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portion proportionnelle dans les bénéfices de l'entreprise. Si elle échouait il ne demandait aucune récompense. Au lieu d'envisager cette conduite comme une forte preuve de la conviction où il était de la vérité de son système, et d'admirer la magnanimité qui , après tant de délais et de refus , lui faisait soutenir ses demandes à la même hauteur, les personnes qui traitaient avec Colomb sc mirent à calculer mesquinement 1rs frais de l'expédition et la valeur de la récompense. La dépense, quelque modérée qu'elle fût, était, disaient-ils, trop considérable pour l'état des finances du royaume. Les honneurs et les émolumens que demandait Colomb étaient exorbitans, quelque heureux que fût le succès, et si ses espérances étaient trompées, de si magnifiques dons faits à un aventurier paraîtraient inconsidérés et ridicules. Sous ces dehors imposons de prudence et de précaution, leur opinion parut si plausible et fut si vivement soutenue par Ferdinand, qulsabelie abandonna tout-à-fait Colomb et 'rompit brusquement la négociation qu'elle avait entreprise avec lui.
Cet événement fut plus mortifiant pour Colomb que tous les dégoûts qu'il avait éprouvés jusqu'alors. Son rappel à la cour avait fait renaître scs espérances et lui avait fait croire que ses travaux toudiaient â leur fin. Il retombait dans l'incertitude. Toute la fermeté de son esprit lui suffit à peine pour soutenir ce revers inattendu; il se retira le cœur navré, et ne vit plus d'autre ressource que de partir pour l'Angleterre, comme il l’avait d’abord projeté.
Vers ce tcmps-lù Grenade sc rendit. Ferdinand et Isabelle y firent leur entrée en triomphe cl prirent ainsi possession d'une ville dont la conquête chassait du cœur de leurs royaumes une puissance ennemie , et les rendait maîtres de toutes les provinces qui s'étendent du pied des Pyrénées jusqu'aux frontières du Portugal. Comme les succès donnent aux esprits une ardeur qui 1rs élève et les enhardit , Quintanilla et Santangcl, les patrons de Colomb, toujours vigilans et adroits, saisirent ce moment favorable pour fiiire un dernier effort auprès d’Isabelle. Après avoir témoigné quelque surprise de la voir hésilrr si long-temps à encourager le plus beau projet qui eût jamais été proposé à aucun monarque, elle qui avait toujours protégé toutes les grandes entreprises, ils lui représentèrent
HISTOIRE D’AMERIQUE
que Colomb était d'un jugement sain et d'un caractère irréprochable, parfaitement capable par son expérience dans l'art de la navigation et par ses connaissances dans la cosmographie , de se faire des idées justes de la structure du globe et de la situation de ses difPéfentes parties ; qu’en offrant de risquer lui-même sa vie et sa fortune dans l’exécution de son plan , il donnait la preuve la plus décisive de la force de sa conviction et de la réalité de scs espérances ; que la somme qu'il demandait pour équiper une flotte était fort peu de chose, et que les avantages qui pouvaient en revenir étaient immenses; qu'il n'exigeait d'autres récompenses de sa découverte et de ses travaux que celles que fourniraient les contrées mêmes qu'il espérait découvrir; qu’autant il était digne de la magnanimité d'Isabelle d'étendre la sphère des connaissances humaines et d'ouvrir une route à des pays inconnus, autant sa piété trouverait de satisfaction, après avoir rétabli la foi chrétienne dans les provinces d'où elle avait été si long- temps liannic, à découvrir un nouveau monde , auquel elle ferait porter la lumière des célestes vérités et le bonheur qui en est la suite; que si elle ne se décidait pas sur-le-champ , l’occasion serait pour jamais perdue; enfin que Colomb se disposait a porter ailleurs scs offres; que quelque autre prince plus heureux ou plus hardi les accepterait, cl que l'Espagne déplorerait éternellement la fatale timidité qui l’aurait privée de la gloire et des avantages qui lui étaient offerts.
