‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 78 sur 116 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Grijalva , étant retourné à Cuba , trouva presque achevés les préparatifs de l'armement destiné à la conquête du riche pays qu’il avait découvert. L'aviditéet l’ambition avaient également poussé Velasquez à les hâter, et l’espérance de satisfaire ces deux passions l’avait déterminé à prendrr sur sa fortune des sommes considérables pour les avances de l’entreprise. Il s’était servi en même temps du crédit que lui donnait sa place pour engager les colons les plus considé-

rables à embrasser le service militaire(97 ). Comme la nation espagnole, à cette époque, était passionnée pour les entreprises de courage, on trouva bientôt un grand nombre de soldats brûlans de se signaler; mais il n’était pas aussi aisé

1 fie de Colomb, rap. xlvii-xlviii.

* Rocbefort, Hist. des Jntil.’es, 531.

4 Lery, ap. de BryMl, 207.

1 Herrera , Decad. I , lib. x, cap. xr. Ocead. Il,

/uns un.

by GoogI

HSI8] LIVRE V. f,S!I

de (rouvcr un chef pour une entreprise de cette importance; et le caractère du gouverneur, A qui il appartenait de nommer ce chef, rendait encore le chois beaucoup plus difficile. Quoique Velasquez eflt une ambition excessive, et qu'il ne fût pas destitué de talens pour gouvemrr, il n’avait ni le courage, ni la vigueur, ni l'activité d'esprit necessaires pour exécuter lui-même l'expédition qu'il préparait. Arrêté par cet obstacle, il forma le projet chimérique non-seulement de faire cette grande conquête, pour ainsi dire, par un député, mais de se conserver la gloire d’un exploit qu'un autre aurait achevé par ses ordres. C'était se proposer deux objets impassibles à concilier. Il voulait un commandant d'un courage intrépide et d’un grand talent , parce qu'il savait bien quesanscesqualités iln'y avait point desurcès à espérer; et en même temps, par la jalousie naturelle aux petits esprits, il le voulait assez docile et assezcomplaisant pour demeurer soumis A toutes ses volontés. Mais quand il vînt A chercher parmi ses officiers quel était celui A qui on pouvait confier le commandement, un hommequi réunit ces qualités, il reconnut bientôt qu'il étaitimpossiblc de les trouver ensembledans un même caractère. Tous ceux qui se distinguaient par le courage et les talens avaient trop de hauteur pour consentir A n'ètre entre ses mains que des instrumens passifs; et ceux qui paraissaient plus doux et plus dociles manquaient des autres qualités nécessaires pour conduire une si grande entreprise. Ces considérations augmentaient ses inquiétudes et scs craintes. Il délibérait eneoreet n'osait fixer son choix, lorsque Amador de Lares, trésorier du roi A Cuba, et André Duero, son secrétaire, les deux personnes en qui il avait le plus de confiance, furent encouragés par son irrésolution même A lui proposer un sujet auquel on n'avait pas encore pensé; ils appuyèrent leur recommandation avec tant d’adresse et de suite, que malheureusement [tour Velasquez et fort heureusement pour leur patrie il parvinrent A le déterminer *.

L'homme qu’ils lui proposèrent était Fernand Cortès. Il était né eu M85, A Médelin, petite ville de l'Estramadure, d'une famille noble, mais peu riche. Il avait été destiné d'abord A l’étude des lois, carrière qu'on croyait propre A

'B. ÏHaz, cin. nx.' bornera , Chron. , cap. vu. Hcrrera, Drrtitl. Il, tib. m, can. 11

le conduire A la fortune, et il fut envoyé à Salamanque où il prit quelque teinture de savoir. Mais il se dégoûta bientôt de la vie académique, qui ne convenait pas A son génie ardent et inquiet, et se retira A Médelin, où il s'adonna tout entier A la chasse et aux exercices militaires. Il se montra si impétueux , si dissipé , si emporté, que pour satisfaire l'inclination qui le portait au métier de la guerre, son pire consentit A l'envoyer hors de sa patrie, en qualité de volontaire dans quelqu'une des armées espagnoles. Celle nation avait alors deux thcAIres sur lesquels les jeunes gens qui cherchaient A se distinguer pouvaient déployer leur valeur : l’un était l'Italie, où commandait Gonsalvc de Cordoue, l'autre était le Nouveau-Monde. Cortès choisit le premier , mais une maladie l'empêcha de s’embarquer avec un corps de troupes qu'on envoyait A Naples. Ce contre-temps lui fit tourner ses vues du côté de l'Amérique, où il était d’ailleurs attiré par l’espérance d’être protégé parOvando, gouverneur d'Hispaniola et son parent (98). A son arrivée à Saint-Domingue, en 1504, il fut accueilli comme il s'y était attendu, et le gouverneur l'employa dans plusieurs places honorables et lucratives; mais c'était peu pour son ambition. En 1511 , il sollicita la permission d’accompagner Diego Velasquez dans son expédition de Cuba. Il s'v distingua tellement que, malgré quelques disputes violentes avec Velasquez, occasionées par des causes trop peu importantes pour que nous en occupions nos lecteurs, il obtint enfin ses bonnes grâces et une ample concession de terres et d'indiens, sorte de récompense qu’on accordait alors ordinairement aux aventuriers du Nouveau- Monde '.

