‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 64 sur 116 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Les hommes ne sont parvenus à découvrir et A peupler les différentes parties de la terre que par des progrès extrêmement lents. 11 s’écoula plusieurs siècles avant qu’ils pussent s’éloigner des heureuses et fertiles régions où ils avaient été d’abord placés par le Créateur. On connaît l'occasion de leut*première dispersion générale; mais nous ignorons le cours de leurs émigrations et le temps où Us prirent possession des différentes contrées qu'ils habitent aujourd’hui. Ni l’histoire ni la tradition ne nous ont laissé, sur ces temps reculés, assez de lumières pour nous mettre en état de suivre avec quelque certitude les procédés du genre humain dans l'enfance des sociétés.

Nous pouvons conjecturer cependant que les premières émigrations des hommes se firent ' ""es par terre. L'Océan , qui partout environne ibitable, et les diffërens bras de mer , arent une région^je l’autre, quoique des- ...cs A faciliter la communication entre les pays éloignés, semblent d’abord n’avoir été formés que pour arrêter la marctic de l’homme et pour marquer les limites de cette portion du gjobe où la nature l’avait renfermé. Nousdevons croire que ce ne fut qu'après un long espace de temps que les hommes tentèrent de franchir cette formidable barrière , et acquirent assez d’habileté et d'audace pour se livrer à la merci des venls et des vagues, et pour quitter leur pays natal, dans la vue d’aller cherchcrdes régions éloignées et inconnues.

La navigation et la construction des vaisseaux sont des arts si délicats et si compliqués qu’ou a eu besoin de l’industrie et de l’expérience de plusieurs siècles pour leur dunner quelque degré de perfection. Du radeau ou du canot qui le premier servit à faire passer à un sauvage la rivière qui l’arrêtait dans sa chasse, jusqu'à la construction d’un vaisseau capable de transporter avec sûreté une foule nombreuse A une abc

éloignée, le progrès de l’industrie a dû être prodigieux. U a fallu faire bien des efforts, tenter bien des expériences, employer beaucoup de travail et d'adresse jour venir A bout de cette grande et difficile entreprise. L'état d’imperfection où se trouve la navigation chez les peuple qui ne sont pas encore très civilisés justifie l’idét que nous donnons ici de ses progrès , et prouve clairement que dans les premiers temps l’art n’était pas assez avancé pour mettre les hommes en état d’entrfprendre de longs voyages ou de tenter au loin des découvertes.

Mais dès que l’art de la navigation fut conuu, il s'établit parmi les hommes un nouveau genre de correspondance : voilà l’époque d’où nous devons dater le commencement de cette communication entre les peuples qui mérite le nom de commerce. La civilisation doit être assez avancée avant qpe le commerce devienne un objet d'une grande importance; car les hommes doivent avoir acquis déjà l’idée de propriété et en avoir fixé les principes avec assez de précision pour connaître le plus simple de tous les contrats, celui d’échanger une denrée grossière contre une autre. Mais une fois ce principe important établi, lorsque chaque individu sentit qu’il avait un droit exclusif A posséder ou aliéner tout ce qu'il avait acquis par son travail et par son adresse , ses propres besoins et son industrie lui suggérèrent bientôt un nouveau moyen d’augmenter ses acquisitions et ses jouissances, en disposant de ce qu’il avait de superflu pour se procurer ce qui pouvait lui être agréable ou utile dans le superflu des autres. Cest ainsi que le commerce s'introduisit et s'établit parmi les membres de la même société ; ils découvrirent ensuite par degrés que des tribus voisines possédaient ce qui leur manquait , ou jouissaient de quelque commodité qu’ils désiraient partager. Il sc forma alors un commerce avec les autres nations , de la même manière et sur les mêmes principes que

m HISTOIRE D’AMÉRIQUE.

s'était établi le trafic domestique dans l'intérieur grands principes et des opérations principales de la société. L’intérêt et les besoins mutuels des qui sont aujourd'hui regardés comme les predifférentes peuplades, leur rendant agréable miers élémens de la navigation. Ilsconnaissaient cette communication réciproque , introduisirent à la vérité la propriété qu'a l'aimant d'attirer le insensiblement les maximes et les lois qui en fa- fer ; mais la propriété , plus merveilleuse et plus cilitent les progrès et en assurent les opérations, importante qui le dirige vers le pôle, avait en- Cepcndant il ne peut pas s'établir un commerce tièrement échappé à leurs observations. Privés fort étendu entre des provinces contigués, dont de ce guide fidèle, qui conduit aujourd'hui le le sol et le climat étant à peu près le même, ne pilote avec tant de certitude dans l’immensité donnent que des productions du même genre, des mers, et pendant l'obscurité de la nuit et D'un autre côté, des peuples éloignés ne peu- quand le ciel est obscurci par les nuages, les vent porter par terre leurs denrées dans les lieux anciens n'avaient d'autres moyens de régler où la rareté de ces denrées les lierait rechercher leur route que l’observation du soleil et des et leur donnerait un grand prix. Cest la naviga étoiles. Leur navigation était par conséquent tion qui a donné aux hommes le pouvoir de incertaine et timide; raremciR osaient-ils perdre transporter le superflu d'une partie de la terre de vue la terre ; ils se traînaient le long des pour subvenir aux besoins d'une autre : dès côtes, retardés par tous les obstacles , exposés lors , les productions d’un climat particulier ne à tous les dangers qu’entraînait cette manière sont plus bornées à un seul canton ; le commerce de naviguer. Il fallait un temps incroyable pour en communique la jouissance aux régions les plus exécuter des voyages qu'on achève aujourd'hui lointaines. en quelques semaines : même dans les climats les

La communication entre les peuples s’étendit plus doux et dans les mers les moins orageuses, à mesure que la connaissance des avantages c’était seulement pendant l’été que les anciens

qu’on retire de la navigation et du commerce se hasardaient à sortir de leurs ports ; le reste

continuèrent J se répandre. L'ambition des de l'année se perdait dans l'inaction : on aurait

conquêtes et le besoin de se procurer de nou- regardé comme une imprudence téméraire d'af-

veaux établisscmens ne furent plus les seuls frouterpeudanti'hiver la fureur des veut set des motifs des émigrations. Le désir du gain devint vagues '.

un nouvel aiguillon pour l'activité; il enfanta Dans l'état d'imperfectionoù étaient la science des avenluricrsqui entreprirent de longs voyages et la pratique de la navigation , c'était donc une

pour chercher des pays dont les productions ou entreprise aussi difficile que dangereuse de se

les besoins pussent augmenter la circulation, porter dans des régions lointaines. L'activité du

qui seule entretient et étend le commerce. commerce lutta contre tous ces obstacles : les

Devenu dès lors une grande source de décou- Égyptiens, peu de temps après la fondation

vertes, le commerce s’ouvrit des mers incon- de leur monarchie , établirent , dit-on , un trafic

nues, pénétra dans des régions nouvelles, et entre le golfe Arabique, ou la mer Rouge, et la

contribua plus qu'aucune autre cause à faire côte occidentale du grand continent de l’Inde,

connaître aux hommes la situation , la nature et Les marchandises qu'ils tiraient de l'orient

les productions des différentes parties du globe, étaient transportées par terre du golfe Arabique

Cependant quoiqu'il y eût un commerce régu- jusqu'au bord du Nil , et descendaient celle ri-

lier établi dans le monde , quoique la civilisation vière jusqu'à la Méditerranée ; mais l'attention

eût fait de grands progrès , et que les sciences et que les Égyptiens donnèrent dans les premiers

les arts fussent cultivés avec autant d'ardeur que temps au commerce ne fut pas de longue durée;

de succès , la navigation resta si imparfaite qu’à la fertilité du sol et la douceur du climat leur

peine peut-on la regarder comme sortie de l'en- fournissaient toutes les choses nécessaires et

fance dans l'ancien monde. agréables avec une profusion qui les rendait in-

La construction des vaisseaux chez les anciens dépendans de tous les autres pays : aussi ce

était extrêmement grossière, et la manière de |vcuple , dont les idées et les institutions diffé-

les manœuvrer n'était pas moins défectueuse.

Ils ignoraient entièrement quelques- uns des ' Vqjciiu* , tic ttc mdit , lib. ir.

ri rent presque en tout point de celles des autres peuples, cul pour maxime de renoncer à toute communication avec les étrangers. En conséquence, les Égyptiens ne sortirent bientôt plus de leur pays; ils détestèrent tous les navigateurs comme des impies et des profanes ; ils fortifièrent leurs ports et n’y admirent aucun étranger 1 : ce ne fut que tors du déclin de leur puissance qu’ils rouvrirent leurs ports , et reprirent et rétablirent quelque communication avec les autres peuples.

Le caractère et la situation des Phéniciens étaient aussi favorables à l’esprit de commerce et de découverte que ceux des Égyptiens y étaient contraires : leurs mœurs et leurs institutions n'étaiènt distinguées par aucune particularité marquée ; ils n’avaient aucune forme de culte , aucune superstition contraire à la sociabilité; ils pouvaient enfin , sans scrupule et sans répugnance, se mêler avec les autres peuples. Le territoire qu'ils possédaient n'était ni grand ni fertile : le commerce était donc l'unique source qui pouvait leur donner la puissance et la richesse; aussi les Phéniciens de Sidon et de Tyr établirent-ils le commerce le plus étendu et le plus hardi que l’on connaisse chez les anciens. Le génie de ce peuple , la nature de son gouvernement, l'esprit de ses lois, se rapportaient entièrement au même but : c'était une nation de marchands, qui prétendit à l'empire de la mer et qui l'obtint. Leurs vaisseaux fréquentèrent tous les ports de la Méditerranée; ils osèrent même franchir les anciennes limites de la navigalion, et passant le détroit de Gadès, ils visitèrent les côtes occidentales de l’Espagne et de l'Afrique.

