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par des écrivains éclairés de leur propre nalion, les Espagnols paraissent enfin avoir recouni l'influence destructive de ces maximes étroites qui, enchaînant le commerce dans toutes ses opérations, ont si long-temps retardé ses progrès. C'est ao monarque régnant que l'Espagne est redevable du premier règlement conforme à ces idées nouvelles.
Tant que l'Espagne demeura rigoureusement attachée à scs anciennes maximes pour sou commerce avec l'Amérique, elle craignait si fort d'ouvrir une route à quelque commerce illicite dans ses colonies, quelle s'interdit à cllc-mèmc presque toute communication avec elles, excepté celle de scs flottes annuelles. Il n'y avait aucun moyen de correspondance pour les affaires publiques ou particulières entre la métropole et scs clablissemens en Amérique. Faute de ce secours nécessaire, les opérations de l'état, ainsi que les négociations des particuliers, étaient languissantes ou mal dirigées, et l'Espagne recevait souvent des étrangers les premières nouvelles des événemens les plus intéressans survenus dans ses propres colonies. Néanmoins, quelque sensible que fût ce défaut dans sa politique, quelque facile qu’en fût te remède, les monarques espagnols négligeaient de l'appliquer par une suite de leur soin jaloux à conserver un commerce exclusif. Enfin Charles 111 surmonta ces considérations qui avaient retenu ses prédécesseurs, et établit en 1764 des paquebots pour être expédiés tous les premiers jours de chaque mois de la Corogne à la Havane ou à Porto-Rico. Les lettres passent de là sur des bâtimens légers à la Vera-Cruz et à Porto-Bello, et ensuite elles circulent |>ar la poste dans les royaumes de Terre-Ferme, de Grenade, du Pérou et de la Nouvelle-Espagne. D’autres paquebots font voile aussi régulièrement, une fois tous les deux mois , à Rio de la Plata, pour la commodité des provinces qui sont à l’est des Andes. Cest ainsi qu'on est parvenu à établir une correspondance sûre et prompte à travers toutes les vastes possessions de l'Espagne , correspondance également avantageuse à l'intérêt de la politique et au commerce du royaume '. A ce nouvel arrangement s'est joint d'abord un nouveau moyen d'étendre le commerce. Chacua
' Ponz, yiage de Eipana . VI. Prol. . p. 15.
746 HISTOIRE l
des paquebots, qui sont «1rs hàtimens d'une charge assez considérable, peut Faire une demicargaison des marchandises du cru dp l'Espagne les plus désirées dans les ports |>our lesquels il est destiné, et eu retour il lui est permis d'apporter à la Corogne une égale quantité des productions de l'Amérique L On peut regarder ces établisscmcns comme le premier adoucissement à ces lois rigides qui bornaient à un seul port le commerce du Nouveau-Monde, et le premier pas vers l'admission du reste du royaume à ce commerce.
Il fut bientôt suivi d'un autre plus décisif. Charles 111 ouvrit , en 1765, à tous ses sujets en Espagne le commerce des Iles du Vent, Cuba, llispaniola. Porto-Rico, ta Marguerite et la Trinité. Il leur permit de faire voile de certains ports pour les lieux spécifiés dans l'édit, dans telle saison et avec telle cargaison qu'ils jugeraient à pro|K)s, sans autre formalité qu'un simple acquit de la douane du lieu doit ils partiraient. Il les déchargea de cette foule de droits onéreux établis sur les marchandises exportées en Amérique, en y substituant un droit modéré Y six pour cent à la sortie d'Espagne; il leur raissa le choix du port où ils croiraient à leur retour trouver la vente la plus avantageuse, pour y décharger leur cargaison en payant les droitsordinaires.Ce privilège, qui renversa enfin toutes les barrières dont la politique jalouse de l'Espagne s'était efforcée pendant deux siècles it demi d’environner son commerce avec le Nouveau-Monde, fut bientôt après étendu à la Ixtuisiane et aux provinces de Yucatan et de Campèche J.
La sagesse de cette innovation , qu'on peut regardcrcomme le plus noble effort de la législation espagnole , s'est manifestée par scs effets. Avant l'édit en faveur de la liberté du commerce, l'Espagne tirait à peine quelque bénéfice de ses colonies négligées, llispaniola, Porto-Rico, la Marguerite et la Trinité. Son commerce avec Cuba était peu de chose, et celui deYucatan et de Campèche était presque entièrement envahi par les interlopes. Mais dès que la liberté générale fut accordée, le commerce de ces provinces se ranima et s'accrut avec une rapidité dont il y a peu d'exemples
' Jppcntl ., Il, à la Eiluc. pop. 31.
