‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 90 sur 116 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

domaines espagnols en Amérique. 11 fut établi par Ferdinand, en 1511, et reçut une forme plus parfaite de Charles-Quint , en 1524. Sa juridiction embrasse les affaires ecclésiastiques,

I civiles et militaires , et le commerce. C’est de là qu’émanent toutes les lois relatives au gouvernement et à la police des colonies, qui doivent être approuvées des deux tiers des membres avant d'étre publiées au nom du roi. Il confère tons les offices dont la nomination est réservée à la couronne. Toute personne employée en Amérique, depuis le vice-roi jusqu'au dernier des officiers, est soumise à son autorité; il examine la conduite, récompense les services et punit les malversations b On met sous ses yeux tous lei avis et tous les mémoires publics ou secrets en voyés de l'Amérique , ainsique tous les plans d’administration, de police et de commerce, proposés pour les colonies. Depuis le premier établissement de ce conseil, l’objet constant des rois catholiques a été de maintenir son autorité et de lui donner de temps à autre de nouvelles prérogatives qui pussent le rendre redoutable à tous leurs sujets du Nouveau-Monde. On peut attribuer en grande partie aux sages règlemens et à la vigilance de ce tribunal respectable ce qui reste de vertu et d'ordre public dans un pays où tant de circonstances conspirent à amener le désordre et la corruption *.

Comme le roi est supposé présent au conseil des Indes , ce tribunal se tient toujours au lieu où la cour fait sa résidence. Il fallait un autre tribunal pour régler les affaires de commerce qui demandent l'inspection immédiate des supérieurs. On Ta établi dès l’année 1501 à Séville, dont le port était alors le seul qui commerçât avec le Nouveau-Monde. On l'appelle Casa de la Contratacion. Il est en même temps bureau deeommerce et cour de justice. Dans la première de ces qualités , il prend connaissance de tout ce qui est relatif au commerce de l'Espagne avec l’Amérique ; il fixe les marchandises qui doivent être im|iortées dans les colonies, et a l’inspection surcellesque l’Espagne reçoit en retour. Il décide du départ des flottes , du fret et de la grandeur des bàtimens, de leur équipement et de leur destination. Comme cour de judicalure , il juge toutes les affaires tant civiles et de coin-

1 Recop., lib. n, til. n . 1.1 rlc.

I * Solor/. , De Jure ind., lib. iv, I. *2 , «le., 12.

mcrcc que criminelles , qui ont lieu en conséquence des intérêts de commerce entre l'Espagne et l’Amérique. Dans l'un et l’autre genre on ne peut appeler de ses décisions qu'au conseil des Indes

Telle est l’esquisse du système de gouvernement adopté par l'Espagne pour ses colonies de l’Amérique. L'énumération des tribunaux subordonnés pour l’administration de la justice, pour la perception du revenu public et pour le maintien de la police intérieure, et la description de leurs différentes fonctions nous jetteraient dans des détails trop minutieux et trop peu intéressa ns.

Le premier objet des rois d’Espagne a été d’assurer à la métropole exclusivement les productions de leurs colonies par une prohibition absolue de commerce avec les nations étrangères. Après avoir conquis l'Amérique, connaissant la faiblesse de leurs établissemens uaissans et instruits de la difficulté d’établir et de soutenir leur domination sur des régions d'une si vaste étendue et sur tant de nations qui cherchaient à secouer leur joug, ils craignirent surtout l’abord des étrangers ; ils cherchèrent i se dérober à leurs regards et employèrent tous leurs soins à les éloigner de leurs côtes. Cet esprit de jalousie et d'exclusion, peut-être naturel et nécessaire au commencement de l'établissement, augmenta chez les Espagnols b mesure que leurs possessions s'étendirent et qu’ils en connurent mieux l’importance. Ils furent conduits par-là à former leurs colonies sur un plan différent de tout ce que l’histoire nous présente. L’ancien monde a eu ses colonies ; mais elles étaient seulement de deux espèces. Les unes étaient les suites d'une émigration qui débarrassait l'état d’un superflu de population lorsque les habitans étaient trop nombreux pour le territoire qu’ils occupaient ; les autres étaient des détachemens militaires, des espèces de garnison servant à maintenir dans l’oliéissance les pays conquis. I,es colonies fondées par quelques républiques grecques et les essaims de Barbares sortis du nord pour s'établir dans les differentes parties de l’Europe , étaient des colonies de la première espèce ; les colonies romaines étaient de la seconde. Dans les premières, l'union avec la mé-

'Jiccop , lib. x, lit i.yritia.Noledclacontralacion.

tropolc cessait promptement et elles devenaient bientôt des états indépendans. Dans les colonies romaines , comme la séparation n'était pas si complète, la dépendance continuait. les rois d'Espagne cherchèrent à réunir dans les leurs ce que ces deux espèces de colonies avaient de particulier. En les plaçant à une si grande distance de la métropole, en établissant dans chacune une forme de police et d'administration intérieure sous des gouverneursdifférens et des lois particulières , ils les séparèrent de la mère patrie. En retenant dans leurs mains le droit de donner les lois , celui d'imposer les taxes et de nommer aux principaux emplois tant dans le civil que dans le militaire , ils s'assurèrent de leur dépendance. Heureusement pour l'Espagne, la situation de ses colonies rendit praticable cette nouvelle idée. Presque tous les pays dont elle s’est rendue maîtresse sont placés entrf les tropiques. Les productions de cette grande partie du globe sont différentes de celles de l'Europe , même dans les provinces les plus méridionales de notre continent. L’industrie de ceux qui s'établissent dans un pays suit naturellement les qualités du climat et du sol. Quand les Espagnols prirent possession de leurs domaines d'Amérique, les métaux précieux furent le seul objet qui attira leur attention. Lors même qu'ils commencèrent à suivre un meilleur plan , ils s’occupèrent presque uniquement des productions particulières au sol et au climat , qui par leur rareté et leur valeur pouvaient être recherchées davantage de la métropole. Séduits par l’espoir de s'enrichir promptement , ils dédaignèrent de prodiguer leur industrie à des travaux moins lucratifs , mais beaucoup plus intéressans; ils se mirent même dans l'impuissance de corriger cette première erreur ; et pour ôter aux colons tout moyen de devenir les rivaux de l’Espagne , ils défendirent dans les colonies , sous des peines très sévères •, la culture du vin et de l’huile , ainsi que l'établissement de diverses espèces de manufactures (17 1). Ils réservèrent à la métropole seule l’approvisionnement des colonies pour les objets de première nécessité. Les draps , les meubles , les instrumens des arts , les objets de luxe et même une partie considérable des provisions de bouche

' mina , Rftab. des manufactures , etc , p. 206.

qui se consomment en Amérique, y sont portés d'Espagne. Pendant une grande partie du seizième siècle , l'Espagne , en possession d'un commerce étendu et de manufactures florissantes, put avec facilité satisfaire les besoins de ses colonies par son propre fonds. Elle recevait en échange les produits des mines et quelques productions du sol. Mais les importations et les exportations se faisaient par des vaisseaux espagnols. On ne permettait à aucun navire américain de porter des marchandises d'Amérique en Europe. Le commerce même d'une colonie avec une autre était prohibé ou limité par de grandes gènes. Tout ce que fournissait l'Amérique abordait aux ports d'Espagne ; tout ce qu’elle consommait en sortait. Aucun étranger ne pouvait entrer dans les colonies sans une permission expresse du gouvernement; aucun vaisseau des nations étrangères n’était reçu dans leurs ports. La confiscation des biens meubles et la mort étaient les peines prononcées contre tout habitant qui oserait commercer avec les étrangers '. Ainsi , les colonies étaient tenues dans un état d'enfance perpétuelle, et cette dépendance établie pour un intérêt de commerce, cette politique subtile dont l'Espagne a donné le premier exemple aux nations de l'Europe , ont conservé la domination de la métropole sur des colonies éloignées pendant deux siècles et demi.

Telles sont les principales maximes d'après lesquelles les rois d'Espagne ont formé leurs nouveaux établissemens en Amérique. Mais ils n'ont pas pu recréer avec la même rapidité qu'ils avaient détruit , et beaucoup d’obstacles ont retardé le succès des soins qu'ils se sont donnés pour remplir le vide immense que leurs dévastations avaient causé. Dès que la fureur des découvertes et des conquêtes commença à s'amortir. les Espagnols ouvrirent les yeux sur des dangers et des maux qu'ils n'avaient pas aperçus ou qu'ils avaient négligé de prévenir. Les calamités sans nombre auxquelles étaient exposées des colonies naissantes, les maladies causées par l'insalubrité d'un climat fatal à la constitution des Européens, la difficulté d'établir la culture dans un pays couvert de furets, le manque de bras dans quelques provinces, et dans toutes, la lenteur avec laquelle l'industrie obtenait la

> Heeop., lit). U, litre xxvu. 1. 1, 4, 7, etc.

récompense de scs peines, il moins que la découverte de quelque mine n’enrichit tout de suite l’heureux colon , tous ces maux furent sentis et exagérés. L’esprit d'émigration des Espagnols, découragé par tant d’obstacles, s'affaiblit bientôt de telle manière que soixante ans après la découverte du Nouveau-Monde, le nombre des Espagnols en Amérique ne passait pas quinze mille (172).

La manière dont la propriété était réglée dans les colonies espagnoles, et les lois selon lesquelles elle se transmettait, soit par succession , soit par vente , étaient extrêmement contraires il la population. Pour faire faire il la population un progrès rapide dans une colonie naissante , il faut que les terres soient partagées en petites portions , et que la propriété puisse en être transmise avec beaucoup de facilité *. Mais l'avidité des conquéraos du Nouveau-Monde ne leur permit pas d’observer cette maxime. Comme ils avaient le pouvoir de satisfaire toute l'extravagance de leurs désirs, plusieurs s’emparèrent de districts d’une vaste étendue, et de provinces entières qu'ils tinrent en commandcries. Ils obtinrent ensuite par degrés de les convertir en majorais , espèce de fief connu dans la jurisprudence féodale d'Espagne*, et qui ne peut être ni partagé ni aliéné. Une grande partie de la propriété territoriale, ainsi enlevée il la circulation en devenant un bien substitué, et passant du père au fils sans avoir été améliorée, n’avait qu’une bien petite valeur, soit pour le possesseur, soit pour la colonie. Dans ce que j’ai dit de la réduction du Pérou, on peut observer plusieurs exemples de possessions d'nne étendue énorme, occupées par quelques-uns des conquérons 3. L'abus fut le même dans les autres parties de l’Amérique: car la valeur des terres étant estimée par le nombre des Indiens qui y étaient attachés, et la population étant très clair-semée en Amérique , il n’y avait que des districts d'une étendue immense qui pussent fournir assez de travailleurs pour exploiter avec avantage les mines. Ces erreurs capitales dans la distribution de la propriété ont entraîné des effets funestes dans toutes les parties de l’administration des colonies espagnoles, et peuvent

’D- Smith'», Jnquirjr , 1. 11. p. 160.

1 Rccop., Itb. iv, lit. m, 1. 24.

*Ub. n.

72fi HISTOIRE D'

être considérées comme la grande cause qui a rendu les progrès de la population de ces pays beaucoup plus lents que dans les colonies mieux constituées (173).

A cet obstacle il faut ajouter le nombre et l’étendue de leurs établisscmens ecclésiastiques, dont les frais énormes supportés par les colons ont nui infiniment à l’industrie et à la population. Le paiement des dîmes est une taxe pesante sur l’industrie; et partout où la sagesse du magistrat civil ne met pas des bornes aux exactions qu’entraîne la perception de cet impôt , il devient intolérable et destructeur. Mais les législateurs espagnols , loin de réprimer les prétentions du clergé, les laissèrent, par un zèle inconsidéré , s’étendre dans toute l'Amérique, et devenir pour leurs colonies naissantes un fardeau qui serait très pesant , même dans les sociétés qui ont fait le plus de progrès. Dès 1501, les colonies furent soumises à la dime ecclésiastique pour les productions les plus nécessaires , sur lesquelles l’attention des premiers planteurs devait naturellement se tourner >. Les prétentions du clergé ne se bornèrent pas même aux productions les plus simples du sol. Le sucre , l'indigo et la cochenille, fruits d'une culture plus difficile, furent déclarés sujets à la dlme a, et l'industrie du colon fut taxée dans tous ses travaux, depuis les plus grossiers jusqu'aux plus compliqués. La superstition des Espagnols d’Amérique ajouta bientôt à la pesanteurde cette imposition légale des contributions volontaires. Leur passion pour la pompe dans les cérémonies de la religion , et leur respect excessif pour le clergé séculier et régulier, ont procuré aux églises et aux monastères et détourné ainsi sans utilité une grande portion de la richesse qui aurait contribué puissamment & la prospéritédes colonies, en y entretenant un travail productif.

