‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 84 sur 116 · VI. C · texte numérisé non relu

VI. C

eux, aux colonies naissantes. Ils représentèrent que le nombre des Espagnols qui avaient jusqu'à cette époque passé dans le Nouveau - Monde était si petit, qu”on ne pouvait rien espérer de leurs efforts pour l’amélioration des vastes régions sur lesquelles ils étaient dispersés, sans le secours des Indiens ; que le succès de toute espèce de plan de ce genre dépendait nécessairement du service des naturels, et que l'indolence de ces peuples et leur aversion pour le travail ne pouvaient être surmontées par l'appàt du gain et des récompenses; qu'à l’instant où les maîtres n'auraient plus le droit d’imposer une tâche et d’exiger qu’elle fût faite, tout travail cesserait , et que toutes les sources de richesses qui avaient commencé à couler d’Amérique en Espagne se fermeraient pour jamais. Mais Charles, attaché dans tous les temps à ses opinions et frappé fortement alors des désordres qui régnaient en Amérique , voulut risquer l'application d’un remède même dangereux, et persista dans la résolution de publier ses nouvelles lois. Pour en presser l'exécution avec plus de vigueur, il destina François Tello de Sandoval & passer au Mexique en qualité de visiteur, où il serait chargé de se concerter avec le vice-roi Antoine de Mendoza. Blasco Nugnès Vêla fut nommé gouverneur du Pérou avec le titre de vice-roi; et pour fortifier son administration, on établit une audience royale à Lima où quatre jurisconsultes devaient exercer les fonctions de premiers juges

Le surintendant et le vice-roi partirent en même temps, mais les lois qu'ils devaient faire exécuter en Amérique y étaient connues avant leur arrivée. L'entrée de Sandoval à Mexico fut regardée comme le prélude d’une ruine générale. La liberté entière rendue aux Indiens intéressait tous les Espagnols établis en Amérique, et il n’y en avait aucun qui , sous quelque prétexte, ne pût être compris dans les nouveaux règlemens et en souffrir. Mais la colonie de la Nouvelle-Espagne s’était , depuis si long-temps, accoutumée à respecter les lois et l'autorité sous l’administration prudente et ferme de Mendoza, que quelque aversion qu’on y eût pour les lois nouvelles et quelques mauvais effets qu’on en craignit , il ne se fit aucune tentative pour en

1 Zaraic, lib. ni, cap. xxiv. Gornara, cap eu. Vrga, pari. U , lib. in , cap xx.

empêcher la publication, ni aucun acte de violence contraire à la soumission due au souverain. Les magistrats et les principaux habitans se coutenlèrrnt d'exposer au vice-roi et au surintendant dans de respectueuses remontrances les conséquences funestes des nouveaux règlement. Heureusement pour eux, une longue résidence en Amérique avait donne â Mendoza une profonde connaissance de l'état du pays , de ses intérêts et de ses ressources ; et Sandoval , quoique nouvellement appelé à l'administration, montra une modération rare parmi ceux qui se trouvent pour ta première fois revêtus du pouvoir. Ils s'engagèrent l'un et l'autre à suspendre l’exécution des dispositions qui blessaient le plus les Mexicains, et non-seulement ils consentirent â ce que les habitans de la Nouvelle-Espagne envoyassent une députation à ce sujet, mais ils appuyèrent eux-mêmes le v<ra de la colonie. Charles, ébranlé par l'opinion ‘de ces hommes que leurs lalens et leur intégrité rendaient si capables de juger avec discernement des objets qui étaient sous leurs yeux , se relâcha assez de la rigueur de ses lois pour rendre â la colonie sa première tranquillité

Au Pérou, les affaires prirent une tournure plus fâcheuse et l’orage ne fut pas si promptement dissipé. Les conquérans de ce royaume, nés dans les dernières classes des citoyens, plus éloignés de la métropole et enivrés par les immenses richesses qu'ils avaient acquises en si peu de temps, s'abandonnaient â une plus grande licence. Au milieu du renversement général de l’ordre et des lois, occasioné par deux guerres civiles, chaque particulier était devenu son maître et son propre juge, et n'était plus guidé que par son intérêt et ses passions. L’esprit d’insubordination alla jusqu'à la révolte. Des hommes gâtés par une si longue anarchie ne pouvaient voir sans répugnance et sans crainte l’introduction d'un gouvernement régulier, le pouvoir d’un vice-roi et l'autorité d’une cour de judicature. Mais ils éprouvaient encore une plus grande indignation à la seule idée de sc soumettre à des lois qui les dépouillaient en un moment du fruit de tant d'années de travaux, de services et de

1 Fernande*, /lut. . tib. i, rap. m,iv, v. Vega.part. n, lib. in, cap. «i, «n. Herrrra, Deçà J. Vil, tib. v, cap. ru. lib. vil ; cap. xiv. xv.Torquanada, Monti. ind., tib v , cap. nu.

souffrances. Dès que les règlemcns nouveaux furent connus dans les divers établissemens, les habitans s'assemblèrent, les femmes en larmes et les hommes se récriant contre l'injustice et l'ingratitude d’un souverain qui les privait de leurs biens sans les avoir entendus. Est-ce là, disaient-ils, la récompense due à des citoyens qui, sans le secours de l’état, à leurs proprrs frais et par leur valeur , ont soumis à la couronne de Castille des territoires si riches et si étendus? Est -ce là le prix de tant de maux que nous avons soufferts, de tant de dangers que nous avons courus pour servir la patrie? Quel est parmi nous celui qui ait assez bien mérité de son pays ou dont la conduite ait été assez irréprochable pour qu’on ne puisse pas le condamner en vertu de quelqu'une des clause» de ce» nouvelles lois , conçues en termes si vagues et si généraux .•* Ne paraissent-elles pas rédigées pour servir d'autant de pièges auxquels il est impossible d'échapper? Tous les Espagnols de quelque considération au Pérou ont eu part à l'autorité, et tous sans exception ont été forcés d'entrer dans les querelles des différera chefs des partis. Faut-il dépouiller les premiers parce qu’ils ont rempli un devoir, et punir les autres de s'ètrc trouvés dans des circonstances qu'ils n’ont pu éviter? Les conquérans d'un grand empire, au lieu des récompenses et des distinctions qu’ils avaient si bien méritées, seraient donc privés de la consolation de pourvoir à la subsistance de leurs femmes et de leurs enfàns, et forcés de les laisser dans la dépendance des secours qu’ils pourraient arracher à une cour ingrate1. Nous ne sommes plus en état, continuaient-ils, d'aller découvrir de nouvelles régions pour y former des établissemens plus solides ; notre santé affaiblie par l’âge et nos corps couverts de blessures, ne sont plus propres à une vie si fatigante et si active; mais il nous reste encore assez de force pour défendre la justice de nos droits et pour ne pas nous laisser dépouiller honteusement2.

De pareils discours proférés avec toute la véhémence de la passion et appuyés de l’approbation de tous ceux qui les entendaient, enfiam-

1 Rrrrrra, Dcrud Vil. tib. »n, rap. HT , XT.

* bornera , cap. cru. Jlerrera, Drcad. VII, tib. Tl, rap i , xi. Vrpa , part, n , lib. ui , rap. xx , xxn ; lib. it , rap. ni, it.

nièrent tellement les esprits que tout se disposait aux plus grandes violences. Les mêcontens commencèrent à tenir conseil en différens endroits pour concerter les moyens de s'opposer à l’entrée du vice-roi et des magistrats, et pour prévenir non-seulement l’exécution , mais même la promulgation des nouvelles lois. Yaca de Castro avait détourné l’orage dans le moment en les flattant de l’espérance qu’aussitôt que le viceroi et les juges seraient arrivés , ils se prêteraient eux-mêmes A apporter quelque modiflcalion à des règlemens qui avaient été dressés sans faire assez d'attention à l’état du pays. Il paraissait nécessaire d'avoir quelque égard aux représentations des colonies et de leur accorder quelque chose pourcalmcrla fermentation et les ramener à l'obéissance en leur inspirant quelque confiance en leurs supérieurs. Mais sans un profond discernement , sans des manières conciliantes et une grande souplesse de caractère, un vice-roi ne pouvait suivre un pareil plan , et malheureusement Nugnès Vêla n'avait aucune des qualités qui sont nécessaires aux hommes qui gouvernent , excepté l’intégrité et le courage ; encore la première dégénérait-elle souvent en dureté et la seconde en obstination ; de sorte que dans les circonstances où il était placé elles étaient en lui plutôt des vices que des vertus. Du moment qu’il débarqua à Tumbès il se regarda comme simple exécuteur des ordres qu'il apportait , sans se croire autorisé à en tempérer la rigueur ; et sans faircaucuneattention à ce qu’il entendait dire et àeequ'il voyait lui-mèmede l’état du pays, il s’attacha avec une opiniâtre inflexibilité à la lettre des lois qu’il venait de promulguer.

