I.1VRE
d'ouvrir une communication entre les deux hémisphères, que la nature avait séparés pour toujours. Quelques-uns même de ces juges, sans daigner entrer dans aucune discussion, restèrent le projet d'après la maxime par laquelle l’ignorance et la pusillanimité se sont excusées dans tous les temps, o que c'est une «grande présomption à un particulier desup- « poser qu’il possède lui seul des connaissances « supérieures à celles de tout le reste du genre ■ humain. « Us ajoutaient que si les contrées que Colomb se proposait de découvrir existaient réellement, elles n’auraient pu demeurer ignorées depuis si long-temps, et que les lumières et la sagacité des siècles précédens n’auraient pas laissé la gloire de les découvrir à un pilote obscur et à un Génois.
Il fallait toute la patience et toute l’adresse de Colomb pour suivre sa négociation avec des hommes si prévenus. Il avait à combattre nonseulement l'obstination de l’ignorance , mais l'orgueil du faux savoir, avec lequel il est bien plus dificile de traiter. Après beaucoup de conférences et cinq années inutilement employées à instruire ses juges et à répondre à leurs objections, Talavera fit enfin à Ferdinand et à Isabelle un rapport si peu favorable , que l'un et l'autre déclarèrent à Colomb que jusqu'à ce que la guerre avec les Maures fût tout-à-fail terminée, il leur était impassible de s’engager dans aucune autre entreprise qui demandât quelque dépense.
Quelque précaution qu'on prit pour adoucir la dureté de ce refus, Colomb crut son projet rejeté pour toujours. Mais heureusement pour le genre humain, la supériorité du génie qui rend un homme capable de former une entreprise extraordinaire et hardie est communément accompagnée d’un enthousiasme assez ardent pour n’ètrc ni réfroidi par les délais ni rebuté par les obstacles. C’était là le caractère de Colomb. Il sentit vivement le coup qu'on venait de lui porter ; mais en se retirant sur-lechamp d'une cour qui l’avait amusé si longtemps de vaines espérances, sa confiance dans la vérité de son système nediminua point , et son désir de la démontrer par l'expérience n'en fut que plus ardent. Après avoir sollicité sans succès la protection des souverains, il s'adressa aux ducs de Médina Sidonia et de Médina Ccli,
qui , quoique simples sujets, étaient assez puissans et assez riches pour mettre son projet à exécution. Mais cette tentative ne lui réussit pas mieux ; car ces seigneurs, soit qu’ils ne fussent pas plus convaincus par les argumens de Colomb que leurs souverains, soit qu’ils craignissent de blesser l'orgueil de Ferdinand, refusèrent de seconder une entreprise que le monarque avait rejetée '.
Au chagrin que Colomb ressentit du mauvais succès de ses tentatives se joignit l’inquiétude que lui causait l'ignorance où il était du destin de son frère llarthélemi , qu’il avait envoyé à la cour de Londres et dont il n'avait aucune nouvelle. Le vaisseau qui portait Barthélcmi avait été pris par des pirates, et lui-mème, dépouillé de tout, était demeuré captif pendant plusieurs années. A la fin il avait trouvé le moyen de s’échapper et était arrivé à Londres, mais dans une telle indigence qu’il fnt obligé pendant long-temps de dessiner et de vendre des cartes , jusqu'à ce qu'il eût gagné assez d’argent pour s’habiller décemment et se présenter à la cour. Enfin il parvint à mettre les offres de son frère sous les yeux du roi, qui , malgré son extrême économie et sa défiance pour toute entreprise dispendieuse et nouvelle, accueillit le projet de Colomb plus favorablement que n’avait fait jusque-là aucun des princes à qui il avait été présenté.
Cependant Colomb, ignorant ce qu'était devenu son frère et n'ayant plus aucune espérance de la part de l'Espagne, s’était déterminé à aller lui-même en Angleterre. 11 se préparait à partir et avait disposé de ses enfans pour le temps de son absence, lorsque Juan Pércz, prieur du couvent de Rabida près de Palos , où les fils de Colomb avaient été élevés , le sollicita vivement de différer son voyage de quelques jours. Ce religieux était très attaché à Colomb, dont il avait eu plusieurs occasions de connaître les talens et la vertu. Soit par curiosité, soit par amitié, il se livra à un examen suivi de son système, conjointement avec nn médecin du voisinage, habile dans les mathématiques. Cet examen les convainquit si pleinement de la solidité des principes d’où partait Colomb et delà probabilité du
1 Vie de ColomJt «hap. nu. Hcrrcra, Decad. I, lib. i , cap. vu.
suais, que Pérez , voulant conserver à sa pairie la gloire et les avantages de cette grande entreprise, se hasarda d’écrire à Isabelle, la conjurant d'examiner l'affaire de nouveau avec l'attention qu'elle méritait.
Isabelle fut frappée des représentations d'un homme quelle respectait. Elle fit dire à Pérez de se rendre sur-le-champ au bourg de Sanla- Fë, où la cour s'était établie pendant le siège de Grenade, et oh elle voulait conférer avec lui sur le sujet important auquel Pérez la rappelait. Le premier effet de celle entrevue fut une invitation obligeante h Colomb de revenir A la cour et un présent d’une petite somme pour les dépenses de son voyage. On sc dallait alors que la guerre avec les Maures serait bientôt heureusement terminée par la prise de Grenade , et que la nation allait être plus en état de s'engager dans de nouvelles entreprises. Cette circonstance, jointe aux marques de bonté que la reine venait de donner à Colomb , encouragea ses amis h sc montrer arec plus de confiance et A favoriser son projet plus ouvertement qu'auparavanl. I.es principaux de ses protecteurs étaient Alouzo de Quintanilla, contrôleur des finances de Castille .et l-ouis Santangcl. receveur des revenus ecclésiastiques en Arragon. Leur zèle à seconder cette grande entreprise mérite à leur nom une place honorable dans l'histoire. Ils firent connaître Colomb à plusieurs personnes de haut rang qu'ils intéressèrent vivement en sa faveur.
Mais il n’était pas aisé de persuader Ferdinand. Sa froide et défiante prudence lui faisait encore regarder le projet comme extravagant , et pour rendre inutile le zèle des partisans de Colomb , il employa dans cette nouvelle négociation quelques-unes des personnesqui avaient déjà prononcé contre lui. Au grand étonnement de ces juges prévenus, Colomb parut devant eux avec la même confiance cl aussi peu disposé à se relâcher en rien de scs premières demandes. 11 proposait d’armer une petite Hotte sous son commandement , et voulait le titre de vice-roi perpétuel et héréditaire de toutes les mers et de toutes les terres qu'il découvrirait , avec le dixième des profits qu’elles rapporteraient , en propriété pour lui et scs dcscendans. En même temps il offrait d'avancer le huitième de la dépense de l'armement, à condition qu'il aurait une