‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 4 sur 116 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

monumcns qui se sont conservés en Angleterre. Le récit des événemens y est accompagne de Peipositionde leurs casses et de leurs effets: on y peint le caractère des principaux acteurs ; les mœurs du siècle y sont présentées : on y trouve les divers changemens arrivés dans la constitution ; un Écossais peut alors commencer à lire avec attention et avec fruit l’histoire de son pays.

I.es affaires d’Êcosse sont , pendant le cours de la quatrième période , tellement mêlées avec celles des autres nations ; sa position dans l’état politique de l’Europe devient si intéressante , et si liée avec celle des royaumes voisins , que son histoire devient un objet d'attention pour tous les étrangers , et qu’il serait impossible de se former de justes idées , tant des événemens les plus remarquables . que des personnages les plus distingués du seizième siècle , sans avoir quelque connaissance des révolutions extraordinaires et variées qui ont agité le royaume

Je me bornerai dans cet ouvrage à donner l'histoire de la quatrième époque. Un coup d’œil sur l’état politique de ce royaume, pendant celle qui la précède immédiatement, fera le sujet de ce premier livre. Cette introduction est égalemeut nécessaire aux étrangers, et aux Écossais qui veulent s'instruire de l’histoire de leur pays.

U période depuis la mort d’ Alexandre II! , jusqu'à la mort de Jacques V, contient environ lieux cent cinquante ans , depuis l'année 1286 , jusqu'en 1542.

la scène s'ouvre par la fameuse contestation au sujet de l’indépendance de l'Écosse. Avant la réunion des deux royaumes, d’Angleterre et d'Écosse, cette question était très importante.

Si l’une des deux couronnes avait été regardée comme feudataire et vassale de l’antre, le traité d'union n’aurait pas pu être fait de pair à pair, et les avantages donnés au royaume dépendant auraient été regardés comme une concession faite par un souverain à son vassal. Vers le commencement du siècle passé , pendant que le traité d'union se négociait , cette question fut agitée avec toute la chaleur et l’animosité naturelles entre deux nations rivales. Ce qui était alors une dispute sérieuse est devenue depuis la réunion, un simple objet de curiosité. Cependant

cette contestation, qui a paru si importante à nos ancêtres , ne peut pas nous être absolument indifférente.

Les rois d’Écosse possédaient anciennement quelques-uns des comtés situés au nord de l’Angleterre, et suivant les plus anciennes traditions des coutumes féodales , ils tenaient ces possessions du roi d’Angleterre et lui en rendaient hommage. Cet hommage, que le roi d’Écosse ne devait que pour les pays qu’il possédait en Angleterre, ne dérogeait en aucune manière à sa dignité royale. Rien de plus analogue à l’esprit du droit féodal que de voir la même personne être en même temps seigneur et vassal , libre et dépendant , à raison de ces différentes possessions *.

I a couronne d’Angleterre était sans contredit indépendante, quoique les princes qui l'ont portée aient été pendant plusieurs siècles vassaux des rois de France, et, à raison des pays qu ils possédaient dans ce royaume , tenus de rendre tous les services qu'un souverain féodal est en droit d’exiger. Les rois d’Écosse étaient dans le même cas : monarques libres et indépendans, mais vassaux des rois d'Angleterre, pour raison des pays qu’ils possédaient dans l’étendue de ce royaume. Le monarque anglais, content des droits qui lui étaient acquis par là loi, et qui ne lui étaient point contestés, ne songeait point à en usurper d’autres. L’Angleterre conquise par les Saxons , qui la divisèrent en plusieurs petits royaumes , n’était point en état d’étendre son domaine aux dépens de l’Éensse, qui ne formait alors qu’une seule monarchie. Ces petites principautés se réunirent à la vérité peu à peu, et formèrent à la fin un royaume ; mais les princes qui y régnaient , exposés

1 On en voit un exemple bien sinRulirv dans l 'histoire de France. Arpin vend la vicomté de U ville de Bourp.r* an roi Philippe Fr. qui rend bommaoe an comte de Saricerre pour la portion du territoire qui relevait de ce sei- Rneur, an 1100. Je crois que , ni dans l'histoire d'Anglelerre ni dans celle d’fcosse, on ne trouverait un pareil exemple d’un roi rendant honunaqc à son propre sujet. Philippc-le-Bel abolit cet usaqe en Franceen 1302. Hénault, Abrégé chronologique tintait à peu près semblable est celui de l'abbé de Melrosc, qui, en l'année 1535, nomme le roi Jacques V bailli ou stewant de celle abbaye, l'investissant de tous tes pouvoirs appartenant 5 cet office , et lui déclarant qu'il est responsable ,i l'abbé de I exercice dudit office. {Archives publiques il' Edimbourg. J

HISTOIRE D'ÉCOSSE

continuellement aux invasions des Danois, et souvent obligés de plier sous le jour de ces pirates formidables , portèrent rarement leurs armes en Écosse , et furent absolument hors d'état de tenter avec succès des entreprises sur ce pays. I.cs premiers rois normands, occupés à introduire leurs lois et leurs coutumes dans le royaume qu'ils avaient conquis , ou bien û se maintenir sur un trOne, auquel plusieurs d'entre eux n'avaient que des droits fort incertains, ne songeaient point J étendre leur autorité, ni à former des prétentions sur l'Ecosse. L'infortune imprévue d'un roi d'Ecosse fit concevoir aux Anglais le projet d'assujettir ce royaume. Guillaume fut fait prisonnier , à Alnvvick , par Henri II , roi d'Angleterre, qui , pour prix de sa liberté , exigea de lui une rançon exorbitante , avec promesse de lui remettre les places les plus fortes de ses états , et le força en même temps de lui rendre hommage de tout son royaume. Richard lKr, prince généreux , renonça solennellement î cet hommage, et affranchit Guillaume des conditions dures que Henri lui avait imposées. Au bout d'un siècle ou environ, après la mort d'Alexandre III, Édouard lr sut se prévaloir de la situation des affaires d'Écosse; il acquit plus d'influence et d'autorité dans ce royaume qu'aucun des rois d'Angleterre, ses prédécesseurs , et s'attachant plutôt A imiter la politique intéressée de Henri que la grandeur d'âme de Richard , il fit revivre la prétention de souveraineté que le premier avait formée.

Marguerite deNnrwége, petite-fille d'Alexandre, et héritière de sa couronne, ne lui survécut pas long-temps. I e droit de succession échut aux dcsceudansdeDavid,comtede Huntington, troisième fils du roi David 1er. De ce nombre étaient Robert Bruce et Jean Baliol , deux illustres compétiteurs qui se mirent sur les rangs. Bruce était fils d'Isabelle, seconde fille du comte David. Baliol était petit-fils de Marguerite , fille aînée de ce même comte. Suivant les lois actuellement établies pour les successions, le droit de Baliol était le meilleur, et quoique Bruce eût pour lui la proximité du sang et du degré, la prétention de Baliol , comme représentant sa mère et sa grand'mèrc, aurait dô paraître incontestable. Mais l'ordre de succession n'était point déterminé alors avec la même précision qu'il l'est au-

jourd hui. La question parut aussi difficile qu’elle était importante, et quoique les préjugés du peuple , et peut-être les anciennes lois du royaume , parlassent en faveur de Bruce , les deuxcandidats furent , chacun de leur côté, soutenus par des factions puissantes. Il était à craindre qu’un différend que la loi ne décidait point fût terminé par les armes. Pour éviter les malheurs d'une guerre civile , Édouard fut choisi pour arbitre , et les deux parties convinrent de s’en rapporter à sa décision. Cette démarche pensa être fatale â l'indépendance de l'Écosse, et la nation, par son empressement à se garantir de la guerre civile , fut non-seulement exposée A cette calamité , mais mime sur le point d'ètrc soumise à un joug étranger. Édouard était artificieux, brave, entreprenant , régnant sur un peuple puissant et guerrier , en paix avec tout l'univers. L'anarchie où se trouvait l’Écosse , l'ambition des compétiteurs prêts à sacrifier leur patrie pour se procurer nue couronne, même dépendante , invitèrent Edouard A se mettre premièrement en possession du royaume , et ensuite à l'assujettir. L'autorité d'arbitre qui lui avait été conférée imprudemment , et dont les Écossais n’avaient pas senti les conséquences dangereuses, le mit en état d'exécuter scs projets avec la plus grande facilité. Sous prétexte d'examiner la question avec plus de solennité, il convoqua tous les barons d'Écosse, A Norliam, il en gagna quelques-uns, il iutimida les autres, et il les amena tous , saas en exce|iter Bruce et Baliol , à reconnaître l'Ecosse pour fief de la couronne d'Angleterre, et à lui prêter serment de fidélité , comme A leur seigneur lige , ou à leur souverain. Ce premier pas fait le conduisit A un autre bien plus important. Édouard représenta qu'il serait inutile qu'il prononçât un jugement qu'il ne serait point en droit de faire exécuter , et il demanda en conséquence qu'on le mit en possession du royaume , pour qu'il pût ensuite le remettre à celui dont le droit serait trouvé le meilleur. La pusillanimité des nobles, l'impatiente ambition des prétendans, étaient portées A un tel point , que tous consentirent â cette étrange demande , A l'exception d’un seul homme , Gilbert d'Umfraville, comte d'Angus, qui eut le courage de refuser de rendre â l'ennemi de son pays les châteaux qu’il avait en garde. Édouard , trouvant Baliol

le plus soumis et le moins à craindre des deux et de l'opulence de ses sujets. La guerre conti-

compétitcurs, se hâta de prononcer en sa fa- nuée pendant plusde soisantc-dix ans, presque

vêtir. sans interruption , n'eut pas un meilleur succès

Baliol renouvela scs actes de sujétion, se rc- pour les rois d’Angleterre. Bruce et sa postérité connut vassal de l’Angleterre, et se soumit à se maintinrent en possession du trône d'Écosse, toutes les conditions que le souverain qu'il ve- et gouvernèrent avec une autorité qui ne le cénait de reconnaître voulut lui imposer. dait en rien à celle des premiers rois.

Édouard , après avoir ainsi placé sa créa- Mais pendant que le sort des armes , juge turc sur le Irène d’Écosse , et forcé la noblesse souverain des querelles entre les nations , était

de renoncer à l'indépendance et â l'ancienne employé pour terminer ce démêlé, ni Édouard

liberté de son pays , pensa que son haut do- ni les Écossais ne paraissaient douter de leur

maine 1 sur l'Êcosse était solidement établi, bon droit. On en appelait â ('histoire, on com-

Mais il voulut trop tôt agir en maître. L’esprit puisait les anciens registres , et de part et d'autre

d'indépendance, une sorte de férocité, fai- on produisait des titres qu'on regardait comme

soient porter impatiemment à ces nouveaux vas- incontestables. On voit encore aujourd’hui les

saux un joug auquel ils n’étaient point accou- lettres et mémoires adressés par les partis au

tumés. pape , qu’on regardait comme le père commun ,

Baliol lui-mème , cet esprit bas c! rampant , et qu’on réclamait aussi très souvent comme le commençait â se mutiner. Édouard, qui n’avait juge légitime de tous les princes chrétiens. Les plus besoin de ce fantôme de roi, le força de des- fables des premiers temps de l'histoire d’ Anglecendre du trône, et entreprit même ouvertement terre , la partialité des chroniqueurs , des traités de s’emparer de la couronne , comme lui étant et des Chartres supposées , étaient les preuves dévolue pour forfaiture et crime de rébellion de dont Édouard se servait pour appuyer son droit son vassal. Dans ce moment critique parut sur la de souveraineté sur l’Êcosse; et l’hommage rendu

scène un héros, à qui l'enthousiasme et l’admi- par les rois d’Écosse, pour les pays qu'ils possér ration des Écossais a fait attribuer des prouesses daient en Angleterre , était faussement allégué fabuleuses , quoique sa valeur , sa probité , sa sa- comme renfermant implicitement la preuve de la gesse, n’eussent pas besoin d’être relevées par sujétiondetoutlcroyaumc'.QucIquemalfondées le merveilleux de la fiction. Guillaume Wallace, quefussent les prétentions des Anglaisais ne roan-

presque seul, osa prendre les armes pour la dé- quèrent jamais de les foire revivre dans toutes fense du royaume, et sa hardiesse réveilla les les querelles qui s'élevèrent depuis entre les esprits de ses concitoyens. Enfin Robert Bruce, deux nations, et elles furenttoujoursrejetécsavec

petit-fils de celui qui avait disputé la couronne indignation par les Écossais: de là cette haine

à Baliol , se présenta pour venger l'honneur de implacable et forcenée qui subsista pendant si

sa patrie. Les nobles , confus de leur bassesse , long-temps entre ces deux royaumes. Cette anfurieux des affronts continuels qu’on faisait i la tipalhie nationale était fomentée non-seulement nation, se raugèrent en foule sous ses étendards, par des hostilités fréquentes, par des injustices le monarque anglais, dans le dessein d’écraser réciproques, mais aussi parce que l’Anglais re~ d’un seul coup la rébellion, entre ai Écosse â la gardait l’Ecossais comme un vassal qui avait eu tète d'une armée formidable. Les Écossais, quoi- l’audace de se révolter, et que l’Écossais de son que souvent vaincus dans plusieurs batailles, ne côté regardait l'Anglais comme un usurpateur , furent point domptés. Le zèle ardent de la no- qui n'avait pour but que de l'asservir, blesse pour l'indépendance du royaume , la pru- Dans les premières années du règne de Bruce ,

dence et la valeur de Bruce, et, plus que tout, la forme du gouvernement en Écosse était la l’enthousiasme national pour une cause de cette mêmcqne dans fous les autres royaumes dci'Euespèce, repoussèrent tous les efforts d’Édouard, ropc. Celte ressemblance étonnante de constiturenversèrent tous ses projets , et contre-balancé- lions et de lois , prouve démonstrativement que rent les avantages qu'il tenait du grand nombre

1 Essais historiques d'Anderson, concernant l'iudé- ' Dominium cminens; c'est te droit de suzeraineté. pcndance , etc.

ti HISTOIRE

te nations qui renversèrent l'empire romain, et qui fondèrent ces royaumes, quoique partagées en différentes colonies, et distinguées par des noms différons, étaient originairement le même peuple. Lorsqu'on jette les yeux sur le système féodal, sur te lois, sur la politique, et sur la construction singulière de cet édifice prodigieux , le premier objet qui nous frappe est le roi. On prétend qu'il est le seul propriétaire de toutes les terres qui sont dans scs états; que ses sujets tiennent de lui leurs possessions , et que par reconnaissance ils consacrent leurs vies à son service ; que toutes te marques de distinction , te titres, te dignités, découlent de lui comme de la source de tous te honneurs et de toutes te grâces. Nous voyons les pairs te plus puissaus , prosternés à ses pieds , te mains jointes , lui prêter serment de fidélité, et le reconnaître pour leur seigneur lige et souverain : de lâ nous pourrions conclure que ce prince est un monarque tout-puissant , et même absolu : cependant ce raisonnement serait peu exact. Le géuie du gouvennent féodal est purement aristocratique. Avec tout l’appareil de la royauté , avec tout cet extérieur de despotisme , le pouvoir du roi , dans un gouvernement féodal , était de tous le plus limité.

La plupart des nations du nord, avant que de sortir de leurs habitations pour conquérir le monde, ne paraissent point avoir été soumises au gouvernement des rois1, et même dans te endroits où le pouvoir monarchique avait lieu , il parait que le priuce avait peu d'autorité. Plutôt général que roi , son autorité dans le militaire était fort étendue, mais sa juridiction très bornée dans le gouvernement civil 2. L'armée qu'il commandait n'était point composée de soldats enrôlés et forcés de servir, mais de volontaires qui suivaient ses étendards3. Ils ne faisaient pas des conquêtes pour leur chef, mais pour eux-mèmes. Libres dans leur pays, ils ne renonçaient point à leur liberté lorsqu’ils avaient acquis de nouveaux établissemens. Ils notaient point la vie aux habitans des pays qu'ils avaient conquis, ils s'emparaient de la plus grande partie des terres, et prenaient te hommes sous leur protection. La difficulté de

* Onar, lib. n, cap. nui.

* Tac il., de Mor. Gcnn. , cap. tu, 11.

* üæ*ar, ibid.