Dans toutes les villes où il passa , il rendit la liberté à tous les Indiens, priva tous ceux qui remplissaient quelque emploi de leurs terres et de leurs travailleurs; et voulant donner luimême l’exemple , il ne permit pas qu'un seul Indien fût employé, à porter son bagage dans sa route vers Lima. L'étonnement et la consternation le précédèrent, mais il craignit si peu d'accroître l'un et l’autre, qu'â son entrée dans la capitale il déclara hautement qu’il venait pour obéir aux ordres de son souverain et non pour les altérer et les affaiblir. Celte dureté fut accompagnée de tout ce qui pouvais la rendre plus intolérable, beaucoup de hauteur dans la conduite, de l'arrogance , un ton tranchant dans

toutes les discussions, et celte insolence du pouvoir si choquante pour des liommes qui n’étaient pas même accoutumés à accorder à l'autorité civile le respect qui lui est dft. Toute tentative qui avait |>our objet de suspendre ou de mitiger les nouvelles lois fut regardée par le vice-roi comme suggérée par l’esprit de mécontentement et de rébellion. Il fit arrêter plusieurs personnes considérables et d'autres furent mises à mort sans forme de procès. Vaca de Castro lui-même , sans égard pour le rang qu'il venait d'occuper et [tour le service qu’il venait de rendre en prévenant une révolte générale dans la, colonie , fut chargé de chaînes et jeté en prison comme un criminel *.

Mais quelque générale que ftit l’indignation qu’avaient inspirée de tels procédés, il est probable que l’autorité aurait eu encore assez de force pour contenir les mêcontens si ceux-ci n’eus«ent pas trouvé un chef capable par son crédit et son rang de réunir et de diriger leurs efforts. Depuis que les lois nouvelles avaient été connues au Pérou, tous les Espagnols avaient jeté les yeux sur Gonzalès Pizarrc comme sur le seul homme capable de détourner les malheurs qui menaçaient la colonie. Il recevait de tous côtés deslettres et des députations par lesquelles on le pressait de se déclarer le protecteur des colons, qui le soutiendraient au péril de leur vie et de leur fortune. Gonzalès avec moins de talens que ses frères avait autant d’ambition et découragé. L'ingratitude de la cour envers sa famille était sans cesse présente à son esprit : Ferdinand était prisonnier d’état en Europe; les enfans de François étaient confiés â la garde du nouveau vice-roi et retenus à bord de sa ftotte. Lui-même se trouvait réduit â la condition de simple citoyen dans un pays que les Pizarre avaient découvert et conquis pour la monarchie. Ces pensées le poussaient â la vengeance et l’excitaient â défendre les droits de sa famille dont il se regardait comme le dépositaire et l’héritier. Mais comme un Espagnol se dépouille difficilement de ce respect pour son souverain qui lui est comme naturel, la seule idée de prendre les armes contre les troupes royales lui faisait horreur. Il hésita long -temps et il restait encore

’ Zaratc, lib. iv, cap. xiim, xxiv, ni. Gomara, cap. cuti, clt. Vriia , part, il, tib iv, cap. iv , v. feroapdea, lib. I, cap. vi, x.

irrésolu lorsque les violences du vice-roi , le vœu général de scs compatriotes et la certitude de se voir bientôt lui-méme victime de la sévérité des lois nouvelles le déterminèrent à quitter Chuquisaca de la Plata, lieu où il faisait sa résidence, pour se rendre à Cuzco. Tous les habitans vinrent au-devant de lui et le reçurent avec des transports de joie comme le libérateur de la colonie. Dans la première chaleur de leur zèle , ils le nommèrent procureur général des affaires de la nation au Pérou , pour solliciter la révocation des derniers règlemens. Ils le chargèrent de présenter leurs remontrances à l’audience royale de Lima , et sous le préteste de quelque danger de la part des Indiens , l'autorisèrent à s'y rendre en armes. En vertu de cette nomination Pizarre s'empara du trésor royal , nomma des officiers , leva des soldats , saisit une grande quantité d'artillerie que Yaca de Castro avait mise en dépôt à Guamanga et s’avança vers Lima comme contre une ville ennemie. Les mécontens, réunis dès lors sous un chef d'un nom si distingué, attirèrent bientôt à eux beaucoup de gens de marque , et une partieconsidérable des troupes levées par le vice -roi contre Pizarre déserta en corps et vint se réunir à l'armée de celui-ci '.

Avant que Pizarre eût atteint Lima , il s’y était bit une révolution qui disposait les choses en sa faveur , de sorte que son succès paraissait assuré. Autant la violence de l'administration du vice-roi était redoutable aux Espagnols du Pérou, autant sa hauteur insupportable était odieuse à ses associés , les juges de l’audience royale. Il y avait eu entre eux quelques symptômes de froideur pendant leur voyage d'Espagne au Pérou * ; mais aussitôt qu’ils commencèrent à exercer leurs fonctions respectives, les deux partis s’aigrirent tellement par leurs fréquens débats sur les limites de leur juridiction et la contrariété de leurs opinions fut telle, que bientôt l’éloignement se changea en haine ouverte. Les juges traversaient le vice-roi dans toutes scs mesures, mettaient en liberté les prisonniers qu’il avait fait arrêter, prenaient la défense des mécontens et applaudissaient à leurs

* Zarate, lib. v. cap. i Gomara, cap. cm, cltii. Vcga, pan. il, lib. iv, cap. iv. xn. Fernaridès, lib. i, cap. tu - mi. Herrcra , lhtad. Vil , 1. vu , c. xtm, etc.; lib. vin, cap. i- v.

* Gonura , cap. cucii.

•AMERIQUE.’ [IMS]

remontrances. Dans une circonstance où les deux parties de l'administration auraient dû être unies pour repousser l’ennemi qui le menaçait , elles se disputaient l'une l'autre l’autorité. Les magistrats l'emportèrent à la fin. Le vice-roi , universellement haï, abandonné de ses propres gardes, fut saisi dans son palais et conduit à une Ile déserte sur la côte pour y être gardé jusqu'à ce qu’on pût l'envoyer en Espagne.

Après cette démarche hardie , les juges , s'emparant de l’autorité suprême, donnèrent une déclaration qui suspendait l'exécution des lois dont on se plaignait , et envoyèrent un message à Pizarre, pour lerequérirde licencier ses troupes et de se rendre à Lima avec quinze ou vingt personnes de sa suite seulement , d'autant , ajoutaient-ils , qu’ils avaient déjà accordé tout ce que les mécontens pouvaient désirer. Ces magistrats ne pouvaient guère se flatter qu’un homme qui avait autant d'audace et d’ambition que Pizarre, cédât si facilement à une pareille demande. Ils ne voulaient que jeter un voile de décence sur leur complaisance pour lui. Cependant leur président, esprit remuant et hardi, entretenait vraisemblablement une correspondance secrète avec Pizarre et nourrissait le projet, que depuis il exécuta, de se dévouer entièrement à lui. L’emprisonnement du vice-roi, l’usurpation de l'autorité par les juges, enfin la confusion générale et l'anarchie, suites naturelles d’événemens si singuliers et si inattendus, ouvraient une vaste carrière à Pizarre. Il se voyait à portée de s’emparer du pouvoir suprême, et ne manquait' pas de courage pour se saisir de l'objet que la fortune lui présentait. Carvajal, son conseil et son guide , voyait depuis long-temps ce but comme le seul auquel Pizarre devait tendre. Au lieu de la qualité subordonnée de lieutenant pour le roi dans les établissemens espagnols du Pérou , Pizarre demanda ouvertement celle de gouverneur et de capitaine général , et requit le conseil ou l’audience de Lima de lui donner une commission avecce titre, line pareille requêteétait un ordre de la part d’un homme qui se trouvait, à la tête de douze cents hommes , aux portes de Lima, où il n'y avait ni chef ni armée qui pussent s’opposer à lui. Maislecooseil, soit pourne pas se dessaisir du pouvoir, sqit pour sauver les apparences , hésita nu parut hésiter. Carvajal , impatient et impétueux dans toutes scs opérations , entre de

nuit dans la ville, saisit plusieurs officiers de distinction ennemis de Pizarre et les fait pendre sans forme de procès. Le lendemain , l'audience expédia , au nom de l'empereur, une commission qui nommait Pizarre gouverneur du Pérou, avec une autorité absolue tant civile que militaire, et le même jour, le nouveau gouverneur fit son entrée en pompe dans la ville et prit possession de sa nouvelle dignité

