LIVRE HUITIÈME
En suivant les progrès des découvertes et des conquêtes des Espagnols pendant plus d'un demi-siècle, je suis arrivé à l’époque où leur empire se trouva établi sur presque toutes les régions du Nouveau-Monde qui leur sont encore soumises aujourd'hui. Les suites de leur établissement dans les contrées dont il sont devenus les maîtres , les maximes qu'ils ont suivies dans la formation et dans l'administration de leurs nouvelles colonies, l'influence que les progrès successifs de ces colonies ont eue sur la métropole et sur l’état du commerce des nations, sont des objets intéressans qui méritent maintenant notre attention.
La première conséquence qu'a eue pour l’Amérique l'établissement des Espagnols est la diminution aussi étonnante que déplorable du nombre des anciens habilansdu Nouveau-Monde. En faisant observer en différentes occasions les calamités que l'Europe a portées soit dans les Iles, soit dans les autres parties de l'Amérique, j’ai indiqué différentes causes de la destruction rapide des malheureux Indiens. Partout où les habitans de l’Amérique prenaient les armes
' Piedrahiia , Hisl. del IV. Berna , p. 481 , manu, cril cotre les mains de l'atileur.
t pour la défense de leur liberté, il en périssait un grand nombre Mans des combats si inégaux ; mais la désolation était plus grande encore quand l’épée était remise dans le fourreau et que les vainqueurs étaient paisibles possesseurs de leurs conquêtes. C’est dans les Iles et dans les provinces du continent qui s’étendent depuis le golfe de la Trinité jusqu'aux extrémités du Mexique que la dépopulation s'est fait le plus fortement sentir. Ces contrées étaient toutes occupées soit par des hordes errantes de chasseurs, soit par des tribus qui avaient fait peu de progrès dans les arts de la culture et de l'industrie. Forcés par leurs nouveaux maîtres de s’attacher i une résidence fixe et de s’appliquer à un travail régulier au-dessus de leurs forces et exigé avec une extrême sévérité, ils n’avaient ni la vigueur d'esprit ni la force de corps nécessaires pour soutenir le poids de l'oppression ; l'abattement et le désespoir en poussaient un grand nombre à mettre fin eux-mêmes à leur vie ; il en périssait encore davantage par la fatigue et la famine. la destruction s'étendait ainsi dans ces vastes contrées, et en quelques endroits la race des habitans originaires s'était entièrement éteinte. Au Mexique, où une nation
puissante et belliqueuse avait résisté long-temps à l'invasion des Espagnols avec un courage digne d’une meilleure destinée, un grand nombre avait péri sous le tranchant de l’épée; et là, comme au Pérou , les Espagnols traînant après eux les Indiens pour porter leur bagage et leurs munitions dans ieurs guerres civiles et dans leurs expéditions dans l’intérieur du pays, l’excès des fatigues avait emporté ces malheureux par milliers.