Dans plusieurs des lieux où ils abordèrent , ils établirent des colonies, et communiquèrent aux grossiers habitans du pays quelque connaissance de leurs arts et de leur industrie. Tandis que d’un côté ils poussaient leurs découvertes au nord et à l’ouest , ils ne négligèrent pas de pénétrer dans les régions plus riches et plus fertiles de l’est et du midi. Après s’être rendus maîtres de plusieurs ports commodes au fond du golfe Arabique, ils établirent , à l'exemple des Égyptiens, une correspondance régulière avec l'Arabie et le continent de l’Inde d’une part , et avec

' Diod. Sicul. , lib. i, p.w; 78, cd. If 'esstlingi. .Inut , I7ô6 Sirabo, lib. xvn, pag. 1112, cd. Joui , 1707.

la côte orientale d’Afrique de l'autre. Ils tirèrent de ce s contrées différentes denrées précieuses , inconnues au reste du monde , et pendant un long période de temps jouirent seuls de celte branche lucrative de commerce (I).

Les richesses immenses que les Phéniciens acquirent par le commerce exclusif qu’ilsavaient établi sur la mer Rouge, excitèrent leurs voisins, les Juifs, sous les règnes prospères de David et de Salomon , à entreprendre d'en partager le bénéfice. Ils y réussirent en partie par la conquête de l'idumée , qui s’étend le long de la mer Rouge, et en partie par l’alliance qu’ils contractèrentavec Hiram , roi de Tyr. Salomon équipa des flottes qui, sous la conduite des pilotes Phéniciens , naviguèrent de la mer Rouge à Tarais et Ophir, qui probablement étaient des ports de l’Inde ou de l’Afrique , fréquentés par leurs conducteurs : ces flottes en revinrent avec des cargaisons si précieuses qu'elles répandirent tout d'un coup la richesse et la magnificence dans le royaume d’Israël Les institutions singulières, que le divin législateur des Juifs avait établies , dans la vue de préserver ce peuple de la contagion de l'idolâtrie en le séparant des autres , lui avaient donné un caractère national , incapable de se prêter i cette communication franche et ouverte avec les étrangers que le commerce exige. L’esprit insociable des Juifs, joint aux désastres qui tombèrent sur le royaume d’Israël, empêcha les progrès de l'esprit de commerce que leurs rois avaient cherché à introduire parmi eux. Ainsi ce peuple ne peut être compté parmi les nations qui ont contribué à perfectionner la navigation et à étendre les découvertes.

Si l’instruction et les exemples des Phéniciens ne furent pas assez puissans pour modifier les moeurs et le caractère des Juifc et lutter contre la tendance de leurs lois, ils n’en fut pas de même des Carthaginois, qui, descendans des Phéniciens, reçurent d’eux l'esprit de commerce , et s’y adonnèrent , ainsi qu'aux arts de la navigation , avec une ardeur, une industrie et un succès dignes de leurs maîtres. La république de Carthage fut bientôt la rivale de Tyr, et la surpassa ensuite en puissance et en richesse; mais il ne parait pas qu’elle aitcherché à partager le

* Voy. un Mim. sur 1c paysd'Ophir, par M. d’Auviüe, dan* le» Aflm de VAccul. du Inscript t 1. XXX, p. 83.

Dig

commerce de l'Inde, lies Phéniciens s’en étaient emparés , et avaient dans la mer Rouge une force qui leur assurait la possession exclusive du commerce. L’activité des Carthaginois se porta d'un autre côté : ne voulant pas disputer A leur métropole le commerce de l’orient , ils étendirent particuliérement leur navigation vers l'occident et le nord. Ils suivirent la route que les Phéniciens s'étaient ouverte : passant le détroit de Gadès et {toussant leurs découvertes beaucoup plus loin , ils visitèrent non-seulement toutes les côtes d'Espagne, mais encore celles des Gaules, et pénétrèrent à la fin jusqu'en Angleterre. En même temps qu’ils acquéraient la connaissance de ces contrées nouvelles dans cette partie du globe, ils étendaient par degrés leurs recherches vers le midi. Ils pénétrèrent très avant par terre dans les provinces intérieures de l’Afrique, établirent un commerce avec quelques-unes, et en soumirent d’autres à leur empire : ils naviguèrent le long de la côte occidentale de ce grand continent , presque jusqu'au tropique du Cancer, et y plantèrent plusieurs colonies, dans la vue de civiliser les naturels du pays et de les accoutumer au commerce. Ils découvrirent enfin les Iles Fortunées, connues aujourd'hui sous le nom de Canaries, lesquelles formaient la dernière limite de la navigation des anciens dans l'océan occidental1.

I<es progrès que firent les Phéniciens et les Carthaginois dans la connaissance du globe ne furent pas uniquement l'effet du désir qu'ils avaient détendre leur trafic d'un pays ô un autre. Le commerce eut chez ces deux peuples l'influence qu’il a eue partout ; il éveilla la curiosité, agrandit les idées et les désirs des hommes, cl les excita aux entreprises hardies. On fit des voyages dont le seul objet était de découvrir de nouvelles contrées et de parcourir des mers inconnues: telles furent, pendant la prospérité de la république carthaginoise , les navigations fameuses de llannon ctdcfiimilcon. Ou leur donna des Hottes, équipées par ordre du sénat et aux frais du public : llannon fut chargé de cingler vers le sud , le long des côtes d'Afrique , et semble s’ètrc avancé beaucoup plus près de la ligne équinoxiale qu'aucun navigateur

1 Plinii .V al //(.si , lib. vi, cap. xxxvu, edit in u*um Jhtph

précédent Ilimilcon eut ordre de naviguer vers le nord, et d'examiner les côtes occidentales du continent d’Europe s. La navigation extraordinaire des Phéniciens autour de l’Afrique était de la même nature. On nous dit qu'une flotte phénicienne équipée par N écho , roi d'Égypte , partit d'un port de la mer Rouge environ 604 ans avant l’ère chrétienne, doubla le cap méridional d’Afrique, et après un voyage de trois ans, revint par le détroit de Gadès à l'embouchure du Nil 3. On prétend qu'Eudoxe de Cyzique a exécuté aussi cette périlleuse navigation en suivant la même route L

Si ces expéditions se sont réellement faites de la manière que je viens d'exposer, on peut avec raison les regarder comme le plus grand effort de la navigation chez les anciens; et si nous réfléchissons à l'état d'imperfection où l'art était alors , il est difficile de juger ce que nous devons admirer davantage de la hardiesse et de la sagacité du projet, ou de la sagesse et du bonheur de l'exécution; mais malheureusement le temps a détruit toutes les traditions originales et authentiques des voyages que les Phéniciens et les Carthaginois entreprirent soit par ordre public, soit pour le commerce des particuliers. Ce que nous trouvons surcet objet dans les auteurs grecs et romains est non-seulement obscur et inexact, mais si nous en exceptons un récit très court de l'expédition dellannonj'aulhenticitéen est même très suspecte (2). Les Phéniciens et les Carthaginois , animés d'une jalousie mercantile, cachaient avec soin aux autres peuples la connaissance des pays éloignés avec lesquels ils avaient formé des liaisons. Toutes les circonstances de leur navigation étaient non-seulement des myslères de commerce, mais encore des secrets d'état. On raconte des traits extraordinaires des précautions qu'ils prenaient pour empêcher les autres nations de pénétrer ce qu'ils avaient intérêt de leur cacher J. F.n effet, la connaissance d'une partie de leurs découvertes semble avoir été renfermée dans l'enceinte de leur territoire. La navigation

1 Plinii Nat. llist., lib. v. cap. i. Hannonis Péri ptusap.Geogr. Minore* , c<Ut. Husdoni, vol. 1, pag, |.

1 Plinii Nat. llist. , lib xi, cap. lxvii. Festus At'iruus apud Bochart. Geogr. , lib. i, cap. lx, pay. 652. Opcr. , Mil. III, /. Hat 1707.

* Hcrndnt. . lib. i », cap. xi.ii.

* Plinii Nat. llist. , lib. xi , cap uni.

s Sirab. Geogr. . tib. ni, p. 265. lib. xviu, p. USX ,

autour de l'Afrique, en particulier, est citée par les auteurs grecs et romains, plutôt comme une histoire amusante et extraordinaire, difficile à comprendre ou à croire , que comme un fait réel, propre b leur donner des idées et des lumières nouvelles (3). Comme les Phéniciens et les Carthaginois n'ont fait connaître au reste du monde ui le progrès de leurs découvertes, ni l’étendue de leur navigation, toutes les traces de leurs talens et de leurs connaissances dans cet art semblent avoir péri en grande partie, lorsque la puissance maritime des premiers fut anéantie à la conquête de Tyr par Alexandre , et que l’empire des derniers fitt détruit par les armes romaines.

