‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 71 sur 116 · HD · texte numérisé non relu

HD

pays avec lesquels il put avoir quelque communication pour savoir où elles étaient situées. Ils s'accordaient tous à lui montrer un pays de montagnes qu'ils appelaient Cibao , à quelque distance de la mer et à peu près vers l'est. Frappé de ce mot qui lui parut être le même que Cipango, nom donné aux Iles du Japon par Marc Paul et par quelques autres voyageurs, il ne douta plus que les pays qu’il avait découverts ne fussent voisins des parties les plus orientales de l'Asie, et se tenant assuré d'arriver à ces régions qui étaient le but de son voyage , il porta à l’est. Il entra dans un havre commode qu'il appela Saint-Thomas, et trouva celte partie du pays sous le gouvernement d'un cacique puissant, appelé Guacanahari , qui, comme il l'apprit dans la suite, était un des cinq souverains qui se partageaient l'Ile. Guacanahari envoya sur-le-champ des députés à Colomb qui lui présentèrent un masque travaillé avec beaucoup d'art, dont les oreilles, le nez et la bouche étaient d'or battu; le cacique le faisait inviter en même temps à venir au lieu de sa résidence prés du havre appelé aujourd'hui Cap-Français , à quelques lieues plus loin du côté de l'est. Colomb envoya quelques-uns de ses officiers pour visiter ce prince, qui, se conduisant avec plus de dignité, semblait mériter de plus grands cipirds. Les députés étant revenus rendirent à Colomb un compte si favorable du pays et des habitans, qu'il consentit avec beaucoup d'empressement & l'entrevue que Guacanahari lui proposait.

Dans ce dessein il fit voile de Saint-Thomas le 2-1 décembre avec un bon vent et une mer très calme. La multiplicité de scs occupations ne lui avait fias permis de fermer les yeux depuis deux jours. Il se relira vers minuit pour prendre quelque repos, après avoir remis le gouvernail au pilote , avec défense expresse de le quitter. Celui-ci se croyant à l’abri de tout danger le laissa à un mousse sans expérience, et le vaisseau emporté par un courant toucha contre un rocher. La violence du choc éveilla Colomb. Il courut sur le pont. Tout était dans la confusion et le désespoir. Lui seul conserva sa présence d'esprit. Il ordonna à quelques matelots de se mettre dans une chaloupe et d'aller jeter une ancre à la poupe, mais au lieu d’obéir ils vo- I guèrent vers la i\igna qui était environ à une !

demi-lieue de là. Il voulut faire couper les mats pour soulager le navire, mais il était trop tard, le vaisseau s'était ouvert près de la quille et faisait tant d'eau que sa perte devint inévitable. Moyennant le calme de la mer et le secours des chaloupes de la Mgna arrivée à propos , personne ne périt. Aussitùtque les insulaires s'aperçurent de ce malheur, ils accoururent en foule sur le rivage , leur prince Guacanahari à leur tête. Au lieu de prendre avantage de la déplorable situation des espagnols pour se débarrasser de ces hôtes dangereux , ils déploraient leur infortune avec toutes les marques de la compassion la plus vraie. Us ne s'en tinrent pas à ces expressions stériles de leur humanité. Ils mirent en mer un grand nombre de canots, et se laissant diriger par les Espagnols, ils les aidèrent à sauver tout ce qu'il fut possible de tirer du vaisseau. Par le secours de tant de bras on porta à terre presque tout ce qui était de quelque valeur : aussitôt que les efFels furent sur le rivage, Guacanahari lui-mème se chargea de les faire garder. Par scs ordres on les déposa tous dans un même endroit et il y plaça des sentinelles armées qui tenaient la multitude à une certaine distance et l'empêchaient non-seulement de dérober, mais même de regarder avec trop de curiosité ce qui appartenait à ces étrangers devenus leurs hôtes (16). Le lendemain malin le prince rendit visite à Colomb qui s'était transporté à bord de la Mgna et s'efforça de le consoler de sa perte en lui offrant tout ce qui dépendait de lui pour la réparer

Colomb avait en effet besoin de consolation ; il était séparé de ta Pinta et ne doutait pas que le traître Pinson n'eût fait voile pour l'Europe afin de porter les premières nouvelles des découvertes étonnantes que la flotte avait faites et de lui dérober auprès de la reine la gloire et la récompense qui lui appartenaient à si juste titre. Il demeurait avec un seul vaisseau , le plus petit et le plus endommagé de l'escadre, ayant à traverser une mer si vaste et à reporter en Europe un si grand nombre d’hommes. Chacune de ces circonstances était alarmante, et toutes ensemble remplissaient l'esprit de Colomb de la plus vive inquiétude. Le désir de prévenir Pin son et de combattre les impressions défavorables

1 Ilcrrera , Dccad. I , lib i , cap. xi.

que ce rival pourrait donner de lui en Espagne, ne lui permit pas de différer son retour, la difficulté de ramener dans la iïigna les équipages des deux vaisseaux et l'opinion qu'il avait prise de la bonté du pays et de la douceur des habita™ le confirmèrent dans la pensée qu’il avait eue de laisser une partie de sa troupe dans l'Ile, afin qu’en résidant parmi ces peuple» les Espagnols pussent apprendre leur langue, éludier leurs dispositions, examiner la nature du pays, aller à la recherche des mines, préparer l'établissement d'une colonie qu’il projetait de ramener , assurer enfin tous les avantages qu’il attendait de scs découvertes. Lorsqu'il proposa ce projet à scs gens , tous l'approuvèrent , et soit pour sc reposer des fatigues d’un voyage, soit légèreté naturelle aux navigateurs, soit espérance d'amasser de grandes richesses dans un pays qui paraissait les promettre, plusieurs s'offrirent volontairement à rester à liispaniola.

Rien ne manquait plus à l'exécution du projet que d'obtenir le consentement de Guacanaliari , dont la simplicité confiante fournit bientôt à Colomb une occasion favorable pour lui faire cette proposition. L'amiral ayant exprimé par signes qu'il désirait de savoir pourquoi les insulaires s'étaient enfuis avec une si grande précipitation â l'approche de ses vaisseaux , le cacique lui fit entendre que le pays était désolé par les Caraïbes, peuple habitant quelques lies situées au sud-ouest, nation guerrière et cruelle, qui se plaisait dans le carnage et qui mangeait la chair des prisonniers tombés entre ses mains ; qui la première apparition des Espagnols, les insulaires avaient supposé que c'étaient les Caraïbes auxquels ils n'osaient pas tenir tête, et qu'ils avaient eu recours au moyen qu'ils employaient ordinairement pour se mettre en sûreté en se retirant dans leurs bois les plus épais et les plus impénétrables. Guacanahari en parlant de ces terribles ennemis donna des marques d’une si grande frayeur et montra si ouvertement l'impuissance où était sa nation de leur résister , que Colomb imagina que le cacique recevrait sans alarme l'offre de le défendre contre eux. Illuiproposadonc le secours des Espagnols. Il s'engagea à prendre le cacique et sa nation sous la protection du puissant monarque au service duquel il était lui-même, et lui offrit

de laisser dans l'Ile un nombre d'hommes suffisant non-seulement pour défendre les habitait» des incursions que pourraient faire les Caraïbes à l'avenir , mais pour se venger des maux qu'ils avaient faits.

Le crédule Guacanahari accepta l'offre de Colomb avec beaucoup d’empressement et sc crut désormais en sûreté sous la protection de ces hommes, enfans du ciel, et supérieurs en force au reste des mortels. On traça sur le terrain le plan d'un petit fort que Colomb appela Navidad (de la nativité) , parce qu'il était débarqué sur celte terre le jour de Noël. On creusa un fossé profond. On éleva des remparts fortifiés de palissades et on y plaça les gros canons sauvés du naufrage du vaisseau de l'amiral. L’ouvrage fut fini en dix jours, ces pauvres insulaires ayant travaillé eux-mêmes avec une assiduité infatigable à élever le premier monument de leur servitude. Pendant ce temps Colomb s'efforça d'augmenter par ses caresses et sa libéralité la haute opinion qu'ils avaient des Espagnols , et la persuasion où ils étaient de sa bienveillance à leur égard. Mais il voulut en même temps leur donner une idée imposante de la force que les Espagnols avaient en main pour punir et exterminer ceux qui mériteraient leur juste indignation. Dans cette vue, en présence d’un peuple nombreux , il disposa ses gens en ordre de bataille et leur fit voir par des épreuves innocentes la bonté du trancltant des sabres espagnols , la force de leurs piques et les effets de leurs arquebuses. Ces peuples grossiers , ignorant l’usage du fer , ne connaissant d'autres armes que des flèches de roseau armées d'os de poisson , des sabres et des javelines de bois durci au feu , furent saisis d'étonnement et de frayeur. Avant que leur surprise et leur crainte eussent eu le temps de s'affaiblir , Colomb fit tirer les gros canons. Cette explosion subite les frappa d'une telle terreur qu'ils tombèrent â terre se couvrant le visage de leurs mains, et lorsqu'ils virent ensuite les effets étonnans des boulets ils conclurent qu’il était impossiblcderésisterides boni mes qui disposaient de ces instrumeos destructeurs et qui marchaient armés de l'éclair et du tonnerre contre leurs ennemis.

Après avoir convaincu les insulaires de la bienfaisance et du pouvoir des Espagnols , et avoir mis ceux-ci en état de conserver leur as-

ccndant sur les esprits de ce peuple timide, Colomb destina trente-huit de ses gens pour rester dans l'ile. 11 mit à leur tête Diégod’Arada, gentilhomme de Cordoue, en l’investissant des pouvoirs qu’il avait reçus lui-même de leurs majestés catholiques. Il laissa à cette colonie naissante tout ce qui était nécessaire pour subsister et se défendre. Il recommanda aux Espagnols, dans les termes les plus forts, de se tenir unis ensemble, de montrer une soumission sans réserve au commandant , d’éviter de donner aucun sujet de plainte aux naturels du pays, de cultiver l'amitié de Guacanahari , mais de ne jamais se mettre en son pouvoir en s'avançant dans l’tle en petites troupes, ou en s'éloignant trop du fort. Il leur promit de revenir promptement avec un renfort qui les mettrait en état de prendre une pleine et paisible possession du pays et de recueillir le fruit de leurs découvertes. Il s'engagea en même temps à faire mention de leurs noms au roi et à la reine et à présenter leurs services sous le jour le plus avantageux

Après avoir pris toutes ces précautions pour la sûreté de la colonie, il partit du port de la Nativité le 4 janvier 1493, et faisant voile vers l'est, il découvrit et nomma la plus grande par- I ie des havres de la cote du nord de l’ile. Le 6 , il aperçut la Pinta et la rejoignit après une séparation de plus de six semaines. Pinson s’efforça de justifier sa conduite en prétendant qu’il avait été emporté par la force de la mer et des courans et que les vents contraires l'avaient empêché de revenir. L’amiral , quoique très convaincu des mauvaises intentions de Pinson et de la faiblesse des raisons qu’il apportait pour sa défense, sentit bien que ce n'était pas là le moment de compromettre son autorité en l'exerçant tout entière; il était d’ailleurs si satisfait de cette réunion qui le délivrait de beaucoup de craintes , que toute mauvaise qu’était l'apologie de Pinson , il la reçut sans objection et parut lui rendre son amitié. Pendant la séparation d'avec l’amiral , Pinson avait visité plusieurs parties de la côte et tiré un peu d'or des naturels en trafiquant avec eux , mais il n’avait fait aucune découverte importante.

1 Oviedo ap. Hamiu. 11 1, p. 83. Herrera, Décati I , l:u i, cap. xv. lie de Colomb, ch. iiiiv.

L’état du vaisseau de Colomb et l’impatienec de ses gens le forçaient de hâter son retour en Europe. La IVigna ayant beaucoup souffert pendant un si long voyage faisait eau de toute part. Ses compagnons de voyage, après une si longue absence , brûlaient du désir de revoir leur pays natal et de raconter à leurs compatriotes les choses étonnantes qu’ils avaient vues. Pressé par toutes ces raisons, Colomb partit enfin le 16 janvier, et se dirigeant vers le nord-est il eut bientôt perdu la terre de vue. Il avait à son bord quelques habitans des différentes lies qu'il avait découvertes, et outre l’or qui avait été le principal objet de ses recherches , il rapportait une petite quantité de toutes les productions qui pouvaient devenir la matière de quelque commerce, des oiseaux inconnus et d’autres curiosités naturelles propres à attirer l’attention et à exciter l’étonnement des Européens. Le voyage fut heureux jusqu'au 1 4 de février, et on avait déjà fait cinq cents lieues sur la mer Atlantique, lorsque des vents violens commencèrent à s’élever et continuant de s’accroître devinrent un ouragan terrible. Tout ce que l’expérience et l’habileté de Colomb purent lui fournir de ressources pour sauver les vaisseaux fut employé. Mais il était impossible de résister à la violence de la tempête, et comme on était loin encore de toute terre leur perte semblait inévitable. Les matelots eurent recours aux prières, à l’invocation des saints, aux vœux, aux charmes mêmes, enfin 3 tout ce que la religion peut dicter ou la superstition suggérer dans les dangers extrêmes; tous ces moyens étant sans effet et la perte des Espagnols paraissant inévitable , ils s'abandonnaient au désespoir et s'attendaient à chaque moment à être engloutis par les flots. Outre les passions naturelles qui agitent le cœur de l’homme dans de si terribles situations et lorsque la mort se présente sousscs formes les plus effrayantes. Colomb était en proie à des sentimens plus douloureux encore et qui lui étaient particuliers. Il craignait que l'étonnante découverte qu’il venait de faire ne périt avec lui et que le genre humain ne fût privé de tous les avantages qui pouvaient en être les fruits. Son nom allait passer à la postérité comme celui d’un aventurier imprudent et trompé , au lieu de vivre dans la mémoire des hommes comme celui de l’auteur de

4Gi HISTOIRE I)

la plus belle entreprise qui eflt jamais été conçue. Ces désolantes réflexions étouffaient en lui le sentiment même du danger présent. Moins touché de la porte de sa vie qu’occupé de conserver la mémoire des grandes choses qu'il avait tentées et exécutées , il se retira dans sa chambre cl écrivit sur du parchemin un récit abrégé de son voyage, de la route qu’il avait suivie , de la situation et de la richesse des pays qu'il avait découverts et de l’établissement de la colonie qu'il y avait laissée. Ayant ensuite enveloppé son écrit d'une toile cirée, il l'enferma d'une espèce de gâteau de cire qu'il mit dans un tonneau bouché avec soin et qu’il jeta â la mer, dans l'espérance que quelque accident heureux, conserverait un dépôt si précieux au monde (16).

Kntin la Providence vint â son secours et sauva une vie réservée à d’autres événemens intéressans. Le vent tomba, la mer se calma, et le soir du quinzième jour on découvrit une terre vers laquelle on gouverna sans la connaître. On s’aperçut bientôt que c’était Sainte-Marie, une des Açores ou lies occidentales, soumises à la couronne de Portugal. Lit, aprèsde grandesdif- Kcultés de la part du gouverneur, Colomb se conduisant avec autant de prudence que décourage, obtint des rafl-alchissemens et tous les secours dont il avait besoin. Une circonstance l’inquiétait cependant beaucoup. Ixi Pinta, qu’il avait vue le premier jour de la tempête, ne paraissait point. Il craignit d'abord quelle n’côt été ensevelie dans les eaux et que tout n’eôt péri. Ensuite scs premiers soupçons revinrent et il se persuada que Pinson avait fait voile pour l'Espagne , afin d'arriver avant lui et de partager sa gloire en donnant les premières nouvelles de ses découvertes.

(Cette dernière crainte lui fit quitter les Açores dès que le vent le lui permit. A peu de distance de la cote d'Espagne, lorsqu’il louchait presque au terme de son voyage et qu’il était, ce semble, hors de tout danger, une autre tempête s’éleva presque aussi violente que la première, et qui , après l'avoir ballotté deux jours et deux nuits, le força d’entrer dans le Tage. Après en avoir demandé la permission au roi de Portugal, il se rendit à Lisbonne, et quoique

1 Vie de Colomb , etiap. xxivn. I terrera , De Cad. t, 10). U, cap. i, n.

les Portugais pussent assez naturellement sentir quelques mouvemens de jalousie envoyant une autre nation entrer avec eux dans la carrière des découvertes qu’ils croyaient réservée â eux seuls, et dès les premiers pas éclipser leur renommée , Colomb fut reçu avec toutes les marques de distinction dues à nn homme qui avait exécuté une entreprise aussi nouvelle que grande. Le roi l’admit en sa présence, le traita avec la plus liaute considération , écouta le récit de son voyage avec une admiration mêlée de regret, tandis que Colomb de son côté jouissait de la satisfaction de développer l’importance de .si découverte et de prouver la justesse de ses spéculations aux mêmes personnes qui , par une ignorance nuisible à elles-mêmes et fatale à leur pays, venaient de les rejeter comme les projets d’un visionnaire ou d'un aventurier '.

