AVERTISSEMENT DE M. ROBERTSON FILS
Le plan originaire de mon pire, feu le docteur Robertson , pour son Histoire de l’Amérique , ne comprenait pas seulement l'histoire de la découverte de ce pays, et de toutes les conquêtes et établissemens des Espagnols; il embrassait encore celle des établissemens anglais et portugais dans le Nouveau-Monde, ainsi que ceux des autres nations de l'Europe dans les Iles des Indes occidentales- Son intention était d'abord de ne publier aucune partie de l'ouvrage avant qu'il ne fût entièrement achevé. Dans la Préface de son Histoire de l’Amérique , il a donné les raisons qui l’avaient déterminé A se départir de cette résolution , et î publier les deux volumes in-4° qui contiennent l'Histoire de ta découverte de l’Amérique , et celle du progrès des armes et des colonies espagnoles dans le Nouveau-Monde. Il y dit , en même temps, qu’il est déjà assez avancé dans son travail sur les colonies anglaises, et annonce son intention de revenir sur cette partie de son ouvrage aussitôt que la fermentation qui agitait alors ces colonies serait apaisée, et qu'un gouvernement régulier y serait établi. Divers obstacles l’ont empêché d’exécuter ce projet.
Durant le cours d'une longue maladie, dont il prévit de bonne heure le terme fatal, le docteur ïtoberlson avait, A diverses fois, brûlé une grande partie de scs papiers- Mais après sa mort, j’ai trouvé cette partie de l’Histoire de l'Amérique auglaise , écrite plusieurs années auparavant , et que je présente aujourd'hui au public; clic est entière, ment écrite de sa main, comme l'étaient tous ses
ouvrages, et aussi correctement qu’aucun de ses manuscrits que j'aie jamais vu. Il a cru sans doute qu’elle méritait d’èlre conservée, puisqu'elle a échappé aux flammes auxquelles il a livré tant d'autres papiers. Je l'ai lue avec la plus grande attention; mais, avant de prendre le parti de ,a publier, j'ai mis le manuscrit dans les mains de quelques amis de mon père, qu'il avait accoutumé de consulter, pensant que ce serait en moi présomption et témérité de m'en rap|iorter A moi seul. Il a été communiqué aussi A quelques autres personnes, au jugement et au goût desquelles j’ai la plus grande confiance, et toutes m'ont encouragé A le donner au public, comme un fragment curieux et intéressant en lui-même, qui n’était au-dessous d'aucun des ouvrages de mon père.
Lorsque j’ai pris ce parti, une considération puissante a contribué A me déterminer. Comme je ne me croyais pas en droit de détruire des papiers que mon père avait crus dignes d'être conservés , et que j’ignorais en quelles mains ils pouvaient tomber un jour, j'ai pensé que, tôt ou tard , ils seraient rendus publics par quelque éditeur pour qui la réputation de l’auteur serait moins sacrée que celle d’un père ne l'est pour moi , et qui pourrait se permettre des altérations et des additions, et donner le tout au public comme authentique. Je donne ici l'ouvrage de mon père tel qu'il est sorti de ses mains, sans aucune altération, addition ou correction.
William Roberts; ri.
A ériirnheorf; , Ouccn-strect, avril 1796.
Les domaines de la Grande - Bretagne , en Amérique, égalent presque en étendue ceux de la couronne d'Espagne. Scs acquisitions ont été la récompense méritée du courage cl des lalens avec lesquels les Anglais sont entrés dans la carrière des découvertes et l'ont suivie avec ardeur et persévérance. Ils ont été la seconde nation de l’Europe qui se soit hasardée A visiter le Nouveau Monde. Le compte rendu par Christophe Colomb de ces pays inconnus, et le succès de son entreprise, remplirent toute l’Europe d é- 1L
tonnement et d’admiration ; mais ils produisirent en Angleterre un effet de plus , un désir ardent de partager la gloire de l’Espagne, ainsi que les avantages que promettait à l'activité nationale le nouveau champ qui s'ouvrait. Eu négociant avec Barthélemy Colomb , le gouvernement anglais s'était déjà porté vers des projets de découvertes. Henri VII, qui avait écouté les propositions de cet étranger plus favorablement qu’on n'eût peut-être pu s’y attendre de la part d’un prince précautionné et défiant, éloi-
fpné par habitude aussi bien que par caractère de tout projet nouveau et hasardeux, se laissa plus aisément aller à approuver un voyage du genre de celui de Christophe Colomb , entrepris par ses propres sujets après le retour heureux de ce navigateur.
Mais, en même temps que les Anglais formaient ce hardi dessein , ils n'avaient pas à cette époque assee d'habileté dans l'art de la navigation pour l'exécuter avec succès. Égarée par l'ambition inconsidérée de ses monarques , la nation avait long-temps perdu les efforts de son génie et de son activité à tenter la conquête de la France. Lorsque cette ardeur mal conduite commença à s’amortir, les fatales querelles des maisons d’Yorck et de Lancastre tournèrent les armes d'une moitié delà nation contre l'autre, et épuisèrent les forces de toutes deux. Dans le cours de deux siècles entiers , tandis que l'industrie et le commerce faisaient des progrès dans le sud et le nord de l'Europe , les Anglais continuèrent de méconnaître les avantages de leur situation, tellement qu'à peine tournaient -ils quelques-unes de leurs pensées vers les objets et les moyens auxquels ils doivent aujourd'hui leur richesse et leur pouvoir. Les vaisseaux italiens, espagnols et portugais, ainsi que ceux des villes anséatiques, visitaient les ports des parties de l'Europe la plus éloignées, lorsque la Anglais ne faisaient que se traîner sur leurs propres côtes dans de petita barques, pour |>orter la productions d’un comté à un autre comté. Leur commerce était absolument passif; ils recevaient du dehors tous la objets de leurs besoins que leur pays ne leur fournissait pas; et la produits étrangers du sol et de l'industrie, soit de luxe, soit de nécessité, leur étaient apportés par da vaisseaux étrangère. Le pavillon de Saint-George flottait rarement au-delà des mers étroita qui environnent notre Ile. Avant le commencement du quinzième siècle, rarement voyait -on un vaisseau anglais dans la ports d'Espagne ou de Portugal ; et ce n'at que vers la moitié du siècle suivant que nos navigateurs se hasardèrent dans la Méditerranée.