Ces puissantes raisons, présentées par des personnes d'un si grand poids et dans un moment si bien choisi, produisirent tout leur effet. L’incertitude et les craintes d'Isabelle se dissipèrent. Elle ordonna tout de suite qu'on fit revenir Colomb, annonça la résolution où elle était d’accepter toutes les conditions qu'il avait mises lui-mème à son traité, et regrettant que le mauvais état des finances ne lui permit pas d’y puiser, elle offrit généreusemeut ses diarnaus en gage pour se procurer l’argent nécessaire aux préparatifs de l'expédition. Sanlangel, dans le transport de sa reconnaissance, baisa la ntaiu de la reine, et , pour la dispenser d'avoir recours à l’expédient désagréable qu’elle proposait, il s'engagea ù avancer sur-le-champ la somme dont on aurait besoin '.
1 Hcrrera, Dccad. , Itb. i, cap. vm.
Colomb avait déjà fait plusieurs lieues dans la route qui allait l'éloigner pour toujours de l'Espagne lorsque le courrier d'Isabelle l'atteignit. A la nouvelle de cette révolution inespérée en sa faveur , il retourna sur-le-champ à Sanla-Fé , conservant cependant quelques restes de dé fiance mêlée avec la satisfaction que lui donnait, son rappel. Mais l’accueil obligeant que lui fil la reine, joint à l’espérance prochaine d'exécuter enfin ce voyage qui était depuis si long-temps l'objet de ses pensées et de scs désirs , effacèrent bientôt le souvenir de tout ce qu'il avait souffert pendant huit années d'incertitudes et de sollicitations. La négociation fut dès lors suivie avec autant de promptitude que de facilité, et on signa, le 17 avril 1 492 , un traité dont voici les principaux articles :
1“ Ferdinand et Isabelle, comme souverains de l'Océan , créaient Colomb grand-amiral dans toutes les mers , Iles et continents qui seraient découverts par lui, office dont il jouirait, lui et ses héritiers , avec les mêmes droits et prérogatives qui appartenaient i celui de grand-amiral de Castille dans les limites de sa nouvelle juridiction. 2° Colomb était nommé vice-roi de toutes les îles et continens qu'il découvrirait; mais si pour le bien des affaires il était nécessaire d'établir par la suite d’autres gouverneurs dans chacune de ces contrées, Colomb était autorisé à nommer trois personnes dont l’une serait choisie par Ferdinand et Isabelle. L'office de vice-roi devait aussi être héréditaire dans la famille de Colomb. 3° Fcrdinaud et Isabelle accordaient S Colomb et ù scs héritiers, à pcr|>étuité , le dixième de tous les profils provenant des productions et du commerce des pays qu'il découvrirait. 4° Si quelque querelle ou procès s’élevait sur des matières de commerce dans les. pays nouvellement découverts, l’affaire serait terminée par la seule autorité de Colomb ou des juges désignés par lui. 6° 11 était permis à Colomb d’avancer un huitième des frais de l'expédition et des fonds du commerce qui s'établirait, et à raison de celte avance, il retirerait un huitième du profit *.
Quoique le nom de Ferdinand soit joint dans ce traité à celui d’Isabelle, la défiance de reprince était encore si forte qu'il refusa de prêt»-.
* fie de Colomb , cliap. \t. Hcrrera, Dccnd. , tih I, cap. iv.
dre aucune pari 4 l'entreprise en sa qualité de j roi d’Arragon , et comme toute la dépense devait être fournie par la couronne de Castille, Isabelle réserva à ses sujets un droit exclusif sur tous les profits que pouvait procurer dans la suite un heureux succès.
Dés que le traité fut signé , Isabelle sembla : vouloir non-seulement faire oublier à Colomb les dégoûts qu'il avait essuyés, mais encore réparer le temps qu'on lui avait fait perdre en pressant elle-même les préparatifs de l’expédition avec la plus grande activité. Le 12 mai , tout ce qui dépendait de ses ordres se trouva prêt , et Colomb se rendit chez le roi et la reine pour recevoir leurs dernières instructions. Ils s'en remirent à sa sagesse pour les détails de l'exécution; mais afin d'éviter de donner aucun ombrage au Portugal, ils lui défendirent absolument d’approcher d'aucun des établissemens portugais sur la côte de Guinée, ni d'aucun des pays sur lesquels cette nation réclamait quelque droit pour les avoir découverts. Isabelle avait fait armer les vaisseaux dout Colomb devait prendre le commandement , dans le port de l’alos , petite ville maritime de la province d’Andalousie. Comme le prieur Jean Pérez, à qui Colomb avait déjà tant d'obligations, résidait dans le voisinage , ce bon ecclésiastique le servit encore utilement de son crédit auprès des habitans, non-seulement en obtenant d'eux ce qui lui manquait des fonds qu'il s'était engagé à fournir, mais en déterminant plusieurs d’entre eux à faire le voyage, l-cs principaux de ces associés de Colomb furent trois frères du nom de Pinsou, riches et bons marins, qui voulurent bien risquer leur vie et leur fortune avec lui.
