4 Gray les plus grands éloges, il le représenta à son maître comme la personne du royaume la plus capable d'une ambassade de cette importance ; honneur auquel il l’éleva pour le perdre ensuite plus sûrement et précipiter sa chute. Élisabeth, qui avait une adresse admirable 4 connaître et 4 discerner les instrumens les plus propres 4 l'accomplissement de ses desseins , s'attacha 4 mettre Gray dans ses intérêts, et 4 le gagner par des caresses et par des présens. D'une part elle flattait la vanité d'un homme présomptueux 4 l'excès ; d’un autre côté elle fournissait 4 Gray les moyens de suppléer 4 des profusions et 4 une prodigalité encore plus excessive. Gray se livra sans réserve aux impulsions d'Élisabeth. 11 se chargea non-seulement d'entretenir l’union du roi son maître avec l'Angleterre, mais il devint même l'espion de la reine d’Écosse. Dépositaire, des secrets de cette malheureuse princesse , dont il avait gagné la confiance par des protestations de zèle , il eut la bassesse de la trahir et de tout découvrir à sa rivale '.
Le crédit de Gray 4 la cour porta un grand préjudice aux bannis d'Écosse. Élisabeth ne songea plus 4 employer son autorité pour les foire
' Strype.lll, 302. Melv. , 316.
l’ECOSSE. 11&84]
rappeler. Elle trouvait plus aisé de gouverner l’Écosse en corrompant les favoris du roi. Elle se rendit aux sollicitations de Gray, et par complaisance pour cet ambassadeur, elle envoya ordre aux nobles exilés de quitter le nord de l’Angleterre , et de se rendre dans l'intérieur du royaume. Ils n'eurent plus ainsi les mêmes facilités pour entretenir la correspondance avec leurs partisans en Écosse , et il leur était presque impossible de retourner dans leur pays sans la permission de la reine. Gray, en obtenant un point que Jacques désirait avec tant d'empressement , s'affermit plus que jamais dans la faveur et la bienveillance de son maître. Il s’accrédita en même temps de plus en plus dans la carrière des négociations, et cet accroissement de réputation le mit en état de servir Élisabeth avec plus de succès '.
Arran était alors parvenu 4 tout ce que son ambition démesurée pouvait désirer. Un prince, passionnément attaché 4 ses favoris, et qui ne savait point mettre de bornes 4 scs libéralités, avait accumulé sur lui toute l'autorité, toutes les richesses et tous les honneurs qui étaient 4 sa disposition. L'office de lord -chancelier , la place du royaume la plus importante , soit pour la dignité, soit pour les fonctions, fut donné 4 Arran du vivant même du comte d’Argylf, qui avait succédé 4 Athol2. Le public voyait avec étonnement et indignation un simple sujet, un soldat de fortune, qui n’avait aucune connaissance des lois, aucun respect pour la justice, nommé pour présider au parlement, au conseil privé, 4 la cour de session. Arran était en même temps gouverneur des châteaux de Stirling et d'Édimbourg, les deux principales forteresses de l’Ecosse, prévôt de la ville d'Édimbourg; et comme si le mérite de ce personnage n'était pas encore suffisamment récompensé par toutes ces dignités réunies , on l'avait créé lieutenant général dans tout le royaume. Personne n'était admis en la présence du roi sans sa permission; on ne pouvait obtenir aucune grâce que par son canal. Jacques, uniquement occupé 4 des amusemens de jeune homme, lui remettait tout l'exercice de l'autorité royale. Cette élévation, si peu méritée , augmentait l'arrogance naturelle
•CaM., III, 643.
• Crawf. , Offic. of State, App. , 447.
[ISftà] LIVRE VIL 241
du comte d'Arran , et le rendait insupportable. Il se lassa bientôt de la condition de sujet. Il se forgea une généalogie ; il se fit descendre de Murdo, duc d’Albanie, et il se vantait hautement d’avoir des droits à la couronne , préférables à ceux même du roi. Cependant, au milieu de ces chimères de royauté , il conservait toute la bassesse de son premier état et de son ancienne indigence. Dans l'administration de la justice il poussait la vénalité jusqu'au scandale, et il n'était surpassé en ce point que par sa femme, qui, sans égard pour toute bienséance , se rendait elle-même partie dans presque toutes les affaires qui étaient à décider , employait son crédit pour corrompre ou pour intimider les jujjes , et dictait presque publiquement leurs décisions1. Dans les fonctions du ministère son avidité était insatiable. Non content des revenus de tant d'offices, des biens et des honneurs appartenant à la famille d'Ilamilton, d'une grande partie des terres de Gowric qui lui était échue, il tâchait de s'emparer des possessions de plusieurs nobles. Il demanda au lord Maxwell de changer une partie de ses biens pour les pays confisqués 'de Kinneil ; et ce lord ayant refusé d'abandonner son ancien patrimoine pour un héritage précaire et incertain, il anima contre lui le seigneur de Johnston , son rival héréditaire, et il excita une guerre civile dans cette partie du royaume. 11 fit arrêter le comte d’Athol, le lord Home et le seigneur de Cassils; le premier, parce qu'il n’avait pas voulu répudier sa femme, fille du comte de Gow ric , et consentir â une substitution de ses biens en faveur du comte d’Arran; le second, parce qu’il refusait de lui céder quelques terres qui joignaient celles du comte; et le troisième , parce qu’il refusait de lui donner de l'argent. Arran avait des espions et des délateurs répandus dans tout le royaume, et qui se glissaient dans toutes les compagnies. Les pins proches voisins se méfiaient les uns des autres, et étaient toujours en crainte. On ne connaissait plus les douceurs de la société et de la familiarité. On ne pratiquait plus les devoirs même les plus ordinaires de l’humanité; on ne savait â qui se fier, à qui porter ses plaintes. Enfin l’histoire ne fournit peut-être aucun exemple d'un ministre aussi gé-
1 Cald. , 33t. SciHMuivet’» Sustiering State, 7.
néralement détesté par la nation que le comte d’Arran, et qui méritât plus que lui la haine et l’exécration publiques '.
Cependant Arran, sans égard pour les senti- ' mens du peuple, et regardant avec mépris les murmures de la nation , suivait sans contrainte les impulsions de son caractère dépravé, et se portait tous les jours à de nouveaux actes de violence et de cruauté. David Home d’Argaty, et Patrick son frère, ayant reçu quelques lettres des lords bannis sur des affaires particulières, furent condamnés et mis à mort , comme entretenant des correspondances avec des rebelles. Cunningham de Drumwltascl , et Douglas de Mains, gens d’honneur et de réputation, furent accusés d’avoir formé avec les nobles exilés une conspiration pour se saisir de la personne du mi. Il ne se présenta contre eux qu’un seul témoin , et les preuves qu’ils donnaient de leur innocence étaient invincibles. L’accusateur lui-même déclara, quelque temps après, qu’il avait été suborné par le comte d'Arran , et on était persuadé généralement que l’accusation formée contre ces deux gentilshommes était sans fondement. Cependant ils furent dJelarés coupibles, et ils souffrirent la mort des traîtres1.
" Dans le même temps que ces scènes tragiques se passaient en Écosse , et que ces nobles étaient punis pour une conspiration supposée, la vie d’Élisabeth se trouva dans un grand danger par un complot bien plus réel. Parry, docteur eu droit, membre de la chambre des communes , cerveau creux, esprit léger, homme à visions, mais déterminé, venait de rentrer dans le sein de l’église romaine. Dans la ferveur du zèle d’un nouveau converti il forma le projet forcené de tuer la reine , et il offrit de donner par-là des preuves indubitables de la sincérité de son attachement à la religion qu’il venait d’embrasser. Le cardinal Allen avait publié un livre pour prouver que non-seulement il était permis île tuer un prince excommunié, mais que c’était même une action méritoire. l-e nonce du pape à Venise, les jésuites établis dans cette ville, ceux de Paris , et les Anglais exilés étaient tous du même sentiment, et approuvaient le dessein de Parry. Le pape lui-même l’exhortait â persévérer; et pour l’encourager il lui accordait
1 Spolsw., 337, 338. - Ibid., 338. Cald. , lit, 7tW.
(1ÜS5I
diligence plénière et le pardon de lotis ses péchés. Le cardinal de Cornu écrivit une lettre S l'arry pour l'exhorter pareilli ment il la persévérance. l’arry, affermi dans son projet par ces espérances et ces autorités, trouva plusieurs fois l'occasion de l'exécuter. Il avait souvent accès auprès de la reine, mais soit qu’il fot retenu par la crainte , soit qu'il eût encore conservé quelques sentimens des devoirs d'un sujet , il ne commit point le crime. Son dessein Fut à la fin heureusement découvert par Nevil , le seul homme en Angleterre à qui il l'avait communiqué. Parry lui-mème avoua volontairement son crime, et subit la peine qu'il méritait É
Ces conspirations , si fréquemment renouvelées contre le souverain, réveillèrent les attentions, excitèrent l'indignation du parlement d’Angleterre, et enfantèrent un statut tout-àfait extraordinaire , qui bientôt devint fatal A la reine d'Êcosse. On y ratifiait l'association formée pour la défense de la vie d’Élisabeth : l'acte en fot renouvelé, et on y ajouta «que si aucune «rébellion était excitée dans le royaume, si au- « curie chose était entreprise à dessein d'offenser « ia personne de sa majesté , par ou pour aucune « personne prétendant droit à la couronne , alors «la reine pourrait, par une commission du «grand sceau, donner pouvoir à vingt-quatre «personnes pour examiner la chose, et passer «sentence sur de telles offenses; et quaprès le «jugement rendu on pourrait, par une procla- « malion, déclarer les personnes qui se seraient « trouvées coupables déchues de tout droit à la «couronne; et que les sujets de la reine pour- « raient légitimement poursuivre chacun d'iceux « jusqu'à la mort , ainsi que leurs adhérens et « partisans: et que si aucun dessein contre la vie « de la reine avait son effet , les personnes par «ou pour qui une action aussi détestable aurait
* été commise , et leurs desrrndans étant en au-
• cune manière consentans à la chose ou y parli- «cipant, seraient déchus de toute prétention à « la couronne , et poursuivis jusqu'à la mort en «la même manière2.»
Cet acte avait manifestement en vue la reine d’Êcosse , et soit qu'on le regarde comme une expression volontaire du zèle de la nation [tour Élisabeth , et de l'intérêt qu elle prenait à la
conservation de la personne de la reine, soit qu'on l'attribue à l’autorité que cette princesse industrieuse avait su se conserver sur ses parlemens, il serait difficile de le concilier avec les principes généraux de la justice et de l'humanité. Marie était par cet acte rendue responsable non-seulement de scs propres actions, mais même de celles des autres, et elle pouvait en conséquence , par le fait d'autrui , perdre son droit à la succession et même la vie.
Marie rrgarda , et avec raison, cet acte comme un avertissement de se préparer aux plus grands malheurs. Il y a lieu de croire que les ministres
j d'Élisabeth avaient dès lors résolu de lui ôter la vie; ils laissaient déjà par avance publier des I écrits pour persuader à la nation que ce pro- | cédé cruel et sans exemple était nécessaire , et j déplus était un acte de justice ’. Ils s'attachèrent même à répandre des amertumes sur le court espace de temps qu’ils lui accordaient , et ils se servirent de toute l'autorité dont ils étaient revêtus pour la traiter avec dureté et indiguité. On congédia presque tous scs domestiques ; on cessa bientôt de la traiter en reine. I/s rigueurs d’une prison de dix-sept années avaient considérablement altéré son tempérament ; sans égard pour sa faible constitution, on la renferma dans une chambre malsaine, à peine habitable au cœur de l’été par la rigueur du froid qui s'y faisait ressentir. Marie, malgré la modicité de scs revenus, était accoutumée à distribuer régulièrement quelques aumônes aux pauvres d'un village qui joignait le château, l’aulet lui ôta la faculté de s'acquitter de ce devoir de piété et d'humanité, qui était pour elle une si grande consolai ion au milieu de ses souffrances. Le château oô on la retenait fot convert i en une prison publique , et un jeune homme soupçonné de papisme y fut renfermé et traité avec tant de rigueur qu'il expira sous les yeux de la reine par l'excès des mauvais trailemens. Marie porta souvent ses plaintes à Élisabeth de ces injures multipliées, et elle lui en demandait raison comme femme et comme reine. Mais Élisabeth, qui n'avait plus de raisons politiques d'amuser la reine d'Écosse par des espérances trompeuses, bien loin de lui accorder quelque adoucissement à ses maux , ne daignait pas
■ Siale Triait, vol. 1, 103. — */«</., 123.