Mais la mauvaise administration des Espagnols eut des effets encore plus tristes que toutes leurs cruautés. Les calamités qui accompagnaient la conquête ne furent que passagères, au lieu que les vices du gouvernement auquel ils étaient soumis furent une source permanente et durable de destruction. Lorsque les vainqueurs se partagèrent les terres du Mexique et du Pérou , chacun d’eux voulut y trouver une récompense prompte de ses services. Des aventuriers accoutumés à la dissipation de la vie militaire n’avaient ni l'industrie nécessaires pour former un plan de culture régulière, ni la patience d’en attendre les produits lents , mais certains. Au lieu de s'établir dans les valléesdéji occupées par les Indiens, où la fertilité du sol aurait récompensé les travaux du cultivateur, ils portèrent leurs habitations dans les parties montagneuses , si étendues dans le Mexique et dans le Pérou. Toute leur activité fut employée à la recherche des raines. Les espérances vastes et flatteuses que leur présentait ce genre de travail convenaient merveilleusement au génie entreprenant qui anima les premiers conquérons de l’Amérique dans tous les pas de leur carrière. Le travail des mines demandait tant de bras qu’il fut nécessaire d’y employer les naturels du pays. On les força d'abandonner leurs anciennes habitations dans les plaines et de se porter en foule aux montagnes. Ce passage soudain du climat chaud des vallées à l'air froid et pénétrant particulier aux terres hautes situées vers la zone torride; les fatigues d’un travail excessif; une nourriture peu abondante et malsaine ; le désespoir causé par une sorte d'oppression à laquelle ils n'étaient pas accoutumés et dont ils ne voyaient pas le terme, firent sur eux le même effet que sur les habilans des Iles. Les uns et les autres accablés du poids de tant de calamités réunies avaient disparu de la terre
avec une égale rapidité '. L'introduction de la petite vérole, maladie jusqu'alors inconnue en Amérique et extrêmement dangereuse dans ce climat J , s’étant jointe à ces fléaux , la population de la Nouvelle-Espagne et du Pérou avait été si fort réduite que peu d’années après la conquête, ce qu’on disait de son état ancien paraissait absolument incroyable (161) 3.
Telles ont été les principales causes de la dépopulation de l'Amérique. Beaucoup d'écrivains ne faisant pas assez d'attention à ces circonstances et frappés de la rapidité avec laquelle le mal s’était étendu, ont regardé cet événement , dont l'histoire ne nous fournit aucun autre exemple, comme la suite d'un plan non moins réfléchi qu'atroce. Les Espagnols, disent -ils, convaincus qu’il leur serait impossible d’occuper les vastes régions qu’ils avaient découvertes et de maintenir leur autorité sur des nations infiniment plus nombreuses que leurs conquérans, résolurent pour se conserver l’Amérique d’en exterminer les habitans et de foire un désert du Nouveau-Monde , plutôt que d’en perdre la possession (165). Mais les nations étendent rarement leurs vues sur des objets si éloignés et ne font guère de plans si vastes. Pour l'honneur de l’humanité, nous pouvons observer que jamais aucun gouvernement n'a formé un si détestable projet. Les rois d'Espagne , loin d'adopter un tel système de destruction, forent continuellement occupés de la conservation de leurs nouveaux sujets. Le désir d'étendre la foi chrétienne et de porter la connaissance de la vérité et des consolations à des peuples privés des lumières de la religion , fot le principal mot if des encouragemens que Isabelle donna à l’expédition de Colomb. Après la découverte , elle s’occupa de l'exécution de ses pieux desseins, et montra le plus grand zèle non-seulement pour foire instruire les Indiens, mais encore pour assurer un traitement doux à cette race d’hommes paisibles devenus ses sujets (166). Ses successeurs adoptèrent les mêmes idées, et mes lecteurs les ont vus en plusieurs occasions employer toute leur autorité pour protéger les Américains contre l'oppression des Espagnols. Ils firent à ce sujet de nombreux règlcmens conçus avec sagesse et
1 Torqucmada , 1 , 613.
■B. Diax, cap. cxxtv. Ilerrera, Dcrad. Il, lib. *. c. iT. Ulloa, En fret en., 20G. * Torqncm., 615,642,613.