Dans cette enfance de la navigation anglaise, Henri ne pouvait pas confier à sa propres sujets la conduite d’un armement destiné à da pays inconnus. Il en donna le commandement à Jean Cabot , aventurier vénitien établi à Bristol,
et lui fit délivrer une commission l'autorisant, lui et sa trois fils, à naviguer sous le pavillon d’Angleterre vers l’est , le nord ou l'ouest , pour découvrir des contréa non occupées par aurunr puissance chrétienne, en prendre possession en son nom et y établir un commerce exclusif avec la habitans, sous la condition de payer à la couronne un cinquième des profits nets de chaque voyage. Cette commission at datée du 6 mare 1495, moins de deux ans après le retour de Christophe Colomb en Europe1 ; mais Cabot, c’at le nom qu’il prit en Angleterre et sous lequel il at le plus connu , ne partit qu’environ deux ans après. Il s’embarqua à Bristol avec son second fils Sébastien , à bord d’un vaisseau fourni par le roi , et accompagné de quatre petits bàtimens armés par la négocians de cette ville.
Comme , dans ce siècle , la plus babila navigateurs formés à l'école de Colomb ou encouragés par son exemple se laissaient guider par la idéa de leur maître et de leur modèle dont ils admiraient la connaissanca supérieures et l’expérience, Cabot avait adopté le système de ce grand homme sur la possibilité de trouver un passage nouveau et plus court aux Indes orientala, en naviguant par l'ouat. Une autre opinion de Colomb sur la lia qu’il venait de découvrir, était universellement reçue; on la croyait voisina du grand continent de l’Inde et faisant partie da vasta contréa comprisa sous ce nom générique. D'après cette idée, Cabot crut qu’en se dirigeant au nord - ouat , il arriverait à l’Inde par un chemin plus court que celui qu’avait pris Christophe Colomb, et il apéra aborder ainsi à la côte du Calhayoude la Chine dont la fertilité et l’opulence avaient été vantées parle voyageur Marco Polo. Après avoir navigué quelqua semaina droit à l'ouat et sans s’écarter presque du parallèle du port d’oû il était parti , il découvrit une grande Ile qu’il appela Prima-Vista , et sa matelots New-Foundland , terre nouvelle , et quelqua jours après une petite Ile à laquelle il donna le nom de Saint-Jean. Il descendit dans l’une et dans l’autre, fit quelques observations sur leur sol et leurs productions et en emmena trois habitans. En continuant sa course vers l’ouat , il rencontra bientôt le continent du nord de l’Amérique , et il en
• Hactluyt, lit, 4.
suivit U côte du cinquante-sixième degré de latitude au trente-huitième , c'est-à-dire de la cèle du Labrador à celte de la Virginie. Comme son principal objet était de découvrir quelque passage à l'ouest, il ne parait pas que , dans cette longue navigation le long des côtes , il ait pris terre en aucun endroit, et il retourna en Angleterre sans avoir tenté ni établissement 1 ni conquête en aucune partie du nouveau continent.
Si Henri eût voulu profiter des suites de la découverte de Cabot, et prendre possession des nouvelles terres que ce navigateur avait reconnues, le succès de cette première entreprise pouvait répondre à toutes les espérances qu'il avait pu en concevoir. Ses sujets étaient les premiers Européens qui eussent visité cette partie du continent de l'Amérique, et ils avaient tous les droits de propriété qu’une première découverte est censée donner. Des pays qui s’étendaient en grande partie sous la zone tempérée offraient des établissement avantageux sous un climat doux et sous un sol fertile. Mais à son retour en Angleterre, Cabot y trouva Tétât des affaires, ainsi que les dispositions du roi , peu favorables à l'exécution d'un plan qui demandait du loisir et de la tranquillité. Henri était engagé dans une guerre avec l'Écosse , et après une grande insurrection de ses propres sujets dans l’ouest de l’Angleterre , son royaume n’était pas encore tranquille. Un ambassadeur de Ferdinand, roi d’Arragon, était alors à Londres. Henri attachait un grand prix à l’amitié de ce monarque pour lequel il professait une grande admiration, peut-être à raison de la ressemblance du caractère des deux princes , et voulant fortifier cette union par le mariage, qui eut lieu dans la suite , de son fils aîné avec la princesse Catherine, il évitait avec soin de donner aucun sujet de plainte à un prince jaloux à l’excès de tous ses droits , comme Tétait Ferdinand. D’après la position géographique des lies et du continent découvert par Cabot , il était évident que ces terres se trouvaient comprises entre les limites de l'ample concession faite par la magnificence d’Alexandre VI à Ferdinand et Isabelle. Personne, dans ce siècle, n’eût osé mettre en question h validité d’un don fait par le souverain pontife, et Ferdinand n’était pas d'hu-
'Mouson's naval tracti.Dani la Collection deCburctnl , 111,211,
; roeur à abandonner aucune des prétentions qu'il pouvait appuyer du plus faible titre. La soumission de Henri à l’autorité du pape, sa déférence pour un allié à qui il voulait plaire, et sa propre situation semblent donc avoir concouru à lui faire abandonner des projets dans lesquels il s'était engagé avec quelque chaleur et quelques espérances. Il ne se fit plus sous son règne aucune entreprise de ce genre , et Sébastien Cabot , ne trouvant en Angleterre aucun encouragement à son activité et à ses talens, se mit au service de l’Espagne.