Colomb, impatient de retourner en Espagne, ncs’arrèta que cinq jours â Lisbonne. Le lômars, il arriva au port de Palos, sept mois et onze jours après son départ de ce même lieu. Aussitôt qu’on découvrit son vaisseau tous les habitons coururent au rivage [tour embrasser leurs parens et leurs compatriotes, et savoir des nouvelles de leur voyage. Mais lorsqu’ils apprirent l’heureux succès de l’expédition ; lorsqu’ils virent des hommes extraordinaires amenés |>ar Colomb, des animaux inconnus, des productions singulières des pays qu'on avait découverts, l'effusion de la joie fut générale et ne put se contenir. On sonna toutes les cloches, on lira le canon. Colomb en débarquant fut reçu avec les mêmes honneurs qu'on aurait rendus au roi. Tout le peuple en procession solennelle raccompagna lui et sa troupe à l'église, où ils allèrent remercier Dieu d'avoir couronné d’un si heureux succès le voyage le pins long et le plus important qui côt jamais été entrepris. Le soir du même jour Colomb eut la satisfaction de voir entrer dans le port la /'/ntaque la violence de la tempête avait jetée bien loin au nord.

la) premier soin de Colomb fut de donner avis au roi et A la reine , qui étaient alors à Barcelonne , de son arrivée et de ses découvertes. Errdinand et Isalxclle , également étonnés et ravis

1 Vie de Colomb , etiap. xi., xu. Herrera, Dccad t , P*», u. cap. iu.

bigitized by Càooglc

d'un succès qu'ils n'espéraient presque plus, répondirent à Colomb de la manière la plus honorable et la plus flatteuse , et lui mandèrent de se rendre sur-le-champ auprès d'eux pour apprendre de lui-mème le détail de son expédition et des circonstances du service signalé qu'il venait de leur rendre. Dans son voyage à Barcelone, le peuple accourait en foule de tous les endroits voisins, le suivait avec admiration , et lui prodiguait les applaudissemcns. Ferdinand et Isabelle ordonnèrent que son entrée dans la ville se fit avec tout l’appareil convenable à un événement qui allait donner à leur règne un si grand lustre. Les hommes qu’avait amenés Colomb des pays qu'il venait de découvrir, marchaient les premiers Leur teint, leur physionomie, la singularité de toute leur personne , les faisaient regarder comme des hommes d'une espèce nouvelle. Après eux on portait les ornemens d’or façonnés par l'art grossier de ces peuples ; les grains d'or trouvés dans les montagnes et la poudre du même métal recueillie dans les rivières ; enfin les différentes productions de ces pays nouveaux. Colomb fermait la marche et attirait tous les yeux. On contemplait avec admiration cet homme extraordinaire dont le génie et le courage avaient conduit les Espagnols à travers des mers inconnues, à la découverte d'un monde nouveau. Ferdinand et Isabelle le reçurent, assis sur leur trône, vêtus de tous les ornemens royaux, et placés sous un dais magnifique. A son approche ils se levèrent , et ne permettant pas qu’il se mit i genoux pour leur baiser la main, ils lui ordonnèrent de s’asseoir sur un siège préparé pour lui , et de leur foire le récit de son voyage ; ce qu’il fit avec une gravité également convenable au caractère de la nation espagnole et à la dignité de l'assemblée et en même temps avec la modeste simplicité d'un esprit supérieur qui, content d’avoir exécuté de grandes choses, ne cherche pas à les relever par une vaine ostentation. Lorsqu'il eut fini sa narration , le roi et la reine se mirent à genoux pour rendre grâce à Dieu d’une découverte dont ils espéraient recueillir pour leurs royaumes les plus grands avantages (17). Ils donnèrent à Colomb les marques les plus éclatantes de la reconnaissance et de l'admiration que leur inspiraient son courage et ses travaux. Il fut confirmé lui et ses héritiers, par des lettres patentes , dans tous les U.

privilèges stipulés dans le traité de Santa Fé. Sa famille fut anoblie. Ix roi , la reine , et à leur exemple, tous les courtisans le traitèrent en toute occasion avec les égards réservés aux personnes du plus haut rang. Mais ce qui satisfit, plus que toutes ccs faveurs, cet esprit actif et entreprenant , toujours occupé de grands objets , ce fut l’ordre d'équiper promptement une flotte avec laquelle il pût non-seulement s'assurer la possession des |>ays qu'il avait déjà découverts , mais aller encore à la recherche des contrées plus riches qu'il se flattait toujours de découvrir1.

Tandis que ccs préparatifs se faisaient, le bruit de l’expédition et des découvertes de Colomb se répandait et attirait l'attention de toute l'Europe, I.a multitude, frappée d'étonnement en entendant dire qu'on avait découvert un nouveau monde, ne pouvait croire une chose si fort au-delà de la sphère des idées communes. Les hommes instruits, capables de concevoir toute rimporlancc.de ce grand événement et d’en prévoir les suites, l'apprirent avec des transports d'admiration et de joie. Ils en parlaient avec ravissement; ils se félicitaient les uns les autres d'avoir vécu dans un siècle où cette grande découverte reculait les bornes des connaissances, ouvrait au genre humain une moisson nouvelle de recherches et d'observations, et fournissait désormais à l'homme un moyen de connaître parfaitement la structure et les productions du globe qu'il habite (18). Les opinions se partagèrent2, et l'on forma différentes conjectures sur les pays nouvellement découverts ; on demandait à quelle division de la terre ils appartenaient. Colomb soutenait toujours sa première idée, et voulait qu'on les regardât comme une portion de ces vastes régions de l’Asie , comprises alors sous le nom général A' Inde. Ce sentiment était confirmé par ses observations sur les productions de ces pays. L'or abondait dans l'Inde, et il avait rapporté des Iles qu'il avait visitées une assez grande quantité de ce métal pour croire qu'on y en trouverait des mines. Le coton , autre production des Indes orientales, liait commun dans ces lies. Le piment lui paraissait être une espèce de poivre d'Inde. Il prenait une racine assez ressemblante à la rhubarbe, pour celte

1 F le de Colomb , cb. xlh, mu, Herrera, Decad. I , lib. ii , cap. ni.

•Y. Mari., Epist. 133, 134. 136.

drogue précieuse qu’on supposait alors être une production particulière des Indes orientales Les oiseaux qu’il avait apportés étaient ornés de plumages de couleurs aussi riches que ceux de l'Asie. L'alligator lui paraissait le même animal que le crocodile. Toutes ces circonstances déterminèrent non-seulement les Espagnols, mais les autres nations de l’Europe , à adopter l’opinion de Colomb. Les pays qu'il avait découverts furent considérés comme faisant partie de l'Inde, et Ferdinand et Isabelle leur donnèrent le nom d 'Indes dans la ratification du traité de Santa- Fé accordée à Colomb à son retour1 2. Ixirsque ensuite l'erreur fut découverte et la vraie situation du Nouveau-Monde mieux déterminée, il conserva son premier nom : on l’appelle encore Irules occidentales , et ses habitans Indiens.

Ce nom si séduisant, les échantillons apportés par Colomb de la richesse et de la fertilité de ces pays nouveaux, l’exagération trop naturelle aux voyageurs que scs compagnons mettaient dans leurs récits, donnèrent de si belles espérances, que le goût des découvertes et des entreprises s'anima tout à coup parmi les Espagnols à un |>oint étonnant. Quoique peu accoutumés aux grands voyages de mer, ils montrèrent la plus grande impatience pour une seconde expédition. Des volontaires de tous les rangs demandaient à être employés. la belle perspective offerte A ‘leur avidité et à leur ambition leur faisait fermer les yeux sur les dangers et la longueur du voyage. Ferdinand lui-mème, paraissant avoir oublié son caractère précautionné et son éloignement pour les entreprises hasardeuses, partageait l'enthousiasme de ses sujets. Il fit faire les préparatifs d’une seconde expédition , et ils furent achevés avec une promptitude a laquelle les Espagnols n’étaient pas accoutumés. Ce nouvel armement , qui paraîtrait assez considérable même dans notre siècle , consistait en dix-sept vaisseaux , dont quelques uns étaient d'un très grand port : il s'y embarqua quinze cents personnes parmi lesquelles se trouvaient beaucoup de gentilshommes qui avaient été employés dans des places honorables. Le plus grand nombre devaient rester dans le pays et s'étaient pourvus de tout ce qui leur était néces-

1 Herrera, Dccnd. 1, lib. 1 , cap. xx. Gomera , Uist. ,

cap. xvu.

* Vie de Colomb , clup. xuv.

saire pour se défendre et pour former un établissement. Ils emportaient toutes les espèces d'animaux domestiques de l'Europe , toutes les semences et toutes les plantes qui paraissaient devoir réussir sous le climat des Indes occidentales, avec des ustensiles et des outils de toutes sortes. Enfin il y avait parmi eux tous les genres d'ouvriers nécessaires à une colonie qui s’établit '.

Cependant quelque importans et bien concert tés que fussent ces préparatifs, Ferdinand et Isabelle crurent devoir s’assurer par d'autres précautions la propriété et la possession des pays nouvellement découverts. L’exemple des Portugais et la superstition de ce siècle leur faisaient une nécessité d'obtenir du pape la concession de ces nouvelles terres. On supposait que le pontife , comme vicaire et représentant de Jésus - Christ , avait un droit de souveraineté sur tous les royaumes de la terre. Alexandre VI , souillé de tous les crimes qui peuvent déshonorer l’humanité, remplissait alors le siège de Rome. Comme il était né sujet de Ferdinand et que la protection et les secours de ce prince pouvaient lui faciliter l’exécution de ses desseins ambitieux pour l'élévation de sa famille, il accorda sur-le-champ au monarque toutes ses demandes. Par un acte de libéralité qui ne lui coûtait rien et qui servait au contraire à étendre l'autorité et les prétentions des papes, il donna à Ferdinand et Isabelle tous les pays qu'habitaient des infidèles , et qu'ils avaient découverts et découvriraient dans la suite ; et en vertu du pouvoir qu'il prétendait tenir de Jésus-Christ , il investit la couronne de Castille d’un droit sur de vastes régions dont il ignorait la situation et jusqu'à l’existence, loin d'y .avoir lui-mème aucun titre. Mais comme il fallait éviter que cette concession ne contrariât celle qu’il avait déjà faite au Portugal, il établit pour limites entre elles une ligne qu'on supposait tirée d'un pôle à l'autre et passant â cent lieues à l’ouest des Açores ; accordant de nouveau, par la plénitude de son pouvoir, aux Portugais tout ce qui était û l'est de cette ligne et donnant aux Espagnols tout le pays i l'ouest3.

' Herrera, Décati. 1, lib. u . cap. r. Fie de Colomb , cap. xlv.

• Herrera, Decad. i, lib. n, cliAp. iv. Torquemada, Mon. Ind. , lib. xvm, cap. m.

Ferdinand avait Fait valoir le désir d'étendre la foi chrétienne comme un motif de sa demande au pape , et dans la bulle celte raison est donnée comme la principale de celles qui ont déterminé le pontife. Pour montrer qu'on s'occupait de ce projet louable , plusieurs moines , sous la conduite du P. Boyl , Catalan d’une grande réputation dans son état, qu'on revêtit de la dignité de vicaire aposloliquc , furent nommés pour accompagner Colomb et se dévouer ^'instruction des naturels du pays. Les Indiens que Colomb avait amenés avec lui ayant reçu quelque teinture de la doctrine chrétienne, furent baptisés avec beaucoup de solennité , le roi lui-même , le prince son fils et les principaux seigneurs de sa cour leur servant de parrains. On sait assez que ces premiers pas du christianisme dans le Nouveau-Monde n'ont pas mené aussi loin que des hommes pieux le désiraient et qu'ils avaient lieu de l'espérer.

Ferdinand et Isabelle ayant obtenu ainsi un titre qui leur paraissait incontestable à la souveraineté de tous les pays qu’ils pouvaient découvrir sur une si grande partie du globe, rien ne retarda plus le départ de la flotte. Colomb était extrêmement impatient de revoir la colonie qu'il avait laissée et de suivre la carrière de gloire qu’il s'était ouverte. Il mit à la voile delà baie de Cadix , le 25 septembre, et touchant encore à l'ile Cornera , il porta au sud et s'avança dans cette direction plus qu'il n'avait fait dans son premier voyage. Par-là il jouit plus constamment du secours des vents alisés qui régnent entre les tropiques et fut porté vers un groupe d’iles situées à une grande distance à l’est de celles qu'il avait déjà découvertes. Le vingt-sixième jour après son départ de Gomera il prit terre à une des Caraïbes ou Iles du Cent, à laquelle il donna le nom de Deseada { la Désirade ) , à cause du désir que ses gens montraient d’aborder à quelque partie du Nouveau- Monde ’. 11 découvrit ensuite successivement ta Dominique, Marie-Galante , la Guadeloupe, Antigoa , Saint-Jean-de-Porto-Rico et plusieurs autres lies qu'il trouva sur sa route en avançant vers le nord. Files étaient toutes habitées par ces peuples cruels que Guacanahari lui avait peints de si effrayantes couleurs. Sa

* Oviedo, a p Ramusium NI , 8f

description ne parut pas exagérée. Toutes les fois que les Espagnols débarquèrent , ils furent reçus d’une manière qui les convainquit de l’esprit guerrier et de l'audace des insulaires , et ils découvrirent dans leurs habitations les restes des horribles repas dans lesquels ils se nour rissaient des corps de leurs ennemis pris à la guerre.

Colomb était trop empressé de savoir l’état de sa colonie et de lui |iorter les secours dont il supposait qu’elle avait besoin pour s'arrêter dans aucune de ces lies. U continua donc sa route vers Ilispaniola >. Lorsqu'il arriva à la Nativité, où il avait laissé ses trente-huit hommes, il fut fort étonné de n'en voiraucun se montrer et accourir au-devant de leurs compatriotes avec des transports de joie. Inquiet de leur sort, et soupçonnant ce qui leur était arrivé, il prit terre. Tous les naturelsdu pays qui eussent pu lui donner quelques nouvelles de sa colonie s'enfuirent à son approche. 11 trouva le fort entièrement démoli; des lambeaux d'habillemens espagnols, des débris de leurs armes et de leurs ustensiles répandus autour de lui , ne laissèrent aucun doute sur le destin malheureux de la garnison2. Tandis que les Espagnols pleuraient sur ces tristes restes de leurs malheureux compatriotes on vit arriver un frère du cacique Guacanahati. Colomb apprit de lui ce qui était arrivé après son départ de l'ile. Un commerce suivi avec les Espagnols avait diminué peu à peu le respect des insulaires pour eux. Les Européens, par leur mauvaise conduite et leurs violences, avaient bientôt laissé voir qu'ils avaient tous les besoins , toutes les fan blesses et toutes les passions des hommes. Après le départ de Colomb, qui leur en imposait par sa présence et son autorité, la garnison avait secoué touteespèccdc subordination , et oubliant les sages instructions de l’amiral , chaque particulier s'était rendu indépendant et s'était abandonné, sans aucun frein, à toutes ses fantaisies. L'or, les femmes, les provisions des insulaires étaient devenus la proie de ces oppresseurs. Ils s’étaient portés en petites troupes dans toute l'ile, exerçant partout leur avidité et leur insolence. Ces violences sans prétextes avaient à la fin lassé la patience et excité le courage de ce

’ P. Martyr, Dcrad. , paq. 15, 18 Herrrra, Deead. 1 lib. u cap, vu. l ie de Colomh , rbap. un, etc.

* ffist. de cura de los palacios Jd. S.

peuple, malgré sa douceur et sa timidité. Le cacique deCibao, dont les Espagnols infestaient surtout le territoire, attirés par les mines d’or de ce district, en avait surpris et fait périr plusieurs qui parcouraient l’ilc avec autant de sécurité que si les habilans n’eussent eu aucun sujet de se plaindre d’eui. Il avait ensuite assemblé ses sujets, et ayant investi le fort il y avait fait mettre le feu. Quelques Espagnols avaient été tués en s’y défendant , le reste avait péri en traversant un bras de mer pour se dérober A l’ennemi. Guaeanahari , que tous les excès des Espagnols n’avaient pas encore détaché d’eux, avait pris les armes pour les défendre et avait reçu une blessure qui le retenait chez lui.

Ce récit ne mettait pas Guaeanahari A couvert de tous les soupçons; mais Colomb vit que ce n’était pas un moment favorable pour rechercher sa conduite avec sévérité. 11 rejeta donc l’avis de plusieurs de ses officiers qui voulaient se saisir de la personne du cacique et venger la mort des Espagnols en attaquant les insulaires. Il leur fit sentir la nécessité de s'assurer de l’amitié de quelque prince du pays pour faciliter l’établissement qu’ils projetaient, et leur exposa ledanger de soulever contre eux toute l’tle en exerçant une rigueur inutile et déplacée ; au lieu de perdre le temps A vetflçer les injures passées , il s'occupa des précautions qui pouvaient en prévenir de nouvelles. Dans cette vue il fît choix d’une situation plus saine et plus commode que celle de la Nativité. Il y traça dans une grande plaine , voisine d’une large baie, le plan d'une ville, et obligeant tous les Espagnols de mettre la main A un ouvrage d’où le salut commun dépendait . les maisons et les remparts furent bientôt en état de les loger et de les mettre en sûreté. Il donna à cette cité naissante, la première que les Européens fondaient dans le Nouveau-Monde, le nom d 'Isabelle, en l'honneur de sa protectrice la reine de Castille *.

