‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 73 sur 116 · VU K · texte numérisé non relu

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dogmes du christianisme. Ceux qui restèrent 1 Ilispaniola continuèrent à faire des remontrances avec une fermeté décente contre la servitude des Indiens.

Les opérations violentes d'AIbuquerque, qui venait d'être chargé du partage des Indiens, rallumèrent le zèle des dominicains contre les repartimientos , et suscitèrent 5 ce peuple opprimé un avocat doué du courage, des talens et de l’activité nécessaires pour défendre une cause si désespérée. Cet homme zélé fut Barlhélemi de Las Casas, natif de Séville, et l'un des ecclésiastiques qui accompagnèrent Colomb dans son second voyage, lorsqu'on voulut commencer un établissement dans file dilispaniola. Il avait adopté de bonne heure l'opinion dominante parmi ses confrères les dominicains, qui regardaient comme une injustice de réduire les Indiens en servitude; et pour montrer sa sincérité et sa conviction, il avait renoncé à la portion d'indiens qui lui était échue lors du partage qu’on en avait fait entre les conquérans, et avait déclaré qu'il pleurerait toujours la faute dont il s'était rendu coupable en exerçant pendant un moment sur ses frères cette domination impie *. Dès lors il fut le patron déclaré des Indiens , et par son courage à les défendre, aussi bien que par le respect qu'inspiraient scs talens et son caractère , il eut souvent le bonheur d’arrêter les excès de scs compatriotes. Il s’éleva vivement contre les opérations d’AIbuquerque, et s’apercevant bientôt que l’intérêt du gouverneur le rendait sourd à toutes les sollicitations, il n’abandonna pas pour cela la malheureuse nation dont il avait épousé la cause. Il partit pour l’Espagne avec la ferme espérance qu’il ouvrirait les yeux et toucherait le cœur de Ferdinand en lui faisant le tableau de l'oppression que souffraient ses nouveaux sujets1 2.

11 obtint facilement une audience du roi , dont la santé était fort affaiblie. Il mil soos ses yeux avec autant de liberté que d'éloquence les effets funestes des repartimientos dans le Nouveau-Monde, lui reprochant avec courage d’avoir autorisé ces mesures impies qui avaicut

1 Fr. Aui; Daviia Padilta, ffist. de ta Fundarion de la proeincia de San-Jago de Mexico, p. 303 , 301. Serrera , Decad. I , lit), x , cap. m.

1 Serrera, Decad. i, tib. x, cap. XI! , Decad. II. )ib. i, cap. u. Daviia Padilta, tfist , pagj. 301.

porté la misère et la destruction sur une race nombreuse d’hommes innocens que la Providence avait confiés üi ses soins. Ferdinand, dont l’esprit était affaibli par la maladie, fut vivement frappé de ce reproche d'impiété, qu’il aurait méprisé dans d’autres circonstances. Il écouta les discours de Las Casas avec les marques d’un grand repentir , et promit de s’occuper sérieusement des moyens de réparer les maux dont on se plaignait. Mais la mort l'empèclia d'exécuter cette résolution. Charles d’Autriche, il qui la couronne d’Espagne passait, faisait alors sa résidence dans scs états des Pays- Bas. Las Casas , avec son ardeur accoutumée , se préparait à partir pour la Flandre, dans la vue de prévenir le jeune monarque , lorsque le cardinal Ximénès, devenu régent de Castille, lui ordonna de renoncer à ce voyage cl lui promit d’écouter lui-même ses plaintes.

le cardinal pesa la matière avec l’attention que méritait son importance, et comme son esprit ardent aimait les plans hardis et peu communs, celui qu’il adopta très promptement étonna les ministres espagnols , accoutumés aux lenteurs et aux formalités de l’administration. Sans égard ni aux droits que réclamait don Diégo Colomb, ni aux règles établies par le feu roi , il se détermina à envoyer en Amérique trois surintendans de toutes les colonies, avec l’autorité suffisante pour décider en dernier ressort la grande question de la liberté des Indiens, après qu’ils auraient examiné sur les lieux toutes les circonstances. Le choix de ces surintendans était délicat. Tous les laïques, tant ceux qui étaient établis en Amérique, que ceux qui avaient été consultés comme membres de l’administration de ce département , avaient déclaré leur opinion et pensaient que les Espagnols ne pouvaient conserver leurs établissemens au Nouveau-Monde , à moins qu’on ne leur permit de retenir les Indiens dans la servitude. Ximénès crut donc qu’il ne pouvait compter sur leur impartialité, et se détermina à donner sa confiance à des ecclésiastiques. Mais comme d’un autre côté les dominicains et les franciscains avaient épousé le sentiment contraire , il exclut ces deux ordres religieux. Il fit tomber son choix sur les moines appelés hiéronymites , communauté peu nombreuse en Espagne, mais qui y jouissait d’une grande considération. D'après le conseil de Icut

général et de concert avec Las Casas , il choisit parmi eux trois sujets qu’il jugea dignes de cet important emploi. Il leur associa Zuazo, jurisconsulte d'une probité distinguée, auquel il donna tout pouvoir de régler l'administration de la justice dans les colonies. Las Casas fut chargé de les accompagner avec le titre de protecteur des Indiens *.

Confier un pouvoir assez étendu pour changer en un moment tout le système du gouvernement du Nouveau-Monde, à quatre personnes que leur état et leur condition n’appelaient pas à de si hauts emplois, parutàZapata et aux autres ministres du dernier roi une démarche si extraordinaire et si dangereuse, qu’ils refusèrent d’expédier les ordres nécessaires pour l'exécution. Mais Ximénès n'était pas disposé à souffrir patiemment qu’on mit aucun obstacle à ses projets. Il envoya chercher les ministres, leur parla d’un ton si haut et les effraya tellement , qu’ils obéirent sur-le-champ1. Les surintendans, leur associé Zuazo et l.is Casas, mirent à la voile pour Saint-Domingue. A leur arrivée , le premier usage qu’ils firent de leur autorité fut de mettre en liberté tous les Indiens qui avaient été donnés aux courtisans espagnols et à toute personne non résidente en Amérique. Cet acte de vigueur, joint à ce qu'on avait appris d’Espagne sur l’objet de leur commission , répandit une alarme générale. Les colons conclurent qu’on allait leur enlever en un moment tous les Itrasavec lesquels ils conduisaient leurs travaux, et que leur ruine était inévitable. Mais les pères de Saint-JérOme se conduisirent avec tant de précaution et de prudence que les craintes furent bientôt dissipées. Ils montrèrent dans toute leur administration une connaissance du monde et des affaires qu’on n’acquiert guère dans le cloître, et une modération et une douceur encore plus rares parmi les hommes accoutumés à l'austérité de la vie monastique. Ils écoutèrent tout le monde; ils comparèrent les informations qu’ils avaient recueillies , et après une mûre délibération, ils demeurèrent persuadés que l’état de la colonie rendait le plan de Las Casas , vers lequel penchait le cardinal, impossible dans l’exécution. Ils se convainquirent que les Espagnols établis en Amérique étaient en trop petit nombre (tour

1 Herrera , Decad. Il , lib. 11, cap. ni.

* llerrera , Deutd. Il, lib. il, cap. vu.

pouvoir exploiter les mines déjà ouvertes et cultiver le pays; que pour ces deux genres de travaux, ils ne pouvaient se passer des Indiens; que si on leur ôtait ce secours , il faudrait abandonner les conquêtes , ou au moins perdre tous les avantages qu'on en retirait; qu'il n’y avait ' aucun motif assez puissant pour faire surmonter ; aux Indiens rendus libres leur aversion natu- ■ relie pour toute espèce de travail , et qu'il fallait I l’autorité d’un maître pour les y forcer; que si on ne les tenait pas sous une discipline toujours I vigilante, leur indolence et leur indifférence naturelles ne leur permettraient jamais de recevoir l'instruction chrétienne ni d’observer les pratiques de la religion. D’après tous ces motifs , ils trouvèrent nécessaire de tolérer 1rs repartimientos et l’esclavage des Américains. Ils s'efforcèrent en même temps de prévenir les funestes effets de cette tolérance et d'assurer aux Indiens le meilleur traitement qu’on pût concilier avec l'état de servitude. Pour cela ils renouvelèrent les premiers règlemens, y en ajoutèrent de nouveaux , ne négligèrent aucune des précautions qui pouvaient diminuer la pesanteur du joug; enfin ils employèrent leur autorité, leur exemple cl leurs exhortations , à inspirer à leurs compatriotes des sentimens d’équité et de douceur pour ces Indiens, dont l'industrie leur était si nécessaire. Zuazo, dans son département , seconda les efforts des surintendans. Il réforma les cours de justice dans la vue de rendre leurs décisions plus équitables et plus promptes, et fit divers règlemens pour mettre sur un meilleur pied la police intérieure de la colonie. Tous les Espagnols du Nouveau-Monde témoignèrent leur satisfaction de la conduite de Zuazo et de ses associés, et admirèrent la hardiesse de Ximénès qui s’était écarté si fort des routes ordinaires dans la formation de son plan , et sa sagacité dans le choix des personnes à qui. il avait donné sa confiance, et qui en étaient dignes par leur sagesse, leur modération et leur.désintéressement

las Casas seul était mécontent. Les considérations qui avaient déterminé les surintendans. ne faisaient aucune impression sur lui. Le parti qu’ils prenaient de conformer leurs règlemens à l'état de la colonie lui paraissait l’ouvrage * Herrera, Prend. Il, lib. n , cap. xv. Rcmcwl , /fi.st% gén. , lib. ii, cap. x»v, xv, xvi.

HISTOIRE D’AMERIQUE

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d'une politique mondaine et timide, qui consa* crait une injustice parce qu'elle était avantageuse. Il prétendait que les Indiens étaient libres par le droit de nature, et comme leur protecteur, il sommait les surintendans de ne pas les dépouiller du privilège commun de l'humanité. Les surintendans reçurent ses remontrances les plus âpres sans émotion et sans s'écarter en rien de leur plan. Les planteurs espagnols ne furent pas si modérés à son égard, et il fut souvent en danger d’être mis en pièces pour la fermeté avec laquelle il insistait sur une demande qui leur était si odieuse. Las Casas, pour sc mettre à l’abri de leur fureur, fut obligé de chercher un asile dans un couvent , et voyant que tous ses efforts en Amérique étaient sans effet, il partit pour l'Europe avec la ferme résolution de ne point abandonner la défense d'un peuple qu'il regardait comme victime d'une cruelle oppression *.

S’il eût trouvé dans Ximénès la même vigueur d'esprit que ce ministre mettait ordinairement aux affaires, il eût été vraisemblablement fort mal reçu. Mais le cardinal était atteint d'une maladie mortelle et se préparait à remettre l'autorité dans les mains du jeune roi qu'on attendait de jour en jour des Pays-Bas. Charles arriva, prit possession du gouvernement, et, par la mort de Ximénès, perdit un ministre fait pour mériter sa confiance par sa droiture et ses talens. Beaucoup de seigneurs flamands avaient accompagné leur souverain en Espagne. L'attachement naturel de Charles pour ses compatriotes l'engageait à les consulter sur toutes les affaires de son nouveau royaume, et ces étrangers montrèrent un empressement indiscret à sc mêler de tout et à s'emparer de presque toutes les parties de l'administration2. La direction des affaires d'Amérique était un objet trop séduisant pour leur échapper. las Casas remarqua leur crédit naissant. Quoique les hommes à projet soient communément trop ardens pour se conduire avec beaucoup d’adresse, celui-ci était doué de cette activité infatigable qui réussit quelquefois mieux que l'esprit le plus délié. Il ht sa cour aux flamands avec beaucoup d'assiduité. Il mit sous leurs yeux l’absurdité de toutes les maximes adoptées jusque-là dans le gouver-

' Herrera , Decad. Il , lib. u, cap. xn.

■ Uilt. de Charles y.

nement de l'Amérique , et particulièrement les vices des dispositions faites par Ximénès. la mémoire de Ferdinand était odieuse aux Flamands. La vertu et les talens de Ximénès avaient été long-temps pour eux des motifs de jalousie. Ils désiraient vivement trouver des prétextes plausibles pour condamner les mesures du ministre et du défunt monarque , et pour décrier la politique de l'un et de l’autre. Les amis de don Diégo Colomb , aussi bien que les courtisans espagnols qui avaient eu à se plaindre de l'administration du cardinal, se joignirent à l-as Casas pour désapprouver la commission des surintendans en Amérique. Cette union de tant de passions et d'intérêts devint si puissante que les hiéronymites et Zuazo furent rappelés. Rodrigue de Figueroa , jurisconsulte estimé , fut nommé premier juge de Plie , et reçut des instructions nouvelles d’après les instances de Lis Casas, pour examiner encore avec la plus grande attention la question importante élevée entre cet ecclésiastique et les colons, relativement à la manière dont on devait traiter les Indiens. Il était autorisé en attendant à faire tout ce qui serait possible pour soulager leurs maux et prévenir leur entière destruction *.

Ce fut tout ce que le zèle de Lis Casas put obtenir alors en faveur des Indiens. L'impossibilité de faire faire aux colonies aucun progrès , à moins que les planteurs espagnols ne pussent forcer les Américains au travail , était une objection insurmontable à l’exécution de son plan de liberté. Pour écarter cet obstacle, l-as Casas proposa d'acheter dans les élablissemcns des Portugais à la côte d'Afrique un nombre suffisant de noirs, et de les transporter en Amérique où on les emploierait comme esclaves au travail des mines et à la culture du sol. Les premiers avantages que les Portugais avaient retirés de leurs découvertes en Afrique, leur avaient été procurés par la vente des esclaves. Plusieurs circonstances concouraient à faire rcvM-c cet odieux commerce, aboli depuis long-temps en Europe et aussi contraire aux sentimens de l'humanité qu'aux principes de la religion. Dés l'an 1503, on avait envoyé en Amérique un petit nombre d'esclaves nègres 2. En 1511 , Fer-

< Herrera, Decad. Il, lib. u, cap. xn, ut, tu; lib. ni, cap. vu, tiii.

* llerrcra, Decad. I, tib. T, cap. tu.

dinand avait permis qu’on y en portât en plus grande quantité On trouva que cette espèce d’hommes était plus robuste que les Américains , plus capable de résister à une grande fatigue et plus patiente sous le joug de la servitude. On calculait que le travail d’un noir équivalait à celui de quatre Américains2. Le cardinal Ximénès avait été pressé de permettre et d'encourager ce commerce ; mais il avait rejeté le projet avec fermeté, parce qu’il avait senti combien il était injuste de réduire une race d’hommes en esclavage en délibérant sur les moyens de rendre la liberté à une autre 3. Mais las Casas, inconséquent comme le sont les esprits qui se portent avec une impétuosité opiniâtre vers une opinion favorable, était incapable de faire celte réflexion. Pendant qu'il combattait avec tant de chaleur pour la liberté des habitaos du Nouveau-Monde, il travaillait à rendre esclaves ceux d'une autre patrie, et dans la chaleur de son zèle pour sauver les Américains du joug, il prononçait sans scrupule qu’il était juste et utile d'en imposer un plus pesant encore sur les Africains. Malheureusement pour ces derniers, le plan de lais Casas fut adopté. Charles accorda à l'un de scs courtisans flamands le privilège exclusif d’importer en Amérique quatre mille noirs. Celui-ci vendit son privilège pour vingt-cinq mille ducats à des marchands génois, qui les premiers établirent avec une forme régulière entre l'Afrique et l’Amérique ce commerce d'hommes, qui a reçu depuis de si grands accroissemens <.

Mais les marchands génois , conduisant leurs opérations avec l'avidité ordinaire aux monopoleurs, demandèrent bientôt des prix si exorbitans des noirs qu'ils portaient à Hispaniola qu'on y en vendit trop peu pour améliorer l'état de la colonie. Las Casas, dont le zèle était aussi inventif qu'infatigable, eut recours A un autre expédient poursoulagerleslndicns.il avait observé ™e le plus grand nombre de ceux qui jusque-là s’étaient établis en Amérique étaient des soldats ou des matelots employés à la découverte ou à la conquête de ces régions, des fils de familles nobles attirés par l'espoir de s’en-

* narrera , Prend. 1 , lib. no , cap. ix.

* Herrera , Dccad. I, lib. ix, cap. v.

* Herrera, Dccad. Il, lib. 11, cap. VIH.

4 Herrera, lib. Il, cap. xx.

)’AMÉRIQÜE. £Iôl7]

’ richir promptement, ou des aventuriers sans ressources et forcés d'abandonner leur patrfe par leurs crimes ou leur indigence. A la place de ces hommes avides, sans mœurs, incapables de l’industrie persévérante et de l'économie nécessaire dans l'établissement d'une colonie, il proposa d’envoyer à Hispaniola et dans les autres Iles un nombre suffisant de cultivateurs et d'artisans à qui l'on donnerait des encouragemens pour s’y transporter.Dc tels hommes accoutumés à la fatigue seraient en état de soutenir des travaux dont les Américains étaient incapables par la faiblesse de leur constitution , et bientôt ils deviendraient eux-mêmes par la culture de riches et d’utiles citoyens. Mais, quoiqu’on eût grand besoin d'une nouvelle recrue d’habitans à Hispaniola , où la petite-vérole venait de se montrer et d'emporter un nombre considérable d'indiens, ce projet, quoique favorisé par les ministres flamands, fut traversé par l'évêque de Burgos que las Casas trouvait toujours en son chemin <.

I-as Casas commença alors à désespérer de faire aucun bien aux Indiens dans les étahlisscmens déjà formés. Le mal était trop invétéré pour céder aux remèdes. On faisait tous les jours des découvertes nouvelles sur le continent qui donnaient de hautes idées de sa population et

: de son étendue. Dans toutes ces vastes régions , il n’y avait encore qu'une seule colonie tri-s faible, et si l'on en exceptait un petit espace sur l’isthme de Darien , les naturels étaient maîtres de tout le pays. C’était là un champ nouveau et plus étendu pour le zèle et l'humanité de las Casas.qoi se flattait de pouvoir empêcher qu'on n’y introduisit le pernicieux système d'administration qu’il n’avait pu détruire dans les lieux où il était déjà tout établi. Plein de ces espérances , il sollicita une concession de la partie qui s'étend le long de la côte depuis le golfe de

: Paria jusqu’à la frontière occidentale de cette province, aujourd'hui connue sous le nom de Sainte-Marthe. Il proposa d’y établir une colonie formée de cultivateurs, d'artisans et d'ecclésiastiques. Il s'engagea à civiliser dans l'espace de deux ans dix mille Indiens, et à les instruire assez bien dans les arts utiles pour pouvoir tirer de leurs travaux et de leur industrie un revenu

1 Herrera, Dccad. Il, lib. H, cap. su.

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de quinze mille ducats pour la couronne. Il promettait aussi qu’en dix ans sa colonie aurait fait assez de progrès pour rendre au gouvernement soixante mille ducats par an. Il stipula qu'aucun navigateur ou soldat ne pourrait s’y établir, et qu'aucun Espagnol n’y mettrait les pieds sans sa permission. Il alla même jusqu'à vouloir que les gens qu’il emmènerait eussent un habillement particulier différent de celui des Espagnols, afin qu'ils ne parussent point aux Indiens de ce s districts de la même race d’hommes qui avait apporté tant de calamités à l’Amérique h Par ce plan , dont je ne donne qu'une légère esquisse , il paraît clairement que les idées de Las Casas sur la manière de civiliser et de traiter les Indiens étaient fort semblables à celles que les jésuites ont suivies depuis dans leurs grandes entreprises sur l’autre partie du même continent. Las Casas supposait que les Européens , employant l’ascendant que leur donnait une intelligence supérieure et de plus grands progrès dans les sciences et les arts, pourraient conduire par degrés l’esprit des Américains à goûter ces moyens de bonheur dont ils étaient dépourvus, à leur faire cultiver les arts de l’homme en société et à les rendre capables de jouir des avantages de la vie civile.

L’évêque de Burgos et le conseil des Indes regardèrent le plan de Las Casas non-seulement comme chimérique , mais comme extrêmement dangereux. Ils pensaient que l’esprit des Américains était naturellement si borné et leur indolence si excessive qu’on ne réussirait jamais à les instruire ni à leur faire faire aucun progrès. Ils prétendaient qu'il serait fort imprudent de donner une autorité si grande sur un pays de mille railles de eûtes à un enthousiaste visionnaire et présomptueux, étranger aux affaires et sans connaissance de l’art du gouvernement. Las Casas qui s'attendait bien à cette résistance ne se découragea pas. Il eut recours aux Flamands qui favorisèrent ses vues auprès de Charles V avec beaucoup de zèle, précisément parce que les ministres espagnols les avaient rejetées. Ils déterminèrent le monarque, qui venait d’être élevé à l’empire, à renvoyer l’examen de cette affaire à un certain nombre de membres de son conseil privé, et comme Las Casas récu-

1 Herrrra. Decad. 11 , lib. nr, cap. il

sait tous les membres du conseil des Indes comme prévenus et intéressés , tous furent exclus. La décision des juges choisis à la recommandation des Flamands fut entièrement conforme aux sentimens de ces derniers. Ou approuva beaucoup ce nouveau plan , et l'on donna des ordres pour le mettre à exécution, mais en restreignant le territoire donné à Las Casas à trois cents milles le long de la côte de Cumana , d'où il lui serait libre de s'étendre dans les parties intérieures du pays1.

Cette décision trouva des censeurs. Presque tous ceux qui avaient été en Amérique la blâmaient et soutenaient leur opinion avec tant de confiance et par des raisons si plausibles qu’on crut devoir s’arrêter et examiner de nouveau la question avec plus de soin. Charles lui-même, quoique accoutumé dans sa jeunesse à suivre les sentimens de ses ministres avec une déférence et une soumission qui n’annonçaient pas la vigueur et la fermeté d’esprit qu’il montra dans un âge plus mûr, commença à soupçonner que la chaleur que les Flamands mettaient dans toutes les affaires relatives i l'Amérique avait pour principe quelque motif dont il devait se défier; il déclara qu’il était déterminé à approfondir lui -même la question agitée depuis si long-temps sur le caractère des Américains et sur la manière la plus convenable de les traiter. Il se présenta bientôt une circonstance qui rendait cette discussion plus facile. Quevcdo , évêque du Darien , qui avait accompagné Pedrarias sur le continent en 1513, venait de prendre terre à Barcelone où la cour faisait sa résidence. Ou sut bientôt que ses sentimens étaient differens de ceux de Las Casas , et Charles imagina assez naturellement qu'en écoutant et en comparant les raisons de deux personnages respectables qui, par un long séjour en Amérique, avaient eu le temps nécessaire pour observer les moeurs du peuple qu'il s'agissait de faire connaître, il serait en état de découvrir lequel des deux avait formé son opinion avec plus de justesse et de discernement.

On désigna pour cet examen un jour fixe et une audience solennelle. L’empereur parut avec une pompe extraordinaire et se plaça sur son trône, dans la grande salie de son palais. Se*

• Gomara, Uist. gen., cap. lxxtii. llerrcra, Dec. Il , lib. it, cap. ni. Oviedo, lib. xix, cap. v.

courtisans l'environnaient. Don Diégo Colomb, amiral des Indes , fut appelé. L'évèque du Darien fut interpellé de dire le premier son avis ; son discours ne fut pas long. Il commença par déplorer les malheurs de l'Amérique et la destruction d'un si grand nombre de ses habitans. qu'il reconnut être en partie l’effet de l'excessive dureté et de l'imprudence des Espagnols; mais il déclara que tous les habitans du Nouveau-Monde qu'il avait observés , soit sur le continent, soit dans les lies, lui avaient paru une espèce d'hommes destinée S la servitude par l'infériorité de leur intelligence et de leurs talons naturels, et qu’il serait impossible de les instruire ni de leur faire faire aucun progrès vers la civilisation , si on ne les tenait pas sous l’autorité continuelle d'un maître, lais Casas s'étendit davantage et défendit son sentiment avec plus de chaleur : il s'éleva avec indignation contre l’idée qu’il y eût aucune race d'hommes née pour la servitude , et attaqua cette opinion comme irréligieuse et inhumaine. Il assura que les Américains ne manquaient pas d'intelligence et qu'elle n’avait besoin que d’èlrc cultivée; qu’ils étaient capables d’apprendre les principes de la religion et de se former à l'industrie et aux arts de la vie sociale; que leur douceur et leur timidité naturelles les rendant soumis et dociles, on pouvait les conduire et les former pourvu qu'on ne les traitât pas durement. 11 protesta que, dans le plan qu’il avait proposé, ses vues étaient pures et désintéressées, et que quclqu’avantages qui dussent revenir de leur exécution à la couronne de Castille, il n’avait jamais demandé et ne demanderait jamais aucune récompense de scs travaux.

Charles , après avoir entendu les deux plaidoyers et consulté ses ministres , ne se crut pas encore assez bien instruit pour prendre une résolution générale relativement à la condition des Américains; mais comme il avait une entière confiance en la probité de I .as Casas, et que l'évèque du Darien lui-même convenait que l'affaire était assez importante pour qu’on pût essayer le plan proposé, il céda à Ijs Casas par des lettres-patentes la partie de la côte de Cumana , dont nous avons fait mention plus haut , avec tout pouvoir d’y établir une colonie d’après le plan qu'il avait proposé

' Ucrrera , Dccad. Il , lib. îv, rap. lu , iv , v. Arpen-

lisirt

I I. as Casas pressa les préparatifs desonvoyage

avec son ardeur accoutumée; mais, soit par son inexpérience dans ce genre d'affaires , soit par l'opposition secrète de la noblesse espagnole, qui craignait que l’émigration de tant de personnes ne leur enlevât un grand nombre d’hommes industrieux et utiles, occupés de la culture de leurs terres, il ne put déterminer qu’environ deux cents cultivateurs ou artisans à l'accompagner à Cumana.

Rien cependant ne put amortir son zèle. Il mit â la voile avec cette petite troupe , â peine suffisante pour prendre possession du vaste territoire qu'on lui accordait, et avec laquelle il était impossible de réussir à en civiliser les habitans. I.e premier endroit où il toucha fut l'Ile de Porlo-Rico. Là il eut connaissance d'un nouvel obstacle à l’exécution de son plan, plus difficile à surmonter qu’aucun de ceux qu’il avait rencontrés jusqu’alors, lorsqu'il avait quitté l'Amérique en 1517, les Espagnols n'avaient presque aucun commerce avec le continent , si l’on excepte les pays voisins du golfe de Darien. Mais tous les genres de travaux s'affaiblissant de jour en jour à Ilispaniola par la destruction rapide des naturels du pays, les Espagnols manquaient de bras pour continuer les entreprises déjà formées , et ce besoin les avait fait recourir à tous les expédiens qu'ils pouvaient imaginer pour y suppléer. On leur avait porté beaucoup de nègres, mais le prix en était monté si haut que la plupart des colons ne pouvaient \ atteindre. Pour se procurer des esclaves à meilleur marché, quelques-uns d'entre eux armèrent des vaisseaux, et se mirent à croiser le long des côtes du continent. Dans les lieux où ils étaient intérieurs en force, ils commerçaient avec les naturels, et leur donnaient des quincailleries d’Europe pour les plaques d'or qui servaient d'omrmens à ces peuples; mais partout où ils pouvaient surprendre les Indiens, ou l'emporter sur eux à force ouverte , ils les enlevaient et les vendaient à Hispaniola *. Cette piraterie était acconqtagnéc des plus grandes atrocités. I,e nom espagnol devint en horreur sur tout le continent. Dès qu’un vaisseau paraissait , les habitans fuyaient dans les bois ou couraient au ri-

Mla, Annales d’Arragon, pan. 74-97. ttcuieul, A’.-. . gfn. , lib. o, cap. xix, xx.

1 Ilerrera, Verad. 1X1, tib. xx , cap ri-

HISTOIRE D’AMÉRIQUE

vagc on armes pour repousser ces cruels ennemis tle leur tranquillité. Quelquefois ils forçaient les Espagnols à se retirer avec précipitation, ou ils leur coupaient la retraite. Dans la violence de leur ressentiment ils massacrèrent deux missionna.rés dominicains que le zèle avait portés à s'établir dans la province de Cumana *. Ce meurtre de personnes révérées pour la sainteté de leur vie excita une telle indignation parmi les colons d'Hispaniola, qui, au milieu de la licence de leurs mœurs et de la cruauté de leurs actions, étaient pleins d’un zèle ardent pour la religion et d’un respect superstitieux pour ses ministres, qu'ils résolurent de punir ce crime d’une manière qui pût servir d’exemple, nonseulemeiit sur ceux qui l’avaient commis , mais sur la nation entière. Pour l’exécution de ce projet, ils donnèrent le commandement de cinq vaisseaux et de trois cents hommes à Diego Ocampo, avec ordre de détruire par le fer et par le feu tout le pays de Cumana, et d'en faire les habitans esclaves |>our être transportés S llispaniola. las Casas trouva à Porlo-Rico celte escadre faisant voile vers le continent; et Ocampo ayant refusé de différer son voyage , il comprit qu'il lui sentit impossible de tenter l’exécution de son plan de paix dans un pays qui allait être le théâtre de la guerre et de la désolation.

Dans l’espérance d’apporter quelque remède aux suites funestes de ce malheureux incident, il s’embarqua [tour Saint-Domingue, laissant ceux qui l'avaient suivi cantonnés parmi les colons de Porto- Rico. Plusieurs circonstances concoururent à le faire recevoir fort mal à llispauiola. En travaillant à soulager les Indiens , il avait censuré la conduite de scs compatriotes , les colons d'Hispaniola , avec tant de sévérité qu'il leur était devenu universellement odieux. Ils regardaient le succès de sa tentative comme devant entraîner leur ruine. Ils attendaient de grandes recrues de Cumana, et ces espérances s'évanouissaient si lais Casas parvenait à y établie sa colonie. Figueroa , en conséquence d’un plan formé en Espagne pour déterminer le degré d'intelligence et de docilité des Indiens , avait fait une expérience qui [ttiraissait décisive contre le système de Las Casas. Il en avait rassemblé à llispaniola un assez grand nombre , et

1 Oviedo, fini. , lib. xix, cap. ut.

les avait établis dans deux villages, leur laissant une entière liberté et les abandonnant à leur propre conduite; mais ces Indieus. accoutumés à un genre de vie extrêmement différent , incapables de prendre en si peu de temps de nouvelles habitudes, .et d'ailleurs découragés par leur malheur particulier et par celui de leur patrie, se donnèrent si peu de peine pour cultiver le terrain qu’on leur avait donné, parurent si dépourvus de soin et de prévoyance [mur fournir à leurs propres besoins, et si éloignés de tout ordre et de tout travail régulier, que les Espagnols en conclurent qu’il était impossible de les former à mener une vie sociale , et qu'il fallait les regarder comme desenfànsqui avaient besoin d'être continuellement sous la tutelle des Européens qui leur étaient supérieurs cil sagesse cl en sagacité

Malgré la réunion de toutes ces circonstances, qui armaient si fortement contre ses mesures ceux même û qui il s'adressait pour les mettre à exécution, lais Casas, par son activité et sa persévérance, par quelques condescendances et beaucoup de menaces, obtint ù la bu un petit corps de troupes pour protéger sa colonie, au premier moment de son établissement. Mais à son retour à Porto-Rico, il trouva que les maladies lui ^raient déjà enlevé beaucoup de ses gens; et les autres ayant trouvé quelque occupation dans l'ilc refusèrent de le suivre. Avec ce qui lui restait de monde il ht voile vers Cumanh. Ocampo avait exécuté sa commission dans celle province avec tant de barbarie , il avait massacré ou envoyé en esclavage à llispaniola un si grand nombre d'indiens, que tout ce qui restait de ces malheureux s’était enfui dans les bois, et que l'établissement formé à Tolède, se trouvant dans un pays désert , touchait à sa destruction. Ce fut cependant en ce même endroit que Las Casas fut obligé de placer le chef-lieu de sa colonie. Atiandonné et par les troupes qu'on lui avait données pour le protéger , et |iar le détachement d'Ocampo qui avait prévu les calamités auxquelles il devait s'attendre dans un poste si misérable, il prit les précautions qu'il jugea les meilleures pour la sûreté et la subsistance de ses colons; mais connue elles étaient encore bien insuffisantes, il retourna à llispaniola solliciter

1 llcrrcra, Dccmt. Il, !tb x, cap. r.

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OÜ HISTOIRE

des secours plus puissans afin «le sauver des hommes que leur confianee en loi avait engagés à courir de si grands dangers. Bicntùl après son départ, les naturels du pays, ayant reconnu la faiblesse des Espagnols, s'assemblèrent secrètement , les attaquèrent avec la furie naturelle à des hommes réduits au désespoir par les barbaries qu’on avait exercées contre eux, en firent périr un grand nombre et forcèrent le reste à se retirer à I'Ile de Cubagna. l-i peliie colonie qui y était établie pour la pèche des perles , partagea la terreur panique dont les fugitifs étaient saisis, et abandonna Pile. Enfin il ne resta pas un seul Espagnol dans aucune partie du continent ou des Iles adjacentes depuis le golfe de l’aria jusqu'aux confins du Darien. Accablé par relie succession de désastres, et voyant cette fin malheureuse de tous ses grands projets, las Casas n'osa plus se montrer; il s'enferma dans le couvent des dominicains a Saint-Domingue, et prit bientôt après l’habit de cet ordre

Quoique la destruction de la colonie de Culmina ne soit arrivée que Pan 1521 , je n'ai pas voulu interrompre le récit des négociations de Cas Casas depuis leur origine jusqu'à leur issue. Son système fut l’objet d'une longue et sérieuse discussion, et quoique ses tentatives en faveur des Américains opprimés n'aient pas été suivies du succès qu'il s'en promettait (sans doute avec trop de confiance), soit par son imprudence, soit par la haine active de ses ennemis , elles donnèrent lieu à divers règlemens qui furent de quelque utilité à ces malheureuses nations. Je reviens maintenant à l'histoire des découvertes espagnoles en suivant l'ordre des temps s.

Diégo Velasquès, qui avait conquis Cuba ett 151 1 , conservait encore le gouvernement de celle Ile comme député de don Diégo Colomb, quoiqu'il lui donnât rarement des marques de subordination et qu'il cherchât à se rendre entièrement indépendant Sous sa sage administration , Cuba devint l'un des établissrmcns espagnols les plus florissans. I .'idée avantageuse qu'on avait de cette colonie y attirait beaucoup

1 Herrera, Ornut 11, HD. x, rap. v; Prend, ni, lih. U, cap. ni, iv, v. Ovieilo, //(«/., lib. xix, cap. r. UMuara, cap. iixvii. Davita Padilta, lib. i, cap. xcvii. Remexal, Hist. pen. , lib. u, cap. xxu, xxm.

* ïlcrrcca, Ocrait. Il, lib. x, cap. v, pa;; 32ü.

Hcrrcca, Ocrait II, lib. u, cap. xix.

DAMIéRIQUE. ' 115171

de personnes qui espéraient y trouver des éta blissemens solides ou quelque moyen d'occtqver leur activité. Comme Cuba était la plus occidentale des Iles occupées par les Espagnols, et que l'Océan, qui s'étend beaucoup plus loinâl'oucst, n'avait pas encore été visité, ces circonstances invitaient les habitans de celte lie à tenter de nouvelles découvertes. Toute expédition où le courage et l’activité pouvaient conduire promptement à la richesse était plus conforme au génie de ce siècle que cette lenteur, cette patience d’industrie nécessaires pour défricher un terrain ou pour fabriquer le sucre. Plusieurs officiers qui avaient servi sous Pedrarias dans le Darien formèrent une association pour tenter des découvertes. Ils persuadèrent à François Demandés Cordova , riche colon de Cuba et homme d'un grand courage, de se joindre à eux et d'être leur commandant. Velasquès non-seulement approuva leur projet , mais leur donna des secours. Comme les aventuriers qui avaient servi au l)arten manquaient de tout, lui et Cordova leur avancèrent de l'argent pour acheter trois petits vaisseaux, et leur fournirent tout ce qui leur était nécessaire pour le commerce et pour la guerre. Cent dix hommes s’embarquèrent et firent voile de San-Jago de Cuba, le 8 février 1517. Par le conseil de leur principal pilote, Antoine Alamiuos, qui avait servi sous l'amiral Colomb, ils portèrent directement à l'ouest , se guidant d'après l'opinion de ce grand navigateur, qui avait constamment soutenu que la route à l'ouest conduirait aux plus importantes découvertes.

l.c vingt-unicme jour après leur départ de San-Jago il virent terre. C'était le cap Caloc/ie, qui forme la pointe orientale de celle grande péninsule en avant du continent de l’Amérique qui a conservé le nom de J acatan que lui donnent les habitans du pays. Comme ils approchaient du rivage ils virent venir à eux cinq canots pleins d'indiens vêtus décemment de colon, spectacle nouveau pour les Espagnols, qui avaient trouvé jusque-là l'Amérique habitée par des sauvages nus. Cordova s'efforça de gagner la bienveillance de ce peuple par de petits présens. Les Indiens, quoique étonnés à la vue des objets extraordinaires qui se présentaient pour la première fois à leurs yeux , invitèrent les Espagnols à visiter leurs habitations

avec une apparence de cordialité. Les Espagnols débarquèrent et, en s'avançant dans le pays, remarquèrent avec un nouvel étonnement de grandes maisons bâties en pierre ; mais ils éprouvèrent bientôt que si les Indiens du Yucatan étaient plus civilisés que les autres Américains, ils étaient aussi plus artificieux et plus guerriers. Le cacique, en recevant Cordova avec beaucoup de témoignages d'amitié , avait posté en embuscade , derrière un petit bois, un corps considérable d'indiens qui, sur un signal qu’il leur fit, coururent sur les Espagnols et les attaquèrent avec beaucoup de hardiesse et une espèce d'ordre militaire. A la première décharge de leurs flèches quinze Espagnols furent blessés , mais l'explosion soudaine des armes à feu frappa les Indiens d'une si grande terreur, et ils furent ai étonnés du ravage que firent parmi eux les arquebuses et les autres armes de leurs nouveaux ennemis, qu'ils s’enfuirent avec précipitation. Cordova abandonna un pays oô il avait été si mal reçu , emmenant avec lui deux prisonniers et emportant les omemens d'an petit temple qu'il pilla dans sa retraite.

Il continua sa route à l’ouest sans perdre la côte de vue, et le seizième jour il arriva à Campèche. Lâ les Indiens le reçurent avec plus d'hospitalité. Les Espagnols s'étonnaient beaucoup de n'avoir trouvé aucune rivière sur une côte d'une si grande étendue, et qu'ils imaginaient appartenir à une Ile (36). Comme l’eau commençait â leur manquer ils s'avancèrent encore et découvrirent à la fin l'embouchure d'une rivière â Polonchan , quelques lieues par-delà Campèctif.

Cordova débarqua toutes ses troupes pour protéger ses matelots pendant qu’ils feraient de l'eau. Mais malgré toutes ses précautions les Indiens les attaquèrent avec une telle furie cl en si grand nombre, que quarante-sept Espagnols furent tués sur la place et qu’un seul d'entre eux se retira sans être blessé. Leur commandant, quoique blessé en douze endroits, dirigea la retraite avec autant de présence d'esprit qu’il avait montré de courage dans l'action. Les Espagnols regagnèrent avec peine leurs vaisseaux. Après une tentative si malheureuse, il ne leur restait d’autre parti que de hâter leur retour à Cuba. Ils souffrirent dans le trajet tous les tourmens que la soif peut faire éprouver à des liommes

blessés et malades , renfermés dans de petits vaisseaux et exposés à la chaleur de la zone torride. Quelques - uns succombèrent â tant de maux dans la traversée. Cordova leur chef mourut peu de temps après avoir pris terre à Cuba

Toute malheureuse qu'avait été celte expédition, elle anima plutôt qu'elle n'abattit la passion des Espagnols pour les entreprises. On venait de découvrir à une petite distance de Cuba une contrée d’une grande étendue, qui paraissait fertile et habitée |tar des peuples bien plus civilisés qu'aucune autre nation alors connue en Amérique. Quoiqu’on eût eu peu de commerce avec eux, on en avait tiré quelques omemens d'or de peu de valeur, mais artistement travaillés. Ces circonstances , exagérées par des hommes qui cherchaient à réchauffer le mérite de leurs exploits, étaient p us que suffisantes pour réveiller leurs espérances romanesques. Il s'offrit beaucoup de monde pour une nouvelle expédition. Yélasquès, désirant de se distinguer par un service important qui pût lui mériter du roi l’indépendance â laquelle il aspirait dans son gouvernement de Cuba . ne se contenta pas d'exciter leur ardeur, il arma à scs dépens quatre vaisseaux pour le voyage. Deux cents hommes et quarante volontaires , parmi lesquels il s'en trouvait plusieurs qui avaient de la naissance et de la fbrtune, s'embarquèrent pour cette expédition. Elle était sous les ordres de Jean de Grijalva , jeune homme d'un mérite et d'un courage reconnus. Ses instructions étairnt d’o)>server avec attention la nature des pays qu'il découvrirait, de faire des échanges pourdcl'or, et si les circonstances lui paraissaient favorables, d'établir une colonie dans quelque position avantageuse. Il mit ù la voile de Sau-Jago de Cuba, le 8 avril 1518. Le pilote Alamiuos suivit la même la roule que dans le voyage précédent ; mais la violence des courans ayant entraîné les vaisseaux vers le sud , la première terre qu’ils reconnurent fut l'tle de Cozumel à l’est de Yucatan. Tous les habilans s'enfuirent dans les bois et dans les montagnes à l’apjiroclie des Espagnols, qui ne firent pas un grand séjour dans

■ Hcrrrra, Ptcad. Il , lih. u , cap. «vu, afin. Hist. verdadem de la conquùta de ta iVuei'a Espana, par Bernai Biaz de (.asnllo. cap. IIII. Oviedo, lib. un, cap. ut. Gomara , cap lu P. Martyr, de Insutis nuper uuentis, pag. 3üO.

l'ilc; ils arrivèrent sans aucun accident remari|iiable à Putunclian sur le côté upposé de la péninsule. Le désir de venger ceux de leurs compalriotcsquiavaientété massacrés en cet endroit, fortifié par leurs principes de politique, les détermina à y descendre, dans la vue de châtier les Indiens de ce district avec une rigueur et un éclat qui pussent Frapper de terreur tous les peuples du voisinage. Mais quoiqu'ils eussent débarqué toutes leurs troupes et mis à terre quelques pièces de campagne , les Indiens se défendirent avec tant de courage que les Espagnols eurent beaucoup de peine â les repousser et se confirmèrent dans l'opinion où ils étaient déjà qu'ils trouveraient dans les habitans de ce pays des ennemis plus redoutables que tous ceux qu'ils avaient rencontrés dans les autres parties de l’Amérique. De Potonchan ils continuèrent leur route vers l'est , se tenant aussi près de la cùlc qu'il leur était possible, et mettantâ l'ancre tous les suirs pour se garantir des acridens dangereux auxquels ils pouvaient être exposés dans une mer inconnue. Pendant le jour, leurs yeux continuellement attachés sur la terre, étaient Frappes de surprise cl d'admiration â la vue des beautés du pays et de la nouveauté des objets qui se présentaient à eux. Ils voyaient dispersés sur la cote des villages où ils distinguaient des maisons de pierre, qui de loin leur paraissaient blanches et élevées. Dans la chaleur de leur admiration, ilscroyaicntvoirdcsvillesornéesde tours et de clochers; et un des soldats ayant remarqué que ce pays ressemblait [utr son aspect à I Espagne, Grijalva lui donna avec un applaudissement universel le nom de .Xoucelle-Espagne, nom qui désigne encore celle vaste et riche province de la domination es|iagnole en Amérique (27). Ils descendirent aune rivière appelée par les naturels Tabasco ; la nouvelle de l'avantage qu'ils avaient remporté à Potonchan étant parvenue en cet endroit , le cacique les reçut non - seulement d'une manière amicale , mais même leur fit des présens considérables qui confirmèrent les hautes idées que les Espagnols avaient prises de la richesse et de la Fertilité du pays. Ces idées s'étendirent et se fortifièrent encore par ce qui leur arriva dans Ir lieu où ils louchèrent ensuite : c'était à l'ouest drTabasro, dans la province connue depuis sous le nom île Cttaxaca. Ils y Furent reçus avec des marques

D'AMERIQUE. UÔI7]

de respect extraordinaires, comme des êtres audessus de l'humanité. lorsqu'ils débarquèrent les naturels brûlaient devant eux un encens de gomme copale et leur présentaient eu oFFrande tout ce que leurs pays avait de plus précieux, ils s'empressèrent d'établir un commerce avec ces étrangers , et en six jours les Espagnols obi tarent des bijoux d'or d'un travail curieux, pour la valeur de quinze mille pezns, en échange de quelques bagatelles européennes de vil prix. Les deux prisonniers que Cordova avait emmenés de Yucatan avaient jusqu'alors servi d'interprètes; mais comme ils n'entendaient pas la langue de ce nouveau pays, les naturels firent entendre par signes qu’ils étaient sujets d’un grand monarque appelé Montézume , dont la domination s'étendait sur celle province ainsi que sur plusieurs autres. Grijalva quitta cet endroit, dont il dut être fort satisfait, et continua sa route vers l'ouest. Il débarqua sur une |>etitellcqu'il nomma Y/le t/es Sacrifices, parce que ce fut là que les Espagnols virent pour la première fois l'horrible spectacle de victimes humaines que la superstition barbare des naturels offrait à leurs dieux. Il toucha à une autre petite Ile, qu’il appella Saint-Jean de Ulua. Il dépêcha de cette Ile Pedro de Alvarado, un de ses officiers, à Vélasquès avec un détail circonstancié des importantes découvertes qu’il avait faites, et avec les richesses qu'il avait obtenues eu trafiquant avec les naturels. Après le départ d'Alvarado , il continua avec les vaisseaux qui lui restaient de suivre la cùte jusqu'à la rivière de Panuco , et le pays lut parut partout riche . fertile et très peuplé^ Plusieurs des officiers de Grijalva prétendirent que ce n’était pas assez d'avoir découvert ces belles régions, ni d'avoir rempli à leurs diflérens débarquemens la frivole cérémonie d'en prendre possession pour la couronne de Castille; que leur gloire serait imparfaite s'ils n'établissaient une colonie dans un lieu favorable, qui non-seulemrnt assurerait à la nation espagnole un abord dans le pays, mais qui , avec les renforts qu'ils avaient la certitude de recevoir, pourrait servir par degrés à soumettre le pays même en entier à la domination de leur souverain. Mais il y avait plus de cinq mois que l'escadre était à la mer; la plus grande partie des vivres était épuisée, et ce qui restait de provisions avait é é tellement gâté par la chaleur du climat quil

n'était pins guère possible d'en Faire usage. Ij mort avait emporté plusieurs Espagnols ; d'antres étaient malades; le pays était rempli d'bnbifans ipti paraissaient aussi industrieux que braves, et ils étaient sous la domination d'un monarque puissant qui pouvait les réunir et rassembler des forces puissantes pour repousser une invasion. Songer ;1 établir une colonie dans des circonstances si désavantageuses, c'eftt été s'exposer à une destruction inévitable. Quoique Grijalva eiit de l'ambition et du courage, il n'avait pas les grands talcns nécessaires pour Former et exécuter une si grande entreprise. Il jugea plus prudent de retourner à Cuba, après avoir rempli l'objet de son voyage et exécuté tout ce que l'armement qu'il commandait l'avait mis en état de faire. Il revint il San-Jago de Cuba le vingt-six octobre, environ six mois après en être parti ■.

Ce fin là le voyage le plus long et en même temps le plus heureux que les Espagnols eussent encore Fait dans le Nouveau-Monde. Ils avaient dé-couvert que Y ucatan n'était pas une Ile , comme ils l'avaient imaginé, mais une partie du grand continent d'Amérique. DePotonchan, ils avaient suivi leur roule pendant plusieurs centaines de ■miles le long d’une côte qui n'avait pas encore été reconnue, et qui, s'étendant d'abord vers l'ouest, tournait ensuite vers le nord. Enfin tout le pays qu’ils avaient découvert paraissait aussi important par sa richesse que par son élrndur.

Dés qu’Alvaeado Fut arrivé à Cuba , Yélasqnès, enchanté d'un succès qui surpassait de si loin toutes ses espérances, dépêcha sur-le-champ une personne de confiance pour annoncer cette importante nouvelle en Espagne, y porter le* riches productions des contrées qui avaient été découvertes, et solliciter une augmentation d'autorité qui pftl le mettre en étal d'en entreprendre la conquête. Il n'attendit pas même le retour de son messager ni l'arrivée de Grijalva, qui commençait à lui inspirer beaucoup de défiance et de jalousie, et qu'il était résolu de ne plus employer : il commença donc à préparer un armement puissant, proportionné à l’importance et aux dangers de l’entreprise qu'il méditait.

Comme l'expédition dont Yélasquès était alors occupé s'est terminée à des conquêtes bcanroup plus importantes que tout ce que les Espagnols avaient Fait jusqu’alors, et les a conduits à la connaissance d'un peuple qui peut être regardé comme très civilisé si on le compare avec ceux des Américains que l'on connaissait auparavant , il convient de suspendre quelque temps le récit de ces événemens si diFFérens de ceux que nous avons déjà rapportés, afin de jeter un coup d'n-il sur l'état du Nouveau-Monde quand il a été découvert, et d'examiner la police et les nurui-s des tribus simples et grossières qui occupaient tonies les parties du continent où les Espagnol avaient pénétré.

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