On trouve cependant en Angleterre, vers le commencement du seizième siècle , des vestiges de quelques plans d'expédition pour découvrir de nouvelles contrées; mais comme nous n'en avons d'autres renseignemens que la patente accordée par le roi aux aventuriers, il est vraisemblable que ces projets avortèrent. Si quelque expédition s'était faite , en conséquence de la patente royale, elle n’aurait pas échappé à la diligence d'un compilateur aussi soigneux et aussi intelligent que Hackluyt. Henri, dans sa patente , interdit aux aventuriers tous les pays découverts par les sujets du roi de Portugal et de tous les autres princes alliés de l’Angleterre.
C’est là l’explication la plus vraisemblable du renoncement soudain de Henri à la poursuite d'une entreprise dont les premiers succès semblaient devoir l’encourager à la soutenir, la nature et les avantages du commerce étaient à cette époque si malentendus en Angleterre que, par un acte du parlement de Tan 1488, le prêt de l’argent à intérêt futdéfendu sous des peines sévères ', et par une autre loi, le profil tiré du commerce en lettres de change fut condamné comme sentant l'usure J. On ne peut donc pas s’étonner qu’il ne se fit aucun effort pour étendre le commerce chez une nation qui en avait des idées si imparfaites et si peu libérales; mais il est plus difficile d’imaginer quels obstacles empêchèrent ce plan de Henri VII d'ètre repris par son fils et son petit-fils , et d’expliquer comment , sous ces deux règnes, il ne s’est fait aucunetentative, soit pour reconnaître le continent du nord de l’Amérique, soit pour y former des établissemens. Henri VII fut souvent ennemi déclaré de l'Espagne; la valeur des acquisitions
1 Troisième année de Henry Vit , cap. v.
* Troisième année de Henri Vit, cap. vl
espagnoles, en Amérique, commençait à être assez bien connue, pour exciter en lui le désir dc mettre le pied dans ces riches contrées; et, pendant une grande partie de son règne, les défenses portées dans une bulle du pape ne l'auraient pas empêché d'empiéter sur le domaine espagnol ; mais le règne de Henri ne fut pas favorable aux entreprises de ce genre. Pendant une suite d'années, la part active qu'il prit aux affaires du continent, et la chaleur avec laquelle il entra dans les querelles des deux puissans rivaux , François Ier et Charles V, donnèrent trop d'occupations à son activité et à celle de sa noblesse. Durant une autre période de son règne, sa querelle avec la cour de Rome tint toute ta nation dans l'agitation et l'incertitude. Uniquement occupés de cet objet, ni le roi ni la no= blesse n'avaient l'inclination ou le loisir de porter leur attention à de nouvelles entreprises, et sans leur secours , la partie commerçante de la nation n'avait pas de moyens suffisons pour faire aucun effort considérable. Après l’avènement d'Édouard VI au trOnc, l’Angleterre, ayant secoué le joug de l'église de Rome, ne reconnut plus , il est vrai , l’autorité qui , en partageant si insolemment le monde entre deux nations favorisées, avait prétendu circonscrire l’activité de toutes les autres dans des limites très étroites; mais pendant une minorité toujours faible, contrariée par des factions, les circonstances n’étaient pas favorables à des projets dont le succès était douteux et l’utilité éloignée. La bigoterie de Marie et son mariage avec Philippe la disposaient à respecter la concession du saint siège, qui donnait à un époux qu’elle aimait un droit exclusif sur tout le Nouveau-Monde; ainsi, par le concours singulier de diverses causes, soixante-un ans s'écoulèrent , depuis la première découverte du nord de l’Amérique par les Anglais, pendant lesquels leurs souverains ne donnèrent aucune attention à ce grand pays destiné à être un jour aunexé i leur couronne, et une des principales sources de leur richesse et de leur pouvoir.
Mais quoique le gouvernement ne favorisât pas, durant ce long temps, la navigation dirigée à de nouvelles découvertes, l’art nautique, la science du commerce et l’esprit d’entreprise, commencèrent à se répandre et à se montrer chez les Anglais. Durant le règne de Henri VIII,
le commerce s’ouvrit beaucoup de routes nouvelles. Des particuliers entreprenans se portèrent à des pays avec lesquels l’Angleterre n’avait eu jusque-là aucune communication. Quelques marchands de Bristol , ayant armé deux vaisseaux pour le sud de l’Amérique , en donnèrent le commandement à Sébastien Cabot qui avait quitté le service d'Espagne. Il visita les côtes du Brésil et toucha aux lies dllispaniola et de Porto-Rico; et, quoique son voyage ne paraisse pas avoir apporté de* profit aux armateurs, il étendit la sphère de la navigation anglaise, et ajouta au fonds des connaissances nautiques de la nation '. Quoique trompés dans leurs espérances de profit dans ce premier essai, les négocions ne se découragèrent pas; ils envoyèrent successivement plusieurs vaisseaux de différent port , dans les mêmes parages , et semblent avoir établi dès lors, avec succès , un commerce interlope avec les colonies portugaises 2, mais leur activité ne se dirigea pas seulement vers les contrées de l’ouest; d’autres négocians portèrent leurs entreprises de commerce vers le Levant ; et, en établissant des relations avec différentes lies de l'Archipel , ils y trouvèrent un nouveau marché pour leurs étoffes de laine, la seule industrie manufacturière que la nation eût jusque-là commencé à exercer, et fournirent leurs compatriotes des productions variées de l’orient , auparavant inconnues d’eux ou qu’ils achetaient des Vénitiens à des prix exorbitans 3.