Au milieu deces travaux si nécessaires , Colomb eut A combattre non-seulement tous les dégoûts et toutes les difficultés qui pouvaient accompagner l'établissement d'une colonie dans un pays inculte, mais, ce qui était plusembarrassant encore, la paresse, l'impatience et l’indocilité

* Fie de Colomb, ch. u. Herrera , Dccad. 1, tib. n , cap. x.

de scs gens. Le défaut d'activité, naturel aux Espagnols, semblait s'augmenter par l'influence d’un climat chaud qui 1rs énervait. Plusieurs d'entre eux étaient des gentilshommes, qui n’ayant jamais soutenu aucun travail de corps, s’étaient engagés dans cette expédition sur les . descriptions pompeuses et exagérées de quelques-uns des premiers compagnons de Colomb, ou sur l’idée fausse adoptée par Colomb luimême, qu'llispaniola était ou le Cipango de Marco Polo ou l’Ophir d'où Salomon tirait ces marchandises précieuses qui avaient répandu dans son royaumede si immenses richesses. Mais lorsqu'au lieu de la moisson d’or qu'ils avaient compté recueillir sans peine, les Espajpiols virent que cette brillante perspective s'éloignait, et que, s'ils pouvaient jamais y atteindre, ce ne serait que par des efforts très lents et par une longue persévérance de travail et d'industrie, la perte de leurs chimériques espérances les jeta dans un abattement voisin du désespoir et les porta ensuite A un mécontentement général. En vain Colomb s'efforçait de ranimer leur courage en leur faisant observer la fertilité du sol et en leur montrant des morceaux d’or qu’on apportait chaque jour de différentes parties de l'ilc. Ils n’avaient pas assez de patience pour attendre les richesses que la terre ne fournit qu'avec le temps et à des intervalles réglés , et ils regardaient l'or lui-mème avec dédain comme étant en trop petite quantité pour satisfaire leurs désirs. L’esprit de mutinerie devint général, et il se fit une conspiration qui pouvait être fatale A l'amiral et A sa colonie. Heureusement elle fut découverte. Colomb puuit quelques-uns des chefs et envoya les autres prhonniers en Espagne. Il y renvoyait en même temps douze des vaisseaux de transport qui l’avaient accompagné et demandait un renfort d’hommes et de nouvelles provisions >.

Cependant, pour prévenir l'oisiveté qui nourrissait le mécontentement des Espagnols en leur laissant le temps de penser au renversement de leurs espérances, il projeta différentes expéditions dans l’intérieur du pays. Il envoya un détachement sous le commandement d’Alonso d’Ojeda, officier actif et vigilant, pour visiter le district de Cibao où l'on disait que l’or était en

* Herrera, Dccad. I, tib. u, cap. x, xi.

plus grande abondance qu’aillelSft. Il soutint lui même cette expédition avec une grande partie de ses troupes. Il déploya dans cette occasion tout l’appareil militaire pour frapper l'imaginatkm des insulaires. Il marcha enseignes déployées, au son d’une musique. guerrière, et faisant voltiger un petit corps de cavalerie, tantôt en avant et tantôt à son arrière-garde. Comme c’était la première fois que les habitans du Nouveau-Monde voyaient des chevaux , l'aspect de ces animaux les frappa d’admiration et de terreur, impressions qu’ils reçurent avec d’autant plus de facilité qu’ils n'avaient eux-mêmes aucuu animal domestique , ni aucune idée du surcroît de force que l’homme s’était donné en se soumettant le cheval. Ils imaginèrent que le cheval et le cavalier ne formaient qu’un seul corps animé et un être doué de raison , dont les mou- • vemens rapides leur causaient le plus grand étonnement, et dont l'impétuosité et la force leur semblaient irrésistibles. Colomb s’efforçait ainsi d'inspirer aux insulaires une grande crainte des Espagnols, mais il ne négligeait pas de gagner aussi leur confiance et leur amitié. Il se conduisait avec eux, dans toutes les circonstances, avec l’intégrité la plus scrupuleuse et la justice la plus exacte, et il les traitait non-seulement avec humanité, mais avec indulgence. La description que les naturels lui avaient faite de Cibao s’était trouvée vraie. Ce pays montagneux et sans culture roulait l’or dans tous ses ruisseaux, et on y en trouvait des grains dont quelques-uns étaient d’une grosseur considérable. Les Indiens n’avaient jamais ouvert une seule mine pour en tirer ce métal. Pénétrer dans les entrailles de la terre et purifier la mine étaient des opérations au-dessus de leur industrie, et ils ne faisaient pas assez de cas de l’or pour employer tous les efforts de leur industrie et de leur esprit à se le procurer en plus grande quantité Tout ce qu’ils en possédaient ils l’avaient recueilli dans le lit des rivières ou au pied des montagnes après les pluies abondantes qui tombent entre les tropiques. Mais à toutes ces marques les Espagnols ne pouvaient douter que la terre de ce canton ne renfermât dans son sein des trésors5 dont ils se flattaient d'être bien-

' Oviedo, lib. xi, pas 90. A.

’ P. Martyr, Vecad. , pag. 32.

tôt les maîtres. Colomb, pour s'assurer la possession de celte riche province, y éleva un petit fort, auquel il donna le nom de Saint-Thomas, en mémoire de l’incrédulité de ses gens qui Savaient pas voulu croire que le pays produisit de l’or, jusqu'à ce qu’ils l'eussent vu de leurs yeux et touché de leurs mains '.

L’espérance des richesses que pouvait fournir le pays de Cibao vint fort à propos pour relever les esprits abattus des colons qui se trouvaient pressés par des besoins de différens genres. Le fonds de provisions de bouche qu’ils avaient apporté d’Europe était en grande partie consommé. Ce qui en restait se trouvait si corrompu par la chaleur et l’humidité du climat , qu’on n'en pouvait presque foire aucun usage. Les gens du pays cultivaient une si petite quantité de terrain, et avec si peu d'industrie, qu’à peine en pouvaient-ils tirer de quoi fournir à leur propre subsistance. Les Espagnols n'avaient pas encore eu le temps de préparer la terre pour lui faire produire des alimens. Us se voyaient en danger de mourir de faim et étaient déjà réduits à une très petite ration. ILs commençaient en même temps à être attaqués des maladies particulières à la zone torride et dont les ravages sont toujours plus grands dans les pays sans culture où les travaux de l’homme n'ont point ouvert les bois, séché les marais et contenu les rivières dans un lit constant. Effrayés de la violence et des symptômes du mal, ils accusaient Colomb et les compagnons de sa première expédition qui , par leurs descriptions pompeuses d’Ilispaniola , les avaient engagés à quitter leur patrie pour un pays barbare et stérile où ils allaient périr de faim ou de maladie. Plusieurs des officiers et des colons les plus distingués adoptaient et répétaient ces plaintes séditieuses au lieu de les arrêter. Le P. Boyl , vicaire apostolique, était un de ceux qui parlaient contre Colomb avec le plus d’insolence. Il fallut toute l'autorité et toute l'adresse de l’amiral pour rétablir la tranquillité et la subordination. Il employa alternativement les menaces et les promesses; mais rien ne contribua plus à adoucir les mécontens que l’espoir de trouver dans les mines de Cibao des trésors qui les dédommageraient de leurs souffrances et

1 (terrera , Vecad I, lib. u, cap. ni. fie de Colomb, chap. ni.

qui effaceraient de leur mémoire jusqu’au souvenir de leurs premiers malheurs.

Lorsque Colomb , par ses soins et sa prudence , eut ramené l’ordre et la paix, il crut pouvoir quitter l’Ile et poursuivre ses découvertes. Il voulait surtout s’assurer si ces nouvelles contrées tenaient à quelques régions de la terre déjà connues, ou si elles en étaient une portion absolument séparée. Il confia en son absence le gouvernement de l'Ile à son frère D. Diego , aidé d'un conseil d'officiers. Il donna le commandement d’un corps de troupes à D. Pedro Margarita, qu’il chargea de visiter les différentes parties de l'Ile et d'y établir l’autorité des Espagnols; après avoir laissé à l’un et à l'autre des instructions très détaillées sur la conduite qu’ils devaient tenir, il leva l’ancre, le 24 avril, avec un vaisseau et deux petites barques. Pendant un ennuyeux voyage de cinq mois entiers, il fut éprouvé par toutes les sortes de dangers auxquels un navigateur peut être exposé, sans faire aucune découverte importante que celle de la Jamaïque. En rangeant la côte sud de Cuba (19), il se trouva engagé dans un labyrinthe formé par un nombre infini de petites lies qu'il appela le Jardin de ta reine. Dans cette route inconnue, au travers des rochers et des écueils, il fut souvent retardé par des vents contraires , assailli de tempêtes furieuses et de ces orages accompagnés d'éclairs et de tonnerre, qui ne cessent presque pas entre*les tropiques. A la fin ses provisions s'épuisèrent ; sa troupe , excédée de fatigue et de faim, murmurait, menaçait, était prête à se porter contre lui aux plus violentes extrémités. Environné de dangers de toute espèce, il était obligé de veiller sans cesse, de voir tout par ses yeux, de donner tous les ordres et de présider à leur exécution. Jamais navigateur n’eut autant d'occasion d'étendre son expérience et ses lumières, et elles furent le salut de sa petite escadre; mais une si longue fatigue de corps et une application d’esprit si soutenue, l'emportant sur la force naturelle de sa constitution, le conduisirent à une fièvre violente qui se termina par une léthargie dans laquelle il perdit la mémoire et le sentiment , et fut sur le point de perdre la vie '.

1 Vie de Colomb , rhap. ut. Hcrrm, Dccad. I, lib. ii, cap. xm, uv. I1. .Martyr, Derüd., p. 34, etc.

Mais â son Retour à Isabelle, la joie qu'il éprouva en y trouvant son frère Barlhélemi contribua beaucoup à son rétablissement. Treize ans s'étaient écoulés depuis la séparation de deux frères que les mêmes goûts et les mêmes tairas unissaient d’une étroite amitié, sans qu'ils eussent eu pendant ce temps aucun commerce l'un avec l’autre. Barlhélemi , après avoir abandonné sa négociation à la cour d’Angleterre, était retourné en Espagne par la France. Il avait appris à Paris la nouvelle des découvertes étonnantes de Colomb , et avait su qu’il se disposait à partir pour sa srconde expédition. Malgré la promptitude qu'il mit à son voyage, il n’arriva en Espagne qu'après le départ de l’amiral. Ferdinand et Isabelle le reçurent avec la considération que méritait le frère d'un homme qui leur rendait de si grands services, et pensant avec raison que ce serait une grande joie pour Co- • lomb, ils lui donnèrent le commandement de trois vaisseaux destinés à porter des provisions à la colonie d 'Isabelle.

Barlhélemi ne pouvait arriver dans des circonstances où Colomb eût un plus grand besoin d’un ami qui l'assistât de ses conseils et qui partageât avec lui les soins du commandement. Les provisions qu'il avait apportées d'Europe étaient un faible secours pour les besoins des Espagnols et ne pouvaient long-temps les défendre des horreurs de la famine. L’Ile ne leur fournissait pas de quoi y suppléer. Ils étaient en même temps menacés d'un danger plus grand encore et plus prochain. Après le départ de Colomb, les soldats qui étaient sous les ordres de Margarita avaient secoué toute discipline et toute subordination. Au lieu de suivre les sages instructions de l’amiral, ils se dispersaient dans toute l'Ile, vivant à discrétion chez les Indiens, pillant leurs provisions , s'emparant de leurs femmes et traitant ces hommes doux et paisibles avec toute l'insolence de la tyrannie militaire

Tant que les Indiens avaient pu espérer que leurs souffrances finiraient par le départ volontaire de leurs oppresseurs, ils s’étaient soumis en silence et avaient dissimulé leur désespoir. Mais ils s’étaient enfin aperçusque bientôt iis ne pourraient plus secouer le joug. Les Espagnols avaient bâti une ville et l'avaient environnée de

1 P. Martyr, Dccad. , pajj. -17.

remparts. Ils avaient construit des forts en dif- i ferons endroits, enclos et semé quelques terrains. Ils paraissaient venus, non plus simplement pour visiter nie , mais pour s'y établir. Quoique le nombre de ces étrangers ne fût pas considérable, les Indiens avaient une culture si imparfaite et si strictement mesurée sur leur propre consommation , qu'il ne leur était pas possible de fournir à la subsistance de ces nouveaux hAHs. Indolcns et sans activité , d’un tempérament naturellement faible et énervé, ils se contentaient d'une très petite quantité de nourriture. L'ne poignée de mais, un petit morceau d’un pain insipide fait avec la cassave, suffisaient pour nourrir des hommes dont les forces n'étaient épuisérs ni par les travaux du corps, ni par ceux de l'esprit. Les Espagnols, quoiqu'un des peuples de l'Europe les plus sobres, leur semblaient voraces à l'excès. Ces pauvres gens , voyant qu'un Espagnol consommait la nourriture de plusieurs Indiens , les regardaient comme des hommes insatiables, et supposaient qu’ils avaient abandonné leur patrie parce qu’elle ne fournissait pas de quoi satisfaire leur faim immodérée, et qu'ils étaient venus parmi eux pour y chercher à subsister '. En même temps que le soin de leur propre conservation faisait désirer aux insulaires le départ de ces hôtes incommodes qui consommaient en si peu de temps le petit fonds de leurs provisions, les injures qu'ils en recevaient tous les jours ajoutaient à leur impatience; mais après avoir attendu inutilement le départ des Espagnols, ils conçurent que pour éloigner la destruction dont ils étaient menacés par la famine , soit par les exactions de leurs tyrans, il leur était nécessaire de ranimer leur courage, de les attaquer avec toutes leurs forces réunies et de les chasser de l'établissement qu'ils avaient formé par la violence.

Telles étaient les dispositions générales des Indiens lorsque Colomb revint à Isabelle. Désespérés des injustices et des outrages qu'ils éprouvaient de la part des Espagnols et enflammés d'une rage dout leur caractère doux et patient ne paraissait pas susceptible, ils n'attendaient qu'un signal de leur chef pour tomber tous à la fois sur la colonie. I.es Espagnols qui

1 Un m a, Detail. I, lib. il , cap. xvu.

s'écartaient étaient souvent surpris et ne revenaient plus. La crainte du danger réunit enfin les esprits et rétablit l'autorité de Colomb. On ne vil de salut que dans une entière confiance en sa sagesse. Il devenait nécessaire de recourir aux armes contre les Indiens, ce que Colomb avait évité jusqu'alors avec le plus grand soin : quelque inégal que pût paraître le combat entre les habitans du Nouveau-Monde, nus, armés seulement de massues, de bâtons noircis au feu , de sabres de bois, de frondes, de flèches dont la pointe était d'os de poissons, et des Européens accoutumés à la discipline et pourvus de tous les inslrumcns de destruction connus alors en Europe , la situation des Espagnols n'était pourtant pas sans danger, la prodigieuse supériorité du nombre des Indiens compensait beaucoup d'avantages. Une poignée d'hommes avait à se défendre contre toute une nation. Un événement malheureux ou un simple délai, si le sort des armes ne décidait pas la guerre sur-le-champ, pouvaient devenir également funestes. Colomb, convaincu que tout dépendait de la vigueur et de la rapidité de ses opérations, assembla tout de suite ses troupes. Elles étaient réduites â un très petit nombre; les maladies causées par la chaleur et l’humidité du pays avaient fait de grands ravages. L’expérience n'avait pas encore montré aux Européens les remèdes du mal , ni les précautions nécessaires pour s'en garantir. Les deux tiers des premiers aventuriers étaient morts , et plusieurs de ceux qui restaient étaient incapables de service *. Le corps de troupes qui entra en campagne consistait seulement en deux cents hommes de pied , vingt chevaux et vingt grands chiens : on peut sans doute trouver étrange d entendre faire mention de chiens comme faisant partie d'une armée; mais ces animaux n'étaient pas les ennemis les moins redoutables pour les Indiens nus et timides. Tous les caciques de l'Ile , si on en excepte Guacanaliari qui demeura toujours attaché aux Espagnols, avaient rassemblé leurs forces qui montaient, si nousencroyons les historiens espagnols, à cent mille hommes. Au lieu de tenter d’attirer leurs ennemis dans l'épaisseur de leurs bois et dans les défilés de leurs montagnes, ils eurent l’imprudence de prendre leur poste à Vega-Rcal ,

1 fie de Colomb, cbap uu.

m • HISTOIRE I)

la plus grande plaine de leur pays. Colomb ne leur donna pas le temps de s'apercevoir de leur erreur et de changer leur position; il les attaqua pendant la nuit, temps où des troupes indisciplinées sont le moins capables d’agir avec quelque concert. !.a victoire lui fut aisée et ne lui coûta point desang. Le bruit des armes û feu et la charge impétueuse de la cavalerie remplirent les Indiens de terreur, et les chiens, lâchés à propos, ajoutèrent tellement à leur trouble et â leurs consternation qu'ils jetèrent bas leurs armes et laissèrent le champ de bataille sans faire la moindre résistance. On en tua beaucoup. On en fit prisonniers un plus grand nombre qu'on réduisit en esclavage (20). Le reste perdit tout espoir et toute pensée de résister désormais A des hommes qu'ils regardaient comme invincibles.