Cependant , malgré tous les efforts d’Isabelle et de Colomb , l'armement ne répondit guère ni à la dignité de la nation ni à l'importance de l’objet. Il consistait en trois vaisseaux seulement , dont le plus grand était d’un port très peu considérable. 11 était commandé par Colomb comme amiral, qui lui donna le nom de Sainte- Marie en l'honneur de la Vierge, pour laquelle il avait une dévotion particulière. Martin Pinson commandait le second appelé la P in ta , et avait son frère François comme pilote. Le troisième, appelé la Signa , avait pour capitaine Yanes Pinson. Ces deux derniers étaient très petits et p’étaient plutôt que de grandes chaloupes. Cette
; escadre, si on peut lui donner ce nom, était approvisionnée pour douze mois et portait quatre-vingt-dix hommes . la plupart matelots, avec quelques aventuriers qui suivaient la fortune de Colomb et quelques gentilshommes de la cour d'Isabelle, chargés de l’accompagner.
: Enfin toute cette dépense, qui avait si fort effrayé la cour d'Espagne, et qui avait retardé si long-temps la négociation de Colomb, ne passait pas quatre mille livres sterling ( environ quatre-vingt-dix mille livres de France ).
I.'art delà construction était encore dans l’enfance dans le quinzième siècle. Les vaisseaux n’étaient faits que pour des voyages très courts, où l’on ne s'écartait point des côtes. On peut dire que le courage et le génie entreprenant de Colomb éclata surtout dans la confiance avec laquelle il se hasardait , avec des navires si peu propres à une longue navigation , dans des mers inconnues , sans cartes pour le guider, sans connaissance des courans, sans expérience antérieure des dangers qu’il avait à craindre. Mais son empressement à accomplir le grand objet qui depuis si long-temps occupait toutes ses pensées lui fit oublier ou compter pour rien toutes ces circonstances qui auraient arrêté un esprit moins audacieux que le sien. Il pressa les préparatifs de son voyage avec tant d’ardeur et fut si bien secondé par les personnes qu'lsabclle avait chargées de cette affaire , qu’il fut bientôt en état de partir. Mais comme il était plein de sentimens de religion , il ne voulut pas s’embarqurr pour une expédition dangereuse, et dont un des grands objets était d’étendre la foi chrétienne, sans avoir imploré par un acte public de dévotion la direction et la protection du ciel. Pour accomplir ce devoir, lui-même cl tous ceux qui partaient avec lui allèrent en procession solennelle à l'église du monastère de Rabida, où, après s’ètre confessés et avoir reçu l'absolution, ils communièrent des mains du prieur Pérez, qui joignit scs prières aux leurs pour le succès d'une entreprise qu'il avait protégée avec un zèle si actif.
I je. lendemain au matin , mardi 3 d'août 1492, un peu avant le lever du soleil , Colomb mit à la voile en présence d’une foule de spectateurs qui levaient leurs mains au ciel pour en obtenir une réussite heureuse, qu’ils souhaitaient plus qu'ils ne l’espéraient. Colomb cingla droit aux Gana-
ries et y arriva sans aucun événement qui , dans toute autre circonstance , fût di|;ne d'être remarqué ; mais dans un voyage dont les suites devaient être si intéressantes, tout attirait l’attention. Le gouvernail de la Pinta se rompit le deuxième jour de la route. Cet accident alarma les équipages, aussi superstitieux que peu habiles à réparer cet accident , et fut regardé comme un augure assuré du mauvais succès de l’expédition. D’ailleurs , dans le court trajet d’Espagne aux Canaries, on éprouva que les navires étaient si mauvais et si mal en ordre , qu'on jugea qu'ils résisteraient difficilement 2 une navigation qu'on s'attendait devoir être en même temps longue et dangereuse. Colomb les fit rétablir de son mieux , et ayant embarqué des provisions fraîches, il partit de Gomera, l’une des plus occidentales des Canaries, le sixième jour de septembre.
