‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 86 sur 116 · I.IVRK VII · texte numérisé non relu

I.IVRK VII

qu'ils croyaient les plus agréables b ces dieux. Une pareille religion se joignant à l’esprit de vengeance implacable commun à tous les Américains et y ajoutant une force nouvelle , dévouait à une mort cruelle tous les prisonniers de guerre1 , qui étaient immolés solennellement b la divinilé ;làS).l.e coeurct la télé de la victime étaient la part consacrée aux dieux. I.e guerrier qui s'était rendu maître du prisounirr emportait le corps pour s'en repaitre dans un festin avec ses amis. Sous l'empire de ces idées funestes et terribles, accoutumé à verser le sang cl b voir ces scènes horribles consacrées par la religion, le ca'ur de l'bomme devait s'endurcir et se fermer à tout sentiment d'humanité. Aussi les Mexicains étaient-ils féroces et impitoyables. L’esprit de leur religion balançait si fortement l'influence de la police et des arts, que, malgré les progrès qu'ils y avaient faits, leurs mtrurs au lieu de s’adoucir en étaient devenues plus féroces. L'histoire de ce peuple ne nous est pas assez connue pour que nous sachions quelle cause avait donné à leur superstition ce caractère de cruauté; mais l’influence de leur religion est évidente et avait produit chez eux des effets singuliers dans l'histoire de l’esprit humain , les mœurs du peuple du Nouveau-Monde qui avait fait le plus de progrès vers la civilisation étant plus féroces et quelques-unes de leurs coutumes plus barbares que celles des nations sauvages du reste de l'Amérique.

L’empire du Pérou se vante d'une antiquité plus grande que celui du Mexique : selon les traditions recueillies par les Espagnols, il avait subsisté quatre cents ans sous douze monarques; mais les Péruviens n’ont pu communiquer à leurs conquérans que des connaissances très imparfaites et très incertaines de leur ancienne histoire (156'. Ils ignoraient, comme les autres nations de l’Amérique, l’art d’écrire, et manquaient du seul moyen par lequel on peut conserver avec quelque exactitude la mémoire des événemens. Chez les peuples même où l'art de l’écriture est connu, l'époque où l'histoire commence à, prendre quelque authenticité est de beaucoup postérieure b cette utile invention , qui a servi long-temps aux usages ordinaires et communs

1 Cortè*, Belot, ap. Ramus., III , 240, elc. B. Diaz, cap. lxxxii. Acosta, lib. v, cap. xm , elc. Herrera . De cad 111, Ub. il, cap. xv, etc. Gotrara, Chron., c. lxxx, etc.

de la vie, avant d'ètre employée b fixer lcsouvenir des faits pour le transmettre d’un siècle l'autre. Mais la tradition seule n’a jamais transmis les connaissances historiques d'une manière suivie et régulière durant un période aussi long que la moitié de celui qu'on donne A la durée de la monarchie du Pérou.

Lesquipos, ou nœuds de cordons de différentes couleurs , que des écrivains, amateurs du merveilleux , nous donnent comme des annales régulières de l'empire, ne suppléaient que très imparfaitement à l'écriture. Selon la description obscure qu'en fait Acosta 1 , suivi b la lettre par Garcilasso de la Vcga qui n’a fait que le copier, les quipos paraissent n'avoir été qu’un moyen de calculer plus vite et plus sûrement. Les couleurs differentes exprimaient les différais objets, et chaque nœud un nombre particulier. Les quipos étaient une espèce de registre où l'on tenait compte du nombre d'habitans de chaque province , et de ses différentes productions qu'on rassemblait dans des magasins pour le service de la nation ; mais comme ces nœuds, de quelque manière qu'ils fussent variés et combinés , ne pouvaient porter à l'esprit aucune notion abstraite, et ne pouvaient peindre ni les opérations ni les qualités de l'esprit , ils étaient de peu d’utilité pour conserver la mémoire tant des anciens événemens que des institutions politiques. Les peintures imparfaites et les symboles grossiers des Mexicains pouvaient servir mieux b cet usage. Quand les quipos auraient été plus utiles pourconsener l'histoire et plus propres à suppléer à l'écriture, ils ont été si entièrement détruits, ainsi que tous les autres monmnrns de l'industrie des Péruviens, dans la dévastation générale causée par la conquête et par les guerres civiles qui l'ont suivie, qu'aucune lumière ne peut nous venir de ce cùté-lâ Tout le zèle de Garcilasso de la Vega pour la gloire de la race des monarques dont il descendait , toute l'activité de ses recherches et les grandes facilités qu'il avait pour les suivre ne lui ont pas fait connaître une seule source où n'eussent pas puisé 1rs auteurs espagnols qui avaient écrit avant lui. Dans son Commenlairt royal , il se borne à éclaircir ce qu'ils ont rapporté de l'histoire et des institutions du Pérou 2,

1 Hist., lib. vi, cap. vm.

* Ub. i, cap. x.

HISTOIRE D'AMERIQUE

«I ses éclaircissemens , comine leurs récits, ne sont fondés que sur la tradition courante parmi ses compatriotes.

Il suit de là que les petits détails que ces écrivains nous donnent des exploits, des batailles, des conquêtes et du caractère particulier des premiers monarques péruviens ne méritent guère notre croyance. Nous ne pouvons regarder comme authentiques qu'un petit nombre de faits si étroitement liés avec le système de leur religion et de leur politique intérieure , que la mémoire n'a pu s'en perdre : à quoi il faut ajouter les coutumes et les institutions qui étaient encore établies au temps de la conquête, et que les Espagnols purent observer. C'est en examinant ces deux sortes de faits avec attention et en tâchant de les séparer de ceux qui paraissent fabuleux ou dépourvus de preuves que je me suis efforcé de me faire une idée des mœurs et du gouvernement des Péruviens.

Les peuples du Pérou, comme je l’ai déjà dit ', étaient encore dans toute la grossièreté de la vie sauvage, lorsque Manco-Cnpac et sa femme Mama-Ocollo se montrèrent à eux pour les instruire et les civiliser. La tradition des Péruviens ne nous apprend point qui étaient ces deux personnages extraordinaires ; s'ils apportaient leur système de législation et les connaissances des arts de quelque pays plus civilisé, ou s’ils étaient natifs du Pérou ; comment ils s’étaient élevés à des idées si fort au-dessus de celles de la nation à laquelle ils s'adressaient. Manco-Capac et sa femme , profitant du penchant drs Péruviens à la superstition, et surtout de leur vénération pour le soleil , prétendirent qu'ils étaient les enfans de ce bel astre , et qu'ils venaient les éclairer et les instruire en son nom et par son autorité. La multitude écouta et crut. Nous avons vu plus haut le changement qui se fit dans les mœurs et dans la police des Péruviens , et que les historiens attribuent aux fondateurs de cet empire, et comment les instructions de l'Inca et de sa femme répandirent parmi eux quelque connaissance des arts et quelque goût pour les commodités de la vie. Ces bienfaits furent d'abord resserrés dans des limites fort étroites; car l'autorité du premier Inca ne s'étendit point au-delà de quelques lieues autour de Cuzeo

1 J.iv . vi, pour 050,

Mais dans la suite des temps, et peu à peu , scs successeurs soumirent tous les pays qui s'étendent à l'ouest des Andes, depuis le Chili jusqu'à Quito, et établirent dans toutes ces provinces leur gouvernement et leur religion.