I Jbid., p. 37-M-91.
l’AMERlQUE.
dans l'histoire des nations. En moins de dix ans le commerce de Cuba s'est plus que triplé. Dans les établisscmcns même où il fallait les plus grands efforts pour réveiller l’industrie languissante, le commerce a doublé. On compte que le nombre des vaisseaux employés dans le commerce libre est déjà si considérable, que : leur charge excède celle des galions et de la flotte dans l’époque la plus heureuse de leur commerce. Les avantages de celte disposition ne sont pas concentrés entre les mains de quelques marchands établis dans un port privilégié ; ils se répandent dans toutes les provinces du royaume , et ce nouveau débouché pour les productions encouragera inévitablement l'industrie des cultivateurs et des artisans. Le royaume ne gagne pas seulement sur ses exportations; il profite également sur ce qu’il reçoit en retour, et il acquiert l'espoir de pourvoir bientôt par luimème aux besoins d'une vaste consommation , pour laquelle il dépendait auparavant des étrangers. La consommation du sucre est peutêtre aussi considérable en Espagne, eu égard au nombre de ses habilans, qu'en aucun royaume de l’Europe. Cependant, quoique maîtresse des contrées du Nouveau-Monde dont le climat et le sol conviennent le mieux à la culture de cette plante; quoique celle des cannes à sucre eût été autrefois considérable dans le royaume de Grenade , telle a été la suite funeste de ses institutions en Amérique et le poids des taxes mises en Europe sur cette denrée, que l'Espagne a presque entièremnet perdu cette branche d'industrie qui a enrichi les autres nations. Les Espagnols étaient obligés d'acheter des étrangers celte marchandise, devenue un objet de première nécessité en Europe, et ils avaient le désagrément de se voir tous les ans dépouillés | de sommes immenses pour ce seul article Mais si l’esprit national, ranimé par la liberté du commerce, persévère dans ses efforts avec la même vigueur, la culture du sucre à Cuba et à Porto-Rico peut augmenter au point d’ètre en peu d'années proportionnée aux besoins du royaume.
L'Espagne, instruite par l'expérience de tout ce qu'elle gagnait en se relâchant de la rigueur des anciennes lois relatives au commerce de la métropole avec ses colonies, crut devoir ouvrir
1 UstariU, cap. xciv.
entre elles une communication libre. Par une suite des maximes jalouses de l'ancien système, toute correspondance entre les différentes provinces situées dans les mers du sud était défendue snus les peines les plus sévères. Quoique chacune d'elles eût des productions particulières dont l'échange réciproque eût ajouté à leurs jouissances mutuelles et peut-être facilité les progrès de leur industrie, le conseil des Indes désirait si fort qu'elles ne pourvussent à leurs besoins que par le moyen des flottes annuelles de l'Europe , que, pour être en sûreté sur ce point, il interdit par des lois cruelles et tyranniques aux Espagnols du Pérou, de la Nouvelle- Espagne, deOuatimala et du nouveau royaume (le Grenade, une correspondance enlrccux qui tendait manifestement à leur prospérité mutuelle. De toute cette foule de prohibitions imaginées en Espagne pour assurer le commerce exclusif de ses établisscinens d'Amérique, il n’y en a peut-être aucune qui paraisse avoir été plus vivement sentie, ou qui ait produit des efFels plus funestes. Celle tyrannie a cessé enfin. Charles III a publié en 1774 un édit •, par lequel il accorde aux quatre grandes provinces dont je viens de parler la liberté de commercer entre elles(l93).Onne peut encore apprécier par l'expérience quels seront les effets de cette communication ouverte entre des contrées destinées par leur situation à un commerce réciproque; mais ces effets ne peuvent manquer d'être très salutaires. Les motifs de celte concession ne sont pas moii)s louables que le principe sur lequel die est fondée est juste. Ils font connaître les progrès qu'a faits en Espagne l’esprit public, bien supérieur aujourd’hui à ces préjugés et à ces misérables maximes sur lesquelles furent d'abord fondés son système de commerce et 1'administratjon de ses colonies.