C’est 2 cette époque que commence proprement le voyage entrepris pour la découverte du Nouveau-Monde; car dès ce moment Colomb, faisant voile directement à l’ouest, abandonna toutes les routes suivies jusque-là par les navigateurs , et se jeta dans une mer inconnue jusque-là. Il fit peu de chemin le premier jour faute de vent , mais le second il perdit de vue les Canaries. Aussitôt plusieurs de ses matelots, abattus et consternés en considérant la hardiesse de leur entreprise , commencèrent à déplorer leur sort et à verser des larmes , comme s’ils ne devaient plus revoir la terre dont ils s’éloignaient. Colomb les rassura par les raisons qui lui faisaient espérer une heureuse réussite et par la vue des richesses qui les attendaient dans les régions opulentes auxquelles il les conduisait. Ce découragement, qui se montrait de si bonne heure, fit connaître à Colomb qu’il aurait à combattre non-seulement les difficultés inséparables d’une entreprise de la nature de celle qu’il tentait, mais encore celles qui naîtraient de l'ignorance et de la pusillanimité des hommes à qui il avait affaire; et il reconnut que l’art de manier les esprits ne lui était pas moins nécessaire pour réussir, que tout son courage et toute son habileté dans la navigation. Heureusement pnur luimême et pour le pays qui l’employait , il joignait à la chaleur d’un homme à projets des qualités d’une autre espèce qui s’y trouvent rarement unies, une grande connaissance des hommes.
un esprit insinuant, une persévérance infatigable à suivre un plan , un grand empire sur luimême et le talent de diriger et de maîtriser les passions des autres. Ces qualités, qui le rendaient très propre à commander, étaient accompagnées de toutes les connaissances de son art qui inspirent la confiance dans les dangers. Des navigateurs espagnols, accoutumés seulement à suivre les côtes de la Méditerranée, ne pouvaient s'empêcher de regarder comme prodigieuse la supériorité que lui donnaient sur eux trente ans d’expérience et d’habitude des pratiques industrieuses des Portugais. Dès qu'il fut en mer, rien ne se fit que par ses ordres. 11 veillait lui-même à l’exécution de toutes les manœuvres; il ne prenait que quelques heures de sommeil et ne quittait pas le pont. Comme il naviguait dans des mers inconnues avant lui , la sonde et tous les autres instrumens d’observation étaient sans cesse entre ses mains. D’après l’exemple des navigateurs portugais , il était attentif au mouvement des marées, à la direction des courans, au vol des oiseaux; il observait les poissons, les plantes marines et tous les corps fiottans sur la mer , et il recueillait dans un journal toutes ses remarques avec une exactitude scrupuleuse. Scs équipages , accoutumés seulement à des voyages très courts, ne pouvaient manquer de s'effrayer à mesure qu’ils s'éloignaient davantage des terres. Colomb s'efforça de leur cacher une partie du chemin qu'ils faisaient. Dans cette vue, quoique le deuxième jour après leur départ de Gomera ils eussent fait dix-huit lieues, Colomb ne leur en compta que quinze et employa constamment le même artifice. Le 14 septembre la petite flotte se trouvait à plus de deux cents lieues à l'ouest des lies Canaries, plus loin de terre qu’aucun vaisseau espagnol n'avait été jusqu'alors. Là nos navigateurs furent frappés d’un phénomène aussi étonnant que nouveau pour eux. L'aiguille aimantée ne se dirigeait plus exactement à l’étoile polaire , mais à un degré plus ouest : différence qui croissait à mesure qu’ils avançaient. Cet effet , aujourd'hui familier, quoique sa cause soit demeurée parmi les mystères de la nature que l’homme n’a pas encore expliqués, remplit de terreur les compagnons de Colomb. Ils se voyaient perdus dans un océan inconnu et sans bornes . loin de toutes les routes fréquentées. Là les lois de la nature
semblaient s'altérer, et le seul guide qu'elle leur côt donné allait leur manquer toiu-5-fait. Colomb, avec autant de présence d'esprit que d'adresse , inventa sur-le-cliamp une explication de ce phénomène qui , sans le contenter lui-mème , parut si plausible à ses gens que leurs murmures s'apaisèrent cl leur crainte se dissipa.