Le gouvernement des Péruviens a cela de singulier et de frappant qu'il doit à ta religion son esprit et ses lois. Les idées religieuses font très peu d'impression sur l’esprit d’un sauvage; leur influence sur ses sentimens et sur ses mœurs est à peine sensible. Parmi les Mexicains , la religion réduite en système, tenant une grande place parmi leurs institutions publiques, concourait avec beaucoup de force à former le caractère national. Mais au Pérou tout le système civil était fondé sur la religion. L'Inca n’était pas seulement un législateur, mais un envoyé du ciel. Ses préceptes étaient reçus, non pas comme les ordres d'un supérieur, mais comme les oracles de la Divinité. Sa famille était sacrée, et pour la tenir séparée et sans aucun mélange impur d'un sang moins précieux, les enfans de Manco-Capac épousaient leurs propres sœurs, et aucun ne pouvait monter sur le trône sans prouver sa descendance des seuls enfans du soleil. C’était là le titre de tous les drsccndans de l'Inca , et le peuple les regardait avec le respect dû à des êtres d’un ordre supérieur. On croyait qu'ils étaient sous la protection immédiate de la divinité qui leur avait donné naissance , et que toutes les volontés de l'Inca étaient celles de son père le soleil.

Deux effets résultaient de cette influence de la religion sur le gouvernement. L'autorité de l'Inca était absolue et illimitée dans toute la force de ces termes. Lorsque les décrets d’un souverain sont regardés comme des cummandemens de la divinité , c’est non-seulement un acte de révolte , mais un acte d'impiété de s’y opposer. L'obéissance devient un devoir de religion , et comme ce serait un sacrilège de blâmer l'administration d'un monarque qui est immédiatement sous la direction du ciel et une audace présomptueuse de lui donner des avis, il ne reste plus qu’à se soumettre avec un respect aveugle. Tel doit être nécessairement le principe de tout gouvernement établi sur la base d'un commerce avec le ciel. De là aussi la soumission des Péruviens envers leurs souverains : les plus puissans et les plus élevés de leurs sujets recon-

haïssaient en eux des êtres d'une nature supérieure; admis en sa présence, ils ne se présentaient qu'avec un fardeau sur leurs épaules , comme un emblème de leur servitude et une disposition à se soumettre à toutes les volontés de l'Inca. Il ne fallait au monarque aucune force coactive pour faire exécuter scs ordres. Tout officier qui en était chargé était l'objet du respect du peuple, et, scion un observateur judicieux des mœurs des Péruviens 1 , il pouvait traverser l'empire d’une extrémité à l'autre, sans rencontrer le moindre obstacle ; car en montrant une frange du borta , ornement royal de l’Inca , il devenait le maître de la vie et de la fortune de tous les citoyens,

Il faut regarder comme une autre conséquence de cette liaison de la religion avec le gouvernement la peine de mort infligée à tous les crimes. Ce n’étaient plus des désobéissances à des lois humaines, mais des insultes à la Divinité. Les fautes les plus légères, comme les crimes les plus atroces, appelaient la même vengeance sur la tète du coupable et ne pouvaient être expiées que par son sang. La peine suivait la faute inévitablement parce qu’une offense envers le ciel ne pouvait en aucun cas être pardonnée J. Parmi des nations déjà corrompues , des maximes si sévères, en conduisant les hommes à la férocité et au désespoir, sont plus capables de multiplier les crimes que d’en diminuer le nombre. Mais les Péruviens avec des mœurs simples et une crédulité aveugle étaient contenus dans une telle crainte que le nombre des fautes était extrêmement petit. Leur respect pour des monarques éclairés et guidés par la divinité qu'ils adoraient les maintenait dans le devoir, et la crainte d'une peine qu'ils étaient accoutumés à regarder comme un châtiment inévitable de l'offense faite au ciel les éloignait de toute prévarication.

Le système de superstition sur lequel les Incas avaient fondé leur autorité était très différent de celui des Mexicains. Manco-Capac avait tourné tout le culte religieux vers les objets de la nature. Le soleil, comme la première source de ta lumière, de la fécondité de la terre et du bonheur de ses habitons , était le premier et le principal objet de leur hommage. La lune et les

1 Zaralc , lib. l , cap. un.

a Vei;a, lib. ai , rap. vi.

étoiles, secondant le soleil dans ses bienfaisantes opérations, obtenaient après lui les adorations des Péruviens. Partout où le penchant de l’homme à reconnaître et à adorer une puissance supérieure prend cette direction et se porte à admirer et à contempler l’ordre et la bienfaisance qui existent réellement dans la nature, l’esprit de superstition est doux ; lorsqu’au contraire des êtres imaginaires , ouvrages de l’imagination et de la crainte des hommes, sont supposés conduire l'univers et deviennent les objets du culte religieux, la superstition prend des formes plus bizarres et plus atroces. La première de ces religions était celle des Péruviens , la dernière celle des Mexicains. Les Péruviens, il est vrai, ne s’étaient pas élcvésjusquà des idées justes de la Divinité; on ne trouve même dans leur langue aucun terme, aucun nom donné au pouvoir inconnu et suprême qu’ils adoraient , qui puisse faire conjecturer qu’ils le regardassent comme créateur et gouverneur de l’univers *. Mais les cérémonies d'un culte adressé à cet astre brillant qui, par son énergie universelle et vivifiante , est le plus bel emblème de la bienfaisance divine, étaient douces et humaines. Ils offraient au soleil une partie des substances que sa chaleur fait produire à la terre. Ils lui sacrifiaient en témoignage de leur reconnaissance quelques-uns des animaux dont ils se nourrissaient, et dout l’existence et la multiplication étaient dues A son influence. Ils lui présentaieut des ouvrages choisis et précieux de l'industrie de leurs mains guidées par sa lumière. Jamais les Incas ne teignirent ses autels de sang humain, jamais iis n'imaginèrent que le soleil leur père pût se plaire à recevoir de si barbaressacrifices(157). Ainsi les Péruviens, éloignés de ce culte sanglant qui éteint la sensibilité et qui étouffe les mouvemens de la compassion à la vue des souffrances de l'homme, devaient à l'esprit même de leur superstition un caractère national plus doux que celui des autres peuples de l'Amérique.

Cette influence de la religion s'étendait jusqu’à leurs institutions civiles et en écartait tout ce qui était contraire à la douceur des mœurs et du caractère. Le pouvoir des lncas, quoique le plus absolu des despotismes, était mitigé par

1 Acosta, lib. v, cap. ni.

t KJ

son alliance avec la religion. L'esprit de ses sujets n'était pas humilié et avili par l'idée d'une soumission forcée à la volonté d'un être semblable A eux. L'obéissance qu’ils rendaient à un souverain revêtu d'une autorité divine était volontaire et ne les dégradait point. Le souverain, convaincu que la soumission respectueuse de scs sujets était l'effet de leur croyance A son origine céleste, avait continuellement sous les yeux des motifs qui le portaient à imiter l'être bienfaisant dont il était le représentant. Aussi trouve-t-on A peine dans l'histoire du Pérou quelques révq|tes contre le prince régnant, et aucun de ses douze monarques ne fut un tyran.