U faut donc abandonner A la curiosité et aux conjectures des savans les récits obscurs et pompeux des expéditions phéniciennes et carthaginoises : l'historien doit se contenter de recherclier les progrès de la navigation et des découvertes chez les Grecs et les Romains ; la tradition en a moins d'éclat, mais plus de certitude et de lumière. Il est évident que les Phéniciens , qui ont été les maîtres des Grecs dans les arts et les sciences utiles, ne leur ont pas communiqué toutes les connaissances qu'ils avaient acquises dans l'art de la navigation, et les Romains d'un autre côté n'avaient pas adopté cet esprit de commerce et cette ardeur pour les découvertes qui distinguaient les Carthaginois. Quoique la Grèce fût presque entièrement environnée de la mer qui formait sur leurs côtes un grand nombre de baies spacieuses et de havres commodes; quoiqu'elle fut entourée de tous côtés d’Iles fertiles , et qu'une situation si favorable dût inviter ses industrieux habitans à s'adonner à la navigation, cependant il s’écoula un long espace de temps avant que cet art y fôt porté à un certain degré de perfection. Les premiers voyages des Grecs, dont l’objet était la piraterie plutôt que le commerce , furent si peu considérables, que l'expédition des Argonautes, des côtes de Thessalic au Ponl-Euxin.futregardée comme un prodige d'habileté et de courage, qui en fit mettre les chefs au nombre des demi-dieux , et donna à leur vaisseau un rang parmi les constellations du ciel. En descendant à une époque moins reculée, lorsque les Grecs entreprirent le fameux siège de Troie, il ne parait pas qu’ils eussent fait encore de grands progrès dans la uaviga-

lion. Selon le récit d'Homère, le seul poète dont l'histoire ose invoquer l'autorité, et qui par son exactitude scrupuleuse à décrire les mœurs et les arts des premiers temps, a mérité cette singulière distinction, la science de la navigation était encore dans son enfance. Les Grecs ignoraient alors l'usage du fer, ce métal , le plus utile de tous, sans lequel un ne peut faire que très peu de progrès dans les arts mécaniques. Leurs vaisseaux petits, et la plupart sans ponts, n'avaient qu'un seul mit , qu'on élevait ou qu'on abaissait i volonté : ils ne se servaient point d'ancre, et les manœuvres des voiles étaient simples et grossières. Ils n’avaient, pour régler leur route, que l’observation des étoiles, et leur manière de les observer était fautive et trompeuse. Lorsqu'ils avaient achevé un voyage, ils tiraient leurs misérables barques sur le rivage, comme les sauvages font aujourd'hui de leurs canots , et les y laissaient jusqu'à la saison de se remettre en mer. Ce n’est donc pas dans les • temps héroïques de la Grèce que nous devons nous attendre à voir la science de la navigation et l’esprit de découverte faire des progrès sensibles; dans ce période d’ignorance et de barbarie, mille causes concouraient à resserrer dans des bornes étroiteslacuriositéetractivitédel'homme.

Mais tes Grecs passèrent rapidement à un état de civilisation et de lumières. Les formes les plus parfaites d’un gouvernement libre s'établirent dans les villes de la Grèce ; de bonnes lois et une police régulière s'y introduisirent par degrés; les sciences et les arts qui servent à l’utilité ou à l'agrément de la vie y furent portés à une grande perfection , et plusieurs des républiques grecques s’adonnèrent au commerce avec tant d'ardeur et de succès qu'elles furent regardées par les anciens comme des puissances maritimes du premier ordre; cependant les victoires navales des Grecs doivent être attribuées plutôt à l'activité naturelle de ce peuple et au courage qu'inspire la liberté , qu'à son habileté dans l'art de la navigation. Les grandes actions de la guerre de Perse , que l’éloquence de leurs historiens ont rendues immortelles, furent exécutées par des Hottes composées principalement de vaisseaux ouverts et sans ponts d'où les équipages s’élançaient avec une valeur impé-

1 Tins; il , lib i, cap. uv.

tueuse et sans règle pour aborder les ennemis. Dans la (pierre du Péloponèse leurs vaisseaux n’étaient encore considérablesni par la grandeur, ni par la force, et l'étendue de leur commerce était proportionnée à leur marine. Les états maritimes de la Grèce n’envoyaient guère de vaisseaux au-delà de la Méditerranée : leur principale correspondance était avec les colonies que leurs compatriotes avaient formées dans l’Asie- Mineure , dans l’Italie et dans la Sicile. Ils abordaient quelquefois aux ports de l’Egypte, de la Gaule et de la Thrace; ou, traversant rilellespont, ils trafiquaient avec les peuples établis autour du Punt-Euxin. On trouve des exemples étonnans de leur ignorance sur les pays même situés entre les limites où se renfermait leur navigation. lorsque les Grecs eurent rassemblé à Éginc la flotte combinée contre Xerxès, ils jugèrent impraticable de la porter jusqu’à Samos, parce qu'ils crurent que la distance de cette Ile • à Eginc était aussi considérable que celle d’Êgine aux colonnes d’Hercule 1 . Ils ne connaissaient aucune partie du globeau-delà de la Méditerranée; du moins la connaissance qu’ils en avaient était «iniquement fondée sur des conjectures ou sur les dations de quelques voyageurs qui , guidés par la curiosité et l’amour des sciences , avaient pénétré par terre dans l’Asie supérieure, ou étaient allés par mer en Égypte, contrées qui ont été le berceau de la philosophie et des arts. Malgré les instructions que les Grecs purent tirer de ces sources, ils paraissent avoir ignoré les faits les plus importans sur lesquels doit être fondée une connaissance exacte et méthodique du globe.

L'expédition d’Alexandre dans l'orient étendit sensiblement chez les Grecs la sphère de la navigation et de la science géographique. Cet homme extraordinaire, malgré les passions violentes qui le portèrent quelquefois à commettre des actions cruelles et à former des entreprises extravagantes, était fait par ses talens non-seulement pour conquérir, mais encore pour gouverner le monde : il était capable de concevoir ces plans hardis de politique qui donnent une nouvelle forme aux choses humaines. La révolution qu'il produisit dans le commerce par la force de son génie n'était peut-être pas info-

1 Utrodoi., |ib. vin, cap cxxxu.

rieurc à celle qu’il opéra dans la politique par le succès de ses armes. La résistance et les efforts de la république de Tyr, qui suspendirent si long-temps le cours de ses victoires, lui fournirent probablement une occasion d’observer les grandes ressources d’une puissance maritime , et lui donnèrent quelque idée des immenses richesses que les Tyriens tiraient de leur commerce, surtout de celui qu'ils faisaient aux Indes orientales. Dès qu’il eut détruit cette république et soumis l’Égypte à sa domination , il forma le plan d’un nouvel empire, qui devait être le centre du commerce, ainsi que le siège de la puissance : c’est dans cette vue qu’il fonda une grande ville à laquelle il donna son nom , près d’une des embouchures du Nil, afin que, par le moyen de la mer Méditerranée et par la proximité du golfe Arabique, elle pùt commander également le commerce de l’orient et de l’occident '. Cette situation fut si heureusement choisie qu'Alcxandrie devint bientôt la principale ville commerçante du monde. Non-seulement pendant la durée de l’empire en Égypte et dans l'orient, mais même au milieu de toutes les révolutions qui troublèrent successivement ces contrées depuis le temps des Ptolémées jusqu’à la découverte par la navigation du cap de Bonne-Espérance, le commerce, particulièrement celui des Indes orientales , continua à couler par le canal que lui avaient marqué 1a prévoyance et la sagacité d’Alexandre.

Son ambition ne fut pas satisfaite d'avoir ouvert aux Grecs une communication par mer aux Indes ; il aspira à la souveraineté de ces régions , qui fournissaient au reste du monde tant de productions précieuses , et y il conduisit son armée par terre : cependant , quelque audacieux qu’il fût, on peut dire qu’il découvrit plutôt qu’il ne conquit cette contrée. Dans sa marche ver» l'orient, il ne s'avança pas au-delà des bords des rivières qui tombent dans l'indus, et ce fleuve est aujourd’hui la limite occidentale du vaste continent de l'Inde. Au milieu des étranges exploits qui distinguent cette partie de son histoire, il suivit un plan qui prouve la supériorité de son génie aussi bien que la grandeur de ses vues : il avait pénétré dans l'Inde assez avant pour se confirmer dans l’opinion qu’il avait de

1 Strab. , Geogr lib xtu.paQ 1153,1119.

igle

' Importance de cette contrée relativement au commerce , et pour apercevoir quelles immenses richesses on pouvait tirer d'un pays où les arts du luxe, étant déjà cultivés dès long-temps, avaient été portés à un plus haut degré de perfection qu’en aucune autre partie de la terre

Plein de cette idée , il résolut d'examiner le cours de la navigation , depuis l'embouchure de l’indus jusqu’au fond du golfe Persique, et, si elle était praticable, d'établir une communication régulière entre ces deux points. Pour cet effet, il se proposa de détruire les cataractes dont les Perses, par jalousie' et par haine contre les étrangers, avaient embarrassé l'entrée de l’Euphrate *, et de faire remonter, par cette rivière et par le Tigre, qui s'y joint, les marchandises de l'orient dans les parties intérieures de ses domaines d’Asie ; tandis que , par le moyen du golfe Arabique et du Nil, ces mêmes marchandises pourraient être transportées à Alexandrie et distribuées dans le reste du monde. Néarquc , officier doué de grands talens, eut le commandement de la flotte destinée à cette expédition , et il acheva heureusement ce voyage , qui fut regardé comme une entreprise aussi périlleuse qu'importante; Alexandre lui-mème en parla comme d'un des événemens les plus extraordinaires qui aient signalé son règne. Quelque facile que soit aujourd’hui une pareille expédition, on ne peut nier qu’elle n’offrlt alors des difficultés et des périls, et les circonstances dont elle fut accompagnée fournissent des exemples frappans du peu de progrès que IcsGrecsavaient faits dans la science de la navigation (4) : leurs vaisseaux n’avaient jamais franchi les bornes de la Méditerranée où le flux et le reflux sont â peine sensibles ; et lorsqu'ils observèrent pour la première fois ce phénomène à l'embouchure de l'Iodus, ce fut pour eux un prodige par lequel les dieux paraissaient leur annoncer que le ciel désapprouvait leur entreprise (5). Pendant toute leur route il parait qu'ils n’avaient jamais perdu de vue 1a terre, maisqu’ils longeaient les cotes de si près, qu’ils ne pouvaient guère profiter de ces vents périodiques qui facilitent la navigation dans l'océan Indien; aussi leur fallutil dix mois entiers 3 pour parcourir un espace

1 Strab., Geogr., lib. xv , pag. 1036. Q. CurL, lib. xyhï, cap. îx. — *#Strab. , Geogr., lib. xvi, pag. 1075.— • Plinii Nat. Hist. . lib. ti, cap. xxiu.

qui, de l'embouchure de l'Indus à l'entrée du golfe Persique, ne comprend pas plus de vingt degrés. Il est probable qu'au milieu des troubles violens et des révolutions fréquentes que suscitèrent dans l'orient les querelles des successeurs d'Alexandre, la navigation aux Indes, par la route que Néarque avait ouverte, fut discontinuée ; mais le commerce des marchandises indiennes qui s'était établi à Alexandrie non-seulement subsista, mais encore s'étendit sous les rois grecs qui gouvernèrent l'Égypte, et devint une des grandes sources de la richesse qui distingua ce royaume.