Il continua de porter droit à l'ouest , à peu près sous la latitude des Canaries. Kn suivant cette route, il trouva les vents alisés qui soufflent constamment de l’est à l'ouest entre les tropiques et sous quelques degrés de latitude en dehors. Ces vents, toujours fixes, le poussèrent avec une rapidité si soutenue qu'il fut rarement nécessaire d'employer la voile. A environ quatre cents lieues des Canaries, il trouva la mer si couverte de plantes qu'elle ressemblait à une prairie d’une vaste étendue , et clics étaient en quelques endroits si épaisses que la marche du vaisseau en était retardée. Les inquiétudes et les alarmes recommencèrent de nouveau. I-es matelots imaginèrent qu'ils étaient arrivés aux dernières bornes de l'Océan navigable , que ces herbes épaisses allaient les empêcher de pénétrer plus avant , qu'elles cachaient des écueils dangereux ou une grande étendue de terres submergées. Colomb s'efforça de leur persuader que l'objet qui les effrayait devait plutôt les encourager, commcétant le signe du voisinage de quelque terre. En même temps un vent frais les dégagea de ces herbes. On vit plusieurs oiseaux voltiger autour du vaisseau et diriger leur vol vers l'ouest. La troupe abattue reprit courage et conçut quelque espérance.
la; premier octobre, l'amiral se trouva, selon son estime, à sept cent soixante-dix lieues b l’ouest des Canaries , mais de peur que scs compagnons ne fussent effrayés de l’étendue du chemin qu'ils avaient déjà parcouru , il leur annonça qu'il n'y avait que cinq cent quatre-vingtquatre lieues de faites, et heureusement pour Colomb, sou propre pilote et ceux des autres vaisseaux n’étaient pas assez instruits pour |)ouvoir reconnaître qu’on les trompait. Ils étaient depuis trois semaines en mer, toujours avançant sur la même direction sans voir aucune terre . et il avaient fait beaucoup plus que tous les navigateurs avant eux n'avaient tenté ou même jugé possible. leurs pronostics de découvertes , tirés du vol des oiseaux ou d'autres circonstances les
avaient trompés. Les espérances de trouver la terre, dont l'artifice de leur commandant les avait amusés, ou que leur propre crédulité leur inspiraient, s'étaient toutes dissipées et semblaient s'éloigner plus que jamais : ces réflexions se présentaient souvent à des hommes qui n'avaient d'autre objet d'occupation ni d'autre matière de discours et de raisonnement que le but et les circonstances de leur expédition. Elles firent b la fin une forte impression , d’abord sur les plus ignorans et les plus timides , et passant par degrés aux plus instruits et aux plus résolus, la terreur se répandit dans les trois vaisseaux. Des murmures sourds on en vint bientôt à des plaintes ouvertes et b une cabale déclarée. Ils s’élevèrent contre la crédulité inconsidérée de leurs souverains, qui avaient eu assez de confiance aux vaines promesses et aux conjectures hasardées d'un misérable étranger, pour risquer la vie d'un grand nombre de leurs sujets à la poursuite d'un plan chimérique. Ils protestaient qu'ils avaient pleinement satisfait à leur devoir en s'avançant si loin dans une route dont le terme était inconnu , et qu'on ne pouvait les blâmer s'ils refusaient de suivre plus long-temps un aventurier qui les menait tète baissée A une perte certaine; qu’il était nécessaire de penser au retour pendant que leurs méchans vaisseaux étaient encore en état de tenir la mer; en même temps ils annonçaient la crainte oô ils étaient que ce retour ne fût désormais fermé , le veut qui avait été jusqu’alors favorable à leur route rendant impossible une navigation opposée. Tous convenaient qu'il fallait contraindre Colomb de prendre un parti auquel tenait le salut commun. Quelques-uns des plus audacieux proposèrent , comme un moyen de se débarrasser de scs remontrances , de le jeter à la mer, persuadés qu'à leur retour en Espagne , la mort d'un aventurier qui avait manqué son projet n'cxcilcrait ni intérêt ni curiosité.