DEÇUSSE. [1329;

se maintenir dans de nouvelles conquêtes, et le danger d’être envahis par d'autres , te mettant dans la nécessité de se tenir toujours en état de défense, le gouvernement qu'ils y formaient était entièrement militaire, et presque semblable i celui du pays où ils avaient pris naissance. Leur général continuant toujours â être le chef de la colonie, la plus grande partie des terres conquises lui était assignée, le reste était partagé entre ses principaux officiers , et ces concessions étaient appelées bénéfices ou fiefs. Comme il était nécessaire pour le bien commun et pour la sûreté , que te officiers fussent dans toutes te occasions prêts à paraître armés pour la défense commune, et qu'ils dévoient alors continuer â obéir à leur général, ils s'engagèrent eux-mêmes à se mettre en campagne lorsqu'ils seraient appelés, et i le servir avec un nombre d'hommes proportionné â l'étendue des pays qu'ils possédaient. Ces grands officiers partagèrent ensuite leurs terres entre ceux qui les suivaient, en leur imposant te mêmes conditions. Un royaume féodal était proprement le camp d'une grande armée. Le génie militaire y dominait, la subordination militaire y était établie , et la possession du sol était la paie que chaque soldat recevait pour le service personnel. On voit par ce détail que la possession du pays était accordée â volonté , et que le roi était électif. Enfin, un officier désagréable â son général était privé de sa paie, et la personne qu'on jugeait la plus capable de conduire une année était clioisie pour commander. Tels furent te élémens et l'enfance du gouvernement féodal.

Mais long-temps avant le commencement du quatorzième siècle, lesystème féodal avait subi plusieurs changemens. Les principaux étaient que le roi , anciennement électif, devint héréditaire : les fiefs, qui n'étaient auparavant donnés qu'â volonté , passèrent du père au fils, et furent rendus perpétuels et héréditaires. Ces changemens également avantageux aux nobles et au roi, ne causèrent aucune altération à l'esprit aristocratique de la constitution féodale, Le roi , à une certaine distance, paraissait revêtu de pouvoir et de majesté; de plus près, on n’apercevait en lui aucun des avantages qui constituent la grandeur et l'autorité d’un monarque. Ses revenus étaient médiocres : il n'avait point un état d'ar-

niée subsistante , et la juridiction ne lui appartenait point en propre.

Dans ce temps où la pompe et le faste étaient inconnus , même darls les palais des rois; où les officiers de la couronne avaient des appointcmens peu considérables au-delà des droits et du casuel de leurs offices; où les ambassades dans les cours étrangères étaient très rares; où les années étaient composées de soldats qui servaient sans paye; il n'était pas nécessaire que le roi possédât de si grands revenus, et l'état de l'Europe ne procurait point alors faut de richesses à ses princes. Le commerce faisait peu de progrès dans des royaumes où le gouvernement féodal était établi.

L'institution de ce gouvernement qui n'avait pour objet que de porter les esprits à ta guerre , de former des soldats, et de leur persuader que la profession des armes était la seule qui fût honorable, devait naturellement décourager les arts et le commerce. En conséquence, les revenus qui se tirent de taxes imposées sur les différentes branches de commerce, étaient peu considérables, et le trésor du prince recevait peu d’accroissement d’une source qui , chez un peuple commerçant, coule avec abondance, et devient presque inépuisable. Il n'y avait pas même de taxes fixes sur les terres ; un fardeau de cette sorte aurait paru insupportable à des hommes qui avaient reçu leurs biens comme la récompense de leur valeur, et qui regardaient leurs services à la guerre comme une rétribution suffisante pour les terres qu'ils possédaient. Le domaine du roi , ou les terres qu'il retenait en scs mains et qui devenaient inaliénables, fournissaient à la subsistance de la cour, et aux dépenses ordinaires du gouvernement 1 . 1 .es seules taxes déterminées par le droit féodal , et que le vassal était obligé de payer au roi , ou bien à celui dont il tenait ses terres, étaient de trois sortes : l’une , lorsque son fils aîné était fait chevalier; l'autre, lorsque sa fille aînée se mariait ; et la troisième, lorsqu'il s'agissait de payer sa rançon s'il lui arrivait d'ètrc fait prisonnier. Outre cela, le roi avait les droits éventuels de fief, de garde-noble, de mariage, et autres, sur ses propres vassaux. Daus des cas extraordinaires ,

'Craig., ileFrud., lib.i. Dicg , H. DuCjnge, C/oij., voc- Vominicum.

ses sujets lui donnaient un subside, qui [îrenaft le nom de bdnévolence, , ou don gratuit , pour montrer que le roi ne recevait ce secours en vertu d'aucun daéit , mais comme un présent fait de bonne volonté *. Tous ces objets réunis ne formaient qu’un revenu médiocre et précaire,qui, bien loin de mettre le roi en état de former aucune entreprise qui pût exciter la jalousie des nobles, ou leur donner de la crainte, le tenait au contraire dams un état continuel d’indigenee, d'inquiétude et de dépendance.

Leroi ne pouvait pas suppléer à la modicité de scs finances par la terreur de ses armes. On ne connut point les soldats mercenaires, ni les troupes réglées, tant que le gouvernement féodal fin en vigueur. Toute l'Europe était peuplée de soldats. Les vassaux du roi , les arrière-vassaux relevant des barons étaient tousobligésde porter les armes, la pauvreté des rois ne leur permettait point alors de fortifier leurs places frontières ; quelques semaines terminaient une campagne : le courage farouche , impétueux , était toujours impatient de commettre au sort d'une bataille la décision de tontes les querelles; une armée sans paye et peu disciplinée était suffisante pour tous les projets qui avaient pour objet la sûreté et l'honneur de la nation. Une telle armée , bien loin d’étre un instrument de force et de terreur à la disposition du roi, était , au contraire, aussi formidable pour lui-méme que pourses ennemis. Plus un peuple était guerrier, plus il devenait indépendant. Les mêmes personnes étant soldats et sujets, les privilèges dans la vie civile et les immunités étaient les suites de leurs victoires et la récompense de leurs exploits. Ces conquérons , dont les armées mercenaires sont le plus souvent, dans la forme actuelle de nos gouvernemens , des tyrans de leurs peuples , des fléaux de l'humanité , étaient ordinairement , dans le système de la constitution féodale, les princes les plus humains, les plus doux pour leurs sujets , parce qu’ils avaient toujours de plus en plus besoin de leur assistance. L’n prince que la guerre et les victoires même ne rendaient pas maître de sa propre armée, ne conservait pas l'ombre du pouvoir militaire en temps de paix. Les soldats licenciés se mêlaient avec les autres sujets : personne ne

1 Du Crnge, au mol Auxilium.

recevait de lui de solde ni de salaire : plusieurs siècles s’écoulèrent avant que l'usage fût introduit d’une garde soudoyée pour la sûreté de sa personne: privé d'une armce toujours sur pied, le plus fort appui de la domination , l’autorité .royale restait dans un élat de Faiblesse, et tombait même souvent dans le mépris.

D’autres circonstances tendaient encore à déprimer la puissance royale. Le système féodal resserrait dans des bornes très étroites l'autorité du roi, pour ce qui concernait l’administration de la justice. Il parait qu'ancienncment les princes étaient les juges suprêmes de leurs peuples. Ils tenaient les audiences en personne, et décidaient toutes les contestations. La multiplication des procès mit bientôt dans la nécessité de commettre des juges pour décider, au nom du roi, les affaires qui appartenaient à la juridiction royale. Mais lorsque les Barbares inondèrent toute l'Europe, après avoir détruit la plupart des grandes villes , ils partagèrent les pays dont ils s’étaient emparés entre plusieurs barons puissans, suivis d'une foule de vassaux qui leur étaient tout dévoués, et auxquels, en revanche, ils promettaient secours et protection contre ceux qui voudraient les attaquer ou leur faire quelque tort. L'administration de la justice fut par ce moyen considérablement interrompue, et l’exécution des sentences judiciaires devenait presque impraticable. Le larcin, les brigandages , les meurtres, les désordres de toute espèce furent portés , dans tous les royaumes de l'Europe , à un degré presque incroyable , et rarement compatible avec l'existence d’une société civile.

L’agresseur se réfugiait sous la protection de quelque seigneur puissant, qui le mettait à couvert des poursuites de la justice. L’union et les efforts de la moitié d'un royaume étaient quelquefois nécessaires pour venir A bout de se saisir d'un criminel , et de le punir ’.

1 On en voit encore, en Tannée 1561 , un exemple re marquablc , dans le cours de celle histoire. La reine Marie, ayant ortlouné qu’on tiendrait sur les frontières une cour de justice, onze provinces au moins furent xommée* de veillera la carde de celui qui devait, comme juge, présider â cette commission , cl de lui prêter main forte pour faire exécuter ses décisions.

Les propres termes de la déclaration méritent d’étre rapportés comme étant une preuve convaincante de la faiblesse du gouvernement féodal. «Et d'autant qu'il est

Pour remédier à ces inconvénicns , plusieurs personnes de disiinction furent chargées de l'administration de la justice dans leurs propres territoires. Autant qu’on petit le présumer, cette concession ne fut d’abord que passagère , le privilège n'était que personnel ; mais l'esprit d'usurpation des nobles vint bientôt à bout de le convertir en un droit réel , et même héréditaire. Les terres de quelques-uns furent érigées en baronnies. d'autres en régalités. La juridiction des premiers était d'une très grande étendue , celle des autres était royale , ainsi que le nom le porte, et presque illimitée. Toutes les causes civiles ou criminelles étaient portées devant des juges commis par le seigneur de la régalité; et si quelque personne de son territoire était appelée en justice par les tribunaux du roi, le seigneur de la régiflité pouvait arrêter la procédure, et par le privilège de repleige, ou recours , évoquer l'affaire A sa propre juridiction , et mètnc punir son vassal , s'il s'était soumis volontairement à une juridiction étrangère '.Toutes les questions qui intéressaient des personnes domiciliées dans les pays des nobles étant ainsi décidées par des juges commis par les nobles mêmes, leurs vassaux avaient rarement occasion de s'apercevoir qu'ils étoient sujets de la couronne. Un royaume féodal était morcelé en plusieurs petites principautés, presque indépendantes, et qulncsc tenaient que par un lien d'union très faible et souvent imperceptible. le roi était non-seulement dépouillé de l'autorité attachée A la périr nécessaire pour le service et l'exécution des commandeet mens de son altesse, que sa justice soit bien accompa- « gnée, et son autorité suffisamment fortifiée par le coiv « cours d’un grand nombre de ses fidèles sujets. A ces « causes et par ces considérations, ordonnons et mandons a à tous comtes , seigneurs, barons, francs-tenanciers, « possesseurs de fonds de terre, et autres gentilshommes «quelconques, habitant dans lesdites provinces, qu'ils « aient tous et un chacun, avec leurs parens, amis, ser- « viteurs et domestiques , bien équipés pour crainte de « guerre en la manière la plus effective ( c’est-à-dire ,

« pleinement armés et pourvus), et avec des vivres pour « vingt jours , à se rendre près de lui , et s’avancer avec « lui au bourg d'Iedbourg , pour y demeurer pendant « ledit espace de vingt jours, et là y recevoir les ins- « tructious et commandemens qui leur seront par lui « donnés au nom de la dame notre souveraine, pour la « tranquillité de la province , et de mettre ieeux à exécu- « tion-j sous peine de perdre leur vie , terres et biens. * Histoire d‘ Écosse de Keith, p. 198.

1 Craig., lib. m Dieg. 7.

sonne d'un juge suprême ; mais scs finances souffraient aussi une diminution considérable , par la privation des émolumens pécuniaires qui étaient alors attachés à la personne qui administrait la justice.

L'affaissement de l'autorité royale élevait dans la même proportion la puissance des nobles, et la portait jusqu'à l'indépendance. Non commis d'avoir obtenu le droit d'hérédité pour des fiefs qu'ils ne possédaient auparavant qu'à volonté, l'ambition leur faisait concevoir des projets plus hardis. Ils établirent l'usage des substitutions, et ils épuisèrent toutes les ressources de l’esprit humain et de l’invention , pour rendre leurs possessions inaliénables et perpétuelles. Comme ils avaient toute liberté d’ajouter aux héritages qui leur étaient transmis par leurs ancêtres, et qu'ils ne pouvaient en aucune manière en rien diminuer, des mariages, des jpp et d'autres événemens, firent, avec le temps, tin .-Écroissement continuel de richesses et de dignités. Telle qu'une rivière qui s’enrichit des eaux quelle reçoit dans son lit à mesure qu'elle s'éloigne de sa source , une grande famille , en s'éloignant de son origine, accumulait des honneurs, et augmentait successivement ses possessions. Le baron féodal possédait dans toute leur étendue le crédit et l'autorité attachée aux titres d'honneur. Ces titres d'honneur qui, par leur nature, tiennent à l'office ou à la personne , qui proviennent ou de l'exercice de fonctions honorables, ou du tribut d’admiration que l'humanité rend au vrai mérite, n'auraient dû être que personnels : mais un fils dépourvu de tout mérite ne voulut point être privé de ces avantages. Sans autres droits que la présomption , on vint à bout de les rendre héréditaires, et la noblesse, qui n’étoit déjà que trop puissante , en reçut un nouveau lustre. On porta encore plus loin l'audace et l'ambition.

La direction suprême de toutes les affaires, tant pour le civil que pour le militaire, était attribuée aux grands officiers de Ip couronne : la réputation et la sûreté des princes et des peuples dépendait de la fidélité et de la capacité de ces officiers. Mais telle fut l'ambition effrénée des nobles, leurs entreprises les plus téméraires furent suivies de tant de succès, la soif de s'agrandir prévalut chez eux à un tel point, que dans tous les royaumes féodaux la plupart de ces of-

fices furent attachés aux ramilles des grands, et possédés comme fiefs à titre d'hérédité. Souvent un homme odieux à son prince par un manque de subordination , ou bien exposé par son incapacité à la risée du public, avait en main la cnn fiance et l'autorité, objets de la plus grande importance dans un état , tant pour le prince que pour le peuple. En Écosse, les offices de lord-chef général de la justice, de grand cliambellan, de grand steward ou sénéchal, de grand connétable, de comte-maréchal, de grand amiral, étaient tous héréditaires, et dans quelques comtés , l'office même de shériff était possédé à pareil titre.

Des nobles dont les possessions étaient si étendues, et le pouvoir si grand, uc pouvaient pas manquer d’être remuans et formidables. Ils avaient toujours en main des instrmncns pour l'exécution des entreprises les plus hardies, la portion de leurs terres qu'ils partageaient entre ceux qui leur étaient attachés leur procurait un grand nombre de vassaux fidèles et déterminés, et celle qu'ils retenaient pour eux leur donnait encore les moyens de tenir le plus grand état. La grande salle d'un baron ambitieux était souvent plus fréquentée que le palais du souverain. Les châteaux fortifiés dans lesquels les nobles faisaient leur résidence étaient toujours une retraite assurée pour les mécontens et les séditieux. Ils distribuaient une grande partie de leurs revenus à une foule de gens dans l'indigence, mais tous dévoués et déterminés. Si dans quelques occasions ils quittaient leurs retraites pour venir à la cour du souverain, ils y paraissaient toujours, même en temps de paix, bien accompagnés et suivis d’un cortégenombrcuxde gens armés. La suite ordinaire de Guillaume Vf, comte de Douglas .était de deux mille chevaux. Celle des autres nobles était magnifique et formidable à proportion. De tels barons, fiers et puissans . qui souffraient impatiemment d'être subordonnés, et qui s'oubliaient â un tel point , étaient plutôt les rivaux que les sujets de leur prince. Ils méprisaient ses ordres, ils insultaient à sa personne, et souvent même ils lui arrachaient sa couronne. Pendant plusieurs siècles l'histoire de l'Europe ne contient autre chose que des récits de guerres et de révolutions oceasionées par l'ambition démesurée de ces barons.