Colomb employa plusieurs mois à parcoorir toute l’Ile , et à la soumettre , sans trouver aucune résistance. 11 imposa un tribut sur chaque Indien au-dessus de l'âge de quatorze ans. Tous ceux qui habitaient dans les parties de l'ile où l’on trouvait de l'or étaient obligés de fournir tous les trois mois autant de poudre d’or qu'en tient un grelot de faucon. Les autres devaient fournir vingt-cinq livres de coton. C'est lâ la première taie régulière qui ait été imposée sur les Indiens, et elle a servi de base et d'exemple à des exactions encore plus onéreuses. Colomb s'écartait en cela des maximes de douceur qu’il avait jusqu’alors suivies et recommandées; mais à cette époque on intriguait puissamment contre lui à la cour pour ruiner son crédit et décrier ses opérations. On rendait des comptes très désavantageux et de lui-mème et des pays qu’il avait découverts. Margarita et le P. Uoyl étaient retournés en Espagne ; et pour justifier leur conduite et satisfaire leur ressentiment, ils n'épargnaient aucun moyen de lui nuire. Beaucoup de courtisans voyaient avec envie sa réputation et son crédit croître de jour en jour. Fonseca , archidiacre de Séville , chargé de la direction principale des affaires de l’Inde, avait conçu une telle prévention contre Colomb pour des raisons que les écrivains du temps ne font pas connaître , qu'il écoutait avec la plus grande partialité toutes les plaintes qu’on faisait de l’amiral. Il était difficile à un étranger sans amis , sans expérience dans les intrigues de cour, de

résister â une cabale si forte. Colomb vit qu'il n’y avait qu’un moyen de soutenir son crédit et de réduire scs adversaires au silence , c'était de fournir une assez grande quantité d'or, non-seulement pour justifier ce qu'il avait annoncé des richessesdu pays, mais pourengager Ferdinand et Isabelle à poursuivre l’exécution de ses plans. Tel fut le motif qui le détermina à imposer cette pesante taxe sur les Indiens et â en exiger le paiement avec une extrême rigueurft’est tout ce qu'ou peut dire pour l’excuser , autant qu’il est possible , de s’ètre écarté en cette occasion de la douceur et de l’humanité avec lesquelles il avait jusqu'alors traité les malheureux Indiens '.

Le travail, l'attention et la prévoyance qu'imposait aux Indiens l'obliga! fonde payerce tribut, étaient des maux intolérables pour des hommes accoutumés i passer leurs joursdans l'indolence sans aucun soin de l'avenir. Ils étaient incapables d'une industrie si régulière et si continue; et cette servitude leur parut si cruelle que pour secouer ce joug ils curent recours à un expédient qui montre tout l'excès de leur désespoir. Ils firent le projet d’affamer ces oppresseurs qu’ils n'osaient plus combattre , et d’après l’opinion qu'ilsavaient conçue de la voracité des Espagnols ils ne doutèrent pas du succès. Ils sus|iendircnt toute culture. Us ne semèrent point de mais. Ils arrachèrent toutes les racines de manioc qui étaient plantées, et se retirant dans les parties les plus inaccessibles de leurs montagnes, ils abandonnèrent la plaine inculte â leurs ennemis. Cette résolution désespérée ne produisit qu'une partie de l'effet qu’ils en attendaient. Les Espagnols furent réduits aux dernières extrémités , mais ils reçurent si â propos des secours d'Europe et trouvèrent tant de ressources dans leur industrie et leur intelligence, qu'ils ne perdirent pas beaucoup d'hommes. Les malheureux Indiens furent les victimes de leur mauvaise politique. Confinés dans des montagnes stériles . sans aucune nourriture que les productions spontanées de la terre , ils sentirent bientôt toutes les horreurs de la famine qui fut suivie de maladies contagieuses, et dans le cours de quelques mois plus du tiers des insulaires périt après avoir éprouvé tous les genres de calamités.

Tandis que Colomb jetait ainsi les fondemens

* ltcrrera , Drcad. 1 , lib. il , cap. xvu.

do la grandeur espagnole dans le Nouveau- Monde , ses ennemis travaillaient sans relâche A le priver de la gloire et des récompenses auxquelles ses services et ses travaux lui donnaient tant de droits. Les difficultés qui accompagnent toujours un nouvel établissement , les maladies causées par un climat malsain, les malheurs attachés à un voyage dans des mers inconnues, tout fut représenté comme les effets de son ambition imprudente et inquiète. Son attention à conserver la discipline et la subordination fut appelée rigueur excessive , et les ch&timens dont il avait puni la mutinerie et le désordre furent regardés comme autant d’actes de cruauté. Ces accusations prirent tant de crédit dans une cour ombrageuse , qu'on nomma un commissaire chargé de se transporter à Hispaniola et d'y examiner la conduite de Colomb. Ses ennemis obtinrent qu’on confierait cet emploi important à Aguado , valet de chambre du roi , qu’ils proposèrent bien moins pour sa capacité que pour son dévouement à leurs intérêts. Enflé de son élévation subite , Aguado déploya , dans l’exercice de son ministère , la sotte importance et l'insolence ridicule , ordinaires aux petits esprits lorsqu’ils se voient revêtus de dignités qu'ils n'osaient espérer et chargés d’emplois au-dessus de leurs forces. Il écouta avidement non-seulement les Espagnols mécontcns , mais même les Indiens. Il encouragea les uns et les autres S produire leurs griefs, bien ou mal fondés. Il fomenta l’esprit de dissension dans l'Ile, et ne fit aucun règlement qui pût remédier à des abus dont il voulait faire des crimes à l'administration de Colomb. Colomb sentit vivement combien sa situation serait humiliante s'il demeurait dans le pays où un juge si prévenu observait toutes ses démarches et affaiblissait son autorité ; il prit donc la résolution de retourner en Espagne , dans le dessein de mettre sous les yeux de Ferdinand et d’Isabelle un récit exact de tout ce qui s’était passé , surtout dans les démêlés qu’il avait eus avec ses ennemis , espérant obtenir de leur équité et de leur discernement une décision jtpe et favorable. Il remit l'administration de la colonie en son absence à D. Barthélemi son frère , avec le titre d’ Adelantatlo ,ou lieutenant-gouverneur. Par un choix moins heureux et qui devint la source de beauroup de calamités pour la colonie , il i

nomma François Ko! <lan président de la coin de justice, avec des pouvoirs très étendus >.

En revenant en Europe, Colomb prit une route différente de celle qu’il avait suivie à son premier voyage. Il fit voile directement à l’est d'ttispaniola, sous le parallèle du vingt-deuxième degré de latitude; car l'expérience n'avait pas encore montré aux navigateurs la méthode plus sûre et plus prompte de porter au nord pour trouver les vents de sud-ouest. Ce malheureux choix qu'on ne peut guère regarder comme une faute de la part de l'amiral , dans un temps où la navigation de l'ancien monde au nouveau était encore dans l'enfance, l’exposa à des dangers et à des travaux infinis , en le forçant de lutter continuellement avec les vents alisés qui soufflent constamment de l'est entre les tropiques. Malgré l'extrême difficulté de cette navigation , il suivit sa route avec sa patience et sa fermeté ordinaires ; mais il fit si peu de chemin qu'après trois mois il ne voyait pas encore la terre. A la fin, ses provisions commencèrent à s’épuiser. L'équipage et lui-mème étaient réduits à six onces de pain par jour pour chaque personne. Mais, dans cette extrême détresse, l'amiral conserva l'humanité de son caractère et refusa de céder aux pressantes sollicitations de ses gens qui proposaient de manger les Indiens qu’ils avaient à bord ou de les jeter A la mer pour diminuer le nombre des bouches. Il leur représenta que ces pauvres gens étaient des hommes , réduits par une calamité commune à la même condition qu’eux, et ayant droit à partager le même sort; son autorité et ses remontrances écartèrent ces idées féroces suggérées par le désespoir, et elles n'eurent pas le temps de renaître, car on vit bientôt la côte d'Espagne , et toutes les craintes et toutes les souffrances prirent fin 2.

Colomb parut A la cour avec la confiance tranquille, mais modeste, d’un homme qui se regarde non -seulement comme irréprochable, mais comme ayant rendu d'importans services. Ferdinand et Isabelle, honteux de leur facilité à écouter des accusations frivoles ou mal fondées, le reçurent avec des marques de considération si distinguées que ses ennemis demeurèrent

1 (terrera, Décati. I, lib. il, cap. xvm;!ib. ni, cap. i.

• Herrera, Deaul. 1, lib. ui, cap. i. fie de Colomb , chip. uav.

couverts de confusion; leurs plaintes et leurs calomnies 11e furent plus écoutées. 1,’or, les perles, le coton et d’autres marchandises précieuses que Colomb produisit , parurent réfuter pleinement les propos que les mécontcns avaient tenus sur la pauvreté du pays. En soumettant les Indiens à la couronne et en leur imposant une taxe régulière , il avait donné à l’Espagne une multitude de nouveaux sujets, et fondé pour elle un revenu qui paraissait devoir être considérable. Les mines qu’il avait trouvées étaient une autre source de richesses encore plus abondante, et quelque solides que fussent ces avantages, Colomb les représentait seulement comme des préludes à d’autres acquisitions , et comme un garant de découvertes plus importantes qu’il méditait et auxquelles les précédentes devaient infailliblement le conduire ’.

Ces considérations attentivement méditées firent une grande impression non-seulement sur Isabelle , qui était flattée d’ètre la protectrice de toutes les entreprises de Colomb , mais sur Ferdinand même qui, ayant rejeté d'abord ses projets, était plus disposé à se défier de leur succès. L’un et l’autre se déterminèrent à pourvoir la colonie d'ilispaniola de tout ce qui était nécessaire pour en achever l'établissement , et à donner à Colomb une nouvelle escadre pour aller i la recherche des autres pays dont il regardait l’existence comme incontestable. Tous les préparatifs se firent de concert avec l’amiral. Le premier voyage n’avait eu pour objet que la découverte du Nouveau-Monde; dans le second on s’était proposé de faire un établissement; mais les mesures prises pour le former avaient été insuffisantes ou rendues inutiles par l’esprit de mutinerie des Espagnols et par des accidcns imprévus, effets de différentes causes. Ou voulait dresser et suivre un nouveau plan pour une colonie régulière , qui pût servir de modèle à tous lesétablisscmens semblables qui se feraient dans la suite. Chaque article fut pesé et réglé avec une attention scrupuleuse. On fixa le nombre des colons qui s’embarqueraient. Il y en avait de tous les ordres et de toutes les professions , et le nombre en était déterminé d’après l'utilité de chaque classe et les besoins de la co-

’ Vir de Colomb , cbap. irv Herrcra , Dccad. I , lib. 111, cap. 1.

Ionie. On devait aussi emmener des femmes. On s'était convaincu que , dans un pays où la disette de vivres avait causé tant de désastres , le premier soin devait être d’obtenir des subsistances par la culture , et l’on y faisait passer un grand nombre de cultivateurs. Enfin, comme les Espagnols 11c pensaient alors à tirer aucun profit de la multiplication èt de la vente des productions du Nouveau-Monde, qui ont depuis été pour l’Europe la source de tant de richesses , et comme toutes leurs vues et toutes leurs espérances se portaient sur les métaux précieux que les minesdéjà découvertes devaient leurfournir, on envoyait une troupe d'ouvriers habiles dans l’art d'exploiter et de traiter les mines. Tous ces émigrans devaient recevoir du roi leur paie et leur subsistance pendant quelques années <.

Jusque-là ces dispositions étaient sages et convenables à l’objet qu’on avait en vue ; mais on prévoyait qu’il serait difficile de trouver beaucoup d'Espagnols qui voulussent aller s'établir dans un pays dont le climat avait été funeste à un si grand nombre de leurs compatriotes. Colomb proposa de transporter à Hispaniola et de faire travailler aux mines les malfaiteurs qu’on condamnait aux galères ou même à la mort, lorsque les crimes dont ils étaient convaincus n’étaient pas d’une nature atroce. Cet avis ouvert sans beaucoup de réflexion fut adopté de même. On vida les prisons d’Espagne pour peupler la colonie , et les juges forent autorisés i condamner désormais en certains cas à la déportation. Il était pourtant aisé de voir que ce n’est pas sur une pareille base qu’on peut élever l'édifice d’une société durable. L’industrie, la sobriété, la patience, la confiance mutuelle entre les colons sont d'unenécessiléindispensable dans un état naissant , où la bonté des mœurs doit contribuer au maintien de l'ordre beaucoup plus que la force et l’autorité des lois. Cette corruption , une fois introduite dans le corps politique, ne pouvait manquer de l'infecter bientôt dans toute sa masse et de produire les plus grands mauxfC’cst ce que les Espagnols éprouvèrent et ce qu’ont éprouvé aussi les autres nations européennes qui, ayant successivement adopté cette pratique, en ont ressenti de fo-

1 ilerrcra, Del ad. 1, lib. 111, cap. 11.

itized by CjOoqlc

nés! es effets qu'elles ne peuvent attribuer à aucune autre cause

Quoique Colomb eût obtenu très promptement et sans peine de Ferdinand et d'Isabelle leur approbation pour toutes les parties du plan qu’il avait proposé , lorsqu'il fallut le mettre à exécution, il essuya des retardemens qui auraient lassé la patience d'un homme moins accoutumé que lui ;i rencontrer des difficultés et à les surmonter. Ces délais furent en partie l'effet de cette lenteur et de ces formes fastidieuses que les Espagnols mettent dans toutes les affaires, et en partie de l'épuisement où se trouvaient les finances par les dépenses excessives qu'avaient occasionées le mariage du fils unique de Ferdinand et Isabelle avec Marguerite d'Autriche, et celui de Jeanne, leur seconde fille, avec l'archiduc Philippe2; mais ce fut surtout l'ouvrage des artifices et de la méchanceté des ennemis de Colomb. Étonnés de l'accueil qu'il avait reçu de ses souverains à son retour, et contenus par sa présence , ils laissèrent passer le flot de la faveur contre lequel ils sentaient qu'il leur était impossible de lutter. Mais leur haine était trop profonde pour demeurer dans l’inaction ; ils reprirent bientôt courage, et, aidés du secours de Fonseca, ministre des affaires de l'Inde, qui venait d'ètrc fait évêque de Badajos , ils traversèrent par tant d'obstacles les préparatifs de Colomb, qu'il s'écoula une année entière avant qu'il pfit avoir deux vaisseaux pour porter à sa colonie une partie des secours qu'on lui destinait 3, et presque deux ans avant que la petite escadre dont il devait prendre le commandement fût en état de mettre en mer *.

L’armement consistait seulement en six vaisseaux d'un port médiocre et assez mal pourvus pour un voyage si long et si dangereux. Colomb allait prendre une route différente de toutes celles qu’il avait jusqu’alors suivies. Comme il était persuadé que les riches contrées de l’Inde étaient situées au sud-ouest des pays qu’il avait découverts , il se proposait, pour y arriver, de faire voile des Canaries ou des lies du cap Vert, directement au sud, jusqu'à ce qu'il côl dépassé

’ (terrera, Détail. I, lib. lit , cap. 11. Touron, Bisl. de l'Jm/r., pafi. 51.

* P. Martyr, Epist. 168.

‘ Bieilc Colomb , cbap, txni.

* tlcnera, Decail. 1, lib. ut, cap. u.

la ligne et alors de tourner à l'ouest, espérant trouver dans cette route le secours des vents qui soufflent invariablement entre les tropiques. Plein de cette idée, il mit à la voile et toucha d'abord aux Canaries , d’où il dépécha trois de ses navires pour porter de nouveaux secours à Hispaniola. 11 gagna ensuite les Iles du cap Vert , et continua sa route au sud avec les trois autres. II ne leur arriva rien de remarquable jusqu'à ce qu’il fût arrivé à cinq degrés cn-dcça de la ligne. Là , il fut arrêté par un calme; il éprouva en même temps une si excessive chaleur, que les tonneaux de vin éclataient ou laissaient écouler la liqueur, et que les provisions se gâtaient '. Les Espagnols, qui ne s'étaient jamais avancés si loin au sud , craignaient que les vaisseaux ne prissent feu et commençaient à croire ce qu’avaient dit de la zone torride les anciens, qui la regardaient comme inhabitable. Des pluies vinrent à propos pour les rassurer un peu, mais sans diminuer beaucoup la violence de la chaleur, quoiqu'elles fussent continuelles et qu'il fût difficile de rester sur le pont.