En même temps que l’Espagne s’est appliquée il introduire dans le système de son commerce en Amérique des règlcmccs dirigés par des vues de politique plus grandes et plus justes, elle n’a pas négligé l'administration intérieure de scs colonies.il n’y avait que trop d’objetsà réformer ou à perfectionner, et don Joseph Galvez, actuellement chargé en Espagne du département des affaires de l’Inde, a eu toutes les facilités,
1 Real cedida. Manuscrit entre lot inains de l'auteur. Pour, l iage tle Espana , Fl Prologo, p.Z
non-seulement d’observer les vices et les abus de l'administration politique des colonies, mais encore d'en découvrir les sources. Après avoir été employéseptansdans le Nouveau-Monde, chargé d’une commission extraordinaire, et avec les pouvoirs les plus élenduscomme inspecteur de la Nouvelle-Espagne ; après avoir parcouru en personne les provinces éloignées de Cinaloa , de Sonora et de Californie; après y avoir fait plusieurs changemcns importans dans le gouvernement et dans la finance , il commença son ministère par une réforme générale des tribunaux de justice en Amérique. Par une suite des progrès de la population et de richesse des colonies , les cours d’audience étaient tellement surchargées d’affaires que le nombre des juges dont elles étaient originairement composées lui parut très disproportionné à l'étendue des fonctions et des devoirs de leurs charges , et leurs salaires fort inférieurs à la dignité de leur état. Pour remédier à ces deux inconvéniens , il a obtenu un édit du roi, portant établissement d'un plus grand nombre de juges dans chaque cour d’audience, avec des pouvoirs plus amples et des appointemens plus considérables '.
L'Espagne doit encore à cet habile ministre une nouvelle distribution des gouvernemens dans ses provinces d'Amérique. Malgré l’établissement d'une troisième vice-royauté dans le nouveau royaume de Grenade, l’étendue des domaines d’Espagne dans le Nouveau-Monde est si prodigieuse, que plusieurs des provinces sujettes à la juridiction de chacun des vice -rois, étaient à une si énorme distance de leur résidence , que ni leurs soins ni leur autorité ne pouvaient y atteindre. Quelques-unes des provinces soumises au vice-roi de la Nouvelle-Espagne sont à plus de deux mille milles de Mexico. Il y a des contrées dans le ressort du vice-roi du Pérou encore plus éloignées de Lima. A peine peut-on dire que les peuples de ces districts éloignés tirent quelque avantage du gouvernement civil. Souvent opprimés par des ministres subalternes, ils aiment mieux souffrir en silence que de s'exposer aux embarras et aux frais énormes d’un voyage à des capitales éloignées, d’oû ils peuvent attendre seulement quelque justice. Pour apporter quelque remède i ce mal , on a érigé une quatrième vice-royauté à Rio de la Plata, dont la juridic-
> Gazelle de Madrid, 19 mars 1776.
(ion s'étend sur 1rs provinces de Rio de In Plala, Ituruns-Ayres , Paraguay, Tucuman , Potosi, Santa-Cruz de la Sierra , Chareas et sur les deux villes de Mendoza et Saint-Juan. Il résulte drux avantages de celte sage disposition. On remédie aux maux causés par la situation éloignée de ces provinces, depuis long- temps sentis, depuis long temps l'objet de plaintes inutiles. Les contrées les plus éloignées de Lima sont distraites de la vice-royauté du Pérou , et réunies sous un gouverneur, dont la résidence établie à Buenos- Ayres sera plus accessible. Le commerce de contrebande avec les Portugais, devenu assez considérable [tour intercepter entièrement l'exportation des marchandises d’Espagne dans ses colonies méridionales, pourra être plus efficacement et plus facilement réprimé, lorsque le suprême magistrat , placé à portée des lieux où il se fait , en verra de ses propres yeux les progrès et les effets. Don Pedro Cevallos , qui a été élevé à cette nouvelle dignité, avec des appointemens égaux à ceux des autres vice-rois, connaît parfaitement bien l’état et les intérêts des contrées qui lui sont confiées, et où il a servi longtemps et avec distinction.
Au moyen de ce démembrement et de ççlui qui a eu lieu lors dç l’érection de la vice-royauté du nouveau royaume de grenade , les deux tiers à peu près du territoire, originairement soumis aux vice-rois du Pérou , sont distraits de leur juridiction.