les Romains restèrent encore au-dessous des Grecs dans l'art de la navigation ainsi que pour l'esprit de découverte. Le génie du peuple, son éducation militaire, l'esprit de ses lois, concoururent à le détourner des objets de commerce et de marine : ce fut par la nécessité de s’opposer à un rival formidable , non par le désir d’étendre leur commerce, que les Romains aspirèrent à acquérir la puissance maritime. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que, pour obtenir la domination universelle, il fallait se rendre maître dqja mer ; cependant ils regardèrent toujours le service naval comme un état subordonné , réservé à ceux des citoyens qui n'étaient pas d'un rang à être admis dans les légions *. On trouverait difficilement dans toute l'histoire romaine un seul événement qui prouvât qu'ils vissent dans la navigation autre chose qu’un iustrument de conquête, lorsque la valeur et la discipline des Romains eurent subjugué toutes les puissances maritimes de l'ancien monde, et que Carthage, la Grèce et l'Égypte furent soumises à leur domination , ils ne prirent point l’esprit commerçant des nations qu’ils avaient conquises : ce peuple de soldats aurait regardé comme une dégradation du nom de citoyen romain de s’adonner au commerce. Us laissaient les arts mécaniques, le négoce et la navigation aux esclaves, aux affranchis, auxhabitans des provinces et aux citoyens de la dernière classe. I-ors même qu'après la destruction de la liberté, les moeurs eurent commencé à perdre de leur sévérité et de leur fierté première, le commerce n'acquit pas une grande considération chez les Romains. la Grèce, l'Égypte et les autres pays conquis , quoi-

’Polyb-, lib v.

que réduits en provinres romaines, continuèrent à faire leur commerce comme auparavant. Rome étant la capitale du monde et le siège du gouvcrnciiienl , attirait naturellement à elle toutes les richesses et les productions utiles dis provinces. I/CS Humains , satisfaits de cet avantage, paraissaient souffrir sans peine que le commerce restât presque entièrement entre les mains des liabitans de ces diverses contrées.

Cependant l'étendue de la domination romaine qui embrassait presque tout le monde connu, la vigilance des magistrats, et l'esprit du gouvernement, qui joignait l'intelligence à l'activité, avaient donné au comm rce une nouvelle vigueur en lui donnant plus de sécurité ; jamais il n'y eut entre les nations une communication aussi bien établie , une union aussi parfaite, que celles qui existaient entre les parties de ce vaste empire. Le commerce n'était ni arrêté dans ses opérations par la jalousie des étals rivaux, ni interrompu par des hostilités fréquentes, ni limité par des restrictions partielles; une puissance suprême faisait mouvoir et réglait l'industrie des hommes , en même temps qd’clle jouissait des fruits de leurs efforts réunis.

Cette influence se fit sentir à la navigation et servit â la perfectionner. Des que les Romains eurent pris du goût pour les superfluités de l'orient , le commerce qui se faisait dans l'Inde par l’Égypte fut poussé avec plus d'activité , et s'étendit au-delà de scs anciennes limites; en fréquentant le continent indien, les navigateurs apprirent à connaître le cours périodique des vents, lesquels , dans la mer qui sépare l'Afrique de l’Inde, soufflent avec très peu de variation de l'est pendant une moitié de l'année, et de l'ouest pendant l'autre moitié. Encouragés par celte observation, ils abandonnèrent l'ancienne manière , aussi lente que dangereuse , de naviguer le long des cotes, et aussitôt que la mousson de l'ouest commençait, ils partaient d'Ocelisâ l'embouchure du golfe Arabique, et cinglaient hardiment â travers l’Océan '. foi direction uniforme du vent , suppléant au défaut de boussole et rendant l’observation des étoiles moins nécessaire , les conduisait au port de Musiris sur la cote occidentale du continent indien, là ils pre-

1 IMiuii, fii'l Nat. , !il>. vi, rap. xxm.

naient à bord leurs cargaisons, et revenant avec la mousson de l'est , achevaient leur voyage au golfe Arabique dans l'espace d’une année, foi |Mirlion de l'Inde, connue aujourd'hui sous le nom de cô/e de Malabar, parait avoir été la dernière limite de la navigation des anciens dans cette partie du globe : quant aux pays immenses qui s'étendent au-deli , du cOté de l’est , ils n"en avaient qu’une connaissance très imparfaite , fondée sur les relations de quelques voyageurs qui y avaient pénétré par terre. 1-eurs excursions n'étaient pas fort étendues; et probablement, tant que la communication des Romains avec l’Inde subsista , aucun voyageur ne s'avança plus loin que les bords du Gange(6)'. Les flottes d'Égypte qui trafiquaient à Musiris étaient, il est vrai, chargées d'épiceries et d'autres riches marchandises du continent et des Iles des parties ultérieures de l'Inde ; mais c’étaient les indiens eux-mémes qui venaient , dans des canots creusés dans un tronc d’arbre, apporter ces marcltandises au port de Musiris , devenu l'entrepôt de ce commerce2, l-cs négocians égyptiens et romains, contens de se les procurer de cette manière, ne jugeaient pas à propos d'affronter des iners inconnues et de s'exposer â une navigation périlleuse, pour chercher les pays qui produisaient ces denrées précieuses. Quelque bornées que fussent les découvertes des Romains dans l'Inde, ils y faisaient cependant un commerce qui peut paraître considérable, même aujourd’hui où ce commerce a été porté fort au-delà de ce qu'on a pu faire ou même concevoir à aucune époque antérieure. Nous apprenons d'un auteur célèbre3 que le commerce de l'Inde faisait sortir chaque année de l'empire romain plus de quatre cent mille livres sterling, et nous trouvons dans un autre qu'il parlait annuellement cent vingt vaisseaux du golfe Arabique pour l'Inde 4.

la découverte de cette nouvelle manière de naviguer aux Indes est le pas le plus considérable qu’on ait fait dans la navigation pendant toute la durée de la puissance romaine ; mais dans les temps anciens la connaissance des pays étrangers était bien plus le fruit des voyages de • terre que des expéditions de mer (7); et quoique

1 Sirabo, Geogr. , lib. x, p. ICOfi, 1010.

1 IMiuii y fit. Hixt lib. vi.cap. loi.

* Id. , ibU.

1 Sirabo , Gcogr. , lib. u , pa(j. 179. •

celles-ci offrissent une manière plus prompte et plus facile de faire des découvertes , on peut dire qu’elles ont été absolument négligées des Romains, par leur éloignement particulier |K>ur les occupations maritimes ; mais la marche de leurs armées victorieuses contribua beaucoup à étendre les découvertes par terre, et ouvrit même A la navigation des mers nouvelles et inconnues. Avant les conquêtes des Romains, les nations civilisées de l'antiquité n’avaient aucune communication avec les pays qui forment aujourd'hui les royaumes les plus riches et les plus puissans de l'Europe. Les parties intérieures de l'Espagne cl des Gaules étaient peu connues ; l’Angleterre , séparée du reste du monde , n'avait jamais été visitée que par ses voisins les Gaulois et par quelques négocians Carthaginois; A peine avaiton entendu parler de la Germanie. Les armes des Romains pénétrèrent dans tous ces pays; ils subjuguèrwt entièrement l'Espagne et la Gaule; ils conquirent la partie la plus considérable et la plus fertile de l'Angleterre ; ils s'avancèrent dans la Germanie jusqu'aux bords de l'Elbe. En Afrique ils acquirent une connaissance assez exacte des provinces qui s'étendent le long de la Méditerranée, depuis l'ouest de l’Égypte jusqu'au détroit de Gadès. En Asie , non-seulement ils soumirent à leur domination la plupart des provinces qui composaient les empires de Perse et de Macédoine , mais même après leurs victoires sur Mitbridate et sur Tigranc, iis paraissent avoir observé les pays contigus au Pont-Euxin et à la mer Caspienne, avec plus d'attention qu’ils ne l’avaient fait auparavant , et y avoir établi un commerce plus étendu que celui des Grecs, avec les nations riches et commerçantes, situées alors autour du Pont- Euxin.

L’esquisse que je viens de tracer du progrès des découvertes et de la navigation , depuis les premières traditions que nous a laissées l'histoire jusqu'à l'eDtier établissement de la puissance romaine , prouve combien il a été lent et timide. R semble qu’on avait droit d’attendre de plus grandes choses de l’activité entreprenante de l'espfit humain , et de la puissance des grands empires qui ont successivement gouverné le monde. Si nous rejetons toutes les traditions fabuleuses et obscures, si nous nous attachons uniquement A la lumière et aux faits authentiques

de l’bistoire, sans y substituer les conjectures de l'imagination ni les rêves des étymologistcs ; il faut donc conclure que les anciens n'avaient qu'une connaissance très bornée du monde habitable. En Europe ils avaient A peine quelque idée des provinces étendues situées A l'est de l'Allemagne ; ils connaissaient encore moins les vastes pays qui composent aujourd'hui tes royaumes de Danemark, de Suède, de Prusse, de Pologne et de l'empire de Russie. Les régions plus stériles, situées sous le cercle arctique , n'avaient jamais été visitées. En Afrique leurs recherches ne s'étendaient guère au-delà des provinces qui bordent la Méditerranée et de celles qui sont situées sur la côte occidentale du golfe Arabique. En Asie ils n'avaient, comme je l'ai déjà observé, aucune connaissance des riches et fertiles contrées qui sont au-delà du Gange et d'où viennent les denrées précieuses qui dans les temps modernes ont été le grand objet du commerce des Européens dans l’Inde; il ne parait pas non plus qu’ils aient jamais pénétré dans ces régions immenses , occupées alors par ces tribus errantes, connues sous le nom général de Sarmates ou de Scythes , et possédées aujourd'hui par différentes nations tartarcs et par les sujets asiatiques de la Russie.