Mais si l'autorité des barons avait de beaucoup excédé scs bornes naturelles chez les autres nations de l'Europe, on peut affirmer que la balance qui doit toujours se maintenir entre le roi et les nobles était entièrement perdue en Écosse. La noblesse écossaise avait , comme celles des autres nations, pour étendre son autorité, tous les moyens qui résultent du génie aristocratique du gouvernement féodal, et jouissait , outre cela, d’avantages qui lui étaient propres. les sources accidentelles de son pouvoir étaient abondantes, et des circonstances particulières concouraient avec l’esprit de la constitution du gouvernement pour les agrandir. I'our faire l’énumération de ces causes du pouvoir excessif des barons, particulières à l'Ecosse,

11 est à propos d’exposer l’état politique du royaume, et de rapporter lesévénemens les plus remarquables de la période que nous parcourons.

1 . 1.i nature du pays était une des causes du pouvoir et de l’indépendance de la noblesse d’Écossc. Les pays plats et tout ouverts sont faits pour la servitude. L'autorité du magistrat suprême se porte facilement dans les parties les plus éloignées, et lorsque la nature tt’a point élevé de barrières ni formé de retraites, les crimiuels ou les gens suspects sont bientôt découverts et punis. D'un autre côté lesmontagnes, les marais et les rivières forment des bornes naturelles au pouvoir despotique, et c’est là qu’est le siège naturel de la liberté et de l’indépendance. Cest là que les nobles d'Ecosse fixaient ordinairement leur résidence. Un baron séditieux,renfermé dans son château , bravait le pouvoir du souverain, parce qu’il était impossiblede conduire une armée dans des pays déserts et dans des lieux où un homme seul avait même de la peine à pénétrer. Les mêmes causes qui avaient arrêté les conquêtes des Romains, et qui avaient rendu inutiles tous les efforts d’Édouard 1", mirent souvent les nobles d'Écosse à couvert de la vengeance de leur prince : ils durent leur indépendance personnelle à ces mêmes montagnes, à ces mêmes marais qui avaient tant de fois sauvé leur pays de la fureur des cooquérans.

2. Le manque de grandes villes en Écosse ne contribuait pas peu à l'accroissement de la puissance de la noblesse et à la diminution de celle

du souverain. Dans les lieux où un certain nombre d’hommes est rassemblé , l’ordre doit être mieux établi , la forme du gouvernement plus régulière , l'autorité du magistrat mieux reconnue, et les décisions exécutées avec plus de soumission et de promptitude. Les lois et la subordination ont pris naissance dans les villes; et dans les pays où elles sont rares , comme en Pologne, et où, comme en Tartarie, il n’y en a point du tout, on n'aperçoit presque point dx traces d'aucune sorte de police. Mais sous le gouvernement féodal, le commerce , qui est le principal moyen de rassembler les hommes, était totalement négligé. Les nobles , dans le dessein d’affermir leur pouvoir sur leurs vassaux, résidaient au milieu d'eux, paraissaient rarement à la cour, où ils auraient trouvé un supérieur, non plus que dans des villes où ils se trouvaient avec leurs égaux, la partie méridionale , la plus riche contrée de l’Écosse , ctaifc tout ouverte aux Anglais, et les villes fui y étaient situées ne pouvaient pas se peupler et s'enrichir au milieu des alarmes et des incursions continuelles : la résidence de nos rois n’était fixée en aucun endroit : une grande étendue de pays restait en friche; et ces circonstances particulières jointes aux causes générales provenant de la nature du gouvernement féodal , faisaient que les villes en Écosse étaient en petit nombre et [tcu considérables, les vassaux de chaque baron occupaient une certaine portion du royaume, distincte et séparée, et formaient une société particulière et presque indépendante. Au lieu de donner des secours pour faire rentrer dans l'obéissance leur chef rebelle, ou ceux qu'il avait pris sous sa protection , ils prenaient tous les armes pour sa défense , et ils mettaient des obstacles invincibles au cours de la justice. Le prince était obligé de tolérer des criminels qu'il ne pouvait punir. Les noblesse prévalaient de cet avantage , et se portaient à tous les excès qu'entraîne l'impunité.

3. la division du pays en clans ou tribus contribuait encore beaucoup à augmenter le crédit et la considération de la noblesse. Les nations qui se répandirent dans toute l’Europe étaient originairement divisées en plusieurs petites tribus; lorsqu'elles en vinrent au partage des pays qu’elles avaient conquis, chaque capitaine donna d’abord une portion de terres à

ïoogle

113*29] LIVRE I. t!

ceux de sa propre famille ou Iribo. Tous les particuliers tenaient leurs terres du capitaine ou cltef; et comme le salut de chaque tribu dépendait de l'union générale, ces petites sociétés sc réunirent , et , long-temps avant l'établissement des surnoms et des armoiries , elles se distinguèrent par des dénominations patronymiques ou locales. Lorsque l'usage des surnoms et tics armoiries fut introduit , les descendans et parens de chaque capitaine prirent son nom et ses armes. Les autres vassaux furent jaloux de suivre leur exemple, et peu à peu les armes et le nom du capitaine devinrent communs à tous ceux qui relevaient du même suzerain. Ces tribus se formèrent ainsi par degrés ; et en une ou deux générations, une parenté qui dans les premiers temps était leplussouvent purement imaginaire, fut regardée comme quelque chose de réel. Une union qui, d'abord, n'était que fictive, devint une union naturelle. Ces hommes suivirent volontairement celui qu'ils regardaient en même temps comme suzerain de leurs terres et comme chef de leur famille ; ils le servirent avec la fidélité de vassaux et l'affection de véritables parens.

H n’y a point de royaume féodal où l’on ne voie de ces sortes d'unions, telles que nous venons de les décrire, mais dans une forme moins régulière. En Écosse, soit que ce fût un effet du hasard , ou bien de la politique , soit que ces sortes d’associations introduites par la colonie d’Irlandais dont nous avons parlé ci-dessus y I eussent pris plus de faveur, l’usage des unions par familles ou tribus était général. De telles confédérations pouvaient être subjuguées, mais il n’était pas possible de les rompre. Le changement dans les usages , les vicissitudes dans le système du gouvernement, rien n’était capable de dissoudre , dans certaines parties du royaume, des associations fondées sur des préjugés si naturels à l’esprit humain. Combien ces nobles devaient-ils être formidables à la tète de leurs vassaux , qui regardaient toujours comme juste et honorable la cause que leur chef embrassait , qui étaient toujours prêts à se mettre en campagne au premier ordre , et h sacrifier leurs vies pour défendre sa personne et soutenir sa réputation ! Le roi combattait de tels ennemis avec bien du désavantage. Quelle comparaison entre des soldats mercenaires, souvent enrûlés par force , et qui suivaient toujours froidement leurs

drapeaux, avec l’ardeur et le zèle qui animaient les vassaux de ces nobles !

4. Le petit nombre de nobles en Écosse peut encore être regardé comme une des causes de leur grandeur. Nos annales ne remonlent point jusqu’à la première division des propriétés dans le royaume ; mais suivant les notions les plus reculées que nous pouvons en avoir, il parait qu'aBciennement les possessions des nobles étaient fort étendues. !.es anciens titanes 1 étaient les égaux et même les rivaux de leur prince. La plupart des comtes et barons qui leur succédèrent ne possédaient pas moins d’étendue de pays. La France et l’Angleterre , pays vastes et fertiles, fournissaient des établissemens pour une noblesse puissante et nombreuse. L'Écosse, peu riche et resserrée dans des bornes plus étroites , ne pouvait pas contenir un si grand nombre de propriétaires. Mais le pouvoir d’une aristocratie diminue toujours en proportiou du nombre de ceux qui la composent. Faible lorsqu’elle est divisée entre plusieurs, rien ne peut lui résister lorsqu'elle se partage entre peu de personnes. Lorsque les nobles sont en grand nombre, leurs opérations ont beaucoup de rapport à celles du peuple : ils ne sont réveillés que par une sensation vive et prochaine, jamais par un danger éloigné : ils se soumettent à plusieurs actes d'oppressioa ou de pouvoir arbitraire avant que d'oser prendre les armes contre leur souverain. Un corps moins nombreux est au contraire plus sensible et plus impatient : sentant vivement le danger, prompt à le repousser, tous ses mouvemens sont aussi subits que les autres sont lents et mesurés. De là provenaient cette extrême jalousie des nobles d’Écosse contre leurs rois , cette attention à observer toutes leurs entreprises et à s’y opposer avec violence. Les vertus du prince ne les rendaient pas moins vigilant ni moins ardens à défendre leurs droits. Robert Bruce au milieu de ses victoires, pendant que tout retentissait du bruit de son nom fut sur le point d'éprouver des contrariétés aussi fortes que Jacques III , l’un de ses descendans , prince qui mérita peu la confiance et l’amour de ses peuples, lats alliances qui se contractaient fréquemment par des mariages entre les grandes

' Thane ou theyne , vieux mot saxon : un noble, un grand seigneur , un officier du roi ; seigneurs qui tenaient de* domaine* relevant immédiatement du roi.

familles , étaient encore une suite naturelle de leur petit nombre : et comme la consanguinité était alors le lien d'union le plus fort , tous les parens d'un noble embrassaient sa querelle, faisaient cause commune avec lui , et le moindre démêlé que le roi avait avec un simple Itaron alliroit contre lui les armes de toute une confédération.

5. Les nobles d'Écosse , pour cimenter ces liens naturels, formés avec leurs égaux et avec leurs inférieurs, se servirent d'un moyen qui à la vérité ne leur est point particulier, mais dont ils fournissent beaucoup plus d’exemples qu'aucune autre natiou. Dans les temps même de la paix la plus assurée, ils formaient des associations qui, entre égaux, s’appelaient une ligue rie défense mutuelle, et aveedes inférieurs, prenaient le nom de lien rie servitude ou de vassalité. Par- la première, les parties s’engageaient à se donner des secours mutuels, dans toutes les occasions et contre toutes sortes de personnes : la seconde renfermait, d'une part, assurance de protection, et de l’autre, service personnel et fidélité. Il yalicu de croirequedans les premiers temps , les hommes furent forcés, pour leur propre conservation , de former de ces sortes de confédérations. La licence cl le brigandage qui dominaient, le défaut d'ordre dans le gouvernement, l'ignorance et le mépris des lois, obligèrent les babitans d'un même canton de se réunir pour leur sûreté , et le faible fut dans la nécessité de rechercher la protection du plus fort. Ces associations devinrent par degrés autant d’alliances offensives et défensives contre le trône; et comme les obligations qu'on y contractait étaient regardées comme plus inviolables que celles d’aucun autre lien , elles donnèrent beaucoup d'ombrage à nos rois , et elles ne contribuèrent pas peu à établir le pouvoir et l’indépendance de la noblesse. Sous le règne de Jacques II, Guillaume VIII, comte de Douglas , lit une ligue avec les comtes de Granford , de Ross, de Murray, d'Ormond , les lords Hamillon, Balveny, et autres seigneurs; cette ligue parut si formidable au roi, qu'il eut recours à des moyens aussi violens qu'injustes pour la rompre.

6. Les guerres fréquentes entre l’Angleterre et l'Écossc forent encore une cause de l’augmentation du pouvoir de la noblesse. la nature

n’a point mis de barrière entre les deux royaumes. Une rivière qu’on peut presque partout passer à gué les sépare du côté du levant ; vers le couchant ils ne sont divisés que ]tar une ligne imaginaire. I.es faibles revenus de nos rois ne leur permettaient point de fortifier ni de munir de garnisons les places frontières, et de plus la jalousie de leurs sujets ne l’eût jamais souffert. Les barons dont les biens étaient situés sur les limites se regardaient comme obligés par honneur et par intérêt à repousser l'ennemi. lui garde des marches , emploi de la plus grande confiance et delà dignité la plus relevée, leur était toujours confiée. Ils avaient ainsi le commandement dans la partie méridionale , théâtre perpétuel de la guerre, et leurs vassaux exposés à des hostilités continuelles, ou ne jouissant tout au plus que d'une paix mal assurée , étaient plus endurcis aux travaux militaires que tous leurs autres concitoyens, cl plus disposés à suivre leur capitaine dans les entreprises les plus hardies; ce fut autant par la valeur que parle nombre de leurs vassaux que les Douglas se rendirent puissans. I j plupart des nobles de la partie septentrionale et du milieu du pays étaient soumis et dévoués à la couronne, mais nos rois trouvaient toujours des difficultés insurmontables à dompter les esprits mutins et indociles de ceux des frontières. Dans toutes nos querelles domestiques, ceux qui pouvaient attirer dans leur parti les habitans des provinces méridionales étaient sûrs delà victoire; les lords qui dans ces pays avaient en main toute l’autorité, fiers de cet avantage , étaient capables d’oublier les sermons qu’ils avaient faits A leur souverain , et d’aspirci à sortir de la classe de sujets.

7. Les malheurs arrivés à nos rois ont contribué plus qu'aucune autre cause à la diminution de l'autorité royale. Jamais race ne fut plus infortunée que celle des princes d’Écosse. De six qui occupèrent successivement le trône, depuis Robert 111 jusqu'à Jacques VI . quatre moururent de mort violente. Les minorités ont été plus longues et plus fréquentes en Écosse que dans tout autre royaume. De dix princes qui ont régné depuis Robert Bruce jusqu'à Jacques VI , sept forent appelés au trône étant encore mineurs et presque enfans. Les gouvernemens les plus réglés et les mieux établis ressentent les effets pernicieux d’une minorité : ils tombent

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dans la langueur cl dans l'inaction , ou bien ils sont jetés dans des convulsions violentes. Ces inronvéniens étaient bien plus considérables dans un gouvernement imparfait et mal constitué comme celui d'Ecosse. L’esprit féroce et mutin des nobles , qui nr pouvait être contenu par l'autorité d’un roi, dédaignait de se soumettre à la juridiction déléguée d'un régent, ou bien au faible commandement d'un prince mineur. L'autorité royale se trouvait alors resserrée dans des bornes plus étroites que jamais. Les prérogatives de la couronne , faibles en elles-mêmes , se réduisaient presque à rien ; et l'aristocratie s'élevait [Kir degrés sur les ruines du pouvoir monarchique. Pour modérer l'activité du pouvoir du régent , réuni en une seule personne, l’autorité attachée A celte pliure était affaiblie en la partageant entre plusieurs; ou biensil'onne nommait qu'un seul régent , les nobles les plus considérables et les chefs des familles les plus illustres étaient rarement pourvus de celte dignité. On la donnait le plus souvent A ceux qui avaient le moins de crédit dans le royaume, et qui ne pouvaient causer aucune jalousie. Les régens, sentant leur propre faiblesse , fermaient les yeux sur plusieurs coftravcntions. Pour soutenir une autorité qui notait en quelque sorte que précaire, ils s'attachaient à gagner les barons 1rs plus remuans cl les plus accrédités, en leur accordant dcspossessionsetdesprivilégesquiaugmenlaient toujours de plus en plus la puissance de ces nobles. Lorsque le roi prenait en main les rênes du gouvernement, il trouvait ses finances dissipées ou aliénées, le domaine de la couronne usurpé ou donné, et les nobles tellement accoutumés à l’indépendance , que les efforts de tout un règne n'étaient presque jamais suffisans pour les ramener au même état où ils s'étaient trouvés au commencement de la minorité, et pour leur arrarher ce qu'ils avaient usurpé pendant le cours d'une régence. En jetant les yeux sur ce qui est arrivé à tous ceux de nos rois qui ont eu le malheur de se trouver dans ces cruelles positions, la vérité et l’importance de ces observations paraissent dans tout leur jour.

La minorité de David II , fils de Robert Bruce , fut troublée par les prétentions d'Édouard Baliol , qui , comptant sur le secours de l'Angleterre et sur l'appui de quelques (tarons mécontens en Écosse , envahit le royaume. La fortune le favo*

risa d'abord : le succès de scs armes obligea le jeune roi de se réfugier en France : Raliol prit possession du trùne. Cependant un petit nombre de nobles resta fidèle A son prince exilé, et chassa Baliol de l’Écossc. David, après une absence de neuf années, revint de France et reprit en main le gouvernement de son royaume. Mais les nobles, qui avaient prodigué leur sang et leurs trésors pour la défense de la couronne , étaient en droit de demander la paisible possession de leurs anciens privilèges , et avaient même en quelque manière acquis un titre (tour s'en arroger de nouveaux. Il parait que , dans ce siècle, on avait adopté cette maxime, que chaque général pouvait réclamer, comme à lui appartenant , le territoire que son épée avait gagné sur l'ennemi, la noblesse fit, en conséquence de cet usage, de grandes acquisitions, et clics furent encore augmentées par la reconnaissance et la libéralité de David , qui distribua à ceux qui lui étaient demeurés fidèles, les vastes possessions dévolues à la couronne par les confiscations des biens de ses ennemis. La famille de Douglas qui , sous le règne de Rubert Bruce, avait commencé A s'élever au-dessus des autres nobles , augmenta encore sa puissance et ses possessions pendant la minorité de David 11.

