LIVRE QUATRIÈME
Vingt-six ans «'étaient écoulés depuis que Colomb avait conduit les Européens dans le Nouveau-Monde, et pendant cet intervalle les Espagnols avaient été Fort occupés à en parcourir différentes régions. Ils avaient visité toutes les Iles dispersées en groupes à travers celte partie de l'Océan qui coule entre le continent septentrional et le méridional de l'Amérique. Ils avaient navigué le long de la côte orientale du continent depuis la rivière de la Plata jusqu'au fond du golfe du Mexique, et avaient reconnu
' Herrera, Dectut. Il, lib. ni, cap. i,n,ix,x. Bern. Ilia* , cap. nu, xvii. Oviedo, /fut., lib. xvu, cap. ix, xx. Uouiara ■ cap. xux.
qu’elle s'étendait sans interruption à travers cette vaste portion du globe. Ils avaient découvert la grande mer du Sud , qui ouvrit une nouvelle perspective de ce côté. Ils avaient acquis quelque connaissance des côtes de la Horide, ce qui les conduisit à observer et à suivre le continent dans une direction opposée; et quoiqu'ils n’eussent pas poussé leurs découvertes plus loin vers le nord , d’autres nations avaient visité les parties que les Es|iagno1s avaient négligées. Les Anglais, dans un voyage dont on rapportera ailleurs les motifs et le succès, avaient navigué le long de la côte d’Amérique, depuis la terre de labrador jusqu'aux confins de la Floride; et les
Portugais, en cherchant un passage plus court aux Indes orientales, s'étaient jetés dans la mer du nord et avaient reconnu les mêmes régions Ainsi, à cette époque où je me suis proposé d'examiner l’état du Nouveau-Monde, on en connaissait presque entièrement l'étendue, depuis son extrémité septentrionale jusqu'au trentecinquième degré au sud de l’équateur ; mais les pays qui s'étendent de là jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Amérique, le grand empire du Pérou et les vastes domaines soumis au souverain du Mexique, n'étaient pas encore découverts.
En fixant nos regards sur le continent d’Amérique, la première circonstance qui nous frappe est son immense étendue. La découverte de Colomb ne s’est pas bornée à nous foire connaître une portion de terre qui, par le peu d'espace quelle occupe sur le globe, avait pu échapper aux recherches des siècles précédens. On lui doit la connaissance d'un nouvel hémisphète, plus vaste que l'Europe. l'Asie ou l'Afrique, les trois divisions connues de l’ancien continent , et dont l'étendue est presque égale au tiers du globe habitable.
L'Amérique est remarquable non -seulement par sa grandeur, mais encore par sa position. Elle se prolonge depuis le cercle polaire du nord jusqu'à une latitude très haute vers le sud , plus de quinze cents milles au-delà de l'extrémité la plus avancée de l'ancien continent vers le pôle antarctique. L’ne contrée d’une telle étendue comprend tous les climats propres à devenir l'habitation de l'homme cl à fournir les différentes productions particulières aux régions tempérées ainsi qu'aux régions brûlantes du globe.
Après l’étendue du Nouveau-Monde, rien n’est plus fait pour frapper les regards d'un observateur que la grandeur des objets qu'il présente à la vue. Ij3 nature semble y avoir tracé scs opé- ' rations d'une main plus hardie, et avoir distingué les traits de ce |iays par une magnificence' particulière. Les montagnes d'Amérique sont beaucoup plus hautes que celles des autres divisions du globe : la plaine même de Quito, qui peut être regardée comme la base des Andes, est plus élevée au-dessus du niveau de la mer que le sommet des Pyrénées. Cette chaîne éton-
1 Hcrrcra, Dccad. 1, tib. vi, cop. xvi.
nanle des Andes , non moins remarquable par son étendue que par sa hauteur, s'élève en différons endroits de plus d'un tiers de leur hauteur au-dessus du pic de Ténérifc, la plus haute montagne de l'ancien hémisphère. C'est des Andes qu’on peut dire à la lettre qu'elles cachent leur tète dans les nues : on entend souveut les tempêtes éclater et le tonnerre rouler au-dessous de leurs sommets, qui, tout exposés qu'ils sont aux rayons du soleil dans le centre de la zone torride, sont couverts de neiges étemelles (28).
De ces hautes montagnes on voit descendre des rivières d'une largeur proportionnée et avec lesquelles les rivières de l'ancien continent ne peuvent ètye comparées ni pour la longueur de leur cours, ni pour la masse énorme d'eau qu’elles roulent vers l'Océan. Les fleuves du Maragnon , de l'Orénoque et de la Plata dans l'Amérique méridionale, ceux du Mississipi et de Saint-Laurent dans l’Amérique septentrionale , coulent dans des lits si spacieux que même longtemps avant d'éprouver l’influence de la marée , ils ressemblent plus à des bras de mer qu'à des rivières d’eau douce (29).
Les lacs du Nouveau-Monde ne sont pas moins remarquables par leur grandeur que les montagnes et les rivières : il n'y a rien dans les autres parties du globe qui ressemble à cette chaîne prodigieuse des lacs de l’Amérique septentrionale On pourrait les appeler proprement des mers méditerranées d’eau douce : ceux même qui ne sont que de la seconde et de la troisième classe pour la grandeur ont encore plus de circonférence que le plus grand lac de l’ancien continent.
fai forme du Nouveau-Monde est extrêmement favorable aux communications du commerce. Lorsqu’un continent comme l’Afrique est composé d’une masse vaste et solide, qui n’est point coupée par des bras de mer pénétrant dans l'intérieur, et qui n'a qu’un petit nombre de grandes rivières placées très loin l’une de l’autre, la plus grande partie d’un tel continent semble condamnée par la nature à n'être jamais civilisée et à rester privéede toute communical ion active avec le reste des hommes. Lorsque , comme l'Europe, un continent est ouvert par de vastes branches de l’Océan , telles que la Méditerranée et la mer Daltique, ou lorsque, comme l’Asie, scs eûtes sont ouvertes par des baies pro-
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fondes pénétrant fort avant dans les terres, telles que la mer Noire et les golfes d’Arabie, de Perse , de Bengale , de Siam et de Leotang ; lorsque les mers environnantes sont remplies d'Iles grandes et fertiles, et que le continent même est arrosé d'un grand nombre de rivières navigables , on peut dire que de (elles régions possèdent tout ce qui peut favoriser les progrès de leurs habitaus dans la civilisation cl dans le commerce. A Ions ces égards l'Amérique peut entrer en comparaison avec les autres parties du globe, la: golfe de Mexique, qui coule entre la partie méridionale et la septentrionale de l'Amérique. peut être regardé comme une mer médilerranée propre à ouvrir un commerce maritime avec toutes les contrées dont elle est environnée. Les Iles qui y sont répandues ne sont inférieures en nombre, en grandeur et en fertilité, qu'à celles de l'archipel Indien. En avançant le long de la partie septentrionale de l'héinisphèrc américain , la baie de Chesapealt présente un canal spacieux qui conduit le navigateur fort avant dans les parties intérieures de provinces non moins fertiles qu'étendues ; et si jamais le progrès de la culture et de la population parvient à adoucir l'cxtrèmc ri|pieur du climat dans les districts plus septentrionaux de l'Amérique, la laie d Hudson peut devenir aussi favorable aux communications de commerce dans celle |Kirtie du globe que la Baltique l'est en Europe. L'autre grande portion du Nouveau- Monde est environnée de tous côtés par la mer, à l'exception d'un isthme étroit qui sépare la mer Atlantique de la mer Pacifique; et quoiqu'elle ne soit ouverte ui par des baies profondes, ni par des liras de mer, les parties intérieures en sont accessibles par plusieurs grandes rivières qui reçoivent un si grand nombre de courans auxiliaires et coulent dans des directions si variées, que, sans aucun secours de l'art ni de l'industrie, il est aisé d'établir une navigation intérieure à travers toutes les provinces de ce continent, depuis la rivière de la Plala jusqu'au golfe de Paria. Cette bienfaisance de la nature n'est pas bornée à la division méridionale de l'Amérique. Le continent septentrional n'est pas moins abondant en rivières qui sont navigables presqu'à leur source ; et l'immense chaîne de ses lacs est un moyen de communication intérieure, plus étendu et plus commode qu'il n’y en a dans
aucune partie du globe. Les pays qui s'étendent depuis le golfe de Darien d'un côté jusqu'à celui de Californie de l'autre , et qui forment la chaine qui unit ensemble les deux parties du continent américain, ont aussi leurs avantages particuliers. Les côtes en sont baignées d'un côté par la mer Atlantique, de l'autre par la mer Pacifique : les rivières qui y coulent , se jetant les unes vers la première de ces mers et les autres vers la seconde , assurent aux différentes provinces toutes les facilités de commerce qui peuvent résulter d'une communication avec les deux mers.
Mais ce qui distingue surtout l'Amérique des autres parties de la terre, c'est la température particulière du climat et les différentes lois qui y règlent la distribution de la chaleur et du froid. Ce n’est pas simplement en mesurant la distance d'une partie du globe à l'équateur qu'il est possible de déterminer avec précision le degré de chaleur qu’un y éprouve. Le climat d'un pays est affecté tout à la fois par l'élévation de la terre au-dessus du niveau de la mer, par l'étendue du continent, par la nature du sol. par la liautcor des montagnes voisines et par d’autres circonstances. Cependant l’influence de ces causes respectives est par différentes raisons moins sensible dans la plus grande partie de l'ancien continent , où , la position d'un pays étant déterminée, on peut prononcer avec assez de certitude quelle doit y être la chaleur de son climat et la nature des productions.
Les maximes fondées sur la connaissance de notre hémisphère ne peuvent pas s'appliquer à l’autre. Dans celui-ci le froid prédomine, et la rigueur de la zone glacée s'étend sur la moitié de celle qui par sa position devait être tempérée. Des pays oô la ligue et le raisin devraient mûrir sont ensevelis sous la neige pendant une moitié de l’année, et des terres situées dans le même parallèle que les provinces les plus fertiles et les mieux cultivées , sont desséchées par des gelées perpétuelles qui y détruisent presque entièrement l'activité de la végétation (30). Eu avançant vers ces parties de l'Amérique placées sous le même parallèle que des provinces d’Asie et d’Afrique qui jouissent constamment de cette chaleur féconde favorable à la vie et à la végétation, l'empire du froid continue à s'y faire sentir, et l’hiver y règne souvent avec une extrême rigueur, quoique pendant un court
espace de temps. Si nous traversons le continent d' Amérique vers la zone torride, nous trouverons encore que le froid qui domine dans le Nouveau-Monde s’étend aussi à cette réijion et y modère l’excès de la clialeur. Tandis que le ni-gre sur la côte d’Afrique est dévoré par l’ardeur continuelle et brûlante du climat , l’Iiahilant du Pérou respire un air également doux et tempéré, ombragé pour ainsi dire sous un dais de nuages légers qui interceptent les rayons Itrôlans du soleil sans affaiblir son influence bienfaisante *. Le long de la côte orientale de l’Amérique, le climat , quoique plus approchant de celui de la zone torride dans les autres parties de la trrre, est cependant beaucoup plus doux que dans les contrées d’Asie et d’Afrique situées dans la même latitude. Si du tropique méridional nous continuons notre marche jusqu'à l'extrémité du continent américain , nous rencontrons beaucoup plus tôt que dans le nord des mers glacées et des pays horribles , stériles et presque inhabitables par la rigueur du froid2.
Différentes causes concourent à rendre le cli at de l'Amérique si différent de celui de l’ancien continent. Quoiqu'on ne connaisse pas encore jusqu’où l’Amérique s’étend vers le nord, nous savons qu’elle s'avance plus prés vers le pôle que l’Asie ou l’Europe. Il y a au nord de l’Asie de vastes mers qui sont ouvertes pendant une partie de l’année, cl lors même qu’elles sont couvertes de glace, le vent qui y souffle a une intensjlé de froid moindre que celui qui règne à terre dans les mêmes latitudes. Mais en Amérique la terre se prolonge du fleuve Saint- I -lurent vers le pôle et s'étend considérablement à l’ouest. Une chaîne d'énormes montagnes rouvertes de neige et de glace traverse toute cette triste région. I x. vent, en passant sur une si grande étendue de terre élevée et glacée , s’imprégne tellement de froid, qu'il acquiert une activité perçante qui se conserve même dans sa route à travers des climats plus doux, et ne se corrige entièrement que lorsqu'il arrive au golfe du Mexique. Sur tout le continent de l'Amérique
• Voyage de Ulloa, t. I, p. 433. Anson , Voyages ,
pai;. tut.
• Anton, Voyages, pan- 174. Voy. de Ouirot, dans Vffist. gCn. de r voyages, I. XIV, p. 83. Richard, f/ist . natnr. de l'air.
septentrionale, un vent de nord-ouest et un froid excessif sont des termes synonymes. Même dans l'été le plus brûlant, dès que le vent tourne de ce côté, son activité pénétrante se fait sentir par un passage aussi violent que subit du chaud au froid. C'est à cette cause puissante qu'il faut attribuer l'influence extraordinaire du froid et ses incursions violentes dans les provinces méridionales de cette partie du globe1.
D’autres causes moins remarquables servent à diminuer la puissance active de la chaleur dans les régions du continent de l’Amérique situées entre les tropiques. Dans toute cette partie du globe, le vent souffle invariablement dans une direction de l'est à l'ouest. Ce veut, en suivant sa route à travers l'ancien continent, arrive à des pays qui s’étendent le long de la allé orientale de l’Afrique , embrasé de toutes les particules ignées qu’il a entraînées des plaines échauffées de l’Asie et des sables brùlans des déserts de l’Afrique. La côte d’Afrique est donc la région de la terre qui , étant exposée à toute l’ardeur de la zone torride, sans aucune circonstance qui la tempère, doit éprouver la plus violente chaleur. Mais ce même vent qui apporte cette augmentation de chaleur aux pays situés entre la rivière de Sénégal et la Cafrerie , traverse l’océan Atlantique avant que d’arriver aux côtes d’Amérique. Il se refroidit en passant sur ce vaste amas d'eau, et ne se fait plus sentir que comme une brise rafraîchissante le long des côtes du Brésil (31) et de la Guiane; de sorte que ces pays, quoique comptés parmi 1rs plus chauds de l'Amérique, ont un climat tempéré en comparaison de ceux qui sont dans les latitudes correspondantes en Afrique (32). En avançant dans son cours à travers l’Amérique, ce vent rencontre des plaines immenses couvertes de forêts impénétrables ou occupées par de grandes rivières , par des marais et des eaux stagnantes qui ne peuvent pas lui rendre une grande chaleur. Enfin il arrive aux Andes qui traversent tout le continent dans une direction du nord au sud. En [tassant sur ces hauteurs glacées, il acquiert un tel degré de froid , que la plus grande partie des pays qui se trouvent au-delà n’éprouvent pas la chaleur dont ils paraissent susccp-
1 Charlevoix, f/isl. de la Nouv. France , lom. !U , paG 10» Uist.gin. des voyages, loin. XV, pag. 213,
tibles par leur position >. Dans les autres provinces de l’Amérique,’ depuis la Terre-Ferme à l'ouest jusqu'à l'empire du Mexique , la chaleur du climat est tempérée en quelques endroits par l'élévation du sol au-dessus de la mer, en d'autres par l'hi-midité extraordinaire du terrain et dans tous par les énormes montagnes qui y sont répandues. Los Iles de l'Amérique sous la zone torride sont ou très petites ou montagneuses, et sont rafraîchies alternativement par les brises de terre et de mer.
On ne peut pas expliquer d'une manière également satisfaisante les causes du froid excessif qui se fait sentir vers l'extrémité méridionale de l'Amérique et dans les mers qui sont au-delà.
( )ii a supposé long-temps qu'il y avait entre la pointe méridionale de l'Amérique et le pôle antarctique un vaste continent auquel on a donné le nom de Terre australe inconnue. Les mêmes principes qui ont servi à expliquer l'intensité extrême du froid dans les régions méridionales de l'Amérique, ont été employés à expliquer celui qui se fait sentir au cap llorn et dans les pays voisins. L’immense étendue du continent méridional et les grandes rivières qu’il verse dans l'Océan ont été regardées par les philosophes comme des causes suffisantes pour occasioner la sensation extraordinaire de froid et le phénomène plus extraordinaire encore des mers glacées dans cette partie du globe. Mais on a cherché en vain le continent imaginaire auquel on attribuait cette influence, et l'espace qu'il était censé occuper s'étant trouvé une mer entièrement ouverte , il faut avoir recours à une nouvelle hypothèse pour expliquer une température de climat si différente de celle qu'on trouve dans les pays situés à une égale distance du pùle opposé (33).
Après avoir examiné ces qualités caractéristiques et permanentes du continent américain qui naissent des circonstances particulières de sa situation et de la disposition de ses parties , le principal objet qui doit fixer ensuite notre attention , c'est l'état où était ce continent lorsqu'on en fit la découverte, relativement à ce qui dépend de l'intelligence et des opérations de l’homme. Les effets de l’industrie et du travail
* Acosu, /fut. noci orbis , lib. n.cap. il. M. de Buffon. Hist. nat., rtc., t. lit, p. 5ta, elc. , t. IX, p. 107, etc. üsboni's, Collect ■ of voyages, t. Il, p. SOS.
sont plus étendus et plus considérables que notre vanité même ne nous porte à le croire. En jetant les yeux sur la face du globe habité , on voit qu'une grande partie de la beauté et de la fertilité que nous attribuons à la main de la nature est l'ouvrage de l'homme. Ces efforts, lorsqu'ils se continuent pendant une suite de siècles, parviennent à perfectionner les qualités de la terre et à en changer même l'apparence. Comme une grande partie de l'ancien continent a été long-tempsoccupée par des nations fort avancées dans les arts, notre mil s'est accoutumé à voir la terre sous la forme qu'on lui a donnée en la rendant propre à être habitée par une race nombreuse d'hommes et à leur fournir des subsistances.
Mais dans le Nouveau-Monde l'espèce humaine n’était pas si avancée et la nature y présentait un aspect bien différent. Dans toutes les vastes régions qui le composent , il ne se trouvait que deux monarchies remarquables pour l'étendue du territoire cl distinguées par quelque progrès dans la civilisation, la: reste du continent était peuplé de petites tribus indépendantes, privées d’arts et d’industrie, qui n'avaient ni les moyens de corriger les défauts ni le désir d'améliorer l'état de la portion de la terre qu'ils habitaient. Des pays ainsi occupés étaient presque dans le même état que s'ils fussent restés sans habitons. D'immenses forêts couvraient une grande partie de cette terre inculte ; et comme la main de l’industrie n’avait pas encore forcé les rivières à couler dans le canal qui leur était le plus convenable et n’avait pas ouvert deséenulemens aux eaux stagnantes, plusieursdes plaines les plus fertiles étaient inondées par les débordemctis ou converties en marais. Dans les provinces méridionales, où la chaleur du soleil, l'humidité du climat et la fertilité du sol concourent à donner de l'activité A tohtes 1rs puissances de la végétation, les bois sont tellement embarrassés par l’exubérance même de la végétation, qu'il est presque impossible d'y pénétrer et que la surface du terrain y est cachée sous des rouelles épaisses d'arbrisseaux , d’herbes et de plantes sauvages. Cest dans cet état de nature brute et abandonnée à elle-même que restent encore plusieurs des grandes provinces de l'Amérique méridionale qui s'étendent du pied des Andes jusques à la mer. l>c$ colonies curo-
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Itéennes ont cultivé quelques cantons le long de la côte ; mais les naturels , toujours grossiers et indolcns , n'ont rien fait pour découvrir ni pour améliorer un pays qui possède tous les avantages de situation et de climat que la nature peut donner. En avançant vers les provinces septentrionales de l'Amérique, la nature continue à présenter un aspect sauvage et abandonné ; et à proportion que la rigueur du climat augmente, la terre devient plus liorrible et plus déserte. là, les forêts, quoique moins embarrassées par l'excès de la végétation, sont également vastes ; d'immenses marais couvrent les plaines, et A peine aperçoit-on quelques tentatives de l'industrie humaine pour cultiver ou embellir la terne. Il n'est pas surprenant que les colonies envoyées d'Europe aient été étonnées à la première vue du NouveaurMonde; il leur parut désert, triste et solitaire. Lorsque les Anglais commencèrent A s'établir en Amérique, ils appelèrent les pays dont ils prirent possession le désert.
Il n’y avait que l’espérance flatteuse de découvrir des mines d'or qui pût engager les Espagnols à pénétrer dans les bois et les marais d'Amérique, où ils oltscrvaienl à chaque pas l’extrême différence de l'aspect que présente la nature inculte et sauvage d'avec celui qu'elle prend sous la main industrieuse de l'art (34).
Non-seulement les travaux de l'homme améliorrntct embellissent ia terre, niais ils la rendent encore plus salubre et plus favorable à la vie. Dans toute région négligée et destituée de culture , Pair est stagnant dans les buis ; des vapeurs corrompues s'élèvent des eaux ; la surface de la terre , surchargée de végétation , n'éprouve point l’influence purifiante du soleil ; la malignité des maladies naturelles au climat s'augmente, et il s’en engendre de nouvelles non moins funestes. Aussi , toutes les provinces de l’Amérique furent-elles trouvées extrêmement malsaines lorsqu'on en fit la découverte. Cest ce que les Espagnols éprouvèrent dans toutes les expéditions qu'ils firent dans le Nouveau- Monde, soit pour tenter des conquêtes soit pour former des élablissemens. Quoique la vigueur naturelle de leur constitution , leur tempérance habituelle, leur courage et leur constance les rendissent aussi propres qu'aucun autre peuple d’Europe il une vie active dans un climat brûlant, ils éprouvèrent les qualités funestes et nuisibles
des régions incultes qu’ils traversaient et où ils tâchaient de planter des colonies. Il en périt un grand nombre de maladies violentes et inconnuesdont ils furent attaqués. Ceux qui échappèrent à la fureur meurtrière de cette contagion ne purent se dérober aux pernicieux effets du climat. On les vit, suivant la descript ion des anciens historiens espagnols , revenir en Europe faibles , maigres, avec des regards languissons et un teint jaunâtre, signes non équivoques de l'insalubrité de la température des pays où ils avaient résidé *.
Eclat inculte du Nouveau-Monde affectait non-seulement la température de l'air, mais les qualités même de scs productions. Le principe de la vie semblait y avoir moins de force cl d'activité que dans l'ancien continent. Malgré la vaste étendue de l'Amérique et la variété de ses climats , les différentes espèces d’animaux qui lui sont propres y sont proportionnellement en beaucoup plus petit nombre que dans l’autre hémisphère. Un ne trouva dans les Iles que quatre espèces de quadrupèdes connus , dont le plus grand n’excédait pas la grosseur d’un lapin. Il y en avait une plus grande variétésur le continent. Ces individus de chaque espèce ne pouvaient pas manquer de s'y multiplier extrêmement , parce qu'ils étaient peu tourmentés par les hommes qui n'étaient encore ni assez nombreux ni assez unis en société |tour s'être rendus redoutables aux animaux ; cependant le nombre des espèces dis! inet es ne peut être encore regardé que comme très petit. De deux cents espèces différentes de quadrupèdes répandues sur la surface de la terre , on n’en trouva et» Amérique qu'environ un tiers lorsqu'elle fut découverte 3. la nature était non - seulement moins féconde dans le Nouveau-Monde , mais elle semble encore avoir été moins vigoureuse dans scs productions. Les quadrupèdes qui appartiennent originairement A cette partie du globe, paraissent être d'une race inférieure ; ils ne sont ni aussi robustes ni aussi farouches que ceux de l'ancien continent. Il n’y en a aucun en Amérique qu'on puisse comparer ü l'éléphant et au rhinocéros pour la grandeur , ni au lion
1 Gomara, //«<., cap. xi , xxu. Oviedo, ff.st., lit), o, cap. nu; lit», v, cap. x P. Martyr, Epist. .,ti; ttecad. , par,. t7G.
* M. de BuFfun, ffàf. mit., lotit. IX, pa(j. 80.
ou au tigre pour la force et la férocité (35). le tapir du Brésil , le plus grand des quadrupèdes du Nouveau-Monde, est de la grosseur d'un veau de s|x mois. Les pumas et les jaguars , les plus farouches des animaux carnassiers , et auxquels les Européens ont donné mal & propos la dénomination de lions et de tigres , n’ont ni je courage intrépide des premiers qi la voracité cruelle des derniers *. Ils sont indolens et timides , peu redoutables pour l'homme , et ils s'enfuient souvent à la moindre apparence de résistance!. Les mêmes qualités du climat d'Amérique qui rendent les animaux indigènes plus petits, plus faibles et plus timides, ont exercé leur influence pernicieuse sur ceux qui y ont été transportés par les Européens 3. Les ours , les loups , les daims d'Amérique tic sont pas égau* engrandeurà ceuxde l'ancien mpndeLLa plupart des animaux domestiques , dont les Em ropéens ont pourvu les provinces où ils se sont établis, ont dégénéré , et pour la grosseur et pour la qualité , dans un pays dont la température et le sol semblent être moins favorables ù la fttree et à la perfection du genre animal (36),
Mais les mêmes causes qui concouraient à diminuer le volume et la vigueur des plus grands animaux, favorisaient la propagation et l'accroissement des reptiles et des insectes. Quoique cela ne soit pas particulier au Nouveau- Monde, et que ces odieuses familles, nées de la chaleur, de l'humidité et de la corruption, infectent loutcs les parties de la zone torride, elle se multiplient peut-être encore plus rapidement en Amérique, et les individus y parviennent à une grosseur plus extraordinaire. Comme cette contrée est en général moins cultivée et moins peuplée que les autres parties de la terre, le principe de la vie y consume son activité et sa force dans les productions de cette classe inférieure. L'air y est souvent obscurci par des nuées d'insectes, et la terre couverte de reptiles désagréa-
■ M de Buffon , Il Lit. nat. , t IX , p 87. Margravii Hist. nat. Brasil., pag. 259.
• M. de Buffon, Hist. nat., lom. IX, |»G- 13-503. Acoua , Hist. , lib. 1» . cap. xxxiv. l’isonil Hist. , p. 6. llerrera, Dccad. IV, lib. iv, cap. i; lib. x, cap. xm.
* Cburcbil . com. V, pan. 591. 0 va Ile, H tint, of Chili, Church. , b 111 , p. 10. Sommario de Oviedo , cap. xivun. Voyage de Des Marchais, t. III, p. 299.
4 M. de Buffon, Hist. nat. , I. IX, p. 103. Kalm, Trace! s, i.|, p. 102. Bielle, Voy. île la France équin. , pan 339.
blés et malfaisans. Les environs de Porto-Bello produisent une si grande multitude de crapauds que la surface de la terre en est entièrement cachée. Les serpens et les vipères ne sont guère moins nombreux à Guayaquil. Carlhagène est infectée de troupes nombreuses de chauves-souris , qui tourmentent non-seulement les troupeaux, mais les hommes mêmes *. Dans les lies on voit de temps entempsdes légions de fourmis consumer toutes les productions végétales (37) , et laisser b terre aussi parfaitement dépouillée que si elle avait été dévorée par le feu. Les forêts humides et le sol marérageux des pays qui bordent l'Orénoque et le Maragnon , fourmillent de presque tous les êtres malfàisans et vermineux auxquels l'activité d'un soleil brûlant peut donner b vie J.
Les oiseaux du Nouveau-Monde ne sont lias distingués par des qualités aussi marquées et aussi caractéristiques que celles qui ont été observées dans les quadrupèdes. Les oiseaux sont plus indépendans de l'homme et moins affectés par les changemens que son industrie et son travail opèrent dans l'ctat de b terre. Ils ont une grande propension à passer d'un pays à un autre, et ils peuvent aisément et sans danger ftalisfaire cet instinct de leur nature. Aussi le nombre des oiseaux communs aux deux connnens est-il beaucoup plus grand que celui des quadrupèdes, cl les espèces même particulières â l'Amérique ressemblent bcaucoupècellesquel'on trouve dans les régions correspondantes de l'ancien hémisphère. Les oiseaux américains de la zone torride , comme ceux du même climat , en Asie et en Afrique, sont parés d'un plumage qui éblouit l'œil par l'éclat et 1a beauté de ses couleurs; mais b nature , qui semble s'être contentée de leur avoir donné celte agréable parure, a refusé à la plupart ce chant mélodieux et varié qui flatte et amuse l'oreille. Les oiseaux des climats tempérés dans le nouveau continent, de même que dans le nètre, ont un extérieur moins brillant, mais ils ont aussi en dédommagement une voix douce et mélodieuse.Dans quelques districts de l'Amérique, b température malsaine de l'air
' Voyage de Vtloa, 1. 1, p. 89. Idem, p. 117. Herrera, Dccad. Il, lib. m, cap. m-xix.
* Voyage delà Condaminc , p. 167. Gumilla, t. III, p. 120, etc. Hist. génér. des voyages, t. XIV, p. 317. Dumont, Jt/éin. sur la Louisiane , l. I, p. 106 Somm> rio de Oviedo, cap. ui-mi.
HISTOIRE D’AMERIQUE
semble avoir été nuisible même A celle partie de la nature animée; on y voit moins d'oiseau* que dans les autres contrées . et le voyageur est étonné de la solitude et du silence qui régnent dans les forêts *. Il est cependant remarquable que l'Amérique , où les quadrupèdes sont si poltrons, ait produit le coiulor A qui l'on ne peut refuser la prééminence sur toute la race ailée pour le volume , la force et le courage 3.
Dans un continent aussi étendu que l'Amérique, il doit nécessairement y avoir beaucoup de variété dans le sol. On trouve dans chaque pro- \ ince quelques particularités distinctives, mais dont la description doit être réservée à ceux qui en écrivent l'histoire détaillée. En général, nous observons que l'humidité et le froid qui dominent d'une manière si frappante dans toutes les parties de l'Amérique, doivent y avoir une grande influence sur la nature du sol. Des pays situés sous le même parallèle que des régions de l'ancien continent, où l'extrême rigueur de l'hiver ne se fait jamais sentir, sont entièrement gelés en Amérique pendant une grande partie de l'année, Ijl terre, resserrée par ce froid excessif, n’y acquiert jamais une chaleur suffisante pour mûrir les fruits qui se trouvent dans les parties correspondantes de l'autre hémisphère. Si l'on voulait faire croître en Amérique les productions qui alKindent dans quelques cantons particuliers du globe, on ne pourrait y réussir que dans les parties de ce continent qui se trouvent de plusieurs degrés plus près de la ligne que le sol naturel de ces productions, parce qu'on aurait besoin d'une augmentation de chaleur pour conlre-balancer la froideur naturelle de la terre et du climat (38;. Plusieurs des plantes et des fruits particuliers aux pays situés sous les tropiques ont été cultivés avec succès nu cap de Bonne-Espérance , tandis qu’A Saint-Augustin dans la Floride, à Charles-Town dans la Caroline méridionale, qui sont beaucoup plus près de la ligne que le cap , les mêmes productions n'ont pu réussir également ( 30 ). Mais,
* Boujîurr , Voyait au Pérou , psg. 17. Chanvaloit, Forage il la Martinique , p. IHJ. Warren, Dr Mil pi . de Surinam. Osboni's, Coller!., t. Il . p. 021. Le. très édifiantes, t. XXIV, p. 339. Uiarlevoix , J/ist de la A oueelle- France , L lit . p. 155.
• rayage de tJltoa, t.l ,p. 363. rayage de la Cnn domine, p. 175. M. dcBuffon, Mut. nat., t XVI. p. ISI. rayage de Des Marrions, i, lit, p. 3*0.
en tenant compte de cette différence de température, le sol de l'Amérique est naturellement aussi riche et aussi fertile qu’aucune autre portion du globe. Comme le pays n'avait qu’un petit nombre d'habitans peu industrieux et privés du secours des animaux domestiques dont les nations civilisées élèvent de si grandes multitudes, la terre n'était pas épuisée par leur consommation. I .es végétaux produits par sa fertilité restaient souvent entiers, cl en se pourrissant sur sa surface rentraient dans son sein en y portant nu surcroît de matière végétale Comme les arbres et les plantes tirent de l'air cl de l'eau une grande partie de leur nourriture, s'ils n’étaient pas détruits par l'homme et par les autres animaux , ils rendraient à la terre plus qu’ils n'en reçoivent et l’enrichiraient plutôt que de l'appauvrir; ainsi les terres inhabitées de l'Amérique pouvaient continuer de s’engraisser pendant plusieurs siècles. I.e nombre prodigieux et l'énorme grosseur des arbres de ce continent attestent la vigueur extraordinaire du sol dans son état naturel, lorsque les Européens commencèrent A cultiver le Nouveau-Monde , ils furent étonnés de l’exubérance et de l'activité de la végétation dans son moule primitif, et en plusieurs endroits, l'industrie du planteur s’exerce encore à diminuer et il épuiser une fécondité superflue, afin de réduire la terre à un étal propre A une culture utile (10).
Après avoir ainsi observé l’état du Nouveau- Monde A l'époque de sa découverte, et considéré les traits particuliers qui le distinguent cl le caractérisent , l’objet qui mérite de fixer notre attention, c'est de rechercher comment l’Amérique a été peuplée, par quelle roule les hommes ont passé d’un continent A l'autre, et dans quelle partie du globe il est le plus probable que s'est établie une communication entre les deux hémisphères.
Nous savons avec une certitude infaillible que toute la race humaine est sortie de la même source, et que les dcsceudans d'un seul homme, sous la protection divine et obéissant aux ordres du ciel , se sont multipliés et ont peuplé la terre.
1 M. de Buffon, J/ist. nat., t. I, p. 242. Katm, t I, pac- 151.
• Cliarlf voix , ffht.de la Nouvelle- France, iam. t, p. -105. l'oyage de Des Marchais, I. lit, p 229, Lcry, ap. IXtory, t. NI , p 17 i.
Mais ni les annales ni les traditions des peuples ne remonlent jusqu'à ces temps éloignés où ils ont pris possession des diverses contrées où ils sont à présent établis. Nous ne pouvons ni suivre les branches de ces premières Familles, ui indiquer avec certitude l'époque de leurs séparations et la manière dont elles se sont répandues sur la surface du globe. Chez les nations même les plus éclairées, le période de l'histoire authentique est cxti èmemcntcourt, cl tout ce qui remonte au-delà est Fabuleux ou obscur. Il n'est donc pas étonnant que les naturels ignora ns de l'Amérique, qui n'ont ni inquiétude sur l'avenir ni curiosité sur le passé, n'aient aucune connaissance de leur propre origine. Les Californiens et les Csquimaux en particulier, qui occupent les parties de l'Amérique les plus voisines de l'ancien continent , sont si grossiers qu’il serait absolument inutile de chercher parmi eux quelques moyens de découvrir le lieu d'où ils sont venus , ou les ancêtres dont ils sont descendus *. Nous devons le peu de lumière que nous avons sur ce objet, non aux naturels de l'Amérique, mais à l'esprit de ‘recherche de leurs conquérons.
Lorsque les Européens firent la découverte inattendue d'un monde nouveau, placé à une grande distance de toutes les parties connues alors de l'ancien continent, et rempli d'habitans (tout l'extérieur et les mœurs différaient sensiblement du reste de l'espèce humaine, la curiosité et l'attention drs hommes instruits dut naturellement les porter à rechercher l’origine de ces peuples. On remplirait plusieurs volumes des théories et des spéculations qu'on a imaginées sur ce sujet; mais ce sont pour la plupart des idées si bizarres et si chimériques, que je croirais Faire un aFFront à l'intelligence de mes lecteurs si j’entreprenais de les exposer en détail ou de les réfuter. Quelques-uns ont eu la présomption d'imaginer que les habitons de l’Amérique tic descendaient pas du père commun de tous les hommes, mais qu'ils Formaient une race séparée, distinguée par des traits particuliers et dans la forme extérieure de leur corps et dans les qualitéscaractéristiqucs de leur esprit. D’autres prétendent qu'ils sont descendus de quelques restes des anciens habitons de la terre échap|iés au déluge, qui , du temps de Noé ,
1 Venr-as, Ifisl. tic la Californie , tenu- 1, paq. 00.
a détruit la plus grande partie de l'espèce humaine, et ils regardent, contre toute raison, des tribus grossières et sauvages, dispersées sur un continent inculte, comme la race d'hommes la plus ancienne qu'il y ait sur la terre. Il n'y a guère de nation depuis le pùte du nord jusqu'à celui du sud , à laquelle quelque antiquaire livré à la folie des conjectures n'ait attribué l'honneur d'avoir peuplé l'Amérique. Un a supposé tour à tour que les Juifs, les Cananéens , les Phéniciens, les Carthaginois, les Grecs, les Scythes avaient , dans les tenqis anciens , formé des élablissemens sur cet hémisphère occidental. On a dit que , dans des temps postérieurs , les Chinois, les Suédois, les Norvégiens, les Gallois, les Espagnols y avaient formé des colonies en différentes circonstances et à des époques diverses. Les prétentions respectives de ces peuples ont trouvé de zélés partisans , et quoiqtie les raisons les plus plausibles dont ils appuyassent leurs hypothèses ne fussent que des rapports accidentels de quelques coutumes ou une ressemblance équivoque de quelques mots dans les langues respectives, on a employé de part cl d'autre beaucoup d’érudition et encore plus de chaleur à défendre sans beaucoup d'utilité les hypothèses contraires. Ces objets de conjecture et de controverse n'appartiennent pas à l'historien : renfermé dans des limites plus étroites , il se borne à recueillir ce qui parait fondé sur ries témoignages certains ou très probables. Je ne crois pas franchir ces limites en présentant ici quelques observations qui peuvent contribuer à répandre de la lumière sur ces questions curieuses et si souvent agitées.
1° Il y a des auteurs qui ont tâché d'expliquer par de pures conjectures la populatiun de l’Amérique. Quelques-uns ont supposé quelle avait été originairement unie a l'ancien continent et qu'elle en avait été séparée par un tremblement de terre ou l'irruption d'un déluge. D'autres ont imaginé qu’un vaisseau , détourné de sa route par la violence d'un vent d'ouest , avait pu être poussé par accident sur la cùte d'Amérique et avoir commencé à peupler ce continent désert *. Il serait inutile d'examiner et de discuter ces
1 Pjrson's Rentains of Jnphrl , paq. 210. Anricnt univers, hist . , vol. XX. na;; . 101. I1. Ec-yjoo, Traira crtiico , loin. V, paq. 301. etc. Arosia, l/it. ru or. nuvi orlnt , tib. i. cap. vu six.
hypothèses, parce qu'il est impossible d’en tirer aucun résultat certain. I,es événemens qu'on y suppose sont simplement possibles; mais nous n'avons aucune preuve qu’ils soient arrivés, ni par le témoignage positif de l'histoire, ni par les suppositions values de la tradition.
2“ Rien ne peut être plus frivole ou plus incertain que de chercher à découvrir l'origine des Américains, en observant simplement les ressemblances qui peuvent se trouver entre leurs mæurs et celles de quelque nation particulière de l'ancien continent. Si l'on sup|M>sc deux peuples placés aux deux extrémités de la terre , mais dans un état de société également avancée pour la civilisation et l’industrie, ils éprouveront les mêmes besoins , et feront les luémrs efforts pour les satisfaire : attirés par les mêmes objets, animés ries mêmes passions, les mêmes idées et les mêmes scnlimens s'élèveront dans leur Ame. Le caractère et les occupations du chasseur d'Amérique seront peu differens de ceux d'un Asiatique qui tire également sa subsistance de la chasse. Une tribu de sauvages sur les bords du Danube ressemblera beaucoup Il ceux qui vivent dans les plaines qu'arrose le Mississipi. Au lieu donc de présumer, d'après de pareils rapports, qu'il y ait quelque affinité entre ces peuples divers, nous devons seulement en conclure que les dispositions et les moeurs des hommes sont formées |iar leur situation et uaissent de l'état de sociabilité où ils sc trouvent. Du moment où ces circonstances commencent à s’altérer, le caractère d’un peuple doit changer, et à proportion qu'il fait des progrès dans la civilisation, ses moeurs se raffinent, ses facultés et scs talcns se développent. I.es progrès de l'homme ont été A peu près les mêmes dans toutes les parties du globe, et nous pouvons le suivre dams sa marche de la simplicité grossière d'une vie sauvage jusqu’ à ce qu’il arrive à l’industrie, aux arts et à l'élégance des sociétés policées. Il n'y a donc rien de merveilleux dans les ressemblances qu'on a observées entre les Américains et les nations barbares de notre continent. Si Lableau, Garcia, et plusieurs autres auteurs, avaient fait ces réflexions , ils n'auraient pas embrouillé le sujet qu'ils voulaient éclaircir, par leurs vains efforts pour établir une affinité entre différentes nations de l'ancien et du nouveau continent , sans en avoir
d'autre preuve que Celle ressemblance dans les moeurs, qui est le produit nécessaire d’un état semblable de sociabilité. Il est vrai qu'il y a, chez tous les peuples, crrtaincscoutumes qui, n'ayant leur source dans aucun besoin naturel , ni dans aucun désir particulier A leur situation, peuvent être regardées comme des usages d’une institution arbitraire. Si l'on découvrait entre deux peuples établis dans des régions fort éloignées l'une de l’autre une parfaite conformité dans quelques-uns de ces usages, il serait naturel de soupçonner que ces deux peuples ont été liés par quelque affinité. Si l'on trouvait en Amérique une nation qui consacrât tous les septièmes jours A un repos religieux ; si , chez une autre, la première apparition de la nouvelle lune était célébrée avec appareil, on pourrait supposer avec raison que la première a reçu des Juifs cet usage d'institution arbitraire; mais la fête observée par la seconde ne devrait être regardée que comme une expression de joie naturelle A l'homme en voyant reparaître la planète qui le guide et l’éclaire pendant la nuit. Les exemples de coutumes purement arbitraires et communes aux habitans des deux hémisphères, sont, A la vérité, si équivoques et en si petit nombre qu'on ne peut en déduire aucune théorie sur la manière dont le Nouveau-Monde a été peuplé.
3° Les hypothèses que l'on a faites sur l'origine des Américains, d'après l'observation de leurs rites et de leurs pratiques religieuses, ne sont pas moins imaginaires et destituées de fbndcmens solides. Lorsque les opinions religieuses d'un peuple ne sont ni le résultat d'une combinaison raisonnée ni l'effet de la révélation, elles ne peuvent être que bizarres et extravagantes ; mais les nations barbares sont incapables de suivre la première méthode, et n’ont pas été favorisées des avantages de la révélation. Cependant l'esprit humain a des procédés si réguliers , lors même que ses opérations semblent n'annoncer que de la bizarrerie et du caprice , que, dans tous les Ages et dans tous les pays, la prédominance de certaines passions sera constamment suivie des mêmes effets. Le sauvage, soit d'Europe , soit d’Amérique, qu'agite la crainte superstitieuse des êtres invisibles ou le désir inquiet de pénétrer dans l'avenir, éprouve également les mouvemens de la terreur
ou de l'impatience; il a recours A des prodiges cl à îles moyens de même espèce , soit pour détourner le malheur dont il sc croit menacé, soit pour deviner le secret qui excite sa curiosité. Ainsi , le rituel de la superstition sur un continent semble, à plusieurs égards, n’élre que la copie de celui qu'on trouve dans l’autre hémisphère; l’un et l’autre autorisent des institutions semblables, quelquefois si frivoles qu'elles n’excitent que la pitié, quelquefois si barbares et si sanguinaires qu’elles inspirent l’horreur. Mais, sans avoir besoin de supposer aucune aflinilé entre ces nations éloignées, et sans imaginer que leurs cérémonies religieuses eussent été transmises par la tradition de l'une à l’autre, s>n peut attribuer celle uniformité, qui, en plusieurs exemples, semble en effet très étonnante, A l’influence naturelle de la suprrstition et de l’enthousiasme sur la faiblesse de l'esprit humain.
V' Nous pouvons établir comme un principe certain dans celte discussion, que l'Amérique n’a été peuplée par aucune nation de l'ancien continent qui eût fait des progrès considérables dans la civilisation, les habit, ms du Nouveau- Monde étaient dans un état de société si peu avancé qu’ils ignoraient les arts qui sont les premiers essais de l’industrie humaine. I.es nations même les plus cultivées de l'Amérique n’avaient aucune connaissance de plusieurs inventions simples, presque aussi anciennes que la société dans les autres parties du monde, et qu’on retrouve dans les premières époques de la vie civile. Il est manifeste |>ar-là que les tribus, qui originairement ont passé en Amérique, sortaient de nations qui doivent avoir été aussi barbares que leurs descendans l'étaient quand ils ont été découverts par les Européens ; car les arts de goût et de luxe peuvent bien décliner ou périr par les secousses violentes, les révolutions et les désastres auxquels les nations sont exposées ; mais les arts nécessaires à la vie ne peuvent plus se perdre chez un peuple qui les a une fois connus; ils ne sont sujets il aucune des vicissitudes des choses humaines, et la pratique en subsiste aussi long-temps que la race même des hommes. Si l'usage du fer avait jamais été connu aux sauvages de l'Amérique ou à leurs ancêtres ; s'ils avaient jamais employé une charrue, une navette ou une forge, l’utilité de ces
inventions les aurait conservées , et il est impossible qu’elles eussent pu être oubliées ou abandonnées. Nous pouvons donc en conclure que les Américains sont descendus de quelque peuple qui se trouvait dans un état de stx’iélé trop peu avancé pour connaître les arts nécessaires , puisque ces mêmes arts étaient inconnus à leurs descendans.
6° Il ne |»araît pas moins évident que l’Amérique n'a été peuplée par aucune colonie des nations plus méridionales de l'ancien continent. On ne peut pas supposer qu'aucune des tribus sauvages, établies dans celle partie de notre hémisphère, ait été chercher un pays si éloigné. Elles n'avaient ni l'audacc, ni l’industrie, ni la force qui pouvaient leur inspirer le désir, et leur fournir les moyens d’exécuter un si long voyage. Les Américains ne peuvent pas non plus être descendus des nations plus civilisées d'Asie et d’Afrique; et cela est prouvé non-seulement par les observations que j’ai déjà faites sur l’ignorance où ils étaient des arts les plus simples et les plus nécessaires, mais encore par une circonstance qui mérite d'être remarquée, l-orsqu'un peuple a éprouvé une fois les avantages que procurent aux hommes en société les animaux domestiques, il ne peut plus ni subsister sans la nourriture qu’il en tire, ni continuer ses travaux sans leur secours. Aussi le premier soin des Espagnols, lorsqu’ils s'établirent en Amérique , fut d’y porter tous les animaux domestiques d'Europe; et si, avant eux, lesTyricns, les Carthaginois, les Chinois, ou quelque autre peuple policé, avaient pris possession de ce continent , nous y aurions trouvé les animaux particuliers aux régions d'où ils auraient été apportés. Mais, dans toute l’Amérique, il n'y a pas un seul quadrupède, apprivoisé ou sauvage , qui appartienne proprement aux pays chauds , ou même aux climats plus tempérés de l’ancien continent. I.e chameau, le dromadaire, le cheval, le bœuf, étaient aussi inconnus en Amérique que le lion et l'éléphant. II est évident par-là que le peuple qui s'établit le premier dans le monde occidental ne venait pas des pays où ces animaux abondent; car des hommes accoutumés à en faire usage auraient naturellement regardé leur secours non-seulement comme utile, mais encore comme nécessaire pour l'amélioration et même pour la conservation de la société civile.
6" En considérant 1rs animaux dont l'Amérique est pourvue, on peut conclure que le point de contact le plus voisin de l'ancien et du nouveau continent se trouve vers l'extrémité septentrionale de l’un et de l'autre, et que c'est par là que la communication s'est ouverte et qu'il s'est établi une correspondance entre ces deux parties du globe. Ixs vastes contrées d'Amérique, qui sont situées sous les tropiques ou qui en approchent. sont remplies d’animaux indigènes de différentes espèces, entièrement différentes de celles qui se trouvent dans les parties correspondantes de l'ancien continent. Mais les provinces septentrionales du .Nouveau-Monde sont peuplées d'animaux sauvages, communs aux parties de notre hémisphère situées sous les mêmes latitudes. L'ours, le loup, le renard, le lièvre, le daim , le chevreuil , l'élan et plusieurs autres espèces, abondent dans les forêts de l'Amériqqe septentrionale, ainsi que dans crlles du nord de l'Europe et de l'Asie1. Il parait donc évident que les deux continens s'approchent l'un de l'autre par ce côté, et sont unis ou si voisins, que ces animaux ont pu passer de l’un à l’autre.
7" la? voisinage actuel des deux continens est clairement prouvé par des découvertes modernes qui ont détruit la principale difficulté sur la manière dont s'est peuplée l'Amérique. Tant que les vastes régions qui s’étendent vers l'est , depuis la rivière d’OIiy jusqu'à la mer de kinislchatka, ont été inconnues ou imparfaitement décrites, l'extrémité nord-est de notre hémisphère était supposée à une si grande distanccdu Nouveau-Monde qu'il n'était pas aisé de concevoir comment il aurait pu s'établir uuc communication entre les deux continens. Mais les Russes, ayant soumis à leur domination la partie occidentale de la Sibérie , acquirent par degrés la connaissance de cette vaste contrée, en pénétrant vers l'est dans des provinces jusqu’alors inconnues. Elles furent découvertes par' des chasseurs qui suivaient le gibier, ou par des soldats employés à lever 1rs impôts ; mais la cour de Moscou n'évaluait l'importance de ces nouvelles provinces que par la petite addition de revenu qui eu résultait. Enfin Picrrc-le-Grand monta sur le trône de Russie. Son génie vaste
1 M. «le BufTim , Uist. nat. , (oui. IX , pas- 67, etc.
et éclairé, occupé J saisir toules 1rs circonstances qui pouvaient agrandir son empire ou illustrer son règne, aperçut dans ces découvertes des conséquences qui avaient échappé aux regards de scs ignoraua prédécesseurs. Il sentit que les régions d'Asie, en s'étendant vers l’est, s'approchaient dans la même proportion vers l’Amérique; qu'on trouverait probablement par là cette communication entre les deux continens qu'on cherchait depuis si long-temps en vain, et qu’en ouvrant lui-mème celte communication il pourrait faire rouler dans ses domaines, par un nouveau canal, une partie du commerce et des richesses du monde occidental. Un tel projet était digne d'un génie qui aimait les grandes entreprises. Pierre rédigea de sa propre main des instructions pour suivre ce plan, et donna des ordres pour le mettre en exécution *.
Ses successeurs ont adopté scs idées et suivi son projet; mais les officiers que la cour de Russie a employés à cette expédition ont trouvé tant de difficultés à vaincre, que leurs projets ont été extrêmement lents. Quelques traditions obscures, conservées chez les peuples de Sibérie, sur un voyage qui se fit heureusement en KJ 18 autour du promontoire nord-est de l'Asie, encouragèrent les Russes à suivre la même route. Dans celle vue, on équipa en d.fïércns temps des vaisseaux sur les rivières de Léna cl de Ivoirins ; mais dans un océan glacé, que la nature ne semble pas avoir destiné à la navigation , ces vaisseaux éprouvèrent des désastres multiplies, et ne purent remplir l'objet qu'on s'était proposé. Aucun vaisseau armé par la cour de Russie n a jamais doublé ce cap formidable (111; tout ce qu'on connaît de ces extrémités de l’Asie est dô aux découvertes qui ont été faites dans des excursions par terre. On trouve dans toutes ces provinces une opinion établie, qu'il y a des contrées vastes et fertiles à une distance peu considérable de leurs côtes; les Russes imaginèrent que ces contrées faisaient partie de l'Amérique, et plusieurs circonstances concouraient non-seulement à les confirmer dans celle opinion , mais encore à leur persuader qu'une |mrlion de ce continent ne pouvait pas être très éloignée. Iles arbres de différentes espèces, in-
1 Muller, Voyages et ihcouoertes des Russes ,1.1,
p. 1, S, lit.
connues dans ces régions stériles de l'Asie, sont cltassés sur la côte par un vent d’est; le même vent y amène en peu de jours des glaces flottantes; de grandes troupes d'oiseau* arrivent tous les ans du même côté ; enfin il s'est conservé parmi les habitans la tradition d'un commerce établi anciennement avec des pays situés à l'est.
Après avoir pesé toutes ces circonstances , et avoir comparé la position des contrées d'Asie qu'ils avaient découvertes avec celles des parties du nord-ouest de l'Amérique qui étaient déjà connues, la cour de Russie forma un plan qu'aurait difficilement osé concevoir toute autre nation moins accoutumée à tenter des entreprises difficiles et A lutter contre de grands obstacles. On donna ordre de construire deux vaisseaux à Ochotz, dans la mer de Kamchatka, d'où ils devaient mettre ù la voile pour aller faire des découvertes. Quoique cette région inculte et stérile ne produisit rien qui pût servir ù la construction de ces vaisseaux, i l'exception de quelque bois de mélèse ; quoique non-seulement le fer, les cordages, les voiles et tous les nombreux appareils nécessaires pour les équiper, mais encore les provisions et les vivres dussent être transportés à travers les immenses déserts de la Sibérie , sur des rivières d'une navigation difficile et par des routes presque impraticables, la volonté du souverain et ta patience du peuple russe surmontèrent à la fin tous les obstacles. On vint à bout de construire les deux vaisseaux, qui appareillèrent de Kamchatka sous le commandement des capitaines Berring et Tschirikow, pour aller reconnaître le Nouveau-Monde par un côté où l'on n'en avait jamais approché. Ils dirigèrent leur route vers l’est ; une tempête sépara bientôt les deux vaisseaux qui ne purent plus se rejoindre; mais, malgré cet accident et plusieurs autres désastres qu'ils éprouvèrent, les espérances qu'on avait conçues de cette expédition ne furent pas absolument frustrées. Chacun des commandans découvrit une terre qui leur parut foire partie du continent d'Amérique, et qui, suivant leurs observations, semble être située à quelques degrés au nord-ouest de la côte de la Californie. Les deux commandans firent aussi descendre à terre quelques-uns de leurs gens ; mais, à l'un de ces débarquemens, les habitans s'enfuirent i l'approche des Russes; à i'autre, ils U.
enlevèrent ceux des Russes qui étaient descendus et détruisirent leur chaloupe. La violence du temps et l’état déplorable où se trouvait l'équipage obligèrent les deux capitaines à abandonner ces côtes inhospitalières. Ko revenant , ils touchèrent à différentes Iles qui forment une chaîne, de l'est à l'ouest, entre le pays qu’ils avaient découvert et la côte d’Asie. Ils eurent quelque communication avec les naturels de ces Iles, qui leur parurent avoir beaucoup de ressemblance avec ceux de l'Amérique septentrionale. Ils présentèrent aux Russes le calumet ou tuyau de paix, symbole d'amitié, d'un usage universel chez tous les habitans du nord de l'Amérique, cl qui parait être une institution particulière à ces peuples.
Les lies de ce nouvel archipel ont été fréquentées depuis par les chasseurs russes; mais la cour semblait avoir abandonné son premier plan de poursuivre les découvertes de ce côté. Ce projet fut repris tout A coup en 1768, et le capitaine Krenitzin eut le commandement de deux petits vaisseaux équipés pour cet objet. Il tint dans son voyage A peu près la même roule que les premiers navigateurs; il toucha aux mêmes iles , dont il observa avec plus de soin la situation et les productions, et il en découvrit plusieurs nouvelles que les autres n'avaient pas rencontrées. Il n’alla pas assez avant vers l'est pour reconnaître le pays que Berring et Tschirikow avaient jugé faire partie du continent de l’Amérique; mais, en revenant par une route beaucoup plus au nord que celle qu'ils avaient tenue, il corrigea quelques erreurs importantes dans lesquelles ils étaient tombés, et son expédition servira du moins A faciliter les progrès des navigateurs qui voudront le suivre dans ces mers (42).
lo possibilité d'une communication entre les deux continens parcelle partie du globe, n'est plus fondée sur de simples conjectures , mais sur des preuves incontestables '. Il se peut qu'une tribu ou quelques familles de Tarlares errans , guidés par ce besoin d'activité particulier à ce peuple, aient passé dans les lies les plus voisines ; et quelque grossière que fût leur manière de naviguer, rlles ont pu , en allant d'une Ile ô une autre, arriver enfin A la côte d'Amérique et
[ ' l'or. et Per. de Xfutlcr. tora. I.
530 HISTOIRE D'AMERIQUE
commencer A peupler ce continent, la distance des Iles Mariannca ou des Larrons à la terre d'Asie la plus voisine, est encore plus considérable que celle qui se trouve entre la partie d'Amérique que les Russes ont découverte et la cAte de Kamchatka. Cependant les habitans des Iles Marianne* sont évidemment d'origine asiatique. Si, malgré l'éloignement, nous reconnaissons que ces Iles ont été peuplées par des émigrations de notre continent, la distance seule n'est pas une raison pour nous empêcher d’attribuer A la meme origine la population de l'Amérique. U est probable que les navigateurs qui visiteront dans la suite ces mers, découvriront, en remontant davantage vers le nord, que le continent de l'Amérique est encore plus prés de l'Asie. Les liabitans encore barbares du pays situé autour du cap nord-ouest de l’Asie, prétendent qu’il y a à la hauteur de leur cùte une petite Ile où ils peuvent arriver en moins d’un jour, et que de ht on découvre un grand continent qui , selon leur récit , est couvert de forêts et occupé par un peuple dont ils n'entendent pas la langue1. Ils reçoivent de ce peuple des peau s de marte, animal inconnu dans les parties septentrionales de la Sibérie et qui ne se trouve que dans les pays où il y a beaucoup d'arbres. Si nous pouvions ajouter loi à ce récit , il faudrait en conclure que le continent d'Amérique n’est séparé du nùtrc que par un canal étroit , et alors toutes les difficultés sur leur communication s'évanouiraient. La proximité des deux contincns a été découverte depuis ma première édition et suivie dans un voyage entrepris d'après des principes si libéraux et conduit avec tant de science, qu’il jette à la fois le plus grand éclat sur le régne de la souveraine qui en a conçu le plan , et sur les officiers qui l'ont mis A exécution (43).
Il est évident aussi, d'après des découvertes récentes, qu'une communication entre notre continent et l'Amérique a pu s'établir avec une égale facilité par l'extrémité nord-ouest de l'Europe. Dès le neuvième siècle, les Norwégiens découvrirent le Groenland et y plantèrent des colonies ; cette communication , après avoir été long-temps interrompue, s’est renouvelée dans le siècle dernier. Quelques missionnaires luthériens et moraves, animés par un zèle ardent
1 Voy. et Dec. Je Muller, tom. 1.
pour la propagation de la fui chrétienne, n'ont pas mlnt de s’établir dans celle région inculte et glacée! C'est A eux qu’on doit beaucoup de détails curieux sur la nature du pays et sur les habitans. Ils nous ont appris que la cùte nordouest du Groenland est séparée de l'Amérique par nn détroit très resserré ; qu'au fond de la baie où aboutit ce détroit il est très probable que les deux continens sont unis1 ; que les habitans de l’un et de l'autre ont des relations entre eux ; qne les Esquimaux d'Amérique ressemblent parfaitement aux Groenlandais pour la figure, le vêtement et la manière de vivre; que des matelots qui avaient appris quelques mots groenlandais, avaient rapporté que ces mêmes mots étaient entendus par les Esquimaux ; enfin qu’un missionnaire morave, très versé dans la langue du Groenland, ayant visité le pays des Esquimaux, découvrit, A son grand étonnement , qu'ils parlaient la même langue que les Groenlandais, que c'était à tous égards le même peuple, et qu’en conséquence il en fut reçu et traité comme un ami et un frère*.
Ces faits décisifs établissent non-seulement ht consanguinité des Esquimaux et dos Groenlandais, ils démontrent encore la possibilité que l'Amérique ait été peuplée par le nord de l’Europe. Si les Norwégiens , dans un siècle barbare où la science n'avait pas encore commencé S éclairer de ses rayons le nord de notre hémisphère, ont été cependant assez buns navigateurs pour s'ouvrir une communication avec le Groenland , il ne serait pas étonnant que leurs ancêtres , aussi accoutumés à errer dans les mers que les Tarlares le sont A errer par terre , eussent , A une époque plus reculée , exécuté le même voyage et laissé au Groenland une colonie dont lesdescendans ont pu dans la suite des temps passer en Amérique. Mais si, au lieu de se hasarder A voguer directement de leur cùte au Groenland, nous supposons que les Norwégiens ont suivi une route moins hardie, en s'avançant deShctland aux Iles Féroé et de IA en Islande, et qu'ils ont établi des colonies en ces différentes Iles , leurs progrès peuvent avoir été tellement
■ Crantz, J Jisl. du Groenland, lom. t. Hist. finir, des voyages, lom. I, pag. Ii2.
* Eggede, Hist. du Groenland, pag. 2, 3.
1 Crante, Hist. du Groenland, pag. 261 , 262.
gradués, que cette navigation n'aurait été ni plus longue ni plus périlleuse que tant de voyages exécutés dans tous les temps par ce peuple robuste et entreprenant.
8° Quoiqu'il soit possible que l’Amérique ait reçu de notre hémisphère ses premiers babitans, soit par le nord-ouest de l’Europe, soit par le nord-est de l'Asie, il y a de bonnes raisons pour supposer que les ancêtres de toutes les nations américaines , depuis le cap llorn jusqu'aux extrémités méridionales de Labrador, sont venus d’Asie plutôt que d'Europe. Les Esquimaux sont les seuls peuples d’Amérique qui, par la ligure et par le caractère, aient quelque ressemblance avec les Européens. C'est évidemment une espèce d'hommes particulière, distinguée de toutes les nations de ce continent par le langage, les mœurs et les habitudes. On |>eut donc être autorisé à faire remonter leur origine à la source que j’ai indiquée. Mais il y a parmi tous les autres peuples d’Amérique une ressemblance si frappante et dans leur constitution physique et dans leurs qualités morales, que, malgré les différences produites par l'influence du climat ou par l'inégalité de leurs progrès dans la civilisation, nous devons tes regarder comme descendus d'une même souche. Il peut y avoir de la variété dans les teintes, mais on retrouve partout la même couleur primitive. Chaque tribu a quelque caractère particulier qui la distingue, mais dans toutes on reconnaît certains traits communs à la race entière. C'est une chose remarquable que, dans toutes les particularités, soit physiques, soit morales , qui caractérisent les Américains , on leur trouve de la ressemblance avec les tribus barbares dispersées au nord-est de l'Asie , mais presque aucune avec les nations établies au nord de l'Europe. On peut donc remonter à leur première origine , et conclure que leurs ancêtres asiatiques , s'étant établis dans les parties de l'Amérique ot't les Busses ont découvert le voisinage des deux continens, se sont ensuite répandus par degrés dans ces différentes régions. Cette idée du progrès de la population en Amérique s'accorde avec les traditions que les Mexicains avaient sur leur propre origine, et qui, tout imparfaites qu’elles étaient, avaient été conservées avec plus de soin et méritaient plus de confiance que celles d'aucun peuple du iXouveau- Monde, la»
Mexicains prétendaient que leurs ancêtres étaient venus d'un pays éloigné situé au nord-est de leur empire. Ils indiquaient les différens endroits où ces étrangers s’étaient arrêtés en avançant successivement dans les provinces intérieures , et c’est précisément la même route qu'ils ont dû suivre en supposant qu'ils vinssent d’Asie. La description que les Mexicains faisaient de la figure, des mœurs , de la manière de vivre de leurs ancêtres à cette époque, est une peinture fidèle des tribus sauvages de Tarlares dont je suppose qu’ils sont descendus.
. je terminerai ici cette discussion surun point auquel on a attaché tant d'importance qu’il aurait été peu convenable de l'omettre en écrivant l'histoire de l’Amérique. J’ai osé examiner la question, mais sans prétendre l'avoir décidée. Content d'offrir des conjectures, je ne veux établir aucun système. Lorsqu’une recherche est par sa nature trop obscure et trop compliquée |iour qu’il soit possible d'arriver à des conséquences certaines, il peut y avoir qnelque mérite à indiquer du moins celles qui sont probables '.
Il est plus intéressant d'examiner l'état et le caractère des peuples d'Amérique , à l’époque où ils ont été connus des Européens qu'à celle de leur origine. A leur origine, un pareil examen n’est qu'un objet de curiosité; mais à l’autre époque il peut donner lieu aux recherches les plus importantes et les plus instructives qui soient dignes d’occuper le philosophe ou l'historien. Si l’on veut compléter l’histqire de l'esprit humain et parvenir à une parfaite connaissance de sa nature et de scs procédés , il faut contempler l’homme dans toutes les situations diverses où la nature l’a placé; il faut suivre ses progrès dans les différens états de sociabilité par où il passe , en avançant par degrés de l’enfance de la vie civile vers la maturité et le déclin de l'état social. Il faut examiner à chaque période comment les puissances de son entendement se développent, observer les efforts de ses faculté» actives, épier les mouvemens de ses affections à mesures quelles naissent dans son âme, voir le but où elles tendent et la forer avec laquelle elles s’exercent. Les anciens philosophes et his-
1 Acosta, /fût. nalur.el inor , U 1 , . tu, cap. n. Garcia, Origen de tos Indios, lib. v, cap. tu. Torqticmaiia, JUvnarq. Ind. , lib. 1 , cap. it , etc. Rotuniii Rrnaduri, /dett de o Hli t de la i Amer sept. , 5 tun . p 1
progrès. Los nations j*ol icées , qui sentent tous les avantages que leur donnent les lumières et 1rs arts , sont portées à regarder avec dédain les peuples sauvages, et, dans l'orgueil de leur supériorité, à peine conviendront -elles que les occupations, les idées et les plaisirs de ces peuples soient dignes de l'homme. Ces nations grossières et sauvages ont rarement été observées par des personnes douées d'une force d'esprit supérieure aux préjugés vulgaires, et capables déjuger l'homme, sous quelque aspect qu’il se présente , avec candeur et avec discernement.
Les Espagnols, qui pénétrèrent les premiers en Amérique et eurent occasion de connaître les différentes peuplades avant qu’elles fussent subjuguées, dispersées ou détruites, étaient bien loin de posséder les qualités nécessaires pour bien observer le spectacle intéressant qui s'offrait â leurs yeux.
Ni le siècle où ils vivaient , ni la nation à laquelle ils appartenaient, n’avaient fait encore assez de progrès dans les connaissances solides pour qu'ils eussent des idées grandes et étendues. les conquérans du Nouveau-Monde étaient pour la plupart des aventuriers ignorans ou dépourvus de toutes les idées qui auraient pu les conduire à bien observer des objets si différons de ceux auxquels ils étaient accoutumés. Continuellement environnés de périls et luttant contre les difficultés, ils avaient peu de loisir et moins encore de capacité pour se livrer à des recherches de spéculation. Impatiens de s’emparer d'un pays si opulent et si vaste , et trop heureux de le trouver habité par des peuples si peu en état de le défendre, ils se hâtèrent de les traiter comme une misérable espèce d'hommes , propres uniquement â la servitude, et s’occupèrent plus de calculer les profits qu'ils pouvaient retirer du travail des Américains, que d’observer h: caractère de leur esprit , ou de chercher les causes de leurs institutions et de leurs usages. Ceux des Espagnols qui pénétrèrent ensuite dans les provinces intérieures, que les premiers conquérans n'avaient pu encore ni connaître ni dévaster , y portèrent en général le même esprit et le même caractère : audacieux et braves au plus haut degré , ils étaient trop peu instruits pour être en état d’observer et de décrire ce qu’ils voyaient.
Ce n!csl pas seulement l'incapacité des Kspa-
gnols , ce sont encore leurs préjugés qui ont rendu si défectueuses les notions qu'ils nous ont laissées sur l’état des naturels de l’Amérique. Peu de temps après qu’ils eurent établi des colonies dans leur nouvelle conquête, il s'éleva parmi eux des disputes sur la manière dont oa devait traiter les Indiens. Un des partis intéressés 1 rendre perpétuelle la servitude de ce peuple, le présentait comme une race stupide et obstinée , incapable d'acquérir des idées religieuses et d’ètre formée aux occupations de la vie sociale. L’autre parti , plein d'un zèle pieux pour la conversion des Indiens, affirmait que, malgré leur ignorance et leur simplicité, ils étaient doux, affectionnés, dociles, et que, par des instructions et des règlemens convenables , il serait aisé d'en faire de bons chrétiens et des citoyens utiles. Cette controverse fut soutenue . comme je l'ai déjà dit , avec toute la chaleur qu’on doit naturellement attendre, lorsque des vues d’intérét d’un côté, et le zèle religieux de l'autre, animent les disputans. La plupart des laïques embrassèrent la première opinion; tou; les ecclésiastiques forent les défenseurs de l'autre; et nous voyons constamment que, selon qu’un auteur tenait à l’un de ces deux partis , il était porté i exagérer les vertus ou les défauts des Américains fort au-delà de la vérité. Ces récits opposés augmentent la difficulté de parvenir à une connaissance parfaite du caractère de ce peuple, et mettent dans la nécessité de lire avec défiance toutes les relations qu’en ont données les écrivains espagnols, et â n’adopter leurs témoignages qu’avec des modifications.
Il s'était écoulé près de deux siècles depuis la découverte de l’Amérique, avant que les mœurs de ses habitans eussent attiré sérieusement l'attention des philosophes, lis s'aperçurent enfin que la connaissance de l’état et du caractère de ce peuple pouvait leur offrir un moyen de remplir un vide considérable dans l'histoire de l’espèce humaine, et les conduire à des observations non moins curieuses qu'importantes. Ils entrèrent avec ardeur dans cette nouvelle carrière d’observation ; mais , au lieu de répandre la lumière sur ce sujet , ils ont contribué , à quelques égards , à l'envelopper d'une nouvelle obscurité. Trop impatiens dans leurs spéculations, ils se sont hâtés de décider , et ont commencé à bâtir des systèmes, lorsqujls auraient dû chercher
des faits sur lesquels ils pussent en poser les fondemens. Frappés d'une apparence de dégradation de l'espèce humaine dans l'étendue du Nouveau -Monde, et étonnés de voir un vaste continent occupé par une race d'hommes nus, faibles et ignorans , quelques auteurs célèbres ont soutenu que cette partie du globe était restée plus long-temps couverte des eaux de la mer que l’autre continent, et n’était devenue que depuis peu propre à être habitée par l'homme; que tout y portait les marques d’une origine récente; que ses habitans, nouvellement appelés à l'existence et encore au commencement de leur carrière , ne pouvaient être comparés aux habitans d’une terre plus ancienne et déjà perfectionnée *. D'autres ont imaginé que, dominés par l'influence d'un climat peu favorable qui arrête et énerve le principe de la vie , l'homme n’avait jamais pu atteindre en Amérique au degré de perfection dont sa nature est susceptible, et qu’il y était resté un animal d'une classe inférieure , dépourvu de force dans sa constitution physique , ainsi que de sensibilité et de vigueur dans ses facultés morales2. D’autres philosophes, opposés â ceux-là , ont prétendu que l’homme arrivait au plus haut degré de dignité et d’exœllence dont il soit susceptible, long-temps avant que de parvenir A un état de civilisation, et que dans la simplicité grossière de la vie sauvage, il déployait une élévation d’âme, un sentiment d’indépendance et une chaleur d'affection, qu’on chercherait vainement parmi les membres des sociétés policées 3 Ils paraissent croire que l’état de l'Iiomme est d'autant plus parfait , qu’il est moins civilisé. Ils décrivent les mœurs des sauvages de l'Amérique avec l'enthousiasme de l’admiration , comme s'ils voulaient les proposer pour modèles an reste de l’espèce humaine. Os théories contradictoires ont été avancées avec une égale confiance, et l’on a vu le génie et l'éloquence déployer toutes leurs ressources pour les revêtir d'une apparence de vérité.
Comme toutes ces circonstances concourent i embrouiller et obscurcir toutes les recherches sur l’état des nations sauvages de l’Amérique , il est nécessaire d’y procéder avec beaucoup de circonspection.
1 M. de Bufton, ffist. uni, î. lit. p. 491; IX, 103, 114.
’ M. de Paw, Recherches philosophiques sur 1rs Jméricains, passim. — * H. Rousseau , passim.
Lorsque nous sommes guidés dans ce travail par les observations éclairées du petit nombre de philosophes qui ont parcouru cette partie du globe , nous pouvons hasarder de porter un jugement; mais lorsque nous n’avons pour garons que les remarques superficielles de voyageurs vulgaires, de marins, de commerçait», de boucaniers et de missionnaires, il fout souvent hésiter, et en comparant des faits épars, tâcher de découvrir ce qu'ils n’ont pas eu la sagacité d'observer. Sans se livrer aux conjectures, sans montrer de penchant pour aucun système, il faut mettre une égale attention à éviter les excès ou d’une admiration extravagante ou d'un mépris dédaigneux pour les mœurs que nous allons décrire.
Afin de procéder dans cette recherche avec la plus grande exactitude, il faudrait la simplifier autant qu'il est possible. L’homme existait comme individu avant de devenir membre d’une communauté. Il fout donc connaître les qualités qui lui appartiennent sous ce premier rapport avant que d'examiner celles qui résultent du second. Ce procédé est particulièrement indispensable pour étudier les mœurs des peuples sauvages. Leur union politique est si imparfaite, leurs institutions et leurs règlcmens civils sont en si petit nombre, si simples, revêtus d'une autorité si faible, qu'on doit plutôt regarder ces peuples cumme des êtres indépendans que comme des membres d'une société régulière. Le caractère d’un sauvage résulte presque entièrement de ses idées et de ses sentimens comme individu; il n'est que faiblement modifié par l’autorité imparfaite de la police et de la force publique. Je suivrai cet ordre naturel dans mes recherches sur les mœurs des Américains, en procédant par degrésdu plus simpleau plus composé.
Je considérerai, l°la constitution physique des Américains dont il est question , 2° leurs facultés intellectuelles, 3° leur état domestique, 4° leurs institutions et leur état politique , 5° leur système de guerre et de sûreté publique , 6“ les arts qu'ils pratiquaient, 7° leurs idées et leurs institutions religieuses , 8° les coutumes particulières et isolées qui ne peuvent se ranger sous aucun de ces chapitres divers. Je terminerai le tout par une appréciation et une balance générale de leurs vertus et de leurs défauts.
1° Constitution physique des Jinericai/y.
Le corps humain est moins affecté par le climat que celui d'aucune autre espèce animale. Quelques animaux sont bornés à une région particulière du globe et ne peuvent exister au-delà ; d'autres peuvent bien supporter les intempéries d'un climat qui leur est étranger, mais ils cessent de multiplier dès qu'ils sont transportés hors de la partie du globe que la nature leur avait assignée pour demeure. Ceux même qui peuvent se naturaliser dans des climats différens éprouvent les effets de toute transplantation hors de leur pays natal , et dégénèrent par degrés de la vigueur et de la perfection dont leur espèce est susceptible. L'homme est la seule créature vivante dont l'organisation soit à la fois assez robuste et assez flexible pour lui permettre de se répandre sur toute la terre, d'babiter toutes les régions, de propager et de multiplier sous tous les climats. Soumis néanmoins à la loi générale de la nature, le corps humain n’est pas absolument insensible à l'influence du climat , et lorsqu'il est exposé aux excès de la chaleur et du froid, il diminue de grandeur et de force.
La première vue des habitans du Nouveau- Monde inspira à ceux qui les découvrirent une telle surprise, qu’ils crurent voir une race d'hommes différente de celle qui peuplait l'ancien hémisphère. Leur teint est d'un brun rougeâtre ressemblant à peu près à la couleur du cuivre *. Leurs cheveux sont noirs, longs, grossiers et Faibles. Ils n'ont point de barbe, et toutes les parties de leurs corps sont parfaitement unies. Ils ont la taille haute, très droite et bien proportionnée (■14). Leurs traits sont réguliers, quoique souvent déformés par les efforts absurdes qu’ils font pour augmenter la beauté de leur forme naturelle ou pour rendre leur aspect plus redoutable à leurs ennemis. Dans les Iles où les quadrupèdes étaient petits et peu nombreux, et où la terre produisait presque d'elleméme, la constitution physique des naturels n’étant fortifiée ni par l’exercice actif de la chasse, ni par le travail de la culture, était extrêmement faible et délicate; sur le continent, où les forêts abondent en gibier de toute espèce et où la principale occupation de plusieurs peuplades était de le poursuivre à la chasse , le corps des natu-
1 Oviedo , Sommano , pag. 46, D. Vie le Cvtomb , cap. xxiv.
rels avait acquis plus de vigueur. Cependant les Américains étaient toujours plus distingués par l'agilité et par la force; ils ressemblaient plus aux animaux de proie qu'à des animaux destinés au travail (45). Non -seulement ils avaient de l’aversion pour la fatigue, ils étaient même in capables de la supporter; et lorsqu’on les arracha par la violence à leur indolence naturelle et qu’on les força à travailler, ils succombèrent à la fatigue de travaux que les habitans de l’ancien continent auraient exécutés avec facilité '. Cette faiblesse de constitution, qui était universelle parmi les peuples qui occupaient les régions de l'Amérique dont nous parlons, peut | tire regardée comme une marque caractéristique de cette espèce d'hommes
Le défaut de barbe et la peau unie de l'Américain semblent indiquer un genre de faiblesse, occasioné par quelques vices dans sa constitution. II est dépourvu d'un des signesde la v irilité et de la force. Cette particularité qui distingue les habitatis du Nouveau-Monde de toutes les autres nations, ne peut être attribuée, coinmel'ont cru quelques voyageurs, à leur manière de se nouri rir 3. Quoique les alimens de la plupart des i Américains soient extrêmement insipides, parce qu'ils ne connaissent point l'usage du sel , on voit en d’autres parties de la terre des peuplades saurages qui vivent d alimens également simples, sans avoir cette marque de dégradation ni aucun symptôme apparent d'une diminution de force.
Comme la forme extérieure des Américains nous porte à croire qu'il y a dans la constitution de leur corps quelques principes naturels de faiblesse, la petite quantité de nourriture qu’ils prennent a été citée par plusieurs auteurs comme une confirmation de cette idée. La quantité d’alimcns que les peuples consomment varie selon la température du climat où ils vivent , le degré d'activité qu'ils exercent et la vigueur naturelle de leur constitution physique. Sous la chaleur accaklaute de la zone torride, où les hommes passent leurs jours dans l'indolence et
1 Oviedo, Somnuirio, pag. 51 , cap. vi. Voy. de Cor- ! real. 11, 138. Wafer’*, Description , p. 131.
• B. Las Casas , Brev. relac. , pag. 4. Torquemada ,
| Monar. , 1 , 580. Oviedo, Sommario , pag. 41 . Jïislor., lib. ni, cap. vi. (tarira, ffccad. I, lib. ix, cap. v ! .Simon , pag. 41.
j 4 Qui Ici ou , Hist. de la ISvnv. France t III, 310.
HISTOIRE D'AMERIQUE
le repos, il leur Faut moins de nourriture qu'aux . Iiabitans actifs des pays froids ou tempéras. ■ Mais le défaut d'appétit, si remarquable citez les Américains, ne peut s'expliquer ni par la chaleur de leur climat ni par leur extrême indolence. Les Espagnols témoignèrent leur étonnement en observant cette particularité non-seulement dans les Iles , mais même en différentes parties du continent. La tempérance naturelle de ces peuples leur parut surpasser de beaucoup l'abstinence des ermites les plus austères 1 , tandis que d'un autre côté l'appétit des Espagnols parut aux Américains d'une voracité insatiable : ceux-ci disaient qu'un Espagnol dévorait en un jour plus d'alimeus qu'il n'en aurait fallu pour dix Américains s. Une preuve encore plus frappante de la faiblesse naturelle des Américains est le peu de sensibilité qu'ils montrent pour les charmes de la beauté et les plaisirs de l'amour. Celle passion destinée à perpétuer la vie, à être le lien de l'union sociale et une source de tendresse et de bonheur , est la plus ardente de toutes celles qui enflamment le cœur humain. Quoique les peines et les dangers qui tiennent A l'état sauvage, quoiqu'en quelques occasions, l'excessive fatigue, et dans tous les temps la difficulté de se procurer la subsistance, puissent paraître contraires à cette passion et concourir A en diminuer l'énergie , cependant les nations les plus sauvages des autres parties du globe semblent éprouver son influence d’une manière plus puissante que les habitans du Nouveau- Monde. Ije nègre brûle de toute l'ardeur des désirs qui est naturelle au climat où il vit, et les peuples les plus grossiers de l’Asie montrent également un degré de sensibilité proportionné à leur position sur le globe. Mais les Américains sont à un degré étonnant insensibles A la puissance de ce premier instinct de la nature. Dans toutes les parties du Nouveau-Monde , les femmes sont traitées par les naturels avec froideur et indifférence : elles ne sont pas l'objet de cette affection tendre qui se forme dans les sociétés civilisées , et n’inspirent point ces désirs ardens, naturels aux nations encore grossières. Même dans les climats où celte passion acquiert d'ordinaire sa plus grande énergie, le sauvage
’ Raniunio, lit , 304. F. 306. A. .Simon, Conquista, etc., p. 30. lUkluyt ,111, 468, .508.
■J UcruTa, Dccad. I, lib. n , cap. xvi.
de l’Amérique regarde sa compagne avec dédain, comme un animal d’une espèce inférieure A lui. 11 ne s'occupe point à gagner son affection par des soins assidus , et s’embarrasse encore moins de la conserver par la complaisance et la douceur *. Les missionnaires eut- mêmes, malgré l'austérité des idées monastiques , n'ont pu s’empêcher de témoigner leur étonnement de la froide indifférence que les jeunes Américains montrent dans leur commerce avec l’autre sexe2 ; et il ne faut attribuer cette réserve à aucune opinion particulière , qui leur fasse attacher quelque mérite à la chasteté des femmes; c'est une idée trop raffinée pour un sauvage, et qui tient à une délicatesse de sentiment et d’affection qui lui est étrangère.
Dans les recherches qu'on fait sur les facultés physiques ou intellectuelles des races particulières d'hommes, il n’y a point d’erreur plus commune et plus séduisante que celle d’attribuer à un seul principe des singularités caractéristiques qui sont l’effet de l’action combinée de plusieurs causes. Le climat et le sol d'Amérique diffèrent A tant d’égards de ceux de l'autre hémisphère , et cette différence est si sensible et si frappante que des philosophes distingués ont trouvé cette circonstance suffisante pour expliquer ce qu'il y a de particulier dans la constiluliondes Américains, llsattribuent tout aux causes physiques , et regardent la faiblesse de corps et la froideur d’âme des Américains comme des conséquences de la température de cette portion du globe qu'ils habitent. Cependant l'influence des causes morales et politiques méritait quelque attention, car elles opèrent avec autant de force que celles par lesquelles on a cru pouvoir expliquer entièrement les phénomènes singuliers dont on a parlé. Partout où l'état de société est tel qu’il en résulte des besoins et des désirs qui ne peuvent être satisfaits que par des efforts réguliers de l'industrie , le corps accoutumé au travail devient robuste et s’endurcit à la fatigue.
’ flennepin, Mœurs des sauvages, 32, «c. Roche fort, Hist. des fies Antilles, pas. 461 .Voyage de Cornai, 11, 141. Ranousio, III, 309, F.Foaano, Descripcion drl Cran Chaco , 71. Falkner'», Description of Data gonea, p. 125- lettere di P. Cataneo, ap. Muralon, IL Christian, felire.l, 305.
■ Chanralon, p. SI. letlr. idif. rom. , 24 , 318. Du Tertre, Il , 337. Venefias, I, 81. Ribu , Mist.de lot triunf , psg. 2.
Dans un état plus simple , où les désirs des liommes sont si modérés et en si petit nombre qu'on peut les satisfaire, presque sans nul travail,avec les productions spontanées de la nature, les facultés du corps n'étant pas mises en exercice ne peuvent acquérir la force dont elles sont susceptibles. Les habitans des deux régions tempérées du Nouveau-Monde , le Chili et l’Amérique septentrionale , vivent de la chasse , et peuvent être regardés comme une race d'hommes actifs et vigoureux , si on les compare aux habitans des tles ou des parties du continent où un léger travail suffit pour se procurer sa subsistance. Les occupations du chasseur ne sont cependant ni aussi régulières ni aussi continues que celles des hommes employés à la culture de la terre ou aux difFérens arts de la société civilisée; il peut les surpasser en agilité, mais il leur est inférieur en force(45). Si l'on donnait une autre direction aux facultés actives de l'homme du Nouveau-Monde, et que sa vigueur fût augmentée par l'exercice, il pourrait acquérir un degré de force qu'il ne possède point dans son état actuel. C’est une vérité confirmée par l’expérience. Partout où les Américains se sont accoutumés par degrés à un travail pénible , ils sont devenus robustes de corps et capables d'exécuter des choses qui paraissent non-seulement surpasser les forces d'une constitution aussi faible que celle qu’on supposait particulière à leur climat , mais même égaler tout ce qu'on pourrait attendre des naturels de l'Afrique ou de l'Europe (46;.
Le même raisonnement peut s'appliquer à ce qui a déjà été observé sur le peu de nourriture dont ils ont besoin. Pour prouver que cela doit être attribué à leur extrême indolence, et souvent même à une inaction totale , autant qu'à aucune circonstance relative à la constitution physique de leur corps , on a remarqué que dans les cantons où les naturels d'Amérique sont obligés de faire quelques efforts extraordinaires d'activité afin de se procurer leur subsistante, et partout où ils sont occupés à des travaux pénibles, leur appétit n'est pas inférieur à celui des autres hommes; et en quelques endroits ils ont même paru à quelques observateurs d'une voracité remarquable
’ Kumillj, II. 12-70-217. Ufilau , |, 515. Ovallc ghurcn. . lit , 81. Muraluri , 1 , 205.
L’action des causes politiques et morales s'exerce d'une manière encore plus frappante eu modifiant le degré d’affection qui unit les deux sexes. Dans un état de civilisation très avancé , cette passion , enflammée par la contrainte , raffinée par la délicatesse des sentimens, encouragée par la mode , occupe et embrase le coeur tout entier. Ce n'est plus un simple instinct de la nature ; le sentiment ajoute à l'ardeur des désirs , et l'âme se sent agitée et pénétrée des plus tendres émotions dont elle soit susceptible. Cette peinture ne peut cependant convenir qu'aux hommes qui , par leur situation, sont exempts des soins et des travaux de la vie. Parmi ceux des classes inférieures , condamnés par leur état à un travail continuel , l'empire de celte passion a moins de violence : occupés sans relâche à se procurer leur subsistance et à pourvoir au premier besoin de la nature, ils ont peu de loisir pour se livrer aux impressions d’un besoin secondaire. Mais si la nature des rapports établis entre les deux sexes varie si fort dans les rangs difFérens dessociétés policées, l’étal de l'homme, lorsqu'il n’est pas encore civilisé, doit produire des variations encore plus sensibles. Au milieu des fatigues , des dangers et de la simplicité de la vie sauvage , où la subsistance est toujours précaire et souvent insuffisante , où les hommes sont presque continuellement occupes à poursuivre leurs ennemis ou à se garantir contre leurs attaques, où enfin les femmes ne connaissent encore ni l'art de la parure ni les séductions de la réserve même , il est aisé de concevoir que les Américains ont pu n'èlre que faiblement attirés vers l'autre sexe, sans être obligé d'imputer cette indifférence uniquement à une imperfection ou à une dégradation physique dans leur organisation.
On observe en conséquence que dans les parties de l'Amérique où la fertilité du sol , la douceur du climat , les progrès que les naturels ont faits dans la civilisation , out rendu les moyens de subsistance plus abondans , et ont adouci les peinés attachées à une vie sauvage , l'instinct animal des deux sexes est devenu plus ardent. On en trouve des exemples frappatis dans quelques tribus établies sur les bords des grandes rivières, où abondent les subsistances, et parmi d'autres peuplades qui possèdent des terrains où l'affluence du gibier leur fournit sans beau-
us
reup de peine un moyen constant et assuré de se nourrir. Ce surcroît de sécurité et d'abondance produit son effet naturel. Par-là, les senlimens que la main de la nature a gravés au cœur de l'homme acquièrent une nouvelle force; il se forme de nouveaux goûts et de nouveaux désirs; les femmes, plus aimées et plus recherchées, apportent plus d'attention à leur maintien et à leur parure , et les hommes , commençant à sentir combien elles peuvent ajouter à leur bonheur, ne dédaignent plus les moyens de gagner leur affection et de mériter leurs préférences. Le commerce des deux sexes prend dès lors une forme différente de celle qu’il a chez les peuplades les plus grossières; et comme ni la religion , ni les lois , ni la décence , ne les gênent sur les moyens de satisfaire leurs désirs , la licence de leurs mœurs doit être excessive >.
Quoique la constitution physique des Américains soit très faible, on n'en voit aucun parmi eux qui soit difforme, mutilé ou privé d'aucun de leurs sens. Tous les voyageurs ont été frappés de cette particularité, et ont vanté la régularité et la perfection de leurs figures et de leurs traits. Quelques auteurs ont cherché la cause de ce phénomène dans l'état physique de ces peuples. Ils supposent que les enfans naissent sains et vigoureux , parce que les pères ne sont ni épuisés ni excédés par le travail. Us imaginent que, dans la liberté de l'état sauvage, le corps humain , toujours nu et sans entraves depuis la première enfance, en conserve mieux sa forme naturelle; que tous les membres acquièrent une proportion plus juste que lorsqu'ils sont garrottés par ces liens artificiels qui en arrêtent les dévcloppemcns et en corrompent les formes 2. On ne peut pas sans doute refuser de reconnaître à quelques égards l'influence de ces causes; mais l'avantage apparent dont nous parlons , et qui est commun à toutes les nations sauvages , tient à un principe plus profond, plus intimement lié avec la nature et le génie de cet étal de société. L’enfance de l'homme est si longue, elle a besoin de tant de secours, qu'il est très difficile d'élever les enfans chez les nations sauvages. Les moyens de subsistance y sont non-seulement
1 Biet, 38;*. Charlcvoix , III, 413. Dumont , JUém. sur la Louisiane , 1 , 155.
« Fi»o , |wjj. G, rb. ix , cap. iv
peu abondans, mais incertains et précaires. Ceux qui vivent de la chasse sont obligés de parcourir de vastes étendues de terrain et de changer souvent d'habitation. L'éducation des enfans, comme tous les autres travaux pénibles, est abandonnée aux femmes. Les peines, les privations et les fatigues inséparables de l’état sauvage, qui sont telles qu'il est souvent difficile de les soutenir dans la vigueur de l'âge, doivent être fatales à l'enfance. Les femmes, craignant dans quelque partie de l'Amérique d'entreprendre une tâche si laborieuse, étouffent elles-mêmes les premières étincelles de celte vie qu'elles se trouvent incapables d'entretenir; et, par l’usage de certaines herbes, se procurent de fréquens avorlemens '. D'autres nations, persuadées qu'il n'y a que les enfans forts et bien conformés qui soient en état de supporter les peines du premier âge , abandonnent ou font périr ceux qui leur paraissent faibles et mal constitués, comme peu dignes d'être conservés J. Chez ceux même qui entreprennent d’élever indistinctement tous leurs enfans , il en périt un si grand nombre par le traitement rigoureux auquel ils sont condamnés dans la vie sauvage , que très peu de ceux qui naissent avec quelque imperfection physique parviennent à l'âge de maturité 5. Ainsi dans les sociétés policées, où les moyens de subsistance sont constans, assurés, obtenus avec facilité, et où les talens de l'esprit sont souvent plus utiles que les facultés du corps, les enfans peuvent se conserver malgré la difformité et les vices physiques, et deviennent des citoyens utiles; au lieu que, chez les peuples sauvages, ces mêmes enfans périssant au moment de leur naissance, ou devenant bientôt â charge à la communauté et â eux-mêmes, ne peuvent traîner long-temps leur misérable vie. Mais dans les provinces du Nouveau-Monde, où l'établissement des Européens a procuré des moyens plus assurés de pourvoir â la subsistance des habitans, et où il ne leur est pas permis d'attenter â la vie de leurs enfans, les Américains sont si loin d'être distingués par la régularité et la beauté de leurs formes, qu’on
1 Elite , Voyage à la baie d’Hudson , 198. llerrcra , Decad. VU.
• Gumilla , 2-234 Techo , Hist. du Paraguay, etc. Churchill’» Collcct. , 6-108.
* Creux ii Hist. Cumul., pa&. 07
soupçonnerait plutôt quelque imperfection dans leurs races, en voyant le nombre extraordinaire d'individus qui y sont difformes, mutilés, aveugles, sourds ou d'une petitesse monstrueuse '.
Quelle que soit la faiblesse d'organisation des Américains, il est singulier que la forme humaine présente moins de variété dans ce nouveau continent que dans l'ancien. Lorsque Colomb et les autres Espagnols qui découvrirent le Nouveau-Monde visitèrent pour la première fois les différentes contrées situées sous la zone torride, ils durent s'attendre i y trouver des peuples ressemblai» pour le teint et la peau à ceux qui vivent dans les régious correspondantes de l'autre hémisphère. Ils trouvèrent à leur grand étonnement qu'il n'y avait point de nègres en Amérique 3 , et la cause de ce phénomène extraordinaire excita la curiosité des hommes instruits. C'est aux anatomistes à rechercher et à nous apprendre quelle est la partie ou membrane du corps où réside cette humeur qui teint d'un noir foncé la peau du nègre. L’action puissante de la chaleur parait être évidemment la cause qui produit cette variété singulière dans l'espèce humaine. Toute l'Europe, presque toute l'Asie, et les parties tempérées de l'Afrique, sont habitées par des hommes blancs. Toute la zoue torride en Afrique, quelques-unes des contrées les plus brûlantes qui en approchent, et quelques cantons de l'Asie, sont habités par des peuples de couleur noire. Si nous suivons les nations de notre continent , en allant des pays froids et tempérés vers les régions exposées à l’action d'une chaleur forte et continue , nous trouverons que l'extrême blancheur de la peau commence bientôt à diminuer; que la couleur du teint s’obscurcit par degrés i mesure que nous avançons, et qu’après avoir passé par toutes les nuances successives elle se termine i un noir décidé et uniforme. Mais en Amérique , où l'action de la chaleur est balancée et affaiblie par différentes causes que j’ai déjà expliquées, le climat semble être privé de l'énergie qui produit ces effets étonnans sur la figure humaine. La couleur de ceux des Américains qui vivent sous la zone torride est à peine d'une nuance plus foncée que celle des peuples qui habitent les régions plus tempérées du même con-
' Voya|je de lîlloa , 1 , 233.
t P. Martyr, DccaJ. , pas. 71.
tinent. Des observateurs attentifs, qui ont eu occasion de voir les Américains dans les différens climats et dans des contrées fort distantes les unes desautres, ont été frappés de la ressemblance étonnante qu’ils ont trouvée dans leur air et leur forme extérieure (47).
Mais si la main de la nature semble n'avoir suivi qu'un modèle en formant la figure humaine en Amérique , l'imagination y a créé des fantômes aussi bizarres que divers. Les mêmes fables qui s'étaient répandues dans l'ancien continent ont été ressuscitées dans le Nouveau- Monde , et l'Amérique a été peuplée aussi d'êtres humains d'une forme monstrueuse et fantastique. On a conté que certaines provinces étaient habitées par des pygmées de trois pieds de haut, et que telle autre contrée produisait des géans d'une énorme grandeur. Quelques voyageurs ont publié des descriptions de certains peuples qui n'avaient qu'un mil; d'autres piéicndaient avoir découvert des hommes sans tète, dont les yeux et la bouche se trouvaient placés à la poitrine. Sans doute la variété de la nature dans scs productions est si grande, qu’il y aurait de la présomption à vouloir fixer des bornes à sa fécondité et à rejeter indistinctement toute relation qui ne serait pas entièrement conforme à notre expérience et à nos observations limitées. Mais se bâter d'adopter, sur les preuves les plus légères, tout ce qui porte un caractère de merveilleux , c’est une autre extrémité encore moins digne d'un esprit philosophe , d'autant que les hommes ont toujours été plus facilement entraînés dans i'erreur par la faiblesse de croire trop que par l’orgueil deue pas croire assez. A mesure que les connaissances s'étendent et que la nature est observée par des yeux plus exercés , on voit s'évanouir les merveilles qui amusaient les siècles d'ignorance. On a oublié les contes que des voyageurs crédules ont répandus sur l'Amérique ; on a dterché en vain les monstres qu'ils ont décrits , et l'on sait aujourd'hui que ces provinces , où ils prétendaient avoir trouvé des habitans d’une forme si extraordinaire, sont habitées par des peuples qui ne diffèrent en rien des autres Américains (48).
Quoiqu'on puisse , sans entrer dans aucune discussion , rcjc'er de pareilles relations comme I fabuleuses, il y a d'autres variétés de l'espèce
humaine qu'un prétend avoirété observées dans quelques parties du Nouveau-Monde. Ces relations paraissant fondées sur des témoignages plus graves, méritent d'ètre examinées avec plus d’attention. Ces variétés ont été particulièrement observées en trois cautons différons ; la première se trouve i l'isthme de Darîen près du centre de l'Amérique. Lionel Wafer, voyageur qui montre plus de curiosité et d’intelligence qu'on ne s'attendrait à en trouver dans un associé des boucaniers, découvrit en cet endroit une race d'hommes peu nombreuse mais singulière. Suivant sa description , ils sont d'une petite taille, d'une constitution délicate et incapable de sup- [torter la fatigue. Ianir teint est d'un blanc de lait fade, qui ne ressemble point 2 celui des blonds parmi les Européens, et sans la moiodre nuance d'incarnat ou de rouge. Leur peau est couverte d'un duvet fin, couleur de craie blanche; leurs cheveux, leurs sourcils et leurs cils sont de la même liuance. I,curs yeux sont d’une forme singulière, et si faibles qu'ils ont de la (veine à supporter la lumière du soleil ; mais ils voient distinctement à la lumière de la lune , et ils sont gais et actifs pendant la nuit '. On n’a découvert aucune race semblable dans les autres parties de l'Amérique. Cortès remarqua , il est vrai, parmi les animaux rares et monstrueux que Montézuma avait rassemblés, quelques créatures humaines ressemblant aux hommes blancs du Darien 1 ; mais comme l'empire du Mexique étendait sa domination jusqu'aux provinces qui bordent l'isthme de Darien , il est probable que c'étaient des êtres de la même race. Quelque singularité qu'il y ait dans la forme extérieure de ce petit peuple , on ne peut cependant pas le regarder comme constituant une espèce particulière. Parmi les nègres de l'Afrique, ainsi que 4ans quelques Iles de l'Inde, la nature produit quelquefois un petit nombre d'individus qui ont tous les traits et toutes les qualités caractéristiques des hommes blancs du Darien ; les premiers sont appelés Albinos par les Portugais, et les derniers Kackerlakes par les Hollandais. Au Darien, les pères et les mères de ces hommes blancs sont de la même couleur que les autres habitansdu pays; celle observation
' Wafer, Descript. de l'isthme de Darien dam les voyages de Dampierre , loin. III.
1 Cortès, ap. Hamas., pay. 211, K.
s'applique également à la progéniture anomaledes nègres et des Indiens. La même mère qui inet au monde quelques enfans d'une couleur qui n’est pas celle de la race, en produit d’autres de la couleur qui est propre 2 son pays K On peut donc tirer une conclusion générale , relativement aux blancs de Wafer, aux Albinos et aux Kackerlakes; c'est qu'ils forment une race dégénérée et non une classe particulière d’hommes , et que la couleur et la faiblesse particulière qui marque leur dégradation , leur a été transmise par quelque maladie ou vice physique de leurs parens. On a observé, comme une preuve décisive de cette opinion, que ni les blancs du Darien , ni les Albinos d’Afrique ne propagent leur race; leurs enfans naissent avec la couleur et le tempérament propres aux autres habitans du même sol J.
Le second district occupé par des habitans qui different 2 l'extérieur des autres Américains, est situé sous une latitude fort avancée vers le nord , s'étendant de la côte de labrador vers le pôle, tant que le pays est habitable. Les malheureux habitans de ces tristes régions, connus en Europe sous le nom d'Esquimaux, se sont donné le nom de Keralit , qui veut dire homme, par un effet de ce sentiment d'orgueil national qui console les peuples les plus grossiers et les plus misérables. Ils sont robustes et d'une taille médiocre; ils ont la tète d'une grosseur démesurée et les pieds d une petitesse également disproportionnée. Leur teint , quoique basané ,. parce qu'ils sont continuellement exposés i la rigueur d'un climat glacé, approche cependant plus du blanc des Européens que de la couleur cuivrée des Américains; et les hommes ont des barbes qui sont quelquefois longues et touffues 3. Ces particularités distinctives , jointes à une autre encore moins équivoque qui est l'affinité de leur langue avec celle des Groënlandois, affinité dont j'ai déjà parlé, peuvent nous faire conclure avec assez de confiance que les Esquimaux sont une race différente des autres habitans de l'Amérique.
On ne peut pas prononcer avec la même cer-
* Margrav. Hist. rer. nat. bras. , lib. nu, cap. it.
• Wafer, pag. 348. Demanet, Hist. de l’Afrique , Il , 234. Becherches philos, sur les Amiric. , 11 , ■ , etc.
5 Ella. Voyage à la baie d’Hudson , pag. 131-132. De La Potherie , rom. I , pag. 79. Wale » Joum. of a f'oy. lo Churchill rii er. Phil. D'ans., toI. LX, 109.
le
litude sur les habitans du troisième district, qui est situé à l'extrémité méridionale de l'Amérique. Je parle de ces fameux Patagons qui pendant deux siècles et demi ont été un sujet de dispute pour les savans et un objet d'admiration pour le vulgaire. On les regarde comme une des tribus errantes dispersées sur cette région vaste mais peu connue de l’Amérique, qui s’étend depuis la rivière de la Plata jusqu'au détroit de Magellan. Leur résidence propre est dans cette partie de l’intérieur des terres qui borde le fleuve Negron ; mais dans la saison des chasses ils poussent souvent leurs courses jusqu’au détroit qui sépare la Terre-de-feu du continent. les premières relations qu’on ait rues de ce peuple turent apportées en Europe par les compagnons de Magellan 1 , et on les décrivait comme une race gigantesque , d’une taille au-dessus de sept pieds et d’une force proportionnée à leur énorme grandeur. On observe parmi différentes classes d'animaux des différences tout aussi remarquables pour la grosseur. Les grandes races de chevaux et de chiens surpassent les plus petites en volume et en force, autant que les Patagons sont supposés s'élever au-dessus du modèle commun de la forme humaine. Mais les animaux ne parviennent à la perfection dont leur espèce est susceptible . que •dans les climats doux, et où ils trouvent en abondance les alimens les plus nourrissans. Ce n'est donc pas dans les déserts incultes des terres magellaniques , et parmi une tribu de sauvages dépourvus d’industrie et de prévoyance , que nous devrions nousaltendre à trouver l'homme avec les plus glorieux attributs de sa nature et distingué par une supériorité de grandeur et de force fort audessus de tout ce qu'il a acquis dans toutes les autres régions de la terre. On a besoin des preuves les plus positives et les plus incontestables pour établir un fait si contraire aux lois et aux maximes générales qui semblent affecter i tout autre égard la forme humaine et en déterminer les qualités essentielles ; mais ces preuves n'ont pas encore été produites. Quoique plusieurs voyageurs, dont le témoignage est d’un grand poids , aient depuis Magellan visité cette même partie de l'Amérique et communiqué avec les naturels (49) ; quoique les
' faliner’t Descripl. of Patagonia, pag. 102.
uns aient affirmé que ces peuples étaient d’une taille gigantesque, et que d'autres aient tiré la même conclusion en mesurant la trace de leurs pieds ou les squelettes des morts ; cependant tes relations des uns et des autres différent dans des points si essentiels et sont mélées de tant de circonstances évidemment fausses et fabuleuses, qu’il est impossible d’y donner une entière confiance. D’un autre côté quelques navigateurs, et parmi ceux-ci les hommes les plus distingués par le discernement et l’exactitude, ont affirmé que les Patagons qu'ils avaient vus, quoique grands et bien faits, n'étaient point de cette grandeur extraordinaire qui en ferait une race distincte des autres habitans de la terre. L'existence de cette prétendue race de géans semble donc être encore un de ces problèmes d’histoire naturelle sur lesquels un esprit sage doit suspendre son jugement , jusqu’à ce que des preuves plus complètes lui apprennent s'il peut adopter un fait contraire en apparence à ce que l'expérience et la raison ont découvert jusqu'ici concernant l'état et la structure de l’homme, dans toutes les contrées diverses ofl il a été observé.
Pour nous former une idée exacte de la constitution des habitans de l’un et de l'autre hémisphère, il faudrait non-seulement considérer la forme et la vigueur de leur corps , mais encore examiner quel est le degré de santé dont ils jouissent , et quelle est la durée commune de leur vie. Dans la simplicité de l'état sauvage , où l’homme n'est ni accablé par le travail, ni énervé par le luxe, ni tourmenté par l’inquiétude, on est porté à croire que sa vie doit couler doucement , sans être presque jamais troublée par la maladie ni la douleur, jusqu’à ce qu’elle se termine enfin, dans une extrême vieillesse, par l’affaissement successif de la nature. On trouve en effet parmi les Américains, ainsi que chez d'autres peuples sauvages, des hommes dont la figure flétrie et décrépite semble indiquer une vieillesse extraordinaire. Mais comme la plupart des sauvages ignorent l'art de compter, et qu'ils oublient aussi aisément le passé qu'ils s'occupent peu de l’avenir, fl est impossible de connaître leur âge avec un certain degré de précision H est évident que la durée commune de leur vie
1 (JUoa , Notic. .-itnctic . .1.3 Hanrroft , Nat. hitf. of Guiana, 351.
doit varier considérablement , selon la diversité des climats et la manière cl i fié rente dont les hommes se nourrissent. Cependant ils semblent être partout exempts de plusieurs des infirmités qui affligent les nations civilisées. Ils ne connaissent aucune des maladies qui sont le produit immédiat du luxe ou de la paresse, et ils n'ont point de mot dans leur langue pour exprimer ce nombreux cortège de maux accidentels auxquels nous sommes sujets.
Mais quelle que soit la situation où l'homme se trouve placé, il est né pour souffrir. Ses maladies, dans l'état sauvage, sontàlavéritéen moins grand nombre; mais comme celles des animaux, à qui l’homme ressemble beaucoup daus ce genre de vie, elles sont plus violentes et plus funestes. Si le luxe engendre et entretient des infirmités d'un certain genre , la rigueur et les peines de la vie sauvage en produisent d'autres. Comme les hommes, dans cet état, n'ont aucune prévoyance, et que leurs moyens de subsistance sont précaires, ils passent souvent d’une disette extrême à une extrême abondance, selon les vicissitudes de la fortune dans leurs chasses , ou selon celles des saisons dans les productions de la nature. I.eurexccssive voracité dans l une de ces situations et leur abstinence rigoureuse dans l'autre sont également nuisibles; car, quoique l'Iiomme puisse s’accoutumer par l'habitude , ainsi que les animaux de proie, il supporter une longue abstinence et à manger ensuite avec voracité, sa constitution ne peut manquer d'être fortement affectée par ces contrastes violcns et subits. Ainsi la force ci la santé des sauvages sont, dans certains temps , altérées par ce que leur lait souffrir la disette d’alimens, et en d'autres temps iis sont sujets aux maladies qui naissent des indigestions et de l'excès de nourriture. Ces maladies sont si communes qu'on peut les regarder comme une suite inévitable de leur manière de vivre, et elles font périr un grand nombre d'individus au printemps de leur vie. Ils sont très sujets aussi à la consomption, aux pleurésies, il l'asthme et à la paralysie1, maladies produites par la fatigue et les peines excessives qu’ils ont à supporter dans la chasse et dans la guerre, ou par les intempéries des saisons auxquelles ils sont continuellement ex-
1 Charlrvoix, IVaiirtlte- France , 3. Latitau , It, 400. t>e La t’o heric II , 37.
posés. Dans la rie sauvage, l'excès de fatigue attaque violemment la constitution ; dans les sociétés policées, l'intempérance la mine. Il n'est pas aisé de déterminer laquelle de ces deux causes produit les plus fuuestes effets , et contribue davantage à abréger la vie de l'Iiomme. L'influence de la première est certainement plus étendue : les effets pernicieux du luxe ne se font sentir dans toutes les sociétés qu’à un petit nombre d’individus; les peines de la vie sauvage se font également sentir à tous. Autant que j'en puis juger , après des recherches très détaillées, la durée commune de la vie humaine est plus courte parmi les sauvages que chez les peuples industrieux et policés. Une maladie redoutable, fléau le plus Terrible dont le ciel irrité ait voulu dans cette vie châtier la licence des désirs criminels, semble avoir été particulière aux Américains. En la communiquant à leurs conquérans , ils ont amplement vengé leurs injures, et cette nouvelle calamité , ajoutée à celles qui empoisonnaient déjà la vie humaine , a peut-être plus que compensé tous les avantages que l'Europe a tirés de la découverte du Nouveau-Monde. Cette maladie, prenant son nom du pays où elle a d'abord exercé scs ravages , ou du peuple par qui on a cru qu'elle avait été répandue en Europe, a été appelée quelquefois le mal de Naples , et quelquefois le mal français. Elle se montra d'abord si terrible, avec des svmptùmes si violcns et des progrès si rapides et si funestes, qu'elle se jouait de tous les efforts de la médecine. L’étonnement et la terreur accompagnaient ce fléau inconnu dans sa marche, et les hommes commencèrent à craindre qu’il n'annonçât l'extinction entière de la race humaine. L’expérience et l'habileté des médecins découvrirent par degrés des remèdes propres à guérir, ou du moins à adoucir le mal. Pendant le cours de deux siècles et demi la violence de cette cruelle maladie s'est calmée d'une manière sensible; enfin, semblable à la lèpre qui a désolé l’Europe pendant plusieurs siècles, peut-être s'épuisera-t-elle d'clle-même; et dans un âge plus heureux, cette peste occidentale, ainsi que celle de l'orient , ne sera plus connue que par les descriptions(fiO).
II. Après avoir considéré ce qu'il parait y avoir eu de particulier dans la constitution physique des Américains , notre attention doit naturellement se porter sur leurs facultés mo-
raie». De même que l'individu passe par degrés de l’ignorance et de la faiblesse de l’enfance à la vigueur et à la maturité de la raison , on peut observer une marche semblable dans les progrès de l’espèce; car il y a aussi pour elle un période d’enfance, pendant lequel plusieurs des facultés de l’âme ne sont pas encore développées, et toutes sont encore faibles et imparfaites dans leur action. Dans les premiers âges de la société, où l’état de l'homme est encore simple et grossier , sa raison est très peu exercée et ses désirs se meuvent dans une sphère très étroite. De là naissent deux caractères remarquables qui distinguent l’esprit humain dans cet état : ses facflltés intellectuelles sont extrêmement bornées; ses efforts et ses émotions sont faibles et en petit nombre. Ces deux caractères se remarquent clairement chez les plus sauvages des tribus américaines, et forment une partie essentielle de leur description.
Ce que les nations polies appellent raisonnemens ou recherches de spéculation , est entièrement inconnu dans ce premier état de société , et ne peut jamais devenir l'occupation ou l’amusement de l’homme, jusqu’à ce qu’il ait fait assez de progrès pour se procurer une subsistance constante et assurée et pour jouir du loisir et du repos. las pensées et l'attention d’un sauvage sont renfermées dans le petit cercle d’objets qui intéressent immédiatement sa conservation ou une jouissance actuelle. Tout ce qui est au-delà échappe à scs regards ou lui est parfaitement indifférent : semblable aux animaux, ce qui est sous ses yeux l’intéresse et l’affecte; ce qui est hors de la portée de sa vue ne lui fait aucune impression1. Il y a en Amérique plusieurs peuples qui ont l'intelligence trop bornée pour être en état de faire aucune disposition pour l’avenir. Leur prévoyance et leurs soins ne s’étendent pas jusque-là. Ils suivent aveuglément l’impulsion du sentiment qu’ils éprouvent, et ne s'embarrassent point des conséquences qui peuvent en résulter dans la suite , ni même de celles qui ne se présentent pas immédiatement à leur esprit. Ils mettent le plus grand prix à tout ce qui leur présente quelque utilité ou quelque jouissance actuelle, et ne font aucun cas ne tout ce qui n’est pas l’objet du besoin ou du désir d’un mo-
1 (Jlioa , Notidas Anurie. , 322.
fl 4 3
ment*. Lorsqu'à l’approche de la nuit tin Caraïbe se sent disposé à se livrer au sommeil , il n’y a aucune considération qui puisse le tenter de vendre son hamac; mais le matin, lorsqu'il se lève pour se livrer aux travaux ou aux plaisirs que le jour lui annonce, il donnera ce même hamac pour la bagatelle la plus inutile qui viendra flatter son imagination2. A la fin de l’hiver, quand l’impression de ce que la rigueur du froid lui a fait souffrir est encore récente dans l’esprit du sauvage d’Amérique, il s’occupe avec activité à préparer des matériaux pour se bâtir une hutte commode qui puisse le garantir contre l’inclémence de la saison suivante; mais à mesure que le temps devient plus doux , il oublie ce qu’il a éprouvé , abandonne ses travaux et n’y pense plus jusqu'à ce que le retour du froid le force, mais trop tard, à les reprendre3.
Si , pour les intérêts les plus pressans , et à ce qu’il semble les plus simples, la raison de rhomme sauvage et dénué de culture diffère si peu de la légèreté des enfans et du pur instinct des animaux, elle ne peut pas avoir une grande influence sur les autres actions de sa vie les objets sur lesquels la raison s'exerce, et les recherches auxquelles elle se livre , dépendent de la situation où l’homme est placé, et lui sont indiqués par scs affections et ses besoins. Les réflexions qui paraissent les plus nécessaires et les plus importantes aux hommes dans un certain état de société ne se présentent jamais à eux dans un autre ordre de choses. Citez les nations civilisées, l'arithmétique ou l’art de combiner les nombres est regardée comme une science essentielle et élémentaire, dont l'invention et l'usage sur notre continent remontent à des temps antérieurs aux monumens de l’histoire. Mais parmi des sauvages qui n’ont ni des biens à évaluer , ni des richesses accumulées à compter, ni une multitude d'objets et d’idées à dénombrer, l'arithmétique est un art inutile et superflu; aussi est-elle entièrement inconnue à plusieurs peuplades américaines. U y a des sauvages qui ne peuvent compter que jusqu'à trois, et n’ont aucun terme pour distinguer un nombre
1 Vénéras , Histoire de la Californie ,1,1% Churchill, Collect. . V, 693. Borée, Descript. des Caraïbes, pay. 16. Elus, / 'or. , 191.
* tjhai, loy., Il, 114-11.5. Du Tertre, 11. 365.
* Adair, ffist. des Indiens de l'Amérique . p. 412,
supérieur1. Quelques-uns comptent jusqu'à dii, et d'autres jusqu’à vingt. Lorsqu'ils veulent donner l'idée d'un nombre au-delà , ils montrent leur tête, pour faire entendre que ce nombre est égal à celui de leurs cheveux , ou disent avec étonnement qu'il est si grand qu’il est impossible de l'exprimer3. Non-seulement les Américains, mais encore tous les peuples qui sont dans cet état sauvage , semblent ignorer l'art du calcul1. Cependant, aussitôt qu’ils apprennent à connaître une grande variété d'objets et qu'ils ont des occasions fréquentes de les considérer unis ou divisés, ils se perfectionnent dans la connaissance des nombres; de sorte que l’état de cet art chez tous les peuples peut être regardé comme une règle d’après laquelle on doit évaluer les degrés de leurs progrès dans la civilisation. Les Iroquois, dans l'Amérique septentrionale, étant beaucoup plus civilisés que les liabilans grossiers du Brésil , du Paraguay et de la Guyane , sont aussi beaucoup plus avancés à cet égard , quoique leur calcul ne s’étende pas audelà de mille; mais ils n’ont point d'affaires assez compliquées pour avoir besoin de supputer de plus grands nombres 4. Les Chérakis, qui forment une nation moins considérable du même continent, ne peuvent compter que jusqu’à cent, et ils ont des mots pour exprimer les diffêrens nombres jusqu'à ce terme-là (51). Les tribus plus petites de leur voisinage ne vont pas au-delà de dix1.
L’exercice de l'entendement chez les peuples sauvages est à d'autres égards encore plus limité. Les premières idées de tout être humain ne peuveut être que celles qu'il reçoit par les sens ; mais il ne peut guère en entrer d'autres dans l'esprit de l'homme tant qu’il est dans l'état sauvage. Son œil est frappé des objets qui l'environnent. Ceux qui peuvent servir à son usage ou satisfaire quelqu'un de ses désirs attirent son attention ; mais il voit les autres sans intérêt et sans curiosité. 11 se contente de les considérer sous le rapport simple où ils s'offrent à lui , c’est-à-dire isolés et distincts les uns des
* La Coudamioe, psg. 87. Stadiu», ap. de Bry, X, 128. Lery, ibid., 25t. Biet, 362. Lettres idif., 23-3(4.
» Dumont, Louis. , 1 , 187. Herrera, Decad. I, lib. m, cap. m. Biet, 396. Borde, 6.
* C'eut le cas des Groen landais, voyez Crantz , 1 , 225, et drs Kamtchatkadale», i or. l'abbé Chappe, t. lit, p. 17.
1 Chartevoiz Nouvelle-France, lit, 402.
‘ Adair, Hist. des Indiens de l'.imtrique , 77.
autres; mais il ne songe point à les combiner pour en former des classes générales. Il ne considère point leurs qualités particulières et ne se reud point compte des impressions qu’ils fout sur son propre esprit ; ainsi il ne connaît aucune des idées que nous avons appelées universelles, abstraites ou réfléchies. L’activité de son intelligence ne doit donc pas s’étendre bien loin, et son raisonnement ne peut s'exercer que sur les choses sensibles. Cela est si évident chez les nations les plus grossières de l'Amérique, qu'il n’y a pas dans leur langue, comme on le verra plus bas, un seul mot pour exprimer ce qui n'est pas matériel. Les roots de temps , à' espace, de substance, et mille autres termes cflit expriment des idées abstraites et universelles, n'ont aucun équivalent dans leurs idiomes ’. L'n sauvage nu , accroupi près du feu qu’il a allumé dans sa misérable cabane, ou couché sous des branchages qui lui offrent un abri momentané, n’a ni le temps, ni le pouvoir de se livrer à de vaines spéculations. Ses pensées ne se portent pas au-delà de ce qui intéresse la vie animale, et lorsqu'elles ne sont pas dirigées vers quelque objet d'utilité présente, son esprit reste dans une entière inaction. Dans les situations où il ne faut aucun effort extraordinaire de travail ni d'industrie pour satisfaire aux besoins simples de la nature , l’esprit est si rarement mis en action , que les facultés du raisonnement n'ont presque aucune occasion de s’exercer. Les nombreuses tribus dispersées sur les riches plaines de l’Amérique méridionale, et les habitans de quelques-unes des Iles et de plusieurs plaines fertiles du continent ne peuvent être compris dans cette classe. Leur physionomie inanimée, leur regard fixe et sans expression , leur froide inattention et l’ignorance entière où ils étaient sur les premiers objets qui sembleraient devoir occuper les pensées de tout être raisonnable, firent une telle impression sur les Espagnols, qui les observèrent pour la première fois , qu’ils les regardèrent comme des animaux d'imc classe inférieure, et ne purent croire qu'ils appartinssent à l'espèce humaine 3. Il fallut l’autorité d’une bulle du pape pour détruire cette opinion et pour convaincre les Espagnols que les Américains étaient capables de
< La Condamine , pag. 54.
* Ilerrrra, Decad. Il , lib. u , cap. xv.
toutes les fonctions d'hommes el devaicnl jouir de tous les droits de l’humanité1. Depuis ce temps, des personnes plus éclairées et plus impartiales que les auteurs de la découverte et de la conquête de l'Amérique , ayant eu occasion d’observer les plus sauvages de ces peuples , ont été aussi étonnées qu'humiliées de voir combien en cet état l’homme est peu différent des animaux. Mais dans des climats plus rigoureux, oh l'on ne peut se procurer sa subsistance avec la même facilité , où les hommes sont obligés de s'unir plus étroitement et d'agir avec plus de concert , la nécessité développe leurs talens et aiguise leur invention, de sorte que les facultés intellectuelles y sont plus exercées et plus perfectionnées. Les naturels du Chili et du nord de l'Amérique , qui habitent les régions tempérées des deux grands districts de ce continent , sont des peuples d'un esprit cultivé et étendu en comparaison de ceux qui habitent les lies ou les bords du Maragnon et de l’Orénoque. Leurs occupations sont plus variées, leur système de police et de guerre plus compliqué, leurs arts plus nombreux. Mais chez ces peuples même les facultés intellectuelles sont extrêmement bornées dans leurs opérations, et ils n'en font point de cas, à moins qu’elles ne soient dirigées sers les objets qui intéressent immédiatement l'homme sauvage. Les Américains septentrionaux, ainsi que ceux du Chili , lorsqu'ils ne sont point engagés dans quelques-unes des occultations qui appartiennent à la guerre ou il la chasse, consument leur temps dans une indolence stupide et ne connaissent aucun objet digne d’attirer leur attention ou d'occuper leur esprit s. Si chez ces mêmes peuples la raison humaine se meut dans une sphère si étroite d’activité et n’arrive jamais, dans ses plus grands efforts , à la connaissance des principes et des maximes générales qui servent de fondement à la science, nous pouvons conclure que les facultés intellectuelles de l'homme dans l’état sauvage, ne se portant point sur les objets les plus propres à leur donner de l’activité, ne peuvent acquérir que peu de vigueur et d étendue.
Par un effet des mêmes causes , les puissances actives de l’âme doivent s’exercer rarement et presque toujours faiblement. Si nous examinons
* Torqucmada, Munar. ind., lit , 138,
*Lafliaii, tl, Z.
I les motifs qui , dans la vie civilisée , mettent les ! hommes en mouvement et les portent â soutenir long-temps des efforts pénibles de vigueur ou d’industrie, nous trouverons que ces motifs tiennent particulièrement à des besoins acquis. Ces besoins multipliés et itnportans tiennent l'âme dans une agitation perpétuelle, et pour les satisfaire, l’invention doit être continuellement tendue et l'esprit sans cesse occupé. Mais les désirs de la simple nature sont en petit nombre ; dans les lieux où un climat favorable produit, presque sans effort, tout ce qui peut les satisfaire, à peine agissent-ils sur l’âme, et ils y excitent rarement des émotions violentes. Ainsi les habitans de plusieurs parties de l'Amérique passent leur vie dans une indolence et une inaction totale : tout le lionheur auquel ils aspirent , c’est d’être dispensés de travail. Ils restent des jours entiers couchés dans leur hamac, ou assis â terre , dans une oisiveté parfaite, sans changer de posture , sans lever les yeux de dessus la terre, sans prononcer une seule parole *.
Leur aversion pour le travail est telle, que ni l’espérance d’un bien futur, ni la crainte d'un mal prochain , ne peuvent la surmonter. Ils paraissent également indifférons à l'un et â l'autre , montrant peu d iuquiétude pour éviter le mal et ne prenant aucune précaution pour s’assurer le bien. L’aiguillon de la faim les met en mouvement; mais comme ils dévorent, presque sans distinction, tout ce qui peut apaiser ces besoins de l'instinct, les efforts qui en sont l'effet n'ont que peu de durée. Comme leurs désirs ne sont ni ardens ni variés, ils n’éprouvent point l’action de ces ressorts puissans qui donnent de la vigueur aux mouvemens de l’âme et excitent la main patiente de l’industrie à persévérer dansscs efforts. L’homme, dans quelques partiesde l’Amérique, se montre sous une forme si grossière, que nous ne pouvons découvrir aucun des effets de son industrie, et que le principe de raison qui doit la diriger semble â peine développé. Semblable aux autres animaux , il n’a point de résidence fixe ; il ne s’est point fait d’habitation pour se mettre à l'abri de l’inclémence des saisons; il n'a pris aucune précaution pour s'assurer une subsistance constante ; il ne sait ni semer ni recueillir; mais il erre çâ et là
1 Buuguer, Voyait au Pérou , 102. Borde. 15.
ta
pour chercher les plantes et les fruits que la terre produit successivement d’elle-mème; il poursuit le gibier qu'il tue dans les forêts, ou il pèche le poisson dans les rivières.
Cette peinture ne peut cependant s'appliquer qu’à certains peuples. L'homme ne peut rester long-temps dans cet état d'enfance et de faiblesse. Né pour agir et pour penser, les facultés qu’il tient de la nature et la nécessité de sa condition le pressent de remplir son destin. Aussi voit-on que , parmi la plupart des nations américaines, particulièrement celles qui vivent sous des climats rigoureux , l'homme fait des efforts et prend des précautions pour se procurer une subsistance assurée ; c’est alors que les travaux réguliers commencent , et que l’industrie laborieuse fait les premiers essais de son pouvoir. Cependant on y voit encore prédominer l'esprit paresseux et insouciant de l'état sauvage. Même parmi ces tribus moins grossières , le travail est regardé comme honteux et avilissant , et ce n’est qu’à des ouvrages d’un certain genre que l’homme daigne employer ses mains. La plus grande partie des travaux est le partage des femmes. Ainsi une moitié de la communauté reste dans l’inaction, tandis que l'autre est accablée de la multitude et de la continuité de ses occupations. Leur industrie se borne à quelques objets, et leur prévoyance n’est pas moins limitée. On voit un exemple remarquable de ce que je dis dans l’arrangement général qu’ils suivent relativement à leur manière de vivre. Ils comptent sur la pèche pour leur subsistance pendant une partie de l’année, sur lâchasse pour uue autre partie, et sur le produit de leur culture pour une troisième. Quoique l'expérience leur ait appris à prévoir le retour de différentes saisons et à faire quelques provisions pour les besoins respectifs de ces temps divers, ils n'ont point la sagacité de proportionner ces provisions à leur consommation, ou bien ils sont tellement incapables de dompter leur appétit vorace , qu’ils éprouvent souvent les calamités de la famine avec autant de rigueur que les tribus les plus grossières. Ce qu’ils souffrent une année ne sert ni à augmenter leur industrie, ni à leur inspirer plus de prévoyance pour prévenir un semblable malheur Cette indifférence si
1 (Jiarltvoix, tXouv.- France , III, 338. Lettres éitif.,
peu réfléchie sur l'avenir, qui est l’effet de l’ignorance et la cause de la paresse , caractérise l'homme à tous les degrés de la vie sauvage; et par une bizarre singularité de sa conduite, il devient d'autant moins inquiet sur ses besoins, que les moyens d’y pourvoir sont plus incertains et plus difficiles à obtenir (52 ).
III. Après avoir examiné quelle était la constitution physique des Américains et quelles étaient leurs facultés morales, l'ordre naturel de notre travail nous conduit à les considérer comme rassemblés eu corps de société. Jusqu’à présent nos recherches se sont bornées aux effets de leur industrie pour eux-mêmes, comme individus; nous allons examiner maintenant quelles sont les affections, et quel est le degré de sensibilité qu'ils montrent (tour leurs semblables.
L’état domestique est la première et la plus simple forme des associations humaines. L'union des deux sexes entre les différens animaux a toujours une durée proportionnée aux moyens et aux difficultés d'élever leurs petits. Il ne se forme aucune uniou permanente parmi les espèces où la durée de l'enfance est très courte et où l'animal acquiert rapidement la vigueur et l'agilité. La nature y confie à la mère seule le soin d'élever les petits, et sa tendresse suffit à ce devoir sans aucune autre assistance. Mais dans les espèces où l'enfance est très longue et très faible, où les secours réunis du père et de la mère sont nécessaires pour le soutien des petits, il se forme des unions plus intimes, qui continuent jusqu’à ce que l'objet de la nature soit accompli et que la nouvelle race soit parvenue à l'âge de la force. Comme l'enfance de l'homme est beaucoup plus faible et a plus besoin de secours que celle de tous les autres animaux; comme il est aussi beaucoup plus dépendant des soins et de la prévoyance de ses parens, l'union de l’homme et de la femme doit être considérée comme le contrat non-seulement le plus solennel , mais même le plus permanent. L'état de nature dans lequel touteslesfcmmesappartiennentàtous les hommes cl tous les hommes à toutes les femmes, n’a jamais existé que dans l'imagination des poètes. Dans l'origine des sociétés , quand l’homme sans arts et sans industrie mène une vie dure et précaire , l’éducation des enfans exige
23, 08. De script. île In Nouvel le- France. Ostiont'i Colleet, . Il , fiâü. l>e la INh lier» , tl , 03.
les soins et les efforts du pire et de la mère. Leur race ne pourrait sc conserver si leur union n'était formée et continuée dans cette vue. En Amérique même, parmi les tribus les plus barbares, l’union de l'homme et de la femme était soumise à des règles , et les droits du mariage étaient reconnus et fixés. Dans les contrées où les moyens de subsister étaient peu nombreux et où les difficultés d’élever une famille étaient par conséquent très grandes, l'homme se bornait à une seule femme. Dans les climats plus chauds et plus fertiles, la facilité de se procurer des subsistances, jointe aux influences de l'ardeur du climat , portait les habitans à augmenter le nombre de leurs femmes '. Dans quelques pays le mariage durait pendant toute la vie ; dans d’autres, le caprice et la légèreté qui forment le caractère naturel des Américains , et leur aversion pour toute espèce de contrainte, leur faisaient rompre le nœud du mariage sur le plus léger prétexte, et même souvent sans en assigner aucune cause 2.
Mais soit qu'ils considérassent le mariage comme une union passagère, soit qu'ils le regardassent comme un coutrat perpétuel, l'humiliation et la peine étaient toujours également le ■partage de la femme. On a demandé si la condition de l'homme était devenue meilleure par les progrès des arts et de la civilisation, et c'est là encore une de ces vaincs questions qui nourrissent les disputes des philosophes. Mais il n'est point douteux que les femmes ne soient redevables à la politesse des mœurs d'un changement très heureux dans leur sort. Dans toutes les parties du globe, ce qui caractérise particulièrement l'état sauvage, c'est le mépris et l'oppression auxquels y est condamné le sexe le plus faible. L'homme, enorgueilli de sa force et de son courage, qui sont toujours les premiers titres à la prééminence parmi les nations barbares, y traite la femme avec dédain et comme un être d'une espèce inférieure. Peut-être que les sauvages américains ont encore pour elle plus de mépris et de dureté , par une suite de cette insensibilité, de cette froideur naturelle qu'on a remarquées
1 Lettres édif. , 23-318. l.alilau, Moeurs des saueag., 1 , 554. Lerv, ap. de Bry, II! , 234. Journ. de Guillet cl Béchamel , 88.
* Lafitau, I, 580. Joutel, Journ. hist. , 345. Lozano, Peser, del gran Chaco , 70. Hennepin , Moeurs des sauvages, pap,. 30-33.
dans leur constitution physique. Les voyageurs les plus éclairés ont été frappés de leur extrême indifférence pour leurs femmes. Ce n'est point , comme je l’ai déjà observé, par ces soins complaisans qu'inspire la tendresse, que les Américains s'efforcent de mériter le cœur de la femme qu’ils désirent avoir pour compagne. I,e ma- 1 riage même, au lieu d’être une union d'amour et d’intérêt entre deux égaux, est plutôt une chaîne qui lie une esclave à son maître. Un auteur dont les opinions doivent être d'un très grand poids, a observé que partout où l'on achète 1rs femmes I A condition est infiniment malheureuse *. Elles deviennent les esclaves et la propriété de celui qui les achète. Cette observation sc vérifie dans tous les pays du monde où la même coutume s'est établie. Chez les peuples qui ont fait quelques progrès dans la civilisation, renfermées dans des appartemens séparés, elles gémissent sous la garde vigilante et sévère de leur maître. Chez les peuples grossiers, elles sont condamnées aux plus viles occupations. Parmi plusieurs nations de l’Amérique, le contrat de mariage n’est proprement qu'un contrat de vente; l'homme y achète une femme de ses parens. Quoiqu’on n'y connaisse l'usage ni ’de la monnaie, ni des autres moyens que le commerce a imaginés parmi les nations civilisées pour en tenir lieu , on y sait cependant se procurer les objets qu'on désire, en donnant en échange quelque chose d'une valeur équivalente. Chez quelques nations , l'acheteur consacre ses services pour un certain temps aux parens de la femme qu'il recherche : ’ chez d'autres, il chasse pour eux dans l’occasion et les aide ou à cultiver leurs champs ou à creuser leurs canots: chez quelques autres enfin, il leur fait présent des choses les plus estimées et les plus recherchées |>our leur utilité ou leur rareté 2 : il en reçoit sa femme en retour.Toutes ces causes, jointes au peu de cas que tous les sauvages font des femmes, portent un Américain à regarder sa femme comme une servante qu'il a acquise, et à se croire en droit de la traiter ranime un être inférieur 3. Chez toutes nations non civilisées, il
1 Sketehes of HUt. of Man., 1,114
* Lafiîau, Mœurs des saurages , 1. 560. Cbarlevoix , Nouvelle-France , lit, 285. Iterrera, Decad. IV, lib. vi, cap. vu. DumoFit, II. 156.
* Du Tertre, 11, 382. Borde . Relation des mœurs des Caraïbes , pa|j. 2t. Biel, 357. I.a Cotidamine , pap. 1 14/ Fermin, I, 79.
HISTOIRE l>
est vrai , 1rs fonctions île l'économie domrstit|iie, naturellement réservées aux femmes, sont si nombreuses qu’elles les assujétissent aux travaux les plus pénibles, et leur font porter plus de la moitié du fardeau qui devrait être le partage commun des deux sexes. Mais en Amérique particulièrement, leur condition est si misérable, et la tyrannie qu’on exerce sur elles si cruelle, que le mot de servitude est encore trop doux pour donner une juste idée des malheurs de leur état. Parmi quelques tribus la femme est considérée comme une bète de somme destinée à tous les travaux et A toutes 1rs fatigue£et tandis que l'homme perd sa journée entière dans la dissipation où dans la paresse, elle est condamnée à un travail continuel. On lui impose les ouvrages les plus pénibles sans en avoir de reconnaissance. Il n’est point de circonstance dans la vie qui ne rappelle aux femmes celle infériorité humiliante. Il ne leur est permis d'approcher de leurs maîtres qu'avec le plus profond respect ; tes hommes sont pour elles des êtres si supérieurs qu’elles ne peuvent pas même manger en leur présence *. Enfin dans quelques contrées de VAmérique, leur destinée est si affreuse qu'on a vu des femmes devenues barbares par les mouvemens même de la tendresse maternelle, arracher la vie à leurs filles pour leur épargner la servitude intolérable A laquelle elles allaient être condamnées1. C'est ainsi que la première institution de la vie sociale est pervertie eu Amérique : c'est ainsi qu'en mettant tant d’inégalité, en établissant des distinctions si cruelles dans cette union domestique, que la nature avait1 destinée à inspirer aux deux sexes des sentimens doux et humains, on la fait servir à rendre l'homme dur et farouche et à dégrader la femme par l'abaissement de la servitude.
C’est peut-être à cette oppression dans laquelle elles gémissent qu'on doit attribuer en partie le peu de fécondité des femmes chez les nations sauvages 3. La vigueur de leur constitution physique est épuisée par l'excès du travail ; les moyens de subsistance dans la vie sauvage sont si peu nombreux et si incertains quelles
’ Giirailta, I, 153. Bassèrc, 10t. Labat, Voy. , 11, 78. Cbanvaton, 5t. Du Tertre, 11,300.
* Gunulla, 11, 233-238. Herrera, Dtcad. VU, lib. ix, cap. iv.
1 Latîlau, 1, 500. Cbarlcvoix, lit. 301.
sont forcées de prendre une multitude de précautions pour prévenir une multiplication trop rapide. Parmi les tribus errantes, dont la subsistance dépend prinri paiement de la chasse, la mère ne peut guère donner ses soins à un second enfant avant quelepremierailalleintassezdeforce pour être en quelquesorte indépendant dessoins de la tendresse maternelle. C’est là sans doute la source de cet usage universel parmi les femmes américaines de nourrir leurs enfans pendant plusieurs années ';ct romm c elles se marient presque toujours fort tard , le temps de leur fécondité est passé avant qu’elles aient pu achever d'élever successivement deux ou trois enfans1. Parmi les tribus grossières, qui n’ont ni assez de prévoyance ni assez d'industrie pour faire des provisions de vivres, c'est une maxime générale qu’il ne fagt jamais se charger d'élever plus de deux enfans 3; aussi ne trouve-l-on jamais parmi ces peuples des familles aussi nombreuses que dans les sociétés civilisées 4. Quand il naît deux jumeaux, l'un desdeux est communément abandonné (53), parce que la mère ne pourrait suffire à les élever l'un et l’autre 3. Lorsqu'il arrive que la mère meurt dans le temps qu’elle nourrit son enfant, on ne peut plus espérer de conserver sa vie et on l'enterre à allé de sa mère 6. Enfin, dans ces disettes fréquentes auxquelles les Américains sont exposés par leur stupide indolence, la difficulté de nourrir les enfans devient quelquefois si grande, qu'il n’est pas rare de les voir abandonnés et même tués par leurs parens’. Cest ainsi que le sentiment des peines qu'il font se donner dans la vie sauvage pour conduire 1rs enfans jusques à l'âge mûr , étouffe souvent la voix de la natiirc parmi les Américains, et les rend même insensibles aux vives émotions de la tendresse paternelle.
Mais quoique la nécessité oblige les habitans
1 Henri?, Dtcad, VI, lib. i, cap. iv.
1 Cbarlcvoix , lit . 30.1. Dumont, Mém. sur la Louisiane, 11, 270. Denyt, NUt. natur. de l'Amérique, 11, 635. Cbarlcvoix, Hist. du Paraguay, U. 422.
* Tccho, Essais sur le Paraguay, etc. , Churchill , Collect. vi, 108. Lettres édifiantes, 24 - 200. Lozano, Descript., 92.
4 Macrteur’s Journal , 63.
8 Lettres édifiantes , X, 200.
* Char le voix, III, 368. Lettres édifiantes, X, 200. P. Melch. Demandés, Memor. de Chcriqui. Coibert, Coll ccl. orig. [xi p . 1.
5 Vcncfias, /List, of Californ. , I, 8-.
àoogte
rie l'Amérique à mettre des bornes à l'accroissement rie leur famille, il s'en faut bien cependant qu'ils manquent d'affection et d'attachement pour leur progéniture. Tant que la faiblesse des enfans exige leurs secours , ils sentent fortement le pouvoir rie L'instiuct de la nature, et aucun peuple ne peut les surpasser dans les soins de la tendresse paternelle *. Mais, chez les nations barbares, la dépendance des enfans et le pouvoir des pères ont bien moins de durée que chez les peuples policés. Quand une éducation prévoyante doit préparer les enfans aux fonctions variées de la vie civile, quand ils doivent acquérir la connaissance des sciences 1rs plus abstraites ou se former aux arts les plus compliqués avant d’ent rer dans la carrière du monde , les soins attenlifs des parens ne se bornent pas aux jours de l'enfance; ils s’étendent encore jusqu’à l'établissement de l'homme dans la société. Et même alors les tendres inquiétudes des parens ne sont pas finies; leur protection est encore souvent nécessaire; leur sagesse et leur expérience sont encore des guides utiles. C'est ce qui forme une union permanente entre les enfans et les pères. Mais dans la simplicité de la vie sauvage la tendresse paternelle, semblable à cette affection d’instinct que les animaux ont pour leurs petits, cesse dès que les enfans sont parvenus à l'Age de maturité. Il ne faut pas de longues instructions |K>ur les rendre propres au genre de vie auquel ils sont destinés. Les parens, aussitôt qu’ils ont rempli leurs devoirs, aussitôt qu'ils ont conduit leurs enfans jusqu’au-delà de cet Age de faiblesse oô ils ne peuvent point subvenir A leurs propres besoins, leur laissent une entière liberté. Ils ne leur donnent presque jamais de conseils , ils ne les grondent et ne les châtient point , ils les laissent enfin maîtres absolus de leurs propres actions Dans une cabane américaine , le père , la mère et les enfans vivent ensemble comme des personnes que le hasard aurait rassemblées, sans avoir jamais les uns |>our les autres aucune de ces attentions qui sembleraient devoir naître des rapports qui les unissent Le souvenir des bienfaits qu'on a rerus dans la première enfance
1 Gumilla, I, *211. Biel, 390.
* (iharlrvotx, III, 272. Riet, 390 Gumilla, 1 , 212. Lafilau , I, 602. Creux», Canad., p. 71. Fernande*. Relut, hist. de los Chiquit. , 33.
* C hjilcvoix, Nouvelle France , 111, 273.
est trop faible pour exciter ou nourrir la tendresse filiale lorsqu'elle n'est plus entretenue par les soins de l’amour paternel. Plein du sentiment de sa liberté et impatient de toute gène, le jeune Américain s’accoutume à agir toujours comme s’il était entièrement indépendant. Il n’a pris plus de reconnaissance pour ses parens que pour toutes les autres personnes qui vivent avec lui. Il les traite même quelquefois avec tant de mépris, d'insolence et de cruauté, que tous ceux qui en ont été les témoins en ont été pénétrés d’horreur *. Ces mœurs , qui semblent naturelles à l’homme dans l'état sauvage, parce qu'elles sont le produit des circonstances de cet état même , influent puissamment sur les deux plus grands rapports de la vie domestique. Dans l'union des deux sexes, elles introduisent une grande inégalité entre l’homme et la femme ; elles bornent la durée et affaiblissent la force de l’union des pères et des enfans.
| IV. Après avoir parlé de l'état domestique chez les Américains, nous sommes conduits naturellement à considérer leur gouvernement civil et leurs institutions politiques. Dans toutes les recherches concernant l’état de l’homme rassemblé en société, les moyens de subsistance sont le premier objet qui doit fixer l’attention. Les lois et la police varient toujours avec ces moyens. Les institutions naissent des idées et drsbesoinsdéstribusoù elles s'établissent ; celles des peuples pêcheurs et chasseurs, qui peuvent à peine se former l’idée de quelque espèce de propriété , doivent être beaucoup plus simples que celles des peuples qui se sont fixés sur une terre qu'ils cultivent régulièrement, et chez lesquels il existe des droits de propriété non-seulement sur les productions du sol , mais sur le sol même.
Tous les peuples de l'Amérique dont nous parlons doivent être mis dans la première classe. Mais quoiqu’ils puissent être tous également compris sous le nom de peuples sauvages, quelquesuns étaient beaucoup plus avancés que les autres dans les arts qui préparent des subsistances pour l’avenir. Jamais l'homme ne s'est montré et n’existera peut-être dans un état plus sauvage
1 Gutnilla , 1 . 212. Du Terlre , Il , 376. Charlevoil , Nouv.- Franc., III, 300. Char le voix , Hist. du l’a me , I, 1 15. Lo/ano. Deser. del pran Charo , p. OS- 108- 101. Fernande*, fit lac. hist. de los Chiquit , 4.6,
qu’on ne le trouve dans les vastes plaines du midi de FAmérique. Quelques peuples ne subsistent que des productions spontanées de la nature. Ils ne montrent aucune inquiétude , ils n'emploient presque aucune précaution , ils n'exercent aucun art et aucune industrie (tour s'assurer les choses les plus nécessaires à la vie. las Topayers du Brésil , les Gueweros de Terre-Ferme, les Caiguas, les Mo-ros et quelques autres peuples du Paraguay, ne connaissent absolument aucune espèce de culture. Ils ne savent même ni semer ni planter. La culture du manioc avec lequel on fait le pain de cassave est un art trop compliqué pour leur industrie , ou trop fatigant pour leur paresse. les racines (|uc la terre produit d’elle-mème, les fruits et les grains jju'ils recueillent dans les bois , avec les lézards et les autres reptiles que la chaleur engendre toujours dans les terrains gras et arrosés par de fréquentes pluies , forment leur nourriture pendant une partie de l'année '. Ils vivent de la pèche le reste du temps, la nature cllcmèmr semble avoir favorisé la paresse de ce peuple , par la profusion avec laquelle elle lui donne tout ce qui suffit à scs besoins. Les vastes rivières de l’Amérique méridionale fournissent en abondance les poissons les plus délicats et les plus variés. Les lacs et les marais , formés par les inondations annuelles des eaux , sont remplis de différentes espèces de poissons qui y restent comme en des réservoirs naturels pour les liesoins des habitans : il y a des lieux oit le poisson est en si grande abondance , qu'il ne faut ni art ni adresse pour le pécher (54). En quelques autres endroits , les naturels du pays ont trouvé le moyen d'infecter les eaux du suc de certaines plantes qui enivre le poisson de manière qu'il vient Botter sur la surface de l'eau oit l’on le )irend avec la main (oô). Quelques tribus ont l'art de le conserver sans le secours du sel, en le faisant sécher ou fumer sur des claies au moyen d'un feu très lent 2. La fécondité des rivières de l'Amérique méridionale a engagé plusieurs peu-
1 Nicuboff, Hist. of Brasil. Churchill, Collect., Il, lit. Simon , Conquista de Ticrra - Firme , p. 150. Techo, Essais sur le Paraguay. Churchill, VI. 78. Lettr. êdif. , ‘23-384-10-190. Lozano, Descr. del gran Ch ne O. p. 81. Ribas, Hist. de los Triunfos, p. 7.
* i..i Cnndamioe , 150. üumilla , Il , 37. Leur, idif , 1 1 199 23-328. Acuuua , liclat. de la riv. des dînasauts 138.
pies h ne vivre que sur les etttcs et à se confier entièrement pour leur nourriture à l'abondance des poissons que les eaux leur fournissent '. Dans cette partie du globe , la chasse n’a point été la première occupation de l'homme; il y a été pécheur avant d'ètrc chasseur, et comme la pèche n'exige ni autant d'activité ni autant d'adresse que la chasse, les peuples qui sont encore dans ce premier état ne peuvent pas avoir le même degré d'intelligence et d'industrie. Les nations qui habitent les bords de l'Orénoqucet du Maragnon sont évidemment les moins actives et les plus stupides de toutes les nations américaines.
Mais il n'v a que les peuples qui vivent le long des grandes rivières qui puissent sulisisler ainsi. Presque aucune des nations d'Amérique , répandues dans les vastes forêts qui couvrent cette contrée , ne pouvait se procurer des subsistances avec la même facilité, quoique ces forêts, particulièrement celles du midi de l'Amérique , fussent remplies de gibier 2. Il fallait toujours et beaucoup d’activité et beaucoup d’adresse pour le poursuivre et pour l’atteindre. La nécessité força les Américains à être actifs et leur apprit à devenir industrieux. I.a chasse fut leur principale occupation ; et comme c’est un exercice qui exige beaucoup de courage, de force et d’adresse , elle fut considérée aussi comme une occupation aussi honorable que nécessaire. Elle était réservée particulièrement aux hommes ; ils s’y exerçaient dès la plus tendre jeunesse. Un chasseur hardi et courageux était placé par l'opinion publique à cftté du guerrier le plus distingué, et l’alliance du premier était souvent préférée à celle du second 3. Presque aucun des moyens que l’homme a imaginés pour surprendre et détruire les animaux sauvages n'était inconnu aux Américains. Quand ils ont entrepris une chasse, ils sortent de cette indolence qui leur est naturelle , ils développent des facultés de leur esprit qui demeuraient presque toujours cachées, et deviennent actifs, conslans et infatigables. leur sagacité il découvrir leurproic égale leur adresse à la tuer.Toutes leurs facultés étant constamment dirigées vers
1 Barrèrc, Pelai, de la Franc, équinox., p. 155.
• P. Martyr, Dccad. , p. 321. Guinilla, 11, 4, elc. Acunna , 1 , 156.
a Cbarlevoix. Uisl. de la Nouv.-Franc., lit, 115.
cet objet, ils montrent une fécondité d'invention et leurs sens ont acquis un degré de finesse qu’on a peine à concevoir. Ils distinguent les divers animaui à des traces de leurs pas qui échapperaient à tous les autres yeux , el ils les poursuivent avec iutrépidité il travers les forêts les plus impénétrables. Lorsqu’ils attaquent le gibier directement, presque jamais leurs flèches ne manquent 1 le but , et lorsqu’ils lui tendent des pièges , il est presque impossible qu’il leur échappe. Dans quelques peuplades il n’était permis aux jeunes gens de se marier que lorsqu'ils avaient fait preuve de leur habileté dans la chasse et lorsqu'ils avaient montre bien évidemment qu’ils étaient capables de subvenir à tous les besoins d’une famille. Quoique l'esprit des Américains soit naturellement très peu actif , l'émulation qui les excite à chaque instant leur a fait imaginer des moyens qui facilitent beaucoup les succès de leur chasse. La plus remarquable de leurs découvertes en ce genre est celle d’un poison dans lequel ils trempent les flèches dont ils se servent. Ij plus légère blessure de ces flèches empoisonnées est toujours mortelle. Si elles percent seulement la peau, le sang se fige et se glace dans un moment ; l’animal le plus vigoureux tombe sans mouvement sur la terre. Ce poison cependant, malgré sa violence et sa subtilité, ne corrompt point la chair de l'animal qu'il fait périr; on peut la manger en toute sûreté, et elle conserve toutes les qualités qui lui sont naturelles. Les peuples du Maragnon et de l’Orénoque composent principalement ce poison avec des sucs extraits d'une racine qu'ils nomment curare et qui est une espèce de liane 2.
Dans quelques autres pays de l’Amérique on emploie le suc du rnancenilier, qui agit pour le moins avec autant d'activité. Pour les peuples qui possèdent ce secret, l’arc est une arme plus meurtrière qu'un fusil , et dans leurs mains habiles sert il faire un grand carnage des oiseaux et des quadrupèdes dont les forêts de l’Amérique sont remplies.
Mais la vie de chasseur n’est qu’un degré qui conduit l’homme à un état de société plus avancé.
‘Blet. Voy. de la Franc, équinox. , 357. [Xivies, Disette, oflhe river of Jmaz. Purrhas, IV, liai 7.
’ ttumilla , U , 1 . La Condainine. 208. Kechercltcs philosopha II, 239. Kancrott, Nat. hist. of Guyana , 281.
I J chasse , dans les pays même où le gibier est le plus abondant et où les chasseurs ont le plus d’adresse , ne peut donner qu’une subsistance incertaine et qui manque même totalement dans certaines saisons de l'année. Si le sauvage fait dépendre entièrement sa subsistance de ses flèches , il se voit souvent réduit avec sa famille aux plus cruelles extrémités (56). Il n’est guère de pays où la terre produise assez d'ellc-inèmc (tour suffire à tous les besoins de l'homme. Dans les climats les plus doux et où les terres sont les plus fécondes , l’industrie et la prévoyance sont nécessaires jusqu'à un certain point pour s'assurer une subsistance constante. L’expérience des disettes qu'éprouvent les peuples chasseurs leur fait surmonter enfin cette horreur presque invincible qu'ils ont pour le travail et les oblige à avoir recours à la culture des terres comme à un supplément à la chasse. Il y a des situations particulières où de petites tribus peuvent subsister de la pèche , indépendamment des productions que le travail peut arracher à la terre; mais dans toule l’étendue de l'Amérique il serait difficile de trouver quelque nation de chasseurs qui n'eùt pas une espèce de culture.
Leur agriculture n’est cependant ni étendue ni pénible. Comme le gibier et le poisson font leur principale nourriture, ils ne se proposent en cultivant la terre que de suppléer au défaut accidentel de ces deux moyens de subsistance. Dans le continent méridional de l’Amérique , les naturels bornaient leur industrie à élever certains végétaux, qui, dans un sol riche et sous un climat chaud parviennent aisément à la maturité. Le principal était le maïs, plus connu en Europe sous le nom de blé d'Inde ou de Turquie , espèce de grain très prolifique , d’une culture simple, agréable au goût el qui donne une nourriture forte et savoureuse. Le second de ces végétaux est le manioc , qui acquiert le volume d'un gros arbrisseau ou d’un petit arbre, et produit des racines qui ressemblent assez aux navels. Après en avoir exprimé avec soin le suc , on réduit ces racines en une poudre fine , dont on fait des gâteaux minces, appelés pain de cassave , et qui , quoique insipides au goût , ne font point une mauvaise nourriture '.Comme le suc du manioc est un poison mortel, quelques
1 Sloane, ffist. of Jamalca, latrod. , p. 18. lalwl, I. 39t. Acosta , ffist. Jnd. occid. nul , lib. ir, cap. xwi.
auteurs ont vanté l’industrie des Américains qui ont su convertir en un aliment sain une plante vénéneuse; mais on devrait plutôt n'y voir qu'un de ces cxpédiens auxquels la nécessité de trouver un moyen de subsistance force les nations sauvages, et peut-être les hommes n'onl-ils étéconduitsà cette découvertcquc par des procédés gradués où il n'ya plus rien de merveilleux.
Il y a une espèce de manioc, entièrement dépouillée de qualité nuisible, et qu'on peut manger sansaucune autre préparation que celle de le faire griller sur la cendre chaude. Il est probable que cette espèce fut la première dont les Américains firent leur nourriture , et la nécessité leur ayant appris par degrés l'art de séparer les sucs nuisibles de l'autre espèce, ils ont ensuite trouvé par les expériences que celle-ci était la plus prolifique ainsi que la plus nourrissante des deux (57) l. le troisièmedes végétaux dont nous avons parlé est le plantain , qui s'élève à la hauteur d'un arbre , et qui cependant croit avec une telle rapidité, qu'en moius d'un an il récompense de ses fruits l'industrie du cultivateur qui l'a planté, le plantain grillé tient lieu de pain et donueun aliment agréable et nourrissant (58). Le quatrième est la patate , dont la culture et les qualités sont trop connues pour avoir besoin d’étre décrites. Le cinquième est le piment, arbuste qui produit une épicerie aromatique et forte. Les Américains, qui, comme les autres hahilans des climats chauds, aiment les saveurs chaudes et piquantes, regardent cet assaisonnement comme un besoin de la vie et le mêlent en grande quantité avec tous les alimens dont ils se nourrissent
Telles sont les diverses productions qui formaient le principal objet de la culture chez les peuples chasseurs du continent de l'Amérique. Avec une industrie médiocrement active et un peu de prévoyance, ces productions auraient suffi pour subvenir aux besoins d'un peuple nombreux. Mais des hommes accoutumés à la vie libre et errante de chasseurs sont incapables de toute assiduité régulière au travail , et regardent l'agriculture comme une occupation d'un ordre
Ultoa, I, 62. Aublet, Mém. sur le manioc. Uist. des plantes , 1. 11 , p. 65, elc.
1 Martyr, üecad , 301. Labal , 1, 411. Guuiilla, lit, 192. Martutca, Mille. Indiana, 161.
* Guiniila, lit , 117. Acosta, Itb. iv, cap. xx.
inférieur. Ainsi les provisions de subsistance que les Américains liraient de la culture étaient si bornées et si peu assurées , que si quelque accident rendait leurs cjiasses moins heureuses qu'à l'ordinaire, ils étaient souvent réduits à la plus grande disette.
Dans les lies, la manière de vivre était fort différente. On n’y connaissait aucun des grands animaux qui abondent sur le continent; on n'y a trouvé que quatre espèces de quadrupèdes, outre une race de petits chiens muets, et les plus grands de ces quadrupèdes n’excédaient pas la grosseur d'un lapin L Il ne fallait ni activité ni courage |iour aller à la chasse de si petits animaux ; aussi la principale occupation d'un chasseur dans ces Iles était de tuer des oiseaux qui sur le continent étaient regardés comme un gibier ignoble, abandonné à la poursuite des jeunes garçons J. Les hahilans des Iles ont donc été forcés par ce défaut de gibier et par leur situation même , à chercher dans la pèche leur principal moyen de sulxsistancc 3 : leurs rivières, et la mer dont ils étaient environnés, leur fournissaient avec abondance ce genre de nourriture. Dans certaines saisons, les tortues, les crabes, et d'autres coquillages, se trouvaient sur les côtes en si grande quantité, que ces insulaires trouvaient à s'en nourrir avec une facilité qui convenait fort à leur indolence4. En d'autres temps, ils mangeaient des lézards et d’autres reptiles dégoùtans 5. Ils joignaient d'ailleurs à la pèche quelque sorte de culture. Le maïs (59), le manioc, et d'autres plantes étaient cultivés dans les Iles de la même manière que sur le continent; mais tout le produit de leur industrie, joint à ce que la terre produisait d'ellemème , n'était pour eux qu’une faible ressource. Quoiqu'ils se contentassent d'une pelitequantilé de nourriture, à peine tiraient-ils de la terre ce qui était nécessaire à leur consommation, et si quelques Espagnols venaient à s'établir dans uu canton , il suffisait de ce petit surcroît de bouches surnuméraires pour épuiser les provisions et amener la famine.
1 Oviedo, tib. xu , in pnrin.
1 Ripas, Uist. de los Triumf., p. 13. De la Polherie, 11, 33; lit, 20.
‘Oviedo, tib. xiu , cap. i. Gomara, Uist. gtnir. , cap. xxvm.
‘ Gomara , Uist. gén. , cap. ix. babat , Il , 221 , etc.
‘ Uiiedo, tib. xio.cap, ni.
Deux circonstances, communes A toutes 1rs i nations sauvages de l’Amérique, coucountrent avec celles dont j'ai déjii parlé non-seulement à ! rendre lé Jr agriculture très imparfaite, mais encore A restreindre leur industrie dans toutes leurs opérations. Ils n'avaient point d'animaux domestiques, et ils ne connaissaient point l’usage des métaux.
En d'autres parties du globe, l'homme, même dans l'état de société le plus sauvage, se montre encore comme le maître de la terre , donnant des lois aux différentes cl isses d'animaux , qu’il a apprivoisées et réduites en servitude. Le Tartare poursuit sa proie sur le cheval qu’il a élevé , ou conduit les nombreux troupeaux qui lui fournissent la nourriture et le vêtement. L’Arabe a rcudu le chameau docile et (ait servir A son usage la force et la patience de cet animal. Le Lapon a soumis le renne A sa volonté , et les habitausmêmedukamtschalka ont formé les chiens au travail. C’est une des plus belles prérogatives de l'homme, un des plus grands efforts de son intelligence et de son pouvoir, que cet empire qu’il exerce sur les créatures d'une classe inférieure. Sans cet empire, sa domination est imparfaite : c’est un monarque sans sujets, un maître sans serviteurs. Il est obligé d'exécuter tous ses travaux par la force seule de ses bras, et telle était la condition des nations sauvages en Amérique. Leur esprit était si peu cultivé, leur union sociale si imparfaite, qu'ils ne paraissaient pas sentir la supériorité de leur nature, et qu’ils laissaient tous les animaux jouir de leur liberté , sans songer A exercer leur pouvoir sur aucun. Il est vrai que la plupart des animaux qui ont été rendus domestiques sur notre continent n’existaient pas dans le Nouveau- Monde; mais ceux qui sont particuliers A l’Amérique ne sont ni assez farouches ni assez redoutables pour n’avoir pu être domptés et asservis.
Il y a quelques animaux dont les espèces sont communes aux deux continens; mais le renne, qui a été apprivoisé et soumis au joug dans un des deux hémisphères, est resté sauvage dans l'autre. Le bison d'Amérique est évidemment de la même espèce que le bœuf d'Europe *. la» nations même les plus grossières de notre continent ont rendu cet animal domestique, et c'est
1 M. de RufTou , ffisl. nal. , article Bison.
: par son secours que les hommes ont su exécuter des travaux nécessaires avec plus de facilité, et augmenter utilement leurs moyens de subsistance. Ijcs habitansde plusieurs régions du Nouveau-Monde , où le bison est très commun , en auraient pu tirer les mêmes avantages; il n'est pas d’une nature si indocile qu'on n'cùt pu l'élever à rendre aux hommes les mêmes services que leur rendent les bêtes à cornes1. Mais, dans l’état où les Américains ont été trouvés lors de la découverte, un sauvage est l'ennemi des autres animaux , non leur supérieur. Il les chasse cl les détruit; mais il ne sait ni les multiplier ni les gouverner i.
Cette circonstance forme peut-être la distinction la plus importante qu'il y ait entre les habitai» de l'Ancien et du Nouvrau-.Munde, celle qui donne aux peuples civilisés plus de supériorité sur ceux qui restent sauvages, les plus grandes opérations de l'homme pour changer et embellir la face de la nature, et ses efforts les plus puissans pour augmenter la fécondité de la terre, s'exécutent au moyen des secours qu'il reçoit des animaux qu'il a apprivoisés cl formés au travail. C’est par leur force qu’il parvient à dompter le sol rebelle et à convertir en champs fertiles les déserts et les marais. Mais l'homme, dans l'état de civilisation , est si familiarisé avec l’usage des animaux domestiques qu’il ne réfléchit guère sur les avantages inestimables qu’il en retire. Supposons-lc cependant , même dans l’état de société le plus parfait , privé de l'utile secours de ces animaux, nous verrons cesser à quelques égards son empire sur la nature, et il restera un animal faible , embarrassé de trouver les moyens de subsister, et incapable de tenter ces entreprises pénibles que leur assistance le met en état d’exécuter avec tant de facilité.
Il est très difficile de décider si l’empire que l'homme exerce sur les animaux , ou l'usage qu'il a su faire des métaux , a le plus contribué A étendre son pouvoir. L’époque de cette inqiortante découverte est inconnue, et dans notre hémisphère elle ne peut être que très reculée. Il n’y a que la tradition et quelques instrumens grossiers de nos ancêtres, retrouvés par hasard,
■ Rennepin, Nouv. déc., p. 192. Katm, Voy. dans VJmér septentr., I, 207.
* M. de BufFon, Uist. nat. , IX, 95. Uist. philos ■ et politique des deux Indes , VI, 361.
i|ui nous apprennent que les hommes ignoraient anciennement l’usage des métaux et tâchaient d'y suppléer, en employant les cailloux, les coquilles. les os et d'autres substances dures, aux mêmes usages auxquels les |ieuplcs policés font servir les métaux.
la nature complète la formation de quelques métaux : l'or, l'argent et le cuivre, se trouvent purs et parfaits dans les fentes des rochers , dans le sein des montagnes, dans le lit des rivières. Ces métaux furent donc les premiers qu’on dut connaître et les premiers dont on fit usage. Mais le fer, qui est le plus utile de tous et celui au- # quel l'homme a le plus d’obligation , ne se trouve jamais dans son état parfait; son minerai grossier et rebelle doit être soumis deux fois à la puissance du feu et subir deux opérations pénibles avant de devenir propre à aucun service, l.’homme a dû connaître pendant long-temps les autres métaux avant que d'acquérir l’art de fabriquer le fer. et avant que d’arriver au degré d'industrie nécessaire pour perfectionner une invention qui lui fournit les inst rumens au moyen desquels il subjugue la terre et commande à tous ses habitans. Mais à cet égard, ainsi qu’à plusieurs autres , l’infériorité des Américains était bien frappante. Toutes les tribus sauvages , dispersées sur le continent et dans les Iles, ne connaissaient point du tout les métaux que le sol produit en abondance, si nous en exceptons un peu d’or qu'ils recueillaient dans les lorrens qui tombaient des montagnes , et dont ils faisaient quelques ornemens. les moyens qu'ils avaient imaginés pour suppléer au défaut de ces métaux nécessaires, étaient extrêmement grossiers. L’ouvrage le plus simple était pour eux de la plus grande difficulté et exigeait les plus grands efforts de travail. Ils n’avaient pour abattre les bois que des haches de pierre, et ils y employaient des mois entiers. Creuser un canot était pour eux l’ouvrage d'une année, et souvent le bois dont ils le faisaient était pourri avant que le canot fût achevé. Leurs travaux pour l’agriculture étaient également lents et imparfaits. Dans les contrées couvertes de hautes forêts, il fallait les efforts réunis d’une peuplade entière pour nettoyer le champ qu'on destinait à la culture, et ce travail demandait beaucoup de temps et beaucoup d'efforts. Les hommes croyaient avoir assez fait, quand ils avaient ainsi préparé grossiè-
rement la terre; les femmes, chargées du reste de la culture, la creusaient ou du moins la remuaient avec des hoyaux de bois, et gênaient ou plantaient ensuite. Là se terminaient tous les travaux . et la fertilité naturelle du sol devait faire le reste. L’agriculture , lors même que l'homme est secondé par les animaux qu'il a soumis à son joug et par les instrumens divers qu'il a su fabriquer depuis la découverte des métaux , est toujours un travail très pénible. Ce n’est jamais qu’à la sueur de notre front que nous pouvons féconder la terre. Il n’est donc pas étonnant que des peuples privés de tous ces secours aient toujours dépendu pour leur subsistance de la pèche et de la chasse, beaucoup plus que des productions qu’ils tiraient de la terre.
Après avoir fait connaître la manière de subsister des peuplades grossières de l’Amérique , nous pouvons en déduire la forme et l’esprit de leurs institutions politiques, et indiquer les différences les plus frappantes qui se remarquent entre ces peuples sauvages et les nations civilisées.
I. Ils sont partagés en petites communautés indépendantes. Quand la chasse seule fournit à la subsistance de l'homme, il faut une grande étendue de terrain pour nourrir un très petit nombre d’hommes. A mesure que les hommes se multiplient , les animaux qui leur servent de proie diminuent ou fuient à de grandes distances des habitations de leur ennemi. Tant que la chasse est le principal moyen de subsistance, la population est fort bornée, et les hommes sont obligés de se disperser , comme le gibier même qu'ils poursuivent. Les animaux de proie, solitaires et insociables de leur nature, ne vont point à la chasse en compagnie ; ils se plaisent dans les profondeurs des forêts, où, sans être troublés, ils peuvent errer et détruire les autres animaux. Les peuples chasseurs ressemblent , par leurs occupations et par leur génie , à ces animaux de proie. Ils ne peuvent former de grands corps, parce qu’il leur serait impossible de trouver leur subsistance , et ils sont forcés de se séparer les uns des autres par de très grandes distances. Tel était l’état des tribus américaines : leur nombre était toujours très petit, quoiqu’elles fussent répandues sur de très vastes contrées : elles étaient très éloignées les unes des autres, cl dans des guerres et des
rivalités continuelles. En Amérique le mot de une idée complète de la propriété. Tandis que nation ne réveille pas d'aussi grandes idées les hommes chassent , les femmes travaillent A que dans les autres parties du globe. On l'ap- la terre , et tous ensemble , après avoir fini leurs plique A de petites sociétés qui ne sont compo- tâches , jouissent en commun du fruit de leurs sées que de deux ou de trois cents personnes, travaux. Parmi quelques trihus , toutes les promais qui occupent souvent des pays plus consi- ductions de la terre sont déposées dans des grcdérables que certains royaumes de l’Europe, niers publics pour être partagées ensuite entre La Guyane, quoique plus étendue que la France tous les membres , suivant une juste proporl ion et divisée en un grand nombre de nations, ne de leurs besoins (62). Quoiqu'on les renferme contenait pas plus de vingt-cinq mille habitans. dans des greniers séparés, parmi quelques autres Dans les plaines des bords de l'Orénoque, on tribus, on n'y peut cependant jamais acquérir fait pins de cent milles en différentes directions un droit assez exclusif de propriété pour qu'il sans rencontrer une seule cabane, et sans trouver soit permis A quelqu'un de joui’ du superflu , même des traces de créatures humaines. Dans tandis qu'autour de lui quelqu’un manque du le nord de l'Amérique , oit le climat est plus ri- nécessaire. Toutes les distinctions qui naissent goitreux et la terre moins fertile, la misère et de l’inégalité des richesses leur sont inconnues, la dépopulation sont encore plus grandes. C'est Les noms même de riche et de pauvre n'ont pu là qu'on Fait des centaines de lieues A travers des pénétrer dans leurs langues. Ils sont enfin abforéts et des campagnes désertes 1,6(1). L'homme solument étrangers A tous les rapports qui naisne peut guère occuper toute la terre , tant que la sent de la propriété , ce grand objet des lois et chasse continue d'ètrc sa principale ressource de la politique, celte base principale de tous les pour sa subsistance (61). gouvernemens que le genre humain a établis
II. Les peuples chasseurs ne connaissent pas sur la terre, le droit de propriété. Comme les animaux qui III. Les hommes, dans cet état, conservent tounourrissent le chasseur ne sont point élevés par jours un sentiment très fort de leur indépensés soins , il ne peut avoir aucun droit sur eux dance et de leur égalité. Partout où la propriété
tant qu'ils errent dans les forêts. Dans les pays n'csl point établie, les distinctions qui naissent où le gibier est si abondant qu’on peut le pren- des qualités personnelles sont les seules que l'on dre sans beaucoup de peine, on ne songe point puisse connaître, et ces distinctions mêmes ne A s'approprier ce qu'on peut toujours avoir si peuvent se rendre sensibles que dans les occa-
aisémenl. Dans les pays au contraire où il est si sions où les hommes sont forcés de déployer
rare que les dangers et les fatigues de la chasse toutes leurs facultés. Dans les temps de grand exigent les efforts réunis de toute une tribu, danger et dans les affaires difficiles, on consulte de tout un village, il doit paraître appartenir la sagesse et l'expérience des vieillards, et l'on également à tout le monde , parce que tout le suit leurs conseils. Lorsqu'ils entrent en cain monde a également contribué au succès de l'ex- pagne contre l'ennemi, le guerrier le plus dispédition. Les forêts, chez les peuples chasseurs, tingué par son courage se met A la tète de la sont considérées connue la propriétéd'unc tribu, jeunesse et la conduit aux combats '. Quand ils qui a le droit d'en exclure toutes les tribus vont en troupe A la chasse , le chasseur le plus rivales. Mais parmi ccs tribus il n'est point d'in- adroit et le plus heureux dans scs entreprises
dividu qui puisse s'arroger quelque portion se met encore A la tète de la troupe et en règle
particulière de propriété exclusivement A tous tous les mouvemens. Mais dans les temps de rc-
les autres membres de la société. Tout appar- pos et de tranquillité, où l'on n’a plus aucune tient également à tous, et chacun va prendre, [ occasion de développer ces talcns naturels, on dans le magasin commun où l'on a mis le butin I ne connaît plus aucune espèce de prééminence, de la chasse , tout ce qui lui est nécessaire pour Toutes les circonstances de la vie rappellent
sa subsistance. Les principes qui règlent la prin- toujours aux membres de la communauté qu'ils
cipale occupation de leur vie s’étendent aussi \ sont égaux. Ils sont tous vêtus, nourris et logés aux travaux accessoires qu'ils y joignent. L'a- | , Kawt . ma. , mm vt . cap x.x. Siadi..., t/ài
gricullure même na pu introduire parmi eux Brmil., lili. u,cap. uu.DeBry, 111, 10. ilkt,3ol.
de la même manière. Rien de ce qui constitue la supériorité d'une part et la dépendance de l'autre n’est connu chez eux. Tout homme libre défend avec la plus grande fermeté les droits attachés A sa condition Ce sentiment d'indépendance est tellement gravé dans leufs âmes que rien ne peut l'en arracher, et que jamais le malheur n'a pu soumettre leur fierté à la servitude. Accoutumés à être les maîtres absolus de leurs actions, ils dédaignent d'exécuter les ordres d’un supérieur. N’ayant jamais essuyé aucune réprimande, ils ne peuvent souffrir aucune correction (63). Un grand nombre d'Américains, lorsqu'ils virent que les Espagnols les traitaient en esclaves, moururent de douleur ou se tuèrent de désespoir *.
IV. Les idées de la subordination civile sont toujours très imparfaites, et le gouvernement n'a jamais qu'une autorité bien faible chez les peuples qui sont restés dans cet état. Quand la propriété est inconnue dans une nation, ou qu'elle n'en a que des idées incomplètes; quand les productions de l'industrie et les fruits spontanés de la terre sont considérés eommeappartenant à la société entière, il est difficile qu'il naisse parmi les concitoyens aucune de ces discussions qui exigent l’intervention des lois et de l'autorité publique.
Quand les droits qui naissent d’une propriété exclusive ne sont pas connus maire , le grand objet des lois et du pouvoir judiciaire ne saurait exister. Lorsque les sauvages vont aux combats, ou pour leur propre défense ou pour envahir le territoire d'un ennemi, et lorsqu'ils sont engagés dans quelque entreprise de chasse difficile et périlleuse, alors on s'aperçoit queles membres d’une tribu font partie d'un corps politique; alors ils sentent qu'ils ont une existence commune avec les conqiagnons de leurs travaux, et ils suivent avec soumission celui qui s'est distingué par sa valeur et par sa sagesse. Mais hors de ces cas, où ils réunissent leurs efforts pour un intérêt «immun , on n'aperçoit parmi eux aucune trace d’union politique3 ; on ne voit aucune forme de gouvernement. Les noms de magistrat et de sujet n’y sont pas
1 ljh.il, VI, 124. Drickell, J/ist. of Carat-, 310.
* Oviedo, lib. in, cap. VI , pag. 07. Vega, ConquUta f/c la Florida, 1 , 30; 11,410. tjbal,ll, 138-Bcnzo, Sut. nor. crb. , lib. iv. cap. xxv.
8 taizano, Dcscr. i. tel grmi Chaco , 03. Mctendez, Tesuros verdaderos , II, 23.
même en usage. Chacun semble jouir encore de toute son indépendance naturelle. Si l'on propose quelque entreprise pour l'utilité publique, chaque membre de la communauté est libre d'y concourir ou de ne pas y concourir. Aucun réglement n'exige d'eux un service comme devoir. Toutes leurs résolutions sont volontaires et partent toujours des mouvemens naturels de leur âme1. Dans la plupart de ces peuplades grossières, on n’a pas même fait encore le premier pas qui ainduit à l'établissement du pouvoir judiciaire, le droit de la vengeance est laissé entre les mains des particuliers1, lorsqu'il y a eu quelque violence commise ou du sang répandu, la communauté ne se charge point d'infliger ou de modérer la punition. C’est aux parensou aux amis à venger l'offensé ou la victime, et à recevoir la réparation offerte par le coupable. Si les vieillards s'entremettent , ce n'est jamais pour décider l'affaire, mais pour donner des conseils qui ne sont presque jamais écoutés. Comme il parait honteux de laisser une offense impunie, le ressentiment est toujours implacable et éternel3.On.peut dire que, parmi les sauvages, l’objet dugouvernement nes’étend pas au-delà de l’intérieur des familles. Ils ne s'occupent jamais à maintenir un ordre général et public par l’exercice d’une autorité permanente; et si des travaux communs maintiennent quelque union entre les membres d'une tribu , c’est surtout pour attaquer ou repousser l'ennemi avec plus de vigueur et d’avantage.
Telle était la forme de l’ordre politique établi chez presque toutes les nations de l'Amérique. C'est dans cet étal que se trouvent toutes les peuplades répandues dans les vastes provinces qu'arrose le Mississipi, depuis l’embouchure du fleuve Saint-Laurent , jusqu'aux contins de la Floride, las peuples du Brésil , les habitans du Chili, quelques tribus du Paraguay et de la Guyane et celles qui s'étendent depuis l'embouchure de l’Orénoque jusqu'à la péninsule d’Y ucatan , étaient aussi dans le même état. Dans ces sociétés si petites et si nombreuses , il devait y avoir sans doute quelques variétés qui
1 Ctiarlevoix, Sist. de la Nouvelle - France , 111, 206 , 208.
• Herrera, Dec ad VIII, lib. iv, cap. vin.
1 l.lurlcvou , Sist. de la Nouv.-Franc. , lit, 2SI. Ijhlau . 1 , 486. Cassum/Z/jf. t/c/ «accu rejnü de Crauada, 2.0.
marquaient «les différences dans les progrès de la civilisation. Mais ce serait en vain que nous chercherions ces variétés , parce qu'elles n'ont pas été observées |>ar des hommes en état de démêler ces légères différences qui distinguent les nations les unes des autres, lors même qu'clles ont en général le même caractère. A quelque chose près , le tableau que nous venons de tracer convient également A tous les peuples de l'Amérique qui joignaient un peu d'agriculture aux produits de la chasse et de la pèche.
Quelque inqiarfaites et grosses que nous paraissent ces institutions, il y avait des tribus qui avaient fait encore moins de progrès. Parmi les nations qui vivaient uniquement de la chasse et de la pèche et qui n'avaient aucune espèce d'agriculture, l'union et le sentiment de la dépendance mutuelle entre les membres étaient si faibles, qu'on avait peine à découvrir dans leurs actions quelque apparence d'ordre et de gouvernement. Il faut placer dans cette classe les Californiens, plusieurs des petites nations qui habitent la vaste contrée du Paraguay, quelques peuples des bords de l'Orénoqueet de la rivière de Sainte-Magdeleine dans le nouveau royaume de Grenade1.
Mais parmi ces nations même où l’on aperçoit à peine l'ombre d'un gouvernement régulier , où l'autorité est resserrée dans des bornes si étroites, on trouve quelquefois des institutions qui donnent au chef un pouvoir qui semble opposé au caractère des peuples sauvages. Eu observant les institutions politiques établies par l'homme, soit dans l'état sauvage , soit dans la civilisai ion, on en découvre toujours quelques-unes d'irrégulières qui contrarient l’ordre de toutes les autres , et qu'on s'efforcerait vainement de concilier avec le système général des lois et des principes qui gouvernent les sociétés dans les mêmes circonstances. Ou en rencontre quelques-unes de semblables en Amérique, parmi les peuples que nous avons confondus sous le nom commun de sauvages. Elles sont si curieuses et si importantes que je crois nécessaire de les faire connaître et de remonter à leur origine.
Dans le Nouveau-Monde , comme dans toutes
1 Venefias, 1, (Î8. Lettr.édif., 11,176. Techo , Hist. of Parag. Uiurttiill, VI , 78. Hist. gémir, des voyages, XIV, 74.
les antres parties du globe, les contrées froides et tempérées sont le siège favori de la liberté et de l'indépendance, lai les aines sont fortes el vigoureuses comme les corps. Plciu du sentiment de sa dignité personnelle et capable des plus grands efforts pour la faire respecter , l'homme y aspire toujours a l’indépendance, et rien ne peut soumettre sa fierté opiniâtre au joug de la servitude. Dans les climats chauds, où les corps sont toujours énervés, où une sensation agréable et présente parait la suprême félicité, l'homme consent aisément ù passer sous la puissance d'un maître. Aussi , en parcourant le continent de l'Amérique du nord au sud . nous verrons toujours l'autorité s'accroître avec la chaleur du climat, et les hommes perdre de leur activité à mesure que le soleil en acquiert davantage. Dans la Floride, l'autorité des chefs et des caciques était non-seulement permanente , mais héréditaire. On les avait distingués par des ornemens particuliers, par des prérogatives de différons genres , et leurs sujets n'osaient les approcher qu’avec ces démonstrations de respect et de vénération que les sujets d’un despote sont accoutum«;s A employer en approchant du trône de leur maître *. Chez les Natchez, nation qui habile sur les bords du Mississipi , on connaît des différences de rang qui sont absolument ignorées des nations septentrionales. Quelques familles sont réputées nobles et jouissent de plusieurs dignités héréditaires. Le corps du peuple est considéré comme vil et flftné seulement pour la sujétion. Ces distinctions sont fixées par des noms qui marquent l'élévation de la première classe et l'abaissement ignominieux de la seconde. On donne aux nobles le nom de respectables , et aux gens du peuple celui de puants. Le premier chef , celui dans lequel réside l'autorité suprême, est considéré comme un être d'une nature supérieure, comme le fils du soleil , le seul objet de leurs adorations. On n'en approche qu’avec une vénération religieuse, et on lui rend les honneurs qui sont dus au représentant de la Divinité. Ses volontés sont des lois auxquelles on doit une obéissance aveugle. La vie de ses sujets est tellement dans sa dépen-
1 Cardenas y (suo.tji.viyo chronol. à ta hist. de Florida , p. 46. Lemoine de Mordues, 1 cours Flandre, ap. de Bry , p. 1 , 4 , etc. Cbarlevoix , Hist. de la Botte c Franc. , 111,467.
dance, que le malheureux qui a pu lui déplaire va lui offrir sa tète arec une profonde humilité.
Sa puissance ne finit pas avec sa vie : il doit être accompagné dans l'autre monde par les personnes qui l'ont servi dans celui-ci : plusieurs de ses domestiques, ses principaux officiers et ses femmes les plus chéries, sont immolés sur sa tombe; et telle est la vénération qu'il a inspirée, que toutes ces victimes vont avec joie à la mort et regardent comme la distinction la plus honorable et la récompense la plus belle de leur fidélité 1 d'ètrc choisies pour accompagner leur maître au tombeau. Ainsi l'on voit établi chez les .Yitcliez un despotisme parfait avec tout sou cortège de superstition , d'arrogance et de cruauté; et par une singulière fatalité, ce peuple a éprouvé toutes les calamités qui appartiennent aux nations policées, quoiqu'il n'ait pas fait dans les arts et dans la civilisation beaucoup plus de progrès que les tribus dont il est entouré.
A Ilispaniola, A Cuba et dans les grandes Iles, les caciques et les chefs jouissaient d'un pouvoir fort étendu , et leur dignité se transmettait par droit héréditaire du père au fils, avec les honneurs et les prérogatives distinguées qui y étaient attachées, lats sujets avaient un grand respect pour leur chef, et se soumettaient à ses ordres sans réserve et sans résistance J. Les caciques étaient distingués par des ornemens particuliers; et pour augmenter et maintenir la vénération des peuples, ils avaient eu l'art d'appeler la€Nperslition au secours de leur autorité.
Ils présentaient leurs commandemens comme les oracles du ciel, et prétendaient être doués du pouvoir de régler les saisons, et de dispenser le soleil et la pluie, selon que leurs sujets en avaient besoin.
Dans quelques parties du continent l’autorité des caciques semble avoir été aussi étendue que dans tes Iles. Dans Bogota, qui est aujourd'hui une province du nouveau royaume de Grenade, il y avait une nation plus nombreuse et plus avancée dans les différens arts qu’aucun autre peuple d'Amérique, à l'exception des Mexicains et des Péruviens. Elle subsistait principalement
1 Dumont, Mèm. hist. sur la Louisiane, I, 175. Qiarlevotx , Hisl. de ta Noue. -Franc., III, 419, etc. Lettr. édif., 20, 106, III.
’ Herrera, Decad. 1, lib. i, cap. xri; lib. ni,cap.xuv, pag 88. Fie de Colomb, cbap. mu.
du produit de l'agriculture. L'idée de propriété y était établie, et les droits en étaient maintenus par des lois, transmises par tradition et observées avec un grand soin >. Ce peuple vivait dans de grandes villes; il était vêtu d’une manière convenable, et il avait des maisons qu'on pouvait regarder comme commodes en comparaison de celles des nations qui l'environnaient. Celle civilisation extraordinaire avait produit des effets sensibles. Il y avait une forme régulière de gouvernement et un tribunal établi pour connaître des diffère ^crimes et les punir avec sévérité. On y connaissait la distinction des rangs. Le chef, à qui les Espagnols donnaient le titre de monarque, et qui méritait ce nom par l'appareil et l'étendue de son autorité, gouvernait avec un pouvoir absolu. Il avait des officiers de différens grades, et il ne paraissait jamais en public sans une suite nombreuse ; il était porté avec beaucoup de pompe dans une espèce de palanquin, précédé par des coureurs qui allaient en avant pour faire nettoyer la mute sur son passage et la joncher de fleurs. La dépense de cette pompe extraordinaire se prenait sur les impôts et sur les présens qu'il recevait du peuple, pour qui ce prince était un objet de vénération si imposant que personne n'osait le regarder en face, ni même s'approcher de lui autrement qu'en détournant le visage J. Il y avait sur le même continent d'autres tribus moins avancées dans la civilisation que le peuple de Bogota , chez lesquelles cependant l’esprit de liberté et d'indépendance, si naturel à l'homme sauvage, était déjà soumis à une sorte de police, et qui avaient des caciques revêtus d'une autorité assez étendue.
Il n'est pas aisé d'indiquer les circonstances ni de démêler les causes qui ont contribué à introduire et à établir parmi ces peuples une forme de gouvernement si différente de celui des tribus qui les environnent, et si opposé au génie des nations sauvages. Si les hommes qui ont eu occasion de les observer dans leur état primitif, y avaient apporté plus d’attention et rie discernement , nous aurions pu en recevoir des lumières suffisantes pour nous guider dans cet te recherche. Si d'un autre côté l'histoire d'un
1 Piedrahita, Hist. de las conquislas de! nuecoreino de gran. , paR. 46.
> llerrera , Decad. VI , lib. I , cap. n : lib. v , cap i.vi. Pirdrabila , cap. v, p. 25, rtc. (jomara, Hisl , cap. uxu.
peuple à qui Tunage de l'écriture est inconnu , n'était pas enveloppée de ténèbres impénétrables, nous pourrions tirer de cette source quelques éclaircissemcns. Mais nous ne pouvons rien recueillir de satisfaisant ni des relations des Espagnols, ni des traditions même des habitans; il faut avoir recours aux conjectures (tour expliquer les irrégularités qui se présentent dans l'état politique des peuples dont nous parlons. Comme toutes ces tribus, qui avaient déjà perdu leur liberté et leur indépendance naturelle , étaient situées sous la zone torride ou dans des pays qui en sont voisins, on peut supposer que le climat a contribué à les disposer à cet état de servitude, qui semble être la destinée de l'homme dans ces régions de la terre. Mais quoique l'influence du climat, plus puissante que celle d'aucune autre cause naturelle, ne doive pas être négligée, cette circonstance seule ne peut cependant pas suffire pour donner la solution du problème. Les actions des hommes sont si compliquées qu'il ne faut pas se hâter d'attribuer à un seul principe la forme particulière qu'on leur voit prendre. Quoique le despotisme ne se trouve en Amérique que sous la zone torride et dans les pays chauds qui l'avoisinent , j'ai déjà observé que ces pays sont habités par différentes tribus, dont les unes jouissent d'une grande liberté, et les autres ne sont soumises à aucune espèce de police. L'indolence et la timidité particulières auxhabitans des lies les rendaient tellement incapables des sentimens et des efforts nécessaires pour rester dans l'indépendance , qu'il serait inutile de chercher quelque autre cause de leur lâche soumission à la volonté d'un chef. La servitude des Natchez et des habitans de Bogota semble avoir été un effet naturel de la différence qu’il y avait entre leur état et celui des autres Américains. Ils formaient des nations fixes, résidant constamment dans le même lieu. La chasse n 'était point la principale occupation des premiers, et les derniers ne paraissent pas avoir compté sur cette ressource pour en faire un moyen de subsistance. Les uns et les autres avaient fait assez de projfrès dans l'agriculture et dans les arts , pour avoir pu introduire dans leur police une idée plus ou moins précise de la propriété. Dans cet état de société , l'avarice et l'ambition ont déjà des objets sur lesquels elles peuvent exercer leur influence. Des
vuesd'intérêtaltirent les hommes égoïstes ; ledésirde la prééminence excite les esprilsenlreprenans : les uns et les autres aspirent à la domination, et des passions inconnues à l'homme i sauvage les portent à empiéter sur les droits de leurs concitoyens. Des motifs qui sont également étrangers à toutes les nations sauvages obligent le peuple à se soumettre sans résistance à l'autorité usurpée de ses supérieurs; mais parmi ces nations mêmes , on n'aurait pas pu , sans le secours de la superstition, rendre l'esprit des peuples si docile et le pouvoir des chefs si étendu. Cest la fatale influence de la superstition qui, à tous les degrés de la société, abaisse et dégrade l'esprit humain, brise sa vigueur et son indépendance naturelle. Quiconque sait manier cet instrument redoutable est sfir de dominer sur son espèce. Malheureusement pour les peuples dont les institutions sont l'objet de nos recherches, ce pouvoir était entre les mains de leurs chefs. Les caciques des lies pouvaient faire parler comme il leur plaisait , leurs cémis ou divinités, et c'était par leur interposition et en leur nom qu'ils imposaient des tributs et des charges sur le peuple '. I«c grand chef des Natchez était le principal ministre, ainsi que le représentant du soleil qu'ils adoraient. Le respect que le peuple de Bogota avait pour ses monarques était dicté par la religion ; l'héritier apparent du royaume était élevé dans l’intérieur du temple principal , sous une discipline austère et avec des cérémonies particulières, propres à inspirer à ses sujets la plus haute opinion de la sainteté de son caractère et de la dignité de sa place2. Ainsi la superstition, qui, dans les premiers périodes de la société, est entièrement inconnue , ou qui épuise toute sa fbree en pratiques vaines et puériles, avait déjà pris un empire marqué sur les peuples américains qui avaient fait quelques progrès vers la civilisation; ainsi c'était déjà le principal instrument qui avait servi à plier leur âme à une servitude prématurée ; et dès le commencement de leur carrière politique, elle les avait soumis à un despotisme presque aussi rigoureux que celui qui opprime les nations dans le dernier période de leur corruption et de leur décadence.