Malgré tous les obstacles , les pays occupés en Amérique par les Espagnols sont si fertiles et si séduisons que la population s'y est insensiblement augmentée , et que les colonies espagnoles sont aujourd'hui remplies de citoyens de différons ordres. Les plus puissans et les plus considérés sont les Espagnols qui y arrivent d’Europe, et qu'on appelle cha/tetones. la cour d'Espagne, jalouse de maintenir la dépen-

1 Rccop., Mb. i, lit. xvi, 1. 2.

• /tient. , t. 3 et 4.

dance des colonies, ne confie les emplois de quelque importance qu’à des personnes envoyées d'Europe; pour s'assurer davantage de leur fidélité , elle exige de tous ceux qu'elle emploie la preuve qu’ils descendent d'une famille de vieux chrétiens, sans aucun mélange de race juive ou mahométanc, et qui n’ait été flétrie par aucune censure de l’inquisition *. Le gouvernement croit pouvoir confier sûrement l'autorité en des mains si pures , et eux seuls sont chargés de presque tous les emplois publics , depuis la vice-royauté jusqu'aux dernières places. Toute personne qui, par sa naissance ou par une longue résidence en Amérique, peut être soupçonnée de quelque disposition contraire aux intérêts de la métropole est l'objet d'une défiance qui l’exclut presque de tout emploi (174). Une préférence si marquée de la cour pour les chapetones, leur donne une telle prééminence en Amérique, qu'ils regardent avec dédain toutes les autres classes de citoyens.

Les créoles , ou desceudans des Européens établis en Amérique, forment la seconde classe des citoyens dans les colonies espagnoles : leur caractère et leur étal ont mis les chapetones à portée d'acquérir d'autres avantages presque aussi considérables que ceux qu'ils tiennent de la prédilection du gouvernement. Quoique quelques-uns des créoles soient descendus des conquérons du Nouveau-Monde; quoique d'autres tirent leur origine des plus nobles familles d'Espagne; quoique plusieurs d'entre eux possèdent de grandes richesses, l'influence d'un climat chaud, la jalousie ombrageuse du gouvernement et l’impuissance d'atteindre à ces distinctions qu'ambitionne toujours le cœur humain , abat tellement en eux toute vigueur et toute activité, que la plus grande partie consument leur vie dans une mollesse voluptueuse jointe A une superstition encore plus avilissante. La langueur et l’inaction où ils vivent les éloigne de toutes les opérations d'un commerce actif et étendu. Le trafic intérieur dans chaque colonie, ainsi que le commerce avec les autres colonies et avec l'Espagne elle-même , sont entre les mains des seuls chapetones a, qui sont récompensés de leur industrie par les richesses immenses qu’ils

* Rccop., lib. ix , lit. xxvi , 1. 15, 10.

* Ultoa, Voy. , 1 , 27, 251. Voyage de Frczicr, '227.

accumulent, tandis que les créoles, plongés dans la paresse, se contentent du revenude leurs possessions.

Cette rivalité déclarée pour le pouvoir et la richesse, a établi entre ces deux ordres de citoyens une haine violente et implacable ; à ta plus légère occasion leur aversion mutuelle éclate, et ils se donnent réciproquement des noms aussi injurieux que ceux que dictent les haines les plus invétérées de nation à nation '. La cour d'Espagne, par un raffinement de sa politique défiante, nourrit ces semences de discorde , et fomente cette jalousie mutuelle qui non-seulement empêche les deux classes les plus puissantes de ses citoyens du Nouveau-Monde de se réunir contre la métropole, mais qui anime chaque parti & surveiller sans cesse et à traverser avec le zélé le plus vif toutes les démarches de l’autre.

La troisiémeclassedes habitans des colonies espagnoles est de race mêlée, provenant ou d'un Eupéen et d’un noir, ou d'un Européen et d’un Indien. Les premiers sont appelés mulatos , mulâtres, les seconds /neift'r<v,métis. Comme la cour d'Espagne s'est occupée de bonne heure du soin de ne faire qu'une nation de ses nouveaux et de ses anciens sujets , elle a encouragé les mariages des Espagnols établis en Amérique avec les naturels du pays; et dès les premiers temps de l’établissement, il s’est fait plusieurs alliancesde ce genre2. C’est pourtant moins le désir de se conformer aux vues du gouvernement que la licence des mœurs qui a multiplié cette classe d'habitans, jusqu’à en faire une partie considérable de la population de tous les établissemcns espagnols. Les Espagnols distinguent par différais noms tous les degrés de cette filiation et toutes les variétés de l’espèce, depuis le noir de l’Afrique transplantéen Amérique, et la couleur de bronze de l’Américain jusqu’à la blancheur de l’Européen. A la première génération , les métis ou mulâtres sont traités comme Indiens ou comme nègres; à la troisième, la couleur originaire et distinctive de l’Indien a déjà disparu , et à la cinquième, la teinte du noir est tellement effacée, que l’habitant descendu de cette race mêlée ne peut plus être distingué de l’Européen,

' G»bc’* Survey, pan. 9. Frèzier, 220.

• Recup ., Iili vi , lit. i , 1. î. H errera , Dam!. I , lib. iv, cap. in i Dccail. lit , lib. vu , cap. u.

et partage tous les privilèges de celui-ci >. C’est surtout cette classe d’habitans, dont la constitution est très forte et très vigoureuse , qui exerce tous les arts mécaniques et tous les emplois de la société qui demandent l'activité, mais que les citoyens des classes supérieures dédaignent de remplir par paresse ou par orgueil J.

Les nègres tiennent la quatrième place parmi les habitans des colonies espagnoles. Nous parlerons ailleurs plus au long de l’introduction de cette malheureuse partie de l’espèce humaine dans le continent de l’Amérique , des travaux auxquels ils sont employés et des traitemens qu’ils y essuient. Nous n'en faisons mention ici que pour faire remarquer une singularité dans leur état , sous la domination espagnole. Dans la plus grande partie des établissemens , particulièrement dans la Nouvelle-Espagne , les nègres sont employés aux services domestiques. 11$ forment la plus grande partie du luxe des riches , et sont chéris et caressés de leurs maîtresses, aux plaisirs et à la vanité desquelles ils sont utiles. Leurs habillemens sont presque aussi riches que ceux de leurs maîtres ; ils en imitent les manières et en prennent toutes les passions 3. Enorgueillis par cette distinction , ils ont pris avec les Indiens un tel ton de supériorité , et les traitent avec tant d’insolence et de mépris , que l’antipathie entre les deux races est devenue implacable. Au Pérou même , où les nègres sont en plus grand nombre et sont employés aux travaux des campagnes comme au service domestique , ils conservent le même ascendant sur les Américains naturels, et la haine des deux nations subsiste avec la même violence. Les lois fomentent à dessein cette aversion , qui n’a pas été d'abord l’ouvrage de la politique, et les plus rigoureuses défenses s'opposent à toute communication qui pourrait formcrquelque union entre les deux races. Par cette politique artificieuse, les Espagnols tirent une partie de leur force de ce qui fait la faiblesse des colonies des autres nations; ils ont su se donner pour associés et pour défenseurs les mêmes hommes qui sont ailleurs des objets de jalousie et de crainte L

1 Ulloa , l'oy. , I , p. 27.

'Ibid., p. 29; voy. Bougiier, p. 10t. Metendts, Tetoros h cnladeros , 1 , 35t.

* Gag., p. 50. Ulloa, Voy. I, 45t.

* Rccop., lib. vu, lit. v, î, vu. üerrera, Deccul. VHI, Ub. vu, cap. ui K relier, 24 t.

I.es Indiens forment la dernière classe des habitans de ce pays qui appartenait à leurs ancêtres. J'ai déjà fait observer à mes lecteurs la conduite des Espagnols dans la manière dent ils ont traité ce malheureux peuple, et j’ai rapporté les principaux règlcmcns faits dès les commenremens de la conquête sur cet objet important de l'administration de leurs nouveaux domaines; mais à compter de l’époque où j’ai conduit l'histoire de l'Amérique jusqu'au moment présent, les connaissances et l’expérience acquises pendant deux siècles ont mis la cour d’Espagne en état de faire des changemens avantageux dans cette partie de son plan d’administration américaine , et j’ai cru qu'une vue générale et rapide de la condition actuelle des Indiens pouvait être curieuse et intéressante.

Charles V, par la célèbre ordonnance de 1542, dont nous avons fait si souvent mention, avait enfin anéanti les prétentions exorbitantes des conquérans du Nouveau-Monde , qui en regardaient les habi tans comme des esclaves dont le travail leur appartenait en propriété. Depuis cette époque, les Indiens ont été réputés libres et autorisés à revendiquer les privilèges de sujets de la couronne. Lorsqu'ils furent admis au rang de citoyens, on jugea qu’il était juste de les faire contribuer aux dépenses communes de la société dont ils devenaient membres. Mais comme on ne pouvait attendre aucun produit considérable des travaux volontaires de ce peuple, étranger à toute industrie régulière , et détestant le travail, la cour d’Espagne crut nécessaire de fixer par des règlcmens la valeur de la taxe qu’on pouvait exiger d’eux. Dans cette vue, on a imposé sur tout Indien mâle, depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à cinquante, une taxe annuelle , et l’on a déterminé en même temps d’une manière fixe la nature et l’étendue des services qu’ils doivent rendre. Ce tribut varie dans les différentes provinces; mais à prendre ce qu’ou paie dans la Nouvelle-Espagne comme le taux moyen , la taie est d’environ quatre schclings 1 par tète, somme modique dans des pays où le prix de l’argent est extrêmement bas (175). Le droit de lever l'inipùl appartient à différentes personnes. Tout Indien , en Amérique, est ou vassal immédiat de la couronne, ou dépendant de quelque autre ‘ Krrop., tib. ti, lit. t, I. 42. Hadluyl, vol. lit,

vassal , à qui le district dans lequel il demeure a été accordé pour un temps limité sous la dénomination d’encomienda. Les premiers paient environ les trois quarts de la taxe au fisc; les autres paient cette même partie du tribut au vassal immédiat dont ils sont les tenanciers. Après la conquête de l’Amérique, les conquérans sc partagèrent la plus grande partie des terres , et n'en laissèrent que très peu i la couroonc. Comme les premières concessions n’avaient été faites qu’à deux générations seulement ’, et qu’elles revenaient en propriété à la couronne après ce temps expiré , le souverain pouvait ou répandre ses faveurs sur de nouveaux propriétaires en leur accordant ces possessions vacantes, ou augmenter ses revenus en se les réservant î lui-même (176). Les rois d'Espagne ont pris le plus souvent ce dernier parti, et le nombre d’indiens dépendans immédiatement de la couronne est aujourd’hui beaucoup plus grand que dans le siècle qui a suivi la conquête, et cette branche des revenus du roi continue de s’accroître.

la? bénéfice provenant des services des Indiens appartient à la couronne ou à celui qui possède Vencomienda , de la même manière et selon la même règle que nous venons de voir observée dans le paiement du tribut. Ces services, quoique exigibles en vertu de la loi, sont très différens des travaux serviles imposés originairement aux Indiens. Ils sont de deux sortes : les uns sont appliqués à la confection des ouvrages publics dont la société ne peut sc passer sans de grands inconvéniens; les autres à l’exploitation des mines d’où les colonies espagnoles tirent leur plus grande importance et leur plus grande utilité. Le premier genre de travaux qu’on exige d’eux comprend la culture du maïset des autres grains de première nécessité, la garde des bestiaux , la construction des édifices publics, des ponts et des grands chemins5; mais on ne peut pas les forcer de travailler à la culture des vignes, des oliviers, des cannes à sucre et des autres productions qui sont des objets de luxe ou de commerce3. Les travaux du second genre consistent à tirer les minéraux des entrailles de la terre et

1 Itreop.. tib. ti, tic tiii, 1.48. Solon.; Dcjureind.. lil). il, cap. xn.

* tlrcop., lib. %n, tit. xm, l. 19. Solor i.tDc Jure ind. , Il , lib. i, cap. vt, ni, ix.

* Htcop,, lib. vi, lit. xm , I. 8. Solon , lib. i , cap. vu, n xu.dc, '

à les purifier par tous les procédés de l'art , travaux aussi pénibles que malsains (177).