Pendant le cours d'une trêve faite entre les royaumes d'Ecosse et d'Angleterre, Jacques 1" fut pris par les Anglais, qui eurent la perfidie de le retenir prisonnier |>endant près de dixneuf années. Durant sa détention le royaume fut gouverné , d'abord par son oncle Robert , duc d'Albanie, ensuite par Murdo, fils de ce dur. Ces deux rrgens aspirèrent au trône ; et si nous pouvons ajouter foi A la plupart de nos historiens, leur ambition désordonnée 1rs porta à Iranrher les jours du prince David , frère aîné du roi , et même A prolonger la captivité de Jarques lrr. Ils se flattaient de se frayer plus aisément le chemin de la royauté pendant que le trône était pour ainsi dire vacant ; et ils craignaient le retour du roi , comme l’anéantissement delcurautorilé et le terme de leurs espérances. Ils firent entamer quelques négociations pour obtenir la liberté du roi ; mais elles furent suivies avec beaucoup de négligence. Cependant ils mettaient tout en usage pour flatter les uoblcs, pour les corrompre , pour les engager à seconder leurs projets ambitieux. Ils laissaient flotter les

rênes du gouvernement , ils favorisaient les usurpations de privilèges , ils toléraient les entreprises les plus illégitifabs, ils se faisaient euxmèroes un jeu de l'opposition , et la laissaient jouir dans les autres de l'impunité ; ils faisaient un trafic du patrimoine de la couronne, et le prodiguaient à ceux dont ils craignaient le ressentiment ou dont ils s'étaient concilié la bienveillance; ils réduisirent enfin l'autorité royale A un tel état de faiblesse , que les monarques suivans s'efforcèrent en vain de l'en relever.

Durant la minorité de Jacques II . l'administration des affaires et la garde de la personne du roi furent confiées aux chevaliers Guillaume Crichtonct Alexandre Livingston. La jalousie et là discorde furent les suites de cette autorité partagée : chacun d'eux, dans le dessein de s’affermir , accordait de nouvelles possessions , de nouveaux privilèges aux grands dont il mendiait l’assistance. Cependant le jeune comte de Douglas, enhardi par ces divisions, érigeait dans le sein même de l’état une sorte de principauté indépendante, défendait à ses vassaux de reconnaître d’autre autorité que la sienne, créait des chevaliers, se formait un conseil privé, nommait des officiers de toute espèce, civils et militaires, prenait, à l'exception du litre de roi, tous les attributs de la royauté, et se montrait en public avec un appareil plus pompeux que celui d’un monarque.

Huit personnes furent choisies pour gouverner le royaume pendant la minorité de Jacques 111. Mais le lord Boyd s’empara de la personne du jeune prince, et prit un tel ascendant sur son esprit, qu’il eut bientôt envahi toute l’autorité. Il osa former le projet d'élever sa famille au même degré de puissance et de grandeur que celles de la haute noblesse, et il y réussit. Tout occupé de ces projets ambitieux, il laissa énerver le gouvernement, et les barons s'accoutumèrent de plus en plus à l'anarchie et A l'indépendance. Cependant ce pouvoir excessif que Boyd avait eu tant de peine à acquérir ne fut pas de longue durée. Sa famille eut le sort de celles de tous les favoris. La catastrophe fat subite : elle tomba et s'anéantit. Mais celle des Hamilton s'éleva sur ses ruines , et parvint bientôt dans le royaume au plus haut degré de grandeur.

La minorité de Jacques V, plus longue que celles des régnes précédons, fat aussi plus rem-

plie de troubles. Les différeas partis des nobles, encouragés ou protégés par les rois de France ou d’Angleterre, se formèrent en factions plus régulières, et méprisèrent plus que jamais la contrainte des lois et de l’autorilé. La France avait l'avantage de voir la régence entre les mains d'un homme qui lui était tout dévoué: c'était le duc d'Albanie, né en France, et petit-fils de Jacques II. Mais le lord Alexandre Home, le plus considérable des pairs d'Êcosse, et qui avait échappé à la fatale bataille de Flowdcn ', rompit toutes ses mesures pendant les premiers temps de son administration; et dans les dernières années elle ne fut pas moins traversée par les intrigues de la reine douairière, strur de Henri VIII. Quoique le duc d'Albanie fat soutenu par les troupes de France, les nobles faisaient peu de cas de son autorité. Deux fais conduits par le régent jusques aux frontières de l'Angleterre, ils refusèrent absolument d'y entrer, sans vouloir écouter ni ses menaces ni ses supplications. Leduc, touché de ces marques de mépris réitérées, abandonna cette nation tumultueuse et se retira en France, où il préféra la tranquillité d’une vie privée Ma possessif d’un office de régent dépourvu d'autorité réelle. Alors Douglas, comte d’Angus, se rendit maître de la personne du roi et gouverna le royaume en son nom. On fit plusieurs efforts pour lui enlever cette autorité usurpée; mais il avait une grande suite de vassaux et d'amis qui lui étaient attachés, parce qu’il partageait avec eux le pouvoir et les émolumens de son office; le peuple aimait et respectait le nom de Douglas ; sans avoir le titre de régent, il avait une autorité plusentièrc et plus étendue qu'aucun de ceux qui avaient joui réellement de cette dignité; enfin cette ancienne et formidable puissance des Douglas paraissait revivre en lui dans toute son étendue.

Ce fut à ces causes et à plusieurs autres omises ou négligées par nos historiens, que la noblesse écossaise fut redevable de ce pouvoir exorbitant et singulier dont on voit tant d’exemples • dans l’histoire d’Écosse. Mais rien ne prouve plus clairement toute l'étendue de sa puissance que la longueur de sa durée. Plusieurs années après la décadence du système féodal dans les autres royaumes de l’Europe, et lorsque les armes et la

1 Donnée en 1513. Le roi d'fcosse y fut tué. (Rapin Tboirai.)

politique des princes furent venues à bout de l'ébranler ou de le détruire en tous lieux, les fonde mens de cet ancien édifice subsistaient encore en Écosse presque en leur entier.

le pouvoir que les principes du gouvernement féodal donnaient aux nobles devint bientôt insupportable à toas les princes de l'Europe, qui se lassèrent de ne posséder qu'une autorité précaire L'impatience de briser ces entraves précipita Henri III, roi d’Angleterre, Édouard II, et plusieurs autres princes faibles , dans des entreprises imprudentes et prématurées contre les privilèges des barons; des princes plus habiles se contentêreut d'adoucir des maux qu'ils ne pouvaient pas guérir : ils s’attachèrent à donner , par des guerres fréquentes et des expéditions au dehors, nne occupation à l'esprit turbulent des nobles; et, s’ils n’en retirèrent point d'autres avantages , ils assurèrent au moins la tranquillité au dedans. le temps et les circonstances amenèrent enfin la destruct ion du gouvernement féodal. Vers la fin du quinzième siècle, et dans le commencement du seizième, tous les princes de l'Europe attaquèrent comme de concert la puissance des nobles. Des hommes degénie entreprirent avec succès ce que leurs prédécesseurs mal habiles avaient essayé en vain. Louis XI , roi de France, l'esprit le plus profond et le plusentreprcnant de son siècle, exécuta presque en enl ier, dans le cours de son règne, le plan de la destruction du pouvoir de la noblesse. La politique sourde, mais toujours infaillible, d'Henri Ml , roi d'Angleterre, produisit le même effet. Les moyens que ces monarques employèrent étaient cependant très différera. Le coup que Louis porta fut prompt. Les artifices d'Henri ressemblaient â ces poisons lents qui détruisent le tempérament, mais qui ne deviennent mortels qu'au bout d'un temps fort éloigné. La suite de l’exécntion de leur plan présente des circonstances qui ne sont pas moins opposées. louis réunit hardiment à sa couronne toutes les possessions qu'il avait enlevées aux nobles. Henri mina les barons en les encourageant à vendre des terres qui enrichissaient les communes, et leur donnaient, dans la législation , nn poids inconnu à leurs prédécesseurs.

Mais pendant que ces deux royaumes, si voisins de l'Écosse , offraient ce grand spectacle de révolutions, l'Écosse demeurait dans lernémc

état. Le roi n’y étendait point ses prérogatives, et ne mettait point les communes en état d’empiéter sur l'aristocratie ; non-seulement les nobles conservaient leurs privilèges et leurs domaines , mais ils en acquéraient encore tous les jours de nouveaux.

Ce n'était dans nos rois ni défaut de vigilance, ni manque d'ambition. Ils sentaient vivement le pouvoir exorbitant des nobles , et ils désiraient fort de les rabaisser; mais ils n'avaient pas de moyens suffisans pour y réussir. Leurs ressources étaient médiocres, et les progrès de leur autorité encore moins considérables. Cependant comme le nombre des vassaux et l’étendue de la juridiction étaient les deux principales circonstances qui rendaient la noblesse formidable, nos rois s'attachèrent à contre-balancer l'un et A restreindre l'autre : ils eurent tous recours aux mêmes expédiera.

1. Parmi des nobles d'un courage féroce et de nxeurs peu civilisées, entourés de vassaux hardis et licencieux, qu'ils étaient obligés, par honneur et par intérêt de défendre et de |>rotéger , les motifs de discorde étaient fréquens et inévitables. Comme les parties qui étaient en querelle s’accordaient rarement A reconnaître un supérieur et un juge commun , et que leur fougue ne s’accommodait point des délais de la justice , tous les démêlés se terminaient ordinairement par l'épée. Le baron offensé rassemblait ses vassaux, dévastait le pays ou répandait le sang de son ennemi. Pardonner une injure était bassesse, négliger d'en tirer vengeance était une infamie et une lâcheté ■.

1 L'esprit de rentrance était encouragé non-seulement par les mœurs du temps, mais ce qui est plus remarquable, il était même autorisé par les lois. St quelqu'un d'une famille offensée trouvait la poursuite d'une injure trop incommode et trop dangereuse, fa toi salique lui permettait de se désister publiquement de la vengeance : mais ta même loi te privait du droit de succession , pour le punir de sa couardise et de son manque d'affection pour sa famille. (Hénault, Abrégé chronologique, p. 06, 3* édit. in-t3 )

On trouve chez les Anglo-Saxons un établissement singulier, sous le nom de soilalitium , association volontaire , dont l'objet était ta sdrelé personnelle de ceux qui y entraient, et que la faiblesse du gouvernement de ces tempa-ü rendait nécessaire. On peut juger des rêglemens de ces sortes d'associations, par celui-ci : « Si queln que associé tnange ou boit arec une personne qui a tué u quelque membre du soilalitium , à moins que ce ne o soil en la présence du roi, de l’évéque ou dit comte, et

1(i HISTOIRE

les querelles passaient ainsi du père au fils, et perpétuaient |>endant plusieurs générations une haine irréconciliable. L'intérêt de la couronne était de fomenter plutôt que d'apaiser ces divisions. Kn multipliant et en entretenant les semences de discorde parmi les nobles on affaiblissait celte union de la noblesse , qui aurait fourni à l'aristocratie des- forces invincibles , et qui pouvait anéantir l'autorité royale; ce fut à ces mêmes circonstances que nos rois furent redevables des avantages qu'ils remportèrent quelquefois contre les chefs les plus puissans. Ils surent mettre à profit cet esprit de vengeance entre les particuliers, pour venir à l’appui des lois générales, faibles et impuissantes. Si quelqu'un avait encouru leur disgrâce, ils armaient contre lui les familles rivales qui désiraient sa ruine, et ils récompensaient leurs services en leur distribuant les dépouilles du vaincu; mais cet expédient n'affaiblissait point le corps de la noblesse. Ceux même qui avaient servi d’instrumens à la vengeance du prince étaient bientôt pour lui des personnages redoutables. Après avoir accru leur puissance et leurs richesses en servant la couronne , ils visaient à leur tour à l’indépendance : ce flux et reflux de puissance et de propriété, la chute des anciennes familles, l’élévation des nouvelles laissaient toujours l’aristocratie dans toute sa force.

'2. Comme l'administration de la justice est un des liens les plus forts entre un monarque et ses sujets, tous nos rois firent les derniers efforts pour restreindre la juridiction des barons et pour étendre celle de la couronne. I a forme extérieure de subordination propre au système féodal favorisait cette entreprise. Les affaires étaient portées par appel, des tribunaux des barons ù (eux du roi. Mais le droit de juger en première instance appartenait toujours aux nobles, et ils trouvaient aisément les moyens d’éluder l'effet des appels, ainsi que ceux de plusieurs autres ordonnances féodale-. La juridiction royale était resserrée dans les bornes étroites des domaines de nos rois. Hors de leur territoire, leurs juges prétendaient encore avoir beaucoup d'autorité; mais, dans le fait, elle se

« à moins qu'il ne prouve qu’il ne connaissait pas la périt sonne, qu’U paie une r, rosse amende, u Hickesius , Dissert, epistolar. apuit Thcsttur. ling. septentr . , vol. I, p. 21.

réduisait presque à rien. Nos rois sentaient bien ces limitations mises â leur pouvoir , et ils les supportaient fort impatiemment; mais il n'était pas possible de détruire en un moment ce qui avait jeté de si profondes racines, ni d'ôter tout d'un coup aux nobles des privilèges dont ils avaient joui pendant si long -temps, et qui étaient , [tour ainsi dire, identifiés avec la constitution féodale. Cependant l’exécution de ce grand projet fut l'objet continuel des plus sérieuses attentions de tous nos rois. Jacques lrT traça le chemin dans cette occasion , ainsi que dans d'autres , pour parvenir à un gouvernement plus parfait et mieux ordonné. Il choisit daus les classes du parlement un certain nombre de personnes auxquelles il donna le nom de lords de session , et il leur donna commission de tenir des cours de justice pour le jugement des affaires civiles, trois fois dans l'année, quarante jours chaque fois, et dans telle ville qu’il lui plairait de désigner. Leur juridiction s’étendait sur toutes les matières dont on devait anciennement donner connaissance au conseil du roi ; et comme c'était un comité du parlement , son jugement était sans appel. Jacques II fit passer une loi qui réunissait â la couronne toutes les régalités qui seraient tombées en commise, et qui déclarait que le droit de juridiction qui y était attaché serait désormais inaliénable.