' Slrype, 111,299.
même lui faire de réponse. Le roi de France, étroitement uni avec Élisabeth par un traité d'alliance, et qui avait besoin des secours de cette princesse . n’osait pas épouser avec trop de chaleur le parti de Marie. Il parlait en faveur de la reine captive, mais seulement pour la forme, et ces sollicitations étaient faibles, languissantes et sans aucun effet. Cependant Castelnau, ambassadeur de France, touché de compassion pour cette reine infortunée, prit sur lui de suppléer à ses instructions, et fil de si vives remontrances sur les indignités auxquelles Marie était exposée, qu'à force d'importunités il obtint à la fin qu’elle serait tranféréc à Tuthbury : cependant elle resta encore la plus grande partie de l’hiver suivant dans cette même misérable habitation
L'ingratitude du roi d’Écosse vint mettre le comble aux malheurs de Marie. Les procédés de ce fils dénaturé la touchèrent plus vivement que toutes les insultes de ses ennemis, que toute la froideur de ses amis. Jacques avait jusqu’alors donné à sa mère quelques marques d'un respect filial , il y avait même eu entre eux des négociations qui avaient souvent fait ombrage à Élisabeth. Mais comme Jacques n’avait plus intérêt d’entretenir avec Marie cette bonne intelligence, Gray , de retour en Écosse et plus avant que jamais dans la faveur de ce prince depuis le succès de son ambassade, vint aisément à bout de lui persuader d’écrire à sa mère une lettre conçue dans les termes les plus durs et les moins respectueux. Jacques lui déclarait expressément qu'il ne voulait plus la reconnaître pour reine d'Écosse, ni avoir avec elle aucune communication d'affaires et d’intérêts. Marie, pénétrée de douleur et au désespoir de voir sa tendresse maternelle payée par de tels procédés, écrivit en ces termes à l’ambassadeur de France : «Je n'ai «donc tant souffert que pour conserver à cet « homme un héritage auquel j'ai des droits si «légitimes. Je suis bien loin de lui envier son «pouvoir en Écosse, je ne désire d’y avoir au- « cune autorité ; je n'aurais jamais remis les pieds « dans ce royaume que pour embrasser encore « une fois ce fils que j’ai aimé jusqu’ici avec une «affection trop tendre. Tout ce qu'il a, tout ce «qu’il peut espérer, il le lient de moi, et je n'ai
■Jebb.V, 11,576 , 508.
« reçu de lui ni assistance, ni secours, ni bien- «fait d'aucune espèce. Je ne veux plus que mes «alliés le traitent en roi; il ne possède celte di- «gnité que par mon consentement: et si, par «un prompt repentir, il n'apaise mon juste res- «sentiment, je le charge de la malédiction nia- «Icrnelle et je remets ma couronne et toutes « mes prétentions à celui qui les recevra avec re- « connaissance et qui saura les défendre avec vi- « gueur. » Jacques n'avait jamais connu sa mère, et il avait été accoutumé de bonne heure à la regarder comme la personne de son siècle la plus abandonnée. On peut ainsi présumer que l'amour qu'il lui portait n'était pas bien fort. Il ne fit non plus aucune démarche pour regagner sa bienveillance. Quant à la reine, savoir si ce fut son attachement superstitieux au papisme , ou l'indignation qu'elle avait conçue de la conduite peu respectueuse de son fils , qui lui firent naître l'idée de le déshériter, ou bien si ce fut l'effet du premier mouvement d'une tendresse maternelle payée d'ingratitude , c'est une chose qui serait aujourd'hui difficile à décider. Cependant, à en juger par quelques papiers qui nous sont restés, la première idée parait assez vraisemblable *.
Élisabeth était alors occupée de soins d'une autre espèce , et son esprit n’était pas moins agité. Le calme dont elle avait joui pendant si long-temps, paraissait viseràsafin, et lesorages qui se formaient de tous côtés lui causaient de justes alarmes. Toutes les nations voisines étaient menacées de révolutions qui ne pouvaient être que très désavantageuses à la reine d’Angleterre. Henri III avait annoncé de grandes qualités dans sa jeunesse; on croyait apercevoir en lui le germe de toutes les vertus, et ses sujets avaient conçu de lui les plus hautes idées. Mais aussitôt qu'il fut sur le trône ces espérances s’évanouirent. Il parait que le pouvoir suprême lui avait corrompu le cœur et même altéré l’esprit. Il perdit bientôt l'estime et l'amour de ses peuples. Sa vie, partagée entre les austérités d'une dévotion superstitieuse et les extravagances de la débauche la plus outrée, le rendit aussi méprisable à sa nation qu'il lui devint odieux par son avidité , par ses profusions et par sa passion
’ dpprnci , n" X 1.1 V. Testament de Marie en vieux français.
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(Kwir d'indignes mignons. Après la mort de son frère unique , ces scnlimcns du peuple éclatèrent avec violence. Henri n'avait point d’enfans, et quoiqu’il n’eût encore que trente-deux ans, on regardait déjà le Irène comme vacant, la; roi de Navarre, parent éloigné de la famille royale, était l’héritier*présomptif de la couronne. Son droit était incontestable, mais il était protestant zélé. Tous les catholiques de l'Europe étaient dans les alarmes et croyaient que son avènement au Irène porterait un coup fatal à leur religion. Le duc de Guise, soutenu par le pape, assisté |>ar le roi d'Espagne, arbora l’étendard île la foi romaine, et s’en déclara le défenseur ainsi que des droits du cardinal de Bourlxin à la couronne. Ensuite, pour réunir tous ceux de son parti , il forma une confédération qui fiil appelée la ligue sainte. Des hommes de tous les états s'empressèrent d’y entrer. L’esprit de faction gagna comme un torrent que rien ne pouvait arrêter , et avec l'impétuosité ordinaire , dans ce siècle, aux passions excitées par les querelles de religion, la; but de la ligue était la destruction de la réforme non - seulement en France, mais même dans toute l'Europe. Tous les vaux se réunissaient vers ce seul objet , et le duc rie Guise, chef de ci; corps puissant et zélé, eut bientôt dans le royaume plus d'autorité que le roi même.
Philippe II, après avoir fait la conquête du Portugal , avait augmenté considérablement les forces navales d'Espagne , et avait étendu son domaine sur toute cette portion du continent renfermée entre la mer et les monts PjTénées, et qui parait destinée par la nature à former une vaste monarchie. Guillaume , prince d'Orange, qui le premier avait encouragé les habitons des Pays-Bas à se mettre en liberté, qui avait formé celle république naissante, et qui la soutenait par sa prudence et par sa valeur, venait de périr par les mains d'un assassin. Le génie supérieur du prince de Parme avait décidé entièrement le sort de la guerre dans les Pays-Bas. Toutes scs entreprises, concertées avec une expérience consommée , soutenues par une égale bravoure, avaient toujours été couronnées par des succès, et le Flamand, réduit aux dernières extrémités , était sur le point de rentrer sous le joug de son ancien maître.
Elisabeth voyait disparaitre ces heureuses
conjonctures, qui jusqu'alors avaient fait toute sa sftreté. Elle ne pouvait plus tirer avantage de cette jalousie qui avait subsisté entre la France et l’Espagne. Philippe , au moyen de sa confédération avec le duc de Guise, avait une égale influence dans les conseils des deux royaumes, les huguenots n'étaient point en état de tenir contre les forces delà ligue, et on ne pouvait guère espérer de diversion de leur part, la-s Pays-Bas ne pouvaient pas, selon toutes les apparences , occuper encore pendant long-temps les armes de l'Espagne, et diviser les forces de cette couronne. Dans cette situation des affaires de l'Europe, Elisabeth se crut obligée de changer de conduite et de se faire un nouveau système. Elle dressa son plan avec prudence . et elle le suivit avec vigueur. Les mesures qu'elle avait prises jusqu'alors étaient conformes à son caractère; clic avait agi avec précaution et avec sftreté. Elle devint audacieuse et entreprenante. Elle aimait la paix , mais elle ne craignait point la guerre. Entraînée par les circonstances , elle était capable non-seulcmcnt de se défendre avec courage, mais même d’attaquer ses ennemis avec intrépidité, pour éloigner la guerre de ses étals. Elle commença par donner aux huguenots une somme considérable. Elle entama une négociation particulière avec Henri III. Ce prince avait été forcé d’entrer dans la ligue, mais il en haïssait les chefs, et il désirait leur destruction. Elle protégea ouvertement la république des Pays-Bas, et elle envoya une armée puissante à son secours. Elle essaya de former une confédération générale des princes protestons, en opposition à la ligue papiste. I.es souffrances et les droits de la reine d'Ecosse servaient de prétexte aux ennemis d'Elisabeth pour envahir ses domaines. Elle se détermina à procéder contre Marie avec la plus grande rigueur , et elle redoubla scs efforts pour former une union plus étroite avec l'Ecosse, et pour étendre son crédit dans les conseils de cette nation.
Elle n'eut pas de peine A faire entrer dans ses vues la plupart de ceux qui composaient la cour du roi d’Ecosse. Gray, le chevalier Jean Maitland, qui avait succédé à son frère daus l'office de secrétaire ; le chevalier Levis Bellenden, qui avait remplacé Gray il Londres en qualité d'agent du roi, étaient les personnes en qui Élisabeth mit principalement sa confiance. Pour diri-
ger el animer leurs dimanches, elle dépêcha en Écosse le chevalier Édouard Wotton, qui y passa avec Bellcnden. W'olton était d'une humeur enjouée, hicnné, et d'une conversation agréable. Il excellait dans tous les exercices que Jacques aimait avec passiun. Il avait fait un long séjour dans les pays étrangers. la» aventures de ses voyages et les observations qu’il y avait faites lui donnaient matière pour entretenir et amuser le jeune roi. Mais sous cet extérieur de frivolité, Wotton cachait un esprit intrigant et dangereux. Il s'insinua dans les bonnes grâces du roi, il parvint bientôt au plus haut degré de faveur , et (tendant qu'il ne paraissait occupé que de plaisirs et d’amusemrns, il gagnait dans les conseils publics un crédit et une influence qu'il était messéant de laisser prendre â un étranger '.
Cependant la proposition qu’il fit d’une étroite alliance entre lesdeux royaumes, pour la défense de la religion réformée, fut très agréable à la nation, la» progrès rapides et effrayans de la ligue papiste paraissaient inviter tous les princes profcslans â se réunir pour la défense de la foi et de la cause commune. Jacques saisit avec empressement cette ouverture. Une assemblée extraordiuaire des états l’autorisa â passer le traité, et se chargea de le faire ratifier dans un parlement -. L'ardeur avec laquelle Jacques se prêta à celte négociation ne doit pas néanmoins être entièrement attribuée ni à son propre zèle ni â l’adresse de Wotton. Il fut en partie gagné par les libéralités d’Élisabeth. Pour donner . ditelle, au jeune roi des marque» d’une tendresse maternelle, elle lui assigna une pension annuelle de cinq mille livres, pareille à celle qu’elle recevait d'IIenri VIII, son père, avant quelle fpt sur le trône. Cette circonstance, dont la reine eut grand soin de faire mention, rehaussa le prix du bienfait. Jacques le reçut avec reconnaissance. La somme, qui passerait aujourd'hui pour très modique, était d’ailleurs regardée dans ce siècle comme un objet considérable, et elle venait fort à propos pour suppléer aux revenusdu roi, quiavaient été presque entièrement dissipés pendant une longue minorité 3.
Mais le principal objet des intrigues de Wotton était la perle du comte d’Arran. Les offices
1 Helv. , 317. — * SpoUw., 330. — * Cald., III, MS.
de cet indigne favori , chargé de la haine publique , détesté parla nation, devenaient presque inutiles â Élisabeth ; elle n’avait plus d'intérêt à lui voir conserver son ascendant sur l’esprit du roi. Elle ne pouvait pas d’ailleurs accorder beaucoup de confiance â un homme aussi capricieux , aussi inconséquent que le comte d’Arran. Depuis son entrevue avec Hunsdan , il paraissait entièrement dévoué â la reine d’Angleterre, il ne cessait de protester qu'il n’avait aucune relation avec la reine d'Ecosse ; cependant il continuait â entretenir des correspondances secrètes tant avec Marie qu’avec le duc de Guise, les lords bannis d’Écosse étaient , par reconnaissance et par intérêt, attachés â l’Angleterre, et ils étaient les seuls en Écosse â qui Élisabeth pût se fier entièrement dans des circonstances critiques. Avant que Bellcnden fût parti de Londres, ils y avaient été mandés, sous prétexte de se justifier des accusations que ce ministre avait formées contre eux , mais en effet pour concerter avec lui les mesures convenables pour les rétablir dans leurs pays. Wotton suivit ce plan , travailla â mûrir le projet et â en accélérer l'exécution, lin événement assez ordinaire, et dans le fond peu considérable , lui en facilita beaucoup les moyens. Le chevalier Jean Forstcr et Kcr de Fcrniherst , gardiens des marches limitrophes d’Angleterre et d’Écosse, 's’étant assemblés , suivant la coutume , sur les frontières vers le milieu de l’été , une querelle s'éleva, dans laquelle le lord Itusset, fils ainé du comte de Bedfort, fut malheureusement tué. Cette querelle n'était qu'un effet du hasard , mais Élisalieth jugea â propos de la considérer comme une entreprise préméditée par Ker i l’instigation du comte d’Arran, pour susciter une guerre entre les deux royaumes. Elle insista fortement pour que l’un et l'autre fussent remis entre ses mains. Jacques éluda celte demande , mais il fut obligé d'exiler Arran à Saint-André , et Ker à Aberdeen. Wotton et ses associés songèrent à profiter de l'éloignement du comte d’Arran , redoublèrent d’activité, el poussèrent leurs intrigues avec vigueur. Ils conseillèrent aux nobles banuis d’Écosse de terminer leurs différends avec le lord Jean et le lord Claude , enfans du duc de Chatellcrault , et qui avaient été obligés de sortir du royaume pour se soustraire à la violence et aux mauvais traitemens
de Morton. De» souffrances communes, des intérêts communs , persuadèrent sans peine aux deux partis d'ensevelir dans l’oubli cette inimitié qui régnait depuis si long-temps entre les maisons d'Ilamilton et de Douglas. La» bannis se rapprochèrent en corps des frontières de f fausse, avec la permission d'Élisabeth. Arran de retour, et rentré en faveur, insista pour qu'on mit le royaume en état de défense. Mais Gray , Belleuden et Mailland , rompaient secrètement toutes ses mesures. Ils empêchèrent quelques ordres nécessaires, dépasser à leur destination, et détruisirent l'effet de quelques autres parla manière dont ils furent exécutés : on obéit il tous avec lenteur et répugnance '.