Mais la découverte d'un passage plus court aux Indes orientales par le nord-ouest était toujours le projet favori de la nation, qui voyait avec envie les richesses immenses apportées aux Portugais par leur commerce avec ces régions; aussi ce plan fut-il repris deux fois sous le long règne de Henri VIII , d'abord avec de légers secours du roi, et ensuite par des marchands particuliers. Les deux voyages furent sans succès et malheureux. Dans le premier, un des vaisseaux se perdit ; dans le second, la quantité de vivres avait été si mal proportionnée au nombre des hommes de l'équipage, qu'après six mois seulement de navigation , plusieurs périrent de faim , et que les survivans furent
> Hackluyt, 111, 498.
• Ibid., 111,700.
'Ibid., 11,96.
réduits à soutenir leur vie en se nourrissant des corps morts de leurs compagnons
L'activité de l'esprit de commerce ne se relâcha pas sous le règne d’Édouard VI. La grande pêcherie du banc de Terre-Neuve devint alors ou objet d'attention, et nous voyons par quelques règlemcnsdc celte époque, pour l’encouragement de cette branche de navigation et de commerce , quelle fut dès lors cultivée avec ac- • tivité et avec succès 2; mais le projet d’ouvrir une communication avec la Chine et les lies à épiceries , par une autre route que celle dans laquelle il faut doubler le cap de Bonne-Espérance, continuait de séduire les Anglais plus qu'aucun autre. Cabot, dont l'autorité était respectable en tout ce qui était relatif à une entreprise maritime , pressait vivement les Anglais de faire une nouvelle tentative , pour trouver ce passage. Comme on avait échoué trois fois en le cherchant par le nord-ouest , il proposa une nouvelleépreuve parle nord-est, et appuya son opinion de conjectures et déraisons tellement plausibles qu’on conçut de grandes espérances de succès. Plusieurs nobles et personnes de rang, et quelques riches marchands s'étant associés pour cette entreprise se formèrent en compagnie sous l'autorité d’une charte du roi , sous le titre de compagnie de marchands et aventuriers pour la décuuverte de pays, domaines, lies et autres lieux inconnus. Cabot qui fut fait gouverneur de cette compagnie eut bientôt armé deux vaisseaux et une barque, à qui il donna des instructions de sa main, qui montrent en lui une grande étendue de connaissances nautiques et commerciales.
Sir Hugh Willougby, qui commandait la petite escadre, se dirigea droit au nord, le long de la côte de Norwégc , et doubla le cap Nord ; mais , dans cet océan orageux , ses vaisseaux furent séparés par une tempête violente ; le vaisseau de Willougby et sa barque se réfugièrent dans une anse de la Laponie russienne, où lui et ses compagnons périrent de froid ; Richard Cbancelour, capitaine de l'autre vaisseau, fut plus heureux, iloira dans la mer Blanche et arriva â Archange!, où il passa l’hiver. Quoique les hahitans n'eussent jamais vu de vaisseau étranger dans leur mer, ils reçurent leurs nou-
' Hackluyt, t, 213; 111, 129, 130.
'Jbul., III, 131
veaux hôtes avec une hospitalité qui eût fait honneur à une nation pluscivilisée. Les Anglais apprirent lâ que le pays était une province du vaste empire du grand-duc ouezar de Moscovie, qui faisait sa résidence dans une ville située à douze cents milles d' Archange). Cbancelour, avec une activité convenable à un officier employé dans une expédition qui avait des découvertes pour but, n'hésita pas un moment sur le parti qu'il avait â prendre, et partit pourse rendre dans cette capitale si éloignée. A son arrivée à Moscou, il obtint une audience du czar,etlui présenta une lettre que le capitaine de chaque vaisseau dei'expéditionavaitreçued'Édouard VI, en partant , pour le souverain des pays qu'ils pourraient découvrir. Le trône de Russie était alors rempli par Jean Yasilowitz: ce prince, gouvernant ses sujets avec la cruauté et le caprice d’un despote , n’était pas dépourvu de vues politiques. II aperçut promptement les heureuses conséquences qui pouvaient résulter pour son pays d’un commerce entre ses sujets et les nations de l’ouest de l’Europe ; et charmé de l’heureux événement auquel il allait devoir ce bien inattendu , il traita Chancelour avec beaucoup d’égards; et, par une lettre adressée au roi d’Angleterre , il invita les sujets de ce monarque à venir commercer dans les domaines de l’empire russe, en leur promettant faveur et protection
Cbancelour, à son retour, trouva Marie établie sur le trône d’Angleterre. Le succès de son voyage, la découverte d'un but nouveau pour la navigation, l’établissement d’un commerce avec un vaste empire , dont on connaissait A peine le nom dans l’ouest de l'Europe, et l'espoir d’arriver par cette route â ees régions depuis si long-temps désirées , excitèrent dans la nation une ardeur étonnante à poursuivre la route qui s'ouvrait. Marie , se laissant guider par son mari dans toute sou administration, était assez disposée à diriger l’activité du commerce de ses sujets vers des pays où ils ne pouvaient exciter la jalousie de l’Espagne , ni empiéter sur les possessions de Philippe dans le Nouveau-Monde; elle écrivit â Jean Yasilowitz dans les termes les plus respectueux, en lui demandant son amitié; elle confirma la charte d'Édouard VI, donna de
* HacL-luyt , 1 , 226, etc.