Mais au milieu du trouble et des désordres qu'entraînait la dissolution du gouvernement , les esprits ayant secoué le joug des lois et de l'autorité et s'abandonnant sans frein à tous leurs caprices, on vit les événemens les plus extraordinaires et les moins attendus se succéder avec rapidité. A peine Pizarre commençait-il il exercer l'autorité dont il s’était fait revêtir, qu'il vit s'élever contre lui un ennemi formidable. Le viceroi avait été envoyé par le conseil à bord d’un vaisseau, sous la gardedeJean Alvarès, lui- même, membre du conseil, pour être conduit en Espagne. Dès que le vaisseau fut hors du port, Alvarès, soit remords, soit crainte, se jeta aux pieds de son prisonnier, lui déclara que de ce moment il était libre, et que lui-même et tous ceux qui étaient dans le vaisseau étaient prêts à lui obéir comme au représentant légitime de leur souverain. Nugnès de Vêla leur ordonna de le mener à Tombés. En débarquant , il éleva l'étendard royal et reprit ses fonctions de vice-roi. Plusieurs personnes de distinction , que l'esprit de sédition qui régnait A Cuzco et à Lima n'avait pas encore gagnées, annoncèrent tout de suite la ferme résolution de le soutenir 3. Ij violence du gouvernement de Pizarre , qui veillait sur les démarchcsde chaque particulier avec la défiance naturelle à un usurpateur, et qui punissait avec rigueur la moindre apparence de mécontentement,augmenta bientôt le nombre des partisans de Nugnès, près duquel plusieurs des colons les plus distingués se virent forcés de chercher un asile. Tandis que les forces du vice-roi grossissaient ainsi A Tumbês, jusqu a former un corps qu'on pouvait regarder comme une armée en Amérique, Diego Cenleno, officier actif et entre-

' Zarate , lib. v, cap. vin -x. VeRa, pan. il, lib. iv, cap. xni, xix. Gomara, cap. eux- ci.xm. Fernande*, lib. t,c. xviu , ixv. Htmn, Decad. VII, lib. vm. c. x-n.

* üarate, lib. v.cap. ix. Gomara, cap, en v. Fernande*, lib. I, cap. XIIH. Iterrera, Decad. VII. lib. nu, c. xv.

prenant , poussé è bout par l’oppression et les cruautés du lieutenant de Pizarre, dans la province de Los-Cliarcas , trama une conspiration contre lui , le fit périr et se déclara pour le viceroi *.

Pizarre , quoique alarmé des mouvemens qui s'élevaient aux deux extrémités de l’empire , ne se déconcerta point. Il se disposa à soutenir l'autorité dont il s'était emparé avec le courage et la capacité d’un homme accoutumé à commander, et marcha directement contre le vice-roi , le plus redoutable de ses ennemis et plus voisin. Comme il était maître du trésor public du Pérou , et que le plus grand nombre des Espagnols attachés au service militaire étaient depuis long-temps dévoués à sa famille, ses troupes étaient si nombreuses que le vice-roi , incapable delui résister, se retira sur Quito. Pizarre le suivit, et dans cette longue marche, au travers de pays montagneux et déserts , les deux armées eurent A souffrir des fatigues qu’aucunes troupes européennes n'auraient pu soutenir (MO;. A peine le vice-roi avait-il atteint Quito, que l'avant-garde de Pizarre parut après lui conduite par Carvajal, qui , quoique âgé de près de quatre-vingts ans, montrait toute l'activité et toute la vigueur d'un soldat. Nugnès de Vêla abandonna une ville hors d’état de défense et marcha vers le Popayan avec une célérité qui donnait i sa retraite l’air d'une fuite. Pizarre continua quelque temps de le poursuivre; mais, désespérant de l'atteindre, il revint A Quito d'où il envoya Carvajal contre Centcno, qui avait assemblé de grandes forces dans les provinces méridionales de l'empire, tandis que lui-même demeura A Quito pour faire tête au vice-roi J.

Nugnès, par son activité et avec le secours de Benalcasar, eut bientôt assemblé quatre cents hommes dans le Popayan. Il conservait au milieu de ses désastres la même élévation d'esprit et le même sentiment de sa dignité. Il rejeta avec dédain l'avis de quelques-uns de ses partisans qui le pressaient de faire à Pizarre des ouvertures d'accommodement , et déclara que l’é-

1 Zarate, lib. v, cap; xvni. Gomara, cap. clxix. Herrera, Decad. VII, lib. ix, cap xxvii.

* Zaraie, lib. v, cap. xv, xvi , xxiv. Gomara , c. clxvii. Vega, part, n, lib.iv, cap. xxv-xxvm. Fernande*, lib t, cap. xxxiv, ». Herrcia, DecadM II, lib. vm , cap. xvi,

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HISTOIRE D AMERIQUE. [1546

pée seule pouvait décider une querelle avec des rebelles. Dans cette résolution, il se mit en marche pour Quito. Pizarre , se confiant à la supériorité du nombre et encore plus A la discipline et à la valeur de ses troupes, s'avança à sa rencontre. Le combat fut sanglant , les drux partis se disputant la possession d'un fp'and empire, et la destinée des chefs ainsi que la fortune des soldats dépendant de cette journée. Mais les vétérans de Pizarre, combattant plus régulièrement et avec plus d’ordre, ébranlèrent leurs ennemis. Le vice-roi déploya à la fois les talcns d'un capitaine et le courage d'un soldat , et tint long-temps la victoire en suspens. Enfin il tomba percé de coups, et la déroute de ses troupes devint générale. On les poursuivit vivement. I .a tète de Nugnès fut coupée et placée au lieu des exécutions à Quito, l’izarre entra dans cette ville en triomphe, les troupes assemblées par Centeno furent bientôt dispersées par Carvajal , et leur chef fut obligé de s'enfuir aux montagnes où il demeura plusieurs mois caché dans une caverne. Des frontières du Popayan à celles du Chili tout se soumit à Pizarre. Sa Hutte, sous le commandement de Pedro de iliuojosa, le rendit maitre absolu de la mer du Sud et de Panama. Il mit garnison à Kombre-de-Dios, sur la côte opposée de l'isthme par où se faisait la communication ordinaire de l'Espagne avec le Pérou *.