La manière dont ces deux sortes de services sont exigés des Indiens est également réglée par des lois qui ont pour but de les rendre moins onéreux à ceux qui y sont soumis. On les appelle alternativement au travail par divisions, qu'on appelle mitas, et aucun d eux ne peut être forcé de travailler qu’à son tour. Au Pérou, le nombre de travailleurs désignés ne passe pas la septième partie des habilans dans chaque district Dans la Nouvelle-Espagne, où les Indiens sont en plus grand nombre , sur cent Indiens on ne prend que quatre travailleurs *. Je n'ai pas pu savoir combien de temps chaque Indien employé à la culture est obligé de travailler (178) : mais au Pérou , chaque mita ou division passe six mois aux mines , et tant que dure ce travail , chaque Indien ne reçoit pas moins de deux schelings par jour, et il en est qui gagnent le double de cette somme 3. Aucun Indien , résidant à plus de trente milles d'une mine, ne peut être compris dans la division destinée à l'exploiter 4 *, et on n'expose point les habilans des plaines à une destruction certaine en les forçant de passer des pays chauds aux froides régions des montagne *s 1 où les minéraux abondent (179).

Les Indiens qui vivent dans les villes principales sont absolument soumis aux lois et aux magistrats espagnols; mais, dans leurs villages, Sis sont gouvernés par des caciques dont quelques-uns sont les dcscendans de leurs anciens seigneurs, et d'autres sont nommés par le viceroi. Ces caciques règlent les petites affaires du peuple de leurs districts selon les maximes de leurs ancêtres que b tradition a conservées. C'est une consolation pour les Indiens que d’obéir à une autorité placée dans les mains de leurs compatriotes , et le pouvoir de ces magistrats indiens est si peu redoutable à leurs nouveaux maitres qu'on le laisse souvent passer du père au fils comme un héritage 6. Pour sauver cette classe d'hommes de l'oppression à laquelle elle

1 Rrcop., lib. VI , lit. XII , I. 3. — ’ Ibid., 1. 22.

* Cllo.1 , Entrain., 2ï'ô, 260.

* Rccop., lib. Tl, lit lu , 1. 3.

* ht., I. », « t. i, I. 13.

'\Solorz., De Jure ind., lib. i, cap. xxvi. Rccop-, lib. vi

lit. vu.

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est si fort exposée , la cour d'Espagne a établi dans chaque district un officier sous le titre de protecteur des Indiens. Ces fondions sont, comme son nom le porte, de comparaître dans les tribunaux pour les défendre et de les protéger contre les usurpations et les violences de scs compatriotes *. On prend sur la quatrième partie du tribut annuel des Indiens une portion pour les caciques et les protecteurs , et une autre pour l'entretien du clergé employé à leur instruction1. Une autre portion est employée à secourir les Indiens indigens, à payer leur tribut dans les années de disette , ou à soulager les districts affligés de quelque calamité extraordinaire 3. On a aussi réglé qu’il serait fondé des hôpitaux pour les Indiens dans les nouveaux établissemens 4, et il s'en est élevé en effet à Lima , à Cuzco et à Mexico, où les pauvres et les malades sont traités avec beaucoup d'humanité *.

Telle est l'esquisse du gouvernement sous lequel vivent aujourd'hui les Indiens dans les pays de l'Amérique soumis à l'Espagne. On n'y aperçoit point de traces de ce système cruel de destruction qu 'on a attribué à cette puissance. En accordant que la nécessité d'assurer la subsistance des colonies et les produits avantageux des mines autorise les Espagnols à exiger des travaux des Indiens, on doit convenir que les mesures prises pour régler et récompenser ces travaux sont sages et bien entendues. Il n'y a point de code de lois où se montrent une plus grande sollicitude et des précautions plus multipliées pour la conservation, la sûreté et le bonheur du peuple, que dans les lois espagnoles pour le gouvernement des Indes. Mais ces rêglemens modernes, ainsi que les premiers, ont été souvent des remèdes trop faibles contre les maux qu'on voulait prévenir. Lorsque les mêmes causes agissent, elles entraînent toujours les mêmes effets. La distance immense qui sépare le pouvoir qui porte la loi et celui qui est chargé de l’exécution, lui 6tc toute sa force, même sous le gouvernement le plus absolu. La crainte d’un supérieur, trop éloigné pour apercevoir bien toutes les fautes et pour les punir avec prompli-

' Solo u., De Jure ind., lib. i, c. xxvi, p. 2GI. Recop.. lib. vi, lit. vi.

* Recop., lib. vi, tll. v, I. 30. lit. xvi, I. 12-13.

* ht., lib. i , tic iv, I. 13.

1 Ulloa, toj, 1, iv, £)M). Churchill, IV, 406.

HISTOIRE D’AMÉRIQUE

tude , s'affaiblit insensiblement. Malgré les lois nombreuses du souverain , les Indiens souffrent encore souvent de l’avidité des particuliers et des exactions des magistrats qui devraient les protéger. On leur impose des tâches excessives , on prolonge la durée de leurs travaux et ils gémissent sous l'oppression, partage ordinaire d'un peuple qui est dans la dépendance (180). Selon quelques instructions sur lesquelles je puis compter, l’oppression est plus forte au Pérou que dans aucune autre colonie; cependant elle n'est pas générale. A en croire les relations, même des auteurs les plus disposés à exagérer l’état malheureux des Indiens, ils jouissent dans plusieurs provinces de l'aisance et de l'abondance. Possesseurs de fermes considérables, maîtres de troupeaux nombreux, et riches d'ailleurs de la connaissance qu’ils ont acquise des arts de l'Europe , ils peuvent non-seulement se procurer les nécessité, mais encore les superfluités de la vie '.

Après avoir expliqué la forme du gouvernement civil dans les colonies espagnoles, et l'état des différentes classes de personnes qui y sont soumises, il est intéressant de considérer les particularités de leur constitution ecclésiastique. Malgré la vénération superstitieuse des Espagnols pour le saint-siége , la politique active et jalouse de Ferdinand l'engagea bientôt â prendre des précautions contre l'extension de l’autorité du pape en Amérique. Dans cette vue , il sollicita auprès d'Alexandre VI la concession des dîmes dans tous les pays nouvellement découverts 1 , et il l’obtint à condition qu’il ferait travailler à instruire les naturets dans la religion. Bientôt après, Jules H lui conféra le droit de patronage et la disposition absolue de tous les bénéfices ecclésiastiques dans cette partie du Nouveau-Monde *. Ces deux papes, peu instruits de la valeur de ce que ce monarque demandait, loi firent inconsidérément ces donations, que leurs successeurs ont souvent déplorées et souhaité de révoquer. Les rois d'Espagne, en conséquence de ces concessions , sont devenus réellement les chefs de l’église d’Amérique. Ils sont les maîtres de l’administration de ses revenus, et

1 Gage' j Survey, p. 85. 00. KM, 119, etc.

* liai (a Alex. VI, A. D. 150t. Ap. Solorz., De Jure ilut.t loin, i , p. 498.

Huila Julii U, 1508. Ibid., 509.

leur nomination aux bénéfices vacans est confirmée sans obstacle et sur-le-champ par le pape. Ainsi , dans l’Amérique espagnole, la couronne est le centre de toute espèce d'autorité. On n’y connaît point de débats entre la juridiction spirituelle et la temporelle : le roi y est seul mattre; tout se fait en son nom, et nulle espèce de pouvoir étranger ne s’y est introduit. Les bulles du pape ne sont admises en Amérique et n’y ont de force qu’après avoir été préalablement examinées et approuvées par le conseil royal des Indes 1 ; et si quelque bulle se glissait par surprise et circulait en Amérique, les ecclésiastiques sont tenus non-seulement d'en arrêter l'effet, mais encore d'en saisir toutes les copies et de les envoyer au conseil royal des Indes J. L'Espagne doit en grande partie la tranquillité qui a régné jusqu'ici dans ses possessions en Amérique à celte restriction de la juridiction des papes, également singulière si l'on considère dans quel siècle et chez quelle nation elle a été imaginée, ou avec quelle attention jalouse Ferdinand et ses successeurs se sont appliqués i la maintenir dans toute sa force et dans toute son étendue *.

La hiérarchie ecclésiastique est la même en Amérique qu’en Espagne. Elle est composée d’archevêques, d’évêques, de doyens et d'autres dignitaires. Le bas clergé est divisé en trois classes , sous la dénomination de curas , doctrineros et misioneros. La première dessert les paroisses dés portions du pays où les Espagnols se sont établis; la seconde est chargée des districts habités par les Indiens qui sont soumis au gouvernement espagnol et qui vivent sous sa protection ; la troisième est employée à convertir et à instruire ces tribus sauvages qui, dédaignant le joug espagnol , vivent dans des régions éloignées ou inaccessibles que n'ont pas encore soumises les armes de l'Espagne. Les ecclésiastiques de ces différentes classes sont en si grand nombre, et ils sont si abondamment dotés que les revenus du clergé américain sont immenses. La superstition romaine se montre dans toute sa pompe au Nouveau-Monde. Les églises et les couvens y sont magnifiquement et richement

1 Recop.. lib. i, tit. ix, I. 2, et Autos del Consrjo de tas Indias, ICI.

* /d. , ibid. , lit. vu , 1. 55.

* Jd., ibid., pas sun.

ornés ; et dans les grands jours de fête, l’or, l’argent et les pierreries y sont prodigués à un point qui passe la vraisemblance et qu'un Européen ne saurait concevoir >. Un établissement ecclésiastique si brillant et si dispendieux nuit aux progrès des colonies , comme nous l'avons déjà observé ; mais dans des contrées abondantes en richesses , où le peuple est tellement avide de pompe et d’éclat que la religion est obligée d’y avoir recours pour s'attirer du reapect , ce penchant a besoin d'ètre flatté, et devient moins dangereux.

L’institution prématurée des monastères dans les colonies espagnoles et le zèle inconsidéré qui les a multipliés ont entratné les plus fâcheuses conséquences. Dans tout établissement nouveau, le premier objet est d’encourager la population et d’exciter chaque citoyen à contribuer à l’accroissement des forces de la communauté. Quand une société jeune encore et vigoureuse voit devant elle un grand espace vide à remplir, et par conséquent une subsistance facile à obtenir, l’espèce humaine se multiplie avec une extrême rapidité; mais les Espagnols étaient à peine en possession de l’Amérique, que par la plus inconséquente politique ils se hâtèrent d’établir des couvcns destinés à renfermer des personnes de l'un et de l’autre sexe , qui faisaient vœu de renoncer au but de la nature et de contrarier la première de ses lois. Poussés par une piété mal entendue qui attache un mérite à l'état du célibat, ou attirés par l’espoir d’une vie commode et exempte de soin , qui dans un climat brûlant parait le souverain bonheur, les jeunes gens se jettent en foule dans ces asiles de la fainéantise et de la superstition , et sont ainsi perdus pour la société. Comme on n’admet dans les monastères que des personnes d'extraction espagnole, le mal est encore plus sensible, et l’on peut regarder chaque moine ou chaque religieuse comme un membre actif reretranché de la vie civile. L'inconvénient de ces sortes de fondations, dans le cas où l’étendue du territoire exige un surcroît de forces et de bras pour la culture, est si évident , que quelques états catholiques ont expressément défendu l’émission des vœux monastiques dans leurs colonies2. Les rois d’Espagne eux-mèmes, alarmés

■ For-, Ulloa, l, tso. - * Ibid.. », m.

d'un penchant si contraire aux progrès et à la prospérité de leurs colonies, ont voulu quelquefois en prévenir les suites *. Mais les Espagnols d’Amérique, plus superstitieux encore que ceux d’Europe , et dirigés par des ecclésiastiques moins éclairés , ont une si haute opinion de la sainteté de l’état monastique, qu’il n’y a point de règlement qui puisse mettre des bornes à leur zèle; en un mot, grâce à l'excès de leur folle générosité, les maisons religieuses se sont multipliées à un degré non moins surprenant que nuisible i la société (181).