758 HISTOIRE D’AMERIQUE
nouveaux pouvoirs à Chancelour et à deux agens. nommés par la compagnie, pour négocier avec leczar, au noin de la reine elle-même, et, selon l'esprit de ce siècle, elle donna à la compagnie des marchands aventuriers le privilège exclusif du commerce de Russie, en vertu duquel nonseulement ils établirent un commerce actif et avantageux avec ce pays, mais dans l’espérance d’arriver par-là à la Chine, ils poussèrent leurs découvertes vers l'est jusqu'à la côte de la Nouvelle-Zemble , le détroit deWaigatz et l'embouchure de la grande rivière Oby. Mais, dans ces mers glacées que la nature ne semble pas avoir destinées à être sillonnées par des vaisseaux, ils furent exposés à des désastres sans nombre , et virent souvent leurs espérances trompées.
Leurs tentatives pour ouvrir une communication avec l'Inde ne se bornèrent pas à cette navigation. Ils envoyèrent quelques-uns de leurs facteurs avec la caravane russe qui allait en Perse par la route d'Astracan et la mer Caspienne, en les chargeant de pénétrer vers l’est aussi avant qu’ils le pourraient , et de s’efforcer non-seulement d'établir un commerce avec ces pays , mais de recueillir toutes les instructions qui pourraient apporter quelque lumière sur la possibilité de trouver un passage à la Chine par le nord-est '. Après avoir échappé aux dangers nombreux auxquels ils furent exposés en traversant tant de pays habités par des peuples féroces et sans police, quelques-uns de ces facteurs parvinrent jusqu’à Bokara, dans la province du Khorasau; et, quoique arrêtés là par la guerre civile qui désolait alors le pays , ils retournèrent en Europe avec quelque espérance d’étendre le commerce de la compagnie jusques dans la Perse, et ayant recueilli beaucoup de connaissances de l’état de ces régions éloignées de l’est J.
Les succès de la compagnie des marchands avcnturiers'excitèrent l'émulation de leurs compatriotes à porter leur activité à de nouvelles entreprises. Un commerce que les Anglais n’avaient pas tenté jusque-là , s'ouvrit avec la côte de Barbarie ; la connaissance qu'on acquit par ce premier essai des productions précieuses qu'on pouvait tirer de l’Afrique, excita quelques navigateurs entreprenans à visiter une grande étendne de côtes de cette partie du monde ; ils naviguèrent tout le long de la côte occidentale ;
> Hacktuyt, I, 301. - • Ibid., 310.
abordèrent à plusieurs points , situés aux deux côtés de la ligne, et , après avoir acquis beaucoup de connaissances de ces contrées, ils rapportèrent en Angleterre de la poudre d’or, de l’ivoire, et d'autres marcliandises précieuses peu connues des Anglais. En ce temps-là , ce commerce avec l'Afrique semble avoir été suivi avec activité, et était alors aussi innocent que lucratif; car les Anglais n'ayant pas encore besoin d’esclaves, le conduisaient sans violer les droits de l'humanité : c'est jusqu'à ce point que se portèrent leurs progrès durant un temps où leur navigation et leur commerce peuvent être regardés comme encore dans l'enfonce. Tout faibles que ces progrès peuvent nous paraître à présent . nous les suivons avec un vif intérêt , et nous jetons nos regards en arrière avec satisfaction sur les premiers essaisdecette activité nationale que nous voyons se déployer aujourd'hui dans toute sa maturité et toute sa force. Jusque dans ces premiers efforts de la nation , un observateur intelligent peut voir le présage de ses futurs progrès ; cette activité ne fut pas plus tôt mise en mouvement qu'elle prit diverses directions, et se déploya dans chacune avec cette industrie persévérante qui est l'àme et le guide du commerce. Elle ne se laissa décourager ni par les peines et les dangers de cette navigation dans les mers du Nord, inconnues jusque-là, ni par l’insalubrité des climats de la zone torride; et les Anglais, sous les règnes de Henri VIII, d’Édouard VI et de Marie, s’ouvrirent les sources les plus fécondes de leur riche commerce avec la Turquie, l’Afrique, la Russie et Terre-Neuve.
A l’avénement d’Elisabeth au trône, les progrès qu'avait déjà faits l'Angleterre dans la navigation et le commerce lui en préparaient et lui en assuraient de nouveaux. A cette époque commence une période infiniment favorable à l'esprit qui s'élevait dans la nation. La tranquillité intérieure maintenue presque sans interruption durant le cours d’un règne long et prospère ; la paix avec les nations étrangères pendant les vingt premières années d'Élisabeth; l’économie soigneuse de cette princesse, à l'aide de laquelle elle épargnait à ses sujets le fardeau des taxrs ruineuses pour le commerce; la popularité de son administration : toutes ces circonstances favorisaient l'esprit d'entreprise dans le commerce, et l'invitaient à se déployer dans toute sa vigueur.