Dans les guerres même où forent engagés les Incas, ils se conduisirent avec un esprit très différent de celui des autres nations d'Amérique. Ils ne combattaient pas comme les sauvages pour détruire et pour exterminer, ou comme les Mexicains pour rassasier de sang leurs barbares divinités. Us faisaient la guerre pour civiliser les vaincus et pour répandre les connaissances et les arts. Les prisonniers n'étaient point exposés aux insultes et aux tourmens qu'ils étaient destinés A subir dans toutes les autres parties du Afouveau-Monde. Les Incas prenaient sous leur protection les peuples qu'ils avaient soumis et les faisaient participer A tous les avantages dont jouissaient leurs anciens sujets. Cette pratique, si opposée A la férocité américaine et si digne de l'humanité des nations les plus polies, doit être attribuée, comme d'autres circonstances que nous avons observées dans les mœurs des Péruviens , au génie de leur religion. Les Incas, considérant comme impie l'hommage rendu A tout autre objet qu'aux puissances célestes qu’ils adoraient . s’efforçaient de faire des prosélytes. Les idoles des peuples conquis étaient portées en triomphe au grand temple de Cuzco 1 et y étaient placées comme des trophées qui montraient la puissance supérieure de la divinité protectrice de l'empire. Le peuple était traité avec douceur et instruit dans la religion de ses nouveaux maîtres 2, afin que le conquérant eût la gloire d'avoir augmenté le nombre des adorateurs du soleil.

La manière dont les terres étaient possédées

• H errera , Dcead. V, lib. it, cap. iv. Vcf a , lib v, cap. su.

■ Herrera , Prend. V , lib. iv, cap. vin.

au Pérou par les citoyens n'était pas moins singulière que leur religion cl contribuait également A adoucir le caractère de ce peuple. Toutes les terres étaient divisées en trois portions. L'une était consacrée au soleil , et tout ce qu elle produisait était employé à la construction des temples et aux dépenses du culte religieux. L'autre appartenait A rinça et fournissait A la dépense publique et A tous les frais du gouvernement. la troisième et la plus considérable était employée A la subsistance du peuple A qui elle était partagée. Personne cependant n'avait un droit de propriété exclusive sur la portion qui lui était attribuée. Il la possédait seulement pour une année. A l'expiration de ce terme on faisait une nouvelle division selon le rang, le nombre et les besoins de sa famille. Toutes ces terres étaient cultivées par un travail commun de tous les membres de la communauté. Le peuple averti par un officier préposé à cette administration se rendait dans les champs et remplissait la lAche imposée. Des chants et des ins- Irumcns de musique les animaient au travail '. Cette distribution du territoire, aussi bien que la manière de le cultiver, gravait dans l'esprit de chaque citoyen l'idée d'uu intérêt national et de la nécessité d'un secours mutuel entre eux. Chaque individu sentait l'utilité qui résultait pour lui de sa liaison avec ses concitoyens et le besoin qu'il avait de leur secours. Un état ainsi constitué pouvait être considéré comme une grande famille dans laquelle l’union des membres était si entière et l'échange mutuel des secours si marqué qu'il en naissait le plus grand attachement , et que l’homme était lié A l'homme plus étroitement que dans aucune autre société établie en Amérique. De IA des mœurs douces et des vertus sociales inconnues dans l'état sauvage et presque entièrcrilent ignorées des Mexicains.

Mais, quoique les institutions des Incas fussent dirigées A fortifier les liens d’une affection mutuelle entre leurs sujets, il régnait cependant au Pérou une grande inégalité dans les conditions. La distinction des rangs y était complètement établie. Un grand nombre de citoyens, sous la dénomination àeyanaconns, était tenu dans l’état de servitude. Ix'urs habillemens et

' üerrcrj, Dcrnd.X , lib. iv, cap it. Vcga , lib. v, c. r.

leurs maisons étaient d'une forme différente de ' relie des liabillemens et des maisons des hommes libres. Comme les tamemes du Mexique , ils étaient employés à porter des fardeaux et à tous les travaux pénibles *. Au-dessus d'eux étaient les hommes libres qui n'étaient revêtus d'aucun office et d'aucune dignité héréditaire. Ensuite venaient ceux que les Espagnols ont appelés orejones, à raison des ornemens qu'ils portaient à leurs oreilles. Ceux-là formaient le corps des nobles et exerçaient tous les offices , en paix comme en guerre 2. A la tête de la nation étaient les enfàns du soleil, qui. parleur naissance et leurs privilèges , étaient autant audessus des orejones que ceux-ci étaient audessus des autres citoyens.

Cette forme de société, tant par l'union de ses membres que par la distinction des rangs, était favorables aux progrès des arts. Mais les Espagnols connaissant déjà le degré de perfiec- . lion où différens arts avaient été au Mexique, ne furent pas si frappés de ce qu’ils virent au Pérou lorsqu'ils eu firent la découverte; et c’est avec un sentiment d'admiration beaucoup plus faible qu'ils décrivent les objets d'industrie qu'ils y remarquèrent. Cependant les Péruviensavaient fait beaucoup plus de progrès que les Mexicains et dans les arts nécessaires et dans ceux qui ne servent qu’à l’agrément de la vie.

L’agriculture, cet art de première nécessité dans l'état social , était beaucoup plus étendu au Pérou et y était exercé avec plus d’habileté que dans aucune autre partiede l’Amérique. Les Espagnols en s'avançant dans le pays y trouvaient si abondamment des provisions de toute espèce , que dans le récit de leurs expéditions on ne les voit jamais exposés à ces cruelles situations où la famine réduisit souvent les conquéransdu Mexique. Ce n'était pas la volonté des particuliers qui réglait la quantité de terre misera culture, mais l'autorité publique selon les besoins de la communauté. Les calamitésqui sont la suite ordinaire des mauvaises récoltes n’étaient pas fort sensibles, parce que le produit des terres consacrées au soleil , aussi bien que la portion des Incas, étant déposé dans les tambos ou magasins publics, on y trouvait tou-

’ tlerrera , Dcctui. V, lib. m, cap. iy ; lib. x , c. vin.

' tlerrera, Dcctui. V, lib. iv, cap. i. j

! jours des ressources pour les temps de disette '. Par un prévoyance si sage l’étendue de la culture étant proportionnée aux besoins de l’état , l’industrie et l’esprit d'invention des Péruviens ne se déployaient avec quelque activité que pour remédier à certains inconvéniens particuliers à leur climat et à leur sol. Toutes les grandes rivières qui coulent des Andes dirigent leurs cours vers l’est jusqu’à la mer Atlantique. Le Pérou n’est arrosé que par des eaux qui coulent des montagnes en lorrens. Les parties basses sont presque toutes sablonneuses et stériles, et la pluie ne les humecte jamais. L’industrie des Péruviens avait imaginé différens moyens pour rendre ces [terres fertiles. Ils avaient fait avec beaucoup d’adresse et de patience des canaux artificiels qui distribuaient à leurs terres d’une manière régulière les eaux de ces torrens 3. Us amélioraient leur sol3 en y répandant la fiente des oiseaux de mer dont toutes les Iles répandues le long de leurs côtes sont couvertes (1681. Dans le tableau d’une nation entièrement civilisée, ces pratiques attireraient à peine notre attention; mais dans l’histoire du Nouveau- Monde, où nous ne trouvons que des hommes dépourvus de prévoyance, elles sont dignes d’être remarquées comme des p-euves frappantes d’art et d’industrie. L'usage de la charrue était à la vérité inconnu aux Péruviens ; ils travaillaient la terre avec une espèce de bêche faite de bois dur3. Ce travail n’était pas regardé comme assez humiliant pour être abandonné aux femmes seules. Les hommes le partageaient avec elles, et même les enfans du soleil donnaient l'exemple en cultivant de leurs mains un champ situé près du Cuzco , et ils honoraient cette fonction m l'appelant leur triomphe sur la terre s.

La supériorité de l'industrie des Péruviens sur celle des autres nations se montre encore dans la construction de leurs maisons et de leurs édifices publics. Dam? les vastes plaines qui s'étendent le long de l’océan Pacifique, où le climat est doux et le ciel toujours serein , leurs maisons ne pouvaient être que d'une bâtisse

‘ Zarate, lib. i , cap. xit. Vepa, lib. i, cap. vm.