Les ecclésiastiques sont si nombreux , et ont une si grande influence dans les colonies espagnoles, qu’il est important de connaître l’esprit et le caractère de cet ordre puissant. Une partie considérable du clergé séculier dans le Mexique et le Pérou est née en Espagne. Comme les personnes accoutumées, par leur éducation, à la retraite et au repos d’une vie appliquée, sont moins capables de toute entreprise pénible et moins disposés à se hasarder dans une nouvelle carrière qu'aucune autre classe d'hommes, les prêtres qui tour à tour vont , pour ainsi dire , en recrues,. former l’église américaine, sont pour la plupart des aventuriers qui, par leur mérite ou leur rang, n'avaient aucun espoir de fortune dans leur patrie. Par conséquent, le clergé séculier du Nouveau-Monde cultive encore moins les connaissances littéraires de toute espèce que celui d’Espagne; et quoique, par les dons considérables qui ont été faits à l'église d’Amérique, la plupart de ses membres vivent dans l’aisance et dans l'indépendance, ce qui est la condition la plus favorable à la culture des lettres, à peine cependant ce corps a-t-il produit, durant deux siècles et demi, un auteur dont les ouvrages aient apporté quelques lumières ou mérité , par quelque endroit , l’attention des nations éclairées. Mais la plus grande partie des ecclésiastiques dans les élablissemens espagnols sont des réguliers. La découverte de l’Amérique ouvrit un champ nouveau au zèle pieux des ordres monastiques , et ils s’empressèrent , avec une ardeur étonnante, d'envoyer des missionnaires pour le cultiver. Ce furent des moines qui entreprirent les premiers d’instruire et de

1 Herrtra , Dcctul V, lib. ix, cap. l. il. llrrop., lit) i, lit. in , 1. 1, 2, tit. iv , 1. 2, Solori. tib. m , cap. xxu»

convenir les Américains; de manière qu'aussitôt après la conquête de quelque province , et dès que le gouvernement ecclésiastique commençait à y prendre une forme, les papes permettaient aux. missionnaires des quatre ordres memiians, en considération de leurs services, d'accepter la direction des paroisses en Amérique , de remplir toutes les fonctions spirituelles, de recevoir les dîmes et les autres revenus du bénéfice , en les affranchissant de la juridiction de l'évêque du diocèse. En conséquence , il s’offrit à eux une nouvelle source de profits et de nouveaux objets d'ambition. Toutes les fois qu'on demande de nouveaux missionnaires, des hommes d'un esprit ardent et inquiet, impatiens du joug du cloître, ennuyés de son insipide uniformité, fatigués de la répétition importune de ses frivoles fonctions, offrent avec empressement leurs services , et courent dans le Nouveau-Monde chercher la liberté et des distinctions. Leur poursuite n'est pas sans succès. Souvent les plus grands honneurs de l’église, les plus riches emplois dans le Mexique et dans le Pérou sont le partage des réguliers; et c’est particulièrement à eux que les Américains doivent le peu de connaissances qu’ils cultivent. Ils sont presque les seuls prêtres espagnols par qui nous ayons reçu quelque notion de l'histoire civile et naturelle des différentes provinces de l’Amérique. Quelques-uns d'eux, quoique profondément imbus de la superstition, inséparable de leur état, ont publié des ouvrages qui supposent du talent. L'histoire naturelle et moralcdu Nouveau-Monde, par le jésuite Acosta, contient les faits les plus exacts peut-être, et les observations les plus judicieuses qu’on puisse trouver dans aucune description dece genre , publiée dans le seizième siècle?

Mais ce même dégoût de la vie monastique, auquel l’Amérique doit quelques hommes éclairés par qui elle a été instruite, l'a remplie aussi d’une foule d’autres moines d'un caractère bien différent. Des hommes inconstans, débauchés, avides , pour qui la pauvreté et la discipline d'un cloître sont insuportables, considèrent une mission en Amérique comme un moyen d'échapper à l’austérité et à l'esclavage de leur état. Ils y obtiennent bientôt quelque cure; délivrés par leur éloignement de l'inspection des supérieurs de leur ordre, exempts, par leurs privilèges, de

la juridiction de l’évêque diocésain', ê peine conuaissent-ils quelque subordination. Selon le témoignage même des plus zélés catholiques, la plupart des membres du clergé régulier , dans les établissemens espagnols, sont non-seulement destitués des vertus qui conviennent à leur profession , mais même sans égards pour la décence extérieure, et sans respect pour l’opinion publique qui nyps fait au moins sauver les apparences. Sôrs de l'impunité , quelques réguliers , au mépris de leur vœu de pauvreté, s’engagent ouvertement dans le commerce, et s’y montrent si avides qu'ils deviennent les plus dangereux oppresseurs des Indiens qu'ils devaient protéger. D’autres, violant aussi scandaleusement leur vœu de chasteté , s'abandonnent publiquement et sans pudeur <t la débauche la plus effrénée (182).

On a proposé divers moyens de réprimer des excès si manifestes et si scandaleux. Plusieurs personnes également distinguées par leur piété et par leurs lumières ont soutenu que, conformément aux canons de l’église, les réguliers devaient vivre renfermés dans l'enceinte de leurs cloîtres et qu'on ne devait pas souffrir plus long-temps qu'ils empiétassent sur les fonctions du clergé séculier. Quelques magistrats, animés de l’amour du bien public et convaincus de la nécessité de dépouiller les réguliers d’un privilège , accordé d'abord dans de bonnes intentions, mais dont le temps et l'expérience ont fait reconnaître les pernicieux effets , ont ouvertement appuyé les tentatives du clergé séculier pour le recouvrement et le maintien de scs droits. I.e prince d'Esquilache, vice-roi du Pérou sous Philippe 111, prit des mesures si efficaces et si décisives pour contenir les réguliers dans leur sphère, qu’ils en furent généralement consternés (183). Ils eurent recours à leurs artifices ordinaires. Ils alarmèrent la superstitionen représentant les projets du vice-roi comme des innovations funestes à la religion. Ils employèrent toutes les ressources de l'intrigue pour se concilier les personnes puissantes et en crédit ; et ils furent secondés de toute l'influence des jésuites, qui partageaient en Amérique tous les privilèges accordés aux ordres mendians. Ils firent une profonde impression sur un prince dévot et

• A vendant) , Thts. ùut.,11, 253.

sur un ministère faible. L’ancien usage fut toléré. Les abus qu’il entraînait allèrent en augmentant , et la corruption de ces moines sans discipline et sans frein devint un scandale et une honte pour la religion. Enfin le respect des Espagnols pour les ordres monastiques commençant à diminuer et le pouvoir des jésuites étant sur son déclin, Ferdinand VI trouva le seul remède efficace : il rendit un édit par lequel il est défendu aux réguliers , sous quelque dénomination que ce soit , de prendre la direction d'une paroisse et le soin des âmes , et où il est dit qu'à l'avenir, à mesure que les possesseurs actuels disparaîtront , on ne pourra présenter aux bénéfices vacans que des prêtres séculiers soumis à la juridiction de leur diocésain '. Si ce règlement est exécuté avec autant de fermeté qu'il a été sagement conçu , il se fera une réforme importante dans l'état ecclésiastique de l’Amérique espagnole , et le clergé séculier deviendra par degrés un corps respectable. Il parait que , même à présent , la conduite de la plupart des ecclésiastiques est décente et exemplaire ; autrement ils ne seraient pas en si haute estime, et n'auraient pas un ascendant si prodigieux sur l'esprit de leurs concitoyens dans tous les établissemens espagnols.

Quel que soit cependant le mérite du clergé espagnol en Amérique, ses succès dans la conversion des Indiens à la vraie religion sont beaucoup au-dessous de ce qu'on attendait et de l'ardeur de son zèle et de l’empire qu’il avait acquis sur ces peuples. On peut en donner différentes raisons. Les premiers missionnaires, brûlant de faire des prosélytes, admirent dans régliseclirétienne les peuples d'Amérique avant de les avoir instruits de la doctrine de la religion , avant qu'eux-mêmes eussent acquis assez de connaisances dans la langue du pays pour être en état de leur expliquer les mystères de la foi ou les préceptes de la morale. Appuyés sur de subtiles distinctions de la théorie scolastique, ils adoptèrent cette étrange pratique, aussi contraire à l’esprit d’une religion qui veut être comprise qu’opposée aux règles de la raison. A peine une horde, intimidée parla puissance des Espagnols et entraînée par l'exemple de ses chefs , par sa légèreté naturelle ou par

1 Rtal Ccilula, manuscrit entre les nuiui de l'auteur.

son ignorance, témoignait un désir passager d'embrasser la religion des vainqueurs, quelle était à l’instant baptisée. Tandis que durait cette fureur des conversions, on vit un seul prêtre bapliserjusqu'àcinq mille Mexicains en un jour, et ne s'arrêter qu'épuisé de fatigue et manquant de force pour continuer >. Dans le cours de quelques années après la réduction du Mexique, le baptême fut administré à plus de quatre millions d’àmes2. Des prosélytes admis aussi inconsidérément, et qui n'étaient ni instruits de la nature des dogmes auxquels ils étaient censés se soumettre, ni convaincus de l'absurdité de ceux auxquels on les faisait renoncer, conservaient tout leur attachement à leurs anciennes superstitions, ou en faisaient un mélange absurde avec le peu qu’ils savaient de la nouvelle religion. Ils ont transmis ces opinions bizarres à leur postérité, qui en est tellement imbue que toute l'industrie des prêtres espagnols n'a pas été Capable jusqu'à présent de les déraciner. Les Indiens du Mexique et du Pérou se rappellent et honorent encore les institutions religieuses de leurs ancêtres, et toutes les fois qu’ils peuvent se soustraire à la surveillance des Espagnols , ils s’assemblent pour pratiquer quelques cérémonies de leur ancien culte 3.

Ce n’est cependant pas encore là l'obstacle le plus insurmontable aux progrès du christianisme chez les Indiens; leur intelligence est si bornée, ils portent leurs réflexions et leurs observations si peu au-delà des objets qui frappent leurs sens qu'ils sont à peine capables d'idées abstraites , et qu’ils n’ont point d'expressions pour les rendre. I,a doctrine sublime et purement spirituelle du christianisme doit être incompréhensible pour des esprits si peu exercés. Les cérémonies nombreuses et brillantes du culte romain leur plaisent et les intéressent comme spectacle ; mais si on leur explique les articles de foi relatifs à ce culte extérieur, ils écoutent avec patience et ils conçoivent si peu ce qu’ils entendent , qu'on ne peut pas donner le nom de croyance à leur soumission. Leur indifférence va plus loin encore que leur incapa-

1 Turribio . manuscrit . Tonpiemada , Monar. ind. , lib. xn, cap. VI.

* Torribio, ibid. Torquemada, lib. xvi , cap. vm.

* lîtloa, for.. 1, 341 - Torquemada, lib. xv, cap. mil; ib. xvi, cap. xxvni. Gage, p. 171

cité. N’ayant d'attention que celle du moment, et de désir que (tour l’objet présent , les Indiens réfléchissent si rarement au passé et se soucient si peu de l'avenir, qu’ils ne sont pas plus touchés des promesses de la religion qu’effrayés de ses menaces; enfin il est presque impossible d’inspirer à des hommes, dont la prévoyance s'étend rarement au-delà du lendemain , quelque crainte sur un monde futur. Également étonnés et de la faiblesse de leur intelligence et de leur insensibilité , quelques-uns des premiers missionnaires déclarèrent que c’était une race d'hommes trop stupide pour comprendre les premiers principes de la religion. Un concile tenu à Lima déclara qu'à raison de cette incapacité ils devaient être exclus du sacrement de l'eucharistie '. Quoique Paul III , par sa fameuse bulle donnée en 1537 , les ail déclarés créatures raisonnables, ayant droit à tous les privilèges du christianisme J, néanmoins, après deux siècles, durant lesquels ils ont été membres de l'église, ils ont fait si peu de progrès qu'à peine en trouve-t-on quelques-uns qui aient une portion d'intelligence suffisante pour être regardés comme dignes de participer à l'eucharistie 3. D’après cette idée de leur incapacité et de leur ignorance en matière de religion, lorsque le zèle de Philippe II lui fit établir l'inquisition en Amérique en 1570, les Indiens furent déclarés exempts de la juridiction de ce sévère tribunal4, et ils sont demeurés soumis à l’inspection de leurs évêques diocésains. Leur foi , même après la plus parfaite instruction , est toujours faible et chancelante. Enfin , quoique quelques-uns d'eux apprennent les langues savantes et parcourent la carrière des études académiques avec quelque succès , on compte si peu sur eux qu’aucun Indien n’est ordonné pour la prêtrise5, ni reçu dans aucun ordre religieux (181).

ün peut, d'après ce court examen, se former une idée de l’état intérieur des colonies espagnoles. Il est temps de faire connaître les différentes productions dont elles alimentent et enrichissent la métropole, et le plan du commerce qui s'y fait , tant activement que passi-

* Torquemada, lib. xti, cap. xx.

* Id., ibid., cap. nv. Garcia, Origen , 311.

* UUoa, Foy., 1,343.