! j sagacité d'Élisabeth lui ayant fait apercevoir de bonne heure que la sûreté d'un royaume environné par la mer était fondée sur ses forces navales , dès le commencement de son règne elle augmenta le nombre et la force des vaisseaux de la marine royale, totalement négligée durant une minorité troublée par des factions, et pendant un règne uniquement occupé d’extirper lliérésie. Elle remplit scs arsenaux de munitions navales, fit construire beaucoup de vaisseaux très forts selon l'état de la marine européenne en ce temps-là , et donna à ses sujets l’exemple de ne pas dépendre plus long-temps des étrangers , de qui les Anglais avaient jusque-là acheté tout faits tous leurs vaisseaux d'un port un peu considérable Parces moyens , les constructeurs anglais se perfectionnèrent , le nombre des navigateurs s’accrut, et l’attention nationale se tourna vers la marine comme vers l’objet pour die le plus important. Loin d’abandonner aucun des nouveaux canaux du commerce ouverts dans les trois précédens règnes, les Anglais les fréquentèrent avec la plus grande assiduité , et la protection de leur souveraine donna une énergie nouvelle à leurs efforts. Pour leur assurer le commerce exclusif avec la Russie, Élisabeth entretint avec Jean Vasilowitz la liaison formée par la reine Marie , et gagna si bien la confiance de ce prince par des ambassades successives, que le» Anglais jouirent de ce privilège lucratif pendant toute la durée du long règne de ce prince. Elle encouragea la compagnie des marchands aventuriers, dont le monopole pour le commerce de Russie fut confirmé par acte du parlement *, à reprendre le projet de pénétrer par terre en Perse. Les agens de la compagnie forent reçus à la cour de Perse , et obtinrent du shah une telle protection et des privilèges si importans que, pendant une suite d'années, ils firent un commerce très avantageux dans son royaume *, et qu’en fréquentant les diverses provinces de Perse, ils acquirent une assez grande connaissance des richesses de l’orient pour se fortifier dans le projet de s’ouvrir par nier un commerce plus direct avec ces riches contrées.
Mais toutes les tentatives pour trouver le pas-
‘ Camden. Annales, p. 70, édit, de 1615, in-fol.
> llwtluTt, 1.360.
'JOUI , I, 3H, clc
sage par le nord-est ayant échoué, il se forma un nonreau plan sous la protection du comte dé Warwick, le chef de la famille entreprenante des Dudley». On résolut de prendre une roule toute différente, celle du nord-ouest, la conduite de l’entreprise fot confiée à Martin Frobisher, officier expérimenté et de réputation. Dans trois voyages successif) il visita la cite inhospitalière du labrador et celle du Groenland (auquel Élisabeth donna le nom de Meta Incognito), sans trouver rien qui pût lui faire croire à la possibilité du passage qu'il cherchait. Ce mauvais succès fot très vivement ressenti par la nation et aurait amorti l’esprit d'entreprise parmi les Anglais s’il n’eût pris une nouvelle vigueur à la suite de l’beureuse expédition de François Drake, qui causa une satisfaction universelle. Ce hardi navigateur, émule de Magellan , voulant obtenir la même gloire en faisant le tour du globe , entreprit ce même voyage que toute l’Europe admirait depuis soixante ans, sans que personne se fût hasardé à suivre les traces du navigateur portugais. Drake l’osa, avec une flottille dont le plus grand navire n’était pas de plus de cent tonneaux , et l’exécuta aussi glorieusement pour lui que pour son pays; mais même, dans ce voyage entrepris dans d’autres vues, Drake ne négligea pas l’objet favori de ses compatriotes, la découverte d’une nouvelle route aux Indes orientales. Avant de quitter l’océan Pacifique pour revenir par les Philippines, il rangea toute la cûte de la Californie, remontant jusqu’à la latitude nord de quarante-deux degrés , dans l’espérance de découvrir par ce côté une communication entre les deux mers qu’on avait cherchée si souvent en vais par l'autre. Ce fut la seule tentative de Drake qui n’eut point de succès. \& rigueur excessive du froid, intolérable pour des hommes qui venaient d’éprouver les chaleurs des climats voisins des tropiques, l’arrêtèrent dans sa route vers le nord , et c'est un problème de géographie encore indécis, que de savoir s’il existe on passage de la mer Pacifique à l’océan Atlantique par ce cOté *.
Depuis cette époque , il n’y eut plus d’entreprise maritime que les Anglais ne crussent | possible à leur courage et à leur habileté. Ils I «étaient portés dès lors dans toutes les mers I 1 ffsct1tiyt.il!, MO. Camé., Ann., 301, etc.
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HISTOIRE D’AMERIQUE
connues par les navigateurs de ce siècle, et ils étaient devenus les rivaux de la nation la plus renommée dans l'art de la navigation , les Portugais célèbres par les plus brillans succès. Mais, après avoir acquis la connaissance des différentes parties du globe, ils n'avaient pas jusque-là tenté de faire aucun établissement liors de leur propre pays. Leurs conunerçans n'avaient pas encore acquis parmi eux assez de richesse et d'influence politique sur leur gouvernement pour pouvoir faire mettre à exécution un plan d'établissement de colonie dans des vues de commerce. La noblesse manquait encore des idées et de l'instruction qui l'auraient disposée à protéger et seconder une pareille entreprise. Cependant l'accroissement de la puissance de l'Espagne, et l’ascendant qu’elle avait donné à Charles V et à son fils sur les autres nations de l'Europe, tournèrent naturellement l'attention générale sur l'importance de ces établissemens dans le Nouveau-Monde, qui donnaient â une nation de tels avantages, la» relations établies entre l'Espagne et l’Angleterre durant le règne de Philippe et de Marie; l'abord de la noblesse espagnole à la cour de Londres, lorsque Philippe y venait faire quelque séjour; l'étude de la langue espagnole qui devint à la mode parmi les Anglais , et la traduction de plusieurs histoires d’Amérique de l’espagnol en anglais, répandirent par degrés en Angleterre une connaissance plus distincte des procédés de la politique de l'Espagne dans l’établissement de ses colonies, et des avantages qu'elle en retirait. Lorsque la guerre commença entre Élisabeth et Philippe, le projet de nuire à l'Espagne en l'attaquant par mer et dans ses établissemens éloignés ouvrit une carrière nouvelle au courage et à l’esprit entreprenant de la noblesse anglaise, les hommes considérables de la nation voulurent se distinguer par des exploits maritimes. Dès lors le service de mer et les idées qui s'y liaient , telles que la découverte de pays nouveaux, l'établissement des colonies, l'extension du commerce par la découverte de nouveaux objets de consommation , devinrent des objets familiers aux personnes de rang.