Une opinion généralement établie parmi les anciens, nous donne une idée plus frappante du peu de progrès qu'ils avaient bit dans la connaissance du globe habitable, qnc tout ce qu'on pourrait conclure du détail de leurs découvertes. Ils regardaient la terre comme divisée en cinq régions, auquelles ils donnaient te nom de zones. Ils appelaient zones glacées celles qui étaient les plus voisines des pôles , et croyaient qiie le froid excessif qui y régnait continuellement les rendait inhabitables. Ils appelaient zone torride celle qui est située sous la ligne, et qui s'étend d’un et d’autre côté sous les tropiques, la croyant continuellement embrasée d’une chaleur brûlaute qui la rendait également inhabitée. Ils donnaient le nom de tempérées aux deux autres zones qui occupaient le reste de la terre , et prétendaient que celles-ci étant les seules régions où les êtres vivans pussent subsister , avaient été destinées pour être l’habitation naturelle de l'homme. Cette étrange opinion n’était pas un préjugé du vulgaire ignorant ou une vainc fiction des poètes; c’était un système adopté par

les philosophes les plus éclairés, les meilleurs historiens et les géograplies les plus instruits de la Grèce et de Rome. Dans cette hypothèse il y avait une grande partie de la terre habitée où l'on croyait que l'espèce humaine ne pouvait pas subsister : on regardait comme le siège éternel de la stérilité et de la solitude les régions fertiles et peuplées de la zone torride qui nonseulement fournissent à leurs habitans avec la plus grande profusion les choses nécessaires et agréables de la vie, mais encore communiquent au reste de la terre le superflu de leurs richesses. Comme toutes les parties du globe que les anciens avaient découvertes se trouvent dans la zone tempérée septentrionale , s'ils croyaient que la zone tempérée du sud était habitée, c'était une opinion fondée sur les raisonnemens et les conjectures, non sur l’observation. Ils regardaient même la chaleur intolérable de la zone torride comme une barrière insurmontable, qui empêcherait à jamais toute communication entre leshabilans respectifs des deux zones tempérées. Cette extravagante théorie prouve non-seulement que les anciens ignoraient le véritable état du globe , mais elle tendait encore à rendre leur ignorance perpétuelle, en leur représentant comme impraticable toute tentative pour s’ouvrir une route vers les régions de la terre éloignées d'eux (8).

Mais quelque bornées et imparfaites que les connaissances géographiques des Grecs et des Romains doivent nous paraître, comparées^ l'état actuel de nos connaissances en géographie, nous ne pouvons pas nous dispenser d’admirer les découvertes qu'ils ont faites et le degré d’étendue auquel ils ont porté la navigation et le commerce, en nous rappelant surtout quelle était l’ignorance des temps anciens. Tant que l’empire romain conserva assez de force pour maintenir son autorité sur les nations conquises et pour les tenir unies, on regarda comme un objet de police publique aussi bien que de curiosité particulière , d'examiner et de décrire les pays divers dont ce grand corps était composé, lors même que les autres sciences commencèrent à être négligées, la géographie s’enrichissait d'observations nouvelles, et, s'éclairant par l’expérience de chaque siècle et les observations de chaque voyageur, continuait à faire des nrogrès ; elle fut portée, par le génie et les soins

de Ptolémée , au plus haut point d’exactitude it de perfection qu’elle ait atteint chez les anciens. Ce philosophe florissait dans le second siècle de l’ère chrétienne, et fl a publié une description du globe terrestre , plus ample et plus correcte que celles d'aucun de ses prédécesseurs.

Ce fut peu de temps après cette époque que des secousses violentes commencèrent à agiter l’empire romain : la fatale ambition ou le caprice de Constantin, qui voulut changer le siège du gouvernement , diminua sa force en la divisant : les nations barbares , que la Providence préparait comme des instrumens destinés il renverser le grand édifice de la puissance romaine, commencèrent à rassembler leurs armées sur la frontière : l’empire fut ébranlé jusqu’en ses fondemens. Dans ce période de la vieillesse et de la décadence des Romains fl était impossible que les sciences fissent des progrès ; les efforts du génie étaient aussi languissans que ceux du gouvernement. Après Ptolémée il ne të fit aucune découverte en géographie , et il n’y eut aucune révolution importante dans le commerce, si ce rnest que Constantinople devint , par les avantages de sa situation et par les encouragemens des empereurs d’orient , une ville commerçante du premier ordre.

Les nuages qui se rassemblaient depuis si long-temps autour de l’empire romain annonçaient l'orage qui à la fin éclata. Les Barbares y fondirent avec une impétuosité irrésistible, et dans le naufrage universel causé par l'inondation dont l'Europe fut couverte , les arts , les sciences , les inventions et les découvertes des Romains , périrent et disparurent de la terre *. Tous les peuples qui conquirent les différentes provinces de l’empire romain et s’y établirent étaient ignorans et grossiers, étrangers aux lettres et aux arts, sans police, sans lois, sans forme régulière de gouvernement. Les mœurs et les institutions de quelques-uns d'entre eux étaient encore dans un degré de barbarie à peine compatible avec un état d’union sociale. L’Europe étant occupée par de semblables habitans, revenait pour ainsi dire à une seconde enfance, et avait une nouvelle carrière à commencer pour se civiliser, s’éclairer et se polir. Le premier effet de l’établissement de ces conquérons barbares fut de détruire les liens par lesquels la puissance

■ ffist île Chnrlti f', Introd.

romaine avait uni les hommes : ils morcelirent l'Europe en un grand nombre de petits états indépendans et différant les uns des autres de mœurs et de langage. Il ne resta aucune communication entre les membres respectifs de ces états divisés : accoutumés à une manière de vivre très simple, ignorant les arts et craignant le travail, ils n'avaient que peu de besoins à satisfaire et 1 point de superflu à échanger. Les noms $ étranger et d 'ennemi devinrent encore une fois des mots synonymes : il y avait partout des coutumes et même des lois qui exposaient à de grands inconvéniens et  des dangers ceux qui voulaient voyager dans quelques pays étrangers1. On ne pouvait faire de commerce que dans les villes; et elles étaient en petit nombre, peu considérables, et dépourvues des privilèges qui peuvent procurer la sûreté et exciter Icmulation. Ou ne cultivait aucuue des sciences sur lesquelles la géographie et la navigation sont fondées. Les traditions que les auteurs grecs et romains avaient laissées sur les travaux et les découvertes des anciens étaient négligées ou mal entendues. La connaissance des pays lointains s'était perdue; leur situation, leurs productions, et presque leurs noms étaient oubliés.

Il y eut cependant une circonstance qui empêcha la cessation entière de toute communication de commerce entre les nations éloignées. Constantinople, quoique souvent menacée par les conquérans féroces qui répandaient la désolation sur le reste de l'Europe, eut le bonheur d'échapper à leur rage destructive. Ce fut dans cette ville que se conserva la connaissance des arts des anciens et de leurs découvertes : le goût du luxe et de la magnificence y régnait; les ^productions des pays étrangers y étaient recherchées, et le commerce continuait à y fleurir tandis qu’il était éteint dans les autres parties de l’Europe. Les habitans de Constantinople ne bornaient pas leur commerce aux Iles de l'Archipel et aux côtes voisines d'Asie ; leur industrie s'était ouvert unecarrière plus vaste; ils suivaient la route que les anciens leur avaient tracée et faisaient venir par Alexandrie les productions des Indes orientales. Quand l'Égypte fut séparée de l'empire romain par les Arabes, les Grecs découvrirent une nouvelle route par laquelle les marchandises de l'Inde pouvaient être amenées

1 ffisf. <te Chartes V , lntrod.

à Constantinople, en leur faisant remonter l'Indus jusqu'au point où cette grande rivière cesse d'être navigable ; de là on les faisait passer par terre jusqu'aux bords de la rivière Oxus qui les portait à la mer Caspienne. Là on les embarquait sur le Volga , et après avoir remonté ce fleuve elles allaient par terre jusqu'au Tanaïs qui les conduisait au Pont-Euxin, où drs vaisseaux de Constantinople veuaient les recevoir <. Celte route longue et pénible mérite d’être remarquée non-seulement comme une preuve de l'extrême passion que les Grecs avaient conçue pour les superfluités de l’orient , et comme un exemple de l’ardeur et de l’industrie qu’ils portaient dans le commerce; mais encore parce que ce fait démontre qu’on avait conservé à Constantinople la connaissance des pays lointains, pendant que le reste de l'Europe était plougc dans l'ignorance.

On voit en même temps quelques rayons de lumière briller sur l'orient. Les Arabes ayant contracté quelque goût pour les sciences de ce peuple dont ils avaient contribué à renverser l’empire, traduisirent dans leur langue les livres de plusieurs philosophes grecs. Ln des premiers qu'ils s’approprièrent ainsi fut un ouvrage estimable de l’tolémée dont j’ai déjà parlé. La géographie fut donc de bonne heure un objet d’étude pour les Arabes; mais ce peuple ingénieux et subtil s'attacha particulièrement aux parties spéculatives de celle science. Voulant déterminer la figure et les dimensions du globe terrestre , ils surent appliquer à cet objet les principes de la géométrie; ils eurent rccuurs aux observations astronomiques : ils employèrent enfin des expériences et des opérations que les Européens, dans des temps plus éclairés , se sont fait honneur d'adopter et d'imitvr. Mais à cette première époque les travaux des Arabes ne parvinrent pas en Europe. La connaissance de leurs découvertes était réservée à "des siècles capables de les comprendre et de les perfectionner.

Cependant les calamités et les ravages que les provinces occidentales de l’empire romain avaient soufferts par la conquête des Barbares, s'oublièrent peu à peu et se trouvèrent en partie réparés. Les peuples grossiers qui s'y étaient établis, acquirent par degré quelque idée de gou- 1 (lamusio , vol. 1 , psg. 372 F.