On a aussi circonscrit , avec non moins de sagesse et de discernement , les bornes de la viceroyauté de la Nouvelle-Espagne. On a formé un gouvernement séparédequatrede ses provinces les plus éloignées , Sonora, Cinaloa, la Californie et la Nouvelle-Navarre. I,echevalier de Croix, à qui le gouvernement en est confié, n’a ni le litre ni les appointemens de vice-roi; mais sa juridiction et son autorité sont l’une et l’autre indépendantes de la vice-royauté de la Nouvelle- Espagne. L'établissement de ce dernier gouvernement semble avoir eu pour cause, non-seulement l'éloignement de ces prov inces d'avec Mcx ico mais encore les dernières découvertes qui y ont été faites et dont j’ai déj;i parlé '. Des contrées qui renfermaient autant de richesses, et qui deviendront probablement d'une grande importance, exigeaient l'inspection immédiate d'un
1 Uv. vu, p. 712
gouverneur^ qui elles fussent spécialement confiées. Comme par toutes les considérations de devoir, d'intérêt et d'amour-propre, ces nouveaux gouverneurs doivent encourager tout ce qui tendra à faire régner l'opulence et le bonheur dans les provinces dont ils sont chargés, les heureux effets de cette nouvelle combinaison doivent être très sensibles. Plusieurs districts de l'Amérique , ci-devant faibles et languissans, comme le sont ordinairement les provinces placées aux extrémités d’un empire trop vaste , reprendront de la vigueur et de l’activité dès qu’elles seront à la portée du pouvoir, et en état de se ressentir de son influence encourageante.
Tels ont été les progrès des règlemcns de la maison de Bourbon, depuis qu'elle est parvenue au trône d'Espagne. C'est ainsi que ses vues se sont progressivement étendues relativement au commerce et au gouvernement des colonies américaines. Son attention ne s'est pas bornée aux parties les plus éloignées de son empire ; elle, n’a pas négligé ce qui était encore plus important, la réforme des erreurs et des vices de l'administration intérieure en Europe. Instruite des causes auxquelles on devait attribuer la décadence de l’ancienne prospérité de l'Espagne , elle s'est particulièrement appliquée à ranimer l’esprit d'industrie parmi ses sujets , J mettre les manufactures en état, soit par leur étendue, soit par leur perfection , de subvenir de leur propre fonds aux besoins de l’Amérique, afin d’exclure les étrangers d'un commerce dont ils se rendaient maîtres au préjudice du royaume.
EUe s’est efforcée de parvenir ii ce but par différons édits publiés depuis la paix d’Ulrecht. Elle a accordé des primes pour l'encouragement de quelques brandies d’industrie; elle a diminué les droits spr d'autres; elle a prohibé ou chargé d'impôts les articles des manufactures étrangères qui pouvaient entrer en concurrence avec celles de ses sujets; elle a institué des sociétés pour la perfection du commerce et de l’agriculture; elle a répandu des colonies de cultivateurs sur quelques parties de l'Espagne en friche, et divisé enfre eux de vastes portions de terre ; en un mot, elle a eu recours A tous les moyens que peuvent suggérer d’un côté la prudence et la sagesse , cl de l'autre la jalousie , pour ranimer l'industrie dans scs états, et mettre obstacle à celle des autres nations. Il n'est pas de mon
,gle
ressort d'entrer dans les détails de ce nouveau pian , ni d'en discuter les avantages et les inconvéniens. L'est l'effort le plus difficile de la législation, c'est l'entreprise la plus douteuse de la politique que de tenter de ranimer l'esprit d'industrie lorsqu'il est déchu, ou de l’introduire lorsqu'il n'existe pas. Les nations déjà en possession d'un commerce étendu entrent en concurrence avec taht davantage, soit par les grands capitaux de leurs négociant , soit par l'adresse de leurs manufacturiers, soit enfin par l'habileté que leur donne l’habitude des affaires, que l'ctat qui tend à la rivalité ou à la supériorité doit s'attendre à beaucoup de difficultés, et se résoudre à des progrès très lents. Si l'on compare les produel ions de l’industrie espagnole actuelle à celles qu'on a vues sous les derniers rois de la maison d'Autriche, tes progrès de l’Espagne paraîtront considérables, et suffiront pour alarmer la jalousie et exciter les efforts des nations, aujourd'hui en possession du commerce lucratif que les Espagnols cherchent à leur enlever. Une circonstance surtout doit contribuer à fixer l'attention des autres puissances de l'Europe sur ces opérations de l’Espagne : c’est qu'elles ne sont pas seulement le fruit de la sagesse de la cour et de ses ministres; l'esprit national semble seconder la prévoyance du monarque et en augmenter les effets, les idées de la nation se sont agrandies , non-seulement sur le commerce , mais encore sur l’administration intérieure. Tous les auteurs récens reconnaissent dans ces deux branches du gouvernement les vices que leurs ancêtres n'ont pas avoués par orgueil, ou n’ont pas aperçus par ignorance (194). Mais après tout ce que les Espagnols ont fait , il leur reste encore beaucoup à faire. Avant que l'industrie et les manufactures recouvrent une certaine activité, il faut abolir beaucoup de mauvaises institutions , beaucoup d’abus que le temps et l'habitude ont profondément enracinés et pour ainsi dire incorporés avec le système d'administration et de finance de l'Espagne.