Colomb sentit parfaitement tout le danger de sa situation. Il avait remarqué avec douleur les funestes effets de l’ignorance et de la crainte dans le mécontentement de sa troupe, et il voyait une révolte près d'éclater. Il conserva cependant toute sa présence d'esprit. Il feignit d’ignorer leur complot. Malgré l'agitation et l'inquiétude de son Ame, il se montra toujours avec uu visage gai , et affecta la satisfaction d'un
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homme content des succès qu'il a déjà eus et qui en attend de plus grands encore. Quelquefois il employait l’adresse et les insinuations pour aduucir les esprits. D’autres fois il les attaquait par l’ambition ou l’avarice, en leur faisant de magnifiques peintures de la renommée et des richesses qu’ils allaient acquérir. En d’autres momens il prenait le ton de l’auturité et les menaçait de l'indignation de leurs souverains si par leur lâche conduite ils faisaient avorter une entreprise si noble, dont le but était d'étendre la gloire de Dieu et d’élever le nom espagnol au-dessus de toutes les nations de la terre. Ces gens grossiers, au milieu même de leurs emportemens séditieux, étaient contenus puissamment par les paroles d'un homme qu’ils étaient accoutumés à respecter. Non-seulement il réprima ainsi les excès auxquels ils étaient prés de s'emporter, mais il leur persuada de s’aliandonner encore quelque temps à sa conduite.
A mesure qu’ils avançaient , les apparences du voisinage de la terre semblaient plus certaines et rendaient l'espérance plus vive. Des oiseaux commençaient à paraître en troupe, volant au sud-ouest. Colomb suivant encore en cela l’exemple des navigateurs portugais, que le vol des oiseaux avait guidés dans leurs découvertes, changea sa direction et porta au sud-ouest. Mais après avoir tenu plusieurs jours cette nouvelle route sans succès et ne voyant depuis un mois entier que le ciel et l’eau , les matelots perdirent tout-à-fait l’espérance. La crainte se réveilla avec plus de force: l'impatience, la rage, le désespoir éclatèrent sur tous les visages. Toute subordination fut perdue. les officiers , qui avaieot jusque-là partagé la confiance de Colombdans le succès de l’entreprise et avaient soutenu sou autorité, se rangèrent du côté de l’équipage. On s’assemble tumultueusement sur le pont ; on fait des plaintes et des menaces à l'amiral ; on exige qu’il reprenne sur-le-champ la route d’Europe. Colomb vit bien qu’il serait inutile d'essayer encore et les insinuations et les raisons qui n’auraient point d'effet après avoir été employées si souvent , et qu’il était impossible de ramener par le motif de la gloire des hommes en qui la crainte avait éteint tout sentiment généreux. Il seutit que ni la douceur ni la sévérité ne pouvaient plus apaiser une ré-
volte devenue si violente cl si générale. Il se vit donc forcé de composer avec des (tassions auxquelles il ne pouvait plus commander et de laisser un libre cours à un torrent trop impétueux pour être arrêté par aucune digue. Il promit solennellement à ses gens de se conformer à ce qu’ils exigeaient de lui, pourvu qu’ils continuassent de le suivre et de lui obéir encore trois jours, les assurant que si dans cet intervalle on ne voyait point terre, il abandonnerait son en treprise pour retourner en Espagne1.
Quelque animés que fussent les gens de Colomb, et quelque impatience qu’ils eussent de reprendre leur route vers l’Euro|»e,ces propositions ne leur parurent pas déraisonnables. Mais Colomb lui-même ne hasardait pas beaucoup en se bornant à un terme si court. les signes les moins équivoques et les plus nombreux annonçaient la terre. Depuis quelques jours la ligne prenait fond et rapportait des matières qui donnaient la même indication. Les troupes d'oiseaux étaient en plus grande quantité et composées non-seulement d’oiseaux de mer, mais encore d’espèces qui ne peuvent pas s’écarter beaucoup de terre. L'équipage de la Pinta aperçut un roseau flottant qui semblait fraîchement coupé , et une pièce de bois travaillée de main d’homme. Les gens de la Nigna pêchèrent une branche d’arbre flottante avec des baies rouges parfaitement fraîches. Les nuages autour du soleil prenaient un aspect différent. L’air était plus doux et plus chaud, et durant la nuit le vent devenait inégal et variable. Colomb fut si persuadé par toutes ces remarques qu'il était près de terre , que le soir du onzième jour d'octobre, après une prière générale pour obtenir de Dieu un heureux succès, il fit carguer toutes les voiles, tenir les trois vaisseaux en panne et veiller toute la nuit.de jieur d’être jeté à la côte. Dans ce moment de crise et d’attente, personne ne ferma les yeux. Tous restèrent sur le pont, le regard attaché sur le côté oô l’on espérait découvrir cette terre désirée depuis si long-temps.