Le concours de ces diverses circonstances conduisit bientôt les Anglais à former des plans d'établissemens dans les parties de l'Amérique qu'ils n’avaient fait jusque-là que visiter. Les
auteurs et les protecteurs de ces projets étaient pour la plupart des personnes considérables par leur naissance, leur rang et leur crédit. On doit distinguer parmi eux sir Humphry Gilbert, deComptoncn Devonsbire, comme le chef de la première colonie anglaise portée en Amérique. Il avait fait la guerre avec distinction en France et en Irlande; et, ayant tourné son application vers les opérations maritimes, il publia un discours oii il établissait comme vraisemblable l'existence d'un passage aux Indes par le nord-ouest, et qui montre, dans l'auteur, de l'instruction et de l'esprit mêlés à l’enthousiasme, à la crédulité et aux espérances flatteuses qui poussent les hommes aux entreprises hasardeuses et nouvelles >. Avec ces talens, il fut regardé comme l'homme le plus propre à former le nouvel établissement, et il obtint aisément de la reine Élisabeth des lettres-patentes qui le revètissaient de tous les pouvoirs nécessaires pour le succès de l'entreprise.
Comme la charte donnée à Gilbert est la première charte d'une colonie émanée de la couronne d'Angleterre, tous les articles en méritent une attention particulière, en ce quelle fait connattrc l’esprit du temps et la manière dont on y voyait de tels établissemens. Élisabeth autorise sir Gilbert à découvrir et à mettre en sa possession toutes les terres situées dans des pays éloignés et barbares non encore occupés par aucun prince ou nation chrétienne. Elle l’investit, lui, ses héritiers et ayans-cause, de la propriété du sol de ces pays lorsqu’il en aura pris possession. Elle permet à tous ceux de ses sujets qui voudront accompagner Gilbert dans ce voyage d’aller s'établir dans la colonie qu’il va fonder. Elle l'autorise, lui, scs héritiers et fondés de pouvoir, à disposer de toutes les terres et portions de terre qu'il croira convenable d’accorder à ceux qui le suivroul , en les donnant en fief simple selon la loi d'Angleterre. Elle déclare que toutes les terres du nouvel établissement seront tenues de la couronne d'Angleterre à foi et hommage , et à la condition de lui payer le cinquième de tout l'or et l'argent des mines qu’on y découvrira. Elle accorde à Gilbert et ses héritiers la juridiction , et tous les autres droits régaliens, tant maritimes qu'autres, dans l'étendue des terres et des mers ad- 1 llackluyt, 111 , 11.
j.icenlcs ; et comme le salut et l'intérêt communs des futurs colons leur rendent un hon gouvernement nécessaire, elle donne à Gilbert le droit de juger, de punir, de pardonner, d’administrer et gouverner, tant au civil qu’au criminel , en affaires maritimes et autres, toutes les personnes qui de là en avant iront s'établir dans les susdits pays , selon les lois et ordonnances qui seront projetées et établies par lui pour un bon gouvernement. Elle accorde à tous les colons en Angleterre même, tous les droits, privilèges et franchises des naturels anglais , nonobstant toute loi, coutume ou usage contraires. Enfin, elle fait défense à toute personne de former, durant l'espace de six ans, aucun établissement ù la distance de moins de deux cents lieues de tout endroit que sir Gilbert ou scs associés auront occupé '.
Muni de ces pouvoirs extraordinaires, et qui ne paraissaient pas tels alors , d’après les idées d’autorité et de prérogative royale établies en Angleterre au seizième siècle, bien contraires aux notions plus modernes que nous avons des droits et de la liberté d’hommes qui se réunissent volontairement pour former une colonie , Gilbert commença à rassembler ses associés et à préparer son embarcation. L'idée qu’on avait de son caractère et le zèle actif de son beaufrère Walter Ralcgh, qui, dès sa première jeunesse, avait déjà montré et les talcns et le courage qui attirent la confiance et l'admiration , procurèrent bientôt un nombre suffisant de compagnons de son entreprise; mais le succès pe répondit pas aux espérances flatteuses qu’en avaient conçues scs compatriotes , ni à la dé- 1 pense qu’il avait faite en préparatifs. Deux expéditions conduites par lui-mème en personne eurent une issue malheureuse. Il périt dans la dernière, sans avoir effectué son établissement sur le continent, et sans avoir rien fait de plus remarquable que la vaine cérémonie de prendre possession de l’ile de Terre-Neuve au nom de son souverain. La dissension parmi ses officiers, la licence et l’insubordination de quelques hommes de sa troupe, le peu de connaissance qu’il avait des pays qu'il se proposait d’occuper , le malheur qu’il eut d’aborder le continent dans une partie située trop avant dans le nord, où la côte difficile et dangereuse du cap Breton ne
1 Ilaclluyt, lit, l3ô.
lui permettait pas de s'établir; le naufrage de son plus grand vaisseau , et par-dessus tout, la petite quantité de provisions que les fonds d’un simple particulier lui avaient permis de rassembler pour l'établissement d’une colonie , forent les vraies causes du mauvais succès de son entreprise, dont on ne peut se prendre ni au défaut de talens, ni au défaut de courage dn chef1.