Les règlcmens du commerce de l’Espagne avec scs colonies sont trop rigoureux encore et trop systématiques pour avoir uneparfaitc exécution. La législation, en chargeant le commerce d'impôts trop onéreux, nu en le gênant par des restrictions trop sévères , manque son but ; et, dans la réalité, elle ne fait que multiplier
les appâts offerts à la contravention , et donner au commerce frauduleux l'encouragement d'un gain plus considérable. Les Espagnols, soit en Europe , soit en Amérique , bornés par la jalousie A leur commerce mutuel, ou opprimés par les exactions du gouvernement, sont continuellement occupés à trouver les moyens d’éluder les édits ; la sagacité et l’activité de l’intérêt leur en inspirent sans cesse de nouveaux et d'efficaces, que la prudence du gouvernement ne peut prévoir. Cet esprit d'opposition aux lois pénètre dans toutes les branches du commerce de l'Espagne avec l'Amérique , et dans toutes 1rs parties de l’administration. Les officiers même destinés à réprimer la contrebande sont 1rs premiers à la favoriser ; et les institutions consacrées à la dénoncer et à la punir sont les canaux par où elle passe. On suppose que 1rs divers artifices employés pour frauder le roi le privent de plus de la moitié du revenu qu'il devrait tirer de l'Amérique 1 ; et tant qu'il y aura un si grand nombre de personnes intéressées à tenir ces artifices secrets, la connaissance n’en parviendra jamais jusqu'au trône. « Combien « d'ordonnances, dit Corita, combien d'instrur- « lions , combien de lettres notre souverain « n’envoie-t-il pas pour corriger les abus, et « combien on en fait peu de cas ! combien on • en tire peu de fruit ! Cette vieille maxime me « parait juste : là où il y a beaucoup de méde- « eins et de remèdes , il n'y a pas de santé; là où « il y a beaucoup de lois et de juges, il n'y a « pas de justice. Nous avons des vice-rois , des « présidens , des gouverneurs , des oydnrs , des « corrégidors , des alcades et des milliersd’algua- « sils de tous côtés, et malgré cela les abus se a multiplient2. » Le temps à augmenté les maux que cet écrivain déplorait déjà sous le règne de Philippe II. Un esprit de corruption a infecté toutes les colonies de l’Espagne en Amérique. Des hommes, placés à une distance considérable du centre de l'administration , avides de richesses, et d’autant plus impatiens de les acquérir qu'elles sont le moyen de les tirer promptement de provinces éloignées et malsaines, où ils se regardent comme exilés, attirés par des occasions séduisantes et irrésistibles, séduits enfin par l’exemple de ceux qui les environnent
1 Solorz., De Jure ind.t 11 , lib. v.
«Manuscrit enlre les mains de l’auteur
se relâchent insensiblement des sentimens de l'honneur et du devoir. Comme particuliers, ils se livrent à la plus grande dissolution ; comme hommes publics, ils oublieut ce qu'ils doivent à leur souverain et à leur patrie.