Après une victoire si décisive, Pizarre et ses troupes passèrent quelque temps à Quito, et, dans les premiers transports de leur joie, ils se livrèrent A tous les excès qu'on pouvait attendre d'une troupe d’aventuriers enivrés d une prospérité si étonnante. Mais au milieu de cette dissipation, le chef et ses amis étaient obligés de tourner quelquefois leurs réflexions sur des objets sérieux, et de délibérer avec inquiétude sur le parti qu'ils avaient à prendre. Carvajal, aussi hardi et aussi décidé au conseil que sur le champ de bataille, disait depuis long-temps A Pizarre que, dans la carrière où il était entré, il ne devait pas penser & modérer sa course, qu’il fallait prétendre S tout ou n'entreprendre rien : c’était la maxime qu’il avait sans cesse recommandée à Pizarre depuis le moment où celui - ci avait pris

1 Zaraie , lib. , cap. xxxi , xxxii. Comara, cap. eux. Vega, pari, il, lib. iv, cap. xxxm, xxxiv. Fernande», lib. i, cap. Lt - UV. limera, Devint. VU, lib. X, cap. xn -xix, xxii ; Dccad. VIII, lib. i, cap. 1 - m. Ben/o, lib. m, cap. xii

la qualité de gouverneur du Pérou. Après la victoire remportée à Quito, il fît de nouvelles instances, et fut encore plus pressant et plus décidé, t Vous avez usurpé l'autorité suprême (écrit-il A Pizarreà cette occasion), au mépris de la commission donnée A un autre par l'empereur; vous avez marché en armes contre les drapeaux de votre souverain ; vous avez attaqué son représentant ; vous l'avez défait en bataille rangée et vous lui avez fait couper la tète : ne croyez pas que jamais un monarque pardonne de pareilles insultes, ni qu’aucune réconciliation entre vous et lui puisse jamais être sincère. Ne laissez plus dépendre votre deslinée de la faveur incertaine d'un roi. Emparez-vous de la souveraineté d'un pays sur lequel votre famille a des droits A titre de découverte et de conquête. Vous pouvez vous attacher tous les Espagnols du Pérou , qu'il vous est facile de ménager par des concessions de terres et d'indiens, par l'institution d'un ordre de noblesse, et par la création de quelques titres d'honneur semblables A ceux qu'on rrcherche en Europe avec tant d’empressement. En établissant des ordres de chevalerie avec des privilèges et des distinctions comme en Espagne, vous donnerez à ceux qui vous serv iront une récompense conforme aux idées des militaires. Ne vous contentez pas de gagner ainsi vos compatriotes, tâchez de vous concilier les Indiens en épousant la Coya ou fille du soleil , qui a les droits les plus prochains à la couronne des Incas; vous engagerez les anciens habitans du Pérou , par le respect qu'ils conservent pour le sang de leurs monarques, A s'unir avec les Espagnols qui y sont établis pour soutenir votre autorité. Appuyé des uns et des autres, vous pourrez défier le pouvoir de l'Espagne et repousser aisément le peu de forces qu’elle peut envoyer dans un pays si éloigné d’elle. » Le jurisconsulte Cepeda, en qui Pizarre avait alors beaucoup de confiance, seconda fortement les exhortations de Girvajal , et employa toute son érudition A prouver â Pizarre que tous les fondateurs des grandes monarchies avaient été élevés à ce rang , non par l'ancienneté de leur famille, ou par la validité de leurs titres, mais par leur valeur et leur mérite personnel *.

1 Vcn*. par!, il, lib. iv, cap. il. Fernande,, tib. t, cap. imv ; lib. u , cap. un , lui. li errera , Dccad. VIII lib. u, cap.

Pizarre les écouta attentivement l'un et l'autre, et ne put cacher la satisfaction a\cc laquelle il voyait l'objet qu'on offrait à son ambition. Mais, heureusement pour le repos du genre humain , peu d'hommes sont doués de celte force d'esprit cl de cette étendue de talent nécessaires pour former et exécuter les grands desseins qui ne peuvent être poursuivis sans le renversement de l’ordre établi dans les sociétés et la violation des maximes qu’on y regarde comme sacrées. La médiocrité des talens de Pizarre resserra son ambition dans des limites plus étroites. Au lieu d'aspirer â l’indépendance, il se borna 4 obtenir de la cour d'Espague d’être confirmé dans l'autorité dont il jouissait. Pour cette négociation, il envoya en Europe un officier de distinction chargé de présenter sa conduite et l'état du pays sous un point de vue capable de déterminer l’empereur et ses ministres A lui laisser la place qu'il occupait.

Tandis que Pizarre délibérait sur le parti qu’il avait à prendre, les ministres espagnols étaient occupés de leur côté à rechercher les moyens de rétablir au Pérou l’autorité de l'empereur. Ils ignoraient encore les outrages qu’elle avait reçus; mais ils étaient instruits de la révolte contre le vice-roi , de son emprisonnement et de l’usurpation de Pizarre. Lue résolution si alarmante demandait tous les talens et toute l’autorité de Charles ; mais il se trouvait alors occupé tout entier en Allemagne contre la fameuse ligue de Smalkalde. Dans cette situation, une des plus critiques de son règne, il laissa â son fils Philippe et aux ministres qu’il lui avait donnés pour l'aider dans le gouvernement de l'Espagne le soin de calmer les désordres du Pérou. Au premier coup d’œil, la conduite de Pizarre et de ses partisans parut si contraire aux devoirs de sujets envers leur souverain, que le plus grand nombre des ministres voulait qu’on les déclarât sur-le-champ rebelles , et qu’on s'occupât de les punir avec la plus grande rigueur. Mais quand la première chaleur de leur zèle et de leur indignation fut amortie, ils trouvèrent eux-mèmes dans l'exécution des obstacles sans nombre. Les vieilles bandes d'infanterie, la gloire et la force des armées espagnoles , étaient alors employées en Allemagne. L'Espagne , épuisée d’hommes et d’argent par une longue suite de guerres où l'avait jetée l’ambition inquiète de deux mo-

narques, ne pouvait faire aucun armement assez puissant pour soumettre les rebelles. Il n’était pas possible de porter â une si grande distance un assez gros corps de troupes. Tant que Pizarre demeurerait maître de la mer du Sud, la route au Pérou par Nombre-de-Dios était impraticable, et le chemin à Quito par terre au travers de la Nouvelle-Grenade et du'Popayan, pays immenses, malsains, déserts, ou habités par des nations sauvages et ennemies, offrait des dangers et des difficultés insurmontables. Enfin le passage à la mer du Sud, par le détroit de Magellan, était si long, si incertain et si peu connu dans ce siècle , qu'on ne pouvait compter sur cette navigation pour porter des troupes au Pérou. Les ministres se virent donc obligés d’abandonner le système que leur zèle leur avait d'abord suggéré, et d'essayer de foire par des moyens plus doux ce qu'ils ne pouvaient exécuter par la force. Le soin que Pizarre prenait de présenter sa conduite aux yeux de l’empereur sous un jour favorable, prouvait qu'il conservait encore quelques senthnens de respect pour son autorité. En profitant de cette circonstance, et en lui accordant assez pour lui montrer dans le gouvernement quelque modération et quelque indulgence, on pouvait encore le rappeler à son devoir, ou bien les sentimens de fidélité naturels aux Espagnols pouvaient se réveiller parmi ses partisans et les déterminer à abandonner un usurpateur.

l,e succès de cette négociation , aussi importante que délicate, dépendait entièrement de l'habileté et de l’adresse du négociateur. Après avoir pesé attentivement le mérite de différera sujets, le choix des ministres tomba unanimement sur Pierre de La Gasca, ecclésiastique qui n'avait d'autre titre que celui de conseiller de l'inquisition. Mais, quoique sans emploi public, il avait été chargé en quelques occasions daffoires importantes dans lesquelles il avait réussi et déployé un caractère insinuant et doux , joint i beaucoup de fermeté, une probité au-dessus de tout soupçon, une grande circonspection dans ses plans avec beaucoup de vigueur dans leur exécution, qualités rarement unies. L’empereur, â qui Gasca n'était pas inconnu , approuva hautement ce choix, et lui en donna l’assurance dans une lettre pleine d'expressions de bienveillance et de bonté, qui font autant d'jjonucur au sou-

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verain qui les employait qu'au sujet à qui elles étaient adressées. Gasca, nonobstant son 3ge avancé, la Faiblesse de sa constitution , la crainte des fatigues dans un long voyage et du séjour d’un climat malsain , naturelle à un homme qui n'était jamais sorti de son pays 1 , n'hésita pas un moment à se prêter aux volontés de son souverain. Il fit voir que ce motif seul l'animait; il refusa un évêché qu'on lui offrait pour donner à son caractère plus de dignité. Le seul titre qu’il voulut accepter fut celui de président de l’audience de Lima, et il déclara qu'il ne voulait recevoir aucun salaire attaché A cet emploi. Tout ce qu’il demanda fut que sa famille fût entretenue par le roi , et comme il allait exercer en Amérique un ministère de paix et qu’il n'emportait avec lui que sa soutane et son bréviaire sans autre suite que quelques domestiques, son expédition ne pouvait être à charge aux finances du royaume *.