4 Recop. , lib. vi, lit. i, I. 25.

‘Torquemada, lib. xvii, cap. xm.

vement. Si les domaines de l'Espagne dans le Nouveau-Monde eussent eu une étendue proportionnée à celle de ses états en Europe , les progrès de ses colonies auraient été suivis des mêmes avantages que ceux des autres nations. Mais en même temps qu’une cupidité inconsidérée lui a fait envahir en moins d’un siècle une contrée plus vaste que l'Europe entière, elle s’est trouvée dans l’impossibilité de peupler ces immenses régions d’un nombre d'habitans suffisant pour les cultiver : de là il est arrivé que les travaux des colons ont pris une fausse direction et out élé conduits sur de mauvais plans. Ils n'ont point formé des établissemens serrés et unis, où l’industrie circonscrite dans de justes limites soit dirigée dans ses vues et dans ses opérations avec modération et avec constance, et sache employer ses moyens de la manière la plus convenable et la plus avantageuse. Les Espagnols au contraire, séduits par la perspective immense qui s’offrait à leurs regards, divisèrent leurs possessions d’Amérique en vastes gouvernemens. Comme ils étaient trop peu nombreux pour parvenir à cultiver régulièrement de grandes provinces qu'ils occupaient sans les peupler, ils s’attachèrent à l’espoir d’un gain prompt et exorbitant, et négligèrent d’entrer dans les petits sentiers de l’industrie, qui conduisent les nations à la richesse et à la puissance plus sûrement, mais plus lentement.

De toutes les voies d’acquérir des richesses , l'exploitation des mines est la plus séduisante pour des hommes peu accoutumés aux travaux assidus et réguliers qu’exigent la culture de la terre et les opérations du commerce, ou trop entreprenans et trop avides pour attendre patiemment les retours lents et périodiques que donnent ces deux genres d’entreprises. Dès que les différentes provinces de l’Amérique furent soumises à la domination d’Espagne, ce moyen de s'enrichir fut presque le seul qui se présenta aux aventuriers qui venaient de les conquérir. Ils négligèrent absolument toutes les provinces du continent où ils n'étaient pas déterminés à s’établir , par l’espoir de trouver des mines d’or ou d’argent ; ils abandonnèrent celles où leur espoir à cet égard fut trompé. L’importance des lies , qui étaient le premier fruit de leur découverte, diminua tellement dans leur esprit quand

le» mines yfurent épuisées, que Ia plupart des planteurs les abandonnèrent et les laissèrent à la merci de propriétaires plus industrieux. Tous se jetèrent dans le Mexique et dans le Pérou, où l'énorme quantité d’or et d’argent qui s’y trouvait, malgré l'ignorance des Indiens dans l’art de (touiller les mines, devait les récompenser de la supériorité de leur intelligence et de la persévérance de leurs efforts par une source inépuisable de richesses.

Pendant plusieurs années, l’ardeur de leurs recherches fut plutôt animée et soutenue par l’esperancc que par les succès; enfin la mine du Potosi au Pérou fut découverte par hasard , en 1546*, par un indien qui suivait dans la monta gne un lama égaré de son troupeau. Bientôt après, on ouvrit la mine de Sacotecas dans la Nouvelle-Espagne, qui était un peu moins riche que la précédente. Depuis ce temps on a fait successivement d’autres découvertes dans les deux colonies, et les mines d'argent sont en si grand nombre aujourd’hui que leur exploitation, ainsi que celle de quelques mines d’or peu considérables dans les provinces de Terre-Ferme et dans le nouveau royaume de Grenade, est devenue la principale occupation des Espagnols et a clé réduite en un système également compliqué et intéressant. Mais la description de 1a nature des différens métaux , la manière de les tirer des entrailles de la terre, l’explication des procédés particuliers au moyen desquels ces métaux sont séparés des substances dont ils sont mélangés, soit par l’action du feu, soit par la puissance attractive du mercure, tous ces objets sont plutôt du ressort du naturaliste ou du chimiste que de celui de l'historien.

Les montagnes dn Nouveau-Monde ont versé leurs trésors avec une profusion qui a étonné le genre humain, accoutumé jusque-là i ne puiser les métaux précieux que dans les sources peu nombreuses et peu abondantes des mines de l’ancien hémisphère. Suivant des calculs qui paraissent très modérés, la quantité d'or et d'argent apportée annuellement dans les ports d’Espagne est d’environ quatre-vingt-dix millions de livres tournois, i compter depuis l'année 1493 que l’Amérique fut découverte, jusqu’à présent; ce qui fait eu deux cent quatre-vingt-trois ans cn-

’ Fernande! , art i , lib. si , cap. si.

viron vingt-cinq milliards quatre cent soixantedix millions. Quelque immense que soit cette somme, les écrivains espagnols prétendent qu'elle doit être beaucoup plus forte en considération des richesses quiont été extraites des mines sans payer de tribut au roi. Selon ce calcul l'Espagne a tiré du Nouveau- Monde au moins cinquantecinq milliards (185).

Les mines qui ont donné cette étonnante quantité de richesses ne sont pas exploitées aux dépens de la couronne et de la nation. Pour encourager les recherches particulières, toute personne qui découvre une veine nouvelle en a la propriété. Sur la demande au gouverneur de la province, on mesure une certaine étendue de terre et on lui donne un certain nombre d'indiens , sous la condition d’ouvrir la mine dans un temps déterminé, et de payer au roi sur le produit le tribut ordinaire. Attirés par la facilité avec laquelle on obtient ces sortes de concessions, et encouragés par quelques exemples frappans de succès en ce genre, non-seulement l'homme confiant et hardi , mais les plus timides et les plus défians même se livrent à ces spéculations avec une ardeur incroyable. L’esprit continuellement nourri d'espérance, attendant à chaque instant que la fortune ouvre ses sources secrètes et les prodigue à leurs voeux, ils trouvent toute autre occu pation insipide et sans intérêt. Semblable à la fureur du jeu, cette recherche a , pour ainsi dire, un charme enivrant qui maîtrise l’esprit au point de changer absolument le caractère ; par elle , la prudence timide devient entreprenante et l’avarice devient prodigue. Cet attrait, si puissant naturellement, est encore fortifié par les artifices d'une certaine espèce d'hommes connus au Pérou sous le nom de chercheurs. Ce sont communément des gens ruinés qui , se prévalant de quelques connaissances en minéralogie soutenues par des manières insinuantes et par cette confiance particulière aux hommes à projets, s’adressent aux personnes opulentes et crédules, décrivent avec quelque vraisemblance et d'une manière plausible les signes auxquels ils ont reconnu la veine riche et nouvelle, produisent même, si on l’exige, une échantillon du métal qu’elle doit rendre; ils affirment avec une assu-

’ U «tari t7, Teor. y pract. de commercia , cap. iil lierrera, Decad. VIII t lib. xi,cap. xv.

rance imposante que le succès est certain et que la dépense n’est qu'une bagatelle : rarement ils manquent de persuader. On forme une société; chaque intéressé fournit une petite somme; la mine est ouverte ; le chercheur est seul chargé de la direction de toutes les opérations; on rencontre des difficultés imprévues; on demande de nouvelles sommes d’argent; cependant au milieu d’une foule d’inconvénicns et de délais successifs, l'espérance se soutient et l'ardeur de l'attente s'éteint difficilement. On a observé , en cfFet , qu’un homme une fois engagé dans cette carrière séduisante ne revient presque jamais sur ses pas; ses idées s'altèrent, un autre esprit le possède, ses yeux sont continuellement obsédés par les fantômes d'une richesse imaginaire, il ne s’occupe , ne parle et ne rêve d’autre chose 1 .

Tel est l’esprit qui doit animer toute société dont on dirige l'activité particulièrement vers les travaux et l'exploitation des mines d’or et d’argent. Cet esprit est le plus opposé de tous aux progrès de l'agriculture et du commerce , qui constituent la vraie richesse d’une nation. Si le système de l'administration dans les colonies espagnoles eflt été fondé sur les principes d’une sage politique, la législation aurait employé tout son pouvoir â réprimer le goôt des colons pour cette branche dangereuse d’industrie, avec autant d'ardeur qu elle en a mis à l’encourager. «la projets relatifs aux mines, dit un « bon juge de la conduite politique des nations , «au lieu de rendre le capital qu’on y emploie et « l’intérêt ordinaire de l’argent , absorbent com- «munémcni l'un et l’autre. Ce sont par conséquent de tous les projets ceux auxquels un « prudent législateur , qui désire l’augmentation «de la richesse nationale, doit le moins accorder «d'encouragement extraordinaire; il ne doit pas « non plus engager à y employer une plus grande «portion de capital que celle qu’on y aurait vo- « lontairemcnt destinée ; telle est en effet l’extra- « vagante confiance de l’homme dans sa bonne «fortune, que partout où il apercevra la moin- «dre probabilité de succès, il ne sera que trop « porté de lui-même à y employer son capital « avec un excès de confiance2. » Cependant , dans les colonies espagnoles, le gouvernement travaille à nourrir cet esprit qu’il devrait s’efforcer

1 tillna , Enlrclcn. , p. 223.

• 1). Simili'* Inquiry , etc., Il, J55.

d'éteindre , et par son approbation if augmente cette crédulité inconsidérée qui a si malheureusement égaré l’activité et l’industrie du Mexique et du Pérou. C’est i cette faute qu’on peut attribuer le peu de progrès que ces deux colonies ont fait pendant deux siècles et demi , soit dans les manufactures utiles , soit dans ces branches de culture qui procurent aux colonies des autres nations les marchandises qu'elles consomment. On y méprise tous les dons de la nature en comparaison des métaux précieux, au point que l’idiome de la langue en Amérique porte l'empreinte de cette opinion extravagante, et que les Espagnols qui y sont établis donnent le nom de riche i une province , non pour la fertilité de son sol, l'abondance de ses grains ou la bonté de scs pâturages , mais pour l’abondance des minéraux que renferment ses montagnes. C’est pour les aller chercher qu’ils abandonnent les plaines délicieuses du Mexique et du Pérou, et qu’ils se confinent dans des régions arides et malsaines où ils ont bâti quelques-unes des villes les plus considérables du Nouveau-Monde. Comme les entreprises et l’activité des Espagnols se sont originairement tournées de ce côté , il est si difficile aujourd'hui de les ramener vers un autre but , que quoique , par différentes causes , le bénéfice de l’exploitation des mines soit considérablement diminué, le prestige dure encore; et la plupart de ceux qui prennent part au commerce de la Nouvelle-Espagne et du Pérou sont toujours engagés dans quelque entreprise de celle espèce (186).

Cependant, quoique les mines soient le principal objet de l’attention des Espagnols, et que les métaux qu’ils en tirent forment l’article le plus important de leur commerce, les contrées fertiles qu'ils possèdent leur fournissent d’autres marchandises assez rares et assez précieuses pour fixer les regards. I a cochenille est une production presque particulière à la Nouvelle-Espagne. La vente en est toujours certaine et donne un profit suffisant pour dédommager amplement du soin et des peines qu'exigent la récolte et la préparation des insectes dont celle drogue précieuse est composée. On ne trouve qu'au Pérou le quinquina , ce remède le plus salutaire peutêtre et le plus efficace que la Providence ait fait i connaître à l’homme par pitié pour ses infir- 1 mués; c’cst une branche de commerce impor-

u vue vin.

tante e.t hicr.it Ire pour celle province (187). L’in- : digo dt-Gualimala eut d’une qualité supérieure à celui de toutes les autres contréesde l'Amérique, et il s’yen cultive beaucoup. Le cacao n'est pas à la vérité un fruit particulier aux colonies espagnoles; mais il y est d’une qualité si supérieure et la consommation de chocolat qui se fait en Europcaussi bien qu'en Amérique est si grande, que cette marchandise est devenue un des objets de commerce les plus iinporlans. le tabac de Cuba l'emporte en qualité sur lotis ceux du Nouveau-Monde. Le sucre qu’on fabrique dans celle Ile, dans celle d’Mispaniola et dans la Nouvelle- Espagne, et quelques autres drogues de différente espèce, peuvent être mis au rang des productions naturelles d'Amérique qui enrichissent le commerce de l’Espagne. Aux articles précédons on peut en ajouter un autre de quelque conséquence, c'est l'exiiortation des cuirs. Ce commerce, aussi bien que la plupart des autres, est plutôt le fruit de l’étonnante fertilité du pays que de la sagesse et de l'industrie des Espagnols. Les animaux domestiques de l’Europe, particuliérement les bétes a cornes, ont multiplié dans le Nouveau-Monde avec une rapidité qui passe la vraisemblance. Peu de temps après l’établissement , les troupeaux étaient déjà si nombreux que les propriétaires les comptaient par milliers Comme on leur donnait peu de soins, à mesure qu'ils augmentèrent on 1rs laissa courir à l’aventure, et bientôt s’étendant dans une vaste contrée couverte de riches pâturages, sous un climat doux , leur nombre devint immense. Ils habitent, par troupeaux de trente ou quarante mille, les vastes plaines qui s’étendent depuis Buenos-Ayres jusqu’aux Andes ; et le malheureux voyageur à qui il arrive de tomber au milieu d’eux est souvent plusieurs jours à se débarrasser de cette foule innombrable qui couvre la face de la terre. Ils ne sont guère moins nombreux dans la Nouvelle-Espagne et dans plusieurs autres provinces. On ne les tue proprement que pour leur peau , et le carnage en est si grand dans certaines saisons , que la puanteur des cadavres abandonnés sur la place infecterait l’air, s’ils n’étaient subitement dévorés par de grandes troupes de chiens sauvages et par des nuées de gallinasos ou vautours d’Amérique , les plus voraces de tous les oiseaux. la ' Oviedo, np Hamus., lit, tOl. Hackluyl, lit , 406, 51 1. 1

: quantité des cuirs exportés en Europe est prodigieuse et forme une branche de commerce très lucrative '.