1 Zarate, iib. i, cap. iy. Vepa, lib. v, cap. i et xxir.

* A roula , lib. it, cap. xxxru. Vepa , lib. v, cap. tu.

4 Zaralr, lib. t. cap. tiii.

j *Vega, lib. v, cap. h.

708 HISTOIRE l)

très légère; mais dans 1rs parties plus élevées ! où tombent des pluies, où il y a de la vicissi- | tude dans 1rs saisons et où la rigueur du froid se fait sentir, elles étaient construites avec une plus grande solidité. Leur forme était généralement carrée. I.es murailles d'environ huit pieds de liaut étaient faites de briques durcies nu soleil. hiles étaient sans fenêtres, la porte en était basse et étroite. Toute simple que parait cette construction et tout grossiers qu'en étaient les matériaux, les édifices étaient si solides que plusieurs subsistent eqenre aujourd'hui , tandis qu'il ne reste dans toutes les autres parties de i l'Amérique aucun monument qui puisse nous donner une idée de l'état civil des autres nations. C’est surtout dans les temples consarrés au soleil et dans les palais de leurs monarques I que les Péruvieus déployaient toute leur industrie. Les descriptions que nous ont laissées de ces édifices les écrivains espagnols qui les ont vus lorsqu'ils étaient encore presque entiers, pourraient être regardées comme fort exagérées si leurs ruines encore subsistantes ne garantissaient la vérité de leurs relations. On trouve dans toutes les provinces de l’empire des restes des édifices sacrés et des palais des Incas, et leur nombre seul prouve qu'ils sont l’ouvrage d'une nation puissante qui doit avoir subsisté pendant un assez long période et avoir fait des progrès assez considérables dans les arts et dans la civilisation. Ilssont de différentes grandeurs, quelques-uns d'une étendue médiocre, plusieurs immenses, se ressemblant par leur solidité ainsi que par le style de leur architecture. \s. temple de Pachacamac, avec le palais de l'Inca j et une forteresse, formaient ensemble une grande fabrique de plus d'une demi-lieue de circuit. ; Ces édifices sont d'un goût singulier comme tous les autres ouvrages des Péruviens. Comme, j ils ignoraient l'usage de la poulie et des autres puissances mécaniques , et qu'ils ne pouvaient élever à une grande hautetr les grosses pierres qu'ils employaient , les murailles de «t édifice, qui (tarait être le plus grand effort de leur industrie, n'ont pas plus de douze pieds de liauteur ; au-dessus du sol. Sans mortirr et sans aucune espèce de ciment , les briques et les pierres y sont si bien unies qu'à peine pent-on distinguer les jointures (169;. Les apparremens en étaient | mal distribués et fournissaient peu de cotnino-

A. ME Ri QUE.

dités : autant qu'on peut reconnaître dans le* ruines les anciennes distributions, il n’y avait pas une seule fenêtre dans tout l'édifice , et on n'y recevait de lumière que par la porte; de sorte que les plus grandes pièces devaient être absolument obscures à moins qu'on ne les éclairât par quelque antre moyen. Mais ces imperfections, et d'autres qu'on pourrait indiquer dans les monnmens de l'architecture des Péruviens, n'empêchent pas qu'on ne doive les regarder comme des efforts étonnans d’industrie chez un peuple qui ignorait l'usage du fer, et comme une preuve de la puissance de leurs anciens rois.

Ce n'étaient pourtant (vas encore les ouvrages les plus beaux et les plus utiles des Incas. Les deux grandes mutes de Cuzco à Quito, qui avaient plus de cinq cents lieues de long, méritent de plus grands éloges. L'une traversait les parties intérieures et montueusesdupays. l'autre les (daines qui s'étendent le long de la mer. les premiers historiens du Pérou qui virent cesmonumrns en parlent avec tant d’admiration et d’étonnemeut et ont été si bien secondés par les pompeuses descriptions des écrivains plus récens qui ont été conduits par quelque système à vanter les Américains, qu'on serait tenté de comparer ces travaux des Incas aux anciens chemins militaires dont les restes attestent encore la puissance des Romains ; mais dans un pays où il n’y avait aucun animal domestique que le lama qui n'était pas même employé comme bête de trait et qui ne pouvait porter que des fardeaux très légers, et où les chemins un peu montueux n’étaient fréquentés que par les hommes , il ne fallait pas beaucoup d'industrie pour faire des routes. Les chemins du Pérou n'avaient que quinze piedsde largeur1, et dans beaucoup d’endroits ils étaient faits avec si peu de solidité, qu'on ne reconnaît plus aujourd'hui leur direction. Dans les parties basses on n'avait presque fait autre chose que de planter des arbres ou des I tomes qui traçaient le chemin aux voyageurs. C'était une tâche plus difficile d'ouvrir des sentiers dans les montagnes. On avait aplani quelques hauteurs et comblé quelques vallons, et pour conserver la route on l'avait bordée des deux eùlés d'un banc de gazon. De distance en

1 Cifra , rajv i.t.

Go

dislance on y trouvait des tambos ou magasins pour l'Inca et sa suite lorsqu'il voyageait dans ses domaines. Cette roule faite dans des parties | du pays (dus liantes et moins- praticables avait ; été construite plus solidement ; et, quoique par la négligence des Espagnols sur tout ce qui ’ n’est pas relatif à l’exploitation des mines, on ; liait rien tait pour l’entretenir, on peut encore la reconnaître partout *. Telle était la célébré route des lucas dont la description , dépouillée de toutes les exagérations et réduite A ce qu’on lie peut révoquer en doute, nous présente encore une preuve incontestable d'un grand progrès dans les arts et dans la civilisation. Ives peuplades sauvages de l’Amérique n'ont pas même eu l’idée de former des communications entre les parties éloignées des pays qu’ils habitaient; les Mexicains l’avaient 1 peine entrevue, et l’on sait que dans les états les plus civilisés de l’Europe ce n’est qu’après avoir déjà acquis beaucoup d’autres connaissances que les gouvernemens se sont occupés d'une manière un peu suivie des moyens de faciliter le commerce par la construction des chemins.

En faisant des chemins, les Péruviens furent conduits à procurer à leur pays un autre avantage également inconnu au reste de l’Amérique. La route des Incas , dans son cours du sud au nord , était coupée par tous les turrens qui sortent fies Andes pour se jeter dans l’océan occidental. Leur rapidité, ainsi que la fréquence cl la violence des inondations qu'ils occasionent , en rendait la navigation impossible. Il fallaitdonc trouver quelque expédient pour les passer. Les Péruviens , ignorant l'art de faire des voûtes , et ne sachant pas travailler les bois , ne pouvaient construire ni ponts de pierre ni ponts de bois. La nécessité , mère de l’invention , leur avait suggéré un moyen de suppléer à ce défaut. Ils faisaient des cibles d’une grande force avec de l'osier et des lianes , dont leur pays abonde. On tendait six de ces cibles , d'un bord 1 l'autre , parallèles entre eux et fortement attachés par chaque bout. On les liait ensemble par d’autres cordages plus petits , assez rapprochés pour former en une seule pièce une sorte de filet qui , étant couvert de branches d'arbres cl ensuite de terre,

■Xérès, p. IH9, 191- Zarate, lib. i, cap. xm, xiv. Vefia . lib. ix , cap. xm. Boogiier, Voyage , p. 10Ô Ul oa , Entrclenunienlos , p. 36A

faisaient un jiont qu’on pouvait passer avec assez de sécurité (160). Il y avait des personnesétablirs à chaque pont pour les entretenir et aider les passagers '. Dans les pays plats, cm» les rivières devenaient plus profondes et plus larges, et avaient un cours moins rapide, on les passait dans des beilzas , espèce de radeaux que les Péruviens construisaient et conduisaient avec uue adresse qui prouve encore leur supériorité sur les autres peuples de l'Amérique. Toute l'industrie de ceux-ci se bornait à l’usage de la rame.