Avant de finir ce tableau du commerce de l'Espagne en Amérique , il me reste à parler d'une de ses branches qui , quoique détachée, est de quelque importance. Philippe II , dés le commencement de son règne , forma le projet d’établir une colonie dans les Iles Philippines , qu'on avait négligées depuis leur découverte 1 ; et il y envoya un armement de la Nouvelle-Espagne *. On choisit Manille , dans l’Ile de Luçon , pour la capitale de cet établissement. 11 s'établit de là une correspondance de commerce assez active avec les Chinois , et ce peuple industrieux , attiré par l'espoir du gain , vint en foule peupler les Philippines sous la protection de l’Espagne. Ils apportèrent dans la colonie une si grandequantitéde toutes les espècesdc product ions du sol et des manufacturesde l’orient, quelle fut en état d'ouvrir un commerce avec l’Amérique. par une navigation de côte à côte, la plus étendue qui se fasse sur le globe. Dans l'enfance de ce commerce il se faisait par Callao sur la côte du Pérou , mais l'expérience ayant fait apercevoir plusieurs incouvéniens ù suivre cette mute, l'entrepôt de ce commerce entre l'orient et l'occident fut transporté de Callao à Acapulco , sur la côte de la Nouvelle-Espagne.
Après avoir subi plusieurs diangeinens , il a reçu enfin une forme régulière. Tous les ans il part d'Acapulco un ou deux vaisseaux qui peuvent porter jusqu'à cinq ccnt mille pesos d'argent 3, mais qui ont rarement à bord d'autre* objets de quelque valeur. Ils rapportent en échange des épices , des drogues , des porcelaines de la Chine et du Japon , des toiles de coton et d'autres toiles des Indes , des mousselines , des soieries et tous les divers objets précieux que l’orient produit , et qu’il doit à l'excellence de son climat, ou à l'industrie de ses habitans. Depuis long-temps les négociait* du Pérou avaient part à ce commerce , et pouvaient envoyer tous les ans un vaisseau à Acapulco, pour v attendre l’arrivée de ceux de Manille
* lav v.
* Torquemad a. I . lit», v , cap. xiv.
* Hc<-op., lib. ix , rap. xlt, |‘i;; d.
et prendre une portion des marchandises qu'ils emportaient. Ala fin, les Péruviens ont été exclus par les édits les plus rigoureux, et toutes les marchandises de l’orient sont réservées pour la consommation de la Nouvelle-Espagne.
Ce privilège procure aux habitans de cet (4 contrée des avantages inconnus aux autres colonies espagnoles. Les manufactures de l'orient sont non-seulement mieux appropriées à un climat chaud et plus éclatantes que celles de l’Europe , elles ont encore l'avantage d'étre moins chères; en même temps les profits qu'on y fait sont assez considérables pour enrichir tous ceux qui les transportent de Manille Du qui les vendent dans la Nouvelle-Espagne. Comme l’intérêt de l'acheteur et du vendeur concourent en faveur de celte branche de commerce, il s'étend en dépit dcsrèglemcns imaginés par l'inquiète jalousie pour lui donner des bornes. Avec les marchandises dont les lois autorisent l'importation, il passe une immense quantitéde celles de Dnde dans les marchés de la Nouvelle-Espagne (195), et lorsque ta flotte arrive à la Ycra-Cruz , elle trouve souvent les besoins du peuple déjà satisfaits par des marchandises mieux assorties et â meilleur compte.
Dans,les dispositions du commerce de l'Espagne, il n’y arien de plus inexplicable que la tolérance de ce commerce entre la Nouvelle-Espagne et les Philippines, rien qui répugne davantage à la maxime fondamentale de tenir les colonies dans une perpétuelle dépendance de la métropole, en prohibant toute espèce de moyen de commercer qui pourrait leur inspirer l'idée de supplécrà leurs besoins par une autre voie. Cette permission paraîtra encore plus extraordinaire si l'on considère que l'Espagne n'a point ellemême de commerce direct avec les Philippines, et qu'ainsi elle accorde à une de ses colonies en Amérique un privilège qu’elle refuse à ses sujets en Europe. Il est probable que les colons qui peuplèrent d'abord les Philippines , ayant été envoyés de la Nouvelle-Espagne , entreprirent ce commerce avec une contrée qu'ils regardaient en quelque sorte comme leur mère-patrie, avant que la cour de Madrid en connût les conséquences , ou sût Itmpèchcr par des règlemcns. On a fait plusieurs remontrances contre ce commerce, comme préjudiciable à l’Espagne, en ce Vju'il porte dans un autre canal une grande partie
des richesses qui devraient circuler dans le royaume; en ce qu'il tend à nourrir dans les colonies un esprit d'indépendance et à encourager des fraudes multipliées dont il est impossible de se garantir dans des opérations qui s'exécutent si loin de l'inspection du gouvernement. Mais comme il faut toute la sagesse et toute la vigueur de la politique pour abolir une pratique appuyée de l'intérêt du plus grand nombre, autorisée et consacrée parle temps, lecommerce entre Acapulco et Manille semble être toujours aussi actif qu'il l'ait jamais été , et peut être regardé comme la principale cause du luxe qui règne dans cette partie des domaines espagnols.