Presque tous ces articles peuvent être considérés comme des productions particulières à l'Amérique , et différant , si l’on excepte les cuirs, des productions de la métropole.

Lorsque l’importation de ces divers objets commença à s'étendre et à prendre de l’activité , l'industrie et les manufactures d’Espagne élai.nt à un point de prospérité qui lui permettait de sc procurer, par ses propres ressources , 1rs marchandises du Nouveau Monde, de répondre à toutes ses demandes et de suppléer â tous ses besoins. Sous les règnes de Ferdinand et d’Isabelle , et sous celui de Charles V , l’Espagne était une des plus industrieuses contrées de l’Europe. Ses manufactures de laine , de fil et de soie étaient assez étendues pour fournir nonseulement â sa propre consommation, mais encore à des exportations avantageuses. L’Amérique lui offrant un marché nouveau, inconnu jusqu’alors, et dont elle avait l’accès exclusif, elle eut recours à ses propres magasins et y trouva abondamment les marchandises nécessaires (188). Ce nouvel emploi dut naturellement accroître et encourager l’industrie. Ainsi alimentées et fortifiées, les manufactures, la population et la richesse auraient dô augmenter eu Espagne dans la même proportion que dans scs colonies. A celte époque, l’état de la marine espagnole n’était pas moins florissant que celui de ses manufactures. Au commencement du seizième siècle , elle avait, dit-on , plus de mille vaisseaux marchands5, nombre probablement bien supérieur à celui des vaisseaux de toute autre nation d’Europe. Au moyen du secours que sc prêtaient mutuellement le commerce étranger et l’industrie intérieure, les progrès de l’un et de l’autre auraient pu être rapides et étendus, et l'Espagne aurait pu tirer de ses acquisitions dans le Nouveau-Monde, le même degré d’opulence et de force que les autres puissances ont acquis par leurs colonies.

Niais différentes causes s’y sont opposérs. Il en est des nations comme des individus : lors-

' Acosta, lib ni, cap xniii Ovallc, fh\î ot Chili. i’hurch. , Collrcl , lit, 47; ibid , V, p. WO, 69Z 1 Lrllrrs tdif. , X III , 25S. Feuille 1 , 219.

I ’Campomacts. Il, 140.

que leurs richesses augme nient lentement et par degrés, elles nourrissent et entretiennent cette activité qui est si avantageuse au commerce et qui donne à ses opérations la sagesse et la vigueur; lorsqu’au contraire elles inondent l'état subitement et comme par torrens, elles renvereent les projelsd'unesage industrie et entraînent avec elle l'extravagance et la témérité dans les entreprises et dans les affaires. L'augmentation de puissance et de richesses que la possession de l'Amérique apporta A l'Espagne fut immense et soudaine , et produisit des effets nuisibles , dont les symptômes se firent bientôt apercevoir dans les opérations politiques de celte monarchie. Il est vrai que d'abord, et pendant un espace de temps considérable, le Nouveau-Monde ne fournit pas avec trop d'alKindancc ni de continuité ses richesses à la métropole; et le génie de Charles V conduisit les affaires avec tant de prudence, que les effets de cette influence furent A peine sentis. Mais lorsque Philippe II , avec des talens bien inférieurs à ceux de son père, monta sur le trône, et que les remises des colonies formèrent une branche de revenu réglée et très considérable , cette révolution subite dans l'état du royaume eut une influence funeste et sensible sur le monarque et sur le peuple. Philippe, doué de cet esprit d'application continuelle , qui caractérise souvent l’ambition des hommes médiocres, conçut une si haute opinion de ses ressources qu’il ne crut aucune entreprise au-dessus de ses forces. Renfermé en lui-même dans la solitude de l’Escurial , il se complut à troubler toutes les nations voisines. Il fit ouvertement la guerre à la Hollande et à l'Angleterre; il encouragea et protégea une faction rebelle en France; il conquit le Portugal; il entretint des armées et des garnisons en Italie , en Afrique et dans les deux Indes. Par cette multitude d'opérations vastes et compliquées, suivies avec autant d'ardeur que d’opiniâtreté pendant le cours d'un long règne, l’Espagne se trouva épuisée et d'hommes et d’argent. Sous l'administration faible de son successeur, Philippe III, la vigueur ic la nation continua ;'i dégénérer; enfin elle tomba dans le dernier degré d'abaissement par la dévotion imprudrntcdu monarque, qui chassa près d'un million de ses sujets les plus industrieux, précisément dans un temps nô l'état épuisé avait besoin des efforts extraordinaires

d une sage politique pour augmenter sa population et ranimer ses forces. Dès le dix-septième siècle, le nombre des hommes était si sensiblement diminué en Espagne, que dans l'impuissance de recruter ses armées, elle fut obligée de restreindre ses opérations. Scs manufactures les plus florissantes étaient déjà déchues. Ses flottes, qui avaient été la terreur de toute l'Europe, étaient détruites. Son commerce étranger était anéanti; celui même qui se faisait entre les différentes parties de ses domaines était interrompu, et les vaisseaux qui hasardaient de le continuer étaient pris nu détruits par ces mêmes ennemis qu’elle méprisait autrefois. L'agriculture même, ce premier objet d'industrie dans tout état heureux, était négligée, et l’une des plus fertiles contrées de l'Europe fournissait à peine à la consommation de ses habilans.

A mesure que la population et les manufactures de l'état déclinaient , les demandes de ses colonies augmentaient. Les Espagnols, enivrés comme leurs souverains des richesses dont ils étaient comblés tous les ans, abandonnèrent 1rs voies d'industrie auxquelles ils étaient accoutumés , et coururent avec empressement dans ces régions d'oô découlait tant d'opulence. Ce fut une nouvelle plaie pour l’état que cette fureur d’émigration, et la fiircc des colonies n'augmenta que de l'épuisement de la métropole. Tous ers émigrons, ainsi que les premiers aventuriers qui s'étaient établis en Amérique, demeuraient dans la dépendance absolue de l’Espagne pour presque toutes les consommations de première nécessité. Entraînés p3r des objets plusaltrayans et plus lucratifs, ou contenus par les lois prohibitives du gouvernement, ils ne pouvaient appliquer leur activité à l'établissement de manufactures nécessaires à leur subsistance. Ils recevaient de l'Europe, eomtne je l’ai observé ailleurs, leurs habillemcns, leurs vivres, tout ce qui concourt enfin à l'aisance ou au luxe de la vie, et même leurs instrumens de labourage. L’Espagne , épuisée de sujets et de beaucoup de bras industrieux , ne pouvait fournir à des demandes toujours renaissantes et toujours plus considérables. Elle eut recours à ses voisins. I-es manufactures des Pays-Bas, de l'Anglrterrc et de l'Italie, que ses besoins firent naître ou ranimèrent, lui fournirent abondamment tout ce qu'elle demanda. En vain la loi fondamentale qui excluait luul

L1VRF. VIII.

commerce étranger avec l'Amérique s'opposait à cette innovation; la nécessité, plus puissante que les lois, suspendait leur effet et forçait les Espagnols eux-mêmes à les éluder. L'Anglais, le Français et le Hollandais, se reposant sur l'honneur et la fidélité des marchands espagnols qui prêtaient leurs noms pour couvrir la contravention, envoyaient les objets de leurs manufactures dont ils recevaient le prix ou en espèces ou en marchandises précieuses du Nouveau-Monde. Ni la crainte du danger, ni l'attrait du gaiu ne purent engager aucun commissionnaire espagnol à trahir ou tromper la personne qui se confiait en lui t, et cette probité qui distingue et honore la nation contribua à la ruiner. Eu peu de temps il n'y eut pas une vingtième partie des marcliandiscs exportées en Amérique qui vinssent du sol ou des fabriques de l'Espagne J. Tout le reste appartenait à des marchands étrangers, quoique introduit sous le nom de marchandises d'Espagne. Depuis cette époque , on peut dire que l'Espagne ne posséda plus les trésors du Nouvcau-Moudc. Les métaux précieux n'arrivèrent en Europe que pour payer la valeur des marchandises achetées des étrangers. Cette richesse qui, par une circulation intérieure, aurait arrosé toutes les veines d'industrie, et porté la vie et l'activité dans toutes les branches des manufactures, traversait pour ainsi dire l'Espagne avec tant de rapidité qu’elle ne lui laissait aucun avantage. D’un autre enté les fabricans des nations rivales, encouragés par le prompt débit de leurs marchandises, augmentèrent en adresse et en industrie, et fournirent à si bas prix que les manufactures d'Espagne, moins bonnes et plus chères, furent encore moins en état de soutenir cette concurrence. Ce commerce destructif opéra plus promptement et plus complètement encore la ruine de la nation que les projets d'une ambition insensée, formés par ses monarques. L'Espagne vit avec tant de douleur et d'étonnement scs trésors d’Amérique s'évanouir presque au moment de leur arrivée, que Philippe III, incapable de suppléer au défaut de circulation, rendit un édit par lequel il s'efforça d'élever la monnaie de cuivre à une valeur courante presque égale il celle de l'argent 3 ; ainsi le

’ /avala . Rcprcsentacion , p. 22G.

a'ii|w>niaiir*. II. 138.

* Isuriu , cap. civ.

maître des mines du Pérou et du Mexique était réduit à un misérable expédient , qui a été quelquefois la ressource des plus pauvres étals.

Les possessions de l'Espagne en Amérique ne sont donc point devenues pour elle, comme celles des autres nations, une source de population et de richesses. Dans les contrées de l’F.r ropc où l'esprit d'industrie subsiste dans toute sa vigueur, toute personne établie dans des colonies semblables pour leur situation il celles de l'Espagne est supposée occuper dans la métropole trois ou quatre concitoyens |>our ses besoins 1 ; mais quand la métropole n'est pas en état de fourqjr aux demandes de ses colons, chaque émigrant peut être considéré comme un citoyen perdu pour la communauté et gagné pour la nation étrangère qui supplée à ses besoins.