Jacques III prononça diverses peines contre les juges commis par les barons, et dont les jugemens seraient, après la révision, trouvés injustes; il fil aussi plusieurs autres règlcmcns pour étendre l'autorité de sa juridiction '. Jacques IV, sous prétexte de remédier aux inconvénients qui résultaient de la brièveté des séances de la cour de session, commit d'autres juges, appelés lords of dailf council , lords du conseil journalier. La session était une cour ambulatoire , et s'assemblait rarement. Le conseil journalier était sédentaire et résidait toujours â Edimbourg; et quoiqu'il ne fût point composé de membres du parlement, on lui avait donné la même autorité qu’aux lords de session. Enfin Jacques V érigea un nouveau tribunal, qui subsiste encore aujourd'hui, et qui fot appelé collège de justice; les juges ou sénateurs eurent le nom de lords de conseil et session. Non-

< Acte 26 , p. 1460. Acte 94 , p. 1493. Acte 99, p. 1487.

seulement ce tribunal exerçait la même juridicqui avait été attribuée à la session et au conseil journalier, mais on lui donna encore de nouveaux droits. Ses membres avaient des privilépes de la plus grande importance, sa fortune était déterminée, ses séances fixées, la régularité, la puissance et l’éclat s’y trouvaient réunis. Les juges établis dans tous ces différens tribunaux avaient, à bien des égards, les mêmes avantages que ceux qui présidaient dans les juridictions des barons : ils étaient plus versés dans la connaissance des lois, leur forme de procéder était plus régulière, et il y avait plus de suite et de rapport dans leurs décisions. Iles tribunaux de cette espèce attiraient la confiance et la vénération. On soumettait volontairement les propriétés à leurs décisions , et leurs empiétemens sur des juridictions des nobles étaient toujours suivis du succès, parce que le peuple y trouvait son avantage. Pardetelsexpédiens, les juridictions des nobles se trouvaient restreintes dans les affaires criminelles , et l'autorité de la cour de justice plus étendue. La couronne prenait insensiblement de l'ascendant sur les nobles par rapport à l’objet particulier de l’administration de la justice , et regagnait toujours de plus en plus son autorité. Le roi , dont on avait vu la juridiction plus ressemblante à celle d’un baron qu’à celle d’un souverain 1 , parvint, par degrés,

1 On ne peut pas se former d’idées plus exactes du système du gouvernement féodal, qu’en examinant avec attention le corps germanique et l’biatoire de France. En Allemagne, les institutions féodales se sont maintenues dans toute leur force, et quoiqu’en France elle* soient entièrement abolies, les registres publics ont été conservés avec tant de soin, que les jurisconsultes et antiquaires français se sont trouvés, plus que ceux d’aucune autre nation de l'Europe, en état de marquer avec certitude et précision, l'origine, les progrès et les révolutions du gouvernement féodal. En Allemagne chaque principauté peut être considérée comine un tief , et tous les grands princes comme des vassaux relevant de l’empereur. Ils possèdent tous le* privilèges féodaux : leurs fiefs sont perpétuels; leur juridiction dans leurs propres territoires, distincte et étendue; les grands offices de l’empire sont tous héréditaires et attachés à des familles particulières. l/autorilé de l’empereur ressemble beaucoup à celle des monarques féodaux. Il a, comme eux, des prétentions sans nombre, et une puissance fort bornée : sa juridiction est pleine et entière dans ses propres domaines ou pays héréditaires : hors de cp pays, elle est presque nulle. Les rincipes de gouvernement se sont tellement conservés en Allemagne, que malgré la subversion du système féodal dans chaque état en particulier,

à être regardé comme lechefde la communauté, comme le dispensateur suprême de la justice à son peuple. Cependant ces accroissent ens de nos rois, grands en comparaison de leur premier état, étaient dans la réalité peu considérables. Malgré tous leurs efforts, plusieurs juridictions particulières possédées par les nobles , conservèrent beaucoup d'autorité : leur suppression totale était réservée à des temps plus éloignés et plus heureux.

Cette manière de défendre les prérogatives de la couronne et d'humilier l’aristocratie, peut être regardée comme commune à tous nos princes : mais, en parcourant les divers événemens de leurs règnes, on aperçoit que depuis Robert Bruce jusqu'à Jacques V, presque tous nos rois ont formé quelque système particulier, pour rabaisser l’autorité des nobles. Si nous pouvons en croire leurs historiens, la conduite des rois d’Ecosse doit être considérée comme une suite de leur ressentiment contre quelques nobles, et les entreprises qu'ils formèrent pour les humilier, étaient plutôt les saillies d'une passion particulière que les conséquences d'un plan suivi de politique. Cependant, quoique quelques-unes de leurs actions pussent être attribuées à la passion, quoique les différences des temps, du génie, des mœurs, et l’état de la na tion aient apporté de grandes variétés dans les systèmes de chacun d'eux, nous croyons pou-

et quoique le* prince* d’Allemagne *oient lou* devenu* absolu*, la constitution primitive du gouvernement féodal subsiste toujours dans l'empire , et les idées particulières à celte forme de gouvernement y dirigent toutes les opérations, y déterminent les droits de tous 1rs princes. No* observations, au sujet de la juridiction limitée des rois sous le gouvernement féodal , reçoivent un grand jouren parcourant les événement de l’histoire de France. U faiblesse et le génie borné des descendant de Charlemagne, rehaussa le courage des pairs qui entreprirent de s'arroger une juridiction indépendante Rien ne resta à la couronne; ils s'emparèrent de tout. Lorsque Hugues Capel monta sur le trône, en l’année 987, il conserva la possession du comté de Paris, son patrimoine particulier; et toute la juridiction que les rois ses successeurs exercèrent depuis ce temps-là , était renfermée dans l’étendue de ce territoire. Il n’y eut que quatre villes en France où il pùt établir de grands baillis ou juges royaux ; tous les autres pays, villes et bailliages appartenaient aux nobles. I^rs moyens dont les monarque* français se servirent pour étendre leur juridiction sont exactement semblables à ceux qui furent employés par nos princes. Hénault, Abrogé chronologique, p. 737, 3* édit. , in-12. V Esprit des Lois , liv. xxx , chap. 20.

voir affirmer, sans tire accusés de donner dans îles spéculations trop abstraites , que le but qu'ils se proposaient était toujours exactement le même, le projet de réduire le pouvoir de l’aristocratie , quelquefois avoué et poussé avec vigueur, d'autres fois caché et suspendu en apparence, ne fut jamais entièrement abandonné.

Jamais prince n'avait eu plus d'obligations aux nobles que Robert Bruce. I-cur valeur avait conquis le royaume, et l avait placé sur le trône : par reconnaissance et par générosité, il leur distribua les pays des vaincus. I.es propriétés éprouvèrent alors en Écosse les révolutions les plus grandes et les plus subites. Édouard 1*T, après avoir confisqué les biens des barons d'Écosse , les avait donnés à ses sujets d'Angleterre. Ceux-ci furent à leur tour chassés par les Écossais, et leurs pays passèrent à de nouveaux maîtres; dans ces changeinens rapides la confusion était inévitable, et plusieurs propriétaires possédaient leurs terres à des titres extrêmement douteux. Pendant l'une de ces trêves conclues entre les deux royaumes d'Écossc et d’Angleterre, occasionées plutôt par la lassitude de la guerre que par le désir de la paix, Robert forma le projet de réprimer le pouvoir des nobles , et d’empêcher l'accroissement de leurs richesses et de leurs possessions. Il les somma de comparaître par-devant lui, et de montrer à quel titre ils possédaient leurs terres. Ils se rendirent à ses ordres ; mais, lorsque dans l’assemblée on proposa la question, tous se levèrent, mirent l'épée à la main : «Ces! par ceci, dirent- «ils, que nous avons gagné nos pays, et par «ceci nous les défendrons. » Ce roi, intimidé par cette audace, laissa tomber son projet. Mais la noblesse ressentit si vivement cette entreprise sur ses droits, que les vertus de Robert et son humeur populaire ne purent pas le garantir d'une conspiration dangereuse contre sa vie.

David son fils, d'abord exilé en France, ensuite prisonnier en Angleterre, toujours engagé dans des guerres avec Édouard III, fut dans l'impossibilité de s'occuper de la police intérieure du royaume , et de la réduction des privilèges de la noblesse.

Nos historiens se sont bien plus occupés des faits de guerre que des affaires domestiques du règne de Robert II ; ils font de grandes des-

D'ECOSSE. IUGOJ

criptions d'escarmouches, d'excursions de peu de conséquence ; ils entrent sur cela dans les plus petits détails, mais ils gardent toujours un profond silence sur ce qui s’est passé pendant quelques années de tranquillité.

On peut encore passer légèrement sur la faible administration de Robert III. Un prince d'un génie médiocre, d’une constitution faible et délicate, n’était pas un personnage capable d’entrer en lice avec des barons actifs et guerriers , ni en état de former aucune entreprise contre leurs droits.

On commence à avoir une connaissance plus exacte des affaires domestiques en Écosse, depuis les premières annéesdu règne de JacquesI’3'; une suite de lois non interrompue supplée au défaut de nos historiens. L’Angleterre, qui l'avait retenu dans une longue captivité, racheta en quelque manière cette injustice par l’éducation que ce prince y reçut. Jacques, pendant le long séjour qu'il fit en Angleterre, avait eu la facilité de faire ses observations sur un système féodal mieux établi qu’en Écosse, et purgé de bien des imperfections qui dans son royaume y étaient encore inhérentes. 11 voyait, chez les Anglais, des nobles grands, mais sans affecter l’indépendance; un roi puissant, mais bien éloigné d une autorité absolue; une forme d'administration régulière dans le gouvernement; des lois en vigueur; une nation heureuse et florissante, parce que tous les hommes de toutes les classes étaient accoutumés à leur obéir. Jacques, plein de ces idées, retourne dans son pays, qui lui offre un spectacle bien différent : l'autorité royale, faible en tout temps, mais tombée dans le mépris, après avoir été pendant tant d'années commise à des régens; l'ancien patrimoine et les revenus de la couronne presque entièrement aliénés; le nom de roi presque inconnu et peu respecté. Une licence de plusieurs années avait rendu les nobles indépendans, l'anarchie avait partout prévalu. Le faible était exposé au brigandage et J l'oppression du plus fort. On trouvait dans tous les coins du royaume quelque chef barbare, qui gouvernait à son gré sans aucune crainte du souverain et sans pitié pour le peuple

1 Ln moine contemporain décrit ce» calamité» dan» son latin barbare, mai* arec chaleur : « In diebu» illis , « non erat lex in Scottia , sed quitibet potentiortim junio- « rem oppressif ; et totum reginun fuit ttnutn talrocinimr.;

[MOOj

Mais Jacques était un prince trop sage pour roulnir attaquer à force ouverte ces maux invétérés. Ni le temps , ni aucune force humaine , ne l'auraient pu conduire à son but : il eut recours i l'autorité des lois, moyen plus doux et moins révoltant. Dans un parlement qui se tint immédiatement après son retour, il gagna la confiance de son peuple par plusieurs lois très sapes, qui tendaient manifestement à rétablir l’ordre, la tranquillité et la justice dans le royaume. Mais pendant qu'il travaillait ainsi à assurer le bonheur de scs sujets, il déclara en même temps l'intention où il était de recouvrer les possessions dont la couronne avait été privée injustement. Il obtint à cet effet un acte par lequel il était autorisé à sommer ceux qui avaient obtenu des possessions de la couronne pendant les trois derniers règnes, de justifier du droit qu'ils avaient de les retenir1.

Cette ordonnance menaçait les biens des nobles : dans le parlement suivant on en Ht une autre, qui porta un coup fatal à leur puissance. Par cette dernière, les ligues et associations dont nous avons déjà parlé , et qui rendaient les nobles si formidables ù la couronne , furent déclarées illégitimes2.

Jacques, encouragé par ces premiers succès, Ht un coup plus hardi et plus décisif. Pendant la séance du parlement , il Ht arrêter, dans le même temps, son cousin Murdo, duc d’Albanie, et scs enfans ; les comtes de Douglas , Lcnnox , Angus, Mardi, et plus de vingt autres pairs et barons du premier rang. Cependant le roi se réconcilia presque aussitôt avec tous, à l'exception du duc d'Albanie, de ses enfans et du comte de Lennox, qui furent jugés par leurs pairs, et condamnés; l'histoire ne dit point pour quel crime.

La condamnation de ces seigneurs répandit la terreur dans tout l'ordre de la noblesse , et la confiscation de leurs biens donna de grandes

a homicidia, deprædatione*, incendia, et cetera maléfice cia relegala exira termines regni exulavit. o Chartular. Morav., apud Jun. Essay, vol- i, p. 272. En ces jours-là il n’y avait point de loi en Ecosse . mais chacun des plus puissans opprimait le plus faible, et tout le royaume n’était qu'un repaire de voleurs : les homicides, les déprédations, les incendies et les autres crimes demeuraient impunis ; et la justice , reléguée bors des confins du royaume, y restait eu exil.

* Act. IT, p. 1424.

•Acl. xxx, p 1421.

possessions à ia couronne. Le roi s'empara aussi des comtés de Buchan et de Stratheru sous différons prétextes , et le comté de Mar lui éeliut par droit de succession. Rien de plus étonnant que la patience et l'inaction des nobles pendant que l’autorité royale marchait à si grands pas vers son agrandissement. Le seul obstacle qu'elle rencontra fut un soulèvement peu considérable, conduit par le plus jeune des fils du duc d'Albanie, et qui fut bientôt apaisé. L'éclat et la présence d’un roi tenait en respect les grands , qui depuis long-temps y étaient peu accoutumés. Jacques était un prince très habile, et qui conduisait toutes ses opérations avec beaucoup de prudence. U était en liaison d'amitié avec l’Angleterre , et étroitement uni avec le roi de France : il était adoré du peuple, qui , sous son règne, vivait dans un bonheur et dans une sécurité qui ne lui étaient point ordinaires. Comme toutes ses acquisitions, quoique fatales au corps de la noblesse , n’avaient été laites que sur des particuliers, dans des circonstances particulières à ceux qui en avaient souffert , et toujours par des voies juridiques , elles pouvaient exciter quelques murmures , inspirer quelque crainte, mais elles ne pouvaient jamais fournir de prétexte apparent pour une révolte générale. L'entreprise que le roi forma immédiatement après , ne lui fut pas aussi favorable. Ébloui de ces premiers succès, et de la facilité qu'il avait jusqu'alors trouvée dans l'exécution de tous scs desseins, il hasarda une nouvelle démarche, qui irrita tout le corps de la noblesse, et dont l’événement fil voir, ou quelle avait été projetée avec trop de précipitation , ou qu'ell» avait été conduite avec trop de violence. Le père de Georges Dunbar, comte de March, avait pyis les armes contre Robert III , père du roi ; mais ce crime avait été pardonné , et ses terres avaient été rendues à Robert , duc d'Albanie. Jacques prétendit que le régent avait excédé son pouvoir, que le roi seul avait le droit de pardonner une trahison , ou d’aliéner des pays qui avaient été réunis à la couronne. Sous ces prétextes il obtint une sentence, qui déclarait le pardon nul , et qui ôtait le comté à Dunbar. La plupart des grands n’avaient point d'autre droit à leurs possessions que celui qu'ils liraient des gratifications des deux ducs d'Albanie. Cette décision, à laquelle on pouvait cependant s'attendre ,

comme étant une suite des ordonnances que le roi avait déjà obtenues , causa une alarme générale. Dunbar était d'abord le seul qui en souffrait : mais un exemple de cette espèce pouvait tirer à conséquence. les titres de possessions que les nobles regardaient comme le pris de leur valeur, pouvaient devenir sujets à la révision d'une cour de justice, dont la forme de procéder et la juridiction étaient extrêmement xlieuses , et peu connues dans un siècle où tout ne respirait que la guerre. Aussitôt qu’on eut pénétré les intentions du roi , le mécontentement et la terreur s'emparèrent de tous les esprits, le danger commun porta tous les nobles A se réunir et à faire la plus grande résistance pour ne pas se laisser dépouiller les uns après les autres de leurs possessions, et réduire à un état de pauvreté qui les priverait de toute considération. le progrès de ces sentimens parmi les nobles anima quelques hommes déterminés, amis ou vassaux de ceux qui avaient le plus soufFert sous le gouvernement deJacques,etlesentraina dans le projet forcené d'attenter à la vie du roi. Jacques en reçut quelques avis incertains dans son camp devant le château de Roxbourg. Il n'osa pas se fier à des nobles à qui il avait donné tant de sujets de mécontentement. 11 les congédia à l'instant , eux et leurs vassaux , et il se retira dans un monastère auprès de Berth , où il fut bientôt après assassiné de la manière la plus cruelle. Tous nos historiens sont étonnés que Jacques eût ainsi licencié son armée dans le temps qu'il en avait le plus de besoin pour la conservation de sa personne. Un roi , disent-ils, environnée scs barons, ne craint point les traliisons cachées , et peut braver les rébellions. Mais ces barons étaient ceux mêmes qu'il avait principalement lieu d'appréhender; et en parcourant les circonstances de son administration, on aperçoit clairement qu’il devait plutôt craindre le ressentiment de ces nobles , qu'attendre d'eux quelque secours. Le malheur de Jacques fut que ses principes et ses liseurs n'étaient pas au ton du siècle où il vivait. Heureux s'il avait régné sur un pays plus civilisé ! Son amour pour la paix, pour la justice , pour la politesse et les choses dégoût, aurait fait réussir toutes ses entreprises, et au lieu de périr pour avoir trop embrassé, la nation reconnaissante aurait applaudi à scs projets , aurait secondé

l’ÉCOSSE. 11460]

ses efforts , et lui aurait aidé à réformer ses vues et à les améliorer.