I,es Péruviens avaient osé miter leurs petits bâtimens et les conduire à la voile , de sorte que non-seulement ils savaient profiler du vent pour marcher avec plus de vitesse, mais ils pouvaient même virer de bord avec assez de célérité !.

L'industrie des Péruviens n’était pas bornée A ces objets essentiels d’utilité. Ils avaient fait quelques progrès dans des arts qu'on peut appeler de luxe. Ils avaient l’or et l’argent en plus grande abondance qu'aucune autre nation de l’Amérique. Ils recueillaient l’or, comme les Mexicains, dans le lit des rivières ou en lavant les terres qui en contenaient ; mais pour se procurer l’argent , ils avaient employé une industrie et une adresse assez remarquables. Ils ne connaissaient pas, il est vrai, l’art de creuser la terre à de grandes profondeurs pour pénétrer jusqu’aux richesses qu’elle cache dans son sein ; mais ils ouvraient des cavernes sur les bords escarpés des rivières et dans les flancs des montagnes , et suivaient toutes les veines du métal qui ne se perdaient pas trop avant dans la terre.

En d’autres endroits où le métal était près de sa surface, ils ouvraient la mine en dessus sans « creuser trop profondément, afin que les travailleurs pussent jeter le minéral sur les bords du trou ou le transmettre de main eu main dans des paniers 3. Ils avaient l’art de fondre la mine et de la purifier, soit par la simple application du feu , ou , quand elle était trop réfractaire et mêlée de substances hétérogènes , en la traitant dans de petits fourneaux élevés et si artislenicnt construits que le courant d’air faisait la fonction de soufflet, machine qui leur était en-

1 Sanchn, ap. Hamas., lit, 370. Zaralr, lib. i, e l-v, VeGa, lib. in, cap. vu, nu. Herrera, Decait.\ , lib. ir, cap. ni, tv.

’ Ulloa , Voyage , 1, 1B7, etc.

* Ilaimiato, III, 4M, A.

fièrement inconnue. Par ce moyen si simple , la mine la plus rebelle était fondue avec tant de facilité, que l'argent était assez commun au Pérou pour qu’on en fit des ustensiles et des vases destinés aux usages ordinaires On prétend que plusieurs de ces ustensiles étaient aussi précieux par le travail que par la matière; mais , comme les eonquérans de l'Amérique ne connaissaient bien que la valeur du métal , et ne «'occupaient guère des formes que l’art lui avait données , dans le partage du butin on ne tint compte que du poids et du degré de finesse , et presque tout fut fondu.

On a vanté aussi leur adresse dans d’autres ouvrages plus recherchés, dont la plus grande partie a été trouvée dans les gnacas ou élévations de terre dont ils couvraient les corps des morts. Ce sont des miroirs de diverse grandeur, foits d’une pierre dure et rendue brillante par un très beau poli ; des vases de terre de différentes formes, des haches et d’autres armes, des outils servant à leurs travaux , quelques-uns de silex, d'autres de cuivre durci par un procédé inconnu, de manière à pouvoir suppléer au fer dans plusieurs circonstances. Si l'usage de ces outils eût été général chez les Péruviens , leurs progrès dans les arts les auraient rapprochés beaucoup des nations les plus éclairées ; mais il parait ou que le métal était rare , ou que l’opération par laquelle on le durcissait était difficile et longue ; car ces outils étaient en très petit nombre, et si petits qu’ils ne pouvaient servir que pour les ouvrages les plus légers. Cependant on peut dire que c'est à cette découverte que les Péruviens ont dû leur supériorité sur les autres peuples de l’Amérique en difforens arts 2. On peut appliquer aux ouvrages des arts trouvés au Pérou la même observation que nous avons faite sur ceux des Mexicains. Les pièces qu’on voit en dépôt dans le cabinet du roi à Madrid sont plus admirées & raison de l'adresse qu'il a fallu pour les exécuter avec des outils imparfaits que pour leur élégance et leur délicatesse réelle; et les arts des Péruviens, quoique plus avancés que chez les autres Américains, étaient encore dans l’enfouce.

Acosta, lil). iv, cap. xlv. Vega, p », l»l>. vm. c. xx\ Ulloa, Entretenu pag. 258.

1 l'iloa , Voyage , |, 381 , rtc. Idem, Entrettn. , pag. 3C9. elt*.

Les foits que nous venons de rassembler paraissent indiquer de grands progrès chez cette nation. Il y en a cependant d’autres qui font penser que la civilisation y était encore à ses premiers pas. Dans tous les domaines des Incas, Cuzco était la seule ville qui méritât ce nom. Partout ailleurs le peuple vivait épars dans des habitations détachées , ou tout au plus rassemblé dans de petits villages Or, û moins que les hommes ne se réunissent en nombre et ne se lient par une communication fréquente et continuelle, ils nesentent jamais bien le besoin qu'ils ont les uns des autres : ils ne prennent jamais parfaitement l'esprit et les mœurs de la vie sociale. Dans un pays immense , où il n’y avait qu'une seule ville , les progrès de la civilisation et des arts ont dû être si lents et arrêtés par tant d’obstacles qu’il fout plutôt s’étonner que les Péruviens les aient portés si loin.

En conséquence de cet état d'union imparfaite, la séparation des professions au Pérou n’était pas, à beaucoup près, aussi complète que chez les Mexicains. Plus l’association des hommes entre eux est faible , plus leurs mœurs sont simples et leurs besoins en petit nombre. L’industrie qui pourvoit aux usages communs de la vie n'est pas alors assez délicate ni assez difficile à acquérir pour qu’il soit nécessaire de s’y former par une éducation suivie. Chaque Péruvien exerçait indistinctement toutes les professions. Il n’y avait que les artistes occupés aux ouvrages les plus recherchés qui formassent un ordre séparé et distingué des autres citoyens 2.

Le défaut de villes dans le Pérou entraînait un autre effet à sa suite. Il y avait peu de commerce entre les parties de ce grand empire. La grande activité du commerce est de la même époque que la formation des villes. Aussitôt que les membres d’une société se rassemblent en grand nombre en un même lieu, les opérations de la communauté prennent plus de vigueur. Les citoyens des villes commencent à dépendre, pour leur subsistance, du travail des cultivateurs. Ceux-ci reçoivent des villes quelque équivalent de leurs denrées, le commerce entre eux s'établit, et les productions des arts s’échangent régulièrement pour celles de l'agriculture. Les

1 Zaratr, lib. i, c IX. Herrera, Decad.X, lib. »i, c. iv.

’ Aroaa , lib. vi , cap. iv. Vepa , lib. v, cap. ix. Hcr, erra, Dr end. V, lib. iv, cap iv.

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ville* du Mexique avaient des marrhês régie1*, et tous les objets des désirs cl des besoins des hommes y étaient en même temps les objets du commerce; mais au Pérou, la division singulière de la propriété et la manière dont les terres étaient possédées étaient un obstacle à presque toute espèce de commerce, et privaient la société de celte communication active entre tous ses membres ', qui est en même temps le lien de leur union et l'aiguillon qui les presse dans leur marche vers la civilisation.