Mais en montrant tant de désintéressement et de modération relativement à sa personne , les demandes qu’il forma lorsqu’il fut question de déterminer l’étendue de son autorité furent d'un ton bien différent. Comme il allait dans un pays éloiipté du chef-lieu du gouvernement et où il lui serait impossible de recevoir de nouvelles instructions dans les circonstances délicates, et que tout le succès de sa négociation dépendait de la confiance que pourraient placer dans l'étendue de ses pouvoirs les gens avec qui il aurait à traiter, il exigea qu'on le revêtit d'une autorité sans bornes et que sa juridiction s’étendit à toutes les personnes et A tous les cas ; il voulut être autorisé à punir, à récompenser, à pardonner selon les circonstances, à employer la force des armes pour réduire les mécontens et les rebelles, à lever des troupes et à tirer des secours de tous les établissemcns espagnols de l’Amérique. Des pouvoirs si illimités, quoique manifestement utiles au succès de sa mission, parurent aux ministres espagnols trop considérables pour être confiés A un simple sujet, lis les regardaient comme des prérogatives inséparables de la royauté et refusaient de les confier A Gasca; mais les vues de l'empereur étaient plus

' Fernande*, lib. u, cap. xvn.

* Zarate, lib. vi, cap. vi. f.mnara, cap. cl.xtiY. Fernande*, lib. il , cap. xiv, xvi. Vcga, pari, n , lib. v, cap. i. Ucrrcra, Dtcmi tyl, lib i , cap. ir, etc.

étendues que celles de ses ministres. Par la nature de sa place Gasca devait être dépositaire d’un pouvoir arbitraire sur beaucoup d’objets, et tous ses efforts pouvaient devenir inutiles s'il était circonscrit sur les autres. Charles n’hésita pas à lui confier toute l’autorité qu’il demandait. Gasca content de celte preuve récente de la confiance de son maître, sans argent et sans troupes, hâta son départ pour aller apaiser une révolte capable d’effrayer tout autre que lui '.

En arrivant à Nombre-de-Dios il y trouva Hernand Mcxia , officier de marque , posté avec un corps considérable pour s'opposer au débarquement de toute troupe ennemie; mais Gasca se montrait si pacifique, sa suite était si peu nombreuse et son litre si modeste qu'il n’effraya personne et qu’il fut reçu avec beaucoup de respect. De Nombre-de-Dios il s'avança à Panama et fut reçu de même par Ilinojosa â qui Pizarre avait confié le gouvernement de cette ville et d'une flotte mouillée dans le port. 11 tint en ces deux endroits le même langage, déclarant qu’il était envoyé par son souverain comme un messager de paix et non comme un ministre de vengeance , qu’il venait redresser tous leurs griefs, révoquer les lois qui les avaient alarmés, pardonner les fautes passées et rétablir l’ordre et la justice au Pérou. Sa douceur, la simplicité de ses manières . la sainteté de son état et un air de candeur aimable lui gagnèrent la confiance. Le respect dû à une personne revêtue d'une autorité légale et agissant en vertu d'une commission du souverain, commença A renaître parmi des hommes qui depuis quelque temps ne connaissaient qu’une autorité usurpée. Hinojosa , Mexia et plusieurs autres officiers de distinction, A chacun desquels Gasca s'était adressé séparément , furent gagnés et n’attendirent qu’un prétexte pour se déclarer hautement en sa faveur 2.

Pizarre le leur fournit bientôt par ses procédés violens. Dès qu’il apprit l'arrivée de Gasca à Panama , quoiqu'il fût en même temps informé de la nature de sa mission et qu’il sût que le président offrait un pardon général à tous les espagnols établis au Pérou , et promettait la ré-

1 Fernande*, lib. it, cap. xvi-xvui.

* Fernandès, lib. u, cap. xxi, etc. Zarate. lib. vi, cap. vi, vu. üomara , cap. clxxv. Vega, part, n, lib. v . cap. ni.

vocation des lois qui avaient causé le mécontentement, au lieu de recevoir avec reconnaissance la grâce qu’on lui offrait, il lut outré de n’élrc pas conservé dans sa place de gouverneur, et il prit sur-le-champ la résolution de s’opposer à l’entrée de Gasca au Pérou et de l’empécher d’y exercer aucune juridiction. Cette résolution désespérée fut suivie d’une autre non moins extravagante. Il envoya en Espagne de nouveaux députés pour justifier sa conduite et demander pour lui , au nom de toutes les communautés du Pérou , le gouvernement pendant sa vie comme le seul moyen d’y rétablir et d’y conserver la tranquillité. Les députés chargés de cette étrange commission firent connaître les intentions de Pizarre au président et lui signifièrent en son nom qu'il eût à quitter Panama et à retourner en Espagne. Ils portèrent aussi à Hinojosa des instructions secrètes par lesquelles Pizarre l'autorisait à offrir à Gasca un présent de cinquante mille pesos s’il voulait faire de bonne grâce ce qu'on demandait de lui, et le pressait , au cas que le président résistât , de s'en défaire par le fer ou par le poison

Diverses circonstances poussaient Pizarre à ces mesures violentes. Accoutumé à l’autorité suprême, il ne pouvait soutenir la pensée de redevenir simple particulier. Connaissant toute la grandcurdc ses fautes, il soupçonnait que l'empereur voulait le tromper et ne lui pardonnerait jamais les outrages qu'il en avait reçus. Ses confidens les plus intimes, aussi coupables que lui , avaient les mêmes craintes. L'approche de Gasca qui n'avait point de troupes ne les effrayait pas. Il y avait alors plus de six mille Espagnols établis au Pérou En se mettant â leur tète il se croyait assuré de s’élever jusqu’à l’indépendance si la cour d'Espagne lui refusait ce qu'il demandait; mais il s'apercevait que ceux en qui il se Sait le plus étaient déjà tentés de l'abandonner. Hinojosa, épouvanté de la pensée de s’opposer aux ordres de son souverain et incapable d'être l’instrument des crimes auxquels pizarre l’excitait dans son instruction secrète , reconnut publiquement le président comme son supérieur, lais officiers qui servaient sous ses ordres l’imitèrent. L'exemple fut si

1 Zarair , lili. vi, cap. vue Fernande», lib. n, c. xxxm, Xxxiv. limera. Décati. VIII, lib. li.cap. ix, x.

' iterrera, Dccad. VIII, lib. in, cap. i.

puissant qu’il entraîna même les députés envoyés du Pérou et qu'au moment où Pizarre attendait la nouvelle du départ de Gasca pour l’Espagne ou de sa mort, il apprit que le président était maître de la flotte de Panama et des troupes qui y étaient postées.

Furieux â la nouvelle d’événemens si inattendus, il se prépara ouvertement à la {pierre, et pour justifier cette démarche, il chargea l'audience royale de Lima de Faire le procès à Gasca pour les crimes dont il s’était, disait-il, rendu coupable en s’emparant de ses vaisseaux, en séduisant ses officiers et en empêchant ses députés de se rendre en Espagne. Cepeda , qui n’était lui-même juge qu’en vertu d’une commission de l'empereur, ne se fit point de scrupule de prostituer la dignité de scs fonctions. Il trouva Gasca coupable de liaute trahison et le condamna à mort '. Ces formes toutes ridicules qu’elles étaient en une pareille circonstance, imposèrent aux aventuriers ignorans qui remplissaient le Pérou en donnant à Pizarre l'air de . marcher contre un traître, condamné comme tel par un tribunal légal. 11 vit arriver sous ses drapeaux des soldats de toutes les parties de l’empire et se trouva bientôt à la tête de mille hommes formant le corps le mieux équipé qu’on eût encore vu au Pérou.