Quoique Cortès n'eût pas jusque-là rom mandé en chef, les qualités qu'il avait montrées en différentes occasions difficiles donnaient les plus grandes espérances et tournaient vers lui tous les yeux de ses compatriotes comme sur un homme capable des plus grandes choses. L'ardeur de la jeunesse, en trouvant des objets et des occupations propres A l’exercer, s'était calmée par degrés et s'était changée en une activité infatigable. L'impétuosité de son caractère, contenue par la discipline et adoucie par le commerce de ses égaux, n'était plus que la môle

1 Gonura , Chron , rap. i. il. :ii.

fr anchise d'un soldai. Ces qualités étaient ac- ! compagnées d'une prudence calme dans ses plans, d’une vigueur soutenue dans l'exécution, et ce qui est le caractère des génies supérieurs, i de l'art de gagner la confiance et de gouverner l'esprit des hommes. Il joignait enfin à tout cela ■ les dons de la nature qui frappent le vulgaire et attirent le respect, une figure agréable, une adresse extraordinaire dans les exercices militaires et une constitution robuste , capable de soutenir les plus grandes fatigues.

Aussitôt que les deux confidcns de Velasquez lui eurent proposé Cortès, le gouverneur crut avoir trouvé ce qu'il cherchait en vain depuis si : long-temps, un homme doué du talent de com- : mander, et qui ne fût pas pour lui un objet de jalousie.il imaginait que le rang et la fortune de Cortès ne lui permettaient pas d’aspirer à j l'indépendance. Il avait lieu de croire que la facilité avec laquelle il avait lui-mème oublié ses i anciens différons avec Cortès, et les grâces ré- j rentes qu'il venait de lui accorder, lui avaient gagné sa bienveillance; il se flattait enfin qu'une nouvelle marque de confiance aussi honorable . et à laquelle Cortès ne pouvait guère s'attendre, achèverait de le lui attacher pour toujours.

Cortès reçut sa commission avec les plus vives expressions de respect et de reconnaissance pour le gouverneur. Il arbora sur-lc- i champ son drapeau à la porte de sa maison, se montra dans un appareil militaire et prit toutes I les marques de sa nouvelle dignité. Il employa I sur-lc-chainp toute son activité et tout son cré- | dit i déterminer plusieurs de ses amis à le suivre ; et ;1 presser les préparatifs de son voyage. Tous | scs fonds et tout l'argent qu’il put recueillir, | en hypothéquant sesterreset ses Indiens, furent employés à acheter des munitions de guerre et ! des provisions , ou à fournir aux besoins de ceux de scs officiers qui ne pouvaient pas s’équiper d’une manière couvcnableà leur rang (99). 'fout innocente et même louable que fût celte : conduite, les cuncurrens auxquels il avait été ; préféré parvinrent à y donner \me tournure défavorable. Ils le représentèrent comme travaillant sans beaucoup de déguisement à se donner un empire absolu sur les troupes en cherchant à s'assurer leur respect et leur dévouement par l’ostentation d'une libéralité intéressée. Ils rappelèrent à Velasquez ses anciens démêlés avec

l'homme â qui il venait imprudemment de montrer une si grande confiance , et lui prédirent que Cortès se servirait de son nouveau pouvoir, bien plutôt pour venger les injures anciennes qu'il avait essuyées, que pour reconnaître le bienfait qu’il venait de recevoir. Ces insinuations firent des impressions si profondes sur l'esprit soupçonneux du gouverneur, que Cortès reconnut bientôt dans sa conduite les marques de la défiance et du refroidissement, et d'après les conseils de ses amis Tares et Ducro il hâta son départ avant que les dispositions du gouverneur achevassent de sc confirmer et d'éclater avec violence. Connaissant tout le danger d’un retardement, il pressa ses préparatifs avec tant de promptitude qu'il mit â la voile de San-Iago de Cuba le 18 novembre. Velasquez l'accompagna au rivage et prit congé de lui avec l'apparence de la confiance et de l'amitié, quoiqu’il eût chargé quelques-uns des officiers d’avoir toujours l'œil ouvert sur la conduite de leur commandant >.

Cortès alla descendre à la Trinité , petit établissement sur la même côte que San-Iago.

Là il fut joint par plusieurs aventuriers et reçut un renfort de munitions de guerre et de bouche, dont il était assez mal pourvu. A peine avait-il quitté San-Iago que la jalousie qui s'était emparée de l’âme de Velasquez s'accrut au point de ne pouvoir plus se contenir. L'armement n'étant plus sous ses yeux et à scs ordres, il sentait que son pouvoir avait cessé, et que celui de Cortès devenait plus absolu. Son imagination grossissait toutes les circonstances qui avaient auparavant excité ses soupçons. Les rivaux de Cortès ramenaient avec adresse Velasquez sur toutes les réflexions qui pouvaient augmenter ses craintes ; ils appelèrent même la superstition ù leur secours; et avec autant d'adresse que de méchanceté, fissurent faire servir les prédictions d'un astrologue à porter ses alarmes au plus haut degré. Ic concours de tant de moyens produisit l'effet qu'on en attendait. Velasquez sc repentit amèrement de la confiance imprudente qu'il avait mise en un homme dont la fidélité lui paraissait si suspecte , et dépécha en hâte des instructions à VerJugo, principal magistrat à la Trinité, avec desordres

' Comara, Chron. , cap. vit. R. Diaz, rap. xx

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