Crichton , le plus habile de ceux qui eurent l'administration des affaires pendant la minorité de Jacques 11, avait été ministre de Jacques 1". Il était parfaitement instruit de la résolution que ce prince avait formée de rabaisser la noblesse. Il n'abandonna point ce projet , et il s'attacha à inspirer les mêmes sentimens à son pupille. Mais ce que Jacques Ier avait dessein d'exécuter peu à peu, et par des voies de justice, fut suivi par son fils et Crichton avec cette impétuosité naturelle aux Écossais , et la Férocité particulière à ce siècle. Guillaume VI , comte de Douglas , fut la première victime de leur barbare politique. Ce jeune seigneur méprisait , comme nous l'avons déjà observé, l'autorité d'un prince enfant, refusait presque ouvertement de le reconnaître , et aspirait à l’indépendance. Crichton , trop allier pour supporter une telle insulte , mais trop faible pour réprimerou poursuivre , par les voies de la justice , un agresseur aussi puissant , lui proposa une entrevue , et l'attira par de belles promesses dans le châlrau d'Édimbourg , où , malgré la foi donnée , il le fit massacrer, lui et son frère. Crichton tira peu de fruit de cette perfidie , qui le rendit généralement odieux. Guillaume VII , comte de Douglas , n’en fut ni moins puissant ni moins redoutable à la couronne. F.n formant la ligue dont nous avons parlé plus haut , avec le comte de Cranfurd et d’autres barons , il avait réuni presque la moitié du royaume contre son souverain. Mais sa crédulité le conduisit dans les mêmes embûches qui avaient été si fatales au feu comte de Douglas. Il eut trop de confiance aux promesses du roi , qui avait déjà atteint l'âge viril ; et , sur un sauf-conduit scellé du grand sceau , il hasarda d'aller le trouver dans le château de Stirling, Jacques le presse de renoncer à cette dangereuse confédération dans laquelle il est entré. Le comte refuse obstinément de se rendre : « Si vous ne le voulez pas , « dit le monarque furieux en tirant son poi- « gnard, celui-ci le voudra ; » et aussitôt il le lui plonge dans le cœur. A la nouvelle de ce procédé , si indigne d'un roi , toute la nation fut saisie d'étonnement et d'horreur ; les vassaux du malheureux comte entrent en fureur, courent aux armes , attachent et traînent ignomi-

[1 «'.Oj

niaisement à la queue d'un cheval le saufconduit que le roi avait donné et violé, marrhent à Stirling, mettent la ville en cendres, et menacent d’assiéger le château. On fit néanmoins un accommodement ; on ignore à quelles conditions : mais la pais ne fut pas de lpngue durée. La jalousie du roi , la puissance et le ressentiment du nouveau comte rallumèrent bientôt un feu mal éteint. Tous deux se mirent en campagne, à la tète de leurs armées; ils se rencontrèrent auprès d’Abercorn. L’armée du comte , presque toute composée d’habitans des frontières , était bien supérieure à celle du roi, tant pour le nombre que pour la valeur de ses soldats. Une seule bataille paraissait devoir décider la possession du trône d'Ecosse entre les maisons de Stuart et de Douglas. Les troupes , impatientes, attendaient le signal du combat , lorsque tout â coup le comte fait battre la retraite et ramène ses soldats dans le camp. Le chevalier Jacques Hamilton de Cadyow , à qui Douglas avait donné toute sa confiance , convaincu de son peu d’habileté à savoir profiter des circonstances, et de son manque de courage pour s’emparer d’une couronne, l'abandonna dès la même nuit. Cet exemple fut suivi de plusieurs autres. Le comte , tombé dans le mépris , abandonné de tous les siens, fut bientôt chassé du royaume , et obligé , pour sa subsistance , de rechercher l’amitié du roi d'Angleterre. La ruine de cette grande famille, rivale du trône pendant si long-temps, et qui lui avait causé tant d’alarmes , l’effroi que le mauvais succès de son ambition répandit parmi les nobles , mirent pendant quelque temps le roi â couvert des révoltes et des contrariétés. L’autorité royale ne trouva plus d’oppositions, et devint presque absolue. Jacques sut profiter de cet intervalle favorable, et fit promulguer, avec le consentement du parlement , des lois plus avantageuses aux prérogatives de la couroune , et plus destructives des privilèges de l’aristocratie , qu’aucune de celles adQrdcesaux princes qui l’avaient précédé, et qui lui succédèrent au royaume d'Ecosse.

Par l’une de ces lois , non-seulement les vastes possessions du comte de Douglas étaient réunies à la couronne; mais toutes les aliénations de domaines, passées et â venir, étaient déclarées nullrs, et le roi autorisé à rentrer, suivant son bou plaisir , et sans forme de procès , dans les

possessions aliénées et à forcer même les possesseurs à la restitution de tous les fruits qu’ils en auraient perçus. Instrument terrible d’oppression entre les mains d’un roi '.

Une autre loi défendait de donner héréditairement la garde des marches, bornait , dans de certains cas, la juridiction de cet office, et étendait l'autorité des tribunaux du roi1.

Par la troisième , il était ordonné que ni les régalités , ni le droit d’administrer la justice dans les pays d’un particulier, ne pourraient être accordés à l’avenir sans le consentement du parlement 3 , condition qui paraissait renfermer une prohibition expresse. Les nobles, qui étaient déjà en possession de ce privilège, devaient naturellement être fort empressésd’empècbcrqu’il ne devint trop commun ; ceuxquine l'avaient point encore obtenu, pouvaient envier aux autres une marque de distinction aussi flatteuse; tous devaient ainsi concourir à faire rejeter les prétentions nouvelles.

Par le quatrième acte , toutes nouvelles concessions d’offices héréditaires étaient prohibées, et celles obtenues depuis la mort du feu roi , étaient révoquées L

Chacun de ces statuts attaquait quelques-uns des principaux fotidemens de l’édifice de l'aristocratie. Pendant tout le cours de ce règne , Jacques suivit avec vigueur le plan qu’il s'était tracé; et si une mort imprévue, occasionée par l'éclat d'un canon qui creva près de lui au siège de Roxbourg, n’avait arrêté ses progrès, il ne manquait ni de génie ni de courage [tour en achever l'exécution. L’Ecosse aurait alors été, selon toutes les apparences, le premier royaume en Europe qui aurait vu le renversement du système féodal.

Jacques 111 ne montra pas moins d’empressement que son père et son aïeul , à travailler au rabaissement de la noblesse; mais, bien inférieur â l’un et à l’autre pour le génie et la capacité , il adopta un mauvais plan ; son règne fot malheureux , et sa fin tragique. Sous le gouvernement féodal, les nobles seuls parvenaient au ministère : possesseurs de toutes les grandes charges , de toutes les places de confiance et d’autorité, ils formaient en même temps laso-

1 An. ni, p. 1155.

1 An. xlii.

5 An. xi.ui.

4 An. xliv

ciété du roi ; ils devenaient ses favoris. Presque seuls aux environs du trône , peu de f|i ns pouvaient d’ailleurs attirer les regards et l'attention du monarque. Mais Jacques, qui craignait et haïssait les nobles, les tint à une distance â laquelle ils notaient point accoutumés, et il donnait toutes sortes de marques de confiance et d'affection à des personnes de bas état , et de professions si peu honnêtes , que cela seul aurait dû les écarter de sa présence. Renfermé avec ces sortes de gens dans son château de Stirling, il paraissait rarement en public, et s'amusait â l’architecture , à la musique, et à d’autres arts qui étaient alors peu estimés. Les nobles regardaient avec indignation le crédit et la faveur de ces espèces de mignons ; tout le sang que Jacques II avait répandu , les irritait moins que le mépris de son fils. Le premier n’avait fait ressentir les effets de son pouvoir qu’à quelques particuliers ; chacun se croyait insulté par celuici , parce qu’il leur donnait â tous des marques de dédain. Le mécontentement fut bien plus grand lorsque le roi fit revivre tous ses droits aux domaines de la couronne , révoqua tous les offices héréditaires , régalites et autres concessions préjudiciables â scs prérogatives, et qui avaient été extorquées pendant sa minorité.

Des complots entre les nobles , des intrigues secrètes avec l'Angleterre, toutes les annonces d’une guerre civile furent les effets de leur ressentiment. Alexandre, duc d’Albanie, et Jean, comte de Mar, frères du roi , tous deux jeunes , ardens, ambitieux, et irrités contre le roi qui les traitait avec la même froideur que les autres grands, s'engagèrent fort avant dans toutes les cabales. Jacques découvrit leurs desseins avant qu’ils eussent acquis le degré de maturité pout éclore, fit arrêter ses deux frères, et envoya le duc d’Albanie dans le château d’Édintbourg. le comte de Mar. pour avoir blâmé avec trop de hardiesse la conduite du roi , fut assassiné par son ordre, si l’on peut ajouter foi au rapport de nos historiens. Le duc d’Albanie, craignant le même sort, se sauva du château d’Édimbourg et se réfugia en France. Le zèle pour l'honneur du roi , ou le chagrin de voir sa mauvaise administration, furent peut-être les seuls motifs qui portèrent d’abord le duc d'Albanie à se joindre aux mécontens. Mais l'attachement de Jacques pour scs favoris, qui le rrndait de jour en jour

D’ÉCOSSE. [HfiO]

plus odieux â la noblesse, la considération des avantages qu'on pouvait retirer de celte indisposition générale, la douleur de la mort d’un frère, le ressentiment d’injures personnelles, inspirèrent bientôt au duc d'Albanie des idées plus ambitieuses et plus criminelles. Il fit avec Édouard IV, roi d’Angleterre, un traité dans lequel il prit le nom d'Alexandre, roi d’Écosse; et en reconnaissance du secours qu’Ëdouard lui promettait pour détrôner son frère, il s’engagea, aussitôt qu'il serait en possession du royaume, à prêter serinent de fidélité cl à rendre hommage au monarque anglais, à renoncer à l’ancienne alliance de l’Écosse avec la France, à en contracter une nouvelle avec l’Angleterre, et à livrer à Édouard les places les plus fortes et les plus riches comtés de l’Écosse *. Ces secours que le duc d’Albanie avait mendiés avec tant de bassesse, au prix de son honneur et de la liberté de sa patrie, lui furent donnés ponctuellement. Le duc de Gloucesler, à la tète d’une forte armée, le conduisit en Écosse. Jacques, menacé d’une invasion étrangère , fut alors obligé d’implorer l’assistance de ces nobles qu'il avait pendant si long-temps traitésavcc tant de mépris. Quelques uns, étroitement liés avec le duc d’Albanie, favorisaient toutes ses prétentions. D’autres impatiens de saisir tous les événemens qui pouvaient rétablir l’ordre de la noblesse dans son ancienne prééminence, se mirent en campagne â la tête d’une armée nombreuse de leurs vassaux, mais bien moins dans le dessein de repousser l’ennemi que pour obtenir le redressement de leurs griefs, pour satisfaire leur haine contre les favoris de Jacques, et pour punir des hommes dont ils ne pouvaient plus long-temps supporter l’insolence. Le projet fut exécuté dans le camp près de Lawder, avec toute la rigueur et toute la vivacité d’une expédition militaire. Après avoir tracé leur plan, les comtes d’Angus, d'Iluntly et de Lcrmox, suivis des principaux barons de l’armée, forcèrent l’appartement du roi, se saisirent de tous ses favoris, â l’exception ^m nommé Ramsay.que le roi tenait serré cntrWes bras , et qu’ils ne purent jamais en arracher ; et, sans autre forme de procès, ils les pendirent sur le pont. Les plus remarquables de ces favoris étaient Cocbran, maçon ; Hommil, tailleur; Léo-

1 Abcrer. Mart. Atch. , v II, P- 1t3.

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nard, serrurier; Roger, musicien; et Torsifan, maître en fait d'armes. Le bizarre assemblage de cette indigne cour Fait le tableau des caprices de Jacques, et. justifie l'indignation des nobles, de voir prostituer la faveur et les grâces qui leur appartenaient, J des hommes si méprisables.

Jacques ne pouvait pas mettre sa confiance dans une armée si peu soumise à ses ordres. Il la congédia, et il alla se renfermer dans le château d'Edimbourg. Après bien des pourparlers et des intrigues, on rendit à la fin au duc d'Albanie ses honneurs et ses bicus; il parait qu'il avait regagné l’amitié de son frère par quelque service important, mais leur union ne fut pas de longue durée. Jacques se livra entièrement è de nouveaux favoris. La fatale destinée de ceux qui avaient été suppliciés à Lawder ne put arrêter d'autres prétendans qui briguaient cette dangereuse prééminence. Le duc d'Albanie, sous prétexte qu'on avait voulu le faire périr par le poison , s'enfuit de la cour, et se retira dans son château de Dunbar, où il fut suivi d'un plus grand nombre de barons que le roi lui-même n’en pouvait rassembler. 11 renouvela en même temps sou ancienne alliance avec Edouard , roi d’Angleterre : le comte d’Angus négociait ouvertement ce traité odieux; d’autres barons étaient sur le point d’y entrer; et si la mort d’Edouard n'avait empêché le duc d'Albanie de recevoir les secours qu’il attendait de l’Angleterre, la couronne aurait sans doute été le prix de cet infâme complot avec les ennemis de la patrie. Le duc, au lieu des espérances qu’il avait conçues de régner en Ecosse, aperçut qu’après la mort d'Edouard il ne pouvait même plus y rester en sûreté. Il se réfugia d’abord en Angleterre, ensuite en France, et il parait que depuis il ne prit aucune part aux affaires de son pays. Le roi et ses ministres, rassurés par sa retraite, prodiguèrent les insultes â la noblesse. Une garde toujours sur pied, chose iuconnue dans un gouvernement féodal, et peu compatible avec l'ancienne confiance et la familiarité de nos rois avec les nobles, fut levée pour la défense de la personne du prince. Le commandement en fut donné â ce même Hamsay, depuis peu créé comte de Bothwel! , et qui avait échappé si singulièrement au massacre de ses compagnons â j Lawder. On ne crut point encore cette précau- I

tion suffisante ; on fit un édit portant défense â toutes personnes armées de paraître dans l’enceinte du palais <, ce qui, dans un temps où tous les gens d'un certain rang ne sortaient jamais de chez eux sans une suite nombreuse de gens armés, était priver effecl ivement les nobles de tout accès auprès du roi. Jacques, en même temps passionné plus que jamais pour la vie retirée, livré à l’indolence, àIasuperslition,àdesamusemens frivoles, laissa tomber toute son autorité çntre les mains de ses favoris. Tant d'outrages accumulés appellent aux armes les principaux des nobles. Ils persuadent , ils forcent même le duc de Rollisay, jeune prince âgé de quinze ans, fils aîné du roi, de se mettre à leur tête ; et ils déclarent ouvertement que leur intention es! d'ôter à Jacques une couronne dont il s’est montré si indigne. Jacques, aux approches du danger, sort comme d'un profond sommeil, quitte sa retraite, se met en campagne, et marche aux ennemis, qu'il rencontre près de Bannockburn. Mais les braves hahitans des frontières, dont l'armée des mécontens était presque entièrement composée, mirent bientôt ses troupes en déroute, et, dans la poursuite des fuyards, le roi lui-mème fut trouvé parmi les morts. Li méfiance, l’insensibilité, un attachement sans bornes â ses favoris, tous les vices d’un esprit faible , caractérisèrent toujours la conduite de ce prince; mais il n'a point mérité le nom de tyran cruel et inexorable que nos historiens lui ont donné très injustement. Le peu de cas qu’il fit des nobles les irrita, mais ce put les affaiblir. Leur mécontentement, l'ambition immodérée de ses deux frères , leurs alliances avec l’Angleterre, si contraires à leurs véritables intérêts, auraient été suffisans pour troubler une administration qui aurait eu plus de vigueur, et pour précipiter dans le malheur un prince doué de talens bien supérieurs.

L'indignation que quelques personnes du pre- , micr rang conçurent de ce forfait , la terreur d'une excommunication lancée par le pape contre les conjurés, les obligea d’user de la victoire avec beaucoup de modération et d’humanité. Ils eurent horreur d’avoir trempé leurs mains dans le sang de leur souverain , ils essayèrent de regagner l’estime de leurs concitoyens et d’expier en quelque sorte ce crime et la barbarie exercée

1 F «tc nus, 338.

contre le père, par leur fidélité et leur soumis- I sion pour le fils. Ils le placèrent sur le Irène, et | tout le royaume réuni s'empressa de le reconnaître.

