‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 67 sur 116 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Parmi les étrangers que le bruit des découvertes faites par les Portugais avait attirés au service de cette nation se trouvait Christophe Colomb, sujet de la républiquede Gènes. On ne connaît point avec certitude le temps ni le lieu de sa naissance (11); on sait seulement qu'il était d’une famille honnête, réduite à l’indigence par quelques événemens malheureux. Ses parens ayant embrassé pour vivre la profession de marins, Colomb laissa entrevoir dès sa première jeunesse les lalens et le caractère qui peuvent distinguer un homme de cet état. Au lieu de combattre les inclinationsdu jeune Colomb, ils les développèrent et les encouragèrent par l’éducatiou. Après lui avoir fait acquérir quelque coniiaissance de la langue latine , la seule qui fût alors employée à l'enseignement , on lui fit apprendre la géométrie, la cosmographie, l'astronomie et le dessin. La liaison de ces sciences avec l’art de la navigation , son objet favori , excitant son ardeur et son application , il y fit des progrès rapides. Avec de si heureuses dispositions, il entra à quatorze ans dans la carrière qui devait le conduire à tant de gloire. Scs premiers voyages furent aux ports de la Méditerranée que fréquentaient scs compatriotes les Génois ; mais cette sphère étant trop étroite pour une àme aussi active que la sienne , il ht une excursion dans les mers du nord et visita les cotes de l'Islande où la pèche commençait à attirer les Anglais et quelques autres ualions. Comme la

navigation tentait alors dans tous les sens des entreprises nouvelles, il s'avança au-delà decette lie , la Thulé des anciens, jusqu’à plusieurs degrés en dedans du cercle polaire. Après avoir satisfait sa curiosité par un voyage qui , en augmentant ses connaissances maritimes , ne servait pas à sa fortune , il s'attacha à un homme de son nom et de sa famille , capitaine de vaisseau, qui jouissait d'une grande réputation. Ce marin conduisait une petite escadre armée à ses frais , et en faisant la course , tantôt contre les Turcs et tantôt contre les Vénitiens rivaux des Génois dans le commerce , il avait acquis des richesses et de la célébrité. Colomb le suivit dans ses expéditions pendant plusieurs années , en se distinguant autant par son courage comme bominc de guerre, que par son habileté comme homme de mer. A la fin , dans un combalopiniàtre sur la côte de Portugal avec quelques caravelles vénitiennes, qui retournaient richement chargées des Pays-Bas, le vaisseau sur lequel il était prit feu en même temps que le vaisseau ennemi , auquel le sien était fortement attaché par les grappins. Dans une si terrible extrémité, sa présence d'esprit et son intrépidité ne l'abandonnèrent pas. Il se jeta à la mer, se saisit d’une rame flottante, et aidé de ce secours et de son adresse à nager , il gagna le rivage , éloigné d’environ deux lieues, et sauva une vie réservée à de grandes choses *,

1 fie üe Colomb, ctup. v.

Dès qu'il eut recouvré ses forces, il se rendit à Lisbonne où plusieurs de ses compatriotes étaient établis, ilsconçurent bientôt une opinion si avantageuse de son mérile et de ses talens qu’ils le pressèrent vivement de rester en Portugal où son habileté dans la navigation ne pouvait manquer de le faire connaître. Le service portugais était alors plus attrayant qu'aucun autre pour tout aventurier animé ou du désir de voir des pays nouveaux ou deceluide se distinguer. Colomb se laissa facilement séduire par ses amis , et ayant gagné l'estime d'une Portugaise , il l'épousa et fiia son séjour à Lisbonne. Son mariage , au lieu de le détacher du genre de vie qu’il avait suivi jusqu’alors, contribua à étendre ses connaissances dans la navigation et lui donna le désir de les augmenter encore. Sa femme était fille de Barthélemi de Perestrello, un des capitaines employés par le prince Henri dans scs premières navigations , et qui avait découvert et planté les lies de Porlo-Santo et de Madère. Colomb devint possesseur des journaux et des cartes de ce navigateur expérimenté. Il y apprit les routes qu'avaient tenues les Portugais dans leurs découvertes et les diverses circonstances qui les avaient encouragés et guidés; cette étude flattait et enflammait sa passion dominante. Les cartes de Perestrello et les descriptions des nouvelles contrées que ce navigateur avait vues augmentèrent tellement son impatience de voyagerqu’il ne put y résister. Pour la satisfaire, il fit un voyage à Madère et établit pendant plusieurs années un commerce avec celte Ile , avec les Canaries, les Açores, et les divers établissemens que les Portugais avaient faits en Guinée et sur le continent de l'Afrique '.