Vers les dix heures du soir, Colomb étant sur le chàteau-d’avant, observa une lumière à quelque distance, et, tirant à part Pierre Gultières, page de la reine, il la lui montra. Gultières la distingua fort bien, et appelant Salccdo, corn-
1 Oviedo, Uni apud flamiuium , vol. lit, paj;. fit.
St
uiissaim de l'escadre, tous trois reconnurent qu'elle était en mouvement comme si elle était portée d'un lieu à un autre. Un peu après minuit on entendit crier : Terre ! terre! de la Pinta, qui était toujours en tète des autres navires; mais on avait été si souvent trompe par des apparences, qu'on y croyait plus difficilement et qu'on attendait le jour dans toute l'agitation que donnent à la fois l'inquiétude et l'impatience. Le jour arriva enfin , et les doutes et les craintes s'évanouirent. On vit distinctement à deux lieues au nord une Ile plate et verdoyante, garnie de bois , arrosée de plusieurs ruisseaux , et qui présentait tous les signes d'un pays délirieui. la troupe de la Pinta commença à chanter le Te Deum pourrcmcrcicr Dieu, et les équipages des deux autres navires se joignirent à elle dans cet acte de piété. On versait des larmes de joie ; on se félicitait mutuellement. Les actions de grâces qu'on rendit an ciel furent suivies de la réparation qu'on devait au commandant Les Espagnols se jetèrent aux pieds de Colomb avec toutes les marques du repentir qu'ils avaient de leur faute et du respect qu'il leur inspirait. Ils lui demandèrent pardon de leur ignorance, de leur incrédulité et de leur insolence, qui lui avaient causé tant de peines et d'inquiétudes, et qui avaient mis tant d’obstacles â l’exécution d'un plan aussi bien concerté que le sien; passant enfin d'une extrémité â l’autre, l'homme que tout à l'heure ils avaient menacé et insulté, ils le regardèrent dans la chaleur de leur admiration comme inspiré par le ciel et doué d'une sagacité et d’un courage plus qu’humains pour l'accomplissement d’un dessein si fort au-dessus des idées de tous les siècles précédens.
Au lever du soleil, toutes les chaloupes garnies d'hommes et armées s'avancèrent vers l’ile, enseignes déployées, au son d'une musique militaire et avec tout l'appareil guerrier. A mesure qu'on approchait de la côte, on la voyait se couvrir d'habitans attirés par la nouveauté du spectacle , et dont les attitudes et les gestes exprimaient l’étonnement et l'admiration des objets extraordinaires qui frappaient leurs yeux. Colomb fut le premier Européen qui mit le pied dans le Nouveau-Monde qu’il venait de découvrir. Il débarqua richement habillé, l’épée à la main, ses compagnons à sa suite ; tous baisèrent la terre après laquelle ils soupiraient depuis si
long-temps. Ils élevèrent un crucifix, et, se prosternant , remercièrent Dieu du succès heureux de leur voyage. Ils prirent ensuite solennellement possession du pays pour la couronne de Castille et de Lion , avec toutes les formalités que les Portugais avaient coutume d'observer dans les découvertes qu’ils faisaient '.