HISTOIRE D'AMÉRIQUE

vcrnemrnl résilier, et du goût pour les occupations et les douceurs de b vie civile : l’Europe commença è sortir de son état d’inaction et d’engourdissement. Ce fut en Italie qu’on aperçut les premiers symptômes de cette renaissance. Les tribus septentrionales qui s'emparèrent de ce pays sc civilisèrent plus promptement que les peuplades qui s'étaient établies dans les autres parties de l'Europe. Différentes causes , que le plan de cet ouvrage ne me permet ni d’eiposer ni de développer, concoururent à rendre aux villesd’ltalie l'indépendance et la liberté 1 : l'acquisition de ers avantages y excita l'industrie , et donna le mouvement et la vigueur à toutes les facultés actives du cœur humain, la; commerce élrangerse ranima; on s'appliqua à la navigation et elle se perfectionna. Constantinople devint le marché principal où se rendaient les Italiens; et non-seulement ils y trouvaient un accueil favorable, mais encore ils y obtenaient des privilèges qui les mettaient en état de faire le commerce avec un grand avantage. On leur fournissait et les denrées précieuses de l’orient et des productions de manufactures curieuses, restes des arts anciens qui s’étaient conservés chez les Grecs. La peine et la dépense qu’exigeait le transport des produit ions de l'Inde jusqu'à Constantinople par la route longue et détournée que j’ai décrite, rendant ces marchandises extrêmement rares et d'un prix excessif, l’industrie des Italiens découvrit bientôt d'autres moyens de sc les procurer et en plus grande abondance et à un prix plus modéré. Ils en achetaient quelquefois à Alep, à Tripoli et en d’autres ports de la côte de Syrie , où elles arrivaient par une route qui n'était pas inconnue des anciens. On les apportait de l'Inde par b mer jusqu'au golfe Persique, et après avoir remonté l'Euphrate et le Tigre jusqu’à Bagdad , on les transportait par terre à travers les déserts jusqu'à Palmyre, et de là aux villes situées sur la Méditerranée. Mais la longueur du voyage et les périls auxquels les caravanes étaient exposées rendaient encore cette opération pénible et souvent incertaine. Enfin les soudans d’Égypte ayant rétabli le commerce de l'Inde par l'ancienne route du golfe Arabique , les négocians italiens, malgré la violente antipathie qui animait alors les chrétiens et les ma-

* U ist. de Charles f t loirod.

hométans les uns contre les autres, se rendirent à Alexandrie, et l’amour du gain leur faisant supporter l’insolence et les exactions des mahométans, ils établirent dans ce port un commerce très lucratif. A celle époque l’esprit de commerce acquit une activité singulière en Italie. Venise. Gènes, Pise , qui n'étaient que des bourgs peu considérables, devinrent des villes riches et peuplées. Leur puissance maritime s’étendit , leurs vaisseaux fréquentèrent tous les ports de la Méditerranée ; ils osèrent même quelquefois franchir le détroit et visiter les places maritimes d'Espagne, de France , des Pays- Bas et d'Angleterre; enfin.cndistribuant partout leurs marchandises , ils donnèrent aux différentes nations de l’Europe la connaissance des productions précieuses de l'orient et quelque idée de plusieurs arts et manufactures qui n’étaient connus qu'en Italie.

Tandis que les villes de cette région étendaient ainsi leur commerce et leur industrie, un des événemens les plus extraordinaires que nous offre l’histoire du genre humain , au lieu de retarder le commerce des Italiens, concourut à en accélérer les progrès. L’esprit guerrier des Européens, enflammé parle zèle religieux, leur fit prendre b résolution de délivrer 1a Terre- Sainte de 1a domination des infidèles. De vastes armées , tirées de toutes les nations de l’Europe, se rassemblèrent pour cette étrange entreprise et marchèrent vers l’Asie. Les Génois , les Pisans et les Vénitiens, fournirent les bâtimensde transport sur lesquels s’embarquèrent ces troupes , et les approvisionnemens de vivres et de munitions de guerre. Outre les sommes immenses que ces peuples reçurent pour cet objet , ils obtinrent encore des privilèges et des établissemens de commerce de 1a plus grande importance , soit dans la Palestine , soit dans les autres parties de l’Asie dont les croisés s'emparèrent. Ce furent des sources de richesses prodigieuses pour les villes commerçantes d’Italie. Elles acquirent en même temps un égal accroissement de pouvoir, et à 1a fin de la guerre sainte , Venise en particulier devint un état maritime possesseur de vastes territoires et jouissant d’un commerce fort étendu >. L’Italie ne fut pas le seul pays où les croisades contribué-

’ Essai sur Ehisl. du comm. de Venise , pag. 52.

rem à ranimer et S répandre cet esprit d'activité qui préparait l’Europe à de futures découvertes. Les expéditions en Asie firent connaître aux nations européennes des pays éloignés , quelles ne connaissaient auparavant que de nom ou par les relations infidèles de quelques pèlerins ignorons et crédules : elles eurent par-là une occasion d’observer les mœurs , les arts et les usages d’un peuple plus civilisé qu’elles ne l’étaient encore elles-mêmes. Cette communication entre l’orient et l’occident subsista pendant près de deux siècles. Les aventuriers qui revenaient d'Asie communiquaient à leurs concitoyens les connaissances qu'ils avaient acquises et les habitudes qu’ils avaient contractées en visitant des nations plus avancées en civilisation. Les Européens commencèrent à éprouver de nouveaux besoins ; les désirs furent excités par des objets nouveaux, et le goût des commodités et des arts des autres contrées se répandit bientôt parmi eux , au point que non-seulement ils encouragèrent les étrangers à venir dans leurs ports, mais qu’ils commencèrent à sentir les avantages et la nécessité de s'adonner eux-mèmes au commerce1.

Cette communication qui s’était ouverte entre l'Europe et les provinces occidentales de l’Asie encouragea différons voyageurs à s'avancer fort au-delà des pays où les croisés avaient porté leurs armes , et à pénétrer par terre jusque dans les régions les plus éloignées et les plus riches de l'orient. Le bizarre fanatisme, qui dans ce période semble avoir influé sur tous les projets des individus autant que sur les conseils des nations, fot le motif qui ht d'abord entreprendre ces longues et périlleuses expéditions : on les répéta ensuite pour des intérêts de commerce ou par des motifs de pure curiosité, lin juif de Tudela , dans le royaume de Navarre , nommé Benjamin, plein d'un respect superstitieux pour la loi de Moïse , et désirant visiter ses frères et aller en orient où il espérait les trouver dans un état de crédit et d'opulence qui pourrait relever l'honneur de la secte, partit d'Espagne en 1160; il alla par terre à Constantinople , et traversa les pays qui sont au nord du Pont-Euxin et de la mer Caspienne jusqu'à la Tartarie chinoise. De là il prit sa route vers le sud , et après avoir

* But. de Charles y. Inlrod.

traversé différentes provinces de l'intérieur de l'Inde , il s'embarqua sur l’océan Indien , visita plusieurs des Iles qui s'y trouvent , et au bout de treize ans revint par l’Égypte en Europe, avec de grandes connaissances sur une portion considérable du globe , inconnue alors aux peuples occidentaux '. Le zèle du chef de l’église chrétienne concourut avec la superstition du juif Benjamin à faire découvrir les provinces intérieures et éloignées de l’Asie. Toute la chrétienté ayant été alarmée des bruits qui se répandaient sur les progrès rapides des armes tartares sous Geugis-Kan , le pape Innocent IV, quiavait la plus haute idée de la plénitude de son pouvoir et de la soumission due à ses commandemeus, envoya le père Jean de Piano Carpini à la tète d'une mission de moines frauciscains, et le père Ascolino à la tète d'une autre mission de dominicains, pour exhorter Kayuk-Kan, petitfils de Gengis et qui lui avait succédé au trône de Tartarie , à embrasser la foi chrétienne et à cesser de désoler la terre par ses armes. Le fier descendant du plus grand conquérant que l'Asie eût jamais vu , étonné d'un message si étrange de la part d'un prêtre italien dont il ignorait également et le nom et la puissance, reçut celte injonction avec le mépris qu'elle méritait ; mais il renvoya , sans leur faire aucun mal , les moines qui l'avaient apportée. Comme ces missionnaires étaient arrivés par différentes roules et avaient suivi quelque temps les camps des Tartares qui étaient toujours en mouvement , ils avaient eu occasion de parcourir une grande partie de l'Asie. Carpini , qui avait pris la roule de Pologne et de Russie , traversa les provinces septentrionales de l’Asie jusqu'aux extrémités du Thibet. Ascolino, qui parait avoir débarqué sur la côte de Syrie , s'avança dans les provinces méridionales jusque dans l'intérieur de la Perse J.

Peu de temps après cette époque, Louis IX, roi de France, contribua à étendre les connaissances que les Européens commençaient à acquérir sur ces contrées lointaines. Un imposteur adroit , tirant avantage des notions imparfaites que les chrétiens s'étaient formées sur l’état et le caractère des nations asiatiques , lui donna avis qu’un Iran des Tartares très puissant avait

1 Berccron , Rcc de voyages , etc. , tom I , pap. I.

* Hakiuy t, tom. XXI. Berueroo, tom I.

cm brossé la religion chrétienne : le monarque adopta ce conte avec une pieuse crédulité , et résolut à l'instant d'envoyer des ambassadeurs à cet illustre converti pour l’engager à attaquer leurs ennemis communs IcsSarasins, d'un côté, tandis que lui tomberait sur eux de l'autre. Comme il n’y avait que des moines qui eussent les connaissances nécessaires pour exécuter une commission de cette espèce , il en chargea un père André , jacobin , auquel se joignit ensuite le père Guillaume de Rubruquis , franciscain. II n'est resté aucune relation du voyage du premier ; mais on a publié le journal de Rubruquis. Ce moine fut admis à l'audience de Mangu , le troisième kan des Tartares depuis Gengis ; il fit ensuite un long circuit dans les parties intérieures de l’Asie qu’il parcourut avec plus de détail qu'aucun autre Européen n'avait fait avant lui *.