Les Péruviens manquaient absolument du courage guerrier, défaut aussi remarquable en eux quai leur fut funeste a. La plus grande partie des nations grossières de l’Amérique résistèrent aux Espagnols avec un courage féroce et indomptable , quoique avec peu de conduite et de succès. Les Mexicains défendirent leur liberté avec beaucoup de persévérance, et ne furent soumis qu'avec beaucoup de peine. Les Péruviens, subjugués tout d'un coup et presque sans résistance , jicrdirent par leur timidité les occasions les plus favorables de recouvrer leur li- In-rté et d'exterminer leurs oppresseurs. Quoique leur tradition nous présente tousles Incas comme des princes guerriers, toujours à la tète d’armées conquérantes et victorieuses, on ne trouve aucune trace de cet esprit militaire dans aucune circonstance postérieure à l'invasion des Espagnols. Peut-être leurs institutions, en adoucissant leurs mœurs, leur donnaient -elles cette mollesse indigne de l'homme; peut-être la douceur de leur climat énervait-elle leur constitution physique. Peut-être aussi quelque principe de leur gouvernement, que nous ne connaissons '• pas, était-ii la cause de celte faiblesse politique. Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et il n’y a pas dans l'histoire un seul exemple d’un peuple si peu avancé en ce genre, si destitué de tout art et de tout courage militaire. Leur postérité conserve le même caractère. Les Indiens du Pérou sont le peuple de l'Amérique le plus asservi et le plus familiarisé avec le joug. Enervés par une vie sans activité , ils paraissent incapables de toute action vigoureuse.

A ces vices de leur état politique se joignent quelques faits détachés, conservés par les histo-

1 Vefia, Iib. Ti , cap. *111.

* Xérès . p 190. Sancbo, ap. Ramu.1., Ut, 372. Heri era , De ‘.ad V , lib I , cap. m.

riens espagnols, qui montrent encore des traces frappantes de barbarie dans les mœurs. Les Péruviens avaient la même coutume que nous avons vue parmi les nations sauvages de l'Amérique. A la mort de l'Inca et d'autres grands personnages, ou égorgeait un grand nombre de leurs domestiques sur leur tombeau et on les enterrait autour de leur guaca, afin que le prince ou le grand pussent paraître dans l'autre monde avec la même dignité et y être servis avec ic même respect. A la mort d'Huana-Capac, le plus puissant de leurs monarques, plus de mille victimes furent immolées sur sa tombe *. En un autre point, les Péruviens paraissent avoir été plus grossiers que les nations les plus sauvages : quoiqu’ils connussent l'usage du feu et qu'ils s’en servissent A préparer le mais et d'autres végétaux pour leur nourriture , ils mangeaient la viande et le poisson entièrement crus, et étonnèrent les Espagnols par cette pratique si contraire aux idées de tous les peuples civilisés 2.

Quoique le Mexique et le Pérou soient parmi les possessions de l'Espagne au Nouveau-Monde celles qui, à raison de leur état ancien cl présent, ont attiré davantage l'attention de l’Europe, elle y possède d’autres domaines importans soit par leur étendue, soit par leur produit. L'Espagne devint maîtresse de la plupart de ces étabiissemens pendant la première moitié du seizième siècle, et dut scs conquêtes A des aventuriers particuliers qui armaient soit A Saint-Domingue, soit dans la vieille Espagne. Si nous voulions suivre chacun de ces chefs dans ses expéditions, nous retrouverions le même courage. la même ardeur, la même persévérance, la même aridité, la même constance à supporter toutes les fatigues et A vaincre tous les obstacles, qui distinguèrent les Espagnols dans leurs grandes conquêtes en Amérique. Mais au lieu d'entrer dans un détail qui ne présenterait presque qu'une répétition des faits que nous avons déjà rapportés, je me contenterai de jeter uti coup d’œil sur les autres provinces espagnoles de l’Amérique dont je n'ai pas encore parlé , et de donner A mes lecteurs quelque idée de leur grandeur, de leur fertilité et de leur opulence.

Je commence par les contrées voisines des

1 Aco.«a , lit», v, cap. ni.

* Xerte, p. 190. &ancho. ap. Ramus., 111, p. 372. C Berrera, Décati V, lil». i, cap. ni.

deux grandes monarchies dont je viens de faire l'histoire, et je décrirai ensuite les autres possessions espagnoles en Amérique. La juridiction du vice-roi de la Nouvelle-Espagne s'étend sur diverses autres provinces qui n'étaient pas soumises à l'empire du Mexique. Celles de Cinaloa et de Sonora , qui s’étendent le long de la côte orientale de la mer Vermeille ou du golfe de Californie, aussi bien que les immenses contrées de la Nouvelle-Navarre et du Nouveau-Mexique, à l'ouest et au nord, ne reconnaissaient point l'autorité de Montézuma ni celle de ses prédécesseurs. Ces régions, aussi vastes que le Mexique lui-méme, sont plus ou moins soumises au joug espagnol. Elles occupent une des plus agréables parties de la zone tempérée, leur sol est en général très fertile , et les productions du genre I animal et végétal y sont excellentes. Elles ont une communication avec la mer Pacifique et avec le golfe du Mexique, et sont arrosées par des rivières qui les enrichissent , et qui pourraient devenir d'un grand secours pour le commerce. Le nombre des Espagnols établis dans ces beaux pays est, à la vérité, extrêmement petit, Ils l'ont soumis et ne l'ont jamais occupé ; mais si la population s'augmentait dans leurs anciens élablissemens de l'Amérique , elle pourrait se répandre sur ces grandes régions dont ils n’ont pas pu encore prendre véritablement possession.

Une circonstance peut contribuer à amener ce changement. On y a découvert des mines très riches tant d'or que d'argent. Si on les ouvre et qu’on les exploite avec quelque succès la population s’y portera. Pour fournir aux besoins de cette multitude la culture s'accroîtra, des artisans s’y établiront , l'industrie et la richesse commenceront à s’y montrer. Il y a plusieurs 1 exemples de ces ehangemens en différentes parties de l'Amérique depuis qu’elles sont tombées sous la dominatiun des Espagnols. Des villages peuplés et de grandes villes se sont tout à coup élevés dans des lieux sauvages et inhabités. Le travail des mines n'est pas à beaucoup près l'objet le plus digne de fixer l'attention d'une société naissante; mais ce peut être un moyen d'y animer une activité utile et d'y augmenter la population. On a vu un exemple récent et singulier en ce genre, qui est encore peu connu en Europe et qui pouvant avoir des