Malgré cette corruption générale des colonies , malgré toutes les diminutions qu'apportent au revenu des rois d’Espagne elle commerce interlope desétraugers, et les fraudes mèmesde leurs propres sujets , ils n'en tirent pas moins des sommes immenses de leurs domaines en Amérique. Elles sont le produit de différentes impositions qu’on peut diviser en trois classes principales. La première renferme ce qu'on paie au roi , comme souverain ou seigneur suzerain du Nouveau-Monde. Tels sont les droits sur l’or et l'argent extraits des mines et le tribut levé sur les Indiens ; les Espagnols appellent le premier , droit de seigneurie , et le second , droit de vassalité. La seconde comprend cette foule de droits sur le commerce, qui le suivent et l’oppriment dons tous les canaux par où il passe, depuis les plus grandes entreprises du négociant en gros , jusqu’au plus petit trafic du marchand en détail, la troisième est composée de ce qui revient au roi comme chef de l'église et administrateur des fonds ecclesiastiques dans le Nouveau-Monde : en conséquence , il reçoit les prémices, les annales et d'autres revenus attribués à l’église et levés par la chambre apostolique en Europe ; il jouit aussi du bénéfice de la vente de la bulle de la croisade. Cette bulle , publiée tous les deux ans, renferme une absolution pour les fautes passées, et entre autres privilèges, la permission de faire gras pendant le carême et aux jours maigres. Les moines employés à la distribution de cette bulle exaltent sa vertu avec toute la ferveur de l’éloquence animée par l’intérêt ; le peuple ignorant et crédule y croit aveuglément , et tout habitant, espagnol, créole ou métis, s'empresse d'acheter, au prix fixé par
le gouvernement, une bulle qu'il croit essentielle â son salut (196).
Il est presque impossible de déterminer avec précision i quelle somme montent toutes ce» différentes branches de revenu. L'étendue des domaines espagnols en Amérique , la jalousie du gouvernement qui les rend inaccessibles aux étrangers, le silence mystérieux que les Espagnols ont coutume d'observer sur tout ce qui regarde l'état intérieur de leurs colonies, tout cela concourt à jeter sur celte matière un voile qu’il n'est pas facile de lever. Mais on vient de publier un détail , qui parait aussi exact qu'il est curieux , du revenu royal dans la Nouvelle- Espagne , d’où l'on peut se former une idée de celui des autres provinces : selon ce détail , la couronne ne tire pas plusde vingt-deux million» cinq cent mille livres tournois de toutes le» branches d’imposition dans la Nouvelle-Espagne, dont il faut déduire la moitié pour les frais de l'administration de la province (197). Il est probable que le Pérou en rend autant ; et en supposant que les autres provinces de l’Amérique , y compris les Iles, fournissent un tiers de cette valeur , nous ne nous écarterons pas trop de la vérité en concluant que le revenu de l’Espagne levé en Amérique n'excède pas trente millions sept cent mille livres tournois. Ce compte est bien éloigné des sommes immenses auxquelles on a quelquefois porté ce revenu d'après des suppositions et des conjectures (198). Il y a néanmoins en ceci une chose remarquable, c’est que l'Espagne et le Portugal sont les seules puissances en Europe qui tirent de leurs colonies un revenu direct ; de manière qu'elles supportent leur part des dépenses générales du gouvernement. Tout l'avantage qui revient aux autres nations de leurs possessions en Amérique, c'est de jouir exclusivement du commerce qui s’y fait; au lieu qu'indépendamment de cela, l'Espagne a su faire contribuer ses colonies à l'accroissement du pouvoir de l’état et au partage proportionnel des charges de b communauté, eu retour de la protection quelle leur accorde.
