LIVRE TROISIÈME
Tandis que Colomb était occupé à son dernier voyage, Plie d'Uispaniola fut le théâtre de plusieurs événemens remarquables. La colonie espagnole, le modèle et la source de tous les établissemens postérieurs que l’Espagne a faits dans le Nouveau-Monde, acquérait par degrés la forme d'une société régulière et fiorissante. Les soins pleins d'humanité que prenait Isabelle pour garantir de l’oppression les malheureux Indiens , et l'ordonnance particulièrement , par laquelle il était défendu aux Espagnols de les forcer â travailler, retardèrent, il est vrai, pour quelque temps, les progrès de l'industrie. Les naturels, regardant l'inaction comme la suprême félicité , méprisaient toutes les récompenses et les caresses par lesquelles on cherchait i les porter au travail. Les Espagnols n'avaient pas assez de bras pour exploiter les mines et pour cultiver la terre. Plusieurs des premiers colons, arcoutumés au service des Indiens, abandonnèrent Pile lorsqu’ils se virent privés des inst rumens sans lesquels ils ne savaient rien faire. Plusieurs de ceux qui étaient arrivés avec Ovando furent attaqués de maladies particulières au climat , et , dans un court intervalle, il en périt plus de mille. En même temps la demande d'une moitié du produit des mines, exigée pour la part du souverain, parut une condition si onéreuse que personne ne voulut plus s'engager à les exploiter à ce prix. Pour sauver la colonie d'une ruine qui paraissait inévitable, Ovando prit sur lui de modérer la rigueur des ordonnances royales. Il fit une nouvelle distribution des Indiens entre les Espagnols, et les força de travailler pendant un
certain temps à creuser les mines ou à cultiver la terre; mais craignant qu’on ne l'accusât de les avoir soumis de nouveau à la servitude, il ordonna â leurs maîtres de leur payer une certaine somme pour le salaire de leur travail. Il réduisit la part du souverain sur l'or qu'on trouverait dans les mines , de la moitié au tiers, et peu de temps après, au cinquième , où elle resta longtemps fixée. Malgré la tendre sollicitude d'Isabelle en faveur des Indiens, et le désir qu'avait . Ferdinand d'augmenter le revenu public, Ovando détermina la cour à approuver ces nouveaux règlemens2.
Les Indiens qui venaient de jouir, quoique pendant un intervalle bien court, du plaisir d'échapper à l’oppression, trouvèrent alors si intolérable le joug de l’esclavage qu’ils firent plusieurs tentatives [tour recouvrer leur liberté. Les Espagnols traitèrent ces efforts de rébellion et prirent les armes pour les réduire, lorsqu'une guerre s’élève entre des nations qui se trouvent dans un état de civilisation â peu près semblable, les moyens de défense sont proportionnés à ceux d'attaque; dans une lutte â force égale, les efforts qui se font de part et d'autre , les lalcns qui déploient leur activité et les passions qui se développent, peuvent présenter l'humanité sous un point de vue aussi curieux qu'intéressant. C’est une des plus nobles fonctions de l'histoire (pic d'observer et de peindre les hommes dans les situât ions où lésâmes sont le plus violemment
1 Fie de Colomb, chap. cvm. (terrera, Verrai 1 , tib. vi . cap. xiii , xiv, xv.
* llerrera, Dccad. 1 , tib. v, cap. lu.
jOOgle
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0 a^iiêes et où toutes leurs facultés sont mises en mouvement-, aussi les opérations et les événemens de la guerre chez des nations ennemies ont-ils été regardés par les historiens, tant anciens que modernes, comme un objet important cl capital dans les annales du genre humain. Mais dans une querelle entre des sauvages entièrement nus et une des nations les plus belliqueuses de l'Europe, où la science, le courage et la discipline étaient d'un côté, et la timidité, l'ignorance et le désordre de l'autre , un détail circonstancié des événemens serait aussi peu agréable qu’instructif.
Si la simplicité et l'innocence des Indieùs, éveillant l'humanité dans le coeur des Espagnols, eussent tourné en un sentiment de pitié l'orgueil de la supériorité et les eussent engagés i instruire les habitons du Nouveau-Monde au lieu de les opprimer , l'historien pourrait raconter sans horreur quelques actes de violence qui ressembleraient aux châtimens trop rigoureux infligés par des maîtres impatiens à des élèves indociles. Mais malheureusement ce sentiment de la supériorité s'exerça d'une manière bien différente : les Espagnols avaient tant d'avantages de toute espèce sur les naturels de l'Amérique qu'ils les regardaient avec mépris, comme des êtres d'une nature inférieure pour qui les droits et les privilèges de l’humanité n’étaient pas faits. Dans la paix ils les soumirent à l'esclavage , dans la guerre ils n’eurent aucun égard à ces lois qui, par une convention tacite entre les nations ennemies , règlent les droits de la guerre , et mettent quelques bornes à ses fureurs. Les Américains ne furent point traités comme des hommes qui combattent pour défendre leur liberté, mais comme des esclaves révoltés contre leurs maîtres. Ceux de leurs caciques qui tombaient entre les mains des Espagnols étaient condamnés comme des chefs de brigands aux plus cruels et aux plus infâmes supplices ; et tous leurs sujets , sans aucun égard aux rangs établis parmi eux, étaient également réduits à la plus abjecte servitude. C'est avec de semblables dispositions que lou attaqua le cacique de liigney, province située il l'extrémité orientale de l’Ile. Celte guerre .'fut une suite de la perfidie des Espagnols qui violèrent le traite qu'ils avaient fait avec les naturels, et elle se termina par le meurtre du cacique, qui fut pendu pour avoir défendu son
peuple avec une bravoure supérieure à celle de ses compatriotes et digne d'un meilleur sort '.
Ovandose comporta dans une autre partie de Plie d’une manière encore plus cruelle et plus perfide. La province qu’on appelait anciennement Xaragua, et qui s'étendait depuis la plaine fertile où Léogane est aujourd'hui située, jusqu'à l'extrémité occidentale de l'Ile, était soumise à la domination d'une femme nommée Anacoana , chérie et respectée de ses sujets. Par une suite de ce goût très vif que les femmes d'Amérique avaient pour les Européens et dont on expliquera la cause dans la suite, Anacoana avait toujours recherché l’amitié des Espagnols et les avait comblés de bons offices; mais quelquesuns des partisans de Roldan s'étant établis dans son pays furent tellement irrités des moyens qu'elle prit pour réprimer leurs excès , qu'ils l'accusèrent d’avoir formé le dessein de secouer le joug et d'exterminer les Espagnols. Ovando, quoique bien persuadé du peu de confiance que méritait le témoignage de ces hommes corrompus, marcha, sans autres informations, vers Xaragua avec trois cents hommes d’infanterie et soixante-dix cavaliers; mais, pour empêcher que cette expédition militaire ne répandit d'avance l'alarme parmi les Indiens, il annonça que son intention était de foire une visite respectueuse à Anacoana , à qui les Espagnols avaient tant d'obligation , et de régler avec elle la manière dont on lèverait le tribut exigé pour le roi d'Espagne. Anacoana. s’empressant de traiter un iiôlG si distingué avec les égards qui lui étaient dus, assembla les hommes principaux de ses domaines au nombre de trois cents, et s'avançant à leur tète, suivie d'une foule nombreuse des autres habitans, elle reçut Ovando au milieu des chants et des danses , selon la coutume du pays, et le conduisit ensuite dans le lieu qu'elle habitait. Il y fut traité pendant quelques jours avec tous les soins delà simple hospitalité; elle l'amusait des jeux cl des spectacles en usage chez les Américains dans les occasions de fête et de réjouissance. Au milieu de la sécurité que cette conduite inspirait à Anacoana , Ovando méditait la destruction de cette reine innocente et de son peuple , et la barbarie de son projet ne peut être égalée que par la basse perfidie avec laquelle il
* Uerrera OccaJ. I . lib. vi, cap. ix , x.
l'exécuta. Sous prétexte de donner aux Indiens la représentation d’un tournois européen, il s’avança arec scs troupes rangées en bataille vers la maison où étaient assemblés Anacoana et les chefs de sa suite. L’infanterie s'empara de toutes les avenues qui conduisaient au village, pendant que la cavalerie investissait la maison. Ces mouvemens n’excilérent d'abord que l'admiration sans aucun mélange de crainte; mais à un signal convenu, les Espagnols tirèrent tout à coup leurs épées et fondirent sur les Indiens sans défense, et étonnés d’une trahison à laquelle ne pouvaient pas s'attendre des hommes simples et confians. On s'assura aussitôt d’Anacoana. Tous ceux qui la suivaient furent saisis et chargés de liens ; on mit le feu à la maison , et sans examen ni preuves, tous ces infortunés, qui étaient les personnes les plus considérables du pays , furent consumés par les flammes. Anacaona fut réservée à un destin plus ignominieux. On la transporta enchaînée i Saint-Domingue, où, après la formalité d'une procédure faite devant les juges espagnols, elle fut condamnée à être pendue publiquement sur le témoignage des mêmes hommes qui l’avaient trahie1.