Ces voyageurs , qu'un zèle religieux avait conduits en Asie , furent suivis par d'autres , que des intérêts de commerce ou des motifs de pure curiosité engagèrent à voyager dans les pays lointains. I,c premier et le plus célèbre de ceux-ci fut Marco Polo, noble vénitien : engagé dès ses jeunes ans dans le commerce , selon l'usage de son pays, son esprit entreprenant chercha une sphère d'activité plus étendue que celle qui lui était offerte par le trafic établi dans les différais ports d’Europe et d’Asie fréquentés par les Vénitiens. Ce motif le détermina à voyager dans la vue d'y former des relations de commerce plus conformes aux espérances et aux idées hardies d'un jeune aventurier. Comme son père avait déjà porté des marchandises d'Europe à la cour du grand-kan des Tartares et les y avait vendues avec un bénéfice considérable . Marco Polo s’y rendit. Assuré de la protection de Kublay-kan, le plus puissant de tous les successeurs de Gengis , il continua scs expéditions mercantiles en Asie pendant plus de vingtsix ans , et dans cet espace de temps il s'avança dans les parties de l’est , fort au-delà des lieux où les autres voyageurs européens avaient pénétré avant lui. Au lieu de suivre la route de Carpini et de Rubruquis, le long des vastes déserts de laTartarie, il passa les principales villes

’ IhVluyt , Iran. 1, pa®. 7t. Rcc. de voyages par Berç^ron, tom. I.

l’AMERIQUE. U205]

commerçantes des parties les plus cultivées de l'Asie , et arriva à Cambalu ou Pékin , capitale du grand royaume du Cathay ou de la Chine, soumise alors à la domination des successeurs de Gengis. Il fit plusieurs voyages sur la mer des Indes ; il trafiqua dans plusieurs des Iles d’où les Européens recevaient depuis long-temps les épiceries et d'autres denrées dont ils faisaient le plus grand cas, quoiqu'ils ne connussent pas les lieux particuliers où croissaient ces précieuses productions ; il se procura des informations sur différais pays qu’il ne put pas visiter lui-mème, particulièrement sur l’Ile de Zipangri , qui est probablement le Japon *. A son retour il excita l'admiration de ses contemporains par la description de ces vastes contrées dont le nom même était ignoré en Europe , et par les récits pompeux qu'il fit de leur fertilité, de leur population, de (eur opulence, de leurs diverses manufactures et de l’étendue de leur commerce ; récits qui surpassaient toutes les idées d'un peuple ignorant et grossier.

Envirou un demi -siècle après, le chevalier JeanMandeville, Anglais, encouragé par l’exemple de Marco Polo, voyagea en orient, parcourut la plupart des pays que celui-ci avait décrits, et comme lui publia à son retour la relation de ses voyages. Les récits de ces premiers voyageurs sont pleins de contes absurdes,dc monstres, de géans et d'enchanteurs ; mais cela même ne les rendait que plus intéressans (tour un siècle ignorant où tout ce qui était merveilleux ne pouvait manquer de plaire. I,es causes extraordinaires qu’ils racontaient, vraisemblablement sur de simples ouï-dire, frappaient d'admiration le vulgaire, tandis que les faits qu'ils rapportaient, d'après leurs propres observations, fixaient l'attention des hommes pluséclairés. Les premières circonstances doivent être regardées comme les fables et les traditions populaires des pays où ils passaient, et elles ont été rejetées à mesure que les lumières se sont répandues en Europe; maisquelque incroyables qu'eussent pu paraître dans le temps plusieurs des faits qu'ils ont rapportés, leurs récits ont été confirmés par l'autorité des voyageurs modernes. Ces deux relations tournèrent la curiosité des bom-

’ l'iaggidi Marco Polo, Ramusio, 11, î. Rergeron, tom. II.

mes vers la connaissance des parties lointaines du globe , étendirent leurs idées sur cet objet , et non- seulement les disposèrent insensiblement à tenter de nouvelles découvertes, maisencore leur donnèrent des lumières et des moyens propres à les diriger dans le choir des routes qu'ils avaient à suivre.

Tandis que cet esprit de recherche se développait en Europe, il se fit une découverte heureuse qui contribua plus que les efforts et l'industrie des siècles précédais à perfectionner et à étendre la navigation. On observa la merveilleuse propriété de l'aimant , par laquelle il communique à une légère verge de ftr ou aiguille la vertu de se diriger constamment vers les pâles de la terre. On ne tarda pas à sentir l'usage qu'on pouvait en faire pour régler la navigation, et l’on construisit l’instrument si utile et devenu si commun qu'on a appelé compas de marine ou boussole. Cette invention donnant aux navigateurs un moyen aussi sûr que facile de reconnaître dans toutes les saisons et dans tous les lieux le nord et le sud , ils ne furent plus réduits a se guider par la lumière des étoiles ou par l'observation des cotes maritimes. Ils abandonnèrent par degrés la méthode lente et timide de côtoyer le rivage; ils se lancèrent hardiment en pleine mer, et , sur la foi de leur nuuveau guide . naviguèrent au milieu de la nuit la plus sombre et dans le temps le plus nébuleux, avec une sécurité et une précision dont on n’avait pas encore eu d'idée. On peut dire que la boussole a ouvert à l'homme l'empire de la mer, et qu elle lui assure la possession du globe en le mettant à portée d'en parcourir toutes les parties. Elavio Gioïa , bourgeois d'Amalfi , ville considérable de commerce dans le royaume de Naples, fit cette grandedécouvertc vers l'an 1302. Tel a été trop souvent le destin des illustres bienfaiteurs de l'humanité qui ont enrichi la science et perfectionné les arts par leurs inventions , qu'ils ont retiré plus de gloire que d'avantage des heureux efforts de leur génie; mais le sort de Gioïa a été encore plus cruel; car l’inattention ou l'ignorance des écrivains contemporains l’a privé même de la célébrité il laquelle il avait de si justes droits. Ils ne nous ont laissé aucune lumière sur sa profession, sur son caractère, sur le temps précis où il fit celte importante découverte, et sur les hasards ou Irsob-

servations qui l'y ont conduit. Les annales de l'esprit humaiu ne nous offrent aucun événement qui ait produit de plus grands effets que celte invention dont la connaissance nous a été cependant transmise sansaucune des circonstances propres ù satisfaire la curiosité qu’elle doit naturellement exciter1. Quoique l'usage de la boussole mit les Italiens en état d’exécuter avec plus de promptitude et de sécurité les petits voyages qu’ils étaient accoutumés à faire, cependant celte nouveauté n'eut pas une influence assez subite et assez générale pour exciter surle-champ l'esprit de découverte^! décider à entreprendre des navigations hardies. Plusieurs causes concoururent à empêcher cette invention utile d'avoir tout son effet. Les hommes n’abandonnent que lentement et avec répugnance leurs anciennes habitudes : ils craignent les nouvelles tentatives et ne s'y livrent qn'avec timidité. Il est probable aussi que la jalousie de commerce engagea les Italiens à cacher aux autres nations l'heureuse découverte de leur compatriote. On n'acquit que par degrés l’art de naviguer avec la boussole en l'employant avec assez d'habileté et de précision pour inspirer une entière confiance dans sa direction. Les marins, accoutumés à ne jamais perdre de vue la terre , n’osèrent pas tout d’un coup s'abandonner au milieu des mers inconnues; ainsi ce ne fut que près de cinquante ans après la découverte de Gioïa que les navigateurs se hasardèrent à entrer dans des mers qu'ils n’avaient pas encore fréquentées.

Lesvoyagesdes Espagnols aux Iles Fortunées ou Canaries fut la première époque où la navigation prit un essor plus hardi. Les écrivains contemporains ne nous ont point appris quelles furent les circonstances qui préparèrent la découverte de ces petites Iles situées à près de cinq cent milles de la côte d'Espagne et à plus de cent cinquante milles de celles d'Afrique. Mais on sait que, vers le milieu du quatorzième siècle, les habitans des différens royaumes dont l’Espagne était composée étaient dans l'habitude de faire des excursions dans ces Iles pour y piller les naturels ou les amener en esclavage. Clément VI, en vertu du droit que le saint siège prétendait avoir de disposer de tous les pays

1 Coltinas etTrombclttis, De A cils naulicir une /livre.

! InsUt. Bonon.j loin. 111, pan. in, p.i|; 3ÎZ

possédés par les infidèles , érigea ces Iles en royaume dans l'année 1344, et les donna en souveraineté à Louis de la Cerda , descendu de la famille royale de Castille; mais ce prince infortuné , manquant de forces suffisantes pour réaliser ce titre chimérique , n'alla jamais aux Canaries, et JeandeBethencourt, baron normand, en obtint la concession de Henri III , roi de Castille1. Béibencourt, brave et heureux comme l’étaient alors presque tous les aventuriers de son pays , entreprit la conquête de ces Iles et y réussit; sa famille en resta quelque temps eu possession comme d'un fief relevant de la couronne de Castille. On prétend qu'avant cette expédition de Béthencourt, des navigateurs normands avaient déjà visité la cote d'Afrique , et s'étaient avancés fort loin vers le sud des Iles Canaries; mais ces voyages ne paraissent pas avoir été entrepris sur un plan régulier et national, ni dans la vue d’étendre la navigation ou de tenter des découvertes. Cétaient ou des excursions suggérées par cet esprit de piraterie que les Normands tenaient de leurs ancêtres, ou des entreprises de quelques négociai» pour leur commerce particulier, lesquels attiraient si peu l'attention publique qu'à peine en trouve-t-on quelques traces dans les écrivains de ce tempslà. 11 suffit, pour une esquisse générale du progrès des découvertes, d’indiquer cet événement, en le laissant au rang de ceux dont l'existence est douteuse et l'influence peu importante. De tous ces faits nous pouvons conclure que , quoique les voyageurs qui ont visité par terre les partiesdei'orient les plus éloignées aient apporté beaucoup de lumière sur cet objet , la navigation , au commencement du quinzième siècle , n'était |kis plus avancée qu'elle l'avait été avant la chute de l’empire romain.