L’expérience que Colomb avait acquise par un si grand nombre de voyages dans presque toutes les parties du globe alors connues par la navigation , l'avait rendu lui-mème un des meilleurs navigateurs de l'Europe ; mais cette louange ne lui suffisait pas, et il ambitionnait davantage. Les succès heureux des Portugais avaient excité un tel esprit de curiosité et d'émulation que tous les savans de ce siècle étaient occupés à étudier les moyens qui avaient préparé les découvertes déjà faites et ceux dont on pouvait se promettre quelque réussite dans des entreprises encore plus hardies. Colomb, na-

1 Vie itt Colomb , chip, ir, r.

turellement avide de connaître, capable de méditai ions profondes et tourné vers les spéculai ions de ce genre, s’était souvent appliqués remonter aux principes qui avaient guidé les Portugais dans leurs plans de découvertes nouvelles et à la manière dont ils en avaient conduit l'exécution, de sorte qu'il arriva par degrés à se persuader qu’on pouvait aller plus loin qu'eux en suivant leur méthode, et exécuter des entreprises qu'ils avaient jusqu'alors tentées inutilement.

Depuis que les Portugais avaient doublé le cap Vert, le grand objet qui occupait les navigateurs était de trouver par mer un passage aux Indes orientales. Les découvertes de cette nat ion en Afrique n’étaient rien auprès de celle-là. On connaissait depuis un grand nombre de siècles la fertilité et les richesses de l'Inde, les épiceries et les autres marchandises précieuses qu’on en apportait étaient recherchées dans toute l’Europe. Les Vénitiens, enrichis par la possession exclusive de ce commerce, excitaient l'envie de toutes les autres nations; mais quelque avides que fussent les Portugais de se frayer une route nouvelle versces riches pays, ils ne l'avaient chcrchée jusqu’alors qu'en se dirigeant vers le sud, dans l’espérance qu’ils pouvaient arriver aux Indes en portant à l'est, après qu’ils auraient fait le tour de l'extrémité de l'Afrique. Cette ruute était cependant encore inconnue , et au cas qu'on la découvrit, elle était si longue qu'un voyage d'Europe dans les Indes paraissait une entreprise d une extrême difficulté et d'un succès très incertain. On avait employé plus d'un demi-siècle à avancer du cap Non à l'équateur. On pensait qu'il faudrait plus de temps encore pour exécuter le projet des Portugais. L'incertitude et la longueur de cette roule conduisirent naturellement Colomb à rechercher s’il n’était pas possible de trouver quelque chemin plus court et plus droit. Après avoir réfléchi profondément sur cette mat ière , aidé des connaissances qu'il avait acquises dans la théorie et la pratique de la navigation ; apres avoir comparé attentivement les observations des pilotes modernes avec les indications et les conjectures que fournissent les anciens auteurs, il conclut qu’en naviguant directement à l'ouest au travers de la mer Atlantique, on trouverait infailliblement des pays nouveaux qui devaient être, selon lui, une partie du vaste continent de l'Inde.

AAfi HISTOIRE D’AMÉRIQUE. IU67J

Celle opinion aussi chimérique au premier situées de l'autre côté de ce fleuve, et comme les coup d’oeil qu'elle était extraordinaire et nou- hommes sont naturellement disposés à exagérer velle , était appuyée dans son esprit par des mo- les objets éloignés et inconnus sur lesquels on ne

tifs et des raisons de différons genres. | j figure peut les contredire, ces écrivains ont représenté

sphérique de la terre était connue, et la gran- cesrégionscommeétantd'uneétcnduc immense,

deur de son volume déterminée avec quelque Clésias assure que ce qu’il appelle l’Inde est un

exactitude. Il suivait évidemment de lit que les pays aussi vaste que tout le reste de l'Asie. Oné-

continens de l’Europe, de l'Asie et de l'Afrique sicrile, suivi par Pline le naturaliste1, préten-

ne faisaient qu’une très petite portion de la su- dait qu’elle est égale A un tiers de la terre habi-

perficie du globe terrestre, la sagesse et la table, et Marque dit que d’une extrémité à

bienfaisance de l’auteur de la nature ne permet- l’autre en droite ligne il y avait pour quatre