Jacques IV était né brave, généreux, agité fortement de toutes les passions qu'une âme noble peut ressentir dans le feu de la jeunesse ; il aimait la magnificence, il se plaisait à la guerre, il était avide de se faire un nom. Sous son règne, cette ancienne inimitié, devenue comme héréditaire entre le roi et les nobles, parut entièrement cessée. Il ne porta point envie à l’éclat de la noblesse, parce qu'elle contribuait J l'ornement de sa cour : il ne craignit point son pouvoir, qu’il regarda comme la sûreté de son royaume. Cette confiance de la part du roi fut récompensée par un retour d'obéissance et d’affection de la part des nobles. Dans la guerre qu’il eut à soutenir contre l’Angleterre , il éprouva tout ce que peut un roi qui a su se concilier l’amour de sa noblesse. L’ardeur de son courage, son goût pour l’ancienne chevalerie, furent plutùt le motif de cette expédition qu'aucune vue davantage réel pour la nation; cependant le zèle de la noblesse pour la gloire de son roi était porté J un tel point, que jamais aucun de ses ancotres n'avait marché en Angleterre à la tète d'une armée aussi leste et aussi courageuse. Quoique Jacques n'eût jamais formé de plan dangereux pour l'aristocratie, elle reçut sous son règne un échec qui lui fut bien funeste. Un événement , qui u’était que l'effet du hasard, la rabaissa plus qu'aucune des attaques préméditées des rois précédcns. Dans la bataille téméraire et infortunée de Flowdcn, la brave noblesse aima mieux mourir que d'abandonner son souverain. Douze comtes, treize lords, ciuq aiués «le familles nobles , et un nombre incroyable de barons, tombèrent morts aux pieds du roi expirant !. Tout le corps de la noblesse se ressentit vivement et pendant long-temps de ce désastre; et si un prince majeur fût monté sur le Irène, Ja consternation cl l’affaiblissement des nobles lui auraient procuré des avantages qu'aucun des monarques précédcns n’avait jamais pu obtenir.

Jacques V, qui succéda à son père, était âgé d'un an. La régence fut donnée au duc d'Albanie, homme de génie et entreprenant né en

Aber.v, S tO.

I France, et accoutumé à voir un gouvernement

j où le pouvoir du roi était dès-lors fort étendu. Le duc fit plusieurs démarches hardies pour accroître l’autorité royale. Il fit mettre à mort le lord Home et bannir le comte d’Angus, les drux nobles qui avaient le plus d'entours et le plus d'influence dans le royaume; cependant l’aristocratie ne perdit pas beaucoup de terrain sous sou administration. Étranger aux mœurs, aux luis, au langage du peuple dont on lui avait confié le gouvernement, on le vit agir en plusieurs occasions plutôt comme un vice-roi de France que comme un régent d'Écossc. les nobles maintinrent leurs privilèges, et soutinrent les intérêts de leur pays avec tant de fermeté , que le régent fut forcé de reconnaître leur indépendance et la faiblesse de son autorité. Après bien des efforts qui ne furent suivis d'aucun succès, il se retira volontairement en France. I.e roi étant alors dans sa treizième année , les nobles convinrent qu’il prendrait en main le gouvernement et qu’on lui donnerait huit personnes pour l'accompagner tour à tour, et pour l'aider de ieurs conseils dans l'administration des affaires publiques. Le comte d'Angus, qui était de ce nombre, ne fut pas long-temps satisfait de ce partage de pouvoir. Il gagna quelques-uns de ses collègues, il écarta les autres, il intimida le reste, et lorsque le temps de son service fut expiré , il conserva toujours une autorité à laquelle tous les autres furent obligés de se soumettre , parce qu'aucun d'eux n'était en état de la lui disputer. L'affection du roi était la chose qui manquait à d'Angus pour fixer et perpétuer son pouvoir. Mais un prince actif et plein de sentiment souffrait impatiemment la contrainte dans laquelle on le retenait. Il convenait mal à son Age et à son caractère d'ètre confiné daus son propre palais comme un prisonnier, d'ètre Iraitésansaucun respect, et d’ètre privé de toute autorité. 11 laissait échapper en plusieurs occasions des marques de son indignation et de son ressentiment. D'Angus aperçut tout ce qu'il en avait J craindre, et , ne pouvant gagner le cœur du roi , il résolut de s'assurer de sa personne. Jacques était continuellement environné des espions et des confidcns du comte, de surveillans qui épiaient toutes ses démarches, qui le suivaient pasà pas. 1-e roi, fortement occupé du désir de recouvrer sa liberté, vint à bout de iront

per toute leur vigilance. Il s’échappade Falkland, et s'enFuitdans le château de Stirling, lieu de résidence de la reine sa mère , et la seule place forte dans le royaume qui ne fût point alors en la puissance des Douglas, line foule de nobles, les uns poussés par leur haine contre d'Angus, d'autres touchés de respect pour le roi , se rendirent bientôt à Stirling, et la cour se trouva remplie de gens de la première distinction. Le comte fut étourdi dans le premier instant de cette révolution imprévue; il voulut ensuite faire quelque coup hardi pour reprendre son autorité et marcher à la tète de scs vassaux ; mais soit manque de forces ou de courage, il n'exécuta point cette résolution. Dans le parlement qui se tint aussitôt après, d'Angus et ses adhérens furent condamnés comme criminels de lèsemajesté. Le comte , après avoir échappé à bien des dangers, accablé de misère, fut obligé de s’enfuir et d'aller chercher un asile en Angleterre.

Jacques était encore dans les premiers temps de la jeunesse ; cependant il n'avait pas seulement le nom de roi , il en avait l'autorité tout entière. Il ne le cédait à aucun prince de son siècle pour les grâces de sa personne , et pour la solidité de son esprit, lin bon sens naturel annonçait en lui un jugement profond , et son âme vraiment royale était susceptible des meilleures impressions. Mais par une fatalité attachée aux princes qui sont appelés au trône dès leur enfonce, son éducation fut très négligée. Ses précepteurs s'attachèrent plutôt à le flatter qu'â l’instruire. L'intérêt de ceux qui gouvernaient le royaume était de le retenir dans l'ignorance , et le comte d'Angus , dans le dessein de le détourner des affaires, lui avait inspiré de bonne heure un tel goût pour le plaisir, qu'il en fut toute sa vie occupé et dominé beaucoup plus qu’il ne convient â un roi. C'est par cette raison qu'on aperçoit dans ce prince les traces d'un esprit vaste, mais peu cultivé. D'un côté des passions violentes, un ressentiment implacable , un désir immodéré d'étendre son pouvoir, un emportement qui allait jusqu'à la fureur lorsqu'il voyait ses projets déconcertés : d'un autre côté, de l'amour pour son peuple, du zèle pour punir les vexations et l'injustice , de la confiance dans le commerce de la vie privée , le caractère le plus ouvert et le plus affoble.

Ce qu’il eut â souffrir du pouvoir exor.litant des nobles le porta de bonne heure à suivre l'exemple de ses prédécesseurs, et â prendre comme eux des mesures pour les humilier. Le plan qu’il forma pour l’exécution de ce projet fut plus profond, plus systématique , suivi avec plus d’égalité et de fermeté que ceux (faucun de ses ancêtres. L’influence des événemens de son règne sur ceux de la période suivante me met dans la nécessité d'exposer fort au long toute sa conduite, et d’entrer dans les plus petits détails de toutes ses actions. Il eut assez de pénétration pour découvrir les défauts des systèmes adoptés par les rois précédens, et qui avaient été la cause de tous leurs malheurs. L’exemple de Jacques 1er lui apprit que les lois les plus sages agissent lentement sur un peuple grossier, et que seules elles n'étaient pas suffisantes pour dompter la férocité des nobles possesseurs de fiefs. Les suites des mesures violentes que prit Jacques II persuadèrent au roi que la destruction d'une seule famille des grands ne servirait qu’à provoquer la défiance et le ressentiment des autres nobles, ou bien à enrichir de ses dépouilles quelque famille nouvelle qui bientôt prendrait les mêmes sentimens , et qui ne serait pas mdins formidable à fc couronne. 11 voyait dans la fin tragique de Jacques 111 , que le mépris de la part du monarque était plus insupportable à la noblesse que l’opprrssinn même , et qu'un ministère d’hommes nouveaux et de favoris était également déshonorant et dangereux pour le prince. 11 apercevait en même tempr que l'autorité de la couronne n'était pas suffisante pour contre-balancer le pouvoir de l'aristocratie , et que sans quelque force accessoire il ne pouvait pas s'attendre à de meilleurs succès que ses prédécesseurs# Jacques, pour sortir d'embarras , crut pouvoir s’adresser au clergé , qui ne manquerait pas de goûter son plan , et de l'aider de tout son crédit pour le mettre à exécution. Sous le gouvernement féodal , l'Église, qui était regardée comme un troisième état à part , avait ses représentans dans le parlement. Le uombrede ces représentans était considérable, et ils avaient beaucoup d’influence dans cette assemblée. La superstition et le zèle, dans le siècle d’ignorance, avaient répandu sur les ecclésiastiques une grande partie des richesses de la nation et l'autorité qu'ils avaient acquise par

le respect que le peuple leur portait , était encore bien au-dessus de celle qu'ils tenaient de leur opulence. Cependant ce corps puissant dépendait entièrement de la couronne. Les papes, toujours attentifs à étendre leurs usurpations, avaient négligé le royaume d'Ecosse, le regardant comme peu riclie et trop éloigné; ils laissaient, en conséquence , les rois de ce pays exercer ces droits qu’ils disputaient à des princes plus puissans. Le roi d’Écosse avait seul le droit de nommer aux évêchés et aux abbayes '. Jacques pouvait naturellement penser que des hommes qui attendaient toute leur élévation de ses bonnes grâces, s’efforceraient de les mériter en favorisant l’exécution de ses desseins. Heureusement pour le roi , les nobles ne s’étaient point encore relevés du coup qui les avait terrassés â Flowden, et si l’on peut juger de leur conduite et de leur caractère par le tableau qu’en a fait le chevalier Ralph Sadler , envoyé d’Angleterre en Écosse, on ne voyait parmi eux que des gens d’un petit génie, de nulle expérience dans les affaires, incapables d'agir de concert et avec vigueur. D’un autre côté, plusieurs membres du clergé se distinguaient par l'étendue de leurs connaissances, et encore plus par leur ambition. Inverses querelles s'étaient élevées entre eux et les nobles, qui avaient peu de respect pour leur caractère, et qui portaient envie à leur crédit et à leurs richesses. Le clergé en agissant de concert avec le roi , lui rendait de bons offices , se vengeait des nobles, espérait de s'agrandir, et d’abaisser le seul ordre dont il craignait la rivalité. Jacques, assuréd'élre aussi puissamment secondé, poursuivit ses desseins avec bien plus d’audace. Dans la première chaleur de son ressentiment, il avait chassé le comte d’Angus hors d(i royaume. Il sentait qu’un personnage aussi supérieur en talens aux autres nobles, pourrait lui susciter une infinité d'obstacles, retarder ou détruire tous ses projets : il jura solennellement qu’il ne permettrait jamais le retour du comte en Écosse , et malgré les sollicitations réitérées du roi d’Angleterre, il tint ce vœu avec une fermeté inflexible. Il s’attacha alors â réparer les fortifications d’Édimbourg, de Stirling, et d’autres châteaux, et à remplir les magasins d’armes et de munitions. Après avoir

' Ep. Rcg. Scot. i , 197, etc. Act. exxv, p. 1540.

pris ces mesures [tour la défense , il commença à traiter la noblesse avec beaucoup de froid et de réserve. Les offices qu'une longue possession faisait regarder comme appartenant à la noblesse , furent donnés â des ecclésiastiques qui avaient toute la confiance du roi , et eu méine temps quelques gentilshommes d’une classe inférieure, à qui le roi avait communiqué ses projets, furent chargés du maniement des affaires publiques. Ces ministres furent choisis avec discernement. Le cardinal Reatoun, qui bientôt prit l’ascendant sur tous les autres, était un homme d'un génie supérieur. Ils servirent tous le roi avec fidélité, et exécutèrent ce plan avec vigueur, avec applaudissement, et avec le plus geand succès. Jacques ne cacha plus alors le mépris qu'il avait (tour les nobles, et il ne laissa échapper aucune occasion de les mortifier. De légères offenses furent exagéeées comme des crimes réels, et punies avec sévérité. Toute accusation contre des personnes d’un certain rang était reçue avec plaisir; sur la plus légère apparence de délit on faisait un examen rigoureux , et tout procès devenait fatal à ceux qui étaient accusés. le bannissement de Ilepburn, comte de Bothwell, pour des raisons très frivoles; le meurtre de Forbes, décapité sans preuve évidente de son crime; la condamnation de lady Glamis, sœur du comte d'Angus, brûlée [tour crime de sorcellerie , et regardée comme innocente dans ce siècle même de crédulité, sont des monumens de la haine du roi pour les nobles , de la sévérité de son gouvernement , et des efforts qu’il faisait pour arriver au pouvoir absolu. Il voulait , par ces actes d’autorité, éprouver les nobles et voir jusqu’à quel point ils pourraient les supporter. Leur patience augmenta le mépris qu'il avait conçu pour eux , et redoubla l'ardeur et le murage avec lesquels il poursuivait son plan. Cependant la noblesse observait avec chagrin et ressentiment le but secret de toutes les démarches du roi : mais la sagacité de Jacques . la vigilance de scs ministres , le défaut d'un chef expérimenté, rendaient dangereuse aux grands toute mesure prise de concert pour leur défense , et leur faisait une impossibilité d'agir avec toute la vigueur nécessaire. Due imprudence de Jacques et de ses conseillers présenta enfin à la noblesse un avantage dont elle ne manqua pas de profiter.

US13j

On connaît les motifs qui portèrent Henri VIII à se soustraire à l'autorité du pape, et à s’emparer des revenus du clergé régulier. Aucun de ses sujets ne hit content de. son système de réformation. Les uns le taxaient d’avoir passé toutes les bornes , d’autres murmuraient de ce qu’il n'avait pas été encore plus loin; son humeur impérieuse, une suite de persécutions qui tombaient alternativement sur les papistes zélés , et sur ceux qui avaient embrassé les opinions des protestans , le rendaient également redoutable aux deux partis. Henri craignit que ce mécontentement général de ses peuples n'invitât les ennemis du continent A une invasion dans son royaume. Il savait que le pape et l’empereur recherchaient l’amitié du roi d’Écosse , qu’ils le sollicitaient d'entrer dans une alliance avec eux contre l’Angleterre. Il résolut de détourner 1rs effets de ces négociations , en établissant une union très étroite entre lui et son neveu. A cet effet il lui envoya des ambassadeurs pour lui proposer une entrevue à Yorck. Jacques avait un intérêt sensible à accepter cette invitation. L'assistance d’un allié aussi puissant , 1rs grands honneurs qu’on lui promettait, les forts subsides qu’il pouvait en obtenir, auraient beaucoup rer levé son autorité , et lui auraient procuré de grandes facilités pour l’exécution de son plan favori. D’un autre côté une guerre avec l’Angleterre, qu’il avait raison d'appréhender s’il refusait les offres d'Henri, était incompatible avec toutes ses vues. Elle le mettait nécessairement dans la dépendance de scs barons. On ne pouvait pas lever une armée sans leur assistance ; appeler en campagne des nobles irrités contre leur prince, c'était réunir scs ennemis, leur faire sentirtoute leur force, et leur procurer l’occasion de se venger des injustices qu’ils avaient essuyées. Jacques, touché de ces considérations, et prévoyant une rupture avccl’Angleterre, écoula d'abord les propositions d'Henri , et consentit à l’entrevue d’Yorck. Mais le clergé craignit une union qui pourrait être fondée sur les ruines de l’Église. Henri avait donné tous ses soins pour inspirersessentimenssur la religionàson neveu, et l’avait fréquemment sollicité, par des ambassades , d'abjurer la domination du pape , qu'il regardait comme aussi déshonorante pour les princes qu'accablante pour leurs sujets. Le clergé avait jusqu’alors eu l’adressedc détourner

le roi de sc rendre à ces invitations. Henri espérait tout d'une conversation amiable avec son neveu, et les ecclésiastiques craignaient, de leur côté, que Jacques ne cédât aux instances du roi d’Angleterre, ou qu’il ne fût convaincu par ses argumens. Ils savaient que les biens du clergé : étai nt un objet de convoitise pour un prince qui 1 aimait l'argent et qui en manquait ; que l’orgueil et l'ambition des gens d’église excitaient l'indignation des nobles; que leur vie indécente scandalisait le peuple; que les opinions des proi testans étaient presque généralement répandues ; dansloute la nation ; et que le moindre encoura- ; gement qu’on donnerait â ces principes, serait nécessairement suivi d'une défection générale à l’église anciennement établie. Ils employèrent en conséquence tout leur crédit auprès du roi , et ils eurent recours à toutes sortes de ruses et d'insinuations pour le détourner de cette entrevue qui pouvait devenirsi fataleàleurs intérêts; ils essayèrent de lui inspirer de la crainte en ' exaltant le danger auquel il exposerait sa personne s’il s’engageait si avant dans le pays Anglais, sans aucune sûreté que la parole d'un prince auquel on ne pouvait plus se hcr, depuis qu’il avait méprisé ce qu’il y avait de plus respectable et de plus sacré dans la religion. Ensuite, en compensation des sommes que Henri aurait pu donner au roi , ils lui offrirent un don annuel de cinquante mille écus, ils promirent de contribuer libéralement aux frais de la guerre contre l’Angleterre , et ils cherchèrent à l’éblouir par le coup d'œil des richesses immenses qu’il | retirerait des confiscations de ceux qui seraient jugés et condamnés pour crime d'hérésie. Jacques, séduit par ces représentations , rompit j l'accord fait avec Henri qui s’était déjà rendu à Yorck, dans l'espérance d'y trouver le rot d’Écosse. L'humeur altière et emportée du monarque anglais, lui fit sentir vivement cet affront. Il déclara la guerre â l’Écosse, et y fil aussitôt culrer son armée, qui fut en peu de temps prête à marcher pour cette expédition. Jacques fut obligé d’avoir recours aux nobles pour la défense de ses états. A ses ordres , la noblesse assembla ses vassaux , mais dans les mêmes dispositions qui avaient animé leurs ancêtres sous le règne de Jacques 111 , et avec une I ferme résolution de suivre leur exemple en pu- I nissant ceux qu'ils regardaient comme les au-