Enfin’ arriva l'époque fixée par la Providence, où les hommes devaient franchir des limites dans lesquelles ils avaient été si long-temps renfermés , et s'ouvrir un champ plus vaste pour y déployer leurs talens, leur courage et leur activité. Les premières tentatives importantes qui se firent pour cet objet ne furent pas l'ouvrage des états les plus puissans de l'Europe ni de ceux qui avaient cultivé la navigation avec le plus de constance et de succès. La gloire de frayer la

1 Viera y C.lavijo, No tic. de la ffiit de Canaria, Ur. i, pag- 268» eic. Glas, liist. , cbap. i.

D'AMERIQUE. tI3tiàJ

route dans cette nouvelle carrière était réservée au Portugal, l’un des royaumes les moins étendus et les moins considérables de l'Europe. Comme les entreprises tentées par les Portugais, pour acquérir la connaissance des parties du globe qui étaient alors inconnues à notre hémisphère, ont non-seulement étendu et perfectionné l'art de la navigation, mais ont encore excité un esprit de curiosité et de recherche qui a conduit à la découverte du Nouveau-Monde,donl je me propose d'écrire l'histoire, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur la naissance, les progrès et les succès des différentes opérations navales de ce peuple. Ce fot à cette école que se forma l'homme qui découvrit l’Amérique; et à moins de suivre tous les pas par lesquels passèrent ses maîtres et ses guides, il sera impossible de comprendre les circonstances qui ont suggéré l'idée ou facilité l'exécution de ce grand dessein.

Différens motifs déterminèrent les Portugais à diriger leur activité vers cette nouvelle route, et leur] fournirent les moyens d'exécuter des entreprises supérieures en apparence à la force naturelle de leur état politique. Les rois de Portugal, ayant chassé les Maures de leurs domaines, avaient acquis du pouvoir en même temps que de la gloire par le succès de leurs armes contre les infidèles. Leurs victoires avaient étendu l'autorité royale au-delà des bornes étroites où elle était auparavant circonscrite en Portugal , ainsi que dans les autres monarchies féodales. Ils disposaient de la force nationale qu’ils purent exercer avec autant d'unité dans les desseins que de vigueur dans l'exécution; et après l'expulsion des Maures, ils firent servir cette force à leurs vues , sans craindre d'être troublés par aucun ennemi domestique. Les hostilités continuelles dans lesquelles ils furent engagés pendant plusieurs siècles contre les mahométans, exaltèrent et perfectionnèrent parmi les Portugais cet esprit militaire et aventurier qui distinguait toutes les nations d'Europe dans les siècles du moyen âge. Une succession contestée alluma en Portugal vers la fin du quatorzième siècle une guerre civile des plus cruelles qui augmenta l’ardeur guerrière de la nation, et forma ou fit surgir des hommes d'un génie actif, audacieux et propre aux grandes entreprises. La situation du royaume, borné de tous cotés par les états d’un voisin plus puissant.

ne laissait pas aux Portugais la liberté d'ciercer leur activité par terre; car la force de leur monarchie ne pouvait pas balancer celle du royaume de Castille ; mais le Portugal étant un état maritime qui avait plusieurs ports très commodes, les babitans avaient déjà fait quelque progrès dans la science et la pratique de la navigation . et la mer s'offrait à eux comme l’unique carrière où leur ambition pùt se signaler.

Telle était la situation du Portugal et la disposition du peuple, lorsque Jean 1er, surnommé le Bâtard , se trouva paisible possesseur de la couronne par la paix conclue avec le roi de Castille en 141 I l’était un prince d'un grand mérite, et qui, plr la supériorité de son courage et de scs talens , s'était ouvert la route à un trùne auquel sa naissance ne lui donnait aucun droit. Il s'aperçut bientôt qu’il lui serait impossible de maintenir l'ordre public et la tranquillité intérieure, s'il ne trouvait pas un moyen d’occuper au dehors l'activité inquiète de ses sujets. Ce fut dans cette vue qu'il équipa à Lisbonne une flotte considérable composée de tous les vaisseaux qu'il put rassembler dans son royaume, et d'un iP'and nombre d'autres qu'il loua à des étrangers. Ce grand armement fut destiné à attaquer les Maures établis sur la côte de Barbarie. Pendant qu'on faisait ces préoaratifs, on détacha quelques vaisseaux chargés de naviguer le long de la côte occidentale de I Afrique bornée par l'océan Atlantique, et de découvrir les paya inconnus qui s'y trouvaient situés. C’est à cette entreprise peu importante qu’on peut rapporter l'époque où l’esprit de découverte brisa les barrières qui avaient si long- temps dérobé aux hommes la connaissance de la moitié du globe terrestre.

A l’époque où Jean expédia ses vaisseaux pour ce nouveau voyage , l’art de la navigation était encore très imparfait. Quoique l’Afrique fût très près du Portugal , et que la fertilité des pays qu'on connaissait déjà sur ce continent invitât à y faire de nouvelles découvertes, les Portugais ne s’étaient jamais hasardés à passer le cap Non: ce promontoire , comme son nom l’indique, avait été regardé jusque-là comme une borne qu'on ne pouvait franchir; mais les nations de l'Europe avaient alors acquis assez de connaissances (tour oser enfin rejeter les préjugés et réformer les erreurs de leurs ancêtres. Le long règne de

l'ignorance, cette ennemie constante de toute recherche et de toute entreprise nouvelle , touchait è son dernier période ; l’aurore de la science jetait ses premiers rayons; les ouvrages des Grecs et des Romains commençaient à être lus avec admiration et avec fruit. Les sciences, cultivées par les Arabes, avaient été introduites en Europe et par les Maures établis en Espagne et en Portugal, et par les juifs qui étaient en grand nombre dans ces deux royaumes. La géométrie, l'astronomie et la géographie, qui sont la base de l'art de la navigation, devinrent des objets d'attention et d'étude. La mémoire des découvertes des anciens se ranima, et l’on rectiercha les progrès de leur navigation et de leur commerce. Quelques-unes des causes qui , pendant le dernier siècle et dans celui-ci , ont arrêté la culture des sciences en Portugal, ou n’y existaient pas dans le quinzième siècle, ou n’y produisaient pas les mêmes effets (9); les Portugais paraissent avoir alors marché dans la carrière des sciences et des lettres d'un pas égal avec les autres peuples qui habitent en deçà des Alpes.

Comme l’esprit du siècle favorisait l’exécution de la nouvelle entreprise à laquelle les Portugais se trouvaient invités par la situation particulière de leur pays, elle ne pouvait manquer d’avoir du succès. Les vaisseaux équipés pour cette expédition doublèrent ce cap formidable qui avait borné la route des navigateurs précédens et s'avancèrent à cent soixante mille audelà jusqu’au cap Boyador. Les rochers qui forment ce cap et qui s’étendent fort avant dans la mer ayant paru plus dangereux aux Portugais que le promontoire qu'ils avaient déjà passé , ils n’osèrent le tourner, et revinrent à l.isltonne plus satisfaits d'être allés jusque là que honteux de n’avoir pas tenté d'aller plus avant.

Quelque peu considérable que fût ce voyage, il ne fit que donner plus d’activité au goût pour les découvertes qui avait commencé à se développer en Portugal. Le succès extraordinaire de l’expédition du roi contre les Maures de Barbarie fortifia encore l'esprit entreprenant des Portugais , et les encouragea à de nouvelles tentatives. Mais afin d’assurer le succès de leurs entreprises, ils avaient besoin d’être conduits par un homme qui , doué des qualités propres à démêler ce qui était praticable, eût le loisir de

HISTOIRE D’AMERIQUE

former un système régulier d’opérations pour la poursuite des découvertes , et eût en même temps assez d'ardeur et de persévérance pour se mettre au-dessus des revers et des obstacles. Heureusement pour le Portugal , ces qualités se trouvèrent réunies dans Henri , duc de Viscu , quatrième bis du roi Jean , qui l'avait eu de Philippine de Lancastre , steur de Henri IV, roi d’Angleterre. Ce prince avait , dès sa première jeunesse, accompagné son père dans l’expédition de Barbarie, et s’y était signalé par différentes actions de bravoure. A l’esprit guerrier qui , dans ces temps de chevalerie, caractérisait tout homme d’une naissance distinguée , Henri joignait toutes les qualités d'un siècle plus poli et plus éclairé. Il cultivait les arts et les sciences, alors ignorés et méprisés des personnes de son rang. Il s'appliqua avec un goût particulier à l’étude de la géographie; mstruit par les leçons de maîtres habites, et plus encore par les relations des voyageurs , il acquit bientôt assez de connaissance du globe habitable pour apercevoir la probabilité de découvrir de nouvelles et riches contrées, en naviguant le long de la côte d'Afrique. Cette espérance était bien faite pour exciter l'ardeur et l'enthousiasme d’un jeune homme, et il résolut de protéger de toutes ses forces un projet qui pouvait devenir aussi utile qu'il paraissait brillant et honorable. Abu de pouvoir procéder sans interruption A cette grande entreprise , il se retira de la cour immédiatement après son retour d’Afrique, et bxa sa résidence A Sagres, près du cap Saint-Vincent , oû la vue de l'océan Atlantique portait continuellement ses pensées vers son projet favori , et l'encourageait à le mettre en exécution. Quelques-uns des plus savaus hommes de son pays l’avaient accompagné dans sa retraite , et l'aidaient dans ses recherches. Il demanda des éclaircisscmens aux Maures de Barbarie, qui étaient accoutumés A voyager par terre dans les provinces intérieures de l'Afrique où ils allaient chercher de l’ivoire, de la poussière d’or et d'autres denrées précieuses. Il consulta les juifs établis en Portugal. Il sut par des promesses , des récompenses , des marques d’estime et de conbance, attirer à son service plusieurs habiles navigateurs tant étrangers que portugais. Dans la disposition de ces préparatifs, les grands lalcns du prince étaient heureusement secondés

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