Mais l'issue malheureuse d’une entreprise dans laquelle Gilbert avait consumé toute sa fortune ne découragea pas Ralegh. Il adopta toutes les idées de son beau-frère; et, ayant recours à la reine dans les bonnes grâces de laquelle il était alors fort avant , il en obtint une patente qui lui donnait une juridiction et des prérogatives aussi amples que celles qui avaient été accordées à Gilbert. Ralegh, non moins ardent à exécuter qu’à entreprendre, expédia sur-le-champ deux petits navires, sous le commandement de deux officiers dignes de sa confiance, Amadas et Barlow , chargés de visiter la contrée où il se proposait de s'établir et d’acquérir quelque connaissance préalable des côtes, du sol, des productions du pays. Pour éviter le malheur que Gilbert avait eu de se porter trop au nord, ils prirent leur route par les Canaries et les lies occidentales , et abordèrent au continent du nord de l'Amérique par le golfe de la Floride ; malheureusement leurs recherclies principales furent faites dans cette partie, aujourd’hui connue sous le nom de Caroline du nord , la province de l’Amérique la plus destituée de ports et de havres commodes. Ils touchèrent d’abord à une Ile qu’ils appelèrent ît'okokon , probablement Ocakoke , située à l’entrée du détroit de Pamplicœ, et ensuite à Roanoke, près de l’entrée du détroit d'Albemarle. Dans l’une et l'autre de ces lies , ils eurent quelques entrevues avec les naturels , qu’ils trouvèrent être un peuple sauvage avec tous les caractères qui accompagnent le défaut de civilisation, la bravoure, l’horreur pour le travail, l’hospitalité, un extrême penchant à l'étonnement et à l’admiration et le désir d’échanger leurs productions grossières contre les marchandises d'Europe , et particulièrement contre du fer et les autres métaux utiles donc ils sont privés. Après avoir passé quelques se- < Hackluyt , III, 113, etc. Ibid ,111, 243.
mairies avec ce* insulaires, et visité quelques parties du continent voisin , Amadas et Barlow retournèrent en Angleterre, emmenant avec eux deux de ces sauvages, et firent des descriptions si séduisantes de la beauté du pays qu’ils venaient de découvrir, de la fertilité du sol et de la douceur du climat, qu'Élisabeth, flattée de ridée d’occuper un territoire si supérieur aux stériles régions du nord, les seules qu’eussent encore visitées ses sujets , donna à ce nouveau pays le nom de Virginie , comme pour rappeler à la postérité que cette heureuse découverte avait été faite sous le règne et les auspices d'une reine qui avait gardé sa virginité
Le rapport des deux capitaines encouragea Ralegh A hâter scs préparatifs pour prendre possession d’une propriété si agréable. Il équipa une escadre de sept petits navires, sous le commandement de Richard Greenville, homme de naissance et d’une bravoure distinguée, dans un temps où la bravoure était commune ; mais l’esprit de piraterie avec lequel les Anglais faisaient la guerre à l'Espagne vint se mêler au projet du nouvel établissement; et, conduit par ce motif, ainsi que faute de connaître une route plus directe et plus courte au continent du nord de l’Amérique, Greenville se dirigea vers les Iles. Il perdit là beaucoup de temps à croiser et â faire quelques prises, de sorte qu’il n'arriva à la cùte qu’il cherchait qu'à la fin de juin. Il toucha d’abord aux Iles où Amadas et Barlo'v étaient descendus, et fit quelques excursions en différentes parties du continent , aux environs des détroits de Pamplicoe et d’Albemarle ; mais comme malheureusement il n’avança pas assez dans le nord pour découvrir la belle baie de Chesapeak, il établit sa colonie sur l’Ile de Roanoke . et la laissa dans cette position incommode , dans un lieu presque inhabité, et sans un port où l’on pùt être en sûreté *.
I.a colonie consistait en cent quatre-vingts personnes, sous les ordres du capitaine Lanc, assisté de quelques hommes recommandables, dont le plus distingué était Hariot, bon mathématicien. I-eur principale occupation, durant neuf mois de séjour, fut de connaître le pays, et leurs recherches furent suivies avec un grand courage, et [toussé es plus loin qu'on ne pouvait
• llacMujrt’, lit , 210.
■llacllujt, 111,251.
l’attendre d'une colonie si faible et si désavantageusement placée. Mais le désir impatient que nourrissent des aventuriers sans fortune de s'enrichir en peu de temps, qui avait donné déjà une fausse direction à la politique de l’Espagne dans ses établissemens, égarait aussi les Anglais qui, pour la plupart, ne voyaient comme dignes de leur attention et de leurs recherches que les mines d’or et d’argent. Ils les cherchaient partout où ils abordaient. La colonie de Ralegh s'occupa de cette chimère avec une infatigable activité. Les sauvages reconnurent bientôt l'objet principal de l'ardeur de leurs nouveaux hûles, et les amusèrