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cl leur duplicité. Ils mettent un secret impénétrable dans la combinaison de leurs plans; ils les suivent avec une patience et une constance à toute épreuve , et il n'y a aucun raffinement de dissimulation qu’ils ne puissent employer [tour en assurer le succès. Les naturels du Pérou étaient occupés depuis plus de trente ans à concerter le plan de leur soulèvement sous la viceroyauté du marquis de Villa-Garcia; mais quoique ce projet eût été communiqué à un grand nombre d'indiens de tous les ordres, il n’en avait pas transpiré la moindre indication pendant ce long espace de temps; personne n’avait trahison secret; aucun regard indiscret, aucune parole imprudente n’avait fait naître le moindre soupçon sur le plan qui se tramait >. Cet esprit de dissimulation et de finesse n'est pas moins remarquable dans les individus que dans les nations. Quand ils veulent tromper ils se déguisent avec tant d’artifice qu’il est impossible de pénétrer leurs intentions , et de démêler leurs desseins '-.
S’il y a des défauts et des vices particuliers à la vie sauvage, il y a aussi des vertus qu'elle fait naître et de bounes qualités dont elle favorise l’exercice et le développement. Les liens de la société sont si peu gènans pour les membres des tribus les plus sauvages de l'Amérique, qu’à peine éprouvent-ils quelque contrainte. De là cet esprit d’indépendance qui fait l’orgueil d’un sauvage, et qu’il regarde comme le droit inaliénable de l'homme. Incapable de se soumettre il aucun frein, et craignant de reconnaître un supérieur, son âme, quoique bornée dans l’exercice de ses facultés cl égarée par l'erreur sur plusieurs points , acquiert par le sentiment de sa propre liberté une élévation qui donne à l’homme en beaucoup d’occasions une force, une persévérance et une dignité étonnantes.
Si l'indépendance entretient cet esprit de fierté chez les sauvages , les guerres perpétuelles dans lesquelles ils sont engagés, le mettent en activité. Ils ne connaissent point ces longs intervalles de tranquillité, fréquens dans les états civilisés. Leurs haines, comme je l'ai déjà observé, sont implacables et éternelles. Ils ne laissent pas languir dans l’inaction la valeur de leurs
■ Voyage île Ulloa. II. 309
’ Guinilta, I, 163. Charlevoix, 111, 109.
jeunes gens , et ils ont toujours la hache à la main , ou pour attaquer, ou pour se défendre. Même dans leurs expéditions dechassc, ils sont obligés de se tenir en garde contre les surprises des nations ennemies dont ils sont environnés. Accoutumés à des alarmes continuelles, ils se familiarisent avec le danger, et le courage devient parmi eux une vertu habituelle, résultant naturellement de leur situation et fortifiée par un exercice constant. La manière de déployer le courage peut n'ètrc pas, chez des peuples gros siers et peu nombreux , la même que dans les états puissans et civilisés. Le système de guerre et les idées de valeur peuvent se former sur différons principes; mais l'homme ne se montre dans aucune situation plus supérieur au sentiment du danger et à la crainte de la mort qur dans l'état de société le plus simple et le moins cultivé.
line autre vertu qui distingue les sauvages, c’est leur attachement à la communauté dont ils sont membres. La nature de leur union politique pourrait faire croire que ce lien doit être extrêmement faible ; mais il v a des circonslanccs qui rendent très puissante l'influence de celte (orme d’association, tout imparfaite qu’elle soit. Les tribus américaines ne sont pas très peuplées : armées les unes contre les autres ou pour satisfaire d’anciennes inimitiés, ou pour venger des injures récentes , leurs intérêts et leurs opérations ne sont ni nombreux ni compliqués. Ce sont là des objets que l’esprit grossier d’un sauvage peut comprendre aisément, et son cœur est capable de former des attachcmcns aussi peu étendus. Il adhère avec chaleur à des mesures publiques , dictées par des passions semblables à celles qui règlent sa conduite Delà cette ardeur avec laquelle les individus s'engagent dans les entreprises les plus périlleuses , lorsque la communauté les juge nécessaires; de là celte haine féroce et profonde qu’ils vouent aux ennemis publics; de là ce zèle pour l'honneur de leurs tribus, cet amour de leur patrie, qui les porte à braver le danger pour la faire triompher, et à supporter sans la moindre plainte les tourmens les plus cruels pour ne pas la déshonorer.