suites importantes mérite notre attention, Le# Espagnols établis dans les provinces de Cinaloa et de Sonora avaient été long-temps inquiétés par les incursions de quelques tribus sauvages d'indiens qui les avoisinrnt. En 1765 les incursions devinrent si fréquentes et si meurtrières , que les liabitans au désespoir s'adressèrent au marquis de Sainte-Croix, vice-roi du Mexique, pour obtenir de lui uu corps de troupes qui piit les mettre en état de repousser dans leurs montagnes ces terribles ennemis; tuais le Asc était si épuisé par les grandes sommes qu'on en avait tirées pour soutenir la dernière guerre contre la Grande-Bretagne, qu'il ne fut pas possible au vice-roi d'en tirer aucun secours. Ce qu'il ne pouvait par sa place, il l'exécuta par le crédit que lui donnaient ses vertus. H engagea des négocians à avancer environ deux cent mille pesos pour fournir aux frais de l'expédition. Ou la confia à uu bon officier : on employa trois aimées b poursuivre les sauvages dans des montagnes et des dédiés presque impraticables; enfin elle sc termina eu 1771 par l'entière soumission des Indiens qui cessèrent d'ètre la terreur des deux provinces qu'ils dévastaient. Dans le cours de cette entreprise les Espagnols traversèrent des contrées où il no parait pas qu'ils eussent pénétré auparavant, et découvrirent des mines dont la richesse les étonna , quoiqu'ils en connussent déjà de fort riches. A Ciucguilla, dans la province de Sonora, ils entrèrent dans une plaine de quatorze lieues d'étendue où ils trouvèrent l'or eu grains b la profondeur seulement de seize pouces et en morceaux si considérables que quelques-uns pesaient jusqu'à neuf marcs, et en si grande quantité qu'en peu de temps un petit nombre de travailleurs en recueillit mille marcs sans preudre la peine de laver les terres qui les contenaient et qui paraissaient si riches que des personnes intelligentes estimaient qu’il y avait pour uu million de pezos de métal An. Avant la An de l'année 1771 , il s'établit à Cineguilla, sous l'autorité de quelques magistrats et la conduite de quelques ecclésiastiques, environ deux mille personnes; et comme on a découvert plusieurs autres mines aussi richesquecellcs de Cineguilla, tant dans Sonora que dans Cinaloa (161), . il est probable que ces provinces jusqu'à présent négligées et inhabitées pourront égaler

bientôt en richesses et en population les autres possessions des Espagnols dans le Nouveau- Monde.

La Californie , péninsule située de l'autre côté de la mer Vermeille, semble avoir été moins connue des anciens Mexicains que les provinces dont je viens de parler. Elle fut découverte par Cortès dans l'année 1536 ( livre v, p. -163 ). Pendant long-temps, elle fut si peu fréquentée qu'on ignorait jusqu'à sa forme et que dans plusieurs cartes elle était représentée non pas comme une presqu'île, mais bien comme une lie ( 162 ). Quoique le climat de ce pays semble devoir être excellent, si l’on en juge par sa situation, les Espagnols n’ont pas réussi à y former des établissemens. Vers la fin du dernier siècle, les jésuites qui s’étaient donné la plane de l'étudier et d’en civiliser les habitans, avaient acquis insensiblement sur eux une autorité aussi absolue que celle qu’ils avaient sur les peuples du Paraguay, et travaillaient à y introduire la même police et 5 y gouverner les Indiens parles mêmes maximes. Pour empêcher la cour d'Espagne de concevoir quelque jalousie de leurs opérations, ils avaient eu grand soin de donner une très mauvaise idée du pays. Selon eux . le climat en était si malsain et le sol si stérile que le seul zèle de la conversion des Indiens avait pu déterminer les missionnaires i s'y établir *. Plusieurs bons citoyens s'étaient efforcés de détromper leur souverain en montrant la Californie sous un point de vue très différent et Usn’y avaient pas réussi. Enfin lorsque la société fut chassée de tous les domaines d'Espagne, la cour de Madrid, se défiant autant des jésuites qu'elle avait eu jusque-là de confianceaveugle en eux, envoya don Joseph Galvès, que ses talensont depuis élevé au ministère des Indes , pour visiter cette péninsule. Il en rendit un compte très favorable. It reconnut que la pêche des perles sur la côte pouvait être très avantageuse et y découvrit des mines d’or qui promettaient beaucoup1, la Californie étant très voisine de Cinaloa et de Souora , il est probable que si la population de ces provinces s’augmente conformément aux conjectures que nous venons d'ex|>oser, elle pourra s'étendre dans la péninsule, qui ne sera plus comptée

' Venega», Hitl. de la Californie, cap. uvi.

* l.orrn-.ini. 3.50

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alors parmi les possessions inutiles et désertes des Espagnols en Amérique.

A Test de Mexico, le Yucatan et le pays des Honduras sont compris dans le gouvernement delà Nouvelle-Espagne, quoique anciennement il ne paraisse pas qu’ils aient fait partie de l’empire du Mexique. Ces grandes provinces s’étendent depuis la baie de Campèche jusque pardelà le cap Gracias à Dios. Elles ne tirent pas leur valeur, comme les autres provinces espagnoles du Nouveau-Monde , ni de la fertilité de leur sol ni de la richesse de leurs mines ; mais elles donnent en plus grande abondance qu’au- . cune autre partie de l’Amérique , le bois de teinture qui est si supérieur à toutes les autres matières employées dans les procédés de cet art, et dont la consommation est immense en Europe cl forme l'objet d’un très grand commerce. Pendant un long période aucune nation européenne n'a mis le pied dans ces provinces et n'a tenté de partager ce commerce avec les Espagnols. Mais après la conquête de la Jamaïque par les Anglais, les Espagnols s’aperçurent bientôt qu’ils avaient près d'eux de redoutables voisins. Un des premiers objets qui tentèrent les Anglais fut le grand profit du commerce de bois de teinture et la facilité d’en enlever quelque partie aux Espagnols. Quelques avanturiers de la Jamaïque firent une première tentative au cap Cotocbc, situé au sud-est de celui de Yucatan, & firent un grand profit en y coupant des bois. Lorsque les arbres les plus proches de la côte furent abattus, ils se portèrent à l'Ile de Trist dans la baie de Campêche; et enfin ils ont placé leur principal établissement dans la baie de Honduras. Les Espagnols alarmés de cette entreprise ont lâché, par la voie des remontrances ou des négociations et enfin à force ouverte, d’empêcher les Anglais de mettre le pied dans cette partie du continent de l'Amérique; mais après avoir lutté pendant plus d’un siècle, les revers de l'Espagne dans la dernière guerre ont arraché à la cour de Madrid un consentement â ce que ces étrangers s’établissent au milieu de ses possessions '. Les Espagnols ont ressenti tant de peine à se voir forcés de faire cette humiliante concession qu'ils ont cherché et trouvé un moyen de la rendre inutile aux Anglais, qui

’ Traité de Pari», a-t. XVIII.

leur» mieux réussi que la négociation et la force. I.e bois de teinture de la côte de l'ouest du Yucatan, où le sol est plus sec, est bien supérieur ;i celui des terrains marécageux où les Anglais sont établis. En encourageant la coupe chez eux et en supprimant les droits que cette matière payait en Espagne <, ils ont donné une si grande activité à cette branche de leur commerce que le bois des Anglais est infiniment tombé de prix et conséquemment le commerce de la baie de Honduras est déchu graduellement (163) depuis l'époque même où il a reçu une sanction légale par l’accord des deux cours. Il est même probable qu’il sera bientôt abandonné et que les provinces du Yucatan et de Honduras redeviendront bientôt des possessions importantes pour l'Espagne.

Plus loin, à l'est du pays d'Honduras, sont situées les deux provinces de Costa -Rica et Veragua qui dépendent encore de la vice- royauté de la Nouvelle-Espagne, mais qui ont été si négligées par les Espagnols, et qui paraissent si pauvres qu’elles ne méritent guère notre attention.