Pendant toutes ces cérémonies, les Espagnols étaient environnés d'on grand nombre de naturels du pays, qui regardaient en silence et avec admiration des actions auxquelles ils ne comprenaient rien et dont ils ne prévoyaient pas les suites. L’habillement des Espagnols, la blancheur de leur peau, leur barbe, leurs armes, tout les étonnait. Ces grandes machines sur lesquelles ces étrangers venaient de traverser l'Océan, qui semblaient se mouvoir sur les eaux avec des ailes, et qui portaient au loin un bruit terrible, semblable à celui du tonnerre et accompagné d'éclairs et de fumée , les frappèrent d'une telle terreur qu’ils commencèrent â respecta1 leurs nouveaux hôtes comme des êtres d'un ordre supérieur, et comme des enfans du soleil descendus pour visita la terre.
Les Européens n'étaient guère moins étonnés des objets qu’ils avaient sous les yeux. L’herbe, les arbustes, les arbres étaient différons de aux d'Europe. Le sol paraissait de bonne qualité, mais ne présentait presque aucune marque de culture. Le climat semblait chaud aux Espagnols eux-mêmes, quoique extrêmement agréable. Les habitans étaient dans toute la simplicité de la nature , entièrement nus ; leurs cheveux noirs , longs et droits, flottaient sur leurs épaules, ou étaient attachés en tresses autour de leur tête. Ils n'avaient point de barbe et tout le reste de leur corps était absolument sans poil. Leur teint était de couleur de cuivre foncé; leurs traits, singuliers plutôt que désagréables; leur physionomie douce et timide. Leurs visages et d’autres parties de leur corps étaient bizarrement peints de couleurs éclatantes. la crainte les tint d'abord dans la réserve, mais bientôt ils se familiarisèrent avec les Espagnols et reçurent d’eux, avec des transports de joie, des grelots, des grains de verre et d'autres bagatelles, pour lesquelles ils donnèrent en échange quelques provisions et du fil de coton , la seule marchan-
1 Vie de Colomb , ch. xui, uni. Ucrrera, Dccad. i , lkb. i, cap. un.
«lise (le quelque valeur qu'ils pussent fournir. ! Vers le soir Colunib retourna à ses vaisseaux, a compagne par un grand nombre d'insulaires dans leurs bateaux qu'ils appelaient canots, faits d'un seul tronc d’arbre, mais qu'ils maniaient avec une adresse surprenante. Ainsi dans cette première entrevue des habitans du Nouveau-Monde avec ceux de l’ancien, tout se passa en témoignages d'amitié et à la satisfaction des ; uns cl des autres : ceux-ci éclairés et ambitieux, j se formant déjà de grandes idées des avantages qu’ils pouvaient retirer de ces nouvelles régions ; les premiers simples et sans défiance, ne prévoyant pas les calamités et la désolation qui s’approchaient de leur contrée.
Colomb, qui prit dés lors les titres et l'autorité d’amiral et de vice-roi, appela l’IIe qu'il venait de découvrir San-Salvador. Elle est plus connue sous le nom de Guanahani que les naturels lui donnaient. Cest l'une des Iles La- \ cayes ou de Ra/iama. Elle est située à plus de trois milles à l’ouest de Gomera , d’où la petite escadre avait pris son point de départ et seulement de quatre degrés plus méridionale , ce qui prouve combien peu Colomb s’était écarté de la route à l’ouest qu’il avait voulu suivre, comme la plus propre à leconduireau but qu'il se proposait.
L'amiral employa le jour suivant à faire le tour de file. La pauvreté des habitans lui fit juger que ce nelait pas là le riche pays qu'il cherchait. Mais toujours d’après la théorie qu’il s'était faite sur la situation des régions les plus orientales de l'Asie , il cunclut que San-Salvador était une des tles que les géographes décrivaient comme située dans le vaste océan qui baigne les côtes de l'Inde *. Ayant observé que la plupart de ces insulaires portaient de petites plaques d’or comme ornement à leurs narines, il s’enquit soigneusement du lieu d’où ils tiraient ce précieux métal. Ils lui montrèrent le sud et lui firent comprendre par signes que l’or abondait dans les pays situés dans cette direction. Il se détermina donc à y diriger sa route, ne doutant pas qu'il ne trouvât ces opulentes régions qui étaient le but de son voyage et qui pouvaient le dédommager des peines qu'il avait souffertes et des dangers qu'il avait courus. Il prit avec lui sept des naturels de San-Salvador pour lui servir de guides et d'interprètes lorsqu’ils auraient appris
• Pet. Jlart., Epist 135.