taient pas de penser que le vaste espace qui était mois de chemin 2. Le journal de Marco Polo qui

jusque - là demeuré inconnu fût entièrement voyagea en Asie au treiziéme siècle, et qui s’était

couvert des eaux d’un stérile océan , sans aucune avancés l’est beaucoup plus loin qu’aucun autre

terre habitée par l’homme. Il était très vraisent- Euro[»éen avant lui , semblait confirmer ces exa-

blable que le continent du monde connu , placé gérations des anciens, les descriptions magni-

sur un des côtés du globe, était balancé par tiques qu’il fait du royaume de Cathay et de

une quantité A peu près égale de terres dans Cipango, et de beaucoup d’autres pays dont les

l’hémisphère opposé. Ces idées étaient confir- noms étaient inconnus en Europe, présentaient

mées par les observations et les conjectures des l’Inde comme une contrée immease. Ces notions,

navigateurs. L'n pilote portugais, s’étant avancé quelque défectueuses qu’elles fussent, étaient

A l'ouest, plus qu'on ne le faisait en ce temps-lA , les plus exactes que les Européens eussent en ce

avait trouvé une pièce de bois sculptée, flottant temps-lA de toute cette partie orientale de l'Asie,

sur les eaux et poussée vers lui par un vent Colomb en lirait une conséquence très juste. Il

d’ouest , ce qui lui avait bit conclure qu’elle ve- prétendait qu’A proportion que le continent de

nait de quelque terre inconnue, située vers ce l’Inde s’étendait vers l’est, il devait, A raison de la

même [Saint. L'n beau-frère de Colomb avait figure sphérique delà terre, s'approcher davan-

trouvé à l’ouest de l’tle Madère une pièce de tage des Iles nouvellement découvertes A l'ouest

bois, travaillée aussi de main d'homme et ap- de l’Afrique; que la distance de l’Asie A ces tles

portée par le même vent, et des roseaux d'une nedevaitpasètretrèsconsidérableetquelaroule

grosseur énorme ressemblant A ceux que Plolé- la plus droite et en même temps la plus courte de

mée décrit comme une production particulière l'Europeauxpartieslesplusoriemalesdecegrand

des Indes orientales1. Enfin, après des vents paysétaitdenaviguerdroilAI’ouest(12). L'auto-

d’ouest soutenus pendant quelque temps, on rité de quelques écrivains anciens , secours né-

avait trouvé souvent sur les côtes des Açores des cessaire alors pour faire recevoir une opinion

arbres déracinés , et une Puis les corps morts de dans quelque matière que ce fût , appuyait cette

deux hommes , dont les traits ne ressemblaient idée de la proximité de l'Inde aux parties occi-

point du tout A ceux des habitans de l’Europe et dentales de notre continent. Aristote penchait

de l’Afrique. à croire qu'elle n’était pas fort éloignée des Co-

En même temps que la force de ces raisons lonnes d'Herculc.ou du détroit de Cibraltar.et

puisées dans les faits et la théorie faisait espérer qu’on pouvait aller par mer du détroit aux

A Colomb qu'on trouverait des terres nouvelles Indes 3. Sénèque , s'exprimant encore d’une ma-

dans l’océan Occidental, d'autres considérations nière plus positive , assure que par un vent fa-

lui faisaient croire que ces terres devaient tenir vorable on peut aller en peu de temps d’Espagne

au continent des ludes. Quoique les anciens aux Indes4. La fameuse Atlantide de Platon,

aient A peine pénétré dans l'Inde au-delA des que beaucoup de personnes ont regardée comme

rives du Gange, cependant quelques auteurs , Hjst m |ib n ap IT11

grecs se sont hasardés à décrire des provinces » strab. , lib/xv, pag. 101 1.

• Ariuot., de cctlo , lib. u , cap. xiv.

1 Lib. i, cap. xvii. 4 Seneca , Natur. Quasi. , lib. i in Prœm.

un pays réel et au-delà de laquelle ce philosophe j cunc idée juste des principes sur lesquels Coplace un vaste continent , est représentée par lui j lomb fondait ses espérances de succès. Ils rejecomme peu éloignée de l'Espagne. Après avoir \ tèrent inconsidérément ses propositions comme pesé toutes ces raisons, Colomb, qui unissait la j le songe d'un homme à projets chimériques et modestie et la défiance du génie avec l’enthou- perdirent pour toujours l'occasion de rendre à siasme d’un créateur de projets, ne s'en reposa leur république son ancienne splendeur entièrement ni sur la force de ces preuves ni sur Après avoir rempli ses obligations envers sa l’autorité des anciens. Il crutdevoir encore consul- patrie, Colomb, loin de se décourager par lcre-