Tel a été l'état intérieur de l’Espagne depuis la fin du seizième siècle; telle a été son impuissance de fournir aux besoins croissans de ses colonies. Les funestes effets de celte disproportion entre les demandes des uns et les facultés de l'autre, se sont encore augmentés par la manière dont l'Espagne s'est efforcée de régler le commerce entre la métropole et les colonies. Du dessein quelle a conçu de faire de son commerce avec l'Amérique un monopole , et d'y interdire i sas sujets toute communication avec l'élrangrr , sont nés tous ses règlcmcns jaloux et tous ses systèmes de commerce. Ils sont assez singuliers par leur nature et par leurs conséquences )M<ur mériter une explication particulière. Afin d'assurer le monopole auquel elle tendait, l'Espagne n'a pas accordé le commerce avec ses colonies i une compagnie exclusive, selon le plan adopté par des nations plus commerçantes, dans un temps où la politiqur du commerce commençait à être plus connue et aurait dù être mieux entendue. Ce plan a été celui de la Hollande pour son commerce avec les deux Indes. L'Angleterre, la France et le Danemark l'ont imitée pour le commerce des Indes orientales, et les deux premières puissances ont aussi circonscrit de la même manière quelques branches de leur commerce avec le Nouveau-Monde. L'homme ne pouvait peut-être imaginer un moyen plus efficace de nuire aux progrès de l'industrie et de la population d'une colonie nouvelle. Les intérêts

1 Child On Iradc tuui colonies.

de la colonie et ceux de la compagnie exclusive sont nécessairement et diamétralement opposés dans tous les points; or, comme dans ce conflit inégal la dernière a tout l'avantage et quelle peut prescrire à son gré les conditions du commerce, la première est non-scUlement forcée d'acheter à haut prix et de vendre à bon marché , elle a encore la mortification de voir l'excédant qui lui reste de scs fonds rebuté par ceux mêmes en Faveur de qui seuls il lui est permis d'en disposer

[I est probable que les hautes idées que l'Espagne avait conrnesde lionne heure des richesses du Nouveau-Monde, l’empêchèrent de tomber dans cette erreur politique. L'or et l'argent étaient des marchandises trop précieuses pour qu'on en remit le monopole en des mains particulières. La couronne voulut se conserver la direction d'un commerce si attrayant, et pour se l'assurer elle ordonna que tout bâtiment chargé pour l'Amérique serait soumis il l'inspccliou des officiers de la casa de contratacion ou ‘chambic de commerce il Séville, avant d’obtenir la permission de faire le voyage, et qu'à leur retour; avaht de décharger, il serait fait par les mêmes officiers un rapport des marchandises qui formeraient la cargaison. En conséquence de ce règlement , le port de Séville fut l'unique centre de toutes les relations de l'Espagne avec le Nouveau-Monde, et ce commerce prit insensiblement une forme qu'il a à peu près constamment suivie depuis le milieu du seizième siècle presque jusqu'à nos jours. Pour assurer davantage les chargcmcns précieux envoyés en Amérique , ainsi que pour prévenir plus facilement la fraude, le commerce de l'Espagne avec ses colonies se fait par des flottes qui ne font voile qu'avec de bonnes escortes. On équipe tous les ans ces flottes, qui consistent en deux escadres , l'une distinguée par le nom de galions, l’autre par celui de flotte. Elles partaient autrefois de Séville; mais depuis 1720 elles font voile de Cadix, dont le port a été trouvé plus commode.

Les galious destinés à fournir Terre-Ferme et les royaumes du Pérou et du Chili , de presque tous les articles de luxe ou de nécessité qu'un peuple opulent peut désirer , touchent d’abord à Carlhagène et ensuite à Porto-Bcllo. Le premier port est le rendez - vous des négocians

* Smiih'i / nqitiry , II, 171.

de Sainte - Marthe , de Carracas , du nouveau royaume de Grenade et de plusieurs autres provinces. Le second est le grand marché du riche commerce du Pérou et du Chili. Dans la saison oh I on attend les galions, on transporte par mer à Panama le produit de toutes les mines de ces deux royaumes et les autres marchandises de quelque importance , d'où elles sont portées k travers l'isthme juSqu'à Porto-Bcllo, en partie à dos de mulet, en partie sur la rivière de Chagre. Dès qu'on a quelque nouvelle de l'apparition de la flotte d'Europe , ce méchant petit village où la réunion pernicieuse d'une excessive chaleur avec une humidité continuelle cl les exhalaisons putrides qui s'élèvent de son sol marécageux rendent le climat le plus malsain peut-être de tous les climats du monde; ce village, dis-je , est tout A coup rempli d'un peuple immense. Ses rues , habitées un instant auparavant par quelques nègres oü mulâtres et par une misérable garnison qu'on change tous les trois mois , sont occupées alors par une foule de riches négocians venus des provinces adjacentes. Le ma rché est ouvert : il se fait un échange des trésors de l'Amérique avec les manufactures de l'Europe, et pendant le terme prescrit de quai-antijours, le plus riche trafic de l'univers commence et finit , avec cette simplicité , celte confiance entière entre les contractans, qui sont la suite ordinaire d'un grand commerce (189). La flotte dirige sa course à Vera-Cruz. Les trésors et les marchandises de la Nouvelle-Espagne et des provinces qui en dépendent y sont transportées de Los- Angelès . où elles étaient entreposées en attendant son arrivée ; le commerce s? fait à Vera-Cruz. de la même manière que celui de Porto-Bello, et ne lui est inférieur qu’en valeur et en importance. Les deux flottes, après avoir complété leurs chargemcns en Amérique, se donnent rendez-vous à la Havanne , d'où elles reviennent de compagnie en Europe.

Le commerce de l'Espagne avec ses colonies, ainsi gêné et restreint , dut nécessairement être conduit par le même esprit et sur les mêmes principes que celui d’une compagnie exclusive. Borné à un seul port , il était à la portée de peu de personnes , et insensiblement il se trouva presque tout entier partagé entre un petit nombre de maisons opulentes, d'abord à Séville, yl aujourd’hui à Cadix. Celles-ci. par des cumbi-

oaisons faciles A faire , peuvent empêcher la concurrence, capable seule de maintenir le prix naturel des marchandises ; et en agissant de concert, comine leur intérêt mutuel les y porte, elles peuvent A leur (;ré en hausser ou en baisser la valeur. En conséquence, le prix des marchandises d'Europe en Amérique est toujours haut et souvent exorbitant. Un, deux et même trois cents pour cent sont des bénéfices communs dans le commerce de l'Espagne avec ses colonies1. Par upc suite du même esprit de monopole , il arrive souvent que les marchands du second ordre, dout les magasins ne sont pas assortis de toutes les marchandises propres au commerce de l'Amérique, peuvent acheter des marchands opulens celles qui leur manquent , A un prix au-dessous de celui qu'elles ont dans les colonies. Enfin , armés de celte vigilance jalouse que les compagnies exclusives emploient contre les spéculations des commcrçans libres , ces monopoleurs trop puissans s'efforcent de renverser les projets de quiconque voudrait courir la même carrière et entrer en concurrence avec eux2. Celte limitation du commerce de l'Amérique à un seul port ne l'affecte pas dans l'intérieur seulement; clic resserre encore scs opérations au dehors. En monopoleur gagne plus et hasarde moins sans contredit dans un trafic limité qui lui offre des profits exorbitans , que dans un commerce étendu qui ne lui rend qu’un bénéfice modéré. Il est souvent de son intérêt de circonscrire la sphère de son activité au lieu de l'agrandir , et il peut tourner toute son attention à donner des bornes aux opérations de l'industrie commerçante, au lieu de la seconder et d'en exciter la vigueur. Il parait que c'est par quelques maximes semblables que la politique d'Espagne a réglé son commerce avec l’Amérique. Au lieu d'envoyer dans les colonies les marchandises d'Europe en suffisante quantité pour en rendre le prix et les profils modérés, les négocions de Séville et de Cadix les y répandent avec retenue, de sorte que l’avide concurrence des acheteurs , forcés de se pourvoir dans un marché mal fourni , met leurs commissionnaires en état de faire sur leurs cargaisons des profits exorbitans. Au milieu du dernier siècle, lorsque le commerce exclusif de

■ riloa , Retab , part, n, p. 191.

• Simili s / nquiry , 11, 171.

Séville en Amérique était à son plus haut degré de prospérité, les deux escadres unies des galions et de la flotte ne portaient pas plus de 27,500 tonneaux '. Une pareille charge devait être bien loin de pouvoir suppléer aux demandes de ces vastes et nombreuses colonies qui en attendaient toutes les commodités et la plupart, des nécessités de la vie.

Bientôt l'Espagne senlit combien elle était déchue de sa prospérité précédente ; et des citoyens respectables cl vertueux employèrent toute leur sagacité A imaginer des moyens de ranimer l’industrie et le commerce chancelans de leur patrie. On peut juger à quel point le mal était dangereux et désespéré par la violence des remèdes qui furent proposés. Les uns, confondant la violation des rè-glemens avec les crimes d'état, prétendaient que pour arrêter les suites du commerce illicite , on devait punir de mort et de la confiscation de tous ses biens quiconque en serait convaincu2. D’autres, ne distinguant [joint les fautes civiles des actes d’impiété, soutinrent que. le commerce de contrebande devait être mis au rang des crimes réservés A la connaissance de l'inquisition ; que les coupables devaient être jugés et punis selon la forme secrète et sommaire dont ce terrible tribunal exerce sa juridiction3. D'autresenfin projiosèrent de donner le commerce de l’Amérique Aune compagnie exclusive, faute d'avoir observé les dangereux effets du monopole de ces compagnies dans tous les pays où elles étaient établies, et sous le prétexte que pour son propre intérêt elle mettrait toute la vigilance possible A garantir le commerce d'Espagne contre les usurpations des interlopes ♦.

Outre ces projets extravagans, on imagina quelques plans mi.cux digérés et plus avantageux , quoique d'abord il fussent sans effet ; mais sous les monarques faibles par qui finit lo règne de la maison d'Autriche en Espagne, on ne vit dans toutes les parties du gouvernement qu'incapacilé et indécision. Au lieu de prendre pour modÇ|e l'administration active de Charles V, ils affectèrent d'imiter la politique lente

1 Campomanès, Etluc. popul., I, 435; II, 1 10.

» M. de Santa-Our, Comereio suelto. p. 112.

* Moncada , Restauration. / mlilica île Espaiia , pan. 41.

‘ Zavala y Aiiynon , Représentation , etc., p. 190.

et soupçonneuse de Philippe II , et privés de «es talens, ils délibéraient sans cesse et ne résolvaient rien. On ne remédia à aucun des maux qui faisaient languir le commerce national tant au dedans qu'au dehors. Ces maux allèrent en augmentant , et l'Espagne, avec des domaines plus vastes et plus opulenx qu'aucun état européen, n'avait ni force, ni argent, ni industrie (190). Enfin une violente convulsion, en agitant la nation, réveilla son génie assoupi , et la guerre civile allumée par les deux partis qui se disputaient la couronne lui rendit jusqu'à un certain point son ancienne vigueur. Tandis qu'il se formait des hommes capables de scntimrns plus généreux que ceux qui avaient dirigé les conseils de la monarchie pendant le cours d'un siècle , l’Espagne tira d’une source inattendue les moyens de faire valoir leurs talens. las différentes puissances qui favorisaient les prétentions des maisons d'Autriche et de Bourbon au trône d'Espagne envoyèrent à leur secours des flottes et dits armées considérables. La France , l'Angleterre et la Hollande firent passer des sommes immenses en Espagne. Elles furent répandues dans les provinces qui étaient devenues le théâtre de la guerre , ainsi une partie des trésors de l'Amérique , dont ces puissances avaient épuisé leurs pays , retourna à sa source. L'un de plus habiles écrivains de l’Espagne date de celte époque la renaissance de la monarchie, at quelque humiliante que puisse être cette vérité , il reconnaît que c’est à scs ennemis que sa patrie doit l'acquisition d'un fonds d'espèces en circulation, piuportjonné à peu près aux besoins publics

Aussitôt que les Bourbons furent en possession paisible du trône, ils remarquèrent cettp réyojutjon dans l’esprit des peuples et dans l'état de la nation, et ils en profitèrent; en effet, qitojque cette maison n'ait pas donné à l'Espagne des monarques remarquables par la supériorité de leur génie, jls ont tous été bienfaisans, attentifs au bonheur de leurs sujets, et occupés de l'augmenter. En conséquence , le premier objet de Philippe V fut de supprimer une innovation qui s'était glissée dans l étal pendant la gurrre, et qui bouleversait tout le système du commerce espagnol avec l'Amérique.

L’Angleterre et la Hollande, par la supériorité

* Capipomanès, I, 420.

de leur marine, avaient acquis assez d'empire sur la mer pour couper toute communication entre l'Espagne et ses colonies. Afin de leur fournir les commodités de la vie sans lesquelles elles ne pouvaient exister, et en échange desquelles elles devaient luire part de leurs trésors, l'Espagne fut obligée de se départir de la rigueur ordinaire de ses maximes au point d'ouvrir le commerce du Pérou aux Français, ses alliés. Les marchands do Saint-Malo, à qui Louis XIV accorda le privilège de ce commerce lucratif, l'entreprirent avec vigueur, cts’y conduisirent par des principes bicndiffcrensdcceux des Espagnols. Ils fournirent le Pérou des marchandises d'Euro|)c à un prix plus modéré et en plus grande quaulité; tous ces objets d'importation arrivaient dans toutes les provinces de l'Amérique espagnole avec une abondance jusqu'alors inconnue. Pour peu que celte communication eût duré encore, c'en était fait des exportations de l'Espagne, et les colonies cessaient de dépendre de leur métropole. On se hâta de défendre de la manière la plus forte et la plus positive l’admission des vaisseaux étrangers dans les ports du Chili1, et l'on employa une escadre espagnole à chasser des mers du sud ces intrus dont le secours n'était plus nécessaire.