Dans ce même temps le génie fertile de Wotton s'exercait à tramer un complot d'une autre espèce et bien plus dangereux. Il projetait de se saisir de la personne du roi et de l'emmener par force en Angleterre. Le dessein de Wolton fut heureusement découvert ; et pour se soustraire à la punition duc à cette perfidie, il partit avec précipitation 2.
Cependant les lords banuis hâtaient l'exécution de leur entreprise , et sachant que leurs amis et vassaux étaient prêts à venir les joindre, ils entrèrent en Écosse ; partout où ils passaient , ils étaient accueillis comme les libérateurs de la patrie, et on adressait au ciel les prières les plus ferventes pour la prospérité de leurs armes. Ils marchèrent droit  Stirling, sans perdre un seul moment , à la tète de dix mille hommes. Le roi avait rassemblé une armée bien supérieure pour le nombre ; mais il n'osa pas aller à leur rencontre, et tenir la campagne avec des troupes sur la fidélité desquelles il ne devait guère compter, et qui pouvaient tout au moins être soupçonnées de n'ètrc pas fort affectionnées à son parti. l.a ville et le château de Stirling n’étaient point munis pour soutenir un siège. Cependant les portes de l'un et de l'autre étaient fermées, et les nobles étaient campés à Saint- Minian. Dès la même nuit ils surprirent la ville, ou plutôt , selon toutes les apparences, elle leur fut livrée; et Arran, qui avait entrepris de la défendre , fut obligé de chercher son salut dans une fuite précipitée. Le lendemain dès le malin , ils investirent le château. Jacques, qui n'avait pas
1 Spot s\v. , 340. — 1 Met»., 333.
de provisions pour vingt-quatre heures, fut obligé d écouler aussitôt des propositions d'accommodement. la» lords victorieux ne cherchèrent point à tirer avantage de leurs succès pour former des demandes exorbitantes , et le roi de son côté parut disposé â accorder toutes les choses raisonnables. Les lords obtinrent le pardon de toutes les fautes qu’ils avaient commises. L'acte en fut dressé dans la forme la plus ample et la plus authentique. Les principales forteresses du royaume leur furent remises, pour leur servir de places de sûreté. Crawford ,Montrose et le colonel Stuart , furent éloignés de la présence du roi , et on convoqua un parlement pour rétablir la tranquillité dans le royaume *.
la» nobles confédérés et leurs adhérons composaient la plus grande partie de ce parlement. Cc|>endant on ne les vit point se prévaloir de leur nombre pour montreruu esprilde vengeance. Satisfaits d'avoir obtenu un acte qui les rétablissait dans leurs anciens honneurs et dans leurs biens , et la ratification du pardon que le roi leur avait accordé, ils parurent avoir oublié toutes les fautes commises dans la précédente administration , et ils épargnèrent â Jacques la mortifical ion de voir ses ministres notéspubliquement et couvertsd'infamie. Arran seul, privé de toutes ses dignités , dépouillé de tous ses honneurs, déclaré par une proclamation publique ennemi de la patrie, retomba dans sa première obscurité ; tous ses titres pompeux disparurent , et il resta pour toujours avec son ancien nom de capitaine Jacques Stuart. Cet homme avait été, pendant le cours de ses prospérités si peu méritées , l'objet de la haine et de l'indignation de ses concitoyens ; son étrange catastrophe n'excita aucun mouvement de commisération; personne ne fut touché de ses malheurs , et rien ne put calmer les ressentimens de la nation.
Le clergé fut le seul corps de l'état qui , dans cette révolution , ne put rien obtenir. Les nobles confédérés avaient toujours affecté de se faire regarder comme les gardiens des privilèges et de la discipline de l'église. Ils avaient déclaré dans tous leurs manifestes qu’ils étaient dans la résolution de les rétablir. Sous ce prétexte , ils s’étaient fait beaucoup d'amis, et ils avaient gagné l'affection du peuple. On devait naturelle-
* Cald., III, 795.
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ment s'attendre à voir le fruit de ces belles promesses ; on pouvait espérer que les confédérés donneraient quelques marques de leur reconnaissance à tant de prédicateurs fameux qui avaient souffert pour leur cause, et qui avaient sollicité la révocation des lois faites contre eux l’année précédente. Cependant le roi était déterminé A maintenir ces lois dans toute leur vigueur; et comme les nobles, extrêmement attentifs A ne lui point déplaire, ne voulaient insister sur aucune demande qui piU lui être désagréable . les demandes du clergé sur ce point , ainsi que sur plusieurs autres , furent sacrifiées à l'intérêt des séculiers, les ministres, frustrés de leurs espérances , firent retentir les chaires de leurs plaintes et de leurs murmures , et leur indignation s'exhala en termes peu respectueux pour la personne même de sa majesté 1 .
L'archevêque de Saint-André ressentit aussi les effets de la mauvaise humeur du clergé. I.e synode provincial de Fife le somma de comparaître et de répondre sur ce que , au mépris des décrets des assemblées précédentes , il avait osé exercer les fonctions épiscopales. L’archevêque déclara qu i) ne reconnaissait point la juridiction du synode, et en appela au roi. Cependant une sentence d'excommunication, également indécente et irréfpdiére , fut prononcée contre le prélat. La conduite de l'archevêque ne fut pas plus mesurée, et il lança de son côté une excommunication archiépiscopale contre Melvil et quelques autres de ses adversaires.
Dieu tôt après on tint une assemblée (Générale du clergé. Le roi y obtint avec quelque difficulté un acte par lequel le nom et l’office d'évêque étaient continués dans l'église. Cependant le (K)iivoir de cet ordre fot considérablement restreint. La discipline de l'église , et l'inspection sur les mœurs et la doctrine des ecclésiastiques , furent confiées aux synodes, sur lesquels on n'accordait aux évêques aucune autre prééminence que celle de présidens et modérateurs perpétuels; et on déclara les évêques soumis en la même manière que les autres pasteurs à l'assemblée générale du clergé. Comme la discussion de l'appel de l'archevêque excitait dans l'assemblée une animosité extraordinaire, l'affaire fut mise en arbitrage. L'archevêque re-
'Sfiotiw.,3»
nonça à toute prétention de suprématie dans l'église, et il promit de mener une conduite convenable A son caractère, et conforme à la doctrine de saint Paul. L'assemblée, sans examiner les foudemens de l'excommunication prononcée contre l'archevêque, déclara qu'elle resterait sans aucun effet , et qu'Adamson serait rétabli dans tous les droits et privilèges qu'il |Kissédail auparavant. On eut ainsi des attentions extraordinaires pour conserver l'honneur du'synode; sa juridiction fut respectée et ménagée avec beaucoup de délicatesse ; cependant plusieurs membres de l'assemblée, poussés d'un zèle indiscret , eurent l'imprudence de protester contre ces décisions ■.
La cour du roi d'Êcosse était alors remplie de personnes tellement dévouées à Élisabeth , que l'alliance entre les deux royaumes, proposée l'année précédente, ne trouva d'obstacle que de la part d'Esueval , envoyé de France. Jacques fut le premier J offrir de renouer les négociations. Élisabeth ne laissa point échapper une occasion aussi favorable , et dé|>ècha aussitôt Randolph en Écosse pour conclure un traité quelle désirait avec tant d'empressement. Le danger auquel la religion protestante se trouvait exposée par la confédération que les puissances papistes avaient formée pour sa destruction, et la nécessité d'établir une étroite alliance entre ceux qui avaient embrassé la réforme, et d'empêcher ainsi l'effet de ce dessein pernicieux, furent allégués comme les principaux motifs et la base du traité, la» articles les plus remarquables étaient : que les deux parties contractantes s'engageaient J défendre et protéger la religion évangélique ; que la ligue serait offensive et défensive contre ceux qui entreprendraient de troubler l’exercice de cette religion dans l'un ou l'autre royaume ; que si l'une des deux parties était attaquée, l'autre ne pourrait, nonobstant toute alliance antérieure , assister directement ou indirectement l'agresseur; que si l'Angleterre était attaquée par quelque endroit éloigné de l'Écussc , Jacques donnerait à la reine un secours de deux mille hommes de cavalerie cl de cinq mille d'infanterie; que si l'ennemi abordait ou s’approchait à soixante milles de l'Écosse , le roi marcherait alors avec
■ bld., 111,89t. Spolsw. , 3t0.
toutes «es forces , et dans le même appareil que s'il s’agissait de défendre son propre royaume. Élisabeth se chargeait de son côté de défendre l’Écosse en cas d'invasion de ce royaume ; et elle assurait en même temps le roi, qu'on ne prendrait aucune mesure qui pût déroger en aucun point aux prétentions de Jacques à la couronne d'Angleterre Élisabeth marqua la plus grande satisfaction de ce traité, qui la rassurait du côté de l’Écoése, et qui d'un voisin dangereux en faisait un allié très utile : projet formé par tous ses ancêtres , mais qu'ils n'avaient jamais pu exécuter. Le zèle de religion , et les douceurs de la paix qui subsistait déjà depuis un temps considérable entre les deux royaumes, avaient tellement calmé la violence de l'antipathie nationale, eue la conduite du roi reçut en Écosse un applaudissement général.
Le pardon qui fut alors accordé par le roi à Arrhibald Douglas fil sur la nation un effet bien différent , et mérita la censure du public. Douglas avait été fortement impliqué dans la conspiration contre la vie du feu roi , pire du roi régnant. Morton, et Binny, l'un de ses domestiques, qui avaient été suppliciés pour ce crime, avaient déposé que Douglas était présent lors de l'assassinat5. Douglas n'avait évité la mort qu’en se réfugiant en Angleterre, et Jacques avait souvent demandé à Élisabeth de lui remettre un homme si indigne de la protection qu’elle lui accordait. Le roi permit à Douglas de revenir en Écosse. Il lui fit faire son procès , mais pour la forme seulement, et de manière à faire penser qu'on voulait plutôt cacher son crime que le découvrir. Douglas rentra bientôt dans les bonnes grâces du roi, et il fut même renvoyé en Angleterre avec le caractère honorabled’ambassadeur. Jacques n'était plus dans un âge où le feu de la jeunesse et le défaut d’expérience auraient pu servir d'excuses à une action aussi indécente. On ne peut l'attribuer qu'à un caractère facile à l'excès , et qui l'entraînait souvent à répandre sans discernement ses bienfaits sur scs courtisans , aux dépens même de sa dignité et de sa propre réputation 3.
L'attachement indiscret des catholiques anglais (tour Marie, et leur ressentiment implaca-
' Spoitw., 357 — 1 Apptml., n° XLV. — * Spot SW., m Cald., 111, 917.
ble contre Élisabeth , donnèrent bientôt après naissance à une conspiration qui devint fatale à la reine d'Écosse, qui imprima sur la réputation de la reine d’Angleterre une tache ineffaçable , et qui présenta à l'Europe un spectacle dont on n'avait point encore eu d'exemple dans l'histoire du genre humain.
Le docteur Gifford, Gilbert Gifford , et Hodgson, prêtres élevés au séminaire 4e Reims, convaincus que la bulle du papePie V, qui excommuniait Élisabeth, avait été dictée immédiatement par le Saint-Esprit , vinrent à bout d inspirer leur fanatisme à Savage , officier dans les troupes d'Espagne, homme qui s’était déjà fait un nom par l'emportement de son zèle et par son audace. Ils lui peisuadèrent qu'il n'y avait point d'action plus agréable à Dieu que dôter la vie à un hérétique rxeommunié : et Savage, brûlant du désir de remporter la couronne du martyre , s’engagea par un voeu solennel à tuer Élisabeth. Ballard, prêtre, qui semèlaitde faire le commerce, passa dans ce même temps par Paris. Il y vit Mendoza , alors ambassadeur d'Espagne à la cour de France , et il lui proposa l'idée d'une invasion en Angleterre, pendant que les affaires de la ligue étaient en si bon train, et que ce royaume était dégarni par l'envoi qu'Ëlisabclh avait fait de scs meilleures troupes dans les Pays-Bas. Pagct et les Anglais exilés représentèrent qu'on ne pouvait retirer aucun avantage de celte entreprise , â moins qu'on ne commençât par se défaire d'Élisabeth , ou qu'on ne fût assuré d'un concours puissant et d'un parti formé dans le pays lorsqu’on y aborderait. Dans le casoù l'on serait assuré de l'un ou l'autre de ces événemens, on promettait un secours effectif, et cependant on renvoya Ballard en Angleterre pour y renouer ses intrigues.