ter ceux de ses contemporains qui étaient capables fus qu'il venait d'essuyer, poursuivit son projet

d’apprécier les argumens sur lesquels il appuyait avec une nouvelle ardeur. Il le proposa à Jean H ,

son opinion. Dès l'an 1474, il communiqua ses roi de Portugal , dans les états duquel il avait

idées sur la probabilité de découvrir de nouvelles été établi long-temps et qu'il considéra |>ar cette

terres à l'ouest, à Paul, médecin florentin, célê- raison comme ayant , après Gènes sa patrie , uu brcpoursesconnaissanccsdauslacosmographic, droit à ses services. Les circonstances paraiset qui dans ses réponses montre un savoir et une i saient lui promettre que scs offres seraient goûcandeur qui le rendaient bien digne de la con- tées. Il s'adressait à un monarque d'un génie fiance de Colomb. Ce savant approuva fort le actif, assez bon juge lui-mème d'une entreprise projet, l'appuva de beaucoup de faits et cncou- maritime et flatté de protéger toutes les tenta-

ragea Colomb à suivre une entreprise si louable, lises qui avaient pour objet de découvrir de

qui devait apporter tant de gloire à sa patrie et nouvelles terres. Scs sujets étaient les plus hall l’Europe des avantages si grands >. biles navigateurs de l'Europe et les moins capa-

Un esprit moins capable de former et d’exé- blés de se laisser effrayer par la nouveauté ou cuter de grands desseins n'aurait été conduit la hardiesse d’une expédition maritime. L’habipar ces raisonnemens, ces observations et ces lelé de Colomb dans la navigation et scs qualités autorités, qu'à une théorie stérile qui aurait ' personnelles étaient bien connues en Portugal; fourni matière à des discours ingénieux ou à des l'une suffisait pour empêcher qu'on ne regardât conjectures chimériques; mais le caractère de son projet comme toul-à-fait chimérique, elles

Colomb, entreprenant et plein d'ardeur, le fai- autres ne permettaient pas de se défier de la

sait passer immédiatement de la spéculation à droiture de ses intentions. Le roi l'écouta donc

l'action. Pleinement convaincu de la vérité de avec bonté et renvoya l'examen de son plan à

son système, il était impatient de la confirmer par l'expérience et de faire un voyage dans cette unique vue. Le premier pas qu'il avait à faire était de s'assurer la protection de quelque puissance de l’Europe qui pût fournir aux frais de l'entreprise. Son amour pour sa patrie s’était Colomb ; à Lisbonne il eut à combattre un cn-

conservé malgré une longue absence et lui fai- nemi non moins redoutable, le préjugé. Les

sait souhaiter qu'elle recueillit le fruit de ses personnes dont les suffrages devaient décider

travaux. Il proposa son projet au sénat de Gènes, celte question dirigeaient depuis long- temps

et faisant du service de son pays le premier tous les projets de navigation des Portugais et

but de son ambition , il offrit de naviguer sous avaient donné le conseil de chercher un passage

le pavillon de la république à la recherche des aux Indes |iar la route opposée à celle que Copays nouveaux qu'il espérait de découvrir. Mais lomb indiquait comme la plus courte et la plus

Colomb habitait depuis si long-temps des pays sûre. Ils ne pouvaient par conséquent approuver

étrangers que ses compatriotes connaissaient son plan sans recevoir la double mortification

mal son habileté et son caractère, et quoique de condamner leur propre théorie et de rceon-

gens de mer ils étaient si peu accoutumés à de i naître la supériorité de l'étranger. Après l'avoir grands voyages qu'ils ne purent se former au- [ fatigué de questions insidieuses et d'objections

1 Hcrrcra, //lit. tir las/ntlias. Décati. I, lib.i, cop vu.

SJ

Diégo Ortiz, évêque de Ceuta, et à deux médecins juifs , estimés pour leurs connaissances dans la cosmographie, et qu'il avait coutume de consulter dans les affaires de ce genre. L'ignorance avait empêché les Génois d'adopter le projet de