La province la plus importante qui dépende de la vice-royauté du Pérou est le Chili. Les Incas avaient établi leur domaine dans quelque partie du sud de ce grand pays; mais dans tout le reste, le courage des naturels les avait maintenus dans l'indépendance. Iæs Espagnols, attirés par la renommée de son opulence, tentèrent de bonnas heure d’en faire la conquête sous les ordres de Diego Almagro. Après sa mort , Pedro de Yaldivia reprit ce projet. Ils trouvèrent l'un et l'autre de grands obstacles. Le premier abandonna son entreprise, comme je l’ai dit plus haut J; le dernier, après avoir déployé tout son courage et tous ses talens militaires, périt avec un corps considérable de troupes qui était sous ses ordres. La bravoure et l'habileté de François de Yillagra , son lieutenant , contint les Indiens et sauva le reste des Espagnols. Peu à peu, toute la plaine le long de la côte fut soumise. Les parties montagneuses sont encore occupées par les Puelches , les Araucos et d’autres tribus indiennes , dont le voisinage est toujours redoutable aux Espagnols qui depuis deux siècles sont

1 Real Ce du la. Canipomanex, III, 115.

* tiv. vi, p. OKJ.

obligés de soutenir avec ces peuples une guerre presque continuelle , interrompue seulement par quelques intervalles d'une paix mal assurée.

la partie du Chili qui peut être regardée comme province espagnole s’étend sur une assez petite largeur le long de la côte, depuis le désert d’Alacamas jusqu'à l’Ile de Cltiloè, sur plus de neuf cents milles de long. Ce climat est le plus délicieux de l'Amérique, et peut-être en est-il peu dans le monde entier qu'on puisse lui comparer. Quoique voisin de la zone torride, on n’y éprouve jamais d'excessives chaleurs, parce que les Andes lui servent d'abri, et qu’il est constamment rafraîchi par des brises de mer. * La température de l’air y est si douce et si égale que les Espagnols la préfèrent i celles des provinces du sud de l’Espagne. La fertilité du sol répond à la douceur du climat et le rend proprç ù recevoir et b nourrir toutes les plantes de l'Europe. Les plus précieuses, le blé, le vin et l'huile , abondent au Chili comme si elles y étaient naturelles. Tous les fruits qu’on y a portés de notre continent y arrivent à une parfaite maturité, («s animaux dut notre hémisphère s’y multiplient et leurs race* s’y perfectionnent. les espèces des bêtes ù corne y sont plus belles qu'en Espagne. Les chevaux du Chili sont plus beaux et plus vigoureux que les andalous dont ils descendent. La nature ne s’est pas bornée à y enrichir la surface de la terre, elle a caché des trésors dans ses entrailles : on a découvert en différens endroits des mines très riches d’or, d'argent , de cuivre et de plomb.

Un pays si favorisé de la nature paraîtrait devoir être un établissement préféré et l'objet particulier des soins du gouvernement espagnol; le contraire est arrivé. Une grande partie du Chili est restée déserte : il n’y a pas en tout plus de quatre-vingt mille blancs et environ trois fois autant de nègres et de métis. Le sol le plus fertile de l'Amérique demeure sans culture et scs mines les plus riches ne sont point exploitées. Quelque étrange que cette négligence puisse pàraitre, on peut en assigner les causes. Tout le commerce de l’Espagne avec ses colonies de la mer du Sud ne s’est fait pendant deux siècles que par Porto-Bello. Toutes les productions des colonies étaient embarquées dans les ports de Callaoou d'Arica au Pérou, et envoyées à Panama d'où elles étaient transportées

par terre au travers de l’isthme. Toutes les marchandises qu’elles recevaient de la métropole leur étaient portées de Panama et débarquées dans les mêmes ports du Pérou. Ainsi les importations au Chili , de même que les exportations de ce pays , passaient par les mains des commerçans du Pérou. Ceux-ci faisaient un double profit, et, dans les deux cas, les habitans du Chili étaient dans leur dépendance, sans commerce direct avec l'Espagne et à la merci d’une autre colonie pour fournir à leurs besoins aussi bien que pour vendre leurs productions. Avec de tels obstacles et privés de tout encouragement, la population et l’industrie ne pouvaient faire aucun progrès; mais aujourd'hui l'Espagne, par clés raisons que j’exposerai plus bas, a adopté un nouveau système et conduit ! son commerce avec ses colonies de la mer du Sud par des vaisseaux qui doublant le cap Horn établissent une liaison directe entre le Chili et la métropole. L'or , l'argent et les autres productions de cette province peuvent être échangés dans ses propres ports avec les ouvrages des manufactures de l’Europe. Par-là le Chili peut s'élever rapidement à l’importance que ses avantages naturels doivent lui donner parmi les établissemens espagnols, il peut fournir de grains le Pérou et les autres pays situés vers la mer Pacifique; il peut leur donner du vin, des bestiaux, des chevaux, du chanvre et beaucoup d'autres objets de consommation . pour lesquels I les provinces de la mer du Sud dépendent aujourd’hui de l’Europe. Quoique ce nouveau plan ne soit suivi que depuis un petit nombre d’an- ! nées , les effets en sont déjà sensibles '. Si on 1 s'y tient avec quelque fermeté pendant un de- ‘ mi-siècle, on peut prédire que la population, l’industrie et la richesse auront bientôt fait au ; Chili de grands progrès.

A l'est des Andes , les provinces du Tucuman I et de Rio de la Plata bornent le Chili et dépendent aussi de la vice-royauté du Pérou. Ces régions immenses s'étendent du nord au sud, sur : une longueur de plus de treize cents milles et sur une largeur de plus de mille milles. Beaucoup de royaumes d’Europe n’ont pas tant d'é- i tendue. On peut les diviser assez naturellement en deux parties, l'une au nord et l'autre au sud

1 Campomaires ,11, 157.

de la rivière de la Plata. Ijk première comprend le Paraguay, les fameuses missions des jesuites et quelques autres districts. I>cs bornes des possessions espagnoles et portugaises n'y sont pas encore bien déterminées et ont été l’objet de disputes qui subsistent encore entre les deux cours. Il est probable que la contestation se décidera enfin , soit à l’amiable, soit par les armes. Je traiterai pour cette raison de la partie du nord, lorsque je ferai l’histoire de l'Amérique portugaise. Je me servirai alors de relations authentiques, tant espagnoles que portugaises, pour faire connaître à fonds les opérations et les vues des jésuites dans l’établissement de ce gouvernement singulier qui a si fort attiré l’attention de l’Europe et qu’on a si mal connu. Je bornerai mes observations actuelles aux deux gouvernemens du Tucuman et de Buénos-Ayres.

Les Espagnols entrèrent dans cette partie de l'Amérique par la rivière de la Plata. Leurs premières tentatives pour s’y établir furent très malheureuses; mais ils persistèrent, soutenus d’a- Irnrd par l’espoir de découvrir des mines dans l’intérieur du pays, et ensuite par la nécessité de l’occuper eux-mèmes pour empêcher les autres nations de s’y introduire et de pénétrer par-là dans leurs riches possesions du Pérou. Il n’y ont point fait d’autre établissement considérable que Buénos-Ayres. On n’y voit que quelques pauvres villages de deux ou trois cents hahüans chacun, auxquels ils ont cherché à donner de l’importance en les appelant du nom de villes et en y érigeant des évêchés. Une circonstance qu’on n’avait pas prévue a contribué à rendre ce district intéressant malgré le défaut de population. La province de Tucuman, ainsi que le pays situé au sud de la Plata, au lieu d'être couverte de bois comme les autres parties de l’Amérique, n’est qu'une vaste plaine sans un seul arbre. Son sol est une couche profonde de terre franche et fertile couverte d’une verdure continuelle et arrosée par un grand nombre de ruisseaux qui descendent des Andes. Dans ces riches pâturages, les chevaux et les autres bestiaux importés d’Europe se sont multipliés à un degré près que incroyable Cet avantage a mis les habitans en état d’entretenir un commerce lucratif et avec le Pérou, qu’ils fournissent de bestiaux, de chevaux et de mules, et avec l'Europe où ils portent une prodigieuse quantité de cuirs cl de

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