Ainsi dans toutes les situations, même les plus défavorables où des êtres humains puissent être placés , il y a des vertus qui appartiennent particulièrement à chaque état, des affections qu’il développe cl un genre de bonheur qu’il pro-
cure. I a nature bienfaisante fait plier l'esprit fie l'homme à sa condition ; cl scs idées et ses désirs ne s'étendent pas au-delà de la forme de sociétéâ laquelle il est accoutumé. l.cs objets de contemplation ou de jouissance que sa situation lui présente remplissent et satisfont son .-'une, et il aurait de la peine à concevoir qu'un autre genre de vie piil être heureux on même tolérable. I,e Tarlare, accoutumé à errer sur de vastes plaines et à subsister du produit de ses troupeaux, croit invoquer la plus grande des malédictions sur la tête de son ennemi en lui souhaitant d'élrc condamné à résider constamment dans le même lieu et à se nourrir de la tête d'un chalumeau. Les sauvages d'Amérique , attachés aux objets qui les intéressent et satisfaits de leur sort , ne peuvent comprendre ni l'intention ni l'utilité des différentes commodités qui dans les sociétés policées sont devenues essentielles aux douceurs de la vie. Loin de se plaindre de leur condition , ou de voir avec des yeux d'amiralion et d’envie celle des hommes plus civilisés , ils se regardent comme les modèles de la perfection, comme les êtres qui ont le plus de droits et de moyens pour jouir du véritable bonheur. Accoutumés à ne contraindre jamais leurs volontés ni leurs actions , ils voient avec étonnement l'inégalité de rang et la subordination établie dans la vie policée , et considèrent la sujétion volontaire d'un homme à un autre comme une renonciation aussi avilissante qu'inexplicable de la première prérogative de l'humanité. Destitués de prévoyance, exempts de soins , et contons de cet état d’indolente sécurité, ils ne peuvent point concevoir ces précautions inquiètes, cette activité continuelle, ces dispositions compliquées , auxquelles les Européens ont recours pour prévenir des maux éloignés ou subvenir à des besoins futurs, et sc récrient contre celle étrange folie de multiplier ainsi gratuitement les peines et 1rs travaux de la vie *. La préférence qu'ils donnent à leurs mœurs se remarque dans toutes les occasions. Les noms même par lesquels les différentes nations de l'Amérique veulent être distinguées ont leur principe dans celte idée de leur prééminence. La dénomination que les Iroquoissê donnent à
* f.harlcvoix . Hist. i le la i\ouc. -France . lit, 5G8. t-ahoiitan, II, 07.
eux-mêmes, est celle de piemiers des hommes Caraïbe , qui est le nom primitif des féroce» habitans des Iles du Vent, signifie peuple guerrier-, Ia'sChérakis, pleins du sentiment de leur supériorité, appellent les Européens des riens ou la race maudite , et sc donnent le nom de peuple chéri3. Le même principe a formé les idées que les autres Américains se taisaient des Européens; car quoiqu'ils parussent d'abord fort étonnés des arts et fort effrayés de la puissance de ces étrangers, ils perdirent bientôt de l'estime qu’ils avaient conçue pour des hommes dont ils virent ensuite que la manière de vivre était si différente de la leur. Ils les appelèrent l'écume de la mer, des hommes sans père ni mère. Ils supposèrent qu’ils n'avaient point de paysà eux , puisqu'ils venaient envahir celui des autres 4 , ou que ne trouvant pas de quoi subsister chez eux , ils étaient obligés d'errer sur l'Océan pour aller dépouiller ceux qui possédaient les biens qui leur manquaient.
Des hommes si contens de leur état sont bien loin d'être disposés à quitter leurs habitudes et à adopter celles de la vie civilisée. Le passage est trop violent pour être franchi brusquement. On a tenté de sevrer pour ainsi dire un sauvage de son genre de vie et de le familiariser avec les commodités et les agrémens de la vie sociale ; on l'a mis à portée de jouir des plaisirs et des distinctions qui sont les principaux objets de nos désirs ; mais on l’a vu bientôt s'ennuyer et languir sous la contrainte des lois et des formes, saisir la première occasion de s'en débarrasser , et retourner avec transport dans la forêt ou le désert où il pouvait jouir d'une entière indépendance5.