1 FU de Colomb , chap. vm.

sans nombre , dans la vue de lui faire expliquer son projet avec assez de détail pour le connaître à fond, ils différèrent de prononcer un jugement definitif, et en même temps ils conspirèrent pour lui enlever la gloire et les avantages qui pouvaient lui revenir du succès de son entreprise, en conseillant au roi de faire partir un vaisseau qui devait l'exécuter en suivant la route que Colomb avait indiquée. Le roi Jean, oubliant en cette occasion les sentimens d’un souverain , eut la bassesse d'adopter ces perfides conseils ; mais le pilote choisi pour suivre le plan de Colomb n'avait ni le génie ni le courage de l'inventeur. Ayant trouvé des vents contraires et n'apercevant aucune marque du voisinage des terres, il se laissa effrayer et retourna à Lisbonne décriant le projet comme extravagant autant que dangereux

Colomb ayant découvert cette trahison en ressentit l'indignation naturelle à une âme franche, et dans la chaleur de son ressentiment il se détermina à n'avoir plus aucune relation avec une nation capable d'un si indigne procédé. Il quitta sur-lc-cliamp le Portugal et aborda en Espagne vers la fin de l’année 1484. Comme il pouvait désormais choisir en liberté le patron qu'il croirait le plus disposé S approuver et à exécuter son plan, il résolut de le proposer luiraème à Ferdinand et Isabelle qui gouvernaient alors les royaumes unis de Castille et d’Arragon. Mais connaissant déjà par son expérience toute l'incertitude du succès d'une pareille démarche auprès des rois et de leurs ministres, il prit la précaution d'envoyer en Angleterre son frère' Barthélemy à qui il avait communiqué toutes ses idées, pour négocier en même temps l'exécution de son projet auprès d'flenri VII , un des princes de l'Europe les plus instruits et les plus puissans.

Ce n'était pas sans raison que Colomb craignait que ses propositions ne fussent pas admises à la cour d’Espagne. Cette puissance était alors engagée dans une guerre difficile avec le royaume de Grenade, le seul état qui restât aux Maures sur le continent. Le caractère circonspect et défiant de Ferdinand donnait à ce prince de l’éloignement pour les projets hardis et singuliers. Isabelle, avec un esprit plus élevé et plus

* Vit de Colomb , chap. xi. Ilcrrer» , Decad. 1, lib. i. eap. vu.

entreprenant, était obligée de suivre les impressionsdeson époux. Les Espagnols n'avaient fait jusque-là aucun effort pour étendre leur navigation au - delà de ses anciennes limites. Ils avaient vu les découvertes étonnantes des Portugais sans chercher à les imiter. La guerre avec les Maures fournissait un champ vaste à l’activité de la nation et à son amour pour la gloire. Avec des circonstances si défavorables, il était impossible à Colomb d'obtenir une décision prompte chez un peuple lent et circonspect. Son caractère était cependant admirablement assorti à celui de la nation dont il sollicitait la confiance et la protection. Il était grave et poli dans son maintien, réservé dans ses paroles et ses actions, irréprochable dans $cs moeurs et observateur exact de tous les devoirs et de toutes les pratiques de la religion. Des qualités si respectables lui concilièrent plusieurs amis et lui acquirent une estime si générale, que malgré la simplicité de son extérieur , convenable à la médiocrité de sa fortune, il ne fot pas regardé comme un aventurier à qui l'indigence eût fait imaginer quelque projet chimérique, mais comme un homme dont les propositions méritaient une sérieuse attention.

Ferdinand et Isabelle, quoique entièrement occupés de la guerre contre les Maures, écoutèrent Colomb avec assez d’intérêt pour se déterminer tout de suite à charger Ferdinand de Ta- Iavcra , confesseur de la reine, de l'examen de son projet. Le confesseur consulta ceux de ses compatriotes qu’il jugeait les plus capables de prononcer sur un pareil sujet. Mais les connaissances avaient fait alors si peu de progrès en Espagne, que ces prétendus philosophes, choisis pour décider d'une affaire de cette importance , ignoraient jusqu'aux premiers principes sur les quels Colomb fondait ses conjectures et scs espérances. Quelques-uns d’entre eux, égarés par de fausses notions sur la figure et la grandeur de la terre, prétendirent que le voyage qu’on proposait ne pouvait s'exécuter en moins de trois années. D’autres soutenaient ou que Colomb trouverait l’Océan sans bornes, selon l’opinion de quelques anciens , ou qu’en marchant toujours droit à l'ouest il arriverait à un point où la figure convexe de la terre le mettrait dans l’impossibilité de revenir sur scs pas, et qu'il périrait infailliblement en tentant vainement

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