Digiti

teurs des vexations dont ils avaient sujet de se plaindre : mais les ministres du roi avaient plus de mérite et de capacité que ceux de Jacques III; ils avaient su se conserver chez leurs ennemis mêmes tant de crédit et tant de considération , que les nobles ne purent jamais s'accorder sur le choix des victimes qu’ils voulaient sacrifier; c'est ce qui empêcha le camp de Fala d'être, comme celui de Lawder, le théâtre des entreprises les plus hardies contre le souverain. Mais quoique les ministres de Jacques eussent trouvé les moyens de se tirer de ce mauvais pas, les nobles eurent bientôt une occasion de donner au roi des marques du mécontentement qu'ils avaient de son gouvernement , et du mépris qu'ils faisoionl de son autorité. La disette des vivres, la rigueur de la saison , obligèrent l’armée anglaise de sortir de l'Ecosse. Jacques imagina qu'il pourrait l'attaquer avec beaucoup d'avantage dans sa retraite. Mais les principaux d'entre les barons, avec un entêtement et un dédain qui aggravaient encore leur désobéissance , refusèrent d'avancer un pas hors des limites de leur pays. Le roi, outré de cette insulte faite à sa personne, et craignant quelque nouvelle conspiration contre ses ministres, congédia sur-le-champ une armée qui respectait si peu ses ordres , et rentra promptement dans le cœur du royaume.

Un prince altier, ambitieux, ne put digérer un affront de cette espèce. Ses espérances avaient été conçues avec trop de précipitation, le chagrin de les voir déconcertées fut porté jusqu’au désespoir. Il se voyait , sans aucune nécessité , engagé avec l’Anglais dans une guerre qui, au lieu de la gloire et des avantages qu'il en attendait, avait débuté par des événemens capables d’augmenter l’insolence de ses sujets, et de lui attirer le mépris de ses ennemis. Il apercevait la vanité et l'inefficacité des projets qu'il avait formés pour humilier les nobles , et il était forcé de reconnaître que quoiqu'un prince pût, dans un temps de paix , prendre quelques mesures pour.les rabaisser, ils se relevaient toujours I pendant la guerre, et regagnaient toute leur considération et leur importance. L'impatience, le ressentiment , l'indignation , s'emparaient tour à tour de son âme : la violence de ces passions altéra son tempérament, et peut-être affaiblirent sa raison. 11 devint morne, pensif, aimant larctraitect la solitude. la; jour il paraissait

1 absorbé dans une profonde méditation, pendant la nuit il était troublé de ces terreurs paniques qui agitent les esprits faibles et les imaginations déréglées, Pour tirer le roi de cette espèce de léthargie, les ministres imaginèrent de concerter une invasion vers les frontières occidentales du royaume , et ils vinrent à bout d'engager les barons des provinces voisines â mettre sur pied les troupes nécessaires pour entrer dans le pays ennemi. Mais rien ne put faire revenir le roi de son aversion pour les nobles, ni de la jalousie qu’il avait conçue de leur pouvoir. Il ne voulut pas même leur confier le commandement des forces qu’ils avaient rassemblées : il fut donné â Olivier de Sinclair , son favori. Aussitôt que ce général parut pour prendre possession de sa nouvelle dignité , la rage et l'indignation s’emparèrent de tous les esprits, l'armée entière se mutina. Cinq cents Anglais , qui par hasard s'en aperçurent, attaquèrent les Ecossais dans un moment de désordre. La haine pour le roi , le mépris pour le général , produi sirent un effet dont ou ne voit ifbiot d'exemple dans l'histoire. Ni la crainte de la mort , ni l’amour de la liberté, ne purent contenir les Écossais. Dix mille hommes se rendirent à un corps bien inférieur, et mirent bas les armes sans tirer un seul coup. Aucun ne voulait une victoire qui aurait procuré la satisfaction du roi et de son favori. Un petit nombre chercha son salut dans la fuite, les Anglais eurent le choix des prisonniers qu'ils voulurent faire, et presque toutes les personnes de distinction qui avaient marché à celte expédition restèrent entre leurs mains. Cet événement surprenant donna au roi de nouvelles preuves de l'indisposition générale de la noblesse, lui fit apercevoir plus que jamais toute sa faiblesse , et la perle entière de son autorité. Incapable de supporter ces insultes répétées, il se trouvait en même temps hors d'état d'en tirer vengeance. Une profonde mélancolie et un désespoir sombre succédèrent aux trans-

1 ports de rage qu'il avait fait éclater, lorsqu'il reçut la première nouvelle de la déroute de son armée. L'âme eu proie à toutes les passions violentes ennemies de la vie, sa constitution jeune et vigoureuse fin bientôt entièrement détruite. Quelques auteurs de ce siècle ont attribué au poison la mort prématurée de ce prince. Mais les maladies de l'esprit deviennent souvent mor-

IUST01RE D'ECOSSE.

telles lorsqu'elles sont portées à l'excès, et les effets connus que les traverses, la colère et le ressentiment peuvent produire sur un tempérament sanguin et emporté, font suffisamment connaître les causes de sa fatale destinée. «Sa mort, « dit Drummond, prouve que son Ame était éle- « vée et au-dessus de la médiocrité : il sut moua rir; mais il ne put pas supporter un désastre « honteux.» Si Jacques avait survécu à son infortune, il serait arrivé l'une de ces deux choses : ou la violence de son tempérament l'aurait porté A attaquer ouvertement les nobles , qui auraient trouvé dans la personne du roi Henri un protecteur puissant, plein de volonté , et dont ils auraient tiré les mêmes secours que la reine Élisaç beth sa fille accorda aux mécontens dans le règne suivant. En ce cas là, une guerre civile et très dangereuse était inévitable. Si Jacques s'était trouvé forcé d'accepter les offres d’Henri, et de se réconcilier avec la noblesse d'Écosse , l’Église aurait été sacrifiée à cette union , la réformation, suivant le plan d'Henri , aurait pris force de loi , on se serait emparé de la plus grande partie des biens de l’Églis.e, et l'amitié du roi avec les barons aurait été cimentée par le partage de ces dépouilles.

Tels forent les efforts de nos rois pour rabaisser le pouvoir exorbitant des nobles. Si le succès n'y répondit point , nous ne devons pas en conclure que leurs projets n'eussent pas été conduits avec prudence. Toutes les circonstances naraissaient combinées contre la couronne. Des événemens qui n'étaient que l'effet du hasard concouraient avec les causes politiques pour faire échouer les mesures les mieux concertées. L'assassinat d'un roi, la mort subite d'un autre, le désespoir d'un troisième, soutinrent l'aristocratie, et contribuèrent autant que scs propres forces à la préserver de sa ruine.

Au milieu de toutes ces agitations, l'influence que nos rois avaient dans leurs parlemrns est une circonstance qui parait d’abord inexplicable, et qui mérite une attention particulière. Comme cesassemblécs étaient presque entièrement composées de nobles, il serait naturel de penser qu'ils en dictaient toutes les décisions. On voit néanmoins, au contraire, que chaque roi trouva toujours, dans les parlemens, de la condescendance à ses volontés, et qu'il en obtenait les lois qu’il jugeait nécessaires pour l'agrandisse-

ment de l'autorité royale. Touies les affaires y étaient expédiées promptement et avec unanimité; et il n'est fait mention, dans aucun de nos historiens, d'oppositions formées dans les parlemens contre les volontés de la cour, ni de difficultés suscitées pour traverser les mesures qui pouvaient être agréables au roi. Pour expliquer cette singularité , il est à propos de remonter à l'origine du parlement, et d’en examiner la constitution.

la: génie du gouvernement féodal , uniforme dans toutes scs opérations, produisait dans les petites communautés les mêmes effets que dans les grandes. Le territoire d’un baron était en petit la représentation d'un royaume. Le baron avait le droit de juridiction , mais ceux qui relevaient de lui, étant hommes libres et non serfs, ne pouvaient être jugés que par leurs pairs. En conséquence ces mêmes vassaux formaient les tribunaux des barons et les aidaient dans l'administration de la justice , tant pour rendre les jugemens , que pour les exécuter. Lorsqu'ils étaient assemblés à cet effet, ils faisaient, d'un consentement mutuel, les règlemens qui pouvaient tendre au bien général de leur petite société. Ils accordaient aussi assez souvent, de leur plein gré, des secours proportionnés aux besoins de leur suzerain. Ne faisons que changer le nom: au lieu de celui de baron, mettons celui de roi , et nous verrons le parlement dans ses premiers commencemens : nous apercevrons les premières traces du pouvoir dont ses membres sont aujourd'hui revêtus, comme juges, comme législateurs, comme dispensateurs des revenus publics. Nous trouverons ensuite une analogie sensible entre nos parlemens actuels, et les anciens parlemens distingués par lesdénominations de cour du roi, de grand conseil du roi , et nous verrons beaucoup de rapport entre les membres de nos parlemens d'aujourd'hui et ceux qui constituaient ces anciens tribunaux. Dans tout royaume féodal, ceux qui relevaient directement du roi , étaient obligés par leur condition de tenanciers , d'accompagner le roi, et de l'assister dans ses cours de justice. Cela n’était point regardé comme un privilège; mais comme un service de fief. On exigeait la même chose des évêques , des abbés et des ecclésiastiques du premier ordre, qui, tenant de grandes possessions de la couronne, élaient regardés

comme sujets aui mêmes charges. Les parlemens [ ne restèrent pas long-temps dans cet état. Les villes qui s'enrichissaient de jour en jour, vinrent au point de supporter une grande partie des j taxes publiques; quelques habitans venant à gagner de l'estime et de la considération, et j étant affranchis par le souverain, obtinrent une j place dans le parlement. Mais comme il aurait été déraisonnable de donner un tel privilège, ou d'imposer une telle charge à toute une communauté, chaque bourg eut la permission de choisir un ou deux de ses citoyens pour comparaître au nom de tous les hahitans, et ce fut ainsi que la représentation fut d'abord établie. Une autre innovation bien plus importante, fut la suite naturelle de celle qu on vient de rapporter. Les vassaux de la couronne étaient originairement en petit nombre et très puissans. .Mais comme il est impossible de rendre les propriétés fixes et permanentes, une grande partie de leurs possessions fut démembrée, et passa en d’autres mains, par différentes sortes d'aliénations. De là vint la distinction des grands et des petits barons. Les premiers étaient ceqx qui avaient conservé leurs fiefs patrimoniaux dans tout leur entier : les autres étaient les vassaux de la couronne, les plus nouveaux et les moins puissans. Mais les uns et les autres étaient également obligés à tous les services féodaux , et tenus en conséquence d'assister au parlement. I-cs petits barons, qui formaient un corps assez considérable, trouvaient cette obligation très onéreuse. Ils désavouaient des privilèges qui leur étaient à charge; ils obtenaient des Chartres d’exemption pour se dispenser d’assister aux parlemens, et les bourgs renonçaient au droit d’élire leurs représentai». Enfin les efforts que faisaient nos ancêtres pour se délivrer de l'obligation de prendre leur séance au parlement paraîtraient incroyables, si l'on ne voyait aujourd'hui leur postérité en faire de bien plus grands pour l'obtenir. On trouva aisément le moyen de satisfaire les petits barons et les bourgs, et d'assurer en même temps le roi d'un nombre suffisant de membres pour son grand conseil , en délivrant scs vassaux d'une charge inutile. La-s grands barons ne furent point dégagés de l'obligation d'assister en personne; les petits barons en furent exemptés, à condition qu'ils éliraient dans chaque comté un certain nombre de représentant

D'ECOSSE. L1ÔI3]

f pour comparaître en leur nom. Le parlement se l trouva ainsi complet et garni de tous ses membres. Il était composé de lords spirituels et temj porcls , des députés des provinces et des députés de la bourgeoisie. Un pareil concours de ciri constances contribua à perfectionner le gouver- | nement d'Angleterre bien plus tôt que celui d'Écosse. La rigueur des statuts féodaux fut radoucie de meilleure heure chez les Anglais; on remédia bien plus facilement à leurs défauts dans un royaume que dans l'autre. Les Anglais tracèrent la voie à tous ces changemens. Les députes de la bourgeoisie, et les députés des provinces comparurent dans le parlement de cette nation, avant qu'il en fût question dans le nôtre. Les députés de la bourgeoisie ne furent admis pour ^ la première fois dans le parlement d'Êcosse, que sous Robert Bruce 1 , et dans le préambule des lois de Robert III , on les trouve rangés parmi les membres constituans de cette assemblée. Les petits barons furent redevables à Jacques d'un statut qui les exemptait d'assister en personne , et qui leur permettait d’élire leurs représentai. On saisit avec avidité l'exemption , mais on fit si peu de cas de ce privilège d'élection de représentai, qu'excepté en une ou deux occasions, il fut négligé pendant cent soixante ans. Jacques VI fut le premier qui obligea les petits barons d’envoyer régulièrement leurs représentai au parlement 2.

I-e parlement d'Ecosse était donc anciennement composé des grands barons , des ecclésiastiques, et d'un petit nombre de représentai des bourgs. Il n'était point partagé comme en Angleterre, en deux chambres, mais il ne composait qu'une même assemblée , à laquelle présidait le lord chancelier 3.

1 Abercroinby, ! , 635.

• Essays on Brit. Anliq. Ess. 11. Dalrvmp. Uist., of faut, prop-, rhap. vin.

* tt parait qu’en Angleterre les pairs et les communes ont formé de bonne heure deux chambres séparées. Jacques Ier, imitaieur passionné de toutes les coutumes des Anglais, eut probablement l’intention d’introduire en Ecosse une différence remarquable entre lis grande et 1rs petits barons. Au moins esl-il vrai qu’il décida que leurs consultations ne seraient pus dirigées par le même président Mais par une loi de l’année 132?, il ordonna que O parmi les commissaires de lotîtes les provinces on u choisirait un homme sage et expérimenté, qui serait q appelé l’ orateur général du parlement , et qui piupou serait tous les besoins el affaires en général , et chacun

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