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dictés par l'humanité. Quand leurs possessions dans le Nouveau-Monde devinrent assez étendues pour leur (aire craindre de ne pouvoir y maintenir leur autorité , l’esprit de leurs lois fut aussi doux qu'il l'avait été lorsqu'ils ne possédaient que les lies. Leur sollicitude pour protéger les Indiens semble même s’être augmentée à mesure que leurs conquêtes se sont étendues : elle alla jusqu’à leur faire promulguer et maintenir des lois qui excitèrent une révolte dangereuse dans une de leurs colonies , et répandirent le mécontentement dans les autres. Mais l'avidité des particuliers était trop violente pour pouvoir être contenue par le pouvoir des lois. Des aventuriers audacieux et tourmentés du désir de s'enrichir promptement, placés à une si grande distance du centre de l'autorité, peu accoutumés à la subordination même dans le service militaire , et encore moins au respect pour l'autorité civile , toujours faible dans une colonie naissante, méprisaient ou éludaient tous les règlemens par lesquels on voulait réprimer leurs exactions et leur tyrannie. I.e gouvernemeo’ espagnol donnait saus cesse de nouveaux édits pour empêcher l'oppression des Indiens. Les colons comptant sur l'impunité à une si grande distance, continuaient de les traiter comme esclaves. Les gouverneurs eux-mêmes et les autres officiers employés dans les colonies, souvent aussi avides et aussi indigens que les aventuriers auxquels ils commandaient , trop disposés à adopter les idées fausses que les conquérans avaient prises des Indiens, encouragaient ou toléraient l’oppression au lieu de l’arrêter. Il ne Faut donc pas imputer la désolation du Nouveau- Monde à une faute de la cour d’Espagne, ni la considérer comme un effet de sa politique. Ce fut uniquement l’ouvrage des conquérans et des premiers colons espagnols qui, par des mesures aussi imprudentes qu’injustes, ont empêché les effets salutaires des lois du souverain et déshonoré leur patrie aux yeux de la postérité.
C’est avec plus d'injustice encore que beaucoup d'écrivains ont attribué à l'esprit d'intolérance de la religion romaine la destruction des Américains , et ont accusé les ecclésiastiques espagnols d’avoir excité leurs compatriotes à massacrer ces peuples innocens comme des idolâtres «t des ennemis de Dieu. Les premiers missiontairesde l’Amérique, quoique simples et sans
lettres, étaient des hommes pieux. Ils épousèrent de bonne heure la cause des Indiens et défendirent ce peuple contre les calomnies dont s’efforcaient de le noircir les conquérans qui le représentaient comme incapable de se former jamais à la vie sociale et de comprendre les principes de la religion * et comme une espèce imparfaite d’hommes que la nature avait marqués du sceau de la servitude. Ce que j'ai dit du zèle constant des missionnaires espagnols pour la défense et la protection du troupeau commis à leurs soins, les montre sous un point de vue digne de leurs fonctions. Us furent des ministres de paix pour les Indiens, et s'efforcèrent toujours d’arracher la verge de fer des mains de leurs oppresseurs. C’est à leur puissante médiation que les Américains durent tous les règlemens qui tendaient à adoucir la rigueur de leur sort. Les Indiens regardent encore le» ecclésiastiques , tant réguliers que séculiers , dans les établissemens espagnols, comme leurs défenseurs naturels, et c’est i eux qu'ils ont recours po.tr repousser les cxacliuns et les violences auxquelles ils sont trop souvent exposés (167), Mais nonobstant la dépopulation actuelle de l'Amérique, il reste encore un nombre considérable des naturels tant au Mexique qu’au Pérou, particuliérement dans les parties qui n’ont pas été exposées à la première furie des armes espagnoles ou désolées par les premières tentatives de leur industrie , plus funestes encore que la guerre. Dans les provinces de Guatimala, de Cliiapa, de Nicaragua et dans les autres belles contrées qui s'étendent le long de Is mer du Sud, la race des Indiens est encore très nombreuse. En quclqurs endroits ils ont des établissemens assez considérables pour mériter le nom de villes (168). Dans les trois audiences qui partagent la Nouvelle-Espagne, il y a au moins deux millions d’indiens, faible reste à la vérité de son ancienne population, mais qui forme encore un corps de nation plus nombreux que celui de tous les autres habitons de ce vaste pays (169). Au Pérou différons districts, particulièrement dans le royaume de Quito, sont presque entièrement occupés par les Indiens. Dans d'autres provinces les naturels sont mêlés avec les Espagnols , s'adonnent aux arts mécaniques et remplissent les états inférieurs de la société. Comme les habilans du Mexique et du Pérou
étaient accoutumés A une résidence fisc cl con- , naissaient quelques arts, il a fallu moins de violence pour les rapprocher un peu de la manière de vivre des Européens. Mais partout où les Espagnols ont trouvé, en s'établissant, des tribus sauvages, leurs tentatives pour les civiliser et les réunir ont été sans succès et souvent funestes aux Indiens. Ceux-ci, ne pouvant se soumettre à aucune contrainte et dédaignant le travail comme un caractère de servitude, abandonnaient leurs anciennes habitations et défendaient leur liberté dans des montagnes et des forêts inaccessibles à leurs oppresseurs; ou périssaient lorsqu'ils étaient réduits à un état qui , contrariait leurs idées et leurs habitudes. Dans les districts voisins de Girthagène, de Panama et de Buénos-Ayres, la dépopulation a été plus générale que dans les parties du Mexique et du Pérou dont les Espagnols se sont rendus plus absolument les maîtres.
L’établissement des Espagnols dans le Nouveau-Monde, quoique si funeste à ses anciens liabitans, avait été fait dans un temps où celte nation pouvait le rendre très avantageux. Par l'union de tous les petits royaumes qui la partageaient , l'Espagne était devenue un état puissant, ayant toutes les ressources nécessaires pour exécuter une si grande entreprise. Ses souverains avaient porté leur prérogative beaucoup au-delà des limites qui bornaient le pouvoir des mouarques dans tout le reste de l'Europe. Iis ne trouvaient plus d'obstacles dans leur administration. Dans tout état d'une grande étendue, la forme du gouvernement doit être simple et l'autorité du souverain absolue, afin que ses résolutions puissent être prises avec célérité et s'exécuter dans tout l’empire sans rien perdre de leur force. Tel était le pouvoir des monarques espagnols lorsqu'ils eurent à délibérer sur la manière de gouverner ces provinces du Nouveau-Monde , plus éloignées du centre de l'autorité qu'aucune de celles que des puissances européennes eussent jamais soumises. Ils n’étaient gênés en aucune manière par la constitution de leurs états d’Europe ; ils étaient maîtres d'adopter tous les plans qu'ils jugeraient convenables, et pouvaient fixer le gouvernement de ces nouvelles colonies par des édits qui étaient autaDt d'exercices de la prérogative royale la p'us illimitée.
Une circonstance qui distingue les colonies des Espagnols en Amérique de celles des autres nations européennes, c'rst que le gouvernement s’est occupé de très bonne heure de leur administration. Lorsque les Portugais , les Français et les Anglais ont pris possession des régions qu’ils occupent aujourd’hui en Amérique, 1rs avantages qu’ils espéraient en tirer étaient si éloignés et si incertains, qu'on laissa les premiers aventuriers et les premiers colons lutter presque sans aucun secours de la métropole contre tonies les difficultés qui traversent la formation d’une colonie dans sa naissance. Mais l'or et l'argent, les premières productions des élablissrmcns espagnols au Nouveau - Monde , séduisirent les souverains et attirèrent promptement leuratlention. Après avoir faiblement contribué à la découverte et très peu à la conquête du Nouveau- Monde, ils y exercèrent sur-le-champ la fonction de législateurs; et ayant acquis cette espèce de domaine, inconnu jusque-là parmi les nations, ils l’exercèrent d’après un système dont l'histoire ne nous fournit aucun autre exemple.
La maxime fondamentale de la jurisprudence espagnole sur l’Amérique est que tous les domaines conquis appartiennent à la couronne et non à l’état ou à la nation. La bulle d'Alexandre VI, qui est comme la grande chartre sur laquelle l'Espagne fonde ses droits, a donné en pur don à Isabelle et Ferdinand toutes les contrées qui ont été ou seront découvertes. Ces princes et leurs successeurs se sont regardés constamment comme propriétaires absolus de toutes les terres conquises par leurs sujets dans le Nouveau -Monde. Toute possession n’est qu’une concession de leur part et retourne à eux. l,e* chefs des différentes expéditions, les gouverneurs de différentes colonies, les officiers de justice et les ministres de la religion étaient tous nommés par le souverain et amovibles à sa volonté. Le peuple n’avait aucun privilège indépendant de la couronne et qui pftt servir de barrière au despotisme. Il est vrai que, lorsque les villes furent bâties et formées en corporation, les citoyens y eurent le droit delire leurs magistrats et d'ètre gouvernés par les lois de la communauté. Dans les états mêmes les plus despotiques celte faible étincelle de liberté n'est pas encore éteinte, mais dans les ' villes d’Amérique la législation est purement
vt
municipale et se borne aux objets de police et de commerce intérieur. Dans tout ce qui regarde l'administration générale et l'intérêt public, la volonté du souverain fait loi. H n'y a point de pouvoir politique dérivé du peuple; toute l'autorité est concentrée dans la couronne et dans les officiers nommés par le roi.
Lorsque les conquêtes de l'Espagne en Amérique furent terminées, les rois d’Espagne, en formant un plan d'administration pour leurs nouveaux domaines , les divisèrent en deux immenses gouvernemens ; la vice -royauté de la Nouvelle-Espagne et celle du Pérou. La première s'étend sur toutes les provinces de l'Amérique septentrionale, appartenantes à l'Espagne; la seconde, sur toutes ses possessions dans l’Amérique méridionale. Cette disposition, qui dès le commencement avait de grands inconvéniens, en a entraîné de bien plus considérables lorsque la population et l’industrie des provinces éloignées de chaque vice-royauté ont fait des progrès. Le peuple de ces provinces, trop éloigné de la résidence des vice-rois , s’est plaint de ne pouvoir communiquer avec eux à une si grande distance. D'un autre côté, l'autorité des vicerois a dû être nécessairement faible et incertaine ilaus son action, sur des pays si loin de leurs yeux. On a cru trouver un remède à ce mal en établissant , dans ce siècle-ci, àSanta-Fé de Bogota , capitale du nouveau royaume de Grenade, une troisième vice-royauté dont la juridiction s'étend sur tout le royaume de Tierra-Firme et la province de Quito >. Non-seulement ces vicerois représentent la personne du souverain, mais ils jouissent encore de toutes les prérogatives delà couronne dans toute leur étendue, chacun dans les limites de son gouvernement. Comme le roi, ils exercent l'autorité suprême dans le civil, le militaire et le criminel. Ils peuvent présider à tous les tribunaux ; ils ont seuls le droit de nommer à beaucoup d’emplois importons, et le privilège de faire remplir par intérim ceux qui sont à la nomination du souverain , jusqu'à ce que le successeur nommé par le roi arrive. La pompe extérieure qui les accompagne est proportionnée à leur dignité et à l'étendue de leur pouvoir. Leur cour est formée sur le modèle de celle de Madrid, Des gardes à
' Ulloa, Voy., 1, 23, 2S5.
pied et à cheval , une maison nombreuse et la plus grande magnificence leur donnent plutôt l’air de souverains que de gouverneurs exerçant une autorité déléguée *.
Mais comme le vice-roi ne peut exercer en personne les fonctions de magistrat suprême dans toutes les parties d'une juridiction si étendue, il est aidé dans son administration par des officiers et des tribunaux semblables à ceux d'Espagne. La conduite des affaires dans les provinces est confiée à des magistrats de différens ordres et de différentes dénominations, dont quelquesuns sont nommés par le roi et d’autres par le ,vice-roi ; mais tous reçoivent les ordres du viceroi et sont soumis à sa juridiction. L'administration de la justice appartient à des tribunaux connus sous le nom d'audiences et formés sur le modèle de la chancellerie d'Espagne : ils sont au nombre de onze et rendent la justice à autant de districts (170). Le nombre des juges est plus ou moins grand dans chacun, en proportion de l'étendue et de l'importance de leurs juridictions. La place de juge dans une cour d'audience est aussi honorable que lucrative, et remplie communément par des personnes de mérite et de talent qui font respecter le tribunal. Ils connaissent des causes tant civiles que criminelles : mais ces deux genres d’affaires sont partagés entre les juges. Quoique ce ne soit que dans les gouvernemens les plus despotiques que le souverain exerce en personne la redoutable prérogative de rendre la justice à ses sujets , et d’absoudre ou de condamner d’après ses volontés, devenues autant de lois; quoique dans toutes les monarchies d’Europe la fonction de juge soit confiée à des magistrats dont les décisions sont réglées par des lois connues et des formes établies, les vice-rois espagnols ont souvent tenté de s’asseoir sur les tribunaux de la justice , et leur distance de la métropole leur donnant de la hardiesse, ils ont quelquefois aspiré à un pouvoir que leur maître n’a pas osé s’attribuer. Pour arrêter une entreprise dont le succès aurait banni la justice et la sûreté des colonies espagnoles, en soumettant la vie et la propriété des citoyens à la volonté d'un seul homme , les rois d'Espagne ont fait un grand nombre de lois qui défendent, dans les termes les plus exprès, aux vice-rois de
■ lilloa, Voy., I, 432. Gage, 6t.
sc mêler des affaires pendantes au* audiences , et de donner leur avis ou leur voix sur aucun point contesté par-devant ces tribunaux1. Les cas particuliers qui tiennent à quelque question générale de droit civil , et même les règlemcns portés parle vice-roi doivent êtresoumis ila révision de la cour d’audience , qui peut être en eda regardée comme un pouvoir intermédiaire placé entre le vice-roi et le peuple , et comme une barrière à l’accroissement illégal de sa juridiction. Mais comme toute opposition , même légale à l'autorité d’un magistrat qui représente le souverain et qui tient son pouvoir de lui , est peu d’accord avec l’esprit de la politique espagnole , les réserves sous lesquelles ce pouvoir est accordé aux cours d'audience sont remarquables. Elles peuvent faire des remontrances au vice-roi , mais dans le cas où il y aurait opposition directe entre leur qpinion et la volonté du vice-roi , celle-ci doit être mise è exécution, et il ne reste à l’audience que le droit de mettre la matière sous les yeux du roi et du conseil des Indes *. Ce seul privilège de faire des remontrances et de donner des conseils à un bomme à qui tout le reste de la nation doit obéir en silence , donne une grande dignitéaux cours des audiences, ainsi qu’un autre droit dont elles jouissent. A la mort du vice-roi, lorsqu'il n’y a aucune provision donnée à son successeur par le roi , le pouvoir souverain passe à la cour d'audience résidente dans la capitale de la vice-royauté , et le plus ancien des magistrats , assisté de ses collègues tant que dure la vacance, exerce toutes les fonctionsdu vice-roi3. Dans les matières soumises à la connaissance des audiences, comme cours de justice ordinaires, leurs sentences sont définitives dans toute contestation concernant une propriété de la valeur de moins de six mille pesos. Mais quand l'objet du procès excède cette somme leur décision est soumise i révision et portée par appel au conseil des Indes *.
A ce conseil , un des plus considérables de la monarchie pour la dignité et le pouvoir, est attribuée l'administration suprême de tous les
1 Recop.. tib. il, lit. xv, 1. 35-38-44, lib. m , üt. m,
‘Solori-, Dt Jure ind., lib. iv, cap. m; n°40, 41. Recop., lib n, lit, xv, I. 36; lib. m, lit. m; lib. y, Ut. iy, 1. 1.
• Recop., lib. n, lit. xv, I. 57, etc.
4 Idem., lib. y, lit. xm 1 1. 1 , etc.