L’amiral, qui avait dirigé toutes les manœuvres du voyage avec sa vigilance ordinaire, se trouva si épuisé par la fatigue et le défaut de sommeil qu’il fut saisi d'un violent accès de goutte accompagné de fièvre. Toutes ces circonstances le forcèrent de céder aux instances de ses gens et de changer de route |K>ur porter au nordouest et toucher à quelqu'une des lies Caraïbes où il pourrait se réparer et prendre quelques provisions.

Le premier août , le matelot de garde sur la hune excita dans l'équipage une surprise agréable en criant terre. On gouverna de ce côté et l'on découvrit une Ile considérable que l'amiral appela Ile de Trinité, nom qu’elle conserve encore aujourd'hui. Elle est située sur la côte de la Guiane, près de l’embouchure de l'Orénoque. Celte rivière, quoiquedu troisième ou quatrième ordre pour la grandeur parmi celles du Nouveau- Monde, surpasse de beaucoup toutes celles de notre hémisphère. Elle porte à l'Océan une masse d’eau si énorme et coule avec tant d’impétuosité que, lorsqu’elle rencontre la maréequi, sur celle côte, monte à une très grande hauteur, il se fait

1 P. Martyr, Décati. , pag. 70i

m HISTOIRE n

un choc qui élève et agite les flots d'une manière surprenante et terrible. La rapidité du fleuve le fait triompher dans ce combat, et on le voit porter ses eaux à plusieurs lieues dans l’Océan sans les y mêler Avant d’avoir pu connaître le danger , Colomb se trouva entre ce terrible courant et les vagues agitées; il n'échappa qu'avec beaucoup de difficulté par un détroit qui lui parut si dangereux qu’il l’appela la bouche du dragon. Lorsque le danger fut passé, il vit, dans l’objet même qui l’avait si fort effrayé , des motifs d'espérance et de consolation. Il conjectura avec beaucoup de justesse qu’une si grande rivière ne pouvait pas être fournie par une lie et qu’elle devait couler au travers d'un très grand continent . et il ne douta pas que ce ne fht celui qu'il cherchait depuis si long-temps. Plein de cette idée, il navigua à l'ouest , le long de la côte des provinces qui sont aujourd'hui connues sous les noms de Paria et de Cumana. Il prit terre en différens endroits et eut quelque commerce avec les habitans , dont les traits et les mœurs lui parurent ressembler à ceux des Indiens d'Hispaniola. Ils portaient des ornemens d'or en petites plaques et des perles très bellesqu’ils échangèrent volontiers pour de petites merceries d’Europe. Ils semblaient avoir plus d'intelligence et de courage que les habitans des Iles. On y voyait des quadrupèdes de différentes espèces et une grande variété d’uiseaux et de fruits2. L’amiral fut si transporté de la beauté et de la fertilitédu pays, que, plein de cet enthousiasme qui accompagne ordinairement la passion des découvertes, il imagina que c'était IA le paradis terrestre de l'Écriture, que Dieu avait donné à l’homme pour y habiter tant que son innocence le rendrait digne d’un si beau séjour3. C'est ainsi que Colomb eut la gloire non-seulement de foire connaître au genre humain l'existence d’un nodveau monde , mais d’étendre beaucoup cette découverte et de conduire le premier les Espagnols au vaste continent qui est devenu la plus considérable partie de leur empire et la principale source de leurs richesses. Le mauvais état de ses vaisseaux , le manque de vivres , ses infir-

* Gumitla , Hist. de l'Ortnoquc, tom. I, nag. 14.

* Hfrrera, Decad. 1, lib. ni, cap. a, x, xi. fie de Colomb, rlijp. lxvi, lxxiii-

* Herrrra , Decad I , lib. m , cap. xu. Cornera , cbap. ixxxiv.

AMERIQUE. [I i96l

mités et l'impatience de ses gens ne lui permi rent pas de pousser plus loin sa découverte. Il ne put se dispenser de regagner llispaniola. En son chemin il découvrit les Iles de Cubagua et de Margarita . devenues considérables depuis par la pêche des perles. En arrivant A Hispaniola il était épuisé de fatigues et de maladie; mais les affaires de la colonie étaient dans une situation qui ne lui permettait pas d'y jouir du repos dont il avait un si grand besoin.

Pendant son absence , ce pays avait éprouvé beaucoup de révolutions. Son frère l'Adclanlade, en conséquence des conseils que lui avait donnés Colomb avant son départ , avait transporté la colonie d'Isabelle dans un lieu plus commode de l'autre côté de l’Ile. Il avait jeté les fondemens de Saint-Domingue1, qui a été long-temps la ville la plus considérable que les Européens eussent dans le Nouveau-Monde et le siège de tous les tribunaux suprêmes de la cour d'Espagne en Amérique. Dès que les Espagnols y furent établis , l'Adelantadc , pour les empêcher de languir dans l'inaction et leur ôter le loisir de former de nouvelles cabales, paicourut les parties de Pile que son frère n'avait pas encore visitées ou assujetties. Les Indiens, hors d’état de foire aucune résistance, sc soumirent partout aux tributs qui leur furent imposés; mais ils trouvèrent bientôt le joug si insupportable que, tout redoutables qu'étaient pour eux les Espagnols , ils prirent les armes contre leurs oppresseurs.

Cette révolte n’était pourtant pas fort à craindre de la part de ces pauvres Indiens timides, nus et désarmés. Mais pendant que i'Adelanladc était en campagne, il en éclata une autre plus dangereuse parmi les Espagnols eux-mêmes. Roldan,cet homme que Colombavail placé dans un poste qui le constituait gardien de l'ordre et de la tranquillité publique, en était le chef. Un caractère turbulent et une ambition aveugle le portèrent à cette démarche indigne de son rang, et les motifs qu'il en donnait à ses compatriotes étaient frivoles et sans fondement. Il accusait Colomb et ses deux frères d'arrogance et de sévérité. Ils avaient pour but, disait-il, de se foire dans le pays un état indépendant de la cour d'Espagne; ils avaient fait périr une partie des Espagnols de faim et de fatigue, afin de pou-

1 P. Martyr, Decad. , paj. S6.

voir plus aisément réduire le reste à la soumission; enfin, il était honteux pour des Castillans de demeurer esclaves soumis et dociles de trois aventuriers génois. Les hommes ont tant de penchant à imputer les maux qu'ils souffrent à la mauvaise conduite de ceux qui les gouvernent , et une nation voit toujours avec tant de jalousie et de mécontentement l'élévation d'un étranger, que les insinuations de Roldan firent une impression profonde sur ses compatriotes, en même temps que son rang et la considération dont il jouissait y ajoutaient beaucoup de poids. Un grand nombre d'Es|»gnols le reconnurent pour chef, et prenant les armes contre l’Adelantade et son frère, ils se saisirent du magasin de vivres appartenant au roi, et tentèrent de surprendre le fort de Saint-Domingue. La vigilance et le courage de D. Diego Colomb firent échouer leur projet. Les mutins furent obligés de se retirer dans la province de Xaragua, et non-seulement ils continuèrent de méconnaître l’autorité de l'Adelantade, mais ils excitèrent encore les Indiens eux-mèmes à secouer le joug

Tel était le malheureux état de la colonie , lorsque Colomb arriva à Saint-Domingue. Il fut bien surpris d'apprendre que les trois vaisseaux qu'il avait envoyés des Canaries n'y avaient pas encore paru. Par la maladresse du pilote et la force des courans, ils avaient été emportés à cent soixante milles à l'ouest de Saint-Domingue et forcés de se jeter dans un havre de la province de Xaragua où Roldan et les séditieux étaient cantonnés. Roldan cacha soigneusement aux coromandans des navires sa séparation d'avec l'Adelentade; et employant toute son adresse pour gagner leur confiance , il leur persuada de débarquer un nombre considérable des nouveaux colons qu’ils amenaient , et qui se rendraient , disait-il , à Saint-Domingue par terre. Il n'eut pas besoin de beaucoup de raisonnemens pour déterminer ces gens -là à épouser sa querelle. C'étaient des scélérats échappés des prisons d'Espagne, accoutumés à vivre dans l'oisiveté et la licence, et à qui les actes de violence étaient familiers. Ils adoptèrent aisément un genre de vie fort semblable à celui qu'ils venaient de quitter. Les commandans des navires , s'apercevant trop

■ Hcrrera, Decad. I, lib. m, cap. v, vui. Fie de Colomb, ch. ixxiv , unii. Cornera , ch. liai. P. Martyr, pas. 7».

tard de l'imprudence qu'ils avaient commise en laissant débarquer tant de monde, firent voile pour Saint-Domingue, et arrivèrent dans le port peu de jours après l'amiral. Mais le fonds de provisions qu’ils avaieut été chargés de porter était tellement diminué par la longueur du voyage que ce qui en restait ne pouvait être pour la colonie que d'un bien faible secours

Le renfort d'hommes qui s’était associé à la révolte de Roldan le rendit plus formidable et non moins insolent dans ses prétentions. Colomb, quoique pénétré de son ingratitude et indigné de l'audace des mécontens, ne voulut pas se presser d'en venir aux m3ins. Il tremblait à la seule pensée d'allumer une guerre civile dont le succès, quel qu'il fût, en affaiblissant les deux partis, encouragerait leurs ennemis communs à s'unir pour achever de les détruire. Il s’apercevait aussi que les préventions et les passions qui avaient fait prendre les armes aux rebelles avaient tellement infecté les Espagnols qui lui demeuraient fidèles , que plusieurs d'entre eux blâmeraient des mesures violentes, et que tous ne s’y prêteraient qu'avec une grande froideur. Ces considérations d'intérêt public et le danger de sa situation le déterminèrent à négocier plutôt que de combattre. Il commença par promettre une amnistie à tous ceux qui rentreraient dans le devoir, et ramena en effet par là quelques mécontens. Il offrit de renvoyer en Espagne tous ceux qui demanderaient à y retourner, ce qui convenait à ceux que la maladie ou d'autres raisons avaient dégoûtés du Nouveau-Monde. Il adoucit l’orgueil de Roldan en lui promettant de lui rendre son emploi , et satisfit l’avidité de tous en leur accordant la plus grande partie de leurs demandes. Ainsi par degrés et sans répandre une goutte de sang , il parvint à rompre cette association dangereuse qui menaçait la colonie d’une ruine entière et à rétablir au moins les apparences de l’ordre , de la tranquillité et d’un gouvernement régulier 2.

En conséquence de cet accord avec les mutins, on donna des terres à chaque colon dans différentes parties de l’ile, et on imposa aux Indiens de chaque district l'obligation de cultiver une

1 llerrcra, Decad. ï, lib. ni, cap. xn. Fie de Colomb, chap lxxyiii, i.xxix.

* Herrera, Decad. I, lib. ni, cap. xm, xit. Fie de Colomb , cbap. i.xxx, elc.

certaine quantité de terrain pour leurs nouveaux maîtres. Ce travail fut substitué au tribut qu'on avait d'abord exigé. Mais quelque nécessaire que pût être ce reglement dans une colonie encore faible , il fut pour ce malheureux peuple la source de calamités sans nombre et des plus cruelles oppressions , en introduisant dans tous les établissemcns espagnols les reportimientos ou répartitions d'indiens1. Ce ne fut pas même le seul effet funeste de la révolte d'IIispaniola. Kllc empêcha encore Colomb de poursuivre ses découvertes sur le continent ; car sa propre sûreté l'obligea de garder près de lui sou frère l'A- (lelatitade et les gens de mer qu'il aurait pu employer i celte expédition. Aussitôt que l’état des affaires le lui permit , il envoya quelques-uns de ses vaisseaux en Espagne avec un journal de son dernier voyage, une description des nouvelles contrées qu’il avait découvertes , une carte de la côte le long de laquelle il avait navigué, et des échantillons de l’or , des perles et des autres productions curieuses ou précieuses qu’il avait eues par échange des naturels du pays. En même temps il fit passer A la cour un récit de la révolte dilispanioia , dans lequel il accusait les mutins . non-seulement d'avoirexcité dans la colonie des troubles qui pouvaient entraîner sa ruine, mais d'avoir mis obstacle à toutes les mesures qu'on aurait pu prendre pour pousser les découvertes plus loin. Il proposait différens règlcmens propres à perfectionner le gouvernement de l ile et à étouffer l’esprit de sédition qui , quoique suspendu dans le moment actuel , pouvait se rallumer avec plus de fureur. Roldan et scs associés ne négligèrent pas de leur côté d'envoyer ]»ar les mêmes vaisseaux l'apologie de leur conduite et leur récrimination contre l'amiral et ses frères; et malheureusement pour l’Espagne et pour Colomb, ils obtinrent plus de confiance auprès de Ferdinand et d'Isabelle que l’amiral lui-même s.

Mais avant de faire connaître les effets que produisit cette prévention de la cour d’Espagne, nous devons détourner l'attention du lecteur sur d'autres événemens aussi intéressans par eux-mêmes que par leur liaison avec l’histoire du Nouveau-Monde. Pendant que Colomb pour-

1 Herrera, DerruL I. Itb. in, cap. ht, etc.

• limera, Dtctul. I, lib. ni, cap. xli. Beuzon, ffist. Noi\ O rl> , lib. i, cap. n.

suivait scs différens voyages à l'ouest , la pas sion des découvertes se soutenait en Portugal où elle s'était d'abord montrée, et elle y devenait plus active. Les succès de Colomb et les réflexions des Portugais sur la faute qu'ils avaient faite en rejetant les offres de cet étranger, après avoir excité leurs regrets , leur inspirèrent la noble émulation de le surpasser dans cette carrière, et un désir ardent de dédommager leur patrie de la perte qu'elle avait faite par leur imprudence. Dans celte vue, Emmanuel, qui avait hérité du génie entreprenant de ses prédécesseurs , reprit le grand projet qu'ils avaient eu d'ouvrir une route aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance. A peine fut-il munté sur le trône qu'il fit équiper une escadre pour ret important voyage. Il en donna le commandement à Vasco de Gama , homme de naissance, que scs vertus, sa prudence et son courage rendaient digne de la confiance qu’on lui montrait. L'escadre, comme toutes celles qu'on armait pour faire des découvertes, dans ce siècle où la navigation était encore dans l'enfance , était très faible et consistait seulement en trois vaisseaux qui n'étaient ni d'un port ni d’une force proportionnés au service qu'on en attendait. Les Européens n'avaient encore alors aucune connaissance des vents alisés et des moussons réguliers qui, tant dans l'océan Atlantique que dans la mer qui sépare l'Afrique des Indes orientales, rendent la navigation, en quelques temps de l'année, facile et en d'autres non-seulement difficile, mais presque impossible : aussi le temps que Gama avait choisi pour son départ était le plus défavorable qu'on pût prendre dans toute l'année. Il mit à la voile du port de Lisbonne le 9 juillet 1497, et portant au sud , il eut A combattre pendant quatre mois les vents contraires avant de pouvoir gagner le cap de Bonne-Espérance., Là, leur violence s'étant un peu abattue, Gama profita d'un intervalle de beau temps pour doubler ce terrible promontoire qui avait été si long-temps la borne de la navigation des Européens, et tourna ensuite au nord-ouest le lung de la côte d’Afrique. Il toucha A différens ports, et, après plusieurs aventures que les historiens rapportent en donnant de justes éloges ù sa prudence et A son intrépidité, il jeta l'ancre devant la ville de Mélindr. Dans tous ces grands pays qu'on trouve le long

HISTOIRE D’AMÉRIQUE

des eûtes de l’Afrique, depuis la rivière du Sénégal jusqu’aux confins du Zanguebar , les Portugais avaient trouvé une race d'hommes barbares, sans arts, sans connaissances, sans commerce, et différant des Européens autant par leurs traits et leur couleur que par leurs mœurs et leurs gouvernemens; mais, i mesure qu’ils avançaient, ils virent avec une satisfaction extrême la figure des hommes changer insensiblement et s'embellir, et les traits asiatiques dominer davantage; ils aperçurent des marques de civilisation et même quelque connaissance des lettres; ils trouvèrent la religion mahométane reçue et un commerce assez considérable tout établi. Gama trouva au port de Mélindc plusieurs vaisseaux indiens. Il poursuivit alors son voyage , presque sûr du succès ; et sous la conduite d'un pilote mahométan, il arriva à Calicut, sur la côte de Malabar, le 22 mai 1498. La richesse, la population, la culture, l'industrie et les arts de ce pays extrêmement civilisé, étaient beaucoup au-dessus de l'idée qu’il s’en était formée d’après les relations imparfaites qu'on en avait eu Europe. Mais comme il n'avait avec lui ni les forces nécessaires pour y former un établissement , ni les marchandises avec lesquelles il eût pu commencer quelque commerce, il se hâta de retourner en Portugal , et d’y aller annoncer le succès du voyage le plus long et le plus tjjfficile qui eût jamais été fait depuis l'invention De l'art de la navigation. Il débarqua â Lisbonne le 14 septembre 1499, deux ans, deux mois et cinq jours après son départ de ce port '.

