‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 75 sur 116 · V. Après avoir examiné les institutions poli · texte numérisé non relu

V. Après avoir examiné les institutions poli

1 llcrrera, Dccad. I , Ub. m , cap. ni.

1 PicdrabiU , pa]>. 27.

tiques des peuples sauvages en Amérique , notre attention se porte naturellement sur leur art de faire la guerre , c'est-à-dire sur les moyens qu'ils ont imaginés pour la sûreté et la défense nationale. Les petites tribus dispersées sur ce continent sont non-seulement indépendantes et isolées , mais se trouvent engagées dans des hostilités per|iétuellcs les unes avec les autres Quuique l'idée d'une propriété particulière appartenant à un seul individu leur soit étrangère, les Américains les plus grossiers connaissent le droit que chaque communauté a sur scs propres domaines ; ils regardent ce droit comme entier et exclusif, autorisant le possesseur à repousser par la force toute usurpation des tribus voisines. Comme il est de la plus grande importance pour eux qu'on ne vienne point troubler ou détruire le gibier dans leur terrain de citasse, ils défendent avec une attention jalouse cette propriété nationale; mais comme en même temps leurs territoires sont fort étendus , et que les limites n'en sont pas exactement fixées , il s’élève des sujets innombrables de querelles qui rarement se terminent sans effusiou de sang. Même dans cet état simple cl primitif de la société, l'intérêt est une source de discorde qui souvent oblige les tribus sauvages à prendre les armes pour repousser ou punir ceux qui font des incursions dans les forêts ou dans les plaines d’où ils tirent leur subsistance.

Mais l’intérêt n'est pas le motif le plus fréquent ni le plus puissant des hostilités continuellcsqui subsistent parmi les nations sauvages. Il faut en chercher la principale cause dans celte passion de vengeance qui brûle dans le cœur des sauvages avec tant de violence que le besoin de la satisfaire peut être regardé comme le caractère distinctif des hommes dans l'étal qui précède la civilisation. Des circonstances très puissantes, soit dans la police intérieure des tribus sauvages , soit dans leurs opérations au dehors contre des ennemis étrangers , concourent à nourrir et à fortifier une passion si funeste à la tranquillité générale. Lorsqu’on laisse à chaque individu le droit de venger ses injures de scs propres mains , toute offense est ressent ic avec une extrême vivacité, et la vengeance s'exerce avec une animosité implacable.

1 Ribas , /fi st. tle lus Trittnf. , p. 9.

le temps ne peut effacer la mémoire de l'injure qu’on a reçue, et il est rare qu’elle ne soit pas à la fin expiée parle sang de l'agresseur. Les nations sauvages sont gouvernées dans leurs guerres publiques par les mêmes idées et animées du même esprit que dans la poursuite de leurs vengeances particulières. Dans les petites communautés chaque individu est affecté de l'injure et de l'al front qu'on fait au corps dont il est membre , connue si c'était une atteinte di- | recle à son propre honneur ou à sa sûreté personnelle. Le désir de la vengeance se communique de l'un à l'autre et devient bientôt une cs|ièce de fureur. Comme les sociétés faibles ne peuvent entrer en campagne que par petites troupes , chaque guerrier a le sentiment de sa propre importance et sait qu’une partie considérable de la vengeance publique dépend de ses proprrs efforts. Ainsi la guerre qui , entre de grands états, se fait avec peu d'animosité, se poursuit par les petites tribus avec toute la violence d’une querelle particulière. Le ressentiment de ces nations est aussi implacable que celui des individus. Il peut dissimuler ou suspendre scs effets, mais il ne s’éteint jamais, et souvent, lorsqu'on s'y attend le moins, il éclate avec un surcroît de fureur >. Lorsque les nations policées ont obtenu l'honneur de la victoire ou une augmentation de domaine , elles peuvent terminer glorieusement une guerre; mais les sauvages ne sont satisfaits qu'après avoir exterminé la tribu qui est l'objet de leur rage. Ils combattent non pour conquérir, mais pour détruire. S’ils commencent des hostilités , c’est avec la résolution de ne plus voir la face de leurs ennemis qu'en état de guerre, et de poursuivre la querelle avec une haine éternelle J. la; désir de la vengeance est le premier et presque le seul principe qu'un sauvage songe à inculquer dans l'âme de scs enfans 3. Ce sentiment croit avec eux à mesure qu’ils avancent en âge , et

1 Boucher, Hist nat. de la.Nonv. - Franc. , pa&. 93. C-barlevoix, Hist.de la Nouv.- Franc. , III, 215-251. Lery, ap. de Bry, III, 204. Creuxii Hisl. Canad., p. 72. Lozano, Descr. del gran Chaco , 95 Heanepin , Mœurs des sauvages, 40.

* Charlcvoix , H i>t . de la Nouv. -Franc. , III, 251. Coldeu, I, 108; il, 126. Barièir. paj;. 170-173.

•Charlcvnlx Hist. de la Nouv.- Franc., III. 326. Lery, ap. de Bry, III , 236. Lozauo , Hist. de Parag. , 1, 144.

comme leur attention ne se porte que sur un petit nombre d’objets, il acquiert un degré de force inconnue parmi les hommes dont les passions sont dissipées et affaiblies par la variété de leurs goûts et de leurs occupations. Ce désir de vengeance qui s’empare du cœur des sauvages ressemble plutôt à la fureur d'instinct des animaux qu’à une passion humaine. On le voit s’exercer avec une foreur aveugle, même contre desobjels inanimés. Si un sauvage est blessé par hasard par une pierre, il la saisit souvent par un transport de colère et lâche d’apaiser sur elle son ressentiment en la brisant >. S’il est blessé d’une flèche en combattant, il l’arrache de sa blessure, la rompt avec scs dents ët la jette en pièces sur la terre J. A l’égard de ses ennemis la rage de la vengeance ne connaît point de bornes. Dominé par cette passion, l’homme devient le plus cruel de tous les animaux; il ne sait ni plaindre, ni pardonner, ni épargner.

La violence de cette passion est si bien connue des Américains eux-mêmes, que c'est elle qu'ils invoquent toujours pour exciter le peuple à prendre les armes. Si les anciens d’une tribu veulent arracher les jeunes gens à l'indolence, si un chef se propose d’engager une troupe de guerriers à le suivre dans une incursion sur le territoire ennemi, c’est de l’esprit de vengeance qu’ils tirent les motifs les plus puissansde leur éloquence martiale. « Les os de nos concitoyens, • disent -ils, sont encore exposés sur la terre, «leur lit ensanglanté n’a pas encore été nettoyé. « leurs esprits crient contre nous ; il faut les «apaiser. Allons et dévorons ceux qui les ont « massacrés. Ne restez pas plus long-temps dans «l'inaction sur vos nattes; levez la hache, con- « suiez les esprits des morts et dites-leur qu'ils « vont être vengés 1 * 3. »

Échauffés par ces exhortations, les jeunes sauvages se saisissent de leurs armes avec des transports de fureur, entonnent la chanson de guerre et brûlent d'impatience de tremper leurs mains dans le sang de leurs ennemis. Des guerriers particuliers rassemblent souvent de petites troupes et vont attaquer une tribu ennemie sans

1 Lery, ap. de Bry, lit. 190.

■ Lery, ap. de Bry , S08 Iterrera, Decad. I, lit), vi, cap. nu.

* Cbarlevoix. Hist. de la Nouv.-France, lit, 216-217. Lery. ap. de Bry, lit , 201.

consulter les chefs de la bourgade. Un guerrier par un mouvement de caprice ou de vengeance, se met quelquefois isolément en campagne et fait plusieurs centaines de milles pour surprendre et tuer quelques ennemis (6ô). les exploits d'unguerrier dans ces excursions solitaires forment souvent la partie principale de l'histoire d’une campagne américaine, et (66) les chefs se prêtent à ces saillies irrégulières du courage parce qu’elles tendent à entretenir l’esprit martial, et qu’elles accoutument le peuple à l’audace et au danger '. Mais lorsqu'il s'élève une guerre nationale, entreprise par autorité publique , les délibérations se prennent avec règle et avec lenteur. Les anciens s’assemblent ; ils exposent leurs opinions dans des discours solrnncls; ils pèsent avec maturité la nature de l'entreprise, et en discutent les avantages ou les désavantages avec beaucoup de prudence et de sagacité politique. Les prêtres et les devins sont consultés; quelquefois même on prend l'avis des femmes 3. Si la décision est pour la guerre , on s'y prépare avec beaucoup de cérémonie. Il se présente un chef pour diriger l'expédition , et il est accepté; mais personne n’est obligé de le suivre; la résolution qu’a prise la communauté, de commencer les hostilités, n’impose à aucun de ses membres l’obligation de prendre part à la guerre. Chaque individu reste le maître de sa conduite , et il ne s’engage à servir que de sa pure volonté 3.

Les principes qui dirigent leurs opérations militaires , quoique extrêmement différens des principes qui règlent celles des nations civilisées, sont cependant très appropriés à leurétat politique et au pays dans lequel ils font la guerre. Ils n'entrent jamais en campagne avec des corps nombreux , dont la subsistance, durant de longs voyages, à travers des lacs et des rivières, et dans desmarchesde plusieurs centainesde milles à travers des forêts horribles, exigerait de plus grands efforts de prévoyance et d’industrie que ne peuvent en faire des sauvages. Leurs armées ne sont point embarrassées de lourds bagages. Chaque guerrier porte aveeses armes une natte

1 Bonu, Voy. , I , HO. Lery, ap. de Bry, 215. Hemicpin , Mœurs des Sauv., 41. Lalllau, II, 169.

■ Cbarlevoix, ffist. de la Nouv.-France , 111, 215 268. Biet , 367-380.

* Cbarlevoix , Uist. delà Nouv.-France, 217-28-

et uii |>eti! sac de mais, et c'est ce qui forme tout son équipage militaire. Quand ils sont encore à une certaine distance des frontières du pays ennemi, ils se dispersent dans les bois et vivent du gibier qu'ils tuent et des poissons qu'ils prennent. Dès qu'ils approchent du territoire de l'ennemi qu'ils vont attaquer, ils rassemblent toutes les troupes et s'avancent avec beaucoup d'ordre et de précaution. Ils ne mettent point leur gloire à attaquer l’ennemi de front et à force ouverte. Le surprendre et le déi ruirc , voilà le plus grand mérite d'un chef et la gloire de scs guerriers. Comme la chasse et la guerre sont leurs seules occupations, ils y portent le même esprit et les mêmes ruses. Ils suivent leurs ennemis à la trace au travers des forêts. Ils emploient dans la guerre les moyens que prend le chasseur pour découvrir sa proie, l'adresse à se tenir caché près des lieux oû elle peut être, la patience à l’attendre pendant plusieurs jours jusqu'à ce qu’elle ne puisse plus lui échapper, et qu’il soit plus sûr de la [irendre. lorsqu'ils ne rencontrent point de parti détaché de l'ennemi , ils s'avancent jusque dans les villages, mais avec tant de précautions pour cacher leur approche qu'ils se glissent souvent dans les forêts en marchant sur les mains et sur les pieds; et pourmieux se cacher ils se peignent lapeaudecouleurdc feuilles mortes '. Lorsqu'ils sont assez heureux pour n'ètre pas découverts , ils brûlent les cabanes en silence et massacrent les habitai» qui veulent fuir les flammes. S'ils espèrent n'êlre pas poursuivis dans leur retraite, ils amènent avec eux quelques prisonniers, qu'ils destinent au sort le plus affreux. Mais si malgré toutes leurs précautions et toute leur adresse, leurs desseins et leurs mouvemens sont découverts, ils pensent alors que le parti le plus sage est de sc retirer. Attaquer un ennemi en plein champ, lorsqu'il est sur ses gardes et avec des forces égales, leur parait une extrême folie, le succès le plus brillant parait une défaite au chef, s’il l’a acheté par une perte considérablcde scs compagnons (67), et jamais il ne se glorifie d’une victoire souillée de leur sang 2.

1 riutrlrvoix , ffist. de la Ptouv.- France, III, 237.238. lleime|ii(« , Mœurs des saut'., p. 59.

* Chürlevoii , J/ist. de la K oui’. - France, 111, 238-307. Biet. Lafiiau , Mœurs des sautages , 11,

La mort même la plus honorable1 ne sauve pas la mémoire d’un guerrier du reproche d'imprudence et de témérité (66).

Cette manière de faire la guerre était universelle en Amérique; les petites nations sauvages répandues dans des pays et des climats très divers montraient toutes plus de ruse que d'audace dans leurs entreprises militaires. Frappés de l'opposition de leurs principes à cet égard avec les idées et les maximes des nations européennes, quelques auteurs ont pensé qu'il fallait en chercher la source dans la faiblesse et la lâcheté qui semblent caractériser surtout les Américains, et qui les rendent incapables de toule action noble et généreuse 3 ; mais si nous foisons réflexion que dans les occasions extraordinaires qui exigent de grands efforts, non- seulement ils savent sc défendre avec opiniâtreté, mais qu'ils attaquent même l'ennemi avec le courage le plus audacieux , nous verrons bien que leurs principes doivent avoir quelque autre cause que cette timidité qu’on prétend leur être naturelle3. Le nombre des hommes dans chaque tribu est si petit, et les difficultés de l’accroître au milieu des dangers et des peines de la vie sauvage sont si considérables , que la vie d’un citoyen est extrêmement précieuse, et sa conservation le premier objet du gouvernement. Si le point d'honneur parmi les faibles tribus d’Amérique eût été le même que chez les nations puissantes de l'Europe, si elles eussent couru à la célébrité et à la victoire en méprisant les dangers et la mort , elles auraient été bientôt détruites entièrement par des maximes si peu conformes à l'état de leur population. Mais dans les tribus assez nombreuses pour être en état d'agir avec des forces plus considérables et de soutenir des pertes sans un affaiblissement sensible, les opérations militaires des Américains ressemblaient lieaucoup à celles des autres nations. Les Brésiliens et les peuples qui habitaient les bords de la rivière de la Plata entraient en campagne avec des corps de troupes assez considérables pour mériter le nom d'armée. Ils défiaient l'ennemi au combat , engageaient des batailles rangées et disputaient

1 Qiarlevoix III , 378.

* Recherrh. philos, sur les A inéric., 1,115. Voy. de Mareh. , IV. 410.

* Lafitau, Mœurs des saut’., 11, 218-210. Charlevoix, Moût .- France, 111, 307.

la victoire avec cette férocité opiniâtre qui semble naturelle à des hommes qui ne font la guerre que pour exterminerlcur ennemi sans demander ni faire de quartier(69). Dans les puissans empires du Mexique et du Pérou , on assemblait de très grandes armées, et l’on donnait de fréquentes batailles; la théorie et la pratique de la guerre étaient bien différentes que chez les petites tribus qui prenaient le nom de nations.

Mais quoique la vigilance et l’attention soient les qualités les plus nécessaires partout où la guerre se fait par la ruse et par les surprises; quoique les Américains , dans toutes les actions particulières , montrent toujours la plus grande adresse, c’est une chose très remarquable que, lorsqu'ils entrent en campagne, ils prennent rarement les précautions les plus essentielles pour leur sûreté. Telle est la difficulté de soumettre les sauvages à la subordination et de les faire agir de concert ; telle est leur présomption et leur aversion pour toute espèce de contrainte, que presque jamais on ne peut les obliger â suivre les ordres et les conseils de leurs chefs. Ils n'ont pendant la nuit aucune sentinelle autour des lieux où ils sont campés. Souvent, après avoir fait plusieurs centaines de milles pour surprendre l'ennemi , ils sont surpris eux-mémes et égorgés dans le sommeil profond où ils se plongent comme s’ils n’avaient à redouter aucun danger '.

Mais si , malgré cette négligence et cette sécurité , qui leur fait perdre souvent le fruit de toutes leurs roses, ils surprennent l’ennemi sans défense, ils fondent sur lui avec la plus grande férocité; ils enlèvent la chevelure de tous ceux qui tombent sous leur rage (70), et rapportent chez eux en triomphe ces étranges trophées. Ils les conservent comme des mooumens non-seulement de leur valeur, mais de la vengeance qu’ils savent exercer sur ceux qui deviennent les objets du ressentiment public3. Ils emploient plus de soins encore pour faire des prisonniers. Dans leur retraite, s’ils espèrent la faire sans être ininquiétés par l’ennemi , ils ne font communément aucune insulte â ces prisonniers, et ils les traitent même avec quelque humanité , quoiqu’ils les gardent avec l’attention la plus rigoureuse.

Mais après cette suspension momentanée de

1 Charlpvoix , lit , 136.

* I.afitau, Mœurs (tes Saur. , t. Il , p. 250.

leur férocité, leur rage reprend une nouvelle fureur. Lorsqu'ils approchent des frontières de leurs pays , on dépêche quelques-uns d’entre eux pour aller apprendre â leurs concitoyens le succès de leur expédition. C’est alors que les prisonniers commencent î pressentir le sort qui les menace. Les femmes des villages et les jeunes gens qui ne sont pas encore en âge de porter les 1 armes s’assemblent : ils se rangent en deux lignes, et tandis qu'ils font un bruit affreux avec des bâtons et des pierres ', les prisonniers passent au milieu d'eux. Des lamentations sur la perte des concitoyens qui sont tombés dans le combat , avec les expressions de la douleur la plus excessive, succèdent à ces premiers cris de joie et de vengeance; mais dans un moment, â un signal donné , les larmes cessent , on passe encore avec une rapidité incroyable de la douleur la plus profonde à la joie la plus vive, et l’on commence â célébrer la victoire avec les transports d’un triomphe barbare *. Le sort des prisonniers est cependant encore incertain. Les anciens de la | tribu s'assemblent pour le décider. Quelques- ; uns sont destinés â être tourmentés jusqu’à la mort pour assouvir la vengeance des vainqueurs ; d’autres à remplacer les membres de la tribu victorieuse qui ont été tués dans cette guerre ou dans les précédentes. Ceux qui sont réservés â ce sort plus doux sont conduits aux cabanes de ceux dont les parens ont été tués. Les femmes les attendent â la porte, et si elles les reçoivent leurs souffrances sont finies. Ils sont adoptés dans la famille et placés, suivant leur manière de s’exprimer, sur la natte du mort. Ils prennent son nom, son rang, et sont traités avec la tendresse que l’on doit à un père , à un frère , â un mari ou à un ami. Mais si , par un caprice, ou par un reste de désir de vengeance , les femmes refusent de recevoir le prisonnier qui leur est offert , son arrêt est prononcé, et il n’est aucun pouvoir qui puisse le sauver de la torture et de la mort.

Les prisonniers, quand leur sort est encore incertain, vivent comme s’ils étaient absolument étrangers à tout ce qui peut leur arriver. Us mangent , boivent et dorment comme s'ils jouissaient du sort le plus tranquille et comme

1 Lahooun, II, tst.

’ Charlevoii , Bist.de la Bouc. France, III, 211 Lafitau , Mœurs des Sauf. ,11, SM

HISTOIRE D’AMERIQUE

si aucun danger ne les menaçait. Ils entendent sans changer de visage l'arrêt fatal qu'on leur prononce, se préparent à le subir en hommes , et entonnent la chanson de mort. Les vainqueurs s’assemblent comme à une fête solennelle, résolus à mettre le courage des patiens aux plus cruelles épreuves. Cest alors que l’on voit une scène dont la description doit glacer d’horreur tous ceux que t|ps institutions douces ont accoutumés à respecter l’homme et i s’attendrir à l’aspect de ses souffrances. Le prisonnier est lié à un poteau , mais de manière qu’il peut courir tout autour. Tous ceux qui sont présens, liommes , femmes , enfons , tous fondent sur lui comme des furies. On emploie contre ce malheureux toutes les espèces de tortures que peut inventer la fureur de la vengeance. Quelquesuns lui brûlent le corps avec des fers rouges ; d’autres le coupent en morceaux avec des couteaux ; d'autres séparent la chair des os ou lui enfoncent des clous qu’ils tournent ensuite dans les nerfs. Ils s'efforcent , à l’envi les uns des autres, d’imaginer des raffinemens de cruauté. Rien ne met des bornes à leur rage que la crainte d’abréger la durée de leur vengeance, en donnant la mort par l'excès des souffrances; et telle est leur ingénieuse barbarie, qu’ils évitent toujours de porter des coups dans les parties du corps où ils seraient mortels; ils prolongent pendant plusieurs jours les tourmens de leur victime. Cet infortuné, au milieu de toutes ses souffrances, chante d’une voix ferme la chanson de mort , célèbre ses propres exploits , insulte à ceux qui le tourmentent, en leur reprochant de ne savoir pas venger la mort de leurs parens et de leurs amis, les avertit de la vengeance qn’on tirera de sa mort , et excite enfin leur férocité par toutes sortes d'injures et de menaces. La Force et le courage qu’il fait éclater dans cette situation terrible est le plus beau triomphe d’un guerrier. Fuir ou abréger ses tourmens par une mort volontaire est une lâcheté qu’on punit par l’infamie. Celui qui laisse échapper quelque signe de faiblesse est mis i mort sur-le-champ par mépris , parce qu’on le juge indigne d’être traité comme un homme '. Animés par ces idées et par ces sentimens, les Américains souffrent, même sans pousser un

1 De la Pntherie , Il , 237 ; Ut , 481.

seul gémissement, des tourmens que la nature humaine ne semblerait pas être capable de supporter.

« Laissez lâ, » disait un vieux chef des froquois à un de ses bourreaux qui l’avait blessé d’un coup de couteau , a laissez lâ vos coups de a couteau et faites-moi mourir par le feu , afin « que par mon exemple j’apprenne i ces chiens, a vos alliés d'au-delâ des mers , à souffrir comme « des hommes >. » Cette magnanimité , dont les exemples sont très fréquens parmi les guerriers américains , au lieu d’exciter de l’admiration ou d'inspirer de la pitié, ne fait qu’irriter la vengeance des ennemis et les porter à de nouveaux actes de cruauté s. Las enfin de lutter avec des hommes dont rien ne peut vaincre la constance, quelque chef, dans un mouvement de rage, finit par les tuer de son poignard ou de sa massue3.

A ces scènes barbares en succèdent souvent de plus horribles encore. Il est impossible d’assouvir jamais la vengeance dans le ctrur d’un sauvage, et les Américains mangent quelquefois les victimes qu’ils ont si cruellement tourmentées. Dans l’ancien monde la tradition a conservé la mémoire de quelques nations féroces et barbares qui se nourrissaient de chair humaine; mais il yavait dans toutes les parties du Nouveau- Monde des peuples î qui cette coutume était familière. Elle était établie dans le continent méridional 4 , dans plusieurs des lies3, et dans différons cantons de l’Amérique septentrionale *. Dans les pays de l’Amérique où des circonstances qui nous sont inconnues ont en grande partie aboli cet usage, il parait avoir été tellement connu que l’idée en est incorporée dans les formules même du langage. Lorsque les Iroquois veulent exprimer la résolution qu’ils

1 Golden . BU t. office nations, 1 , 200.

• Voy. de Lahoman , I, 236.

• Charleroix, Bisl- de la Noua. -F rance, lit, 243, etc.,

383. Lafitau .Mœurs, 11, 368. Creuiii Bist. Canad. , p. 73. Hennepin, Mœurs des Saur., p. 61, etc. Labou tan , 1 , 233 , etc. Du Tertre , II , 403. De la Potberie , Il , 22, etc.

• Stadiu», ap. de Bry, III , 123. Ury, ibid. , 210. Bict,

384. lellr. édif. , 23, 341. Pi», 8. U Condanune, 84-07. Ribaj , BUt. de los Triunfos , 473.

• Lift of Colomb , 529. Martyr, Dccad. , p. 18. Du- Tertre, 11,405.

• Dumont, Mim. , 1 , 254. Charlerolx , BUt. de la Noua., France, 1 , 259 ; Il , 14 ; lit , 22. De ta Potberie , 111, 50.

?Ie

ont prise de faire la guerre à une nation ennemie, ils disent: J lions manger celte nation. S’ils sollicitent le secours d'une tribu voisine, ils l'invitent à venir manger du bouillon fait de la chair de leurs ennemis (71). Cette coutume n 'était pas particulière aux peuplades les plus grossières et les moins civilisées : le principe qui lui a donné naissance estai profondément enraciné dans l’âme des Américains, quelle subsistait au Mexique, l'un des empires policés du Nouveau-Monde, et qu’on en a découvert des traces parmi les habitans plus doux encore de l’empire du Pérou. Ce n’était point la disette des alimens et les besoins importuns de la faim qui forçaient les Américains à se nourrir ainsi de leurs semblables. Dans aucun pays la chair humaine n'a été employée comme une nourriture ordinaire, et il n’y a que la crédulité et les méprises de quelques voyageurs qui aient pu faire croire que certains peuples en faisoient un des moyens ordinaires de leur subsistance. L'ardeur de la vengeance a d’abord porté les hommes à cette action barbare 2; mais les peuples les plus farouches ne mangeaient que les prisonniers qu’ils avaient faits à la guerre ou ceux qu’ils regardaient comme ennemis (72). Les femmes et les enfans , n’étant point pour euxdesobjets de haine, n'avaient rieni craindre des effets réfléchis de leur vengeance , lorsqu'ils n’étaient pas massacrés dans la fureur d une première incursion en pays ennemi 3.

Les peuples de l’Amérique méridionale assouvissent leur vengeance d'une manière un peu différente, mais avec une férocité non moins implacable. Lorsqu'ils voient arriver leurs prisonniers, ils les traitent au premier abord aussi cruellement que les habitans de l’Amérique septentrionale traitent les leurs*; après ce premier mouvement de foreur, non-seulement on cesse de les insulter , mais on leur marque même la plus grande bonté, lis sont caressés et bien nourris, et on leur envoie même de belles et jeunes femmes pour les soigner et les consoler. Il n’est pas aisé d’expliquer cette singularité de

1 Charlevoii , Hist. de la Ifour.-France, III , 208-209. Leur édif. , 23, p. 277. De la Potherie, H, 298.

1 Biri, 383. Blanc», Conversion de Pirüu, p. 28. Baucroft, t/isl. nal. ofGuiana. p. 2S9, etc.

* Biel , 362. Bandini, Fi ta di Americo , 84. Du Tertre, 405. Fermiu, Désert pi. de Surinam, 1. 54.

' Stadiut, ap. de Dry , lit, 40, 123.

leur conduite, û moins qu’on ne l'impute à un raffinement de cruauté; car tandis qu’ils paraissent occupés d'attacher davantage leurs prisonniers à la vie , en leur fournissant tout ce qui peut la rendre agréable, l'arrêt de leur mort est irrévocablement porté. A un certain jour déterminé, la tribu victorieuse s'assemble; le captif est amené en grande solennité; il voit les préparatifs du sacrifice avec autant d’indifférence que s'il n'était pas lui-même la victime; il attend son sort avec une fermeté inébranlable , et un seul coup lui fait perdre la vie. Au moment où il tombe , les femmes s’emparent de son corps et l’apprêtent pour le festin. Elles teignent leurs enfans de son sang , pour allumer dans leur âme une haine implacable .contre leurs ennemis, et toute la tribu se réunit pour dévorer la chair de la victime avec une avidité et des transports de joie inexprimables '. Ces peuples regardent le plaisir de manger le corps d'un ennemi massacré comme le plaisir le plus doux et le plus complet de la vengeance. Partout où cet usage est établi, les prisonniers ne peuvent point échapper à la mort ; mais ils ne sont pas toujours tourmentés avec la même barbarie qu’ils le sont chez les peuples moins familiarisés avec ces horribles festins (73).

Comme il n’y a point de guerrier américain dont la constance ne puisse être mise i ces rudes épreuves, le grand objet de l'éducation et de la discipline dans le Nouveau-Monde est d'y préparer les hommes de bonne heure. Chez des nations où l'on fait la guerre à force ouverte , où Ton défie ses ennemis au combat , où la victoire est le fruit de la supériorité des talens ou du courage, les soldats sont formés à être actifs , forts et audacieux. Mais en Amérique, où l’esprit et les maximes de la guerre sont très différais, le courage passif est la vertu qu’on estime le plus. Aussi les Américains s'occupent-ils de bonne heure à acquérir une qualité qui leur apprendra i se comporter en hommes , lorsque leur fermeté sera mise à l’épreuve. Tandis que dans les autres pays les jeunes gens s’adonnent à des exercices qui demandent de la force et de l'activité, les jeunes Américains disputent entre eux â qui montrera la plus grande patience dans les souffrances. Ils s'endurcissent les organes de

’ Stadiut , ap. de Brjr, III , 128, etc. Lrry, ibid. . 2 Xk

la sensibilité par ces épreuves volontaires, et s'accoutument par degrés à souffrir sans se plaindre les douleurs les plus aiguës. On voit un jeune garçon et une jeune fille entrelacer leurs bras nus, etplacer un charbon allumé entre leurs deux bras , pour voir lequel montrera le premier assez d'impatience pour secouer le charbon '. Lorsqu'un jeune homme est admis à la classe des guerriers, ou lorsqu'un guerrier est élevé à b dignité de capitaine ou de chef, on les soumet â des épreuves toujours analogues à ce genre de fermeté. Ce ne sont pas des actes de valeur, mais de patience ; on ne leur demande pas de se montrer en état d'attaquer, mais capables de souffrir. Chez les nations qui habitent les bords de l’Orénoquc, si un guerrier aspire au rang de capitaine, il est obligé de s'y préparer par un long jeûne, plus rigoureux que celui des plus dévots ermites. Les chefs s'assemblent ensuite ; chacun d'eux lui donne trois coups d'un gros fouet, si vigoureusement appliqués, que tout son corps en est couvert de plaies; et, s’il donne le moindre signe d’impatience ou même de sensibilité, il est déshonoré et rejeté à jamais, comme indigne de l’honneur auquel il prétend. Après quelques intervalles, la constance du candidat est soumise à des épreuves plus cruelles encore. On le couche dans un hamac, les mains fortement attachées, et l’on jette sur lui une multitude innombrable de fourmis venimeuses, dont la morsure cause des douleurs très vives et produit une violente inflammation. Les juges de son courage se tiennent debout autour du hamac, et, tandis que ces cruels insectes s’attachent aux parties les plus sensibles de son corps , il ne faudrait qu’un soupir, un gémissement, un seul mouvement involontaire de sensibilité pour le faire exclure de la dignité qu’il ambitionne d’obtenir. Cela ne suffit pas encore pour établir complètement le degré de mérite qu’on attend de lui ; fl faut qu’il se soumette à une nouvelle épreuve plus redoutable qu’aucune de celles qu’il vient de subir. On le suspend de nouveau dans son hamac , et on le couvre de feuilles de palmier : on allume au-dessous de lui un fou d'herbes puantes, de manière qu’il en sent la chaleur et qu’il est enveloppé de la fumée. Quoique brûlé tout à la fois et presque étouffé, il est

obligé de montrer la même patience et la même insensibilité. On en voit plusieurs périr dans ce terrible essai de fermeté; mais ceux qui le subissent avec applaudissement reçoivent en cérémonie les marques de leur nouvelle dignité , et sont dès lors regardés comme des chefs d’un courage reconnu , et dont la conduite dans les occasions les plus critiques ne peut manquer défaire honneur A leur pays *. Dans l’Amérique septentrionale, le noviciat d'un guerrier n’est ni aussi rigoureux ni soumis à autant de formalités. Cependant un jeune homme n’y a le droit de porter les armes qu’après que sa patience cl son courage ont été éprouvés par le fou, par des coups et par des insultes plus intolérables encore pour des âmes fières *.

Celte fermeté extraordinaire avec laquelle les Américains endurent les tourmensles plus cruels a porté quelques auteurs â croire que , par une suite de la faiblesse particulière de leur constitution, ils ont moins de sensibilité que les autres hommes; de même que les femmes et les personnes qui ont la fibre molle et tâche sont moins affectées de la douleur que les hommes robustes dont la fibre est plus forte et plus tendue ; mais les Américains ne different pas tellement du reste de l’espèce humaine par leur constitution physique que cela suffise pour expliquer cette singularité de leurs mœurs. Elle a sa source dans un principe d'honneur, inculqué dès l'enfance , et cultivé avec assez de soin pour inspirer à l’homme, même dans cet état sauvage, une magnanimité héroïque â laquelle la philosophie a vainement tâché de l’élever dans l’état de civilisation et de lumières. L’Américain apprend de bonne heure â regarder cette constance inébranlable comme la principale distinction de l'homme et la plus haute perfection d’un guerrier. Comme les idées qui règlent sa conduite et les passions qui échauffent son cœur sont en petit nombre , elles agissent avec plus d'efficacité que lorsque l’âme est occupée d’une grande multitude d'idées ou distraite par la diversité de ses affections. Ainsi, lorsque tous les motifs qui peuvent agir avec force sur l’âme d’un sauvage se réunissent pour lui faire souffrir le malheur avec dignité, on le verra supporter des tourmens qui paraissent au-dessus de toutes les forces humaines;

' Gumilla, II, 286, etc. Biel, 376, etc.

* Utarlcroix, Uist. de la Ifotw.-Fraace , lit , 310.

1 Cbarlevoix, BUl. de la Itouv.-France , lit, 307.

mais dans toutes les occasions où le courage des Américains n’est pas excité par les idées qu'ils se sont faites de l’honneur, ils se montrent aussi sensibles à la douleur que les autres hommes (74). D'ailleurs cette fermeté dans les souffrances, pour laquelle les Américains sont si justement célébrés, n’est pas une vertu générale parmi eux. On a vu la constance de plusieurs victimes succomber aux agonies de la torture; leur faiblesse et leurs plaintes complètent alors le triomphe de leurs ennemis , et réfléchissent une idée de déshonneur sur leurs concitoyens

Les hostilités continuelles quisubsistent parmi les tribus américaines produisent des effets très funestes. Comme ils n’ont pas assez d’industrie pour amasser, même en temps de paix, des provisions de subsistance au-delà du nécessaire, lorsque l’irruption d’un ennemi vient dévaster leurs terres cultivées ou les troubler dans leur chasse, e'est une calamité qui réduit presque toujours à une extrême disette un peuple naturellement dépourvu de prévoyance et de ressources ; tous les habitans du district exposé à cette invasion sont forcés d’ordinaire i se réfugier dans les bois ou dans les montagnes, où ils ne trouvent que très peu de moyens de subsister, et où une grande partie périt. Malgré les précautions extrêmes avec lesquelles leurs opérations militaires sont dirigées , et le soin que prend chaque chef pour conserver la vie de ses compagnons , comme ils jouissent rarement de quelque intervalle de paix , la perte des hommes est très considérable parmi les Américains, eu égard au degré de population. La famine et la guerre se réunissent pour diminuer leur nombre. Toutes les tribus sont faibles , et plusieurs de celles qui étaient autrefois puissantes se sont épuisées par degrés et ont 1 la fin disparu: il n’en reste aujourd'hui que le nom 3.

Pour remédier î cet affaiblissement continuel, il y a des tribus qui cherchent à réparer leurs forces nationales en adoptant les prisonniers faits à la guerre, et qui , par cet expédient, préviennent leur extinction totale. Cet usage n'est cependant pas universellement établi. Le ressentiment agit en général avec plus de force

' Charlevoix, Hist de la Houe -France, lit, 218 38.». De U Potberie, III, 4&

* f.hartevoix. Hist. de la Noue. -France, lit , 303-479. Gutnilla, 11, 327.

sur les sauvages que les considérations de politique. Presque tous leurs captifs étaient anciennement sacrifiés è la vengeance , et ce n’est que depuis que leur nombre a commencé à diminuer sensiblement qu'ils ont adopté des usages plus doux. Mais ceux qui se trouvent ainsi naturalisés renoncent pour jamais à leur patrie, et prennent si absolument les mœurs et les passions du peuple qui les adopte ', qu’ils se joignent souvent à scs guerriers dans des expéditions contre leurs anciens concitoyens, lin changement si subit et si contraire à un des sentimens les plus puissans que donne la nature paraîtrait étrange chez tous les peuples ; mais il est encore plus inexplicable dans les peuplades où les animosités nationales sont si violentes et si profondément enracinées. Cela parait cependant résulter naturellement des principes sur lesquels la guerre se fait en Amérique. Chez des nations dont l'ohjet est d'exterminer leurs ennemis , l’échange des prisonniers ne peut point avoir lieu. Du moment qu’un guerrier est pris î la guerre, sa tribu et ses parens le regardent comme mort ( 75 ). Il s’est couvert d’une honte ineffaçable en se laissant surprendre par un ennemi , et s’il revenait avec cette tache à son honneur, ses plus proches parens ne le recevraient pas et même ne voudraient pas avouer qu’ils le connaissent3. Il y avait même des tribus où l'on était encore plus rigoureux. Lorsqu'un prisonnier revenait parmi les siens, ils croyaient devoir expier le déshonneur dont il avait couvert son pays en le mettant à mort sur-le-champ3. Le malheureux prisonnier se voyant donc proscrit de sa patrie, et les liens qui l’attachaient i elle étant irrévocablement brisés, il n’éprouve aucune répugnance à contracter de nouveaux engagemens avec des étrangers, qui non-seulement le délivrent d’une mort cruelle, mais lui offrent de l’admettre à tous les droits de concitoyen. La parfaite ressemblance des mœurs parmi les nations sauvages facilite et complète cette union, et rien n’empêche un prisonnier de transporter non-seulement ses services, mais même son affection à b communauté dans lesem de bquelle il vient d’être reçu.

1 Charlevoi \ , Hist. de la iïouv.-France, III , 255. Lar filai i , 11,308.

* l ahonian . 11, 185.

• llerroa, Decad. III, lib. iv, cap. xn, p. 173.

508 HISTOIRE DM

Quoique la guerre soit la principale occupation des hommes dans l'état sauvage, et qu'ils mettent leur plus grande gloire â y exceller, ils y ont une infériorité bien marquée toutes les fois qu’ils s’y trouvent engagés avec des nations policées. Dépourvus de la prévoyance qui fait prévenir les événemens futurs et y pourvoir, ne connaissant ni l'union et la confiance mutuelles, nécessaires [tour former de vastes plans d'opérations, ni la subordination non moins nécessaire pour en assurer l'exécution et le succès , les peuples sauvages peuvent étonner par leur valeur un ennemi discipliné, mais rarement peuvent-ils s'en faire redouter par leur conduite; et toutes les fois que la guerre sera de longue durée , ils seront forcés de céder à la supériorité de l'art (76). les Péruviens et les Mexicains, quoique leurs progrès dans les arts de la civilisation fussent peu considérables, si on les compare aux peuples policés de l'Europe et de l'Asie, avaient pris un tel ascendant sur les tribus sauvages dont ils étaient environnés, qu'ils en avaient soumis la plupart avec une grande facilité à leur domination, lorsque les Européens allèrent assaillir les différentes provinces de l’Amérique, cette supériorité se fit sentir d'une manière encore plus frappante. Ni le courage ni le nombre des naturels ne put tenir contre les efforts d'une poignée d'ennemis disciplinés; les querelles et les haines qui divisaient ces peuples sauvages les empêchaient de se réunir pour former un plan de défense commune, et chaque tribu combattant ù part, il fut aisé de les subjuguer toutes.

VI. Si les arts des peuples grossiers qui ne connaissent point l’usage des métaux méritent qu'on y fasse quelque attention, ce n'est qu’autant qu'ils servent il faire connaître le génie et les mœurs d'un peuple. 1-e premier sentiment de peine qu'un sauvage peut éprouver doit naître de la manière dont son corps est affecté par la chaleur, le froid ou l'humidité du climat sous lequel il vit; son premier soin sera donc de chercher à se garantir contre cet inconvénient. Dans les climats plus chauds et plus doux de l'Amérique, aucun des peuples sauvages n'avait dhabillctnens. la nature ne leur avait pas même appris qu’il pût y avoir quelque indécence à se montrer entièrement nu L Comme

1 Ut-y, Naiigat. ap. de Bry, 111 , p. 164. Fie de Co-

MKR1QIE.

sous un ciel doux on a peu besoin de se défendre contre les injures de l’air, et que leur extrême indolence leur faisait éviter toute espèce de travail qui n'était pas commandé par la nécessité , tous les habitans des Iles et une grande partie de ceux du continent restaient dans cet état de nudité absolue. D’autres se contentaient d'un léger vêtement pour satisfaire uniquement à la décence. Mais quoique nus, ils n'étaient pas sans quelque sorte d'ornemens , et ils arrangeaient leurs cheveux de plusieurs manières différentes. Ils attachaient des morceaux d'or, des coquilles ou des pierres brillantes, à leurs orciljes, à leur nez et à leurs joues1. Ils dessinaient sur leur peau une multitude de figures diverses; ils passaient beaucoup de temps et prenaient beaucoup de peine pour parer leurs personnes d’une manière bizarre. Mais la vanité, qui trouve des occasions sans nombre d’exercer l'invention et l'industrie dans les pays où la parure est devenue un art très compliqué . doit se trouver circonscrite dans un cercle très étroit et bornée à un très petit nombre d'objets citez des sauvages nus; aussi ces peuples ne se contentent-ils pas de ces simples ornemensdont nous avons parlé, et ils ont un singulier |>cnchanl à changer les formes naturelles de leurs corps. Cette pratique était universelle chez les tribus les plus grossières de l’Amérique. Leurs opérations pour cet objet commencent à l'instant même où l'enfant est né. Quelques peuples , en lui comprimant les os du crâne , encore mous et flexibles, lui aplatissent la couronne de la tète. Quelques-uns donnent à la tète la figure d’un cône ; d'autres cherchent à lui faire prendre une forme carrée2. Ils mettent souvent en: danger la vie de leurs enfans par ces efforts violcns et absurdes pour déranger le plan de la nature sous le vain prétexte de le perfectionner. Mais dans tous ces moyens que les Américains prenaient , soit pour orner leurs personnes ou pour changer leurs formes naturelles, ils semblent s’ètre moins proposés de plaire ou de s'embellir que de se donner un air plus imposant et plus redoutable. Leur goût de parure se rapportait

lomb, cbap. mit. Veneg» , But. of Ctiiifom , p. 70.

* Le ry, ap. de Bry, III , 165. Lctlr edif. , 20-223.

• Oviedo, Hut., lib. ni, cap. v. Dtlna, I, 329. Lahat, Foy. , 11, 72. Ctiarlevoix, 111. Gumilla , I, 97. Acupna, Bêlai, de la ria. des Amas. , Il , 83. Lawson'!, Foy. to Carotina, pag. 33.

plus à la (pierre qu'à la plaisanterie. Il y avait entre les deux sexes une subordination si marquée, qu’elle éteignait jusqu’au désir de se paraître mutuellement aimables. L’homme aurait cru au-dessous de lui de se parer pour plaire à celle qu'il était accoutumé à regarder comme son esclave. C’était lorsqu’un guerrier se proposait d’ètrc admis au conseil de sa nation ou d’entrer en campagne contre les ennemis, qu’il prenait ses plus beaux ornemens et qu’il parait sa personne avec le plus de recherche et de soin1. Le vêtement etlaparuredesfemmesétaient très simples et peu variés; tout ce qu’il y avait de précieux ou de brillant était réservé aux hommes. Dans plusieurs tribus , les femmes étaient obligées de passer chaquq jour une grande partie de leur temps à parer et a peindre leurs maris; il ne leur restait pas le loisir de s’occuper de leur propre parure. Parmi une race d’hommes assez hautaine pour mépriser les femmes ou assez insensible pour les dédaigner, elles doivent naturellement devenir paresseuses et négligentes, tandis que le goût de ta parure, qu’on regarde comme leur passion favorite , est particulièrement réservé à l’autre sexe*. Cétait tout à la fois la distinction du guerrier et l’une de scs plus sérieuses occupations(77). lin usage des Américains qui, au premier coup d’œil, parait très singulier et très bizarre, n’est qu’un moyen ingénieux que leur sagacité a découvert pour remédier aux principaux inconvéniens de leur climat, souvent brAlant ou humide A l’excès. Tous les peuples qui n’ont pas encore l’usage des vétemens sont dans l’usage d’oindre leurs corps avec delà graissed’animaux, des gommes visqueuses et des huilesdedifférente espèce. Ils arrêtent par-là celle transpiration surabondante qui, sous la zone torride, épuise la force de la constitution et abrège la durée de la vie humaine; ils se garantissent en même temps contre l’excessive humidité qui règne pétulant la saison des pluies (7 8). Ils mêlent aussi en certains temps différentes couleurs avec ces substances onctueuses et couvrent leurs corps de cette composition. Sous cet impénétra-

* Wafer’» f'oy. , p. 142. Lery, ap. de Bry, lit , 167. Charlevoix, Hist. de ta fi ouv. -France, 111. 216-222.

* Cbarlevoix, llist.de ta Nouv.-France , 111, 278-327. laifilau , Il , 53. Kalin. l'oy. en Amir. , lit , 273. Lery, ap de Bry , III. 16U. Purcb., PUgr., IV, 1287. Ribaa, lit si de lus Trtunfvs , 172.

5ca

ble vertus, non-seulement leur peau se trouve défendue contre la chaleur pénétrante du soleil, mais l’odeur ou le goût de ce mélange écarte aussi loin d’eux les essaims innombrables d’insectes qui abondent dans les bois et dans les marécages, surtout dans les climats chauds, et dont la persécution serait intolérable pour des hommes entièrement nus

Après le soin de la parure, l’objet qui doit attirer l’attention d’un sauvage est de se former quelque habitationqui puisse lui procurer un abri pour le jour et une retraite pour la nuit. Le guerrier sauvage regarde comme un objet d’importance tout ce qui est lié avec ses idées de dignité personnelle , tout ce qui a quelque rapport à son caractère militaire ; mais il voit avec la plus grande indifférence ce qui ne concerne que la vie paisible et inactive. Ainsi , quoiqu'il se montre fort recherché sur sa parure , il ne fait guère d’attention i l’élégance ou à la commodité de son habitation. Les peuples sauvages, trop éloignés encore de cet état de civilisation où la manière de vivre est regardée comme une marque de distinction, ne connaissant aucun de ces besoins qui ne peuvent se satisfaire que par diffërens genres d’industrie, règlent la construction de leurs maisons d’après leurs idées bornées du pur nécessaire. Quelques - uns des peuples d’Amérique étaient encore si grossiers et si peu éloignés de la simplicité primitive de la nature qu'ils n'avaient aucune espèce de cabane. Dans cet état , ils se mettent à l’abri de l'ardeur du soleil sous des arbres touffus, et la nuit ils se forment un couvert débranchés et defeuilles(79). Dans le temps des pluies, ils se retirent sous des abris formés par la nature ou creusés de leurs propres mains1. D’autres, qui n’ont point de demeure fixe et qui errent dans les forêts à la recherche du gibier , se logent pour un temps dans des huiles qu’ils construisent avec facilité, et qu’ils abandonnent sans peine. Les habitans de ces vastes plaines, inondées par le débordement des rivières dans les grosses pluies qui tombent périodiquement entre les tropiques,

1 La bat , Il , 73. Gumilla , I, 190, 202 Bancroft , Nat. hist. of Guyana, 81 -280.

■ Lettr. tdif. , 11, 176; V, 273. Vendes , Hist. of Ca liforn-, I, 176. Lorano, Descript. del gran Chaco , pag. SS. Gumilla , 1 , 323. Bancroft , Nat. hist. of Guyana, 277.

HISTOIRE D’AMÉRIQUE

construisent des cabanes sur des bases élevées et fortement attachées au terrain, ou bien ils les placent au milieu des branches des arbres et se garantissent par -là de la grande inondation dont ils sont environnés Tels ont été les premiers essais des peuples les plus sauvages de l'Amérique pour se former des habitations. Parmi ceux mêmes qui étaient plus industrieux, et dont la résidence était fixe , la structure des maiMMis était extrêmement simple et grossière : c'étaient de misérables huttes , d'une forme quelquefois oblongnc et quelquefois circulaire , où ils ne cherchaient qu’un abri, sans s'embarrasser de l'élégance ni même de la commodité. Iæs portes en étaient si basses qu'on ne pouvait y entrer qn'cn se courbant jusqu'à terre ou en rampant sur scs mains. Elles étaient sans fenêtres, et le toit était percé d’un grand trou par où sortait la fumée.

Il serait au-dessous de la dignité de l’histoire et même étranger à l'objet de mon travail , de suivre les voyageurs dans les autres détails circonstanciés de leurs relations, lin seul trait mérite d'être observé, parce qu'il est singulier cl qu’il jette du jour sur le caractère du peuple.

Il y avait quelques maisons assez grandes pour y loger quatre- vingt* ou cent personnes. Elles étaient bâties (tour recevoir différentes familles qui habitaient sous le même toit (80) , souvent autour d’un feu commun, sans aucune espèce de cloison ou de séparation entre les espaces quelles occupaient respectivement. Lorsque le* hommes ont acquis des idées distinctes de propriété ou qu’ils sont assez attachés à leurs femmes |iour les observer avec inquiétude et avec jalousie, les familles commencent à se séparer et à s’établir dans des maisons particulières, où chacun |Hiisse garder et défendre ce qu'il a intérêt de conserver. Celle forme singulière d’habitation chez les Américains peut donc être considérée non - seulement comme l'effet de la communauté de biens qui subsistait parmi 1rs différentes peuplades, mais encore comme une preuve de l'indifférence des hommes pour leurs j femmes. S'ils n'avaient pas été accoutumés â mie parfaite égalité , un tel arrangement n'aurait pas pu avoir lieu. S'ils avaient eu une sensibilité prompte à s'alarmer , ils n'auraient pas exposé

’ (rtinulla. I . Ihrirra, Decad. I , lib. it, cap. vi. Utndu, Sommar., pa£. 43, C.

la vertu de leurs femmes aux tentations et aux facilités qui naissaient de ce mélange des différera sexes. On ne peut s’empêcher en même temps d'admirer la concorde qui règne dans ces habitations, où des familles nombreuses sont ainsi entassées; il n'y a que des hommes d'un caractère très doux ou d’un tempérament flegmatique qui, dans une semblable situation, puissent éviter le tumulte et les animosités *.

Après avoir pourvu â son vêtement et à son habitation , le sauvage doit sentir la nécessité de se faire des armes convenables pour attaquer ou repousser un ennemi; c’est un objet qui a exercé de bonne heure l’industrie et l’invention des peuples les moins civilisés. Les premières armes offensives furent sans doute celles que le hasard présenta, et les premiers efforts de l’art pour les perfectionner durent être extrêmement simples et grossiers. Des massues Faites de quelque bois pesant, des pieux durcis au feu, des lances dont la pointe est armée d'un caillou ou d’un os de quelque animal, sont des arrhes connues aux nations les plus grossières , mais qui ne pouvaient servir que dans des combats corps à corps. Les hommes ont cherché ensuite les moyens de faire du mal â leurs ennemis à une certaine distance : l’are et les flèches sont la première invention qu’ils aient imaginée pour cet objet; cette espèce d'armes s'est trouvée chez des peuples qui sont encore dans l'enfance de la société, et l'usage en est familier aux habitans de toutes les parties «lu globe. Il est cependant remarquable qu'il y ait eu en Amérique des tribus assez dépourvues d’industrie pour n’avoir pas encore fait une découverte si simple2, et qui paraissaient ne connaître l'usage d’aucune arme de trait. La fronde, dontlaconstruction n'est pas plus compliquée que celle de l’arc, et dont l’usage n'est pas moins ancien chez plusieurs nations, était peu connue des habitans de l’Ame-, rique septentrionale 3 ou des lies, maisclle paraît avoir été connue de quelques < tribus dans le continent méridional (81). Les naturels dcquclqucs.

1 Journal de GriUet et fitehamc! dam la Guyane t pajj. 65. I.atitau, Mccws» etc. , Il . 4.Torqiieuiacla, Vonarq., I, 2*27. Jouiel , Jorn. hist., 217. Lery, Hist. firasit , np. de Dry , lllt 238 . l/O/aiin, Dcscr. dcl gran. Char a , 67.

• Piedrahila, Conq. del nueco reyno, 9-12.

• Piaufr de Air. Nun. Cabcca de /ar<i,cap. x, p. 13,

4 Piedraliita, pat;. 16.

LIVRK IV.

provinces du Chili et les Patagons qui habitent l'extrémité méridionale de l’Amérique ont une arme qui leur est propre. Ils attachent des pierres, grosses environ comme le poing, à chaque extrémité d’une courroie de cuir de huit pieds de long, et après les avoir fait tourner autour de leurs têtes, ils les lancent avec une telle adresse qu’ils manquent rarement l'objet auquel ils visent '.

Citez des peuples qui ne connaissaient guère d’autre occupation que la guerre et la chasse, 1rs principaux efforts de l'esprit et de l’industrie ont dû naturellement se diriger vers ces deux objets (82). A l’égard de tous les autres, leurs besoins et leurs désirs étaient si bornés que leur invention n’avait pas de quoi s'exercer. Comme leur nourriture et leurs habitations étaient extrêmement simples, leurs ustensiles domestiques étaient très grossiers et en petit nombre. Quelques-unes des tribus méridionales avaient trouvé l’art de foire des vaisseaux de terre et de les cuire au soleil, de manière qu'ils pouvaient supporter le feu. la» habitant de l'Amérique septentrionale creusaient un morceau de bois dur en forme de marmite, et la remplissaient d'eau qu'ils faisaient bouillir en y jetant des pierres rougies au feu 1 : ils se servaient de ces vaisseaux pour apprêter une partie de leurs alimens. On peut regarder cette invention comme un pas vers le raffinement et le luxe; car, dans le premier état de société , les hommes ne connaissent d'autres moyens d'apprêter leurs alimens que celui de les faire griller sur le feu; et dans plusieurs peuplades américaines, c’est la seule espèce de cuisine qui soit encore connue (83). Mais le chef-d'œuvre de l'art, chez les sauvages du Nouveau - Monde, c'est la construction de leurs canots, lin Esquimau, enfermé dans son bateau d'os de baleine, couvert de peau de veaux marins, peut braver cet océan orageux où la stérilité de son pays le force à chercher la principale partie de sa subsistance 3. Les naturels du Canada se hasardèrent sur leurs rivières et sur leurs lacs dans les bateaux faits d’écorces d’arbre, et si légers que deux hommes peuvent les porter, lorsque des bas-fonds oudes cataractes

‘ Ovalle, Relat. of Chili. Churchill, Collect. , 111, 82. palkner'i Descr. of Patag. , p. 180.

* Charte voix, Jiist. de la N ouv.- France, 111, 332.

* Ellis, Voy. à la baie d'iludson, 133.

arrêtent la navigation ( 84 ). C'est dans ces fragiles bàtimens qu’ils entreprennent et exécutent de longs voyages >. Les habitans des Iles et du continent méridional se font des canots en creusant avec beaucoup de peine le tronc d'un gros arbre , et quoique ces bàtimens paraissent lourds et mal construits, ils s’en servent avec tant de dextérité, que des Européens qui connaissent tous les progrès qu’a faits la science de la navigation ont été étonnés de la rapidité de leurs mouvemens et de la célérité de leurs évolutions. Leurs pirogues ou bateaux de guerre sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante personnes; les canots dont ils se servent pour la pêche ont moins de capacité *. La forme, ainsi que les matériaux de ces différons kuimons . est très bien adaptée au service pour lequel ils sont destinés, et plus on les examine avec soin , plus on admire le mécanisme et la convenance de leur construction.

Dans tous les efforts d’industrie que font les Américains, il y a un trait frappant de leur caractère qui se marque d’une manière sensible. Ils commencent un travail sans ardeur, le continuent avec peu d'activité, et, comme les enfons,s'rn laissent aisément distraire. Même dans les opérations qui paraissent les plus intéressantes , cl où les plus puissansmotifsdemandent deseffortsvigoureux , ils travaillent avec une mollesse et une langueur extrême. L’ouvrage avance sous leurs mains avec tant de lenteur qu’un témoin oculaire le compare aux progrès imperceptibles de la végétation 3. Ils emploient quelquefois plusieurs années à foire un canot, de manière qu’il commence à pourrir de vieillesse avant d’être acltevé. Ils laisseront périr une partie de toit avant de finir l'autre 4. L'opération manuelle la plus facile consume un grand espace de temps, et ce qui. chez les nations policées, demanderait 4 peine quelque effort d'industrie, est pour les sauvages une longue et pénible entreprise. Cette lenteur dans l’exécution des travaux de toute espèce peut être attribuée à différentes causes. Pour des sauvages qui ne doivent point leur subsistance aux travaux d'une industrie régulière, le temps est de si peu d’importance qu’ils n'y attachent aucun

1 Lafitau , Mœurs des Sauv. , 11, 213.

• Labat , Voy.% II, 91-131.

•Goroilb, 11,297.

• Borde , Relat. des Caraïbes , pac- 22.

prix , et pourvu qu'ils puissent venir à bout de ce qu'ils ont entrepris , ils ne s'embarrassent jamais du tenq>s qu'il leur en a coûté. Les outils qu’ils emploient sont si imparfaits, si peu commodes , que tous les ouvrages qu'ils entreprennent ne peuvent manquer d'ètre difficiles et ennuyeux. L’artiste le plus habile et le plus industrieux aurait bien de la peine à venir à bout du travail le plus simple, s'il n'avait pas de meil- Icurs outils qu'une hache de pierre, une coquille tranchante ou l'os de quelque animal : il n'y a que le temps qui puisse suppléer à ce défaut de moyens; mais c'est le tempérament flegmatique et froid , particulier aux Américains, qui rend surtout leurs opérations si languissantes. Il est presque impossible de les tirer de cette indolence habituelle, et à moins qu’ils ne soient engagés dans une expédition de guerre ou de chasse , ils paraissent incapables de faire aucun effort de vigueur. L'application qu'ils mettent aux objets n’est pas assez forte pour donner l'essor à cet esprit inventif qui suggère des expédiens pour abréger et faciliter le travail. Ils reviendront chaque jour à leur tâche ; mais tous les moyens qu’ils ont pour l’achever sont fastidieux et pénibles (85). Même depuis que les Européens leur ont communiqué la connaissance de leurs instrumens et leur ont appris â imiter leurs arts, le caractère propre des Américains se remarque encore dans tout ce qu’ils font. Ils peuvent mettre de la patience et de l'assiduité au travail ; ils savent copier avec une exactitude servile et minutieuse; mais ils montrent peu d'invention et toujours une grande lenteur. Malgré l'instruction et l'exemple, l'esprit de ce peuple prédomine ; leurs mouvemens sont naturellement pesans, et il est inutile de les presser d'accélérer leur marche. Un ouvrage d Indien est une expression familière parmi les Espagnols d’Amérique, pour exprimer tout ce dont l'exécution a demandé beaucoup de temps et de travail

VIL 11 n'y a aucune circonstance dans la description des peuples sauvages qui ait excité une plus grande curiosité que leurs opinions et leurs pratiques religieuses; et il n’y en a point peutêtre qu'on ait plus mal entendues ou représentées avec moins de fidélité. Les prêtres et les missionnaires sont les personnes qui ont eu le

1 1,'llua, rojr.,1, 335. Ultr. <Wi/,t xv, 3Ï8.

plus d'occasions de suivre cette recherche parmi les tribus de l'Amérique les moins civilisées ; mais leur esprit , prévenu des dogmes de leur propre religion et accoutumé à scs institutions, est toujours porté i découvrir dans les opinions et les rils de tous les peuples quelque chose qui ressemble â ces objets de leur vénération. Ils ne voient les objets qu’i travers un milieu qui en I altère ia forme. Ils cherchent â concilier avec leur propre croyance les institutions qu’ils observent , non â les expliquer conformément aux idées grossières du peuple même â qui elles appartiennent. Ils attribuent à ce peuple des idées qu’il est incapable d’avoir , et le supposent instruit de principes et de faits dont il est impossible qu’il ait la connaissance. De là quelques missionnaires ont cru découvrir , même chez les nations les plus barbares de l'Amérique, des traces non moins claires que surprenantes d’une connaissance distincte des mystères sublimes et des institutioas particulières du christianisme. En interprétant arbitrairement certaines expressionset certaines cérémonies, ils en ont conclu que ces nations connaissaient la doctrine de la Trinité, de l’incarnation du fils de Dieu, de son sacrifice expiatoire , de la vertu de la croix et de l'efficacité des sacremens '. On sent que des guides si crédules et si peu éclairés ne méritent guère de confiance.

Mais lors même que nous choisirons avec le plus grand soin nos autorités , il ne faut pas les suivre avec une foi implicite. Toute recherche dans les notions religieuses des peuples sau- 1 vages est enveloppée de difficultés particulières , et il faut souvent s’arrêter pour séparer les faits qu'on rapporte d’avec les raisonnemens dont ils sont accompagnés et les théories qu’on en veut déduire. Plusieurs écrivains pieux ,

! plus frappés de l'importance du sujet dont ils s'occupaient qu'attentifs à l'état du peuple donc ils cherchaient à découvrir les srntimens, ont employé beaucoup de travail inutile à des recherches de ce genre (86).

Il y a deux points fondamentaux sur lesquels est établi le système entier de la religion , autant qu'on en peut juger par les seules lumières, de la nature. L'un regarde l’existence d’un Dieu,

1 Vcnecas, 1 , 88-92. Torqucnixda , II, 445. Garcia,

! Orietn., 122. Herrrra, Decad. IV, lit), il, cap. vu - De ml V, lib nr, cap. ru.

l'autre l'immortalité de l’àmc. Cest un objet non-seulement de curiosité, mais aussi d’instruction, que d'examiner quelles étaient les idées des naturels de l'Amérique sur ces points Importans. Je bornerai mes recherches à ces deux articles, laissant à d’autres l'examen des opinions subordonnées et le détail des superstitions locales.

Quiconque a eu occasion d'observer les opinions religieuses des hommes des dernières classes de la société, même chez les nations les plus éclairées et les plus civilisées, se aonvaincra que leur système decroyance leur a été communiqué par l'instruction, et n'est point le Fruit de leurs propres recherches. Cette nombreuse partie du genre humain condamnée au travail, dont l'occupation principale et presque unique est de s’assurer une subsistance, considère sans beaucoup de réflexion le plan et les opérations de la nature, et n'a ni le loisir ni la capacité d’entrer dans ces spéculations subtiles et compliquées, qui conduisent à la connaissance des principes de la religion naturelle. Dans les premiers périodes de la vie sauvage , de pareilles recherches sont absolument inconnues. Quand les Facultés intellectuelles commencent seulement à se développer et que leurs premiers efforts se portent sur un petit nombre d'objets de première nécessité; quand l'esprit n'est pas encore assez étendu pour se former des idées générales et abstraites; quand le langage est tellement borné qu'il manque de mots pour distinguer tout ce qui n’afFecte pas quelques-uns des sens, il serait absurde de préleudre que l’homme fût capable d’observer exactement les relations qui se trouvent entre la cause et l’effet, ou qu’il pût s'élever de la contemplation de l'un à la connaissance de l’autre, et se former des notions justes d’un Dieu , comme créateur et modérateur de l'univers. Partout où l’esprit a été étendu par la philosophie et éclairé par la révélation , l’idée de création est devenue si familière que nous ne réfléchissons guère combien cette idée est abstraite et profonde , et combien d'observations et de recherches il a fallu à l'homme pour arriver à la connaissance de ce principe élémentaire de la religion. Aussi a-t-on découvert en Amérique plusieurs tribus qui n’ont aucune Idée d’un Être suprême ni aucune pratique du cuite religieux. Indifférens à ce spectacle magnifique d'ordre et

de beauté que le monde présente à leurs regards, ne songeant ni à réfléchir sur ce qu'ils sont eux-mêmes, ni à rechercher quel est l'auteur de leur existence, les hommes dans l'état sautage consument leurs jours, semblables aux animaux qui vivent autour d’eux , sans reconnaître ni adorer aucune puissance supérieure. Ils n’ont dans leur langue aucun mot pour désigner la Divinité, et les observateurs les plus attentifs n'ont pu découvrir parmi eux aucune institution , aucun usage qui parût supposer qu’ils reconnussent l’autorité d'un Dieu et qu'ils s’occupassent à mériter ses faveurs (87). Ce n'est cependant que dans l’état de nature le plus simple, et lorsque les facultés intellectuelles de l’homme sont trop faibles et trop bornées pour l'élever beaucoup au-dessus des animaux , qu'on observe cette ignorance absolue de toute puissance invisible. Mais l'esprit humain, naturellement formé pour la religion, s'ouvre bientôt à des idées qui , lorsqu'elles sont corrigées et épurées, sont destinées à être une grande source de consolation au milieu des calamités de la vie. On aperçoit des notions de quelques êtres invisibles et puissans dans les usages de plusieurs tribus américaines qui sont encore dans l'enfance de la société. Ces notions sont, dans l'origine, vagues et obscures, et paraissent plutôt provenir d’un sentiment de crainte pour des maux dont l'homme est menacé que d'un sentiment de reconnaissance pour des bienfaits reçus. Tandis que la nature poursuit son cours avec une régularité constante et uniforme, l’homme jouit des biens qu’elle lui procure sans en rechercher la cause ; mais tout écart de cette marche régulière le frappe et l'étonne. Lorsqu'il voit arriver des événemens auxquels il n’est point accoutumé, il en cherche les causes avec une curiosité active. Son entendement est incapable de les démêler; mais l’imagination , qui est une faculté de l’âme plus ardente et plus audacieuse, décide sans hésiter : elle attribue les événemens extraordi-

• Biet, 539 Lery. ap. de Bry, 111, 221- Nieuhofl, Churchill coll. , Il , 132. Letlr. tdif. , 2-177 ; id., 12- 13. Venejvu , 1. 87. Uotauo, Detcr. dcl gran Chnco , 58. Gumilla, II, 136. Rncbefort, Bist. des Brailles, pag. 468. Margrave, Bist. in append. de CMIiensibus, 286. Ultra, Notic. Bmeric., 335, etc. Barrtre, 218-210. Harcourt, foy to Guyana, Purch. , Pilgr., IV, p. 1273. Bccount ofBrasil, by a Portuguese, ibid., p. 1289. Jooea’i Journal, p. 58.

naires de la nature à l'influence de quelques (très invisibles , et suppose que le tonnerre , les trembletnens de terre et les ouragans sont leur ouvrage. On a trouvé che7 plusieurs nations grossières quelques idées confuses d’une puissance spirituelle ou invisible, dirigeant les fléaux naturels qui désolent la terre et épouvantent ses liabitans (88). Mais indépendamment de ces calamités, les peines et les dangers de la vie sauvage sont si multipliés, l'homme dans cet état se trouve souvent dans des situations si critiques, que son esprit est forcé par le sentiment de sa propre faiblesse de recourir à l'action d’une puissance et d'une intelligence supérieure aux forces humaines. Abattu par les calamités qui l'oppriment , exposé à des dangers qu'il ne peut repousser, le sauvage ne compte plus sur luiinème: il sent toute son impuissance, et ne voit aucun moyen d’éctiapper à tant de maux que par l'interposition de quelque bras invisible. Ainsi l’on trouve que, chez toutes nations ignorantes, les premières pratiques qui présentent quelques ressemblances avec des actes de religion n’ont pour objet que d'écarter des maux que l’homme peut souffrir ou redouter. Les manitous ou ockis des naturels de l'Amérique septentrionale étaient des espèces d'amulettes ou de charmes auxquels ils attribuaient la vertu de préserver de tout événement fâcheux ceux qui y mettaient leur confiance-, ou bien on les regardait comme des esprits tutélaires dont on pouvait implorer le secours dans des circonstances malheureuses *. las habitans des lies admettaient des êtres qu’ils appelaient cemis , et qu'ils regardaient comme les auteurs de tous les maux qui affligent l’espèce humaine ; ils représentaient ces terribles divinités sous les formes les plus effrayantes, et ne leur rendaient un hommage religieux que dans la vue d’apaiser leur courroux 2. Il y avait des tribus qui s'étaient fait des idées de religion plus étendues, et qui reconnaissaient des êtres bons qui se plaisaient à faire le bien, ainsi que des êtres médians qui aimaient A faire le mal ; mais chez ces peuples même la superstition parait encore être le fruit de la crainte, et tous ses efforts avaient pour but de

' Cturlevoix . Hist. de la Houe- France , lit , 343. Crtuiii HUI Canad., p. (H.

* Oviedo , lib. lu, cap. i, pag. 3. P. Martjr, Decad. , piU 102.

détourner des malheurs. Ils étaient persuadés que leurs divinités bienfaisantes étaient portées par leur nature même à faire tout le bien qui était en leur pouvoir , sans avoir besoin de prières ni de reconnaissance; ainsi leur unique soin était de chercher à conjurer et i fléchir la colère des puissances malfaisantes qu'ils regardaient comme ennemies de l’homme *.

Telles étaient les notions imparfaites de la plupart des Américains , relativement à l’influence des agens invisibles , et tel était presque universellement le vil et grossier objet dt leurs superstitions. Si nous pouvions remonter à la source des idées des autres nations jusqu'4 ce premier état de société où l'histoire commence à les offrir à nos regards, nous apercevrions une ressemblance frappante entre leurs opinions et leurs pratiques, et celles dont nous venons de parler : nous nous convaincrions aisément que , dans des circonstances semblables , l’esprit humain suit partout i peu près la même route dans scs progrès, et arrive presque aux mêmes résultats. Les impressions de la crainte se marquent d’une manière sensible dans tous les systèmes de superstition formés dans cet état de société, et les notions. les plus exaltées des hommes se bornent à une idée obscure de certains êtres dont 1a puissance, quoique surnaturelle, est limitée dans ses objets comme dans ses moyens.

Chez d’autres peuples qui sont unis en société depuis plus loog-temps, ou qui ont fait plus de progrès dans la civilisation, on aperçoit quelque étincelle d’une conception plus juste de la puissance qui gouverne le monde. Ils semblent avoir vu qu'il doit exister quelque cause universelle ù laquelle tous les êtres doivent leur existence, et si nous pouvons en juger par quelques expressions de leur langage, ils paraissent reconnaître une puissance divine qui a fait le monde et qui dispose de tous les événemens. Ils l’appellent le grand Esprit !.

Mais ces idées sont vagues et confuses , et , lorsqu'ils essaient de les expliquer, il est évident qu'ils donnent au mot esprit uu sens très différent de celui que nous y attachons, et qu’ils

* Du Tertre, II, 365. Bordf, p. 14. Siale of f'irginia , by a nalivc , book lll. p. 32,33. Dumont, I , 165. Bancroft , Nat. hist. of Guyana , 300.

* Charievoix , Htst. de la Iîouv. - France , III, 343. Sagard , Voy. au pays des /lurons , 226.

ne conçoivent aucun être qui ne toit corporel, lit croient que leurs dieux ont une forme humaine, mais avec une nature supérieure à celle de l'homme; et ils débitent sur les qualités et les opérations de ers divinités des fables trop 1 absurdes et trop incohérentes pour mériter une place dans l'histoire. Ces mêmes peuples ne connaissent aucune forme établie de culte public ; ils n'ont ni temples érigés à l'honneur de leurs divinités, ni ministres spécialement consacrés à leur service. Les différentes cérémonies et pratiques superstitieuses reçues parmi eux leur ont été transmises par tradition , et ils y ont recours avec une crédulité puérile lorsque des circonstances particulières, les tirant de leur apathie ordinaire , les portent a reconnaître la puissance et a implorer la protection de quelques êtres supérieurs *.

La tribu des Natcliez et les naturels de Bogota sont beaucoup plus avancés dans leurs idées de religion ainsi que dans leurs institutions politiques, que les autres nations sauvages de l'Amérique , et il n'est pas moins difficile de trouver la cause de cette distinction que de celle dont nous avons déjà parlé. Le soleil était le principal ob- , jet du culte chez les Nalchez. Ils entretenaient . dans leurs temples un feu perpétuel, comme l'emblème le plus pur de la divinité ; ces temples étaient construits avec une grande ma- ; gniflcence et décorés de différens omemens, au- ! tant que le comportait leur grossière architecturc- Ils avaient des ministres chargés de veiller j à l'entretien du feu sacré. La première fonction du chef de la nation était un acte d'obéissance au soleil tous les matins , et à certains temps de l’année il y avait des fêtes établies, qui étaient célébrées par tout le peuple en grande cérémonie, mais sans répandre de sanga. Ces fêtes sont la pratique de superstition la plus raffinée qu'on ait trouvée en Amérique, et peut-être une des plus naturelles et des plus séduisantes. Le soleil est la source apparente de la joie, de la fécondité et de la vie répandues sur toute la nature, et tandis que l’esprit humain dans ses premiers essais de spéculation contemple et admire la puissance universelle et active de cet astre , il

' CbarleToit , liât, de la Nouv.-France, lit, 315. Colden, 1, 17.

•Dumont, 1, 158- Charleroii, Met. de la Nouv.- Franee lit, 417-479. La&Uu, 1, 167

est naturel que son admiration s'arrête 5 ce qui est visible, sans pénétrer jusqu'à la cause qu’il ne voit pas, cl qu'il rende à l'ouvrage le plus brillant et le plus bienfaisant de l'Etre suprême un culte qui n'est dit qu'à son auteur. Comme le feu est le plus pur et le plus actif de tous les élémens, et qu’il ressemble au soleil par quelquesunes de ses qualités et de ses effets, ce n'est pas sans raison qu’il a été clioisi pour emblème de l’action puissante de cet astre. Les anciens Perses, peuple bien supérieur â tous égards aux nations sauvages dont je rappelle les usages, fondèrent leur système religieux sur les mêmes principes, et établirent des formes de culte public moins grossières et moins absurdes que celles des autres peuples qui avaient été privés du secours de la révélation. Cette étonnante conformité d'idées entre deux nations vivant dans deux états de société si différens, est une des circonstances les plus singulières et les plus inexplicables qui se rencontrent dans l'Iiistoire des révolutions humaines.

A Bogota , le soleil et la lune étaient également les principaux objets de la vénération publique. Le système de religion y était plus régulier et plus complet , quoique moins pur, que celui des Natchez. Il y avait des temples, des autels, des prêtres , des sacrifices , et tout ce long cortège de cérémonies que la superstition introduit partout où elle s’arroge un empire absolu sur l'esprit des hommes. Mais ce peuple avait des rites cruels et sanguinaires : il offrait à ses dieux des victimes humaines, et plusieurs de ces usages ressemblaient beaucoup aux institutions barbares des Mexicains , dont nous examinerons ailleurs plus en détail le génie et les tmnirs '.

A l'égard de cet autre point de religion qui établit l’immortalité de l'âme, les sentimens des Américains étaient plus uniformes. L’esprit humain, lors même qu’il n’est encore ni éclairé ni fortifié par la culture, se révolte à la pensée d’une dissolution totale, et se plaît i s’élancer par l’espérance dans un état d'existence future. Ce sentiment, produit dans l'homme par la conscience de sa propre dignité et par un instinct secret qui le porte vers l’immortalité, est universel et peut être regardé comme naturel â l’espèce humaine : il est la base des espérances les plus

1 Piedrahiu, Cong. dtl nue eo rryno, p. 17. Herrcra, Decad. VI , Mb. v, cap. Tl.

sublimes de l’homme dans l’état de société le plus parfait, et la nature u n pas voulu le priver de celle douce consolation, même dans l'état de société le plus simple et le plus grossier. Nous trouverons cette opinion établie d’un bout de l’Amérique à l’autre: en certaines régions, plus vague et plus obscure; en d'autres, plus développée et plus parfaite , mais nulle part inconnue. Les sauvages les plus grossiers de ce continent ne redoutent point la mort comme l'extinction de l’existence : ils espèrent tous un état à venir où ils seront à jamais exempts des calamités qui empoisonnent la vie humaine dans sa condition actuelle. Ils se représentent une contrée délicieuse, favorisée d'un printemps éternel; où les forêts abondent en gibier, et les rivières en poisson ; où la famine ne se fait jamais sentir, et où ils jouiront sans travail et sans peine de tous les biens de la vie. Mais en se formant ces premières idées si imparfaites d’un monde invisible, les bomraes supposent qu’ils continueront d’éprouver les mêmes désirs et de suivre les mêmes occupations; en conséquence, ils doivent naturellement réserver les distinctions et les avantages dans cet état futur aux qualités et aux talens qui sont ici-bas l'objet de leur estime. Ainsi les Américains accordaient le premier rang, dans la terre des esprits, au chasseur le plus habile, au guerrier le plus heureux et le plus hardi, A ceux qui avaient surpris et tué le plus d’ennemis, qui avaient tourmenté le plus grand nombre de captifs et dévoré leur chair '. Ces idées étaient si généralement répandues, qu'elles ont donné naissance A une coutume universelle, qui est A la fois la preuve la plus forte de la croyance des Américains A une vie A venir, et l'explication la plus claire de ce qu’ils espèrent y trouver. Comme ils imaginent que les morts vont recommencer leur carrière dans le nouveau monde où ils sont allés, ils ne veulent pas qu'ils y entrent sans défense et sans provisions; c'est pour cela qu’on enterre avec eux leur arc, leurs flèches et les autres armes employées dans la chasse et dans la guerre; on dépose dans leur tombeau des peaux ou des étoffes propres à faire des vêtemens, du bled d'Inde, du manioc, du gibier, des ustensiles domestiques et tout ce qu’on met

* Lery, np. de Pry, III , 222. f harlevoix , FIi<t de la Noue. -France , 111 f 551. De la Potheric, II, 40; 111, 5.

au nombre des choses nécessaires de la vie Dans quelques provinces , lorsqu'un cacique ou chef venait A mourir, on mettait à mort un certain nombre de ses femmes, de scs favoris et de ses esclaves , qu’on enterrait avec lui , afin qu’il pût se montrer avec la même dignité et être accompagné des mêmes personnes daas son autre vie2. Cette persuasion est si profondément enracinée qu’on voit les personnes attachées A un chef s'offrir en victimes volontaires et solliciter comme une grande distinction le privilège d'accompagner leur maître au tombeau. Il y a même des occasions où l'on avait de la peine A réprimer cet enthousiasme d'affection et de dévouement , et A réduire le cortège d'un chef chéri A un nombre modéré , et tel que la tribu n’en souffrit pas un dommage trop considérable (89).

Chez les Américains, ainsi que chez les autres nations non civilisées, plusieurs des rites et des pratiquesqui ressemblent A des actes de religion n'ont rien de commun avec la piété, et sont l’effet seulement d’un désir ardent de pénétrer dans l'avenir. C’est lorsque les facultés intellectuelles sont plus faibles et moins exercées que l’esprit humain est plus porté A sentir et A montrer cette vaine curiosité. Étonné des événemens dont il lui est impossible de concevoir la cause , il y suppose naturellement quelque chose de merveilleux et de mystérieux : alarmé d’un autre côté par des circonstances dont il ne peut prévoir la suite et les effets, il est obligé, pour les découvrir, d'avoir recours A d’autres moyens qu'A l'exercice de sa propre intelligence. Partout où la superstition a fait assez de progrès pour former un système régulier, ce désir de percer dans les secrets de l'avenir se trouve lié avec elle. Alors la divination devient un acte religieux; les prêtres , comme ministres du ciel , prétendent annoncer scs oracles. Ils sont les seuls devins , augures et magiciens , qui possèdent l'art

1 Chronica de Ciwa de Leon , cap, xxvni. Sagard , 288. Creuxii Hist. Canada pag. 91. Rocheforl, Hist . des J mille*, 3 8 P,»ct . 391. Delà Potberie, Il , 41 ; III, 8. Blanco, Convers. de Piritu , p. 35.

• Dumont, Mént. sur la Louisiane , I, 208. Oviedo , lib. v, cap ni. (àouara, Hist peu., cap. xxvm. P. Mar tyr, Decad.,'3Qi. Charlevoix, Hist. delà Nonv. -France, III, 421. Uerrera, Decad. 1, lib. lit, cap. ni. P. Melchior Hernai Jtz, Mentor, de Chiriqui, coll. orig. papers , 1. Ch rua. de Cieca Leon, cap. xxxiu.

important et sacré de découvrir ce qui est caché aux yeux des autres hommes.

Citez ceux des peuples sauvages qui ne reconnaissent point de puissance qui gouverne le monde , qui n'ont ni prêtres ni cérémonies religieuses, la curiosité de lire dans l'avenir et de découvrir ce qui est inconnu tient à un principe différent et tire sa force d’une autre association d'idées. Comme les maladies de l'homme dans Jeta: sauvage sont, ainsi que celles des animaux, en petit nombre, mais extrêmement violentes, l'impatience de la souffrance et le désir de recouvrer In santé lui inspirent aisément un respect extraordinaire pour ceux qui se vantent de connat re la nature de ces maladies ou d'en prévenir les funestes effets. Mais les charlatans d'Amérique étaient si ignora ns sur la structure du corps humain qu'ils n'avaient aucune idée ni des dérangemens qui pouvaient y survenir, ni de la manière dont ils se terminaient. L’enthousiasme réuni souvent à la ruse suppléait à la science. Ils attribuaient l’origine des maladies à une influence surnaturelle , et prescrivaient et exécutaient eux -mêmes différentes cérémonies tnyslérieuses auxquelles on supposait la vertu de les guérir. La crédulité et l'amour du merveilleux , si naturels à des hommes ignorans, favorisaient l’imposture et les disposaient à eu être aisément dupes. Les premiers médecins des sauvages sont des espèces de magiciens qui se vantent de connaître le passé et de prédire l’avenir. Les cuchantcmens, la sorcellerie et diverses cérémonies aussi vaines que bizarres , sont les moyens qu’ils emploient pour chasser les causes imaginaires du mal et pleins de confiance dans l'efficacité de ces moyens, ils prédisent hardiment quel sera le destin de leurs malades. Ainsi la superstition , dans sa forme primitive, eut pour principe l'impatience naturelle à l’homme de se délivrer d'un mal présent, et non la crainte des maux qui l'attendaient dans une vie future; elle fut originairement entée sur la médecine, non sur la religion. Un des premiers et des plus sages historiens de l'Amérique fut frappé de cette alliance entre l'art de la divination et celui de la médecine chez les habitans d'Hispaniola 2. Mais cela n'était

1 P. Melrh. Hernandez, Memor. de ChirifuL Collect. orig. poper s , l.

• Oviedo, lib. v, cap. i.

pas particulier à ces peuples. Il y avait dans j toutes les parties de l’Amérique des devins et des enchanteurs qui s’appelaient les alexis , les | pi aras, les aitt moins, etc., suivant les différons endroits, et qui étaient les médecins de leurs tribus respectives, dé même que les buhitos l'étaient à Hispaniola. Comme leurs fonctions les mettaient à portée d’observer l’esprit humain affaibli par la maladie, et que dans cet état d'abattement, l'homme est naturellement disposé à s'alarmer de craintes chimériques et A se bercer d'espérances imaginaires, ils inspiraient aisément une confiance aveugle dans la vertu de leurs enchanteinens et dans la certitude de leurs prédictions •.

Lorsque les hommes ont une fois reconnu la réalitéd'une puissance surnaturelle quiagit dans certains cas , ils sont aisément portés à la reconnaître dans d'autres. Les Américains ne supposèrent pas long-temps que l'efficacité des conjurations fhl bornée il un seul objet : ils y curent recours dans toutes les situations de danger ou de malheur. Lorsqu'ils éprouvaient des désastres à la guerre, lorsqu'ils étaient contrariés dans leur chasse par des contre-temps imprévus, lorsque les inondations ou la sécheresse menaçaient leurs moissons, ils appelaient leurs magiciens, et leur faisaient commencer leurs enchantemens jwHir découvrir la cause de ces calamités ou pour prédire quelle en serait l'issue ï. Leur confiance dans cet art chimérique s'augmenta par degrés et se manifestait dans toutes les circonstances de la vie : chaque individu qui se trouvait dans quelque embarras ou qui voulait s'engager dans quelque entreprise importante ne manquait pas de consulter le sorcier, et de diriger sa conduite sur les instructions qu'il recevait. C’est sous cette forme que la superstition se montre chez les . peuples les plus sauvages de l'Amérique , et la divination y est un art tenu dans la plus haute estime. Long-temps avant que l'homme ait porté i la connaissance d'une Divinité jusqu'au point qui | inspire le respect et conduit il un culte, nous le

1 limera . Decad. I , lib. ni , cap. iv. Osbornr . Collect. , II. 800. Dumont, 1, 109. Charlevoii , Afi.il de la Nouv. -France, III, 361. Lawton , Nouo.-Carol.; Al Riba», Tri un f , p 17. Rwt.386 De la Potberic, 11,33.

’ Cbarlevoii , /fit/. de ta Nom -France, III, 3. Dumont, 1, 173 Fernando. Retar de lot Chlquit., pjf; 4u. lavzano, 84. Margrave, 279.

:>78 HISTOIIIK

voyons lever une main présomptueuse pour écarter le voile salutaire sous lequel la Providence a voulu cacher ses desseins aux regards des humains : noos le voyons s'efforçant avec une vainc inquiétude de percer les mystères de l'administration divine. C’est une preuve des progrès et de la maturité de l'esprit humain, que de reconnaître et d'adorer une puissance modératrice de l’univers; mais le vain désir de pénétrer dans l'avenir n'est qu'une erreur de son enfance et une preuve de sa faiblesse.

C’est à cette même faiblesse qu’il faut attribuer la confiancedes Américains dans les songes, leur soin d'observer les présages , leur attention au ramage des oiseaux et aux cris des animaux; ils regardent toutes ces circonstances comme des indications des événemens futurs ; et si quelques-uns de ces pronostics leur paraissent défavorables, ils renoncent aussitôt à l'entreprise qu'ils venaient de former avec le plus d'ardeur

VIII. Si on veut se former une idée complète des nations sauvagesde l'Amérique, il ne faut pas passer sous silence quelques coutumes singulières qui , quoique universelles et caractéristiques , n'ont pu convenablement être rapportées à aucun des articles entre lesquels j'ai divisé mes recherches sur leurs mœurs.

L'amour de la danse est une passion favorite des sauvages de toutes les parties du globe. Comme une grande partie de leur temps se consume dans un état de langueur et d'indolence , sans aucune occupation qui puisse les animer ou les intéresser, ils se plaisent généralement à un exercice qui donne l'essor aux facultés actives de la nalurr. Lorsque les (espagnols entrèrent pour la première fois en Amérique , ils furent étonnés de ce goftt extrême des naturels pour ladansc; ils voyaient avec étonnement un peuple, presque toujours froid et inanimé, montrer une activité extraordinaire toutes les fois que cet amusement favori les y portait. Il est vrai que chez eux la danse ne doit pas être appelée un amusement. C'est une occupation sérieuse et importante qui se mêle A toutes les circonstances de la vie publique et privée. Si une entrevue est nécessaire entre deux bourgades américaines,

1 Char le voix , Hist. de la Noue. -France , III , 262- 353. Stadius, ap. de Bry, 111, 120. Creux ii Hist. Cnnad., H4. Techo, Hisl du Parag. Churchill, Collcct., VI, 37. Dr la Poilirric , III, G.

D’AMKRIQUE.

les ambassadeurs de l'une s'approchent en formant une danse solennelle et présentant le calumet ou emblème de paix; les sachcms de l'autre tribu le reçoivent avec la même cérémonie '. Si la guerre se déclare contre un ennemi , c'est par une danse qui exprime le ressentiment dont ils sont animés et la vengeance qu'ils méditent 2. S’ils veulent apaiser la colère de leurs dieux ou célébrer leurs bienfaits ; s'ils se réjouissent de la naissance d'un dis ou pleurent la mort d'un ami 3, ils ont des danses convenables à chacune de ces situations et appropriées aux sentimens divers dont ils sont pénétrés. Si l'un d’eux est malade , ou ordonne une danse comme le moyen le plus efficace de lui rendre la santé; et s’il ne peut pas supporter la fatigue de cet exercice , le médecin ou sorcier exécute la danse lui-même, comme si la vertu de sa propre activité pouvait se transmettre à son malade *.

Toutes leurs danses sont des imitations de quelque action , et quoique la musique qui en règle les mouvemens soit d'une extrême simplicité et choque l’oreille par sa plate monotonie, quelques-unes de leurs danses paraissent très expressives et très animées. La danse de guerre est peut-être la plus frappante de toutes : c'est la représentation d'une campagne américaine complète. Le départ des guerriers, leur marche dans le pays ennemi, les précautions avec lesquelles ils campent , l’adresse avec laquelle ils placent des détachemens en embuscade, la manière de surprendre l'ennemi, le tumulte et la férocité du combat , l’art d'enlever la chevelure aux morts et de se saisir des prisonniers, le retour triomphant des vainqueurs et les tourmens des victimes , sont exposés successivement sous les yeux des spectateurs. Les acteurs entrent dans leurs diffërens rôles avec tant de chaleur et d'enthousiasme ; leurs gestes , leurs physionomies, leurs voix sont si bizarres et si conformes à leurs situations respectives, que les Européens ont peine à croire que ce soit une scène d'imitation, et ne peuvent la voir sans de vives im-

* De la Potherie, Hisl., Il, 17. Charlevoix , Hist. de la Noue, - France , 111, 211-297. Lahonian, 1, 100-137. tienne pin , Dtcoue. t *9.

* Charlevoix, Hisl. „e la Noue.-France , III, 298. Lafltau , 1 , 523.

* Jouiel , 343. Gornara , Hi.it. gen. , cap. cxcvi.

4 Denyï, Hist. nal. , 189. BrtcWcll , 372. IV la Polberie, I 11,36.

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pressions d’horreur et de crainte '. Quelque expression qu'il puisse y avoir dans les danses américaines, elles présentent une circonstance remarquable qui se lie avec le caractère de la race entière. Les chansons, les danses et les amusemens des autres nations , emblèmes des sentimens qui échauffeut leurs ctrurs , sont souvent destinés à exprimer ou à exciter la sensibilité qui attache les deux sexes l’un ù l’autre. Il y a des peuples cher qui l’ardeur de cette passion est telle que l’amour y est presque le seul objet des fêtes et des plaisirs ; et comme les peuples grossiers ne connaissent point la délicatesse des sentimens, et ne sont point accoutumés à déguiser les émotions de leur âme , leurs danses sont souvent licencieuses et indécentes : telle est la calcnda, pour laquelle les naturels d'Afrique sont si passionnés2; telles sont lesdanses des jeunes filles d’Asie, qui semblent exciter tous les désirs de la volupté dans ceux qui en sont témoins. Mais chez les Américains qui , par des causes qu’on a déjà expliquées, sont plus froids et plus inditfércns pour les femmes , les idées d’amour u’entrent que très peu dans leurs fêtes et leurs divertissemens. I.eurs chansons et leurs danses sont pour la plupart graves et martiales, liées avec quelques-unes des affaires les plus sérieuses et les plus importantes de leur vie3; et commeelles n'ont aucune relation avec l’amour ou la galanterie, elles sont rarement communes aux deux sexes, et s’exécutent par les hommes et les femmes i part 4 Si dans quelques occasions il est permis aux femmes de se joindre à la fête , le caractère des danses reste le même , et on n’y voit aucun mouvement , aucun geste qui exprime des idées de volupté ou qui encourage la familiarité 5.

L’amour excessif du jeu , et particulièrement des jeux de hasard , qui semble être naturel à tous les hommes qui ne sürit pas accoutumés

* De la Polherie. Il, 1 1G. Cbarleroix , ffist. de la Nouv.-France , 111, 297. laifitau , 1, 523.

* Adanton , Foy. au Sénégal, p. 3. I.shat, Foy., IV, 463. Sloaup. Nat. Iiist. of Jamaica ; lutrvd., paj;. 48. Fermia, Descrip. Je Surinam , I, 139.

1 Descrip . de la Nouv.-France. Osborne, Collect , II, 883. Cbarlevoix, ffist. de la Nouv.-France , 111, 84.

4 Waftr’» Account of Islhmux, 169. Lery, ap. de Bry, 111, 177. I-ozano, Histoire du Parag., 1, 119. Herrera, Decad. 11, tib. vu, cap. vin, Decad. IV, lib. x , cap. iv.

* Barrére, Fr. équin ., p. 191.

l aux occupations d’une industrie régulière , est | universel chez les Américains. Les mêmes causes i qui. dans la société civilisée, portent les hommes qui ont de la fortune et du loisir, il rechercher I cet amusement , en font les délices des sauva- 1 ges. Les premiers sont dispensés du travail,

, ceux-ci n’en sentent pas lanéccssité; et comme ils ! sont également oisifs, ils se livrent avec transport il tout ce qui. peut émouvoir et agiter leur âme. Ainsi les Américains qui pour l’ordinaire sont si indifférens, si flegmatiques, si taciturnes et si désintéressés , deviennent . dès qu’ils sont engagés dans une partie de jeu , avides . impatiens, bruyans et d’une ardeur presque fréné- ; tique. Ils jouent leurs fourrures , leurs ustensiles domestiques, leurs vétemens , leurs armes ; et lorsque tout est perdu , on les voit souvent dans l'égarement du désespoir ou de l'espérance, risquer d'un seul coup leur liberté personnelle , malgré leur passion extrême pour l’indépendance '. Chez différentes peuplades, ces parties de jeu se renouvellent souvent et deviennent l'amusement le plus intéressant dans toutes les occasions de fêtes publiques. La superstition, toujours prête à tourner à son profit les passions qui ont le plus d’influence et d’énergie, concourt souvent à confirmer et à fortifier cette disposition des sauvages. Leurs magiciens sont accoutumés à prescrire une grande partie de jeu comme un des moyens les plus efficaces • d’apaiser leurs divinités ou de rendre la santé aux malades 2.

Des causes semblables â celles qui inspirent aux Américains l'amour du jeu les portent aussi à l’ivrognerie. Il semble qu’un des premiers efforts de l’industrie ait été de découvrir une boisson enivrante quelconque; et on n'a guère trouvé de nation, quelque grossière et dépourvue d'invention qu'elle fût, qui n'ait réussi dans cette fatale recherche. Les plus barbares des tribus américaines ont été assez malheureuses pour faire cette découverte ; celles même qui I sont trop ignorantes pour connaître le moyen i dedonner aux liqueurs, parla fermentation, une 1 force enivrante, obtiennent le même effet par i d’autres moyens. Les habitans des Iles, ceux de j la Californie et du nord de l'Amérique, em-

1 Charlevoix , ffid. tir !/t Nouv.-France, 111. 201-318. Lafilau, II, 338. Hibas, Triunf. 13, Brickell , 335.

* Uiarlcvoix, ffisl. de la Nouv.-France, 111, 2G2.

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