Gasca de son côté voyant la nécessité d'employer la force pour exécuter sa commission , mettait tous ses soins à se former un corps de troupes en en faisant venir de Nicaragua, de Carlhagène et des autres établissemens espagnols du continent. Il y réussit si bien qu’il fut bientôt en état de détacher de sa flotte une escadre montée d’un nombre considérable de soldats pour la côte du Pérou. Leur apparition porta l’alarme partout ; et sans tenter aucune descente, ils rendirent un service plus grand à Gasca en mettant à terre en différens endroits des personnes qui répandirent des copies de l’acte d’amnistie générale et de la révocation des derniers édits, et qui firent connaître les intentions pacifiques et le caractère doux du président. L’effet de ces instructions fut étonnant. Tous ceux qui étaient mécontens de l’administration violente de Pizarre ou qui conservaient quelques sentimens de fidélité pour leur souve-

1 Fernande*, lib. n, cap lv. Vcpa, part u , ltb. ▼, cap. vu. Herrci a, Dccad. VUl, lib. ui, cap. vx.

i-ain commencèrent à méditer leur défection. Quelques-uns abandonnèrent ouvertement une cause qu'ils trouvèrent alors injuste. Ccnteno laissant la caverne où il était demeuré caché, assembla environ cinquante de ses partisans et avec celle troupe faible et mal armée s’avança hardiment vers Cuzco. Une attaque de nuit où il déploya autant de valeur que de talent le rendit maître de la capitale, quoique défendue par une garnison de cinq cents hommes dont la plupart se rangèrent soussesdrapeaui,de sorte qu'il se vit à la tète d'un corps nombreux '.

Pizarre, quoique étonné à la vue de deux ennemis qui s'avancaient, l’un par mer, l'autre par terre, dans un moment où il se croyait maître de tout le Pérou, avait trop de courage, était trop accoutumé aux vicissitudes de la fortude pour se laisser abattre. Comme t'attaque de Centeno le menaçait de plus près , il se mit en mouvement pour s'opposer b lui. Après avoir pourvu de chevaux tous ses soldats . il marcha avec une extrême rapidité. Mais chaque jour au matin, il voyait ses troupes diminuées par la désertion qui se faisait pendant la nuit, et quoique devenu soupçonneux à l’excès et punissant sans remission ceux qu’il soupçonnait , il ne put arrêter les progrès du mal. Avant qu'il fût b la vue de l'ennemi , à llnarina , près du lac Titiaca, il n'avait plus que quatre cents soldats. A la vérité , il pouvait les regarder comme des hommes d’un attachement éprouvé, et compter entièrement sur eux. C'étaient les plus audacieux et les plus déterminés de ses partisans, qui sentant comme lui-mème toute la grandeur de leur crime, désespéraient d’en obtenir le pardon, et ne pouvaient échapper à la punition que par le succès de leur audace. Avec eux , il n’hésita pas à attaquer Centeno, quoique plus ftirt du double que lui. Les royalistes ne cherchèrent pas à éviter le combat, qui fut le plus sanglant qu’on eût rendu jusque-là au Pérou. A la fin , la valeur intrépide de Pizarre et là supériorité des taleas militaires deCarvaja! l'emportèrent sur le nombre; la victoire fut complète , le butin immense (141) et le traitement des vaincus atroce. Ce succès signalé rétablit la réputation de Pizarre, qui, regardé désormais

* Zarate, lib. vi, cap. ntt-stt. Gncnara, cap. ci.i\x , clxxxi. Fernande*, lib. n , cap. xxriu, txiv , etc.

comme invincible, vit son armée augmenter de jour en jour1.

Cependant d’autres évenemens en d’autres parties du Pérou balançaient avantageusement pour Gasca la victoire éclatante de Pizarre à (luarina. Celui-ci avait b peine quitté Lima que les citoyens, las de son gouvernement tyrannique, avaient arboré l’étendard du roi. Aldana. avec un détachement de soldats de la flotte, avait pris possession de la ville. Vers ce même temps 2 le président avait débarqué b Tumbès avec cinq cents hommes. Encouragés par sa présence, tous les pays voisins de la mer s'étaient déclarés pour le roi. Cuzco et les provinces adjacentes étaient au pouvoir de Pizarre. Tout le reste de l'empire, depuis Quito en allant vers le sud, reconnaissait l’autorité de Gasca. le président, voyant son armée se renforcer rapidement, s’avança dans l'intérieur du pays. Sa conduite était toujours douce et modeste. Il témoignait en toute occasion un désir ardent de terminer la querelle sans effusion de sang. Plus occupé de ramener les rebelles que de les punir, il ne reprochait à personne ses fautes passées, et recevait ceux qui se repentaient comme un père accueille des enfans qui rentrent dans leur devoir. Mais le désir sincère qu'il montrait de la paix ne l'empêchait pas de faire avec activité les préparatifs de la guerre. Il indiqua pour rendezvous général de ses troupes la fertile vallée de Xauxa , sur la route de Cuzco *. Il s'arrêta quelques mois en cet endroit , non-seulement pour tenter de nouveau un accommodement avec Pizarre , mais pour exercer ses nouveaux soldats et les accoutumer à la discipline avant de les conduire contre un corps victorieux de vétérans. Pizarre, enivré du succès qui avait jusque-là accompagné ses armes et fier d'avoir encore près de mille soldats sous ses ordres , refusa d'entendre à aucune proposition, quoique Cepeda avec plusieurs de ses officiers et Carvajal lui-même(142) fussent d'avis d'accepter les offres du président, c’est-à-dire une amnistie générale et la révocation des lois dont on sc

* Zarate, lib. tu, cap. u, ni. Gomara, cap. clxxxi. Veo*. pari, u, lib. v, cap. xvm, elr. Fernande* , lib. u, cap. lxxix. Herrera, Dtcad. VIII, lib iv, cap. i, u.

* Zarate, lib. n , cap. xm.

* Zarate, lib. vu, cap. i. Fernande*, lib. n, c. lxxvii,

HISTOIRE D’AMERIQUE

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plaignait '.Gasca, ayant tout fait pour éviter de tremper scs mains dans le sang de scs concitoyens, se mit en marche pourCuzco à la télé de seize cents hommes.

Pizarre se tenant assuré de la victoire laissa les royalistes passer sans obstacle toutes les rivières qui coulent entre Guamanga et Cuzco et s'avancer jusqu'à quatre lieues de cette capitale, se flattant que leur défaite, dans une pareille situation qui leur rendait la retraite impossible, terminerait la guerre en un coup. Il s'avança alors à la rencontre de l'ennemi; Carvajal choisit le terrain et disposa les troupes avec le discernement et les profondes connaissances militaires qui distinguaient toutes ses opérations Les deux armées s'avançant lentement l'une contre l’autre présentaient chacune un spectacle singulier. Dans celle de Pizarre, composée d'hommes enrichis des dépouilles du pays le plus opulent de l'Amérique, tous les officiers et jusqu'aux simples soldats étaient habillés d'étoflres desoie ou de brocart et couverts de broderie d'or et d'argent. Leurs chevaux , leurs armes , leurs drapeaux étaient ornés avec toute la magnificence militaire2.

L’armée de Gasca n'était pas si brillante , mais présentait un coup d'œil moins singulier. Lui-méme , accompagné de l’archevêque de Lima, des évêques de Quito et de Cuzco et d'un grand nombre d’ecclésiastiques, parcourait les rangs, répandant des bénédictions et encourageant ses soldats â remplir courageusement leur devoir.

L'action était près de commencer lorsqu’on vit Cepcda donner des éperons à son cheval et galoper vers le président auquel il sc rendit. Garcilasso de la Yega et d'autres officiers considérables suivent son exemple. Leur défection frappe tout le reste d'étonnement. I j confiance mutuelle , sans laquelle il ne peut y avoir dans une armée ni union ni force, sc perd tout à coup. La défiance et la consternation se répandent de rang en rang; quelques-uns se dérobent en silence , d'autres jettent bas les armes , le plus grand nombre passe du côté des royalistes. Pizarre , Carvajal et quelques autres chefs emploient en vain l'autorité , les menaces et les

1 Zarale , lïb. vu , rap. vi. Vroa , part, n , lib. v , ra \ ivvii.

* Za-ate , lib. vi, rap. U.

prières. En moins d'une demi-heure un corps capable de décider du sort de l’empire du Pérou est entièrement dispersé. Pizarre se voyant perdu sans ressource demande à quelques officiers qui lui demeurent attachés : « Que nous reste-t-il ? — Rien, répond l’und'eux, que de nous jeter au milieu de nos ennemis et de mourir en Romains.» Abattu par un revers si inattendu, Pizarre n’eut pas le courage de suivre ce conseil, et avec une lâcheté qui démentait son ancienne réputation , il se rendit à un des officiers de Gasca. Carvajal cherchant & s'échapper fut atteint et pris.