J'ai enfin terminé cette esquisse difficile du caractère et des mœurs des peuples grossiers dispersés sur le vaste continent de l'Amérique. Je n'ai |>oint prétendu égaler, ni pour la hardiesse du dessin ni, pour l’éclat et la beauté du coloris, les grands maîtres qui ont composé et embelli le tableau de la vie sauvage. Je suis content de l'humble mérite d'avoir persisté avec
1 Cotiten, 1,3.
1 Rocheforr, Hist. des Antilles, 455.
- Adair, Hist. of Amer. Indiens . .12.
1 Bcnon, Hist. noviorbis, lîb. III, cap. xxi.
‘ Oharlevnix. Hist. de la Nouvelle • France, lll,
sa.
une patience laborieuse à considérer mon sujet sous un grand nombre de faces diverses , et S recueillir, d'après les observateurs les plus exacts, les traits détachés et souvent très déliés , qui pouvaient inc mettre en état de faire un portrait ressemblant à l'original.
Avant que d'achever celte partie de mon ou- | vrage, il est important de faire encore une ob- i servation qui servira à justifier les conséquences que j'ai tirées, ou à prévenir le méprises dans les- | quelles pourraient tomber ceux qui voudraient i les examiner. Pour parvenir à connaître les ha- j bitans d'une contrée aussi vaste que l’Amérique, ; il faut faire une grande attention à la diversité | des climats sous lesquels ils sont placés. J'ai fait i voir l'influence de cette cause, relativement J i plusieurs circonstances importantes qui ont été ! l'objet de mes recherches ; mais je n’en ai pas j examiné tous les effets, et il ne faut pas négliger ce principe dans les cas particuliers où je j n'en ai pas fait menliun. Les provinces d'Amérique ont des températures si différentes , que cette variété seule suffit pour établir une distinction sensible entre leurs habitans. Dans quelque partie du globe que l'homme existe, le climat exerce une influence irrésistible sur son état et son caractère. Dans les pays qui approchent davantage des extrêmes de la chaleur ou du froid, cette influence est si sensible qu'elle frappe tous les yeux. Soit que nous considérions l'homme simplement comme un animal , ou comme un être doué de (acuités intellectuelles qui le rendent propre à agir et à méditer, nous trouverons que c cÿ dans les régions tempérées de la terre qu'il a constamment acquis la plus grande perfection dont sa nature soit susceptible ; c'est là que sa constitution est plus vigoureuse, sa forme plus belle, ses organes plus délicats. C'est là aussi qu'il possède une intelligence plus étendue, une imagination plus féconde, un courage plus entreprenant et une sensibilité d'àme qui donne naissance à des passions non-seulement ardentes mais durables. C'est dans cette situation favorable qu’on l'a vu déployer les plus grands efforts de son génie dans la littérature, dans la politique, dans le commerce , dans b guerre et dans tous les arts qui embellissent et perfectionnent la vie1.
Kerno*on’« Euajr on the hisl. of civil tocicly, part. 111 , cap. 1.
Cette puissance du climat se fait sentir plus fortement chez les nations sauvages et y produit de plus grands effets que dans les sociétés policées. Les talens des hommes civilisés s'exercent continuellement à rendre leur condition plus douce ; par leurs inventions et leur industrie ils viennent à bout de remédier en grande partie aux défauts et aux inconvéniens de toutes les températures. Mais le sauvage, dénué de prévoyance, est affecté par toutes les circonstances propres aux lieux où il vit; il ne prend aucune précaution pour améliorer sa situation; semblable à une plante ou à un animal, il est modifié par le climat sous lequel il est né et en éprouve l'influence dans toute sa force.