On voit que, dans lecours du quinzième siècle, le genre humain fit plus de progrès dans la connaissance du globe que dans tous les siècles antérieurs. L’esprit de découverte, faible d'abord, commença à se mouvoir dans une sphère très resserrée, et sa marche Rit incertaine et timide. Encouragé par le succès, il hasarda davantage et fit de plus grands pas. Par ses progrès même il acquit plus de vigueur et s’avança enfin vers son but avec une rapidité et une assurance qui lui firent franchir toutes les limites que l’ignorance et la crainte avaient jusqu’alors opposées à l'activité de l’homme. Ixs Portugais avaient employé près de cinquante ans à se traîner le long de la côte d’Afrique du cap Non au cap

1 Ratm»io, vol. i, pag. 119.

Vert , sur l’espace de douze degrés seulement au sud du premier de ces points. En moins de trente ans , après avoir passé la ligne et pénétré dans un autre hémisphère, ils s'étaient avancés à quarante-neuf degrés du cap Vert. Enfin dans les sept dernières années du siècle, on avait découvert â l'ouest un nouveau inonde aussi étendu que toute la partie de la terre alors connue. A l'est on avait traversé des mers , abordé à des régions ignorées et ouvert entre l'Europe et les opulentes régions de l'Inde une communication long-temps désirée et jusqu’alors cachée à l'impatience des Européens. Des évéuemens si merveilleux et si inattendus éclipsaient tout ce qui s’était fait jusqu'alors de plus hardi et de plus éclatant. De plus grands objets s’offraient à l'esprit humain qui, animé par ce nouvel intérêt , s’y porta avec chaleur et exerça toute son activité dans cette nouvelle direction.

Cette ardeur pour les entreprises , quoique plus récente en Espagne, commença bientôt A y devenir plus générale. Toutes les tentatives faites par cette nation , avaient été jusqu'alors conduites par Colomb seul cl aux frais du souverain. Des armateurs particuliers, séduits par les descriptions magnifiques que l'amiral faisait des pays qu’il venait de visiter et par l'exposition des richesses qu’il en avait apportées, offrirent d'équiper i leurs frais et â leurs risques des bâtimens pour aller aussi â la découverte de nouvelles contrées. La cour d'Espagne voyait scs modiques ressources épuisées par ses premières expéditions , qui , en faisant espérer de grands avantages pour l’avenir , n’en avaient apporté jusqu’alors que de très médiocres. l.c souverain n'élait pas fâché de rejeter désormais sur scs sujets la dépense de pareilles entreprises. Il saisit avec empressement une occasion de faire servir à l’avantage de la nation l'avidité, l’industrie et les efforts des hommes â projets qui voudraient prendre sur eux-mêmes tous les risques. Une des premières offres de cette espèce fut celle d’Alonzo d'Ojeda. C’était un fort bon officier qui avait accompagné Colomb dans son second voyage. Son rang et sa bonne réputation lui procurèrent assez de crédit parmi les uégocians de Séville pour équiper quatre vaisseaux , dans l’espérance qu’il obtiendrait l’agrément du roi pour le voyage. La protection puissante de l'évèque de Badajos lui assurait un heureux

HISTOIRE D’AMERIQLF, 11499)

succès dans une demande d'ailleurs si agréable à la oour. Sans consulter Colomb et sans avoir aucun égard aux droits et à l'autorité qu'on lui avait donnés par la capitulation de 1492, on permit à Ojeda de naviguer au Nouveau-Monde ; et, pour le diriger dans sa course, l'évéque lui communiqua le journal du dernier voyage de l'amiral et les cartes des pays qu'il avait découverts. Ojeda n'entra dans aucune route nouvelle; et , suivant servilement celle que Colomb avait tenue, il arriva sur la côte de Paria. Il fit quelque commerce avec les naturels, et , se portant ensuite à l'ouest , il alla jusqu'au cap Vêla et reconnut une grande étendue de côtes au-delà de celles que venait de visiter Colomb. Après avoir ainsi constaté la vérité de l'opinion de l'amiral , qui avait regardé ces pays comme faisant partie d’un continent , il retourna en Espagne par Hispaniola , remportant quelque gloire de sa découverte, mais avec un médiocre bénéfice pour ceux qui avaient placé leurs fonds dans cette expédition

Améric Vespucc , gentilhomme florentin , accompagnait Ojeda dans ce voyage; on ignore en quelle qualité. Mais comme il était bon marin, et très habile dans toutes les sciences subsidiaires à la navigation, il acquit tant d'autorité parmi ses compagnons qu’ils lui abandonnèrent la direction principale de toutes les manœuvres et opérations du voyage. Peu de temps après son retour , il communiqua la relation de ses aventures , cl des découvertes qu’il venait de faire à un de ses compatriotes, et, pressé de la vanité commune aux voyageurs de se donner de la célébrité, il eut l'assurance de s'y montrer comme ayant découvert le premier le continent du Nouveau-Monde. I Jt voyage d' Améric était écrit non-seulement avec adresse, mais avec élégance. Au récit amusant des faits il avait joint des observations judicieuses sur les productions naturelles, les mœurs et les habitans de ces contrées inconnues. Comme c’était la première description du Nouveau -Monde qu'on rendit publique , un ouvrage si propre à satisfaire la passion des hommes pour le nouveau et le merveilleux , dut se répandre avec rapidité et se faire lire avec admiration. Peu à peu on s'accoutuma à appeler ce pays du nom de celui

Hnrera, Dccad. 1, lib. iv, cap. I, u, ni.

qu'on supposait l'avoir découvert. Le caprice des hommes, souvent aussi inexplicable qu’injuste, a perpétué cette erreur. Toutes les nations sont convenues de donner le nom d’Amérique à cette nouvelle partie du globe. La prétention hardie d'un heureux imposteur a dérobé à l'auteur de cette grande découverte la gloire qui lui appartenait. Le nom d'Améric a supplanté celui de Colomb, et le genre humain doit regretter que cette injustice ait reçu la sanction du temps et ne puisse plus être réparée (22).

La même année il se fit un autre voyage pour tenter aussi des découvertes. Non -seulement Colomb avait introduit le goût des entreprises de ce genre parmi les Espagnols, mais les premiers aventuriers qui se distinguèrent dans cette carrière avaient été tous formés sous iui et devaient à ses leçons les connaissances et l'habileté qui les mettaient en état de suivre ses traces. Alonzo Nigno, qui avait servi sous l'amiral dans sa dernière expédition , se joignit à Christophe Guerra, marchand de Séville, pour équiper un seul vaisseau, avec lequel il alla à la côte de Paria. Ce voyage semble avoir eu plutôt pour but un commerce lucratif qu’un intérêt général et important à la nation. Nigno et Guerra ne firent aucune découverte intéressante, mais ils rapportèrent en Europe une assez grande quantité d'or et de perles pour exciter dans leurs compatriotes le désir de faire des entreprises semblables. • “

Peu de temps après , Vincent Yanez Pinson , un des compagnons de Colomb dans son premier voyage, partit de Palosavec quatre vaisseaux. Il fit voile droit au sud et fut le premier Espagnol qui se hasarda à passer la ligne. 11 ne parait pas avoir pris terre en aucun endroit de la côte de l’Amérique par delà l'embouchure du Maragnon, appelé autrement la rivière des Amazones. Tous ces navigateurs adoptaient la fausse théorie de Colomb et croyaient que les pays découverts étaient une partie du grand continent de I mde J.

Dans le cours de cette première année du seizième siècle, le Brésil , cette belle partie de l’Amérique, dont Pinson s'était approché de si

1 P. Min. . Dtrad. , p. 87. Hrrrera, Dtcad I, lib. iv, chap. v.

* Herrera, Decad. 1 , lib. ir, cap. n. P. Martyr, Dr - Cad. i, pag. 95,

IISOO] LIVRE II. 481

près sans y toucher, fut entièrement découvert. I.e succès du voyage de Gaina aux Indes orientales ayant encouragé le roi de Portugal à armer une flotte assez puissante , non-seulement pour ouvrir un commerce avec ces riches contrées, mais pour y tenter quelque conquête, il en donna le commandement à Pedro Aivarès Cabrai. Celui-ci , voulant s’éloigner de la côte d'Afrique pour éviter des vents de terre variables ou des calmes fréquens , porta au large et s’avança si fort à l’ouest qu’à sa grande surprise il trouva une terre située sous le dixième degré au-delà de la ligne. Il imagina d'abord que c'était quelque Ile de l’Océan atlantique jusqu’alors inconnue; mais, en suivant les eûtes pendant plusieurs jours, il fut conduit à croire qu’un pays si étendu faisait partie de quelque grand continent et cette conjecture se trouva juste. Cette terre était la partie de l’Amérique méridionale connue aujourd'hui sous le nom de Brésil. Il y toucha et s étant formé une idée très avantageuse de la fertilité du sol et de la beauté du climat , il en prit possession au nom du Portugal et dépêcha un vaisseau à Lisbonne pour y porter la nouvelle de cet événement aussi intéressant qu'inattendu <. La découverte du Nouveau-Monde par Colomb avait été le fruit d’un génie actif, éclairé par la théorie et guidé par l’expérience , suivant un plan régulier et l'exécutant avec autant de courage que de persévérance ; mais l’aventure des Portugais nous montre que le hasard seul aurait pu amener ce grand événement dont l’esprit humain se glorifie aujourd'hui comme de sou ouvrage. Si la sagacité de Colomb ne nousavait pas fait connaître l’Amérique , quelques années plus tard un heureux hasard nous y aurait conduits -.

Pendant que l'Espagne et le Portugal faisaient ainsi des progrès dans la connaissance de cette vaste portion du globe où Colomb avait porté leurs pas, lui-même, loin de jouir des houtieurs et de la tranquillité que méritaient de si grands services, avait à combattre tous les obstacles et à dévorer tous les dégoûts que pouvaient lui susciter l'envie et la malveillance des gens qui étaient sous scs ordres et l’ingratitude de la cour qu’il servait. L’accommodement fait avec Roi-

' llirrera, lit), i , lib. iv, cap. vu.

1 Hcrrera, Décati 1 , lib. vu . cap. v.

dan avait à la vérité désuni et affaibli les mutins, mais sans extirper de l'IIe les semences de discorde. Plusieurs des méconteus demeuraient armés et refusaient de se soumettre à l’amiral. Ses frères et lui-même étaient obligés de tenir alternativement la campagne, soit pour arrêter leurs incursions , soit pour punir leurs violences. Une occupation et des inquiétudes si continuelles l’empêchaient de mettre assez d’attention à se défendre des intrigues que ses ennemis tramaient contre lui à la cour. Un grand nombre de ceux qui étaient mécontens de son administration avaient profité, pour retourneren Espagne, des vaisseaux qu’il avait dépêchés de Saint- Domingue. La ruine de toutes les espérances de ces malheureux aventuriers avait porté au plus haut degré leur rage contre Colomb. leur misère et leurinfbrtune, en excitantla compassion, rendaient leurs plaintes intéressantes et leurs accusations croyables. Ils excédaient sans rellche Ferdinand et Isabelle de mémoires contenant le détail deleurs malheurs et des injustices de Colomb. Toutes les fois que le roi ou la reine paraissaient en public, ils les environnaient en tumulte et renouvelaient leurs importunités pour le paiement des arrérages qui leur étaient dus et pour la punition de l’auteur de leurs maux. Ils insultaient les fils de l’amiral partout où ils les rencontraient , leur reprochant la fatale curiosité d’un père visionnaire qui avait conduit la nation dans des régions malheureuses, qui n’étaient qu’un gouffre où allaient s'engloutir les richesses de l'Espagne et un tombeau ouvert pour ses peuples. Cette guerre ouverte contre Colomb était secondée par les insinuations, secrètes et plus dangereuses des courtisans qui avaient déjà formé leurs plans et qui enviaient ses succès et son crédit '.

Ferdinand recevait volontiers ces accusations et les écoutait avec une grande prévention contre celui qui en était l'objet. Malgré les peintures flatteuses que Colomb avait faites des richesses de l’Amérique, les retours avaient été jusqu’alors si modiques qu’il s'en (allait de beaucoup qu’ils eussent dédommagé des frais des arméniens. La gloire de la découverte du Nouveau-Monde et la perspective éloignée des avantages du commerce étaient tout ce que l’Espagne avait retiré de ses

1 Fie de Colomb, rliap. lxixv.

avance'!. Mais le temps avait déjà affaibli les premiers sentimens de satisfaction et de joie que la découverte avait causés, et la gloire toute seule n'était pas un objet qui pût satisfaire l'àme froide et intéressée de Ferdinand. On entendait si mai alors la nature du commerce que l'espérance d'uu bénéfice éloigné , ou même qui ne serait pas sur-le-champ très considérable, ne paraissait mériter aucune attention. Ferdinand regardait l'entreprise de Colomb comme ruineuse pour l’Espagne et s'en prenait à la mauvaise conduite et à l'incapacité de l'amiral, de ce qu'un pays abondant en or n'avait pas encore enrichi ses conquérans. Isabelle même qui , d'après la bonne opinion qu'eilcavaitde Colomb, l'avait constamment protégé , fut à la fin ébranlée par le nombre et la violence de scs accusateurs et commença à croire qu’une haine si générale devait être l'effet de griefs véritables qui demandaient à être redressés, soupçons que l’évèque de Badajos fortifiait et confirmait avec l’animosité qu’il avait toujours montrée.

La reine n'eut pas plutôt cédé au torrent de la calomnie qu'on prit une résolution fatale à Colomb. François de Bovadilla, chevalier de Calatrava, fut nommé pour alleràllispaniola. Muni de pleins pouvoirs pour rechercher la conduite de Colomb , il était autorisé à le déplacer et à prendre lui-mème le gouvernement de l’ile s'il trouvait les accusations bien fondées. Il était impossible à l'accusé d’éviter la condamnation , lorsqu'on donnait au même homme et le droit de le juger et l'intérêt de le trouver coupable. Quoique Colomb eût alors apaisé toutes les dissensions de file; quoiqu'il eût amené les Espagnols et les Indiens à se soumettre à l'autorité; quoiqu’il eût pris des mesures sages pour faire exploiter les mines et cultiver le pays, ce qui assurait pour l'avenir un revenu considérable au roi ainsi que de grands avantages aux colons , Bovadilla , sans aucun égard pour le genre et la grandeur de ces services, montra, en mettant le pied à Hispaniola, une résolution déterminée de le traiter en criminel. Il prit possession de la maison de l'amiral qui se trouvait alors absent , saisit tous scs effets, comme si Colomb eût été déjà convaincu , se rendit maître par force du fort et des magasins du roi, se fit reconnaître en qualité de gouverneur général, mit en liberté tous les prisonniers détenus par

les ordres de l'amiral et le cita lui-mème à son tribunal pour répondre de sa conduite , en lui envoyant en même temps la copie d'un ordre du roi qui enjoignait à Colomb de lui obéir.

Colomb, profondément affecté de l'ingratitude et de l'injustice de Ferdinand et d’Isabelle, n’hésita pas un moment sur le parti qu'il avait à prendre. Il se soumit à la volonté de scs souverains avec un silence respectueux; mais il en appela directement au trône des procédés d’un juge si violent et si évidemment partial. Bovadilla, sans daigner même le voir, le fit arrêter surle-champ, mettre aux fers et traîner à bord d'un vaisseau. Jusque dans cet humiliant revers de fortune la fermeté, qui distinguait le caractère de Colomb, ne l'abandonna point. Rassuré par le témoignage -le sa conscience et se consolant lui-mème par le souvenir des grandes choses qu’il avait exécutées, il souffrit cette horrible insulte non-seulement avec calme, mais avec dignité. Il n'eut pas même la consolation que peut donner dans les souffrances la compassion d'autrui. Bovadilla s’était déjà rendu si populaire en accordant différens privilèges à la colonie , en donnant des Indiens à tous ceux qui lui en demandaient, et en relâchant les rênes de la police et du gouvernement , que les colons qui, pour la plupart, étaient des gens sans aveu, forcés par l'indigence ou par le crime à s'expatrier , firent éclater la joie la plus scandaleuse en voyant la disgrâce et l’emprisonnement de Colomb. Ils se flattaient de jouir désormais d’une liberté sans bornes , conforme à leur goût et à leurs premières habitudes. Ce fut parmi des hommes si disposés à calomnier la conduite de Colomb que Bovadilla recueillit les accusa* lions dont il se proposait de le charger. Toutes furent reçues , jusqu'aux plus invraisemblables et aux plus absurdes, faites par les gens les plus infâmes. Le résultat de celte information aussi indécente qu'inique , fut envoyé en Espagne. Bovadilla faisait partir en même temps Colomb et ses deux frères chargés de fers, et, ajoutant la cruauté à l'insulte, il les fit mettre sur différens vaisseaux, les privant ainsi de la consolation qu'ils auraient trouvée à leurs communs malheurs dans les secours de l'amitié. Mais tandis que les violences et l'insolence de Bovadilla obtenaient des habitans dliispaninla une approbation générale qui déshonore leur mémoire et

leur pays , un liommc conservait le souvenir des grandes actions de Colomb et était touché des sentimens de respect et compassion dus à son rang, 5 son âge et â son mérite. Alonzo de Vallejo, capitaine du vaisseau sur lequel était l'amiral , ne fut pas plutôt hors de la vue de l'ilr qu’il s’approcha de son prisonnier avec respect et lui offrit de lui faire Oter les fers dont il était si injustement chargé. «Non, répliqua Colomb avec une généreuse indignation , je porte ces frrs par l’ordre du roi et de la reine ; j’obéirai à ce commandement comme â tous crus que j'ai reçus d’eux. Leur volonté m’a dépouillé île ma liberté , leur volonté seule peut me la rendre. » Heureusement le voyage fut court. Aussitôt que Ferdinand et Isabelle apprirent que Colomb était amené prisonnier, ils conçurent quelle impression universelle de surprise cet événement allait produire , et combien leur réputation en souffrirait. Toute l’Europe devait être révoltée de voir traiter avec cette indignité nn homme qui avait exécuté de si grandes choses. On se récrierait contre l’injustice d’une nation à qui il avait rendu tant de services et contre l’ingratitude des souverains dont il avait illustré le régne. Honteux de leur propre conduite , ils s’empressèrent non - seulement de lui faire quelque réparation d’une si cruelle injure , mais encore d’effacer la tache que cette injustice imprimait â leur réputation; ils donnèrent sur-le-champ ordre de mettre Colomb en liberté, l’invitèrent à venir â la cour et lui envoyèrent de l’argent pour y paraître d une manière convenable â son rang. En se présentant, Colomb se jeta â leurs pieds. Il demeura quelque temps dans le silence, les divers sentimens qui l'agitaient ne lui permettant pas de proférer une parole. Enfin il se remit de son trouble et justifia sa conduite par un long discours où il produisit les preuves les plus satisfaisantes de son innocence , de sa droiture et de la fureur de ses ennemis , qui , non contens d’avoir ruiné sa fortune, travaillaient â lui enlever les seuls biens qui lui restassent , son honneur et sa réputation. Ferdinand le traita avec politesse et Isabelle avec une sorte de tendresse et de respect. Ils témoignèrent tous drux leur chagrin de ce qui était arrivé, protestèrent qu’on avait agi contre leurs intentions et promirent à Colomb pour l’avenir leur bienveillance et leur protection. Ils destituèrent sur-

le-champ Bovadilla de son emploi , afin d’écarter le soupçon qu’ils eussent pu favoriser ses violences; mais ils ne rendirent pas à Colomb les droits et les privilèges attachés au titre de viceroi des pays qu’il avait découverts. En voulant paraître vengerColomb, ils nourrissaient encore cette misérable jalousie d'autorité qui les avait portés à revêtir Bovadilla du pouvoir de traiter si cruellement un grand homme. Ils craignirent de se confier â celui à qui ils devaient tout , et le retenant à la cour sous divers prétextes, ils nommèrrnt au gouvernement d'Hispaniola Nicolas d’Ovando, chevalier de l’ordre militaire d'Alcanlara '.

Colomb fut vivement frappé de ce nouveau coup qui lui était porté par des mains qui semblaient s'employer à guérir ses auciennes blessures. lies grandes âmes sont aisémrnt blessées des soupçons qu’on jette sur leur droiture et s’irritent de tout ce qui porte l’apparence du mépris. L’amiral éprouvait ces deux genres d’insulte de la part des Espagnols , et la bassesse de leur conduite à son égard l’aigrit à un tel point qu’il ne put pas cacher davantage son ressentiment. Partout où il allait , il portait avec lui , comme un monument de leur ingratitude, les fers dont il avait été chargé; il les avait toujours suspendus dans sa chambre, et il voulut qu’à sa mort on les ensevelit avec lui dans son cercueil J.

Le zèle des découvertes ne s’éteignait cependant pas, malgré l’indigne traitement qu'éprouvait l'homme qui le premier l’avait excité parmi les Espagnols. Rodcrigo de l-astidas , homme de qualité, équipa deux vaisseaux en société avec Jean de la Cosa qui, ayant servi sous Colomb dans deux de ses voyages , avait la réputation d'étre un des meilleurs pilotes d’Espagne. Ils firent voile directement à l'ouest , arrivèrent â la côte de Paria , et suivant toujours la même direction, découvrirent toute la côte de la province aujourd'hui connue sous le nom de Terra-Firma , depuis le cap Vêla jusqu’au golfe deDaries , peu de temps après, Ojeda, avec son premier associé, Améric Ycspuce, cnl reprit un second voyage , et, ignorant la marche de l^stidas, suivit la même route et loucha aux

1 Herrera, Dccnd. |, lib. iv, cap. x, xu. lie de Colomb , chap. lxxxvii.

* Ht de Colomb, chap. lixxvi, pag. 577.

m HISTOIRE l

mêmes endroits. Iæ voyage de l.astidas eut un heureux succès , celui d'Ojeda fut malheureux ; mais l’un et l'autre accrurent encore l’ardeur pour les découvertes, parce qu’à mesure que les Espagnols acquéraient une connaissance plus étendue de l’Amérique , ils prenaient des idées plus favorables de ses richesses et de sa fertilité '.

Ces aventuriers n'étaient pas encore revenus de leurs voyages , qu’on équipa une flotte aux frais du roi, pour porter Ovando à llispaniola en qualité de gouverneur. Sa présence était absolument nécessaire [tour arrêter Bovadilla dans ses entreprises et empêcher la ruine entière dont son imprudente administration menaçait la colonie. Il ne pouvait sc dissimuler à luimême la violence et l'injustice de ses procédés à l’égard de Colomb, et pour prévenir les suites qu'il en devait craindre, il faisait son unique objet de se concilier les colons en favorisant toutes leurs passions. Dans cette vue, il avait établi des règleinens de police diamétralement contraires à ceux que Colomb avait regardés comme essentiels à la prospérité de la colonie. Au lieu de maintenir une discipline sévère, nécessaire pour accoutumer des hommes sans principes et sans mœurs à connaître la subordination et l'autorité des lois , il leur laissait une liberté sans bornes, et allait jusqu’à les encourager dans leurs plus grands excès. Loin de protéger les Indiens , il avait autorisé par .les lois même l'oppression de ce malheureux peuple ; il avait fait faire un dénombrement exact de ceux qui avaient échappé à la misère et à la tyrannie ; il les avait classés et donnés en propriété aux colons qui lui étaient attachés , de sorte que l’ile entière était réduite à l’état de servitude. L’avidité des Espagnols était trop impatiente pour essayer d’autre moyen d’acquérir des richesses, que celui d’aller à la recherche de l’or. Ce travail devint pour les Indiens aussi excessif que cruel. On les menait par troupes aux montagnes , et on les forçait de fouiller la mine en leur imposant des lâches , réglées sans discrétion et sans humanité. On travail si peu proportionné à leurs forces et un genre de vie si différent de celui qu'ils avaient mené jusqu'alors , détruisait à vue d’œil cette

1 llerrera, Dccad. I , tib. tv, cap. u.

race d'hommes faibles , de manière que bientôt il ne serait pas resté trace des anciens habilans de l’Ilc '.

La nécessité d'apporter un prompt remède à ces maux hâta le départ d'Ovando. Il avait le commandement de l'armement le plus considérable qu’on eût encore fait pour le Nouveau- Monde. Il consistait en trente-deux vaisseaux, à bord desquels étaient embarqués deux mille cinq cents personnes, avec le projet de s'établir dans le pays. A l’arrivée du nouveau gouverneur avec un si puissant renfort pour la colonie, Bovadilla eut ordre de remettre son emploi et de retourner en Espagne pour y rendre compte de sa conduite. On ordonna aussi à Roldan et aux autres chefs des mutins qui avaient été les plus ardens ennemis de Colomb, de quittor l’Ile. On publia une ordonnance par laquelle les Indiens étaient déclarés sujets libres de l'Espagne, et l'on défendit d'exiger d'eux ancun service par force et sans le payer à un prix raisonnable. Quant aux Espagnols eux-mêmes, ils furent soumis à plusieurs règlemens, tendant à éteindre l’esprit de licence et de mutinerie qui avait été si funeste à la colonie , et à établir le respect pour l’ordre public, sans lequel aucune société ne peut ni subsister ni prendre de l’accroissement. Enfin, pour borner les gains exorbilans que les particuliers étaient supposés faire par le travail des mines , il fut ordonné de porter tout l’or à un seul endroit où il serait fondu par des officiers publics qui en retiendraient la moitié pour le roi s.

Taudis qu’on prenait ces mesures pour la tranquillité et la pros|iérité de la colonie dont Colomb était le fondateur, il était réduit à l’occupation vulgaire de solliciter auprès d’une cour ingrate; et, malgré son mérite et scs services, il sollicitait en vain. Il demandait , aux termes de la convention de 1 192 , d’être rétabli dans son office de vice-roi des contrées qu'il avait découvertes. Malheureusement pour lui, la circonstance qui parlait le plus fortement en faveur de ses droits, était précisément celle qui déterminait le jaloux monarque à les méconnaître. L'élen-

1 llerrera, Dccad. 1, lib. iv, cap. xi , etc. Oviedo, Hist. , lib. ni , cap. vi, pag. 97. Benzon , Hisl. , lib. i , cap. xif, pag. 51.

* Solorzano, PolUica iruiiana , lib. i, cap. xu. Her. rcra , Dccad. I , lib iv, cap. xn.

Il 502 J

due de ces riches contrées et l'importance qu'elles acquéraient de jour en jour, Faisaient regarder à Ferdinand les concessions Faites à Colomb comme excessives et contraires à la bonne politique. Il craignait de confier à un sujet une autorité qui paraissait déjà si étendue, et qui |>ouvait devenir formidable. Il fit passer ses craintes dans l’esprit d'Isabelle, et sous différais prétextes également Frivoles et injustes, ils éludèrent l'exécution d’un traité solennel qu'ils avaient signé l'un et l’autre. Après avoir consumédeux ans en sollicitations humiliantes, Colomb comprit qu'il lui serait impossible de vaincre les préventions de Ferdinand, et que ce serait désormais en vain qu’il réclamerait les droits de la justice et des services rendus , auprès d’un monarque aussi intAssé qu'ingrat.

Ces injustices, loin de le décourager, ne l’empèchèrent même pas de suivre le grand objet qui avait mis son génie en activité et qui l’avait déjà conduit à scs découvertes. Son projet Favori avait toujours été d'ouvrir une nouvelle route aux Indes orientales. U en était encore uniquement occupé. Ses observations dans son voyage à Paria, quelques indications obscures qu'il avait reçues des Indiens de cette côte, ou peut-être aussi quelques circonstances du récit de l’expédition de Lastidas et de la Cosa , lui Faisaient croire que par-delà le continent de l’Amérique il y avait une mer qui s'étendait jusqu’aux Indes orientales, et qu'il pourrait trouver quelque isthme par lequel il serait Facile d'établir une communication entre cette mer encore inconnue et l'ancien Océan. Il conjecturait très heureusement que ce détroit ou cet isthme était situé prés du golfe de Daricn. Plein de cette idée, on le vit, quoique déjà avancé en âge et accablé d'infirmités, s'offrir avec l'ardeur d'un jeune aventurier à entreprendre un nouveau voyage dans la vue de vérifier cette conjecture et d’accomplir ainsi le grand projet qu’il avait toujours voulu exécuter. l>es circonstances étaient favorables pour lui faire obtenir de Ferdinand et d’Isabelle les secours nécessaires à cette expédition. Ils étaient bienaisesd'avoir un prétexte honorable pour éloigner de la cour, en l'employant , un homme dont leur politique ne leur permettait pas d'accueillir les demandes et dont il eût été indécent de méconnaître les services. Sans vouloir récompenser Colomb , ils connaissaient sou mérite , et l'cxpé-

rience qu'ils avaient laite de ses talcns et de sa conduite était pour eux une raison suffisante de prendre confiance en scs nouvelles conjectures cl d'espérer qu'elles se réaliseraient. Uue dernière considération très puissante se joignit à celles-là. La flotte portugaise conduite par Cabrai venait d’arriver des Indes, et la richesse de ses retours donnait aux Européens des idées plus justes que celles qu'ils avaient pu avoir jusqu'alors de la richesse et de la fertilité de ces régions. Les Portugais avaient été plus heureux dans leurs découvertes que les Espagnols. Les pays auxquels ils venaient de s'ouvrir un chemin étaient florissans par l'industrie et les arts. Le commerce y était établi depuis longtemps et porté plus loin qu'en aucune contrée. Les Portugais, dès leurs premiers voyages, purent en rapporter des marchandises précieuses et recherchées , et faire , en les vendant en Europe, des profits aussi prompts que considérables. Lisbonne devenait le centre du commerce et de la richesse , tandis que l'Espagne n'avait que la perspective des avantages éloignés qu'elie pouvait retirer un jour des Indes occidentales. Rien ne pouvait donc être plus agréable aux Espagnols que l’offre que leur Faisait Colomb de les conduire en orient par une route qu’on imaginait devoir être plus courte et moins dangereuse que celle des Portugais. Ferdinand même, séduit par cette espérance, montra beaucoup d'ardeur pour l'exécution de ce projet.

Malgré les avantages que la nation pouvait attendre de cette entreprise, Colomb ne put cependant obtenir que quatre petits bàtimens, dont les plus grands n'étaient pas de plus de soixante-dix tonneaux. Accoutumé à braver le danger et à tenter de grandes choses avec de Faibles moyens, il n'hésita pas à accepter le commandement de cette misérable escadre. Son frère Barthélcmi et Ferdinand son second fils l'accompagnèrent. Il partit de Cadix le 9 de mai, et toucha , comme il Faisait toujours, aux Cana- ’ ries. De là , il sc proposait de faire voile directement vers le continent de l'Amérique; mais sou grand bâteau marchait si mal et était en si mauvais état qu’il fut forcé de toucher à Ilispaniola, dans l'espérance qu’il pourrait l'échanger avec quelqu’un des vaisseaux de la flotte qui avait transporté Ovando. A son arrivée à la rade de Saint-Domingue, il trouva dix-huit de ces vais;

seaux déjà chargés el sur le point de partir pour l'hspague. Colomh instruisit le gouverneur de l'objet de son voyage et de l'accident qui l’avait obligé de changer de route, et il lui demanda la permission d'entrer dans le havre , non-seulement pour pouvoir négocier l'ccliange de son vaisseau , mais encore pour s'y mettre en s fl reté contre un ouragan violent dont il prévoyait les approches par différens pronostics que son expérience et sa sagacitélui avaient appris à reconnaître. Il conseillait en même temps au gouverneur de différer de quelques jours le départ de la flotte [tour l'Espagne. Ovando rejeta sa demande et méprisa son conseil. Dans une circonstance où la seule humanité aurait offert un asile à un étranger, on refusa à Colomb l'alan'd d'un pays dont on lui devait la possessiun et même la connaissance. Ses avis salutaires, qu'on pouvait suivre sans aucun inconvénient, furent regardés comme les songes d'un visionnaire qui avait l'arrogance de faire le prophète, en annonçant d'avance un événement hors de la portée de la prévoyance humaine. La flotte mit à la voile. La nuit suivante l'ouragan se déclara avec une violence terrible. Colomb qui avait prévu le danger et |iris toutes ses précautions , sauva sa petite es- , cadre. La flotte destinée pour l'Espagne eut le sort que méritait la ridicule obstination des cominandans. De dix-huit vaisseaux , deux ou trois seulement échappèrent. Bovadilla , Roldan et la plus grande partie des ennemis les plus ardcn.x de Colomb et des oppresseurs des Indiens périrent. Toutes les richesses qu'ils emportaient, acquises par tant d'injustices et de cruautés, furent englouties dans les flots. Elles montaient à deux cent mille pesos, somme immense en ce temps-là et qui eût suffi non-srulemcnt pour mettre les coupables à l'abri d'un examen trop sévère de leur conduite , mais même pour leur obtenir un accueil très favorable à la cour d'Espagne. Parmi le petit nombre des vaisseaux qui * échappèrent, sc trouva celui qui portait les effets que Colomb avait sauvés des ruines de sa fortune. Tous les historiens, voyant dans cet événement une distinction si marquée et si juste de l'innocent d'avec le coupable , et une dispensation si équitable de la peine et de la récompense, ont cru y reconnaître l'action immédiate de la Providence divine qui vengeait les torts d'un homme de bien persécuté et punissait les

oppresseurs d'un peuple innocent. Mais des faits de cette nature font des impressions différentes sur des hommes ignorans et superstitieux. D’après une opinion qui accompagne souvent l'admiration du vulgaire pour les personnes qui sc distinguent par leur génie et leur sagacité, les Espagnols établis à Saint-Domingue ne virent dans Colomb qu'un magicien qui avait excité par ses conjurations et ses enchantemens cette tempête terrible pour se venger de ses ennemis ‘.

Colomb quitta bientôt file où il avait été si mal accueilli, et fit voile vers le continent. Après une longue et dangereuse navigation, il découvrit Guanaia, Ile vuisinc de la côte d'Honduras. Il y communiqua avec quelques habitans de la Grand Aerre , qui y venaient avec de grands canots. Ils lui parurent plus civilisés et plus avancés dans la connaissance des arts utiles qu'aucune des nations qu'il avait jusqu'alors découvertes. Les Espagnols demandant, avec leur empressement ordinaire, de quel pays venait l’or que les Indiens portaient comine ornement , ces Indiens montrèrent l'ouest , donnant à entendre que l'or y était si abondant qu'on l'employait aux usages les plus communs. Au lieu d'aller à la recherche de ces pays si altrayans, ce qui l'aurait conduit en suivant la côte d "Yucatan au riche empire du Mexique , Colomh , toujours attaché à son premier et grand projet de trouver un détroit qui communiquât avec l'océan Indien, porta à l’est vers le golfe de Darien. Il découvrit dans cette route toute la côte du continent , depuis le cap Gracias-à-Dios jusqu'au havre de l’orto-Bello , auquel il donna ce nom pour sa beauté et sa sûreté. Il chercha inutilement son détroit, et, quoiqu’il prit terre souvent et s'avançât dans l'intérieur, il n’y pénétra pas assez avant pour traverser et reconnaître l'isthme étroit qui répare le golfe du Mexique de la grande mer du sud. la beauté du pays le charma tellement, cl il conçut une idée si favorable de sa richesse par les monceaux d'or que les naturels lui firent voir, qu’il résolut de laisser une petite colonie sur la rivière de Belem, dans la province de Yeragua, sous les ordres de son frère, et de retourner en Espagne pour en rapporter tout ce qui était nécessaire à un établissement solide.

* Oviedo, l*b. ni, cap. vu, ix. Herrera, Dccatl. 1 lib. v, cap. i, il. l'ie de Colomb. 3 cbap. lxxxviii.

Mais l'esprit indomptable de mutinerie et d'indiscipline des hommes qu'il avait 5 conduire, le privèrent de la gloire de former la première colonie européenne sur le continent de l'Amérique. 1-enr insolence et leur rapacité forcèrent les Inlicns à prendre les armes , et , comme ils étaient plus braves que les babitans des Iles , ils détruisirent une partie des Espagnols et obligèrent le reste d'abandonner un poste dans lequel ils ne pouvaient plus se maintenir

Cet échec, le premier que les Espagnols eussent reçu en Amérique, ne fut pas le dernier malheur de Colomb; il fut suivi de tous les désastres auxquels des navigateurs peuvent être exposés. Des ouragans furieux, des tempêtes violentes, accompagnées de tonnerres et d’éclairs, mirent souvent ses navires à deux doigts de leur perte. Ses gens, mécontens et découragés, épuisés de fatigues et manquant de vivres, étaient de mauvaise volonté ou hors d’état d’exécuter ses ordres ; un de scs vaisseaux périt. Il fut forcé d’abandonner l'autre, et, avec les deux qui lui restaieut, il quitta cette partie du continent qu’il avait nommée, dans sa détresse, la Côte des Contradictions s. De nouveaux malheurs l’attendaient encore. A la vue de la cote de Cuba une violente tempête l’assaillit; ses vaisseaux se heurtèrent et furent si endommagés par le choc qu'il eut beaucoup de peine â gagner la Jamaïque, où il fut obligé de s’échouer pour ne pas couler à fond. la mesure de ses calamités semblait alors comblée. Il se trouvait jeté sur le rivage d'une Ile fort éloignée d'HispanioIa, seul établissement européen qu’il y eût en Améririque. Ses navires étaient hors d’état d’ètre réparés. Il paraissait impossible d'envoyer des nouvelles de sa situation à Hispaniola , et c’était cependant la seule ressource qui lui restât. Son génie fertile en ressource, et plus actif encore dans les dangers extrêmes qui accablent les âmes faibles, trouva bientùt le seul expédient qui pùt lui offrir quelque espoir. Il profila de la douteur et de l'hospitalité des habitons du pays qui, regardant les Espagnols comme des êtres d’une nature supérieure , s'empressaient de les aider dans tous leurs besoins : il en obtint deux canots , chacun d’un seul tronc d’arbre creusé à

1 (terrera, Decad. I, lib. v, cap. v, etc. Fie de Colomb, rap. lxxxix, etc. Oviedo, lib. ni, cap. tx.

* La Costa de los Contrastes.

l'aide du feu , mais si mal faits et si difficiles à manœuvrer, qu’ils méritaient à peine le nom de bateaux. Avec ces frêles machines, propres seulement â suivre la côte ou â traverser une petite baie, Mendês, Espagnol, et Fieschi, Génois, deux gentilhommes particulièrement attachés à Colomb, offrirent courageusement d’aller à Hispaniola, voyage de plus de trente lieues *, qu’ils exécutèrent en dix jours en surmontant des dangers incroyables, et en éprouvant une si grande fatigue que plusieurs des Indiens qui les accompagnaient y succombèrent et moururent. I,c gouverneur d'Iii.spaniola, loin de les accueillir comme leur courage le méritait , ne fut nullement touché de l'horrible situation des Espagnols pour lesquels ils venaient demander des secours. Ovando, par une basse jalousie, ne voulut pas permettre que Colomb mit le pied dans l’ilc qui était sous son gouvernement. Celte féroce et vile passion ferma son cœur â tous 1rs senlimens d’humanité que devait exciter en lui ou le souvenir des services et des malheurs de ce grand homme, ou la compassion pour scs concitoyens enveloppes dans les mêmes calamités. Mendès et Fieschi sollicitèrent huit mois entiers pour leur commandant et leurs compatriotes sans pouvoir rien obtenir.

Cependant mille senlimens divers agitaient l’esprit de Colomb et de ses compagnons d’infortune. D’abord l’espoir d’une prompte délivrance, qu’on attendait du succès du voyage de Mendès et Fieschi, releva les esprits 1rs plus abattus. Lorsqu'il se fut écoulé quelque temps, les plus timides commencèrent à croire que leurs libérateurs avaient manqué l'tle dllispaniola; â la fin on fut généralement persuadé qu’ils avaient péri. Le rayon d'espérance qui avait d’abord lui à ces infortunés rendait leur condition plus horrible. Le désespoir, porté â son comble, devint universel. Leur dernière ressource venait de leur échapper, et ils se voyaient destinés â finir leurs misérables jours parmi des sauvages, nus, loin de leur patrie et de leurs amis. Les matelots furieux se mutinèrent ouvertement, menacèrent la vie de Colomb à qui ils reprochaient d'ètre l’auteur de toutes leurs calamités ; et se saisissant de dix canots qu’il avait achetés des Indiens, ils se re-

1 Oviedo, lib. ui, cap, u.

LlVllF. IL

tirèrent à un autre endroit de l'Ile, malgré ses prières et scs remontrances. En même temps les lusulaires commencèrent à murmurer du long séjour des Espagnols dans leur Ile. Leur industrie n'était pas supérieure 3 celle de leurs voisins d'Hispaniola, et l'obligation de nourrir tant d'étrangers était pour eux aussi intolérable. Ils commencèrent à apporter des vivres avec plus de répugnance et eu moindre quantité , et menacèrent de n'en plus Fournir. Celte résolution eût été fatale aux Espagnols. Leur vie dépendait de la bienveillance des Indiens, et fl moins qu’ils ne vinssent à bout de réchauffer l'admiration et le respect que ce peuple simple leur avait montrés à leur arrivée, leur perle était inévitable. Les violences des mutins avaient contribué plus que toute autre chose à effacer les idées favorables que les Indiens avaient conçues de leurs bûtes, mais l'adresse ingénieuse de Colomb lui suggéra un heureux artifice qui rétablit et augmenta même la haute opinion des insulaires pour les Espagnols. Ses connaissances en astronomie lui faisant prévoir qu'il y aurait dans peu de temps une éclipse totale de lune, le jour qui précéda l'cclipse, il assembla autour de lui les principaux Indiens , et, après leur avoir reproche l'inconstance qui leur faisait retirer leur affection et leurs secours à des hommes qu'ils avaient d'abord traités avec respect , il leur dit que les Espagnols étaient les serviteurs du grand esprit qui habite les deux , qui a fait et qui gouverne le monde ; que ce grand esprit était offensé du refus qu'on faisait de secourir des hommes qui étaient les objets de sa faveur particulière; qu'il se préparait fl punir ce crime avec sévérité; que cette même nuit la lune leur retirerait sa lumière, et leur parait rail dérouleur de sang, signe de la colère divine et emblème Je la vengeance prête à tomber sur eux. I .a prédiction fut reçue par quelques-uns avec l'indifférence et l'incuriosité qui sont particulières aux nations de l'Amérique et par d’autres avec l'étonnement stnpide naturel à des peuples barbares. Mais lorsque la lune commença à s'obscurcir par degrés , et parut enfin de couleur de sang, tous furent frappés de terreur; ils coururent consternés à leurs maisons, et revenant tout de suite à Colomb chargés de vivres, les mirent à ses pieds en le conjurant d’intercéder pour eux auprès du grand esprit et d'écarter le

'•AMÉRIQUE. fLiO.il

malheur qui les menaçait. Colomb se montra touché de leurs prières. L’éclipse se dissipa , la lune reprit son éclat, et dès ce jour, non-seulement les Espagnols eurent des provisions en alxmdanre , mais les Indiens évitèrent même avec une attention qui allait jusqu'à la superstition de leur donner aucun sujet de plainte Pendant que cela se passait, les mutina avaient fait plusieurs tentatives pour gagner llispaniola dans les canots qu'ils avaient saisis, et toutes avaient été sans succès, soit par la mauvaise manoeuvre, soit par la violence des vents et des courans. Furieux de ce nouveau contre-temps, ils se mirent en marche pour l’endroit de l'Ile où Colomb était resté , en lui préparant de nouvelles insultes, et lui faisant craindre de nouveaux dangers. Au même moment il éprouvait un malheur plus cruel que ceux qu'il pouvait redouter de la part des mutins. Le gouverneur d'Hispaniola, entretenant toujours des soupçons injurieux à Colomb, envoyait une petite barque à la Jamaïque, non pour tirer ses compatriotes de l'état où ils étaient depuis si long-temps, mais pour les épier et reconnaître leur situation; et de peur que la compassion de ceux qu'il employait à cette mission ne les engageât à donner quelque secours à ces malheureux contre son intention , il avait donné le commandement de ce petit bâtiment à Escobar, ennemi cruel et invétéré de Colomb. Escobar, suivaut ses instructions avec une maligne exactitude, avait jeté l'ancre à quelque distance de l'Ile, s'était approché du rivage dans un petit bateau, avait observé le misérable état des Espagnols , envoyé une lettre remplie de vains complimens à Colomb, et après avoir reçu sa réponse, était parti sur-le-champ. Dès que les Espagnols avaient découvert le vaisseau qui s'approchait de l’Ile, ils s’étaient livrés à tous les transports de la joie, persuadés que le moment de la délivrance , si long-temps attendu, était enfin arrivé. Mais lorsque le navire eut disparu si subitement , ils tombèrent dans le plus horrible abattement, et perdirent tout espoir. Colomb seul, quoique pénétré jusqu'au fond du cœur de l'ihsulte gratuite qu'Ovando ajoutait à sa négligence passée, conserva assez d'empire sur lui-même pour relever le courage de scs compagnons. Il leur assura

1 Vie de Colomb , ch. cm. llerrera , Decad. I, tib. vi cap. t, vi. Bcnzon, f/iit. ,lib. i, cap. xiv.

que Mondés et Fiescbi étaient arrivés sains et saufs à Hispaniola, qu'ils enverraient incessamment des vaisseaux . et qu'il avait refusé de retourner dans celui d’Escobarqui était trop petit pour les recevoir tous, étant résolu à ne jamais abandonner les fidèles compagnons de son infortune. Celte espérance d’une délivrance prochaine les calma. Ils surent gré â Colomb de la générosité avec laquelle il paraissait occupé de leur conservation plus même que de la sienne. Ils reprirent quelque courage, et lui rendirent leur confiance *.

Sans cet heureux changement Colomb n’eùt jamais pu résister aux mutins qui s'approchaient. Tous ses efforts pour les calmer ne faisaient que les rendre plus furieux. Leurs demandes devenaient de jour en jour plus extravagantes et leurs desseins plus violcns et plus sanguinaires. La sûreté commune exigeait qu'on leur résistât à force ouverte. Colomb, souffrant et affaibli par la goutte, ne pouvait se mettre en campagne. Sou frère l'Adelantademarcha contre eux. Les mutins rejetèrent avec mépris toute espèce d'accommodement et fondirent sur lui. Il était bien préparé à les recevoir. Au premier choc, plusieurs de leurs chefs furent tués. L'Adelantade, qui était aussi vigoureux que brave, s'attacha â combattre leur capitaine , le blessa , le désarma et le fit prisonnier1 2. Le reste s'enfuit honteusement en montrant une lâcheté digne de leur première insolence. Bientôt après, la troupe entière se soumit à Colomb et s’engagea par les sermens les plus solennels à lui obéir désormais en tout. A peine la tranquillité était-elle rétablie qu’on vit paraître les vaisseaux que Colomb avait promis sans y compter beaucoup. I.es Espagnols quittèrent avec des transports de joie une Ile où la jalousie inhumaine d'Ovando les avait laissés languir pendant plus d'une année exposés à toutes les espèces de calamités.

Lorsque Colomb fut arrivé à Saint-Domingue, le gouverneur, employant tous les artifices des âmes viles, qui réparent l'insolence par la bassesse, flatta l'homme dont il était jaloux et qu'il avait voulu foire périr. Il reçut Colomb avec de grandes marques de respect, le logea dans

1 Vie de Colomb , chap. civ. Iterrera , Decnd. I , lit)- vi, cap. xvii.

* Vie de Colomb, chap. cru. H errer a , Deçad. I, lib. vi, rb. xi.

sa maison et lui accorda toutes sortes de distinctions. Mais, au milieu de ces démonstrations simulées, il ne put cacher la haine qui dévorait son cœur; il mit en liberté le chef des mutins, que Colomb avait amené dans les fers pour le foire juger pour ses crimes, et menaça tous ceui qui avaient défendu le parti de l'amiral de rechercher leur conduite. Colomb se soumit en silence â ce qu’il ne pouvait empêcher; mais il montra une extrême impatience de quitter un pays où commandait un homme qui l'avait traité en toute occasion avec tant d'injustice et d'inhumanité. Ses préparatifs furent bientôt faits, et il mit à la voile pour l'Espagne avec deux vaisseaux. Le malheur, qui avait accompagné sa vie, continua de le poursuivre jusqu’à la fin de sa carrière. L'n de scs vaisseaux fot obligé de revenir à Saint-Domingue, ne pouvant plus tenir la mer : l'autre, battu par de violentes tempêtes , fit sept cents lieues avec des vergues pour mâts, et gagna avec beaucoup de difficulté le port de Saint-Lucar Colomb y reçut en arrivant la nouvelle de l'événement le plus fâcheux qu'il pût craindre. Isabelle venait de mourir, et avec elle il perdait la dernière ressource qu'il avait espéré de trouver dans sa justice, son humanité et sa bienveillance. 11 ne restait plus personne qui pût réparer les injustices qu'on lui avait faites, le récompenser de ses services et le dédommager de ses souffrances. F crdinand l'avait toujours traversé , et avait été souvent injuste envers lui. Des sollicitations auprès d'un prince si prévenu devenaient pour lui aussi désagréables qu’inutiles. C'était pourtant dans cette triste occupation que Colomb était destine a consumer le reste de ses jours. Aussitôt que sa santé put le lui permettre, il alla â la cour. Ferdinand le reçut avec uuc politesse froide. Colomb lui présenta requête sur requête pour obtenir la punition de ses oppresseurs et la restitution de tous les privilèges qui lui étaient promis par le traité de 1492. Ferdinand l'amusa de belles paroles : il employa toutes sortes d'artifices pour éluder scs demandes et laissa voir clairement l'intention où il était de ne jamais terminer celte affaire. La santé affaiblie de Colomb flattait Ferdinand de l'espérance qu'il se-

1 Vie de Colomb, chap ctui. Ucrrera, Detad. I, lib. vi , cap. xil

rail bien! Al délivré de ce solliciteur importun , et le soutenait dans l'exécution de son injuste plan de délai. Il ne fut pas trompé dans son attente. I,c emur navré de l'ingratitude d'un monarque qu'il avait servi avec tant de fidélité et de sucrés, épuisé par les fatigues et les chagrins qu’il avait essuyés, et affaibli par les infir-

LlàOl]

mités qui étaient le h uit de scs travaux, Colomb finit sa vie à Yalladolid, le 20 de mai 1506, dans la cinquante-neuvième année de son Âge. Il mourut avec la fermeté qui avait toujours distingué son caractère, et avec les sentimens de religion qu'il avait montrés dans toutes les circonstances de sa vie ’.

HISTOIRE D’AMERIQUE

Page 1