Ballard fit part de ses desseins à Antoine Babington , jeune gentilhomme de la province de Derby , puissamment riche et d’un caractère aimable. Pendant le séjour qu'il avait fait en France il s’était lié d'une amitié fort étroite avec l’archevêque de Glasgow, qui l'avait recommandé à la reine d’Écosse. Il se concerta avec Pagct , et ils convinrent que la mort d'Élisabeth était un préalable nécessaire , avant que de songer à faire une descente en Angleterre. Ballard fit voir â Paget qu'Élisabcth touchait à son moment filial, et il le remplit d'espérance, en lui comniu-
niquant le vœu de Savane , qui était alors à Londres, attendant une occasion favorable pour faire son coup. Mais Babington pensa que l’affaireélait d’une trop grande importance pour la confier à un seul homme. 11 jugea qu’il était à propos de donner à Savage pour adjoints cinq gentilshommes déterminés , propres à un coup de main , et capables d’assurer l'exécution d’une entreprise sur laquelle ils fondaient toutes leurs espérances. Il s’offrit de trouver des personnes de bonne volonté , prêtes à tout entreprendre , gens d’honneur, d'un secret impénétrable, courageux , et en qui on pouvait avoir une entière confiance. Il communiqua en conséquence le projet h Édouard Windsor, Thomas Salisbury, Charles Tilncy, Chidioc Tichbourne, Robert Gage, Jean Travers , Robert Barnwell, Jean Charnock , Henri Dun , Jean Jones et Robert Polly , tous de familles nobles, tous étroitement unis par les liens de l’amitié, et |irincipalement par celui de la religion , le plus fort de tous , à l’exception néanmoins de Polly , qu’ils avaient admis dans leur société , séduits par les marques extérieures de zèle et d’emportement que cet homme affectait de leur donner. Les conjurés tinrent plusieurs assemblées, et délibérèrent sur les moyens d'exécuter leur entreprise. A la fin le plan des opérations fut arrêté , et on distribua les râles que chacun devait jouer dans cette tragédie. Babington fut chargé de mettre en liberté la reine d’Ecosse. Salisbury , avec quelques autres, devait exciter des soulèvetnens dans quelques comtés, et y faire prendre les armes. Le meurtre de la reine , l’action la plus dangereuse et la plus importante , fut confié à Savage et à cinq de ses associés. Un faux zèle de religion et une aveugle superstition avaient tellement éteint dans le cœur de tous ces hommes les principes d’honneur et les sentimens d'humanité convenables à des gens de leur naissance , qu’ils se portèrent sans scrupules et sans aucuns remords à une action que des gens du plus bas état, des hommes consommés dans le crime , ne peuvent commettre sans éprouver un sentiment d’horreur. Ce coup de désespoir leur parut au contraire une entreprise honorable; et pour en conserver la mémoire, ils firent faire un tableau où les six assassins 1
x Ces six assassins étaient Savage, Babington , Char-
étaient représentés au naturel , et Babington dans le milieu , avec une devise qui donnait à entendre qu'ils s’étaient réunis pour l’exécution d'un projet hasardeux.
Cette folie présomption des conjurés, cette vanité inconsidérée, donnent lieu de croire qu’ils ne soupçonnaient point la fidélité de leurs compagnons, et qu’ils se croyaient assurés du succès de leur entreprise. Mais pendant qu'ils s'imaginaient que leurs intrigues étaient ensevelies dans le plus profond secret, Walsinghant était informé dans le plus grand détail de toutes leurs démarches. Polly était un des espions de ce ministre, et il n’était entré dans le complot que pour trahir ses associés. Gilbert Gifford, qui avait été envoyé en Angleterre pour encourager les conjurés, avait aussi été gagné par Walsingham , et il lui donnait connaissance de tous leurs projets. Ce ministre vigilant fit part aussitôt de ses découvertes à Élisabeth, et , pour acquérir une connaissance plus exacte de toute la conspiration, il convint avec la reine de n’on faire part à aucun autre membre du conseil , de laisser mûrir le complot , et d'attendre qu'il fût parvenu au point de l'exécution.
Enfin Élisabeth jugea qu’il était dangereux d’exposer plus long-temps sa propre vie, et que ce serait même tenter la Providence. Bailard , le premier mobile de toute la conjuration, fut arrêté *. Ses associés, consternés de ce coup si imprévu, cherchèrent leur salut dans la fuite. Mais en peu de jours, tous, à l’exception de Windsor, furent pris en différons endroits et envoyés à la tour. Ces hommes, qui avaient osé se charger de l’horreur d'un assassinat, n’eurent ni la fermeté ni la résolution ordinaires à des conjurés. Ébranlés par la crainte ou par des espérances, ils découvrirent tout ce qu'ils savaient. L’indignation
nock, Abington , Maxwell et Bamewell. Walsingham fit voir ce tableau à la reine, qui n’y reconnut que Maxwell. Elle conserva cependant ni bien l’idée de leur» visage», que peu de temps après, étant à la promenade dans son jardin, et ayant aperçu Rarnewell, elle le regarda fixement, après quoi elle dit à son capitaine des gardes : Ne suis-je pas bien gardée n’axant pas un seul homme armé auprès de moi ? Rap. Thoiras, vol. Vil, p. 417. Livre xvn , édit, de 1749.
1 Bailard , prêtre catholique anglais, élevé au séminaire de Reims, fut arrêté sous prétexte qu'étant prêtre, il était entré dans le royaume sans passe-port : ce qui servit à entretenir pendant quelque temps la confiance parmi les conjurés, et facilita les moyens de 1rs prendre.
du peuple et l’impatience qu'il témoigna devoir punir ce complot exécrable contre la vie de leur souveraine hâta le jugement des criminels; ils furent tous condamnés au supplice des traîtres ■.
La conduite d'Elisabeth avait été jusqu'à ce moment exempte de tout reproche; elle n’avait suivi que les règles de la prudence : on ne pouvait point l'accuser d'avoir violé les lois de l'humanité, ni d'avoir pris aucune précaution qui ne fût indispensablement nécessaire pour sa propre sûreté. Mais le spectacle tragique qu'elle donna bientôt après a fait porter d’elle un jugement bien différent, et qui lui sera éternellement reproché.
Un zèle Fanatique, l’imprudence et la témérité de la jeunesse, expliquaient suffisamment les motifs de la conspiration. Mais Élisabeth et ses ministres jugèrent à propos de la présenter sous un autre point de vue. liabi tiglon et ses associés n’étaient selon eux que des instrumens employés par la reine d’Écosse, auteur secret, mais réel, de tant d'entreprises formées contre la vie d'Élisabeth et contre la paix du royaume. Pour appuyer cette accusation , ils produisaient des lettres écrites à Marie, et qui leur étaient, disaient-ils, tombées entre les mains par la voie de la correspondance singulière et mystérieuse qu'on entretenait avec la reine d’Écossc. Gifford, J son retour en Angleterre, avait été chargé par les exilés de lettres adressées à Marie; mais, pour s'assurer de la fidélité de Gifford et de son adresse , on ne lui avait remis que du papier blanc plié en forme de lettres. Lorsqu'on vit que ces paquets étaient arrivés sûrement à leur destination, on prit confiance en Gifford, et on crut pouvoir l’employer avec sûreté. Walsingham trouva le moyen de gagner Gifford, lui donna permission de continuer sa correspondance , et avertit Paulet de fermer les yeux sur ses démarches. Gifford vint à bout de corrompre un marchand dans le voisinage de Charlley, où Marie avait été transférée. Le marchand mettait les lettres dans un trou fait à une muraille du diàteau, et Fermé avec une pierre qui ne tenait à rien. Marie allait y prendre ses lettres et y mettait ses réponses. Toutes ces lettres étaient portées à Walsingham, qui les ouvrait, qui les faisait déchiffrer, qui les rccaclictait de mauière
1 Oimd., 13. kiatcTnali, vol. 1, 1 10.
qu’on ne pouvait pas s’apercevoir qu'elles eussent été interceptées, et qui les faisait ensuite passer à ceux à qui elles étaient adressées. Il se procura par ce moyen deux lettres de la reine d'Êcosse à Uabington, et quelques autres à Mendoza, à Pagel , à Englefield et aux Anglais réfugiés. On prétendait que, dans ces lettres, Marie approuvait la conspiration et même l’assassinat; qu'elle les exhortait à agir avec la plus grande circonspection, et à ne point prendre les armes jusqu’à ce que les troupes étrangères envoyées à leur secours fussent prêtes à les joindre; qu'elle leur recommandait le comte d'Arundel, les frères de ce comte et le jeune comte de Northumberland , comme les personnes les plus propres à conduire l’entreprise et à lui donner de la réputation; quelle leur conseillait d’exciter en même temps, s'il était possible, quelque soulèvement en Irlande, et surtout qu’elle les priait de concerter avec soin les moyens de lui procurer sa liberté , en leur suggérant même quelques expédiais pour y réussir.
Toutes ces circonstances furent rendues publiques lors du jugement des conjurés. La terreur que l'association formée pour la sûreté de la personne de la reine avait répandue , jointe à l'aspect de ce nouveau danger, portèrent la nation à croire sans hésiter, et sans aucun examen, tout ce que les ministres publiaient , et l'alarme fut générale. On connaissait le zèle de Marie pour sa religion ; on savait que ce zèle portait à la violence et à la cruauté , et on en avait dans ce siècle une infinité d’exemples. Toutes les intrigues formées depuis quelques années pour troubler la tranquillité du royaume avaient été tramées sous le nom de la reine d’Êcosse , et il était évident, disaient les Anglais, que la sûreté d'une des reines était incompatible avec celle de l’autre. Faudra-t-il donc, ajoutaient ils, sacrifier te repos de l’Angleterre à la cause d’une étrangère? I-aissera-t-on la vie d’une reine si chère à la nation exposée aux entreprises multipliées d’une rivale en fureur? le cas prévu dans l’acte d'association est arrivé; la personne sacrée de notre souveraine est menacée : ne devrait-on pas, en conséquence de ces scrmens, tirer une juste vengeance de ces attentats ?
Rien ne pouvait être plus agréable à Élisabeth et à ses ministres que ce ci i général ; ils avaient déjà eux-mêmes répandu ces seutimens.
parmi le peuple : ils voyaient le succès de leurs intrigues. Le vœu de la nation faisait l'apologie de leur conduite, et leur servait de prétexte pour se porter aux dernières extrémités contre la reine d'Écosse ; projet qu'ils méditaient depuis si long-temps. La crainte qu'Élisabeth avait de Marie, la haine qu’elle lui portait , augmentaient à proportion des injures accumulées dont elle accablait cette reine infortunée. Knfin Elisabeth se laissa persuader que sa vie même ne pouvait être en sûreté que par la mort de sa rivale. Burleigh et Walsingham avaient soutenu avec tant de chaleur toutes les mesures de la reine par rapport aux affaires de l'Écosse, et ils avaient agi contre Marie avec si peu de réserve, qu'ils avaient raison de craindre les effets les plus violens de son ressentiment si elle montait un jour sur le trôue d'Angleterre : ils fortifièrent les appréhensions de la reine, leur maîtresse, et sa haine invétérée pour la reine d'Écosse.
Cependant Marie était gardée avec plus d’attention qu'à l'ordinaire, et on avait grand soin de lui cacher la découverte qu'on avait faite de la conspiration. A la fin le chevalier Thomas Gorges fut envoyé par la cour pour lui en faire part, et en même temps pour lui apprendre qu'elle était chargée d'avoir trempé dans ce crime. Gorges prit, pour s'acquitter de sa commission, uu moment où la reine était montée à cheval pour aller se promener avec ses gardiens. Marie fut frappée d’étonnement et voulut aussitôt rentrer dans son appartement , mais on lui en défondit l’entrée; et en son absence on força la porte de son cabinet secret , on s'empara de ses cassettes et de scs papiers, on les cacheta et on les envoya à la cour. Ses principaux domestiques furent arrêtés, et commis à la garde de différentes personnes. Navé et Curie , ses deux secrétaires, l’un Français, l'autre natif d'Écosse, furent envoyés prisonniers à Londres. On prit tout l’argent qu’on lui trouva, et qui se montait à un peu plus de deux mille livres. On conduisit ensuite Marie dans les maisons de différais gentilshommes, la transférant souvent d'un endroit dans un autre, et on fixa à la fin son séjour à Fotheringay, château fortifié, dans la province de Northamplon.
On n'avait point de preuves plus évidentes à espérer contre Marie : il ne s'agissait plus que de décider de son sort. Élisabeth et les ministres
en qui elle avait une principale confiance paraissaient être décidés sur ce point , mais les autres conseillers se trouvèrent d'avis diffiérens. Quelques-uns pensèrent qu'il suffisait de congédier tous les domestiques de Marie, de la garder plus étroitement, et de lui empêcher ainsi toute correspondance avec les ennemis du royaume : et comme le tempérament de Marie était affaibli par sa longue détention, et que son àme était abattue par tant de chagrins, ils espéraient que la nation serait hientût délivrée de cet objet de craintes et d'inquiétudes. Cependant, quoiqu'il fût fort aisé de s'assurer de la personne de Marie, il était impossible de diminuer le respect que les catholiques romains avaient pour son nom , et d'empêcher leur commisération à la vue de ses souffrances. Cette compassion ne pouvait manquer d’exciter des soulèvement: et des invasions pour venir la délivrer, et elles devaient devenir infailliblement plus fréquentes et plus dangereuses si on voulait traiter Marie avec plus de rigueur. Ces considérations prévalurent et firent rejeter l'avis du eonseil.
On décida qu'un jugement en forme, chose néanmoins sans exemple, était la manière de procéder la moins susceptible d'inconvénient; et on voulut accompagner cet extérieur de justice d'un appareil de dignité. On feuilleta en vain les registres pour justifier, par quelque statut précédent , le jugement d’un prince étranger qui n'était point entré en armes dans le royaume, et qui était venu y chercher un asile. Mais la procédure contre Marie fut appuyée sur l'acte du dentier parlement , et l'application qu'on en fit, dans celte occasion, manifesta les vues de ceux qui avaieut fabriqué ce statut si sévère >.
Élisabeth voulut que rien ne manquât à la pompe et à la solennité de ce jugement, et que la cérémonie eût un extérieur de dignité convenable à la personne qui devait être jugée. Elle nomma , par une commission scellée du grand sceau , quarante personnes des plus illustres du royaume par leur naissance et par leurs offices, avec cinq autres juges, pour entendre et décider cette grande affaire. Les légistes firent naitre bien des difficultés sur le nom et le titre qu'on donnerait à Marie; et pendant qu'on violait manifestement les maximes les plus essentielles de
■Camd., 319. Jobuw., Uist., 113.
la justice, cette formalité frivole était l'objet de leurs attentions. Ils convinrent A la fin de la forme suivante : « Marie, fille et héritière de «Jacques V, dernier roi d'Êcossc, dite commu- «nément reine des Écossais et douairière de «France *.»