En observant les nations sauvages de l'Amérique, la distinction naturelle entre les habitans des régions tempérées et ceux de la zone torride est très remarquable. On peut en conséquence les diviser en deux grandes classes. L'une comprend tous les habitans de l'Amérique septentrionale , depuis la rivière de Saint- Laurent jusqu'au golfe du Mexique, avec les habitans du Chili et quelques petites tribus placées à l'extrémité du continent méridional. On rangera dans l’autre classe tous les habitans dés Iles et des différentes provinces qui s'étendent depuis l'isthme de Daricn jusque vers les limitesméridionales du Brésil, le long du versant oriental des Andes. Dans la première classe, l'espèce humaine se montre manifestement plus parfaite. Les naturels y sont plus robustes, plus actifs , plus inteliigens et plus courageux. Ils possèdent au plus haut degré cette force d'àme et cet amour de l'indépendance que j'ai présentés comme les principales vertus de l'homme dans l’état sauvage. Ils ont défendu leur liberté avec beaucoup découragé et de |>crsévérance contre les Européens , qui ont subjugué avec la plus grande facilité les autres nations de l’Amérique. Les naturels de la zone tempérée sont les seuls peuples du Nouveau-Monde qui doivent leur liberté à leur propre valeur. I>es habitans de l'Amérique septentrionale, quoique environnés depuis long-temps par trois puissances formidables de l'Europe , conservent encore une partie de leurs anciennes possessions et continuent d'exister comme nations indépendantes. Quoique le Chili ait été envahi de bonne heure par les Espagnols , les habitans sont toujours en
HISTOIRE D’AMERIQUE
jpierrc avec les vainqueurs el ont su par une , résistance vigoureuse arrêter les progrès de | leurs usurpations. Dans les pays plus chauds, J les hommes étant d'une constitution plus faible | ont aussi moins de vigueur dans l'esprit ; leur :
caractère est doux, mais timide, et ils s'aban- I / |
donnent davantage au goût de l'indolence et du plaisir. C'est eu conséquence dans la zone torride que les Européens ont établi plus complètement Irnr empire sur l'Amérique; les plus belles et les plus fertiles provinces y sont soumises;! leur joug; el si plusieurs tribus y jouissent encore de l'indépendance , c’est parce qu'elles n'ont jnmaisëté attaquéesque par un ennemi rassasié de conquêtes et déjà en possession de territoires plus étendus qu'il n'en pourrait occuper, ou bien que, placéesdans des cantons éloignés et inaccessibles, leur situation les a préservées de la servitude.
Quelque frappante que puisse paraître cette distinction entre les habitansdesdiverscs régions d'Amérique , elle n’est cependant pas universelle, l-i disposition et le caractère des individus, ainsi que des nations, sont, comme je l’ai observé, plus puissamment affectés par les causes morales et politiques que par l'influence du climat, l’ar un effet de ce principe , il y a en différentes parties de la zone torride quelques tribus qui, pour le courage, la fierté et l’amour de l'indépendance, n’étaient guère inférieures aux naturels deselimais plus tempérés. Mousconnaissons trop peu l'histoire de ces peuples pour être en
état d'indiquer les circonstances particulières auxquelles ils duivent cette prééminence remarquable. Le fait n'en est pas moins certain. Colomb fut informé û son premier voyage que plusieurs des Iles étaient habitées par les Caraïbes, hommes féroces, fort différens de leurs faibles et timides voisins. Dans sa seconde expédition au Nouveau-Monde, il eut occasion de vérifier la justesse de cet avis(96), et fut lui-même témoin de la valeur intrépide de ces peuples >. Ils ont conservé invariablement le même caractère dans toutes lcsquerelles subséquentes qu’ils ont eues avec les Européens 2 ; et mêmede notre temps, nous leur avons vu faire une vigoureuse résistance pour défendre le dernier territoire que la rapacité de leurs oppresseurs eût laissé en leur possession (96). Il s'est trouvé au Brésil quelques nations qui n'ont pas montré moins de vigueur d’ôme et de bravoure à la guerre 3. Les habilans de l'isthme de Darien n'ont pas craint de mesurer leurs armes avec les Espagnols , et ont plus d'une fois repoussé ces formidables conquérans *. On pourrait citer d'autres faits.' Quelque puissante et quelque étendue que puisse paraître l’influence d’un principe particulier, ce n'esl pas par une seule cause qu'il sera possible d'expliquer le caractère et les actions des peuples. La loi même du climat , plus universelle peut-être dans son action qu’aucune de celles qui affectent l'espèce humaine , ne peut nous servir à juger la conduite de l'homme qu'au moyen d'un grand nombre d’exceptions.