Gasca , heureux d’une victoire qui n’avait pas fait couler de sang , ne la souilla pas par la cruauté. Pizarre, Carvajal et un petit nombre des rebelles les plus connus pour tels et le» plus distingués furent punis de mort. Pizarre eut la tète tranchée le lendemain. 11 se soumit à son sort avec une sorte de dignité, et parut expier ses crimes par son repentir. La mort de Carvajal fut conforme à sa vie. Lorsqu'on lui fit son procès , il n'entreprit point de se défendre. En entendant la sentence qui le condamnait à être pendu, il répondit avec un air d'indifférence: On ne meurt qu une fois. Entre son jugement et son exécution, il ne montra aucun remords du passé, ni aucune inquiétude sur l’avenir. Il plaisanta ceux qui lui rendaient visite, avec la même galté grossière et la même vivacité qu’il avait toujours montrée. Cepeda , plus criminel que l'un et l'autre, aurait eu la même destinée; mais on lui laissa la vie pour avoir abandonné ses associés dans un moment si crilique et si décisif. Il fut envoyé prisonnier en Espagne, et mourut dans sa prison '.

Dans les détails que les historiens contemporains nous donnent des guerres civiles du Pérou pendant dix années de suite , on remarque plusieurs circonstances si frappantes, et qui indiquent des mtrurs si singulières, qu’elles méritent de fixer notre attention.

Quoique les conquérans du Pérou fussent des hommes des dernières classes de la société , et que la plus grande partie de ceux qui se joignirent dans la suite aux premiers fussent des

’Zarate, lib. vu, cap. vt.vu, vin. Uomara.c. clxsxv, clxtxvi. Yffla. part, n, lit», v, cap. xxx.elc. Fernande» lib. n, cap. lxxxvi . etc. Hcrrera, Decad. VIII, lib. iv, cap. uv, etc.

aventuriers sans fortune , cependant dans tous les corps de troupes conduits par les différens chefs qui se disputaient l'autorité , il ne se trouvait pas un seul homme qui servit pour une paye. Tout aventurier au Pérouse regardait luimême comme conquérant , ayant droit par ses services & un établissement dans ce pays , conquis par sa valeur. Dans les contestations entre les chefs, chacun se déterminait selon son propre jugement ou ses affections, regardait son général comme son compagnon de fortune, et se serait cru dégradé en recevant une solde de lui. leurs chefs devaient la plupart leur élévation à leur valeur et à leurs talens, et non à leur naissance, et chacun de leurs compagnons de guerre espérait de s'ouvrir une route à la richesse et au pouvoir par les mêmes moyens '.

Mais ces troupes servant ainsi sans aucune paye régulière, ne se levaient qu'avec des frais immenses. Parmi des hommes accoutumés à partager les dépouilles d'un si riche pays, la soif des richesses détenait tous les jours plus ardente , à proportion même de l'espérance du succès. Tous étant entraînés par le même but et dominés par la même passion il n'y avait qu’un moyen de gagner des hommes et de se les attacher fortement. Les officiers connus par des talens, outre la promesse de grands établisscmens recevaient encore du chef auquel ils se donnaient des sommes considérables. Il en coûta cinq cents mille pesus à Gonzalès Pizarrc pour lever mille hommes J. Gasca en dépensa neuf cent mille pour former le corps qu'il conduisait contre les rebelles1 * 3. Les concessions de terres et d'indiens qu’on accordait aux vainqueurs comme une récompense après la victoire étaient encore plus exorbitantes. Cepeda, pour l’adresse et la perfidie qu'il avait montrées à persuader 1 la cour de l'audience royale de donner sa sanction i l’usurpation de Pizarrc , obtint une concession qui lui valait cent cinquante mille pesos de revenu annuel *. Ilinojosa, qui se détacha un des premiers de Pizarre, et livra à son ennemi la flotte qui décida du destin du Pérou, obtint en terres un revenu de deux cents mille pesos s.

1 Vegi, pari- h, lib. iv, cap. xxiyiii, xli.

• Fernando* , lib. n, cap. lit.

• Za raie, lib. vu, cap. x. Hcrrcra, Decad.\ 111 , lib. v, cap. vu. — 4 Gouiara, cap. cmv.

• Vcg*. pari. 11. lib. vi, cap. m.

Tandis qu'on traitait les principaux officiers avec cette magnificence, on récompensait les simples soldats en proportion.

Des changemens de fortune si rapides produisaient les effets qu’on devait en attendre, donnaient naissance à de nouveaux besoins et à de nouveaux désirs. Des vétérans accoutumés aux plus grandes fatigues acquéraient tout à coup le goût de la profusion et s'abandonnaient à tous les excès de la licence militaire, la plus basse crapule occupait les uns, les autres se livraient au luxe le plus dispendieux *. Le dernier soldat au Pérou se serait cru dégradé en marchant à pied , et malgré le prix exorbitant des chevaux en Amérique à cette époque, chacun voulait en avoir un avant de se mettre en campagne. Mais quoique devenus alors moins capables qu’auparavant de supporter les fatigues du service, ils affrontaient le danger et la mort avec la même intrépidité, et animés par l’espérance de nouvelles récompenses , ils ne manquaient jamais en un jour de bataille de déployer toute leur ancienne valeur.

Avec leur courage, ils conservèrent toute leur première férocité. En aucun pays la guerre civile n'a été faite avec plus de foreur qu’au Pérou. L'avarice se joignit aux passions qui rendent les querelles atroces entre des concitoyens, et donnait à leur inimitié plus de violence et de durée. I a mort d’un ennemi entraînant la confiscation de ses biens , on ne faisait point de quartier dans les combats. Après la victoire, tout homme riche était exposé aux accusations. Sur les plus légers soupçons, Pizarrc condamna i mort plusieurs des plus riches habitans du Pérou. Carvajal en fit mourir un plus grand nombre, sans chercher même de prétexte pour justifier sa cruauté. Il périt presque autant d'hommes par la main du bourreau que dans les batailles (143), et presque tous furent condamnés sans forme de procès.

la violence avec laquelle les partis opposés se traitaient n était pas même accompagnée, comme il est assez ordinaire, de fidélité et d’attachement à celui auquel on s'était donné. Les sentimens d'honneur auxquels les militaires tiennent le plus fortement, et la droiture qui domine dans le caractère espagnol autant que

’ Ilcrrera. Dcrad V, lib n, cap m. Decad. Vlll , lib. Vlll, cap. x.

dans celui d'aucune autre nation, semblent avoir été entièrement oublies. On trabissait sans honte et sans remords. A peine y eut-il pendant ces discussions un seul Espagnol au Pérou qui n'abandonnât le part i qu'il avait embrassé d'abord et les associés avec lesquels il avait été uni , et qui ne violât tous ses engagemens. Le vice-roi Nugnès Vêla fut perdu par la trahison de Cepeda et des autres juges de l'audience royale, dont ils étaient obligés par le devoir de leur place de soutenir l'autorité. Les instigateurs et les complices de la révolte de Gonzalès Pizarre furent les premiers à l’abandonner et à se soumettre à ses ennemis. Sa flotte fut livrée à Gasca par l'homme qu’il avait choisi entre tous ses officiers pour lui confier cet important commandement. Dans la journée qui décida de son sort, des vétérans, à la vue de l’ennemi, jetèrent leurs armes sans rendre de combat, et abandonnèrent un chef qui les avait si souvent conduits à la victoire. L'histoire présente rarement des exemples d’un mépris si général et si peu dissimulé des principes de la morale et des obligations qui lient l'homme à l'homme , et qui constituent l’union sociale. On ne trouve ces moeurs que dans des hommes qui habitent des pays très éloignés du centre de l’autorité , où l'on ne sent plus que faiblement la contrainte des lois et de l’ordre , où l'espoir du gain n'a point de bornes, où des richesses immenses peuvent faire oublier les crimes par lesquels on les a acquises : ce n'est que dans des circonstances semblables qu'il est possible de trouver autant d'avidité , de perfidie et de corruption qu’on en voit dans les conquéraus du Pérou.