Cependant l'Espagne, à la fin de la guerre terminée par le traité d’Ulrechl. avait été en vain délivrée d'un des obstacles qui gênaient son commerce; elle en éprouvait encore un autre qui ne lui paraissait guère moins dangereux. Philippe V, pour engager la reine Anne à conclure une paix également désirée par la France et par l'Espagne, accorda à la Grande-Bretagne non-seulement l'asiento, ou le droit de porter des nègres anx colonies espagnoles, droit dont la France avait précédemment joui; il lui donna encore le privilège plus extraordinaire d'envoyer tous les ans à la foire de Porto-Bcllo un vaisseau de cinq cents tonneaux chargé de marchandises d'Europe. En conséquence, des commissionnaires anglais s'établirent à Carthagènc, à Panama, à la Yera-Cruz, à Buenos-Ayres, et dans d’autres établissemens espagnols. Le voile dont l'Espagne avait couvert jusque-là l'état et les affaires de scs colonies fut levé. Les agens d'une nation rivale , admis dans les principales

1 l'oyaçctleFrezicr, VA , B. L’Iktt, Rctabl Il, 101, «c Alccdo y tlcrrera , Aviso, etc., Ï38.

villes de commerce, ne manquèrent pas (le moyens de s'instruire de la position intérieure de se* provinces, d'observer leurs besoins conslans ou accidentels , et de connaître quelle était l'espèce de marchandises dont l'importation serait la plus avantageuse. Bientôt, sur ces informations authentiques et promptes, les négociait* de la Jamaïque et drs autres colonies anglaises en liaisons de commerce avec le continent espagnol, furent en état d'assortir et de proportionner exactement leurs cargaisons tins besoins du marché; de manière que le commerce de contrebande devint plus facile et plus étendu qu’il ne l'avait jamais été. Ce n'était cependant pas encore là la conséquence de I 'asiento la plus filiale au commerce de l'Espagne. Les agens de la compagnie anglaise de la mer du Sud, à l'abri de l'importation qu'elle était autorisée à Faire par le vaisseau qu elle envoyait tous les ans à Porlo-lkllo. répandaient leurs marchandises dans le continent espagnol, sans limites et sans obstacles. Au lieu d'un vaisseau de cinq cents tonneaux, tel qu’il était stipulé par le traité, ils en employaient un de plus de neuf cents, et celuici était accompagné de deux ou trois bàlimens plus petits, qui, amarrés dans quelque crique voisine, fournissaient clandestinement de nouvelles marchandises pour remplacer celles qui étaient vendues. Les inspecteurs de la foire et les officiers de la douane, gagnés par des présens considérables, facilitaient la fraude (191). Ainsi, d'un côté les opérations de la compagnie, de l'autre l’activité drs interlopes particuliers, faisaient passer presque tout le commerce de l'Amérique espagnole dans des mains étrangères. Le commerce immense des galions, dont l’Espagne était si fière, et qu'enviaient les autres nations, s’anéantit, et la flotte elle-même, réduite dequinze mille a deux mille tonneaux1, ne servait presque plus qu'à apporter en Euro|ie les revenus du roi formés du quint des mines.

L'Espagne frappée de ces usurpations, et vivement touchée de leurs pernicieux effets , ne pouvait manquer de faire quelques efforts pour les réprimer. Son premier expédient fut de porter sous le nom de garde-càtes des vaisseaux armés sur les côtes des provinces les plus fréquemment visitées par les interlopes. Comme l'intérêt particulier et le devoir contribuaient à

' Alcedu y llcrrcra , p. 359. üatnpoinanès, I , UC

rendre les officiers de ces vaisseaux actifs et vigilans, les progrès du commerce de contrebande diminuèrent; cependant il était impossible d’établir un nombre de croisières suffisant pour garder une étendue de côte si considérable et si accessible du côté de la mer. La perte d'une communication qui s'était établie avec tant de facilité que les négociâtes anglais s’étaient pour ainsi dire accoutumés à la regarder comme une branche de commerce avouée et légitime, excita des réclamations et des plaintes, qui, justifiées ensuite, et devenues en quelque sorte intéressantes par des actes de violence inexcusables de la part des garde-côtes espagnols, engagèrent l’Angleterre dans une guerre avec l'Espagne, au moyen de laquelle cette dernière puissance se débarrassa enfin de l 'asiento, et demeura libre de régler le commerce de ses colonies, sans être gênée par aucun engagement avec cette puissance étrangère.

Les Espagnols avaient découvert toute l’étendue de la consommation des marchandises d’Europe dans leurs colonies, par la grandeur même du commerce interlope que les Anglais y faisaient; et, persuadés dès lors qu'il leur était avantageux de proportionner leurs importations 3ux demandes des différentes provinces, ilsconçurent la nécessité d'approvisionner leurs colonies d’une autre manière que celle qu'ils avaient employée jusque-là, en n’y envoyant d'Europe qu’à des époques fixes et périodiques. Non-sculcment ce moyen de communication était incertain, par les délais que divers accidcns apportaient quelquefois au départ drs galions et de la flotte, et souvent par les obstacles qu’y opposaient les guerres allumées en Europe; mais il n'était pas même propre à subvenir à temps aux besoins de l’Amérique. Souvent les marchandises d'Europe étaient d'une rareté excessive dans les établissemens espagnols ; le prix en devenait énorme; le marchand vigilant et attentif ne manquait pas de saisir cette occasion favorable; les interlopes y portaient d'amples cargaisons des Iles anglaises, françaises et hollandaises, et lorsque les galions arrivaient enfin, la contrebande avait tellement rempli les marchés, qu’on n'avait plus besoin des marchandises qui formaient leurs cargaisons. Pour remédier à cet inconvénient, l’Espagne rétablit les vaisseaux de registre |>our une partie considérable

du commerce de l'Amérique. Ces vaisseaux sout expédiés par des marchands de Séville ou de Cadix, dans l'intervalle des saisons fixées pour le départ des (râlions et de la flotte; il leur faut une permission du conseil des Indes qui s’achète chèrement. Ils sont destinés pour les ports où l'on prévoit que les besoins doivent être plus pressans. Par ce moyen le marché d'Amérique était si régulièrement alimenté de marchandises nouvelles, que l'interIo|>c n'étant plus attiré par le même espoir de gains excessifs, ni les colons pressés par les mêmes besoins, ils n'osaient plus courir les mêmes risques.

A mesure que l'expérience développait les avantages de cette manière de faire le commerce, le nombre des vaisseaux de registre augmentait, et enfin les galions, après avoir été employés pendant plus de deux siècles, furent définitivement supprimés en 1748. Depuis cette époque, tout le commerce du Chili et du Pérou s'est fait par des vaisseaux particuliers expédiés de temps en temps, selon que les circonstances l’exigent , et lorsque les négocians prévoient la promptitude et la facilité du débit. Ils doublent le cap Horn , et portent directement dans les ports de la mer du Sud les productions du sol et des manufactures d'Europe, que les peuples de ces contrées étaient obligés d'aller précédemment chercher à Porto-Bello ou à Panama. Ces villes privées de ce commerce, auquel elles devaient leur existence, déchoiront insensiblement comme on l'a déjà observé. Ce désavantage, quel qu'il soit , est plus que compensé par la régularité et l’altondancc avec lesquelles tout le continent de l'Amérique méridionale est aujourd'hui pourvu des marchandises d'Europe, ce qui doit contribuer sensiblement à la prospérité de ses colonies. Mais comme tous les vaisseaux de registre, destinés pour la mer du Sud, sont toujours obligés de partir du port de Cadix et d'y revenir 1 , cette branche du commerce de l’Amérique, même sous sa forme nouvelle et perfectionnée, demeure soumise aux entraves d'une espèce de monopole dont elle éprouve encore toutes les suites funestes que nous avons déjà décrites.

L'Espagne ne s'est pas bornée à régler son commerce avec ses colonies les plus florissantes, elle a cherché aussi à ranimer celui de quelquesuns de ses établissemcns où il était ou négligé

1 tauipouianès , I. ütl. 410.

ou déchu. Parmi les nouveaux goûts et les nouveaux besoins que leur communication avec les habilans des provinces conquises en Amérique a fait naître chez les peuples de l’Europe, celui du chocolat est un des plus universellement répandus. I.es Espagnols apprirent les premiers des Mexicains l'usage de ce breuvage fait avec la noix de cacao réduite en pâte, et mélangé de divers ingrédiens; il leur parut, ainsi qu'aux autres nations de l'Europe , si agréable au goût , si nourrissant et si sain, qu’il a formé un objet de commerce très important. Le cacaotier croit sans culture dans plusieurs parties de la zone torride ; mais les noix de la meilleure qualité, après celles deGualimala dans la mer du Sud, croissent dans les riches plaines des Carracas, l’une des provinces du royaume de Terre-Ferme. Cette supériorité reconnue du cacao de Carracas, et la communication de cette province avec la mer Atlantique qui en facilite le transport en Europe, y ont perfectionné et étendu la culture de ce fruit plus qu'en aucun autre endroit de l’AmtÇ rique. Mais la Hollande, par le voisinage de ses établissemens dans les petites ilesde Curaçao et de ’ Buen-Ayre à la côte de Carracas, s'était emparée de la plus grande partie du commerce de cacao. Le trafic de cette marchandise avec la métropole était presque entièrement tombé, et telle était la négligence des Espagnols ou le vice de leur conduite daus le commerce, qu'ils étaient obligés d'acheter des étrangers à un prix exorbitant cette production de leurs propres colonies. Pour remédier à un abus honteux tout à la fois et ruineux pour ses sujets, Philippe V accorda en 1728, à un corps de marchands, le droit exclusif de faire le commerce de Carracas et de Cumana, à condition d'équiper à leurs frais un nombre suffisant de vaisseaux pour purger la côte d'interlopes. Cette société, connue également sous le nom de compagnie de Guipuscoa, de la province d'Espagne où elle est établie, ou sous celui de Carracas , du district de l'Amérique qui lui était cédé par son privilège, a conduit son commerce avec tant de vigueur et de succès , que l’Espagne a recouvré une branche importante de commerce dont elle s’était laissé dépouiller, et quelle est aujourd'hui pourvue alaindammcnt et à un prix modéré d'un objet considérable de consommation. Cet établissement a procuré de grands avantages à

la métropole et à la colonie de Carracas ; en effet, quoiqu’au premier aspect elle paraisse établir un monopole plus propre à retarder qu'à accélérer les efforts et les progrès de l'industrie, elle est soumise à plusieurs règlemcns salutaires, sagement prévus, et propres à la contenir dans ses opérations et à prévenir les mauvais effets quelle pourrait avoir. Les planteurs de Carracas ne dépendent pas entièrement de la compagnie, ni pour l'importation des marchandises d'Europe, ni pour la vente de leurs propres productions. Les habitans des Canaries ont le privilège d'y envoyer tous les ans un vaisseau de registre d'une charge considérable ; et Vera-Cruz, dans la Nouvelle-Espagne, peut faire librement le commerce de tous les ports compris dans la chartre de la compagnie. En conséquence, la concurrence y est telle, que, soit pour ce que les colonies vendent, soit pour ce qu'elles achètent, tout parait être porté à son taux naturel. La compagnie ne peut ni augmenter l'un ni diminuer l'autre à son gré; aussi, depuis qu’elle est établie , les progrès de la culture , de la population et des capitaux de la province de Carracas ont été très considérables (192).

Mais comme il est rare qu’une nation renpnce b un système consacré par le temps , ou que le commerce quitte la route qu'une longue habitude lui a rendue familière, Philippe V, dans ses nouveaux règlemens sur le commerce d'Amérique, respecta l’ancienne maxime de l’Espagne, qui borne b un seul port toutes les importations du Nouveau-Monde et qui oblige les vaisseaux de registre qui viennent du Pérou et ceux de la compagnie de Guipuscoa à leur retour de Carracas, à décharger à Cadix. Depuis son règne, des vues plus étendues se sont répandues en Espagne. L’esprit philosophique, que ce siècle a la gloire d'avoir vu passer des spéculations frivoles et abstraites à des recherches plus importantes pour l'homme, a porté son influence au-delà des Pyrénées. Des auteurs ingénieux, en examinant la politique ou le commerce des nations , ont rendu sensibles les erreurs et les vices du système de l'Espagne dans ces deux parties du gouvernement; ils ont relevé les fautes des Espagnols avec force et les ont montrées aux autres nations comme des exemples effrayans des erreurs de la politique. Honteux de ces reproches ou convaincus par les raisons, instruits même

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