Ce que je viens de présenter comme formant le revenu de l’Espagne en Amérique , n’est que le produit des impositions , et cela est bien loin de composer tout ce qui revient au roi de scs domaines du Nouveau-Monde. I es droits onéreux établis sur les marchandises exportées
752 HISTOIRE D AMERIQUE
d'Espagne en Amérique (199), et ceux que paient celles qui sont renvoyées en échange en Europe; la laxe sur les nègres esclaves dont l'Afrique fournit le Nouveau-Monde, et plusieurs autres petites branches de finance, versent dans le trésor des sommes considérables , dont il n'est pas passible de déterminer la valeur.
Mais si le revenu que l’Espagne tire de l’Amérique est considérable , les dépenses de l'administration de ses colonies y sont proportionnées. Dans tous les déparlemens de police intérieure et de finance , l'Espagne a adopté un système plus compliqué, plus embarrassé de tribunaux et d'officiers qu'aucun état de l'Europe, dont le souverain possède une puissance équivalente. Cet esprit de jalousie qu’elle porte dans l’administration de ses établissemens en Amérique, et ses efibrls pour prévenir la fraude dans les provinces si éloignées de son inspection, font engagée à multiplier les tribunaux et les agens de toute espèce avec une attention encore plus scrupuleuse. Dans un pays où les dépenses de nécessité sont considérables, les salaires de ceux qui sont employés pour le service de l’état doivent être proportionnés et charger le revenu d'un immense fardeau.
Le faste du gouvernement doit encore augmenter le poids de ces charges. Les vice-rois du Mexique et du nouveau royaume de Grenade, représentant la personne du souverain parmi des peuples amoureux de l'ostentation , traînent après eux toute la pompe des rois. Leur cour est composée sur le modèle de celle de Madrid ; ils ont des gardes à pied et à cheval , une maison dans les firmes , un nombreux domestique et toutes les marques du pouvoir, i un degré de splendeur capable de faire oublier qu'ils ne jouissent après topt que d'une autorité précaire. La couronne fournit à toutes ces dépenses, nécessaires à l’ordre extérieur et constant du gouvernement; les vice -rois ont d’ailleurs des appointemens particuliers proportionnés à la dignité et à l’élévation de leur place. 1* salaire fixé par la loi est, à la vérité, très médiocre ; celui du vice-roi du Pérou n’est que
de trente mille ducats, et celui du vice -roi du Mexique de vingt mille 1 . Il a été porté en dernier lieu jusqu'à quarante mille ducats.
Mais ces salaires ne constituent qu'une petite partie de leur revenu. L'exercice d’une autorité absolue dans toutes les parties dti gouvernement et le pouvoir de disposer de plusieurs charges lucratives, leur procurent une foule d'occasions d'accumuler des richesses. A ers émolumens, qu'on peut regarder comme approuvés et légitimes, ils ajoutent souvent des sommes immenses par des exactions qu'il n’est ni facile de découvrir ni possible de réprimer, dans des contrées si éloignées du siège du gouvernement. Un vice-roi , en se réservant exclusivement quelques branches de commerce , en s’intéressant dans d'autres, en favorisant les fraudes des marchands, peut se faire un revenu annuel donton n'a pasd'ideéen Europe(200\ J'ai appris qu'un vice-roi avait tiré soixante mille pesos du seul article des présens ordinaires qu'on lui fait le jour de l’anniversaire de sa naissance, qui est toujours observé comme une grande fête. Selon une expression espagnole , les revenus légitimes d'un vice-roi sont connus ; ses profits réels dépendent des occasions et de sa conscience. En conséquence , les rois d'Espagne, comme je l’ai déjà observé , ne donnent la commission de vice-roi que pour peu d'années; mais cela même rend souvent ces officiers plus avides , et ils n’en travaillent qu’avec plus d'ardeur et d’adresse à profiter de tous les instans d'une autorité qu'ils savent devoir bientôt finir ; et quelque courte qu'en soit la durée, elle suffit ordinairement à réparer une fortune délabrée , ou à en créer une nouvelle. Mais au milieu même d'une épreuve aussi forte pour la fragilité humaine, on a des exemples d’une vertu intacte. Le marquis deCroix quitta en 1 772 la vice-royauté dé la Nouvelle-Espagne, après l'avoir exercée avec une intégrité généralement reconnue, et rapporta dans sa patrie, au lieu d'immenses richesses, l'admiration cl lesapplaudissemens d'un peuple reconnaissant , que son gouvernement avait rendu heureux.
■ Hecop., Iit>. tu, lit. in , cap. uni.