Marie, après toutes les indignités qu’elle venait de souffrir, ne doutait plus que sa perte ne fût décidée. Elle s'attendait A tout moment A voir terminer ses jours par le poison , ou par quelques autres voies secrètes , employées ordinairement envers les princes captifs : et de peur que la malice de ses ennemis, en lui ôtant la vie, ne se portât encore A noircir sa réputation, elle écrivit au duc de Guise, pour se justifier, dans les termes les plus forts, du crime qu'on lui imputait , d'avoir trempé dans la conspiration formée pour ôter la vie à Élisabeth 1. L'étrange résolution de traduire la reine d'Êcossc en jugement public n’était point encore parvenue jusqu'à Marie dans la solitude de sa prison, et l’idée ti'unc chose dont il n'y avait point d’exemple, et qui était si révoltante pour la majesté royale, ne lui serait jamais venue dans l'esprit.
le 1 1 octobre, les commissaires nommés par Elisabeth arrivèrent à Fothcringay. Le lendemain malin ils remirent A Marie une lettre de la reine, dans laquelle, après les reproches les plus amers, les accusations les plus graves, elle déclarait que le soin de sa propre sûreté la mettait A la fin dans la nécessité de faire faire publiquement des recherches de la conduite de la reine d’Écosse; et que Marie ayant vécu pendant si long-temps sous la protection des lois d'Angleterre , elle la sommait de se soumettre A l'examen de ses crimes , ordonné par ces mêmes lois. Marie fut surprise au dernier point ; cependant elle ne se laissa point abattre par l'aspect du danger, et elle n’oublia point ce qu'elle devait A sa dignité. Elle protesta, de la manière la plus solennelle , qu'elle était innocente du crime dont on voulait la charger, et quelle n’avait jamais soutenu aucune entreprise contre la vie de la reine d'Angleterre. Elle refusa en même temps de reconnaître la juridiction des commissaires anglais. «Je suis venue, dit-elle, dans le « royaume comme souveraine indépendante |iour «implorer l’assistance de la reine, et non pas
«|K>ur me soumettre A son autorité. Mes infor- « tunes passées ne m'ont point abattu le courage; «je n’ai point l'Ame troublée par le danger pré- « sent , au point de me rabaisser A des démarches «messéantes A la majesté d'une tète couronnée, «A des choses indignes des ancêtres dont je suis «descendue, et qui puissent faire rougir un fils «A qui je dois laisser ma couronne. Si je dois « être jugée, des princes seuls, mes pairs, doivent «être mes juges. Des sujets de la reine d’Anglc- « terre , quel que puisse être l'éclat de leur nais- « sa ncc, sont d’un rang inférieur au mien. l)e- «puis que je suis arrivée dans ce royaume, j’y | «ai été retenue comme prisonnière; je n'y ai «jamais joui de la protection des lois : on peut «encore les violer aujourd'hui pour m'ôter la « vie. »
Les commissaires employèrent les raisonne mens et les prières pour vaincre la résistance de Marie. Ils eurent ensuite recours aux menaces, et ils lui déclarèrent que si elle persistait à refuser de se défendre, ils procéderaient contre elle suivant la forme de la loi , et qu'ils la jugeraient par contumace. Elle continua cependant encore pendant deux jours A décliner leur juridiction; mais elle se rendit à la fin aux instances et aux argumens du vice-chambellan Hat tou. Il lui représentait qu'en refusant le jugement, elle faisait un tort infini à sa réputation , et quelle manquait la seule occasion qui pût su présenter de prouver clairement son innocence : que tout l'objet de leurs désirs était d'être convaincus par des preuves incontestables qu'elle avait été injustement chargée de ces noires imputations, et que sa pleine justification serait également agréable A la reine leur maltresse.
Ces raisons spécieuses ne pouvaient pas manquer de faire tout leur effet sur l'esprit d'une reine qui manquait de prudence, et qui n'avait alors ni ami ni conseil capables de lui dévoiler et de lui faire éluder tous les artifices des ministres d’Élisabeth. Charles Ier, petit-fils de Marie, se trouvant dans une situation également malheureuse , et dans des circonstances à peu près semblables, refusa avec une fermeté que rien ne put ébranler la juridiction usurpée de la haute cour de justice; et la postérité a fait l'éloge de sa conduite, comme étant la plus convenable à la dignité d'un roi. Si Marie fut moins ferme dans sa première résolution, on ne.
’ Strypt , lit , 3Ci. — * Jcbb. , Il , 2*3.
peu! l'attribuer qu’au désir empresséqu'ellc avait de rétablir son honneur et sa réputation.
lorsque Marie parut devant ses juges assemblés dans la grande salle du château, ils la reçurent avec de très grandes marques de respect. Elle commença par protester que , quoiqu'elle voulût bien, par complaisance, entendre les différons chefs d'accusation qui seraient formés contre elle, et y fournir ses réponses, elle ne prétendait néanmoins reconnaître ni la juridiction de cette cour, ni la validité et la justice des actes en vertu desquels on prétendait lui faire son procès.
la1 chancelier répondit par une contre-protestation , et s’efforça de prouver la compétence et l’autorité du tribunal.
Alors le procureur et solliciteur de la reine d’Angleterre «posa les charges contre Marie, et toutes les circonstances de la dernière conspiration; produisit les copies des lettres de la reine d'Ecosse â Mendoza, Babington, Englefield et Paget. On lut les dépositions de Babinglon , de Ballard , de Savage , et des autres conjurés, ainsi que les déclarations de Navé et de Curie , secrétaires de Marie. Ces pièces étaient arrangées dans la forme la plus spécieuse, avec tout l’art que des gens de pratique avaient pu leur donner , et renforcées par tous les traits de leur éloquence.
Marie écoula toutes ces harangues avec attention et sans marquer la moindre émotion. Mais lorsqu’elle entendit le nom du comte d’Arundcl , alors enfermé à la Tour comme soupçonné d’avoir trempé dans la conspiration , elle s'écria avec affection et générosité: « Hélas! a combien cette noble maison d'Iloward a souf- « ferl de maux par rapport à moi ! »
Lorsque le conseil de la reine eut cessé de parler , Marie se leva , et elle commença à se défendre avec courage et avec beaucoup de présence d'esprit. Elle déplora sa malheureuse situation ; elle se plaignit de ce qu après dixneuf années de captivité, après avoir souffert les plus cruels traitemens et qu’elle avait si peu mérités, on finissait par former contre elle une accusation qui tendait non-seulement à la priver de son droit de succession à la couronne d'Angleterre et.à lui faire perdre la vie, mais même â la noter d'infamie et à mettre son nom en horreur dans tous les siècles à venir; de ce que
sans égard pour les droits sacrés de la souveraineté , elle était assujettie à des lois qui n’avaient été faites que pour les particuliers ; de ce qu’étant reine, on la forçait de comparaître devant un tribunal de sujets; de ce qu'ainsi que les criminels du commun, elle voyait son honneur exposé à l'éloquence insolente des gens de loi , capables de donner un mauvais sens â ses paroles, un mauvais tour à ses actions; dcceqqc même, dans cette situation si déshonorante, on lui refusait des choses qu’on accordait ordinairement â tous les criminels, en l'obligeant de se charger elle-même de sa défense , sans l’assistance d’aucun ami avec qui elle pût délibérer, sans être aidée d’aucun conseil, et même sans qu'il lui fût permis de faire usage de ses propres papiers.
Elle entra ensuite dans le détail des différens articles de l'accusation. Elle nia absolument d’avoir eu aucune correspondance avec Babington. Elle dit qu'elle ne connaissait point Ballard, pas même de nom ; qu'on ne produisait que des copies de scs prétendues lettres , pendant qu’il n’y avait que son écriture ou la souscription de sa main qui pût la faire convaincre d’un crime aussi odieux ; qu'on ne donnait point de preuves que les lettres lui eussent été remises et qu’on y eût fait par son ordre aucune réponse; que les dépositions de ces misérables , condamnés et exécutés pour une action aussi détestable, méritaient peu d’attention; que la crainte ou l'espérance avaient pu leur arracher l’aveu de bien des choses évidemment fausses, et que l’honneur d'une reine ne pouvait pas être flétri par d’aussi vils témoignages ; que les déclarations de ses secrétaires n'avaient pas plus de fioids ; que des promesses et des menaces avaient pu ébranler deux étrangers; que, pour se tirer d’affaire, ils avaient peut-être voulu jeter sur elle tout le blâme , mais qu’ils n’avaient pu rien dire contre elle sans violer leur serment de fidélité; et que des gens capables de se parjurer en un point , ne méritaient aucune créance en toute autre occasion ; que les lettres de l'ambassadeur d’Espagne, ou n'étaient que de simples copies, ou qtfelles ne contenaient rien qui ne fût très innocent. a II est vrai, continua-t-elle , que j’ai fait «tous mes efforts pour recouvrer ma liberté: ce «désir estattarhéâ la nature humaine. Convain- « eue par une triste expérience depuis tant d'an-
«nées, que je ne devais rien attendre de la «justice ou de la générosité de la reine d’An- «gleterre, j'ai souvent sollicité des princes «étrangers, et j’ai démandé à tous mes amis «d'employer tout leur crédit pour me secourir. « l’ai tâché aussi de procurer quelque adoucisa sentent aux rigueurs qu’on liait actuellement « éprouver aux catholique anglais ; et si je pou- «vais aujourd'hui par ma mort les délivrer de «'l'oppression, je consentirais de bon coeur à «perdre la vie pour une aussi bonne cause. Je
• désire néanmoins de suivre plutôt l'exemple « d'Esther que celui de Judith , et j'aime mieux « intercéder pour mon peuple que de répandre «le sang de la plus vile créature pour le sauver. «J’ai souvent arrêté les emportemens du zèle «de mes partisans, lorsque, réduits au déses- « poir par la sévérité des persécutions, pénétrés «d'indignation des injures inouïes qu'on me «faisait souffrir, ils étaient sur le point de se «porter â quelque parti violenL J'ai même «averti la reine des dangers auxquels elle s’ex- « posait par la dureté de ses procédés. Dans l’é- « l'état où je suis, accablée de peines et de cha- «grins, l'aspect d’une couronne a peu d'attraits «pour moi, et je ne voudrais pas perdre mon «âme pour l'obtenir. Je connais les sentimens
• d'humanité, je suis instruite des devoirs de la «religion, je déteste, et j’ai en horreur le crime «de l'assassinat , comme également opposé aux «uns cl aux autres. Si par mes paroles, si «même par mes seules pensées, j’avais jamais «consenti à aucune entreprise contre la vie de « la reine d’Angleterre , bien loin de vouloir me « soustraire au jugement des hommes, je n'o- « serais pas même implorer la miséricorde de «Dieu •.»
Marie parut devant ses juges â deux jours différons, et chaque fois elle soutint dans toute sa conduite et par son maintien la grandeur d'âme d une reine, tempérée par la douceur et la modestie de son sexe.
l<es commissaires, par l'ordre exprès d'Élisabeth , s'ajournèrent sans prononcer aucun jugement , dans la chambre étoilée à Westminster, lax-squ’ils y furent assemblés, on fit amener en présence de la cour, Navé et Curie, qui confirmèrent par serment leur précédente déclaration.
D’ÉCOSSR. [1586]
Ensuite, après la révision de toute la procédure, les commissaires déclarèrent d'une voix : «Que «Marie était complice de la conspiration de Ba- «bington, et que contre le statut rendu pour « la sûreté de la vie de la reine , Marie avait in- « venté plusieurs choses tendantes au détriment, «â la mort et â la destruction d'Élisabeth '. » L’injustice commise en ordonnant ce jugement, et les irrégularités qu’on aperçoit dans tout le cours de cette procédure, sont des choses également frappantes, et il serait difficile de déterminer dans lequel de ces deux points on montra plus d'ardeur et d'animosité. De quel droit Élisabeth pouvait -elle prétendre avoir quelque autorité sur une reine indépendante? Quelle était l'obligation de Marie de se soumettre aux lois d'un royaume étranger? Les sujets d'un autre prince peuvent-ils être ses juges? et si on voulait faire une telle insulte à la dignité royale, ne devait-on pas au moins observer les formalités ordinaires de la justice? Si le témoignage de Babington et de ses associés était si évident , pourquoi Élisabeth n'avait-elle pas retardé leur supplice de quelques semaines, pour les confronter avec Marie, et pour établir une pleine conviction des crimes qu'elle lui imputait? Navé et Curie étaient en vie l'un et l'autre, pourquoi ne les fit -on point conduire â Fotheringay, et pourquoi les fit-on comparaître â la chambre étoilée, où Marie n'était point présente pour entendre leurs dépositions? Cette évidence prétendue, et qui laissait tant de soupçons, étaitelle suffisante pour condamner une reine? De* criminels de la plus basse extraction auraient-ils été jugés coupables sur des preuves aussi faibles et aussi peu décisives ?
Mais la sentence prononcée contre Marie n'était point fondée sur l'évidence des preuves produites au procès. Ces preuves prétendues n'étaient point le motif des mesures violentes qu'Êlisabeth et ses ministres prenaient pour la perte de la reine d'Écosse. Elles ne servaient que de prétextes pour essayer de colorer l'irrégularité de leurs procédés, et pour donner une apparence de justice à des démarches fondées principalement sur la jalousie et sur la crainte, la nation aveuglée par les ressentimens qu'on lui avait inspirés contre Marie, et empressée de
' Ciuid. , 520, etc.
1 Camd., 52 5.
prévenir tous les dangers qui paraissaient menacer la vie de leur souveraine, n'apercevait point l'irrégularité de la procédure , ne faisait point attention à la défectuosité des preuves, et ne s'attachait qu'aux soupçons et aux probabilités qu'elle prenait pour des témoignages irréfragables.
Peu de jours après la sentence prononcée contre Marie, le parlement s’assembla. Ou pouvait s'attendre à trouver dans cette illustre assemblée plus de modération et de discernement que dans le peuple. Mais les lords et la chambre des communes étaient également dominés par les préjugés et les passions populaires; on aperçut dans toutes leurs démarches ces mêmes excès de zèle et de crainte qui dominaient la nation. Ils marquèrent le plus grand empressement de commencer les informations au sujet de la conspiration et des dangers qui avaient menacé la vie de la reine et la tranquillité du royaume. On leur présenta tous les papiers qui avaient été produits à Kotheringay. Ils commencèrent par se répandre en invectives contre la reine d’Écosse, et après avoir tenu contre elle 1rs propos les plus injurieux, les deux chambres ratifièrent tout d'une voix la procédure sur laquelle elle avait été jugée, et déclarèrent la sentrncc rendue contre elle juste et bien fondée. Ils ne s'en tinrent pas là : ils présentèrent conjointement une adresse à la reine, suppliant sa majesté de pourvoir b sa propre sûreté et à la conservation de la religion protestante, de veiller à la prospérité de ses peuples , de se rendre î leurs vœux , de publier la sentence, et de faire subir, sans délai, à une rivale dangereuse et incorrigible, la punition quelle méritait pour tant de crimes. Cette requête, dictée par des frayeurs indignesde cette auguste assemblée, fut appuyée sur des motifs encore moins convenables. Ils netaient fondés ni sur la justice, ni même sur les règles de la bienséance. « La prison la plus «rigoureuse n'est pas, disaient-ils, capable de » mettre un frein aux intrigues de Marie. Nous i sommes convaincus, par une longue expérience, que l’babileté de la reine d'Êcosse trom- « pera toujours la vigilance et l’attention de tous i ses gardiens. Les lois pénales les plus sévères .< ne pourront jamais contenir scs adhérens, qui «regardant sa personne comme sacrée, braveront toujours les dangers auxquels ils se ver-
» ront seuls exposés. Plusieurs princes étrangers «sont prêts à seconder leurs efforts : ils n'alfen- «deul qu’une occasion favorable pour envahir le • royaume , et pour assurer à la reine d'Ecosse «ses droits sur la couronne d’Angleterre. Par «ces considérations, la vie de Marie est inconi «patible avec la sûreté d'Élisabeth, et si on si? « laisse toucher d’une fausse compassion pour la « reine d'Ecosse, la personne de la reine, la reli- «gion et la liberté du royaume, ne seront pas « un seul moment en sûreté : Marie doit donc «nécessairement être sacrifiée à la conservation «de toutes ces choses. » Le parlement s'efforçait ensuite de prouver que ce sacrifice était également juste et nécessaire , alléguant plusieurs exemples tirés de l'histoire, divers passages de l'Écriture sainte , mais tous faussement appliqués , et détournés de leur véritable sens.
Une adresse conçue dans ces termes comblait les vœux d'Élisabeth. Elle se voyait tirée d’une position critique et très embarrassante. Elle conservait le pouvoir d'épargner sa rivale, et elle était autorisée à la punir, sans être exposée à de grands reproches. Si elle prenait le premier parti, elle en avait tout l'honneur, on préconisait sa clémence. Si elle s'attachait au dernier, quelques voies de rigueur qu'elle pût adopter, elle paraissait ne s'y prêter qu’en forçant son inclination, et ne faire que se rendre aux sollicitations de son peuple. Cependant sa réponse était conçue dans ce même style qui lui était si familier : pleine d'ambiguités et de subterfuges, sous un extérieur de franchise et de candeur; remplie de protestations d'amour pour son peuple , qui la servait avec tant de fidélité ; de plaintes amères de l'ingratitude de Marie , exposées de manière à exciter l'indignation des peuples, et d'insinuations capables de réveiller leurs craintes, en paraissant affectée du danger auquel sa propre vie était exposée. Elle finissait par prier les deux chambres de lui sauver la peine et le déshonneur de livrer au supplice une reine qui était sa plus proche parente , et d'examiner s’il ne serait pas possible de pourvoir i la sûreté publique sans la forcer i tremper ses mains dans le sang d'une tète couronnée.
On comprit aisément le véritable sens de la réponse de la reine. Les lords et la chambre des communes présentèrent de nouveau la même adresse , et ils l'accompagnèrent d'importunités
qu'Élisnhrth avait bien prévues . et qui étaient fort éloignées de lui déplaire : cependant elle ne leur rendit point de réponse plus claire que celle qu'elle leur avait déjà donnée. Après avoir fait ainsi autoriser ses procédés par un acte public, elle n'avait plus d'intérêt, et il pouvait y avoir quelques inconvéniens à prolonger cette scène de dissimulation ; on pouvait avec le temps rcconnalirc de la fausseté dans ces difficultés affectées. Elle s’en aperçut , et en conséquence elle prorogea le parlement, en se réservant à elle seule de prononcer sur le sort de sa rivale *.
Ces procédés extraordinaires contre la reine d'Écosse formaient (tour tous les princes de l'Europe un spectacle d'étonnement et d'horreur. Henri III, lui-méme, malgré sa haine déclarée pour la maison de Guise, se crut obligé d’intercéder pour Marie , et de paraître au moins le défenseur de la cause commune de tous les rois. Aubespine, son ambassadeur ordinaire à la cour de Londres, etlïellièvre, qu'il envoya avec le caractère d’ambassadeur extraordinaire , sollicitèrent en faveur de Marie, et en apparence avec beaucoup de dialcur. Ils insistèrent fortement sur toutes les raisons qui se présentent naturellement dans une cause de cette espèce. Ils réclamèrent la justice, la générosité, l'humanité; ils employèrent alternativement les reproches et les menaces. Élisabeth resta toujours ferme et inexorable. Elle avait reçu quelques avis du peu d'intérêt que Henri prenait à la destinée de la reine d'Écosse. Elle connaissait l'aversion de ce prince pour la race des Guise, et elle se croyait assurée que ces remontrances d'apparat ne seraient suivies d'aucun effet réel de ressentiment,
Élisabeth n'eut pas plus d'égard aux sollicitations du roi d'Écosse, qui méritaient cc|>endant plus d'attention, parce qu'elles étaient faites j avec plus de sincérité. Les commissaires d'Élisabeth avaient pris un soin particulier de prévenir les inquiétudes du roi d'Écosse en publiant, par une déclaration, que la sentence qu'ils avaient rendue contre Marie ne préjudiciait point à l'honneur du roi son fils, et ne portait aucune atteinte aux droits et prétentions qu'il avait auparavant. Jacques, peu sensible à ces propos insidieux, et touché des indignités auxquelles il voyait ta reine sa mère exposée , s'intéressa au
■ Gnml., 52G. D'Ewe», 375.
D’ECOSSE. [ir.8fi]
I sort de Marie avec une tendresse filiale , et avec des senlimens convenables à un roi. I j fierté de la nation écossaise fut révoltée des insultes faites au sang de leurs monarques, et elle somma le roi de faire les derniers efforts pour empêcher ou pour venger la mort de la reine.
Jacques , dans les commencemcns , ne pouvait pas se persuader qu'Élisabeth, si jalouse en toutes occasions des prérogatives de la royauté, osât se hasarder à un procédé sans exemple , et qui tendait si manifestement à rabaisser la dignité royale, et à diminuer dans l'esprit des peuples la vénération duc à la personne sacrée des rois. Mais lorsque la singularité des démarches d'Élisabeth eut pleinement dévoilé ses desseins, Jacques dépêcha aussitôt en Angleterre le chevalicrGuillaumc Keith, qui , de concert avec Douglas, son ambassadeur ordinaire, fit â Élisabeth les plus vives représentations sur l'injure faite à une reine indépendante, qu’on soumettait à être jugée comme une personne privée et |>ar des lois auxquelles elle ne devait aucune sorte d'obéissance. I*es deux ambassadeurs supplièrent Élisabeth de ne point mettre le comble â ce traitement injurieux, en permettant qu'une scnlenceaussi injuste en elle-même et aussi déshonorante pour le roi d'Écosse fût mise à exécution *.
Élisabeth n'ayant fait aucune réponse â ces représentations des ambassadeurs d’Écosse, Jacques lui écrivit de sa propre main , et lui reprocha sa conduite dans les termes les plus forts. Il lui déclarait en même temps que par devoir et par honneur, il serait forcé de renoncer à son amitié , et il la menaçait d'agir comme un fils provoqué à la vengeance par les malheurs de sa mère*. Jacques, en même temps, assembla les nobles, qui lui promirent leur secours dans une cause aussi juste. Il demanda aux ambassadeurs de France , d'Espagne et de Danemark de lui procurer l’assistance de leurs cours, et il prit encore d'autres mesures pour effectuer avec vigueur les menaces qu'il avait faites à la reine d'Angleterre. Le ton de hauteur de cette lettre mit Éilisabeth en fureur. Son premier mouvement fut de n'y point répondre, et de congédier les ambassadeurs. Maisscs ministres étaient
1 AppenH. , n1* XLVI , XI. Vil. — * Bilch. , Mém. , I, 52.
alarmés et embarrassés des préparatifs du roi j iTÉcosse , et à leur prière elle changea de résolution. Elle écrivit à Jacques une lettre honnête, mais qui n'était qu'une pure défaite. Elle promettait d’écouter toutes les ouvertures qui lu* seraient faites de la part de Jacques , et qui tendraient à sauver sa mère, et de suspendre l’exécution de la sentence jusqu’à l'arrivée de nou- 1 veaux ambassadeurs d’Écosse
Cependant Élisabeth ordonna qu’on publiât la sentence contre Marie, ctellen’oublla pas d’instruire le peuple qu’elle lui avait été extorquée par les supplications répétées des deux chambres du parlement. Dans le même temps elle envoya le lord Buckurst et Bealc vers Marie pour lui notifier la sentence , et pour lui déclarer que la nation en demandait avec empressement l’exécution ; que jusqu’à présent la reine avait résisté à ces importunités, mais qu'elle avertissait Marie de se préparer à un événement qui pourrait devenir nécessaire pour la sûreté de la religion protestante , et pour calmer les esprits du peuple anglais. Marie reçut ce message non-seulement sans en paraître troublée , mais même avec uu air et des expressions de triomphe et de joie.
« 11 n’est pas étonnant, dit-elle, que les Anglais «soient altérés du sang d'un prince étranger,
« eux qui ont tant de fois fait violence à leurs «propres souverains. Après avoir souffert pen- « dant si long-temps, jè vois arriver le moment de « ma mort comme celui de ma délivrance. Je me « glorifie de penser que ma vie est regardée comme «intéressante pour la foi catholique, et je suis « contente de mourir martyre de ma religion 2. »
Aussitôt après la publication de la sentence, Marie fut dépouillée de quelques marques de royauté qu’elle avait conservées jusqu'alors. Le dais de parade qui était dans son appartement fut ôté. Paulct entrait à toute heure dans sa chambre, s'approchait de sa personne sans aucune marque de respect , et parut même un jour couvert en sa présence. Marie touchée de ces indignités , offensée de cette familiarité à laquelle elle n’était point accoutumée , écrivit encore une fois à Élisabeth pour lui en porter des plaintes. Elle lui demandait en même temps , pour deruière grâce, de permettre que son corps fût,
1 Spouw , 251. Cald., 4, 5. — * Camd. , 528. Jcbb. ,
après sa mort, porté en France par ses domestiques , pour y être inhumé en terre sainte et avec ses ancêtres , et que quelques-uns de ses domestiques assistassent à sa mort pour être témoins de son innocence et de son ferme attachement à la foi catholique; qu'il fût permis à tous ses domestiques de quitter le royaume , et de recueillir quelques legs médioerrs qu’elle voulait leur foire pour marque de son affection ; qu'on lui donnât son aumônier ou quelque autre prêtre catholique pour être auprès d’elle, pour l’assister à la mort et pour la préparer â ce passage terrible à l'éternité. Elle suppliait Élisabeth, au nom de Jésus-Christ, par les mânes et la mémoire d’Henri VII, leur commun ancêtre, par les liens de leur proche parenté , par la dignité royale dont elles étaient l’une et l’autre revêtues, de vouloir bien lui accorder tous ces points , et de lui assurer son consentement par une lettre signée de sa propre main. On ne sait point si cette lettre fut remise à Élisabeth, mais il est certain qu'elle resta sans réponse, et qu’on n’eut aucun égard aux demandes de Marie. On lui offrit un évêque ou doyen protestant pour l’assister ; elle le refusa , et , sans le secours d’aucun ecclésiastique, elle se prépara elle-même à la mort , dont elle voyait les approches avec une paix et une tranquillité admirables, et qu’elle regardait alors comme étant peu éloignée '.
Jacques , sans perdre un seul moment , envoya de nouveaux ambassadeurs â Londres, le sieur de Gray et le chevalier Robert Melvil. Ils déclarèrent , au nom du roi leur maître, que pour calmer les craintes d'Élisabeth, le roi se rendrait garant qu’il ne serait formé , avec le consentement de Marie, aucune conspiration contre la personne de la reine , ou tendante à troubler la tranquillité du royaume d’Angleterre , et que pour assurance de cet engagement , Jacques donnerait en otage quelques personnes des plus considérables parmi la noblesse de l'Écosse. Que si cela n’était pas jugé suffisant , Marie ferait cession de tous ses droits et prétentions â son fils, duquel on n’avait rien à appréhender, ni pour l’honneur de la religion protestante, ni pour la sûreté de la personne de la reine d’Angleterre. Élisabeth rejeta ces deux propositions , la première comme peu assurée, l'autre comme
1 C-iu.d , 528. Jri*., Il, 295.
dangereuse >. Les ambassadeurs avaient ordre , dans leurs instructions, de parler dans ce cas-là sur un autre tou. Melvil s'acquitta de sa commission, et avec fidélité; mais Gray, avec sa perfidie ordinaire, trompa son maître qui lui avait confié une négociation de cette importance, et trahit la reine, qu'il était chargé de sauver. II lut le premier à encourager Élisabeth et à la presser de faire exécuter la sentence prononcée contre sa rivale, et il lui répétait souvent : « Les morts ne peuvent point mordre. » Il se chargea d'ailleurs, à tout hasard, d'apaiser ta colère du roi, ou tout au moins d’eropècher les suites fâcheuses de son ressentiment J.
Cependant on voyait Élisabeth dans un trouble et une agitation extraordinaires : accablée de chagrin , tourmentée des plus violentes inquiétudes, elle fuyait le monde; elle aimait à être seule , et on la trouvait souvent plongée dans la mélancolie, dans la plus profonde méditation, et répétant avec empliase ces sentences dictées par les merurs de ce siècle: dut feront feri ; ne feriare, feri 1 * 3. On ne peut pas douter que cet état violent ne fût en partie joué par la reine. Mais il est vrai aussi qu’une princesse aussi prudente qu’ÉIisabelb ne devait pas, sans de mûres réflexions, sans de longues délibérations, hasarder une démarche de cette importance qui pouvait déshonorer sa mémoire et mettre en danger sa propre vie et son royaume. Tous les esprits étaient en suspens : le peuple attendait avec impatience et inquiétude la résolution de la reine. Au lieu d'apaiser leurs craintes et de modérer leur zèle, on faisait à dessein courir des bruits qui exagéraient le danger , et on les répandait avec art. Aubespine, ambassadeur de France, fut accusé d’avoir suborné un assassin pour tuer la reine. La flotte d'Espagne était, disait-on , déjà arrivée à Milfnrd-Haven. Quelques-uns assuraient que le duc de Guise avait pris terre à Sussex avec une armée formidable. Un jour on venait d’ap-
1 La reine, qui entendait la lingue latine, répondit : Quod ticlinquens in alieno ferritorio , et ibi repertus, punitur in loco delieti ; nulld habitâ ratione dignitatis , honoris , aul prii'ilegü. Lorsque quelqu'un a commis un crime dans un pays où il n’etl pas domicilié, il est puni dans le lieu du délit, sans qu'on soit retenu par sa dignité, sa prééminence ou son privilège.
• Spor. , 352. Murdin , 568. Append. , n° XLVIII.
•Frappe, ou sois frappée, de peur d'étre frappée, frappe.
prendre que les comtés du nord étaient en armes. Le lendemain les Écossais étaient entrés en Angleterre avec toutes leurs forces, et on se disait à l’oreille qu’il y avait une conspiration projetée pour se saisir de la personne de la reine, et mettre le feu à la ville de Londres. La terreur panique gagnait de jour en jour, et s’emparait de tous les esprits. Le peuple, saisi d'effroi , transporté de rage , demandait hautement l'exécution de la sentence rendue contre Marie, comme le seul moyen de rétablir la tranquillité dans le royaume.
Ce moment de fermentation parmi le peuple anglais parut à la reine l'occasion la plus favorable pour frapper sûrement le coup qu'elle méditait depuis si long-temps. Elle envoie chercher Davison, un des secrétaires d’état. Elle se fait apporter l’ordre fatal, et on apercevait aisément dans tout son maintien que si elle avait jusqu'alors différé de le signer, ccs délais n'étaient fondés sur aucun sentiment d’humanité. A l'instant même qu’elle mettait son nom au bas de cet écrit qui mettait sous la main du bourreau une femme, une reine, sa parente la plus proche, elle avait l'âme tranquille, et l’esprit assez présent pour faire une froide plaisanterie : «Va , «dit-elle à Davison; dis à Walsingham ce que je «viens de faire : mais je crains qu’il ne meure «de douleur en apprenant cette triste nouvelle. > Le principal objet de ses attentions et de ses inquiétudes était de s'assurer les avantages qu'elle prétendait tirer de la mort de Marie, et d’éviter en même temps le reproche d’avoir consenti à une action aussi déshonorante. Elle avait même souvent donné à entendre à Paulct , à Drury et à quelques autres personnes de sa cour, que le moment était venu de lui donner des preuves réelles de leur zèle et du véritable intérêt qu'ils prenaient à sa conservation , et qu'elle attendait de leur affection qu’ils la tireraient de l'embarras oû elle se trouvait; mais ils avaient toujours eu assez de sagesse et de prudence pour feindre de ne point apercevoir les intentions de la reine. Après avoir signé l’écrit filial , elle ordonna qu’on écrivit à Paulet en des termes moins ambigus; qu’on lui fit des reproches de sa négligence, et de ce qu’il épargnait depuis si long-temps la vie de l'ennemie capitale de la reine; et qu’on lui déclarât que, comme sujet affectionné, il devait délivrer sa souveraine dea
ÎI6M] LIVRE VIL 259
appréhensions et des dangers continuels où elle se trouvait, en abrégeant les jours de sa prisonnière. Paulet était un homme dur, austère, et qui allait même jusqu’à la brutalité dans les choses qu'il croyait être de son devoir comme gardien de Marie ; mais il avait de l'honneur et de la probité. 11 rejeta la proposition avec dédain , et il se plaignit hautement de ce qu'on le croyait capable de jouer le rùle d’assassin. Il déclara que sa vie était entre les mains de la reine, que sa majesté pouvait en disposer suivant son bon plaisir , mais que jamais il ne ferait rien contre son honneur, et qu’il ne laisserait point sur sa postérité une marque étemelle d'infamie en prêtant sa main pour commettre un crime aussi atroce. Élisabeth fut très irritée de cette réponse. Cet homme , dit-elle , est bien délicat , bien scrupuleux : il promet beaucoup , mais il mollit lorsqu'il s'agit de l’exécution. Elle proposa la commission à un nommé Wingfield , 1 tomme courageux et capable de faire le coup Mais Davison ayant représenté à la reine que cette voie n’était pas moins dangereuse que déshonorante , sa majesté déclara que son intention était que 1a sentence prononcée par les commissaires fût exécutée conformément aux lois ; et que comme elle avait signé l'ordre, elle ne voulait plus qu'on lui parlât de cette affaire. Les conseillers privés se crurent parla suffisamment autorisés à procéder à l’exécution de la sentence. Animés de zèle pour la sûreté de la reine, ou plutôt, selon toutes les apparences , touchés du danger auquel ils s’exposaient si la vie de la reine d'Ecosse était épargnée, ils s'assemblèrent dans la chambre du conseil, et, par une lettre à laquelle ils mirent tous leurs signatures, il commirent les comtes de Shrcwsbury et de Kent, avec le haut sbérif du comté de Northampton, où le château de Fotheringay est situé, pour foire exécuter le jugement en leur présence '.
Le mardi, 7 février, les deux comtes arrivèrent à Fotheringay, et demandèrent à parler à la reine. Ils firent lecture en sa présence de l'ordre donné pour l’exécution , et ils lui dirent de se préparer à mourir te lendemain matin. Marie entendit jusqu’ au bout cette lecture sans aucune émotion : puis faisant sur elle le signe
’ Biogr. BriUn. , art. Davison. — * Camd. , S3d. Slrype, 111,361,361
de la croix , au nom du Père , du Fils et du Saint- Esprit : « line âme , dit-elle, capable de mur- • murer de ce que son corps doit périr par la o main du bourreau n’est pas digne de goûter oies joies du paradis. Je ne m'attendais pas que a la reine d’Angleterre voulût donner le premier «exemple de violer la personne sacrée d’un « prince souverain , mais je me soumets volontiers à ce qu'il plaît i la Providence d'ordonner «de mon sort.» Ensuite, mettant la main sur une Bible qui se trouva auprès d’elle , elle protesta solennellement qu'elle était innocente de la conspiration que Babington avait formée contre la vie d’Elisabeth Elle renouvela alors les demandes qu’elle avait faites à la reine d’Angleterre dans la lettre qu'elle lui avait écrite. Elle insista particulièrement sur celle de se faire assister par son aumôoicr, et elle supplia avec toutes sortes d’instances qu’il lui fût permis, dans ces derniers momens , de se procurer la consolation de ces pienses institutions prescrites par sa religion. On eut la dureté de lui refuser absolument cette grâce qu’on accorde ordinairement aux plus vils criminels.
Pendant cette conversation les domestiques de la reine étaient accablés de douleur; et quoiqu'ils fussent intimidés par la présence des deux comtes, ils avaient peine à se contenir. Mais aussitôt que Kent et Shrewsbury se furent retirés ils coururent se jeter aux pieds de leur maîtresse , ils laissèrent couler des torrensde larmes, ils exprimèrent dans les termes les plus passionnés toute leur tendresse et toute leur affliction. Marie, conservant ta plus parfaite égalité d’âme, ne paraît occupée qu'à les consoler et à modérer leurs peines. Elle se prosterne , entourée de tous ses domestiques, elle rend grâces au ciel de ce qu’elle aperçoit enfin le terme de toutes se» souffrances; elle prie le Seigneur de lui donner des forces pour soutenir avec décence et avec courage ce qui lui restait encore de peines à supporter. Elle employa presque tout le reste de la journée à mettre ordre à ses affaires domestiques; elle écrivit son testament de sa propre main; elle distribuait à tous ses serviteurs son argent , ses bijoux et ses habits, chacun suivant son rang et son mérite 3 ; elle écrivit en peu de mots au roi de France et au duc de Guise. Ces
* Jebb. , 11, Sût.
• En menant une jnpe de reloue», elle leur dit : Ves
lettres étaient remplies de tendresse , de grandeur d'âme et de sentimens généreux ; elle recommandait son âme à leurs prières , et toute sa maison affligée â leur protection. A son souper, elle mangea sobrement comme à son ordinaire; elle fil la conversation non-seulement avec une grande liberté d'esprit, mais même avec de la gaîté et de l'enjouement; elle but à la santé de tous ses domestiques l'un après l'autre, et elle les pria tous de lui pardonner s’il lui était arrivé de manquer envers eux à quelqu'un de ses devoirs. Elle se mit au lit â son heure accoutumée et elle y dormit d'un sommeil fort tranquille pendant quelques heures. Le lendemain , de grand matin, elle entra dans son cabinet et elle y passa un temps considérable i des actes de dévotion. A huit heures le grand -shérif entra dans sa chambre avec ses officiers , et ils la trouvèrent enrorc prosternée au pied de l’autel. Elle se leva aussitôt, et avec un air majestueux ', une contenance assurée , la joie même peinte sur son visage, elle s’avança vers le lieu de l’exécution, s'appuyant sur deux des 'gens de Paulet. Elle était en habit de deuil , mais avec un éclat et une élégance qu’elle négligeait depuis longtemps , excepté dans quelques jours de fête 5; elle avait un Agnus Dei pendu au cou par une chaîne de grains de senteur , un chapelet à sa ceinture, et à la main un crucifix d’ivoire. Les deux comtes, accompagnés de plusieurs nobles des comtés voisins, vinrent la recevoir au bas
amis, je vous aurais laissé cette jupe si je n’étais pas obligée d’aller à la mort un peu honorablement, et d'y être un peu distinguée , etc. Sc» femme» entendant frapper à la porte, et sachant bien qu’on la venait chercher, voulurent faire résistance d'ouvrir, mai* elle leur dit : Mes amies, cela ne sert de rien , ouvrez.
1 La reiue, allant au-devant d’eux, leur dit : Messieurs , j’ai été cette nuit plus vigilante que vous; ne croyez pas que j'aie aucun ressentiment contre la reine Élisabeth ma sœur, ni contre vous, qui avez fait la recherche de mon procès.
• Elle avait pour habillement un crêpe blanc qui la couvrait depui» la tête et qui traînait jusqu’à terre. Sa coiffure était de même étoffe qu’elle avait coutume de mettre dan» ses plu» beaux atours. Un grand manteau de satin noir, gaufré de paremen* de marte d'un grand prix , doublé de taffetas noir , les manches pendante» à longue queue, et le collet à (Italienne •• un pourpoint de saiiu noir, une jupe de velours cramoisi brune, une vasqulne de taffetas velouté, des calecou* de futaine bleue, de» bas de soie bleue, des jarretières de »oie et des escarpins de maroquin. Uist. de Marie , etc., 1579.
de l’escalier. Le chevalier André Melvil, maître de sa maison , qu'on avait éloigné de sa présence depuis quelques mois , eut alors la permission de venir lui faire ses derniers adieux. Lorsqu'il vit sa maîtresse, à qui il était tendrement attaché, réduite â cette triste situation , il répandit un torrent de larmes, déplorant son malheureux sort d’être destiné à porter en Écosse la nouvelle de ce cruel événement. «Ne pleure point, mon «pauvre Melvil, lui dit la reine, voici au con- « traire le moment de se réjouir. Ce jour, attendu « depuis si long-temps, va délivrer Marie Stuart «de toutes ses peines, et mettre fin à scs longues «et ennuyeuses souffrances. Sois témoin que je « meurs ferme dans ma religion , fidèlement at- « tachée à l'Écosse, toujours également affec- «lionnée à la France. Fais mes eomplimens à « mon fils ; dis-Iui que je n'ai rien fait de préju- « diciahle à son royaume , à son honneur et i ses «droits. Je prie le Seigneur de pardonna- à tous « ceux qui ont été sans sujet altérés de mon sang. »
Elle demanda aux deux comtes qu'il fiât permis à Melvil, à trois autres hommes de sa maison et à deux de ses femmes de raccompagner sur l’échafaud , et elle ne put l’obtenir qu’avec beaucoup de difficulté et après de grandes suj>plications. L’échafaud était dressé dans la même salle oû elle avait été jugée ; il était un peu élevé au-dessus du plancher et tendu de noir , ainsi que la chaise, le coussin et le bloc. Marie monta sur l'échafaud avec un air de satisfaction, regarda avec fermeté tout cet appareil de mort , fit le signe de la croix et alla s'asseoir sur la chaise h Reale lut à haute voix l’ordre pour l’exécution ; Marie l’écouta avec un air d’indifférence, et comme étant occupée d’autres pensées. Alors le doyen de Péterborough commença un discours de piété convenable aux circonstances, et il offrit ses prières au ciel en faveur de la reine. Mais elle lui déclara que sa conscience ne lui permettait pas d’écouter son exhortation ni de s’uuir à ses prières : et se mettant à genoux , elle répéta plusieurs fois une prière en latin. Lorsque le doyen eut fini ses discours de piété la reine éleva la voix, et, parlant en anglais, elle recommanda à Dieu l’état affligé de
1 Elle fit approcher Melvil , son maître d’hAtel , et lui dit : Aidez-moi à monter; c'est le dernier scnice que je reçois de vous.
l’église ; elle pria pour la prospérité de son fils , elle souliaita à Élisabeth une longue vie et un régne paisible. Elle déclara qu’elle mettait toute son espérance en la mort de Jésus-Christ, prête à répandre son sang aux pieds de son image. Elle éleva le crucifix, le baisa, et lui adressa ces mots: «Ainsi que tes bras, 6 Jésus! ont élé «étendus sur la croix, reçois-moi avec les bras «étendus de ta miséricorde et pardonne-moi «mes péchés.»
Elle se prépara ensuite à se mettre sur le billot en ôtant son voile et ses habillemens de dessus. lin des exécuteurs ayant voulu lui aider avec un air de dureté , elle le repoussa doucement , et elle lui dit en souriant qu'elle n’était pas accoutumée à se déshabiller en présence d'une si nombreuse assemblée , ni à être servie par de tels valets de chambre*. Elle étendit son cou sur le billot avec la plus parfaite tranquillité et le courage le plus intrépide ; et pendant qu’un des exécuteurs lui tenait les mains, un autre en deux coups lui abattit la tète, qui s'étant décoiffée en tombant, montra ses cheveux déjà devenus tout gris par la continuité de ses peines et de ses malheurs. L’exécuteur tenant la tète toute dégouttante de sang, le doyeu s'écria :« Ainsi «périssent tous les ennemis d'Élisabeth.» Le comte de Kent fut le seul qui répondit, Amen. Tout le reste des spectateurs resta dans le silence , fondant en larmes , et n'étant dans ce moment capables d'autres sentimens que de ceux de la pitié et de l’admirationI * 3.
Telle fut la mort tragique de Marie Stuart, reine d’Écosse , âgée de quarante-quatre ans et deux mois, après dix-neuf années de captivité. Les partis politiques qui se formèrent en Écosse pendant son règne ont toujours subsisté depuis sous diverses dénominations. L’animosité qui régnait
I Toutefoi», dit Brantôme , elle ne put l'empécher, car après qu’on eut abaisse sa robe jusqu’à la ceinture, ce vilain ta tira par ie bras assez lourdement , et lui 61a son pourpoint, sou corps de cotte, avec le collet bas, de sorte que tout son cou et ta bette gorge , qu'elle avait couverte si modestement , malgré sa précaution , trahit alors sa modestie.
II ajoute qu'un des bourreaux levant une bâche par le laùlaat , de la façon de celtes qui servent à fendre le bois, tpi donna un coup qui n’entra pas bien avant; que le second coupa une partie du cou, lui enfonçant les alüffets dans ta tète, et que le troisième acheva.
•Camd., 531. Spolsw., 355. Jebb., Il, 300. Strvpe, 111,383.
dès le commencement entre ces partis s’est transmise d’âge en âge , et leurs préjugés , ainsi que leurs fureurs, se sont perpétués et ont même pris une sorte d’accroissement. On chercherait en vain le caractère de Marie Stuart dans les historiens encore dominés par ces mêmes passions. Les uns lui donnent toutes les vertus , toutes les qualités aimables ; les autres la chargent de tous les vices dont le cœur humain est susceptible. Marie ne méritait ni les louanges excessives que quelques-uns lui ont prodiguées , ni les censures indiscrètes que d’autres ont voulu faire de sa conduite et de ses mœurs.
Marie joignait à tous les charmes de la beauté, à l'extérieur le plus agréable et le plus accompli, un assemblage de tous les talens, de toutes les perfections qui entraînent les suffrages et qui ne manquent jamais de foire leur effet. Elle était polie, affable, insinuante, vive, pleine de feu , et capable de parler et d’écrire avec autant d’aisance que de dignité; prompte à l'excès, emportée dans tous ses attachemens, parce que ses passions étaient vives, et qu’elle avait trop de candeur et de bonne foi. Accoutumée dès son enfonce i être traitée en reine, elle ne pouvait pas supporter la moindre contradiction; capable, en de certaines occasions, de feinte et de déguisement , en conséquence des principes d’éducation qu’elle avait reçus dans nne cour insidieuse, qui mettait la dissimulation au nombre des talens les plus nécessaires dans l'art de gouverner ; aimant à être flattée , et n’étant pas insensible à ce plaisir que ressentent presque toutes les femmes lorsqu'elles aperçoivent les effets de leur beauté ; douée des qualités agréables, dépourvue des talens qui excitent l’admiration , elle fut plutôt une femme aimable qu'une reine illustre. Un grand feu d'imagination, une vivacité d'esprit , qui n'étaient pas suffisamment tempérés par la solidité du jugement , une tendresse de cœur qui ne fut pas toujours contenue dans les bornes de la discrétion, lui firent commettre bien des fautes, l’entraînèrent même dans des crimes. Si nous disons qu’elle fut toujours malheureuse , nous ne donnerons point la véritable raison de cette longue suite de calamités dont elle fut accablée, et qui se succédèrent presque sans aucune interruption; nous devons ajouter qu'elle fut souvent imprudente. Sa passion pour Darnly était un emportement de jeu-
2fi2 HISTOIRE
nesse , un excès impardonnable, lorsqu’elle se porta tout de suite à des extrémités opposées, ce changement subit était , à la vérité, une suite naturelle d'un amour méprisé, de l’ingratitude, de l’insolence, de la brutalité de Damly. Cependant ni ces raisons, ni l’adresse artificieuse de Bolhwcll, ni les services importai» qu’il avait rendus à Marie , ne peuvent justifier l'attachement qu’elle eut pour ce dernier. Les mœurs mêmes dépravées de ce siècle, le règne de la licence et de la dissolution ne pourraient point excuser cette passion malheureuse, et ne nous en feront pas regarder les suites funestes avec moins d’horreur; nous verrons toujours du même œil la scène infime qui termina cette sanglante tragédie. Un peu de condescendance pour les faiblesses humaines fera peut-être jeter un voile sur cette action de Marie que rien ne peut justifier; on attribuera sa conduite, en cette occasion, aux circonstances critiques où elle se trouvait, plutôt qu’à ses véritables dispositions. Au lieu de l'accuser d'avoir eu le cœur pervers, on déplorera sa malheureuse destinée. I<es malheurs de Marie , par leur excès et leur durée , surpassent de beaucoup ces fictions tragiques que l’imagination enfante pour attrister les I wmmes et les porter â la commisération. lorsque nous parcourons cette longue suite de malheurs de la reine d'Écosse , nous nous trouvons disposés à oublier ses faiblesses , nous apercevons ses fautes avec moins d’indignation , nous nous félicitons des larmes qu'elle nous fait répandre, comme si elles coulaient pour une personne d'une vertu irréprochable.
Quant aux agrcmens personnels de Marie, circonstance qui mérite de trouver place dans l'histoire d’une femme sur le trône, tous les auteurs contemporains s'accordent à donner à la reine d'Écosse l’air de la plus grande beauté et la taille la plus avantageuse qui puissent se rencontrer dans une créature humaine. Elle avait les cheveux noirs; mais, suivant la mode de son temps, elle portait souvent des cheveux empruntés, et de couleurs différentes. Ses yeux étaient d’un gris rembruni. Elle avait la peau d’uu éclat et d'une finesse admirables; la mam et le bras d'une beauté singulière tant pour la corme que pour la blancheur. Sa taille était grande et majestueuse. Si elle dansait, si elle se promettait , si elle montait à cheval, elle faisait
toutes ces choses avec les mêmes grâces. Elle avait beaucoup de goût pour la musique. Elle chantait et jouait du luth avec un art et une habileté extraordinaires. Vers la fin de sa vie elle commençait à devenir trop grasse. Sa longue prison, la fraîcheur et l’humidité des maisons où on l’avait tenue renfermée, lui avaient donné des rhumatismes, et l’avaient rendue percluse de ses membres. Jamais homme, dit Brantôme, n’avait pu voir la reine d'Écosse sans être épris d’admiration et d'amour; personne ne peut lire son histoire sans être pénétré de douleur.
On ne voulut point permettre aux femmes de la reine d’Écosse de garder le corps de leur maîtresse, qui fut porté dans une chambre attenant au lieu de l’exécution, et qui y resta pendant quelques jours couvert d'un méchant morceau de drap arraché de dessus une table de billard. Le billot, l’échafaud, les tabliers des exécuteurs, et tout ce qui avait été teint du sang de Marie, fut jeté au feu et réduit en cendres. Quelque temps après Élisabeth ordonna que le corps fût enterré dans la cathédrale de Péterborough arec une magnificence royale. Mais cette ruse triviale, cette vaine ostentation lui furent inutiles. La pompe de ces funérailles ne pouvait point effacer la mémoire de ces injures qui pétaient Marie dans le tombeau. Lorsque Jacques fut monté sur le trône de la Grande-Bretagne , il fit transférer le corps de la reine sa mère à l’abbaye de Westminster, et il le fit déposer parmi ceux des rois d'Angleterre.
Élisabeth donna des marques extérieures de la plus grande surprise et de la douleur la plus vive lorsqu'on vint lui annoncer la mort do Marie. Les larmes, les sanglots, les lamentations, l’appareil d'un grand deuil, tout fut employé pour donner i ces regrets affectés un air de réalité. Tous les instans de la conduite d'Élisabeth, par rapport à Marie, toutes les mesures qu’elle prit pour faire perdre la vie â cette reine infortunée, sont marqués au coin de la dissimulation et de la perfidie. La commission, pour traduire Marie en justice réglée , parut extorquée â Élisabeth par les instances de son conseil privé. Elle ne fit publier la sentence contre la reine d'Écosse que sur les ^sollicitations réitérées des deux chambres du parlement. Elle parut se faire une violence extrême lorsqu’elle signa l’ordre pour l'exécution. Elle était au der-
nier acte de cette indigne comédie, il fallait la terminer par le coup de théâtre le plus hardi , par le trait de fourberie le plus insigne. Elle entreprit de persuader à tout l'univers que c'était à son insu et contre sa volonté que Marie avait été mise â mort. Davison fut l'instrument qu’elle choisit pour jouer cette scène de perfidie , et ce serviteur fidèle, qui ne se doutait point des intentions de la reine, qui n’apercevait point le danger qui le menaçait , fut la victime des intrigues et des artifices de sa maltresse.
Davison avait fiait le devoir de sa charge de secrétaire d’état en présentant Tordre pour l’exécution à la reine pour le signer ; et par son commandement il l’avait porté au grand sceau. Cependant la reine prétendit quelle lui avait recommandé de ne communiquer à personne ce qu’elle venait de faire, et de ne point laisser sortir ce papier de ses mains sans un ordre exprès de sa majesté; qu'au mépris de ce commandement , Davison avait non-seulement révélé cette affaire à plusieurs de ses ministres , mais que , de concert avec eux , il avait fait assembler le conseil privé, qui, sans le consentement et à l’insu de la reine , avait publié l’ordre , et avait commis les comtes de Shrcwsbury et de Kent pour le faire exécuter. Davison niait tous ces faits, et avec des détails et des circonstances qui portaient le caractère du vrai et qui ne laissaient aucun doute sur ce qu’il avançait. En effet, pouvait-on concevoir que le conseil privé, composé des personnes les plus affidées à la reine , de ses ministres et de ses favoris , eût voulu s'assembler sous ses yeux, dans l’enceinte de son palais, et se hasarder à décider une affaire de cette importance sans son aveu , sans sa participation et contre sa volonté ? Cependant Élisabeth, pénétrée en apparence de chagrin, de rage et de fureur, porta la dissimulation au point de bannir de sa présence la plupart de ses conseillers. Elle traita surtout Burleigh avec tant de dureté, elle lui donna tant de marques d'aversion et de mécontentement qu’il se crut perdu, et que dans l’excès de sa douleur, il écrivit â la reine pour lui demander la permission de se démettre de toutes ses places et de se retirer chez lui. Davison fut â l’instant privé de son office, envoyé à la Tour et resserré fort étroitement. Bientôt après on lui fit son procès en règle et on le jugea solennellement dans la