A la mort de Pizarre tous les mécontens mirent bas les armes et la tranquillité parut entièrement rétablie; mais deux objets intéressans demandaient encore l'attention du président. L'un était de trouver sur-le-champ, â cette multitude turbulente d'aventuriers audacieux qui remplissaient le pays, une occupation qui les empêchât d’exciter de nouveaux troubles, l’autre d'accorder des récompenses convenables à ceux à la valeur et â la fidélité desquels ils devait ses succès. 11 remplit en grande' partie le premier de ces objets , en envoyant Pedro de Valdivia au Chili pour en continuer la conquête et en chargeant Diego Centeno de la découverte des vastes régions que traverse la rivière de 1a Plata.

La réputation de ces chefs et l'espérance d'améliorer leur sort dans des pays nouveaux, attira sous leurs drapeaux la soldatesque la plus indigente et la plus emportée, et bannit presque entièrement de la colonie cet esprit de mutinerie que Gasca redoutait.

La seconde opération était plus difficile et plus délicate. I,es repartimientos , ou distributions de terres et d’indiens qui restaient â faire en conséquence de la mort ou de la fuite des rebelles ou des confiscations prononcées contre eux , passaient deux millions de pe os en revenu annuel. Gasca , devenu maître de disposer de cette immense propriété , conserva le même désintéressement qu'il avait montré jusque-là et n'en voulut pas réserver la moindre portion pour lui-même. Mais il y avait un grand nombre de solliciteurs, et la vanité ou l'avarice de chacun, lui faisant exagérer ses services et les récompenses qu’il attendait, les prétentions de tous étaient si exorbitantes qu'il devenait impossible de les satisfaire. Gasca écouta tout le monde avec la plus grande attention , et pour avoir le loisir de peser scrupuleusement les droits de chacun il se retira avec l'archevêque de Lima et un seul secrétaire dans un village situé à douze lieues de Cuzco. Là il employa plusieurs jours à faire le partage des terres et des Indiens à tous les prétendans, selon l'importance des services que chacun avait rendus et de <4üx qu’il pouvait rendre encore dans la suite. Malgré l'impartialité qui l’avait guidé, il prévoyait les cris et la rage qui ne manqueraient pas d’éclater à la publication de son décret , et pour s'y dérober il partit pour Lima , laissant l'acte de partage scellé avec ordre de ne l'ouvrir que quelques jours après son départ.

L'indignation fut aussi grande que l'avait prévu Gasca. La vanité, l'avarice, la jalousie, l’envie , ladionte, le désespoir et toutes les passions qui agitent les hommes avec le plus de violence, lorsque leur honneur et leur intérêt sont compromis, tout concourut à rn augmenter la violence. Elle éclata avec fureur. Gasca fut l'objet de la calomnie , des menaces et des malédictions. On l'accusa d'ingratitude, de partialité et d'injustice. Parmi des soldats toujours prêts à en venir aux armes, ces discours séditieux auraient été bientùt suivis de violences. Ils commençaient à chercher quelque chef mécontent qui se mit à

leur tète pour demander le redressement de leurs griefs. Mais quelques actes de vigueur du gouvernement faits â propos arrêtèrent cet esprit de mutinerie, et la guerre civile fut éloignée pour quelque temps

Gasca , cependant , considérant que le feu était plutôt couvert qu'éteint , travailla avec la plus grande assiduité à adoucir les mèxinlens, en donnant des gratifications considérables aux uns, en promettant aux autres des repartimientos lorsqu'il yen aurait de vacans, en les caressant et les flattant tous; mais afin d'établir la tranquillité publique sur des fondemens plus solides que les dispositions passagères qu’il leur inspirait, il travailla à fortifier l'autorité de ses successeurs dans l'emploi qu'il occupait, en rétablissant une administration régulière dans toutes les parties de l'empire. Il introduisit l'ordre et la simplicité dans la perception des revenus du roi. Il fit des règlemcns sur le traitement des Indiens [tour les mettre à l’abri de l'oppression et les faire instruire dans les principes de la religion , sans priver les Espagnols du bénéfice qu'on pouvait retirer de leurs travaux. Après avoir ainsi rempli sa mission, Gasca, désirant de retourner à sa vie privée, commit le gouvernement du Pérou à l’audience royale et fit voile pour l'Espagne. Comme durant l’anarchie et les troubles des quatre dernières années il n’avait été fait aucune i#nise au trésor du roi, il emportait avec lui treize cent mille pesos , épargnés sur les revenus publics par son économie et le bon ordre de son administration, après avoir payé toutes tes dépenses de la guerre.

Il fut reçu dans sa patrie avec l'admiration universelle que méritaient scs talons et des vertus aussi pures que celles dont il venait de donner des preuves. Sans armée, sans flotte, sans argent, avec un train si modeste qu'il n'ea coûta à l'état que trois mille ducats pour l'équiper1, il était parti d'Europe pour calmer une révolte terrible. Par sa sagesse et son habileté il suppléa aux moyens qui lui manquaient, et créa, pour ainsi dire , les instrumens propres à exécuter son entreprise. Il acquit une force maritime assez grande pour le rendre maître de la mer. Il leva

' Zaratr, Mb. vu, cap. ix. Goroara, cap. clixxvii. Ver. a, part, il, cap. i, pic. Fernande», part. 11, Mb. i, cap. t etc. llerrera, Da ad. VIII , Mb. iv, cap. xvn , etc.

2 F Truandé», Mb u cap. xvm.

un corps de troupes capable de se mesurer avec les vétérans qui avaient conquis le Pérou. Il triompha de leur chef, dont la victoire avait jusque-là suivi les pas. Il élablil le pouvoir des lois et l'autorité dusouveraiu légitime. Mais les éloges dus à ses talons sont encore au-dessous de ct-ux que méritent ses vertus. Après avoir résidé dans un pays où l'appât des richesses as ait jusqu'alors séduit tous ceux qui y avaient élé revêtus de quelque autorité, il quitta ce poste délicat sans qu'on eût pu même soupçonner son intégrité. Il avait partagé à scs compatriotes des possessions d'une étendue et d'un revenu immenses , et il demeurait dans sa première pauvreté ; en même temps qu'il rapportait au trésor royal des sommes immenses , il fut obligé de demander à son souverain qu'on payât quelques dettes qu’il avait contractées pendant son expédition >. Tant de mérite et de désintéressement ne furent pas méconnus de Charles. Il donna à Gasca les témoignages de l'estime la plus distinguée. Il le fit évêque de Palencia, et cet homme rare passa le reste de sa vie dans la retraite , respecté de ses compatriotes , honoré par son souverain , aimé de tout le monde.

Malgré les sages règlemens de Gasca , la tranquillité du Pérou ne fut pas de longue durée. Dans un pays où l’autorité avait été méconnue pendant un si long intervalle d’anarchie et de désordre, où il y avait tant de chefs trompés dans leur espérance et disposés à faire éclater leur mécontentement, et tant de soldats mutins prêts i les suivre, il n'était pas difficile de rallumer la sédition, le pays fut encore troublé par plusieurs révoltes. Mais comme ces orages ne furent que passagers et élevés plutôt par l’ambition et l'inquiétude de quelques particuliers que par des motifs généraux , et pour ainsi dire nationaux, les détails en seraient étrangers à l'objet de cette histoire. Ces mouvemens, comme tout ce qui est violent dans le corps naturel ou politique , ne furent pas de longue durée , et en emportant les humeurs vicieuses qui les avaient causés, ils contribuèrent à la fin à fortifier la société qu’ils avaient menacé de détruire. Dans le cours de ces querelles , plusieurs des premiers conquérons du Pérou, et des aventuriers sans frein que la renommée de leurs succès avaient attirés dans le pays, périrent par les

' Minutent entre le» main» de l'auteur.

mains 1rs uns des autres. Chaque parti triomphant alternativement mettait à mort ou bannissait ses adversaires. Il ne resta à la fin au Pérou que les hommes les moins enlreprenans

et les plus disposés à se renfermer dans le cercle d’une industrie paisible, et l'autorité royale s’y trouva par degrés aussi solidement établie que dans aucune autre colonie espagnole.

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