Intimidés et humiliés par le traitement atroce qu’on faisait subir aux princes et aux personnages les plus respectés du pays , les habitans de toutes les proviuccsd’HispanioIa se soumirent sans résistance au joug des Espagnols. A la mort d'Isabelle, tous les règlcmens qu’elle avait faits pour adoucir le malheur de leur servitude furent oubliés. On retira la petite gratification qu’on leur payait comme le salaire de leur travail , et en même temps on augmenta les charges qu’on leur imposait. Ovatido n'étant plus retenu par rien , partagea les Indiens entre ses amis dans toute l'Ile. Ferdinand, à qui la reine avait laissé par son testament une moitié du revenu provenant des établissemensdu Nouveau-Monde, accorda à ses court isans des concessions du même genre, qu’il regardait comme la manière la moins onéreuse de récompenser leurs services. Ceux-ci affermaient les Indiens, dont ils étaient devenus les propriétaires, à ceux de leurs concitoyens qui étaient établisà tlispaniola; ces peuples malheu-
1 Oviedo, lib. ni . cap. xii. Herrera, Décati. I, lib. vi , cap. iv. Relat ion, tic tlestruicion tic las Initias , par de Las C-asa», pag. vm.
reux étant contraints par la force de satisfaire# la rapacité des uns et des autres, les exactions de leurs oppresseurs n'eurent plus de bornes. Mais cette police barbare, quoique funeste aux habitans de l'Ile, produisit pendant quelque temps des effets très avantageux aux Espagnols. En rassemblant ainsi les forces d’une nation Aère pour les diriger vers un même objet , on parvint à pousser l'exploitation des mines avec une rapidité et un succès prodigieux. Pendant plusieurs années, l'or qu’on apportait aux fontes royales d'Hispaniola montait à quatre cent soixante mille pezos (environ deux millions quatre cent mille livres tournois) , ce qui doit paraître une somme prodigieuse, si l’on fait attention à la grande augmentation de valeur que l’argent a acquise depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à ce moment. On vit des colons faire tout à coup des fortunes immenses, et d'autresdissiper aussi rapidement par une fastueuse profusion les richesses qu’ils avaient amassées avec tant de facilité. Attirés par cet exemple, de nouveaux aventuriers se portèrent en foule en Amérique, impatiens de partager les trésors qui enrichissaient leurs compatriotes, et la colonie continua de s’accroître , malgré la mortalité qu’y occasionait l’insalubrité du climat '.
Ovando gouvernait les Espagnols avec une sagesse et une justice peut-être égale à la cruauté avec laquelle il traitait les Indiens. 11 établit des lois équitables, et en les faisant exécuter avec impartialité , il accoutuma la colonie à les respecter. Il fonda plusieurs villes nouvelles en différentes parties de l’Ile . et y attira des habitans par la concession de divers privilèges. Il chercha les moyens de tourner l'attention des Espagnols vers quelque branche d’industrie plus utile que l'exploitation des mines. Quelques cannes à sucre ayant été apportées des Iles Canaries, dans la vue seulement de faire une expérience , la richesse du sol et la fertilité du climat parurent si favorables à cette culture qu’on soifgea bientôt à en faire un objet de commerce. On vil se former de vastes plantations, on établit des moulins à sucre, que les Espagnols appelaient ingenios , à cause de leur mécanisme compliqué;., enfin, en peu d’années, la fabrication de cette * denrée fut la principale occupation des habitans
■ Herrera , Uccail. 1, lib. vi, eap. nui, elc.
d'ilispaniola et b source b plus abondante de leur richesse
Les sages mesures que prenait Ovando pour accroître la prospérité de la colonie furent puissamment secondées par Ferdinand. les sommes considérables que ce prince recevait du Nouveau- Monde lui ouvrirent enfin les yeux sur l'importance de ces découvertes qu'il avait jusqu'alors affecté de regarder avec dédain. Il était parvenu, par son habileté et par des circonstances heureuses, à surmonter les embarras où l'avaient jeté la mort d'Isabelle et ses disputes avec son gendre pour le gouvernement des états de cette princesse 2. Il employa le loisir dont il jouissait â s'occuper des affaires de l'Amérique; c'est à sa prévoyance et à sa sagacité que l'Espagne doit plusieurs des règlemens qui ont formé par degrés ce système de politique profonde , mais jalouse, par lequel elle gouverne ses domaiues dans le Nouveau-Monde. II établit un tribunal , connu sous le nom de casa de contrataa'on.au bureau de commerce, composé d'hommes distingués par leur rang et par leurs talens, à qui il confia l'administration des affaires américaines. Ce bureau s'assemblait régulièrement à Séville et exerçait une juridiction particulière et étendue. Ferdiuand donna une forme régulière au gouvernement ecclésiastique d'Amérique, en nommant des archevêques , des évêques , des doyens et des ecclésiastiques inférieurs pour veiller sur les Espagnols qui y étaient établis ainsi que sur ceux des naturels qui embrasseraient la foi chrétienne. Mais, malgré la déférence et le respect de la cour d'Espagne pour le saint-siège, Ferdinand sentit l'importance d’empêcher toute puissance étrangère d'étendre sa juridiction ou son influence sur ses nouveaux domaines; en conséquence, il réserva à la couronne d'Espagne le droit exclusif de patronage pour les bénéfices de l'Amérique, et stipula qu'aucune bulle ou ordonnance du pape n'y serait promulguée qu'après avoir été préalablement examinée et approuvée par son conseil. Ce fut par le même esprit de jalousie qu'il défendit A qui que ce fût de s'établir en Amérique , ou d'y exporter aucune espèce de marchandise sans une permission spéciale de ce même conseil 3.
1 Oviedo, lib. i, cap. vui, pan vi, etc.
* Histoire du renne de Charles V.
* Herrera, Drcad. I, lib, vi, cap. xix, xx.
Malgré l'attention que ce prince donnait A b police et à la prospérité de la colonie, elle se vit menacée, par un accident imprévu, d’une destruction prochaine. Les naturels de l'Ilc, sur le travail desquels les Espagnols avaient compté pour leur succès et même pour leur existence, sedélrtiisaienl avec tant de rapidité que l'extinction de la race entière paraissait inévitable. LorsqueColotnbdécouvrit Hispaniola un y comptait au moins un million dhabilans ■ ; dans l'espace de quinze ans ils se trouvèrent réduits A soixante mille. Cette prodigieuse diminution de l’espèce humaine résultait du concours de différentes causes. Les naturels des Iles de l'Amérique, étant d'une constitution plus faible que les habitansde l'autre hémisphère, ne|K)uvaicnt ni exécuter les mêmes travaux , ni supporter les mêmes fatigues que des hommes doués d'une organisation plus vigoureuse. L'indolence et l'inaction dans laquelle ils se plaisaient à passer leur vie, étant l'effet de leur faiblesse , et contribuant en même temps A l'augmenter, les rendait, par habitude autant que par nature, incapables de tout effort pénible. Les alimens dont ils subsistaient étaient peu nourrissans; ils n'eu prenaient qu'en petite quantité, et cette nourriture n'était pas suffisante pour fortifier des corps débiles et les mrttre en état de soutenir les travaux de l'industrie. Les Espagnols, faisant peu d’attention A cette constitution particulière des Américains, leur imposaient des tâches si disproportionnées à leur force qu’on en voyait un grand nombre succomber A b peine et périr d'épuisement ; d’autres, s'abandonnant audésespoir, terminaient eux-mèmes leurs misérables jours. Une partie de ces peuples ayant été obligés d’abandonner la culture des terres pour aller travailler dans les mines, b disette des subsistances amena la famine qui en fit périr un grand nombre. Pour compléter la désolation de l'Ilc, leshabitans furent attaqués de différentes maladies, dont les unes étaient oecasionées par les fatigues auxquelles ou les condamnait, et les autres étaient l'effet de leur commerce avec les Européens. les Espagnols, se voyant ainsi privés par degrés des bras dont ils étaient accoutumés à se servir, il leur fut impossible d'étendre plus loin les progrès de leur établissement , et même de
1 Ilerrrra, Décati. I, lib. x, cap. su.
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continuer les ouvragrs qu’ils avaient commencés. Pour apporter un prompt remède à un état si alarmant , Ovando proposa de transporter à Hispaninla les liabilans des lies Lucayes, sous prétexte qu'il serait plus aisé de les civiliser et de les instruire dans la religion chrétienne lorsqu'ils seraient unis à la «Ionie espagnole, sous l’inspection immédiate des missionnaires qui y étaient établis. Ferdinand , trompé par cet artifice , ou disposé peut-être à se prèterà un acte de violence que la politique lui représentait comme nécessaire, consentit à la proposition. On équipa plusieurs vaisseaux pour les Lucayes ; lcscommandans,qui savaient la langue du pays, dirent aux habitons qu'ils venaient d’une contrée délicieuse oit résidaient leurs ancêtres défunts , et que ceux-ci les invitaient à s’v rendre afin de partager le bonheur dont ils jouissaient. Ces hommes simples et crédules écoutaient avec admiration ces récits merveilleux : empressés d’aller voir leurs parens et leurs amis dans l’heureuse région dont on leur parlait , ils suivirent avec plaisir les Espagnols. Cet artifice en fit passer quarante mille il Uispaniola, où ils allèrent partager les souffrances des habitons de l'ile, et mêler leurs pleurs et leurs géinisscmens 3vec ceux de cette race infortunée '.
Les Espagnols avaient pendant quelque temps poussé leurs travaux dans les mines d’Hispaniola avec tant d’ardeur et de succès que cet objet paraissait avoir absorbé toute leur attention. L’esprit de decouverte languissait, et depuis le dernier voyage de Colomb, aucune entreprise de quelque importance n’avait été formée. Mais la diminution des Indiens faisant sentir l’impossibilité de s’enrichir dans cette Ile avec autant de rapidité qu’auparavant, cette considération détermina les Espagnols à chercher des contrées nouvelles où leur avidité pût trouver A se satisfaire avec plus de facilité. Juan Ponce de léon , qui commandait sous Ovando, dans la partie orientaled'llispaniola , passa dans l'ile de Saint-Jean-de-Porlo-Hico que Colomb avait découverte à son second voyage, et pénétra dans l'intérieur du pays. Comme il trouva un sol fcrldc, et que, d’après quelques indications cl le témoignage des habitans, il eut lieu d’espérer qu'on pourrait découvrir des mines
' Herrera, Décati. I, lib. vm , cap. ni. Uviedo, lib. lit, cap. vi. Cornera, Ui st. , cap. xli.
d’or dans les montagnes, Ovando lui permit d’essayer un établissement dans l'ile , ce qui fut exécuté sans peine par Ponce de Léon , dont la prudence égalait le courage. En peu d’années Porto-Rico fut soumis au gouvernement espagnol ; les naturels, réduits en servitude , furent traités avec la même rigueur imprudente que ceux d’Ilispauiola , et la race des premiers habitans, épuisée par les fatigues et les souffrances, fut entièrement exterminée
Vers le même temps, Juan Diaz deSolis, de concert avec Vincent Janez Pinson , un des premiers compagnons de Colomb, fit un voyage au continent. Ils suivirent jusqu'il l’ile de Guanaios la même route que Colomb avait prise; mais , tournant de là à l’ouest, ils découvrirent une nouvelle et vaste province, connue depuis sous le nom de Jucatan, et longèrent une grande partie de la cùte de ce pays 2. Quoique cette expédition n’ait été marquée par aucun événement mémorable , elle mérite qu’on en fasse mention , parce qu’elle conduisit à des découvertes de plus grande importance. C’est pour la même raison qu'on doit rappeler le voyage de Sébastien de Ocampo. 11 fut chargé par Ovando de tourner Cuba, et il reconnut le premier avec certitude que ce pays, regardé autrefois par Colomb comme une partie du continent, n’était qu'une grande lie 3.
Cette expédition autour de Cuba fut un des derniers incidens du gouvernement d'Ovando. Depuis la mort de Colomb, don Diégo, son fils, ne cessait de solliciter Ferdinand de lui accorder les charges de vice-roi et d’amiral dans le Nouveau-Monde, avec tous les privilèges et bénéfices dont il devait hériter en conséquence de la capitulation primitive faite avec son père. Mais, si ces dignités et les revenus qui y étaient joints avaient paru si considérables à Ferdinand qu’il n’avait pas craint de passer pour injuste et ingrat en les Otant à Colomb, il n'est pas surprenant qu'il fût alors peu disposé à les accorder au fils. Aussi don Diégo consuma deux années entières en de vaines et continuelles sollicitations. Fatigué de l’inutilité de ses démarches, il tenta enfin de se procurer par une sentence légale ce
'Herrera, Décrût. I, ib vu, cap. 1, iv. Germera ffisl. , cap. xliv. Reiacion de B. de Las taxas, pag. 10.
> Herrera , Décati. I , lib. ti , cap. xvu.
* Herrera , Derrul. I , lib. vu , cap. i.
qu’il ne pouvait obtenir de la faveur d’un prince intéressé. Il intenta une action contre Ferdinand devant le conseil chargé d'administrer les affaires de l'Inde, et ce tribunal, avec une intégrité bien honorable pour ceux qui le composaient, rendit un jugement contre le roi , et confirma les droits de don Diego à ta vice-royauté et aux autres privilèges stipulés dans la capitulation. Malgré ce décret, la répugnance que devait avoir Ferdinand à mettre un sujet en possession d’une autorité si considérable aurait pu faire naître de nouveaux obstacles, si don Diégo n’avait pas trouvé un moyen d'intéresser des personnes très puissantes au succès de ses prétentions. La sentence du conseil des Indes lui donnait droit â un rang si élevé et à une si haute fortune, qu’il lui fut aisé de conclure un mariage avec dona Maria , fille de don Ferdinand deTolède, grand commandeur de Léon et frère du duc d’Albe, grand du royaume de la première classe et allié de prés au roi. Le duc et sa famille épousèrent avec tant de chaleur la cause de leur nouvel allié que Ferdinand ne put pas résister à leurs sollicitations. U rappela Ovando et nomma pour lui succéder don Diégo; mais même en lui accordant cette faveur il ne put pas cacher sa jalousie, car il lui permit seulement de prendre le titre de gouverneur, non celui de vice-roi , quoique le conseil eût décidé que ce dernier titre appartenait à don Diégo
Il partit bientôt pour Ilispaniola, accompagné de son frère, de ses oncles , de sa femme qui, par la courtoisie des Espagnols, fut honorée du titre de vice-reine, et d'un cortège nombreux de personnes de l’un et l’autre sexe , nées de familles distinguées. Don Diégo vécut avec une magnificence et un faste inconnu jusqu’alors dans le Nouveau -Monde, et la famille de Gilomb parut enfin jouir des honneurs et des récompenses que son génie créateur avait si bien mérités et dont il avait été si cruellement privé. la colonie cllc-mèine acquit un nouvel éclat par l'arrivée de ces nouveaux habitans d'un caractère et d'un rang supérieurs â celui de presque tous ceux qui avaient passé jusqu’alors en Amérique; plusieurs des familles les plus illustres , établies dans les colonies espagnoles , sont descendues des personnes qui avaient ac-
1 tlerrcra, üccait I, lib. vu, cap. iv.
compagné don Diégo Colomb à cette époque ■.
Ce changement de gouverneur ne fut d’aucune utilité pour les malheureux habitans. Don Diégo fut non -seulement autorisé par un édit royal à continuer les repartimientos ou distributions d’indiens; mais on spécifia même le nombre précis qu’il pouvait en accorder à chaque personne, selon le rang qu’elle avait dans la colonie. Il se prévalut de cette permission , et bientôt après son débarquement à Saint-Domingue , il partagea entre ses parens et les Espagnols qui l’avaient suivi , ceux des Indiens qui n’avaient encore été destinés à personne 2.
l-e nouveau gouverneur s'occupa ensuite à suivre l'instruction qu'il avait reçue du roi pour l’établissement d’une colonie â Cubagua , petite Ile que Colomb avait découverte à son troisième voyage. Quoique ce fût un terrain stérile qui pouvait â peine fournir la subsisiance de ses misérables habitans, on trouvait sur ses côtes une si grande quantité de ces huîtres qui produisent les perles, que cette Ile ne put pas échapper aux recherches des avides Espagnols qui s'y portèrent en foule. Il se fit des fortunes considérables par la pêche des perles , qui fut suivie avec une ardeur extraordinaire. Les Indiens, surtout ceux des Iles Lucaycs, furent obligés de plonger au fiund de la mer pour y prendre ces huîtres, et cette occupation, aussi dangereuse que malsaine , fut une nouvelle calamité qui ne contribua pas peu à la destruction de cette race dévouée 3.
Vers cette même époque, Juan Diaz de Solis et Pinson s'embarquèrent ensemble pour un second voyage. Ils cinglèrent directement au sud, vers la ligne équinoxiale que Pinson avait précédemment traversée, et s’avancèrent jusqu'au quarantième degré de latitude méridionale. Ils furent étonnés de trouver que le continent de l'Amérique s'étendait à leur droite, à travers toute cette étendue de l'Océan. Ils débarquèrent en différons endroits, pour en prendre possession au nom de leur souverain ; mais, quoique le pays leur parût très fertile et les invitât à s’y arrêter, comme leur armement avait été destiné
’ Oviedo, lib. in, cap. i. limera, Dccait. I , lib. vu , cap. x. ffitf. , cap. iv il ni
1 Recopilscion de Lcycs, lib. vi, lit. 8, lib. i, u.
3 llerrera, Dccml. I, lib vu cap. ix. bornera. Mit-, cap. lxxviii.
à faire des découvertes plutôt que des établissemens, ils n'avaient pas assez de monde pour laisser des colonies nulle part. Leur voyage servit rependant à donner aux Espagnols des idées plus justes et plus grandes sur l'étendue de celle nouvelle portion du globe Quoiqu’il se fût écoulé plus de dix ans depuis que Colomb avait découvert le continent de l’Amérique, les Espagnols n'y avaient encore Fait aucun établissement. Ce fut alors qu’on ténia sérieusement et avec vigueur ce qui avait été si loug-temps négligé; mais le plan de cette entreprise ne fut ni formé par la couronne ni exécuté aux dépens de la nation ; ce fut l'ouvrage de l'audace el des spéculations de quelques aventuriers. La première idée de ce projet vint d'Alonzo d'Ojeda , qui avait déjà fait deux voyages pour tenter des découvertes et qui s'y était acquis une grande réputation mais sans fortune. L'opinion qu’il avait donnée de son courage et de sa prudence lui procura aisément des associés qui firent les Fonds nécessaires pour les dépenses de l’expédition. Vers le même temps, Diégo de Nicuessa , qui avait fait une grande fortune à ilispaniola, forma un semblable dessein. Ferdinand encouragea l’uuet l'autre ; il ne voulut pas, il est vrai , leur avancer la plus légère somme, mais il leur prodigua les titres et les patentes. Il érigea , sur le continent , deux gouvernemens , dont l'un s'étendait depuis le cap de Vêla jusqu'au golfe de Darien, et l’autre depuis ce golfe jusqu'au cap Gracias-à-Dios. Le premier fut donné à Ojeda, te second à Nicuessa. Ojeda équipa un vaisseau et deux brigantins, montés de trois cents hommes, et Nicuessa six vaisseaux avec sept cent quatre-vingts hommes. Ils mirent à la voile de Saint-Domingue vers le même temps pour se rendre à leurs gouvernemens respectifs. Afin de donner quelque apparence de validité à leurs titres de propriété sur ces contrées, plusieurs des plus célèbres théologiens et jurisconsultes d’Espagne furent employés à prescrire la manière dont on devait en prendre possession 2. L’histoire du genre humain n’ofFre rien de plus singulier ni de plus extravagant que la forme qu’ils imaginèrent pour remplir cet objet. Les chefs des deux expéditions devaient, en débarquant sur le continent, annoncer
1 [lerrera, Prend I, lib. vu. cap i\.
* llctrera, Prend. I , lib. vu, cap. xv.
aux naturels les principaux articles de la fol chrétienne ; les informer en particulier de la juridiction suprême du pape sur tous les royaumes de la terre ; les instruire de la concession que le saint pontife avait faite de leur pays au roi d'Espagne ; les requérir d'embrasser les dogmes de cct’te religion qu’on leur faisait connaître el de se soumettre au souverain dont on leur annonçait l'autorité. S’ils refusaient d'obéir à cette sommation, dont il était impossible à un Indien de comprendre seulement les termes, alors Ojeda et Nicuessa étaient autorisés à les attaquer avec le fer et le feu ; à les réduire en servitude, eux, leurs femmes et leurs enfans ; à les obliger .par la force à reconnaître la juridiction de l'église et l’autorité du roi d’Espagne, puisqu'ils ne consentaient pas à le faire volontairement (23).
Il était difficile aux habitans du continent de donner tout d'un coup leur assentiment à une doctrine trop subtile pour des esprits sans culture et qui leur était expliquée par des interprètes peu instruits de leur langue ; il ne leur était pas plus aisé de concevoir comment un prêtre étranger, de qui ils n'avaient jamais entendu parler, pouvait avoir quelque droit de disposer de leur pays , ni comment un prince inconnu |iouvait s’arroger une juridiction sur eux comme sur ses sujets ; aussi s'opposèrentils vigoureusement à l'invasion de leurs territoires. Ojeda et Nicuessa tâchèrent de conquérir par la force ce qu'ils ne pouvaient obtenir par la persuasion. Les écrivains contemporains ont rapporté leurs opérations avec le plus grand détail ; mais comme ils n'ont fait aucune découverte importante ni fondé aucun établissement prrmanrnt, ces événemens ne méritent pas de tenir une place considérable dans l’histoire générale d’une époque . où une valeur romanesque, luttant sans cesse contre des difficultés incroyables, distingue toutes les entreprises des armes espagnoles. Les habitans des pays dont Ojeda et Nicuessa allaient prendre le gouvernement , se trouvèrent d’un caractère fort différentde celui des habitansdes lies. Ils étaient guerriers et féroces. Leurs flèches étaient trempées dans un poison si violent que chaque blessure était suivie d'une mort certaine : dans un seul combat ils firent périr plus de soixante-dix des compagnons d'Ojeda . et (tour la première
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fois les Espagnols apprirent à reiioutcr les haliitans üu Nouveau-Monde. N'icuessa trouva de son cùlé un peuple également déterminé à défendre ses possessions et dont rien ne put adoucir la férocité. Les Espagnols curent en vain recours à toute sorte de moyens pour les flatter et pour gagner leur confiance ; ils refusèrent de former aucune liaison et d'entrer en aucun commerce d'amitié avec des étrangers dont ils regardaient la résidence parmi eux comme funeste à leur liberté et à leur indépendance. Quoique cette haine implacablcdcs naturels rendit aussi difficile que dangereuse la formation d'un établissement dans leur pays, la persévérance des Espagnols, la supériorité de leurs armes et leur habileté dans fart de la guerre auraient pu avec le temps surmonter cet obstacle; mais tous les désastres qu'on peut imaginer s'accumulèrent sur eux et parurent se combiner pour combler leur ruine. I j perte de leurs vaisseaux que divers accidens firent périr sur une côte inconnue; les maladies particulières il un climat , le plus malsain de toute l’Amérique; le défaut de subsistances inévitable dans un pays mal cultivé ; les divisions qui s'élevèrent entre eux , et les hostilités continuelles des hahitans les enveloppèrent dans une succession de calamités dont le simple récit fait frémir d'horreur. Quoiqu'ils eussent reçu d'IIispaniola deux renforts considérables , la plus grande partie de ceux qui s'étaient engagés dans cette mallieurcusc*expédition périrent en moins d'un an dans la plus affreuse misère. Le petit nombre de ceux qui survécurent formèrent une faible colonie à Santa-Maria el Antigua sur le golfe de Daricn , sous le commandement de Vasco Nuguès de Balboa , qui dans les occasions les plus critiques déploya un caractère de valeur et de prudence qui lui mérita d'abord la confiance de scs compatriotes et le désigna pour être leur chef dans des entreprises plus brillantes et plus heureuses. Ce n'était pas le seul Espagnol de cette expédition qui fût destiné à se montrer ensuite avec éclat dans des circonstances plus importantes. François Pizarre était un des compagnons d'Ojeda ; ce fut à cette école d'adversité qu'il acquit ou perfectionna les talens auxquels on doit les actions extraordinaires qu'il exécuta dans la suite. Ferdinand Cortès, dont le nom est devenu encore plus fameux, s'était engagé de bonne heure dans cette entreprise qui
avait fait prendre les armes à toute la jeunesse valeureuse d'ilispaniola ; mais le bonheur constant qui l'accompagna dans ses aventures postérieures , le déroba dans celle-ci aux désastres auxquels ses compagnons furent exposés. Il tomba malade 1 Saint-D imingue avant le départ de la flotte et cette indisposition l'empècha de s'embarquer
L'issue malheureuse de cette expédition ne découragea point les Espagnols et ne les empêcha point de former de nouvelles entreprises du même genre. Lorsque les richesses s'acquièrent graduellement par la persévérance de l'industrie ou s'accumulent par les lentes opérations d'un commerce régulier, les moyens qu’on emploie sont tellement proportionnés A leur effet qu'il n'en résulte rien qui puisse frapper l'imagination et exciter les facultés actives de l’âme à des efforts extraordinaires. Mais lorsqu'on voyait de grandes fortunes s'élever presque dans un instant ; lorsqu'on voyait l’or et les perles s'échanger pour des bagatelles; lorsque les pays où se trouvaient ces précieuses productions , défendus seulement pardes sauvages, devenaient la proie du premier aventurier qui avait de l’audace , des circonstances si extraordinaires et si séduisantes ne pouvaient manquer d'enflammer l'esprit entreprenant des Espagnols et de les précipiter en foule dans cette nouvelle route ouverte aux richesses et aux honneurs. Tant que cet esprit conserva sa force et son ardeur, toutes les tentatives de découverte ou de conquête furent applaudies et de nouveaux aventuriers s'v engagèrent â l'envi les uns des autres. La passion de nouvelles entreprises, qui caractérise cette époque des découvertes â la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle , auraient suffi pour empêcher les Espagnols de s'arrêter dans leur carrière ; mais des événemens arrivés dans le . même temps â ilispaniola concoururent à étendre leur navigation et leurs conquêtes, la rigueur avec laquelle on avait traité les hahitans de cette Ile en ayant presqu’entièrement éteint la race, plusieurs des colons espagnols se virent dans l'impossibilité , comme je l'ai déjà observé, de continuer leurs travaux avec la même vigueur et le même avantage, et furent
1 Hcrrera , Dtcad. t , tib. vu , cap. 11 , etc. C.ouipr.i . Nid., cap. tvn, LVin, Lit. ttenzon, NUI., tib, i.cap. xix, xxiii. P. Martyr, Dtcad CXXtl.
obligés de chercher des élablissctnens dans quelques pays où les naturels n’eussent pas été détruits par l’oppression. D'autres, entraînés par celle légèreté inconsidérée si naturelle aux hommes qui font des forluncs rapides , avaient dissipé par une folle prodigalité ce qu’ils avaient acquis sans peine, et la nécessité les forçait à s’engager dans les entreprises les plus hasardeuses pour rétablir leurs affaires. Lorsque don Diego Colomb se proposa de conquérir l'Ilc de Cuba et d’y établir une colonie , les différentes causes que je viens d'exposer déterminèrent plusieurs des colons les plus distingués d'Hispaniola A entrer dans ce projet. 11 confia le commandement des troupes destinées pour l’expédition A Diégo Yetasquès, qui avait accompagné son père dans son second voyage et qui était depuis long-temps établi A Hispaniola , où il avait fait une fortune considérable , avec une réputation si distinguée d'habileté et de prudence que personne ne paraissait plus propre A conduire une expédition importante. Troiscents hommes parurent suffisans [tour faire laconquète d'une Ile très peuplée et qui avait plus de sept cent milles de longueur; mais les naturels en étaient aussi peu belliqueux que ceux d’Hispaniola. 11$ furent intimidés par la seule vue de leurs nouveaux ennemis et ne songèrent A opposer aucune résistance ; quoique depuis le temps où les Espagnols avaient pris possession de l’tle voisine , ils dussent s'attendre A une descente sur leur territoire, aucune des petites bourgades entre lesquelles Cuba était partagé n’avait fait des dispositions pour se défendre; aucune mesure n'avait été prise pour la sûreté commune, la seule opposition que les Espagnols rencontrèrent fut de la part de Hatuey, cacique qui s’était enfui d’IIispaniola et avait pris possession de l’extrémité orientale de Cuba. II se mit sur la défensive dès leur premier débarquement et tâcha de les repousser vers leurs vaisseaux; mais sa faible troupe fut bientôt rompue et dispersée, et le cacique lui-même ayant été fait prisonnier, Velasqnès , suivant la barbare maxime des Espagnols, le regarda comme un esclave qui avait pris les armes contre son maître et le condamna A être brûlé. lorsque Hatuey fut attaché au poteau , un moine franciscain s’efforçait delc convertir, en lui promettant qu’il jouirait sur-lechamp de toutes les délices du ciel s’il voulait
'AMÉRIQUE. [ir.IO]
embrasser la foi chrétienne. Y a-t-il quelques Espagnols, dit Hatuey après un moment de silence, dans ce séjour de délices dont vous me parlez? Oui, répondit le moine, mais ccux-lA seulement qui ont été justes et bons. Le meilleur d'entre eux , répliqua le cacique indigné, ne peut avoir ni justice ni bonté; je ne veux pas aller dans un lieu où je rencontrerais un seul homme de celle race maudite '. Cet exemple effrayant de vengeance frappa les habitons de Cuba d'une si grande terreur qu’ils tentèrenl A peine de mettre quelquopposition aux progrès de leurs ennemis, et Velasquès réunit, sans perdre un seul homme, cette Ile vaste et fertile A la monarchie espagnole 2.
la facilité avec laquelle s'exécuta une conquête si importante servit d’aiguillon pour former d'autres entreprises. Juan Ponce de Léon , qui avait acquis de la gloire et de la fortune par la réduction de Porto-Rico , était impatient de s'engager dans quelqu’expédition nouvelle. Il équipa trois vaisseaux à ses frais (tour aller tenter des découvertes , et sa réputation rassembla bieutùt A sa suite un corps nombreux d'aventuriers. Il dirigea sa route vers les lies Lucayes, et après avoir touché A quelques-unes de ces Iles, ainsi qu'A celle de Bahama, il cingla au sud-est, et découvrit un pays que les Espagnols ne connaissaient pas encore , et auquel il donna le nom de Floride; soit parce qu'il le reconnut le jour du dimanche des rauteaux, soit A cause de l'aspect agréable et gai que lui offrit le pays même. Il essaya de débarquer en différons endroits ; mais l’opposition vigoureuse qu’il éprouva de la part des habitans , qui étaient féroces et guerriers, lui fit sentir la nécessite d’avoir des forces plus considérables pour y former un établissement. Content d'avoir ouvert une communication avec un pays nouveau , sur la richesse et l’importance duquel il fondait de grandes espérances, il retourna A Porto-Rico par le canal connu aujourd’hui sous le nom de golfe de la Floride.
Ce ne fut pas seulement le désir de découvrir des contrées nouvelles qui engagea Ponce de Léon A entreprendre ce voyage; il y fut déterminé aussi par une de ces idées chimériques qui
' B. de La» Casa», par,- 40.
* Hcrirra, Dtcad. 1, lib. tx, cap. n. , ni, etc. Oviedo, lik xvn, cap. ni, pan. 179
sc mêlaient alors à l’esprit de conquête et y donnaient plus d'activité. 11 y avait parmi les habitans de Porto- Rico une tradition établie que dans Mc de Bimini , l’une des Lucaycs , on trouvait une fontaine douée de la vertu merveilleuse de rendre la jeunesse et la vigueur à tous ceux qui sc baignaient dans ses eaux salutaires. Animés par l'espérance de trouver ce restaurant miraculeux, Ponce de Léon et ses compagnons parcoururent ces lies , cherchant avec beaucoup de peine et de sollicitude , mais sans succès, la fontaine qui était le principal objet de leur expédition. 11 n’est pas étonnant qu’un conte si absurde ait pu trouver quelque crédit parmi des peuples simples et ignorans tels qu'étaient les naturels ; mais qu’il ait pu faire quelqu'impression sur des hommes éclairés, c’est ce qui parait aujourd'hui presqu’incroyablc; le fait n’en est pas moins certain , et les historiens espagnols les plus accrédités ont rapporté ce trait extravagant de la crédulité de leurs compatriotes. Les Espagnols étaient à cette époque engagés dans une carrière d'activité qui, en leur présentant chaque jour des objets extraordinaires cl merveilleux, devait donner un tour romanesque à leur imagination. Un nouveau monde s'offrait il leurs regards. Ils visitaient des lies et des contincns dont les Européens n'avaient jamais imaginé l'existence. Dans ces contrées délicieuses la nature semblait se montrer sous d'autres formes ; chaque arbre , chaque plante, chaque animal était différent de ceux de l'ancien hémisphère. Les Espagnols sc crurent transportés en des pays enchantés , et £$s les merveilles dont ils avaient été les témoins , dans la première chaleur de leur admiration il n'y avait rien d'assez extraordinaire pour leur paraître incroyable. Si une succession rapide de scènes nouvelles et frappantes put produire assez d i mpression sur l'esprit sage de Colomb pour qu'il se vantât d’avoir découvert le siège du paradis, on ne doit pas trouver étrange que Ponce de Léon ait cru découvrir la fontaine de la jeunesse '.
Peu de temps après celte expédition à la
P. Martyr, Decad. , p l'uuiyr chronol. para la /lut. <le la Florida, par Ü. Gab. Cardenas, pafl. I. Oviedo, lib. xvi, cap. n. (terrera . Dccad. I, lib. ix, cap. v. 11 Lit de la conq, de la Florida , par Gare, de la Veya, lib. I, cap. ui.
Floride , il se fit une découverte beaucoup plus importante dans une antre partie de l'Amérique. Ralboa ayant été nommé au gouvernement de la petite colonie de Santa-Maria , dans le Darien, par le suffrage volontaire de ses compagnons, fut si empressé d'obtenir de la couronne une confirmation de leur choix , qu’il dépêcha un officier en Espagne pour solliciter une commission royale qui le revêtit d'un titre égal au suprême commandement. Comme il sentait cependant qu'il ne pouvait fonder le succès de ses espérances ni sur la protection des ministres de Ferdinand, aveclesquels il n’avait aucune liaison, ni sur des négociations dans une cour dont il ne connaissait pas les intrigues, il tâcha de se rendre digue de la faveur qu’il sollicitait . par quelque service signalé qui lui méritât la préférence sur scs compétiteurs. Frappé de cette idée , il fit de fréquentes incursions dans les pays adjacens, soumit plusieurs caciques et recueillit une grande quantité d’or, qui était plus abondant dans cette partie du continent que dans les lies. Dans une de ces excursions , les Espagnols sc disputèrent avec une telle chaleur pour le partage d'un ped d'or, qu'ils furent près de sc porter â des actes de violence les uns contre les autres. L’u jeune cacique, témoin de cette querelle et étonné de voir mettre un si haut prix â une chose dont il ne devinait pas l'utilité , renversa avec indignation l'or qui était dans une balance, et sc tournant vers les Espagnols leur dit :
« Pourquoi vous quereller pour si peu de « chose? si c’est l'amour de l'or qui vous fait « abandonner votre propre pays pour venir <■ troubler la tranquillité des peuples qui sont si « loin de vous, je vous conduirai dans un pays « où le métal qui parait être le grand objet « de votre admiration et de vos désirs est si « commun , que les plus vils ustensiles en sont o faits. »
Ravis de ce qu'ils entendaient , Balboa et ses compagnons demandèrent avec empressement où était cette heureuse contrée, comment ils pourraient y arriver. Le cacique leur apprit qu'à la distance de six soleils , c'est-à-dire de six jours de marche vers le sud, ils découvriraient un autre océan près du quel cette riche contrée était située ; mais que s'ils se proposaient d'attaquer ce royaume puissant, ce ne pouvait
HISTOIRE D AMÉRIQUE. • [1512
être qu'avec des forces Iris snpirieures à celles qu'ils avaient alors1.
Ce fut la première information que reçurent 1rs Espagnols sur le grand Océan méridional et sur le riche et vaste pays connu ensuite sous le nom de Pérou. Balboa eut alors devant lui des objets dignes de son ambition sans bornes et de l’audacieuse activité de son génie. 11 conclut sur-le-champ que l'océan dont parlait le cacique était celui que Colomb avait cherché dans cette même partie de l’Amérique, dans l'espérance de s’ouvrir par-hl une communication plus directe avec les Indes orientales ; et il conjectura que la riche contrée dont on lui faisait la description devait être une partie de cette grande et opulente région de la terre. Flatté de l’idée d'exécuter ce qu'un si grand homme avait en vain entrepris , et empressé d’effectuer une découverte qui ne devait pas être moins agréable au roi qu'utile à son pays, il attendit avec impatience le moment de partir pour cette expédition , auprès de laquelle tous ses premiers exploits paraissaient de peu d’importance. Mais il fallait faire des arrangemens et des préparatifs indispensables pour s'assurer du succès. Il commença par solliciter et gagner l’amitié des caciques voisins. Il envoya quelques-uns de ses officiers à Hispaniola avec une grande quantité d’or, qui était tout à la fois la preuve du succès qu’il avait déjà eu et l'annonce de ceux qu'il se promettait encore. Les présens qu’il en Ht , distribués à propos, lui méritèrent la protection du gouverneur et attirèrent beaucoup de volontaires à son service. Dès qu’il eut reçu de cette Ile le renfort considérable qu’il en attendait , il se crut en état de tenter son expédition.
L’isthme de Darien n'a p3S plus de soixante milles de largeur; mais eette langue de terre , qui unit ensemble le continent méridional de l'Amérique avec le septentrional , est fortifié par une chaîne de hautes montages qui s'étendent dans toute sa longueur et en font une barrière assez solide pour résister à l’impulsion des deux mers opposées. Les montagnes sont couvertes de forêts presqu'inaccessibles. Dans ce climat humide où il pleut pendant les deux tiers de l’année . les vallées sont marécageuses et si fréquemment inondées, que les habitans se trou-
< Hcmra , Decad. I . lit». 11 , cap. u. Cornera, cap. II. P. Martyr, Decad., pag. 1 19.
vent en plusieurs endroits dans la nécessité de bâtir leurs maisons sur les arbres, afin de s’élever à quelque distauce au-dessus d’un sol humide et des odieux reptiles qui s'engendrent dans les eaux corrompues'. De grandes rivières se précipitent avec impétuosité des montagnes. Cette région n’était peuplée que de sauvages eifans et en petit nombre, et la main de l'industrie n’y avait rien fait pour corriger ou adoucir ces inconvéniens naturels. Dans cet état des choses, tenter de traverser un pays inconnu, sans avoir d’autres guides que des Indiens sur la fidélité desquclson ne pouvait guère compter, était donc l’entreprise la plus hardie que les Espagnols eussent encore formée dans le Nouveau-Monde. Mais l'intrépidité de Balboa était si extraordinaire, qu’elle le distinguait de tous ses compatriotes , dans un temps où le dernier des aventuriers se faisait remarquer par son audace et par son courage. Il joignait à la bravoure la prudence, la générosité , l'affabilité et ces talcns populaires qui, dans les entreprises les plus téméraires, inspirent la confiance et fortifient l'attachement. Cependant après la jonction des volontaires d'Ilispaniola, il ne put rassembler que cent quatre-vingt-dix hommes pour son expédition ; mais c'étaient des vétérans robustes, accoutumés au climat de l’Amérique et prêts à le suivre au milieu des plus grands dangers. Us se firent accompagner de mille Indiens qui portaient leurs provisions, et |x>ur compléter leur armement de guerre, ils emmenèrent avec eux plusieurs de ces chiens féroces , si formidables pour des ennemis entièrement nus. m
Balboa se mit en marche pour cette gramre expédition au premier septembre , vers le temps où les pluies périodiques commençaient à diminuer. Il se rendit par mer sans aucune difficulté sur le territoire d'un cacique dont il avait gagné l'amitié ; mais il n’eut pas plus tôt commencé à pénétrer dans la partie intérieure du pays qu’il se trouva retardé dans sa marche par tous les obstacles qu'il avait eu lieu de craindre , tant de la nature du terrain que de la disposition des habitans. A son approche, quelques raciques s’enfuirent avec tous leurs sujets vers les montagnes, emportant avec eux ou détruisant tout
* P. Martyr, Decad., page.148.
ce qui pouvait servir à la subsistance des troupes espagnoles. D'autres rassemblèrent leurs sujets pour s'opposer à Balboa , qui ne tarda pas à sentir combien il lui serait difficile de conduire un corps de troupes au milieu des nations ennemies, à travers des marais, des rivières et des bois qui n’avaient jamais été franchis que par des sauvages crrans. Mais, en partageant toutes les fatigues d’une pareille marche avec le dernier de scs soldats, en se montrant toujours le premier au danger, et en leur promettant avec confiance plus de gloire et de richesses que n’cn avait jamais mérité le plus heureux de leurs compatriotes , il savait si bien échauffer leur enthousiasme et soutenir leur courage qu'ils le suivaient sans murmure. Ils avaient pénétré assez avant dans les montagnes lorsqu'un cacique puissant se présenta avec un corps nombreux de ses sujets pour défendre le passage d'un défilé; mais des hommes accoutumés à vaincre de si grands obstacles ne pouvaient être arrêtés par de si faibles ennemis. Ils attaquèrent les Indiens avec impétuosité, et continuèrent leur marche après les avoir dispersés sans beaucoup de peine et en avoir fait un grand carnage. Quoique leurs guides leur eussent dit qu'il ne fallait que six jours pour traverser l’isthme dans sa largeur, ils en avaient déjà passé vingt-cinq à se frayer un chemin à travers les bois et les montagnes. Plusieurs d'entre eux étaient près de succomber sous les fatigues continuelles de cette marche dans un climat brûlant; plusieurs frirent attaqués des maladies particulières au pays , et tous étaient impatiens d'arriver au terme de leurs travaux et de leurs souffrances. Enfin les Indiens les assurèrent que du sommet de la montagne la plus voisine , ils découvriraient l'océan qui était l'objet de leur désir. Lorsqu’après des peines infinies ils curent gravi la plus grande partie de cette montagne escarpée, Balboa fit frire halte à sa troupe et s’avança seul au sommet , afin de jouir le premier d'un spectacle qu’il désirait depuis si long-temps. Dès qu'il aperçut la mer du Sud s’étendant devant lui daus un horizon sans bornes, il tomba à genoux, et, levant les mains vers le ciel, il rendit grâces à Dieu de l’avoir conduit à une découverte si avantageuse pour son pays , et si glorieuse pour lui-mème. Scs compagnons, observant ses transports, s’avancèrent vers lui pour
partager son admiration , sa reconnaissance et sa joie. Ils se hâtèrent de gagner le rivage , et Balboa, s'avançant jusqu'au milieu des eaux de la mer avec son bouclier cl son épée , prit pos session de cet océan au nom du roi d'Espagne, et fit vœu de le défendre avec les armes qu'il tenait contre tous les ennemis de son souverain1.
Cette partie de la grande mer Pacifique ou mer du Sud que Balboa découvrit d’abord, et qui est située à l’est de Panama , conserve encore le nom de golfe de Saint-Michel qu’il lui donna. Il força à main armée plusieurs des petits princes qui gouvernaient les districts voisins de ce golfe , à lui donner des vivres et de l’or. D’autres lui en envoyèrent volontairement. Quelques caciques ajoutèrent à ces dons précieux une quantité considérable de perles, et il apnrit d'eux avec une grande satisfaction que les huîtres où se trouvent les perles abondaient dans la mer qu'il venait de découvrir.
La découverte de cette source de richesses contribua à encourager ses compagnons, et il reçut en même temps des avis qui le confirmaient dans l’espérance de retirer de son expédition des avantages encore plus grands. Tous les Indiens des côtes de la mer du Sud l’assurèrent de concert qu’il y avait à une distance assez considérable vers le sud , un riche et puissant royaume dont les habitans avaient des animaux apprivoisés pour porter des fardeaux ; et , pour lui en donner une idée, ils traçaient sur le sable la figure des lamas ou moutons , qu’on trouva ensuite au Pérou et que les Péruviens avaient en effet accoutumés à porter des fardeaux. Comme le lama, ressemble à peu près pour la forme au chameau , bête de charge qui était regardéecomroc particulière à l’Asie , cette circonstance jointe à la découverte des perles , autre production asiatique, concourut à affermir les Espagnols dans la fausse idée où ils étaient que le Nouveau-Monde était voisin des Indes orientales3.
Mais quoique 1rs avis que Balboa recevait des habitans de la côte, fortifiant ses propres conjectures et ses espérances, lui donnassent une extrême impatience de voir ce pays inconnu . il était trop prudent pour tenter d’y entrer avec
1 llerrera. Drcad. I, lib.x, cap. i Goûtera, cap lui, etc. P. Martyr, Decad., pafi. 205, etc.
1 lierrera , Decad. I,lib. x, cap. H.
HISTOIRE D'AMERIQUE
une poignée d'hommes épuisés de fatigue et affaiblis par les maladies(24).Il se détermina a ramener sur-le-champ scs compagnons à rétablissement de Santa-Maria dans le Daricn, pour revenir la saison suivante avec des forces proportionnées à l'entreprise hasardeuse qu'il méditait. Pour acquérir une connaissance plus étendue de l'isthme, il prit à son retour une route différente de celle qu’il avait suivie en allant et où il n'éprouva pas moins de difficultés et de dangers que dans la première; mais il n'y a rien d’insurmontable à des hommes animés par l'espérance et par le succès. Balboa revint à Santa-Maria , après une absence de quatre mois, rapportant plus de gloire et de richesses que les Espagnols n'en avaient encore acquis dans aucune de leurs expéditions au Nouveau Monde. Parmi les officiers qui l'avaient accompagné , il n'y en avait point qui se fût plus distingué que François Pizarrc, et il n’y en eut aucun qui déployât plus de courage et d'ardeur pour aider Balboa â s'ouvrir une communication avec ces pays , où il joua ensuite lui-mème un rôle si glorieux ix premier soin de Ralboa fut d'envoyer en Espagne les détails de l'importante découverte qu'il venait de faire, et de demander un renfort de mille hommes pour tenter la conquête de cette riche contrée sur laquelle il avait reçu des instructions si encourageantes. Le premier avis de la découverte du Nouveau-Monde ne causa peut-être pas une plus grande joie que celle nouvelle inattendue qu'on avait enfin trouvé un passage au grand océan Méridional. On ne douta plus qu'il n’y eût une communication avec les Indes orientales par une route qui était à l’ouest de la ligne de démarcation tracée par le pape. Les trésors que le Portugal tirait chaque jour de scs établissemens et de ses conquêtes en Asie étaient un sujet d'envie et un objet d'émulation pour les autres puissances. Ferdinand se flatta dès lors de l'espérance de partager ce commerce lucratif; et dans l'cmpressemcnl qu'il avait d’arriver â ce but, il était disposé à faire un effort supérieur â ce que Halboa demandait. Mais, dans cette disposition même, on reconnut les effets de la politique jalouse qui le guidait, ainsi que de la funeste antipathie de Fonseca , alors évêque de Burgos,
1 llcrrera, Décati. I. tib. i, cap. tu, vi. Gomera , cap. tut. P. Martyr, Décati. , |»c- 220.
pour tout homme de mérite qui se distinguait dans le Nouveau-Monde. Malgré les services réccns de Balboa, qui le désignaient comme l'homme le plus propre â achever la grande entreprise qu’il avait commencée, Ferdinand fut assez peu généraux pour n’en tenir aucun compte et pour nommer Pcdrarias d’Aviila gouverneur du Darien. Il lui donna le commandement de quinze gros vaisseaux avec douze cents soldats. Ces bâlimens furent équipés aux frais du public avec une magnificence que Ferdinand n’avait encore montrée dans aucun des arméniens destinés pour le Nouveau-Monde; et telle fut l'ardeur des gentilshommes espagnols («mr suivre un chef qui devait les conduire dans un pays, où, suivant le bruit de la renommée, ils n'auraient qu’à jeter leurs filets dans la mer pour en tirer de l’or ', que quinze cents d’entre eux s'embarquèrent à bord de la flotte, et qu'un beaucoup plus grand nombre se seraient engagés pour cette expédition si on avait voulu les recevoir 2.
Pedrarias étant arrivé au golfe de Daricn sans aucun accident remarquable , envoya sur-lechamp à terre quelques-uns de ses principaux officiers pour informer Balboa de son arrivée avec la commission du roi qui le nommait gouverneur de la colonie. Ces députés, qui avaient entendu parler des exploits de Balboa et qui s'étaient formé les plus hautes idées de ses richesses , furent bien étonnés de le trouver vêtu d’un mauvais habit de toile ayant des souliers de ficelle, occupé avec quelques Indiens à couvrir de roseaux sa cabane. Sous ce vêtement simple qui répondait si peu â l’attente et aux désirs de ses nouveaux hôtes, Balboa les reçut avec dignité. I-a renommée de ses découvertes avait attiré près de lui un si grand nombre d’aventuriers des différentes Iles, quil pouvait rassembler quatre cent cinquante hommes en armes. A la tète de ces hardis vétérans il aurait été en état de résister à Pcdcarias et à sa troupe; mais , quoique ses compagnons murmurassent hautement de l'injustice du roi et se plaignissent que des étrangers voulussent recueillir le fruit de leurs travaux et de leurs succès , Balboa sc soumit aveuglément à la volouté de son souve-
1 Herrera, Décru! . 1, lib. x, cap. ut.
* Ibid., Devait. I, lib. x, cap. vi, tu. P. Martyr, Dccad. j pag. 177, *JôG.
(15141 LIVRE Ml. 503
rain et reçut Pedrarias avec tous les égards dus a son caractère *.
Quoique Pedrarias dût à cette modération la Itossession paisible de son gouvernement , il nomma un comité pour faire des informations judiciaires sur la conduite de Balboa pendant qu'il était aux ordres de Nicuessa et d'Enciso , et lui imposa une amende considérable pour réparation* des fautes dont il fut trouvé coupable par ses juges. Balboa sentit vivement l’humiliation de se voir soumis à une procédure et condamné à un châtiment dans le lieu même oû il venait d'occuper le premier rang. D’un autre côté, Pedrarias ne pouvait cacher la jalousie qu'excitait en lui le mérite supérieur de Balboa ; de sorte que le ressentiment de l’un et la jalousie de l'autre furent une source de division très pemicieuseà la colonie; mais elle était menacée d'une calamité plus funeste encore. Pedrarias avait débarqué au Darien dans le temps le plus défavorable de l'année, vers le milieu de la saison pluvieuse, dans cette partie de la zone torride oû les nuées versent des torrens d'eau inconnus dans les climats plus tempérés a. Le village de Santa -Maria était situé dans une plaine fertile, environnée de bois et de marais. La constitution des Européens ne put pas résister à l'influence pestilentielle d'une semblable situation, dans un climat naturellement malsain et dans une saison si lâcheuse. Une maladie violente et meurtrière fit périr plusieurs des soldats qui accompagnaient Pedrarias. L'extrême rareté des provisions aggrava encore leur détresse par l’impossibilité de se procurer les rafratchissemcns nécessaires aux malades et une subsistance suffisante pour ceux qui se portaient bien 3. En un mois de temps, plus de six cents Espagnols périrent dans la dernière misère. L’abattement et le désespoir se répandirent dans la colonie. Plusieurs des personnages principaux demandèrent leur démission et renoncèrent avec plaisir à toutes leurs espérances de fortune pour se dérober aux dangers de cette région meurtrière. Pedrarias s'efforça de distraire ceux qui restaient du sentiment de leurs souffrances en leur procurant de l'occupation. Dans cette vue, il en-
* llerrcra, Dccad. I, lib. x , cap. xui, xiv.
* Ibid. , /fut, natur- de l’air , toin. i, pag. 201.
‘ Ibid., Pecad. I, lib. x, cjp. xiv. V. Maiivr. De cad. I , pjg. 272.
voya plusieurs détachemens dans l’intérieur du pays pour imposer aux habitans des contribntions d'or et pour chercher les mines qui le produisaient. Ces aventuriers avides, plus occupés du gain présent que des moyens de faciliter leurs progrès pour la suite, pillaient sans distinction partout où ils allaient. Sans égard pour les alliances que Balboa avait faites avec plusieurs caciques, ils les dépouillaient de tout ce qu'ils avaient de précieux, et les traitaient, ainsi que leurs sujets, avec le dernier degré de l’insolence et de la cruauté. Cette tyrannie et ces exactions, que Pedrarias n'avait peut-être ni le pouvoir ni la volonté de réprimer, ne firent plus qu’un désert de tout le pays qui s'étend du golfe de Darien jusqu’au lac de Nicaragua, et les Espagnols se rirent par leur imprudence privés des avantages qu’ils auraient pu trouver dans l’amitié des habitans, pour pousser leurs conquêtes vers la mer du Sud. Balboa, qui voyait avec douleur combien une conduite si mal concertée retardait l’exécution de son plan favori, fit passer en Espagne des remontrances très fortes contre l’administration de Pedrarias, qui avait ruiné une colonie heureuse et florissante. Pedrarias, de son côté, accusa Balboa d'avoir trompé le roi par des récits exagérés de scs exploits , et par un faux exposé de la richesse du pays '.
Ferdinand sentit à la fin la foute qu’il avait faite en déplaçant l’officier le plus actif et le plus expérimenté qu’il eût dans le Nouveau- Monde, et, voulant dédommager Balboa, il le nomma adelantade ou gouverneur-lieutenant des pays situés sur la mer du Sud, avec une autorité et des droits très étendus. Il ordonna en même temps à Pedrarias de seconder Balboa dans toutes ses entreprises, et de se concerter avec lui sur toutes les opérations que Pedrarias voudrait foire lui-même. Mais il n’était pas au pouvoir de Ferdinand de foire passer si subitement ces deux hommes d’une haine déclarée à une entière confiance. Pedrarias continua de traiter son rival avec dédain, et, la fortune de Balboa se trouvant épuisée par le paiement de son amende et par d'autres exactions de Pedrarias, il fut hors d’état de faire les dispositions
1 limera , Dccad. I , lib. x , cap. xv ; Dccad. Il , cap. i, etc (initiera, cap. nvi. P. Martyr. Dccad. Ht, cap. x. Relation de B. de Lai Casas, pan xu
HISTOIRE D'AMERIQUE
nécessaires pour sc mettre en possession de son nouveau gouvernement. Cependant, par la médiation et les exhortations de l'évêque de Darien, on vint à bout de les réconcilier, et, pour cimenter plus solidement cette union, Pedrarias consentit A donner sa fille en mariage à Balboa. Le premier effet de leur réunion fut de permettre A Balboa de faire quelques petites incursions dans le pays, et il les exécuta avec une sagesse qui ajouta encore A la réputation qu'il s’était déjà acquise. Plusieurs aventuriers se joignirent A lui, et, avec les secours et la protection de Pedrarias, il commença A tout préparer pour son expédition dans la mer du Sud. Pour exécuter ce projet, il était nécessaire de construire des vaisseaux capables de transporter des troupes dans les provinces où il se proposait de descendre. Après avoir vaincu un grand nombre d’obstacles, et supporté plusieurs de ces contrariétés qui semblent avoir été réservées aux conquérans de l'Amérique, il vint A bout de construire quatre petits brigpmtins. Il était prêt A mettre A la voile pour le Pérou avec trois cents hommes d’élite (force supérieure A celle avec laquelle Pizarre entreprit depuis la même expédition), lorsqu'il reçut un messager inattendu de Pedrarias Comme leur réconciliation n'avait jamais été sincère, l'entreprise que Balboa était sur le point d’exécuter ranima l'ancienne inimitié de Pedrarias et la rendit plus active encore. Il redoutait lclévatiun et la prospérité d'un homme qu’il avait si cruellement offensé. Il craignit que le succès n’encouragcAt Balboa A se rendre indépendant de sa juridiction ; et ces mouvemens de haine , de crainte et de jalousie agissaient sur son Ame avec tant de force, que, pour satisfaire sa vengeance , il ne craignit pas de foire échouer une entreprise d'une si grande importance pour son pays. Sur des prétextes faux , mais plausibles, il engagea Balboa A différer son voyage de quelque temps et A sc rendre A Acla , où il voulait avoir une entrevue avec lui. Balboa, avec la confiance d’un homme qui n’a rien A sc reprocher, sc rendit au lieu qui lui était indiqué; mais il ne fot pas plutôt entré dans Acla qu'il fut arrête par l'ordre de Pedrarias, qui, impatient d'assouvir sa vengeance, ne le laissa pas languir long-temps dans la captivité. Ou nomma sur-le-
’ llcrrera, Devait. I, lib. i, cap. ui; lib. il, cap. 11 , *W, xxi.
(lôlôj
champ des juges pour instruire son procès. 11 fut accusé d'avoir manqué de fidélité au roi et d'avoir voulu sc révolter contre le gouverneur. La sentence de mort fut bientôt prononcée , et, quoique les juges eux -mêmes, secondés par toute la colonie, sollicitassent vivement la grAcc de Balboa , le gouverneur fut inexorable, et les Espagnols virent avec autant de douleur que d'étonnement périr sur l'échafaud un homme qui , de tous ceux qui avaient commandé en Amérique, était généralement regardé comme le plus propre A concevoir et A exécuter de grands projets*. Sa mort fit renoncer A l'expédition qu'il avait projetée. Pedrarias, puissamment protégé par l'évêque de Burgos et quelques autres courtisans, échappa non-seulement A la punition que méritaient la violence et l'iniquité de sa conduite, mais il conserva même sa place et son autorité. Bientôt après, il obtint la permission de foire passer la colonie du poste malsain de Santa-Maria A Panama, qui était sur le côté opposé de l'isthme ; quoique ce changement ne fût pas fort avantageux pour la salubrité du lieu , la situation commode du nouvel établissement ne contribua pas peu A faciliter les conquêtes postérieurcsdesEspagnols dans les vastes provinces de la mer du Sud 3.
Pendant que ces événemens, dont on a cru ne devoir pas interrompre le récit, sc passaient dans le Darien , il se foisait ailleurs d’autres opérations importantes, relativement A la découverte, A la conquête et au gouvernement des autres provinces du Nouveau-Monde. Ferdinand était si occupé du projet d'ouvrir une communication par l'ouest avec les Moluques ou tles des Épiceries, que dans l’année 1515, il équipa A ses frais deux vaisseaux destines A cette expédition et dont il donna le commandement A Juan Diaz de Solis, qui passait giour le plus habile navigateur de l'Espagne. Solis prit sa route le long; de la côte de l’Amérique méridionale, et le l'r de janvier 151G il entra dans une rivière A laquelle il donna le nom de Janeiro et où il se fait aujourd'hui un commerce considérable. De IA il s'avança dans une baie spacieuse qu'il jmagina être l'entrée d'uu détroit qui communiquait avec la mer des Indes; mais en pénétrant plus avant , il découvrit que c’était 1'cmbouclmrp dû
1 Hcrrera, Devait. U, lib. i, cap. xxi, xxn.
* Unit. t lib. iv, c.vp.i.
Rio de la Plata, l'une des grandes rivières qui pas rester plus long-temps dans un lieu où son arrosent le continent méridional de l’Amérique, pouvoir et son crédit étaient presque anéantis, Les Espagnols ayant voulu faire une descente il passa en Espagne dans la vainc espérance dans ce pays, Solis et plusieurs hommes de son d'obtenir justice *. Albuquerque entra dans scs équipage furent tués par les naturels, qui, à la nouvelles fonctions avec toute la rapacité d'un vue des vaisseaux, coupèrent par morceaux les j indigent aventurier, impatient de faire fortune, corps des Espagnols et les mangèrent après les 11 commença par se faire donner le nombre exact avoir fait rôtir. Epouvantés de cet horrible spcc- des Indiens qui étaient dans l’ile, et trouva que tacle et décourages par la perte de leur comman- de soixante mille qui , en 1508 , avaient survécu A dant , ceux des Espagnols qui restaient sur les toutes leurs souffrances, il n'en restait plus que vaisseaux retournèrent en Europe sans tenter quatorze mille. Il en fit plusieurs lots qu’il mit A
aucune autre découverte '. Quoique cette tenta- l’enchère, et qu'il distribua à ceux qui lui eu '
tive eût échoué, elle ne fut pourtant pas inutile : offraient le plus haut prix. Par cette distribution
elle attira l’attention des hommes instruits vers arbitraire, un grand nombre d'indiens furent cette navigation , et prépara la route A un voyage éloignés de leurs anciennes habitations ; plu-
plus heureux, qui, peu d'années après cette sieurs autres furent enlevés A leurs premiers
époque, remplit enfin les vues de Ferdinand. maîtres, et tous furent soumis A des travaux
Quoique les Espagnols s’occupassent avec tant plus pénibles par leurs nouveaux propriétaires, d’activité A étendre leurs découvertes et leurs pressés de se dédommager de leurs avances. Ce étahlissemcns en Amérique, ils considéraient surcroît de calamité combla la misère et hAla la toujours Ilispaniola comme leur principale colo- destruction de cette race innocente et malheunie et le siège du gouvernement. Don Diégo rcusc5.
Colomb ne manquait ni du zèle ni des lalcns né- La violence de cette conduite , jointe aux fuccssaires pour procurer le bonheur et la prospé- nestesconséquencesqui en furent la suite, excita
rité des membres de cette colonie qui étaient non-seulement les plaintes des colons qui se
plus immédiatement sous sa juridiction; mais croyaient lésés, mais encore toucha les cœurs de
il était gène dans toutes ses opérations par la tous ceux en qui il restait quelque sentiment
politique sou|)çonneuse de Ferdinand, qui, en d'humanité. Du moment qu'on envoya en Amé-
toutc occasion, et sur les prétextes les plus fri- riquedes ecclésiastiques pour instruire et couvcr-
voles, lui ûta une partie de scs privilèges, et en- tir les naturels, ils s'aperçurent que la rigueur
couragca le trésorier, les juges et les autres avec laquelle on traitait ce peuple, rendait leur
officiers inférieurs A contrarier ses mesures et A ministère presque inutile. Les missionnaires, se
contester son autorité. La prérogative la plus conformant A l'esprit de douceur de la religion
importante du gouverneur était celle de distri- qu’ils venaient annoncer , s’élevèrent aussitôt
huer les Indiens |>armi les Espagnols établis contre les maximes de leurs compatriotes à l'é-
dans Elle. La servitude rigoureuse de ces mal- gard des Indiens, et condamnèrent les reparti-
heureux n’ayant reçu que de très faibles adou- mientos, ou ces distributions par lesquelles on
cissemcns par les divers règlemens qu'on avait les livrait en esclaves A leurs conquérans, comme
faits en leur faveur, le pouvoir de disposer â des actes aussi contraires A l'équité naturelle et
son gré de ces instrumens du travail assurait aux préceptes du christianisme qu’A la saine po-
au gouverneur une grande influence dans la co- litique. Les dominicains, A qui l'instruction des
Ionie. Pour l’en dépouiller, Ferdinand créa un Américains fut d’abord confiée, furent les plus
nouvel emploi auquel il attacha le droit de faire ardens A attaquer ces distributions. En 1611 ,
le partage desindiens, et qu’il donna à Rodrigue Montesino, un de leurs plus célèbres prédica-
Albuquerque, parent de Zapata, son ministre tcurs, déclama contre cet usage dans la grande
de confiance. Don Diégo sentit vivement l’injus- église de Saint-Domingue avec toute limpétuo-
lice et l’affront qu’on lui faisait en le privant de silé d’une éloquence populaire. Don Diégo Co-
ses droits sur un objet si essentiel , et ne voulant lomb , les principaux officiers de la colonie , et
1 Herrera, Occad. 11, lib. I, cap. vu. I*. Martyr, 1 Herrera, Dtcad. I , lib il, cap. v ; lib. x , cap. xu. Pccad., page. 317. * llcrrera, Dtcad. I , lib. x, rap. xu.
tous les biques qui avaient entendu ce sermon , se plaignirent du moine A scs supérieurs; mais ceux-ci, loin de le condamner, approuvèrent sa doctrine comme également pieuse et convenable aux circonstances. I.es franciscains, guidés |iar l'esprit d'opposition et de rivalité qui subsistait entre les deux ordres, parurent disposés à se joindre aux laïques et A prendre la défense des repartimientos. Mais comme ils ne pouvaient pas avec décence approuver ouvertement un système d’oppression si contraire A l'esprit du christianisme , ils s'efforcèrent de pallier ce qu’ils ne pouvaient pas justifier, et alléguèrent, pour excuser la conduite de leurs concitoyens , qu’il était impossible de (Aire aucune amélioration dans la colonie. A moins que les Espagnols n'eussent assez d'autorité sur les naturels pour les forcer au travail *.
Les dominicains, sans égard pour ces considérations de politique et d'intérêt personnel , ne voulurent se rebeller en rien de la sévérité de leur doctrine , et refusèrent même d’absoudre et d’admettre A la communion ceux de leurs compatriotes qui tenaient les Indiens en servitude1 2. Les deux partis s’adressèrent au roi pour avoir sa décision sur un objet de si grande importance. Ferdinand nomma une commission de son conseil privé, A laquelle il joignit quelques-uns des plus habiles jurisconsultes et théologiens , pour entendre les députés d'Hispaniola chargés de défendre leurs opinions respectives. Après une longue discussion , la partie spéculative de la controverse fut décidée en faveur des dominicains, elles Indiens furent déebrés un peuple libre, fait pour jouir de tous les droits naturels de l’homme; mais malgré cette décision, les repartimientos continuèrent A se faire dans la même forme qu'auparavant 3. Comme le jugement de la commission reconnaissait le principe sur lequel les dominicains fondaient leur opinion, il était peu propre A les convaincre et A les réduire au silence. Enfin , pour rétablir la tranquillité dans la colonie , alarmée par les remontrances et les censures de ces religieux , Ferdinand publia un décret de sou conseil privé, duquel il résultait : qu'a près
1 Herrera , Decad. I , lib. vm, cap. 11. Oviedo, Ut. ii, chap. Ti, psg. 97.
1 Oviedo, ibiiL
» llerrera, Dccad. \ , lib. vui, cap. ui; lib. u, cap. v.
un mûr examen de b bulle apostolique et des autres titres qui assuraient les droits de la couronne de Castille sur ses possessions dans le Nouveau-Monde, 1a servitude des Indiens était autorisée par les lois divines et humaines ; qu'A moins qu'ils ne fussent soumis à l’autorité des Espagnols et forcés de résider sous leur inspection, il serait impossible de les arracher A l’idolAlric et de les instruire dans les principes de b foi chrétienne; qu'on ne devait plus avoir aucun scrupule sur la légitimité des repartimientos , attendu que le roi et son conseil en prenaient le risque sur leur conscience; qu'en conséquence les dominicains et les moines des autres ordres devaient s'interdire A l'avenir les invectives que l'excès d’un zèle charitable mais peu éclairé leur avait fait proférer contre cet usage '.
Ferdinand, voulant faire connaître clairement l'intention où il était de faire exécuter ce décret , accorda de nouvelles concessions d’indiens A plusieurs de scs courtisans (25). Mais afin de ne pas paraître oublier entièrement les droits de l’humanité, il publia un édit par lequel il tAcha de pourvoir A ce que les IndieDS fussent traités doucement sous le joug auquel il les assujettissait ; il régla b nature du travail qu'ils seraient obligés de faire ; il prescrivit la manière dont ils devaient être vêtus et nourris, et fit des règlemens relatifs A leur instruction dans les principesdu christianisme2. Mais les dominicains, qui jugeaient de l'avenir par la connaissance qu’ils avaient du passé, sentirent bientôt l’insuffisance de ces précautions, et prétendirent que, tant que les individus auraient intérêt A traiter les Indiens avec rigueur, aucun règlement public ne pourrait rendre leur servitude douce ni même tolérable. Ils jugèrent qu'il serait inutile de consumer leurs talens et leurs forces A essayer de communiquer les vérités sublimes de l’Evangile A des hommes dont l'Aine était abattue et l’esprit affaibli par l’oppression. Quelquesuns de ces missionnaires, découragés, demandèrent A leurs supérieurs la permission de passer sur le continent , pour y remplir l’objet de leur mission parmi ceux des Indiens qui n’étaieut pas encore corrompus par l'exemple des Espagnols , ni prévenus par leurs cruautés contre les
1 livrera, Dcctul. I, lib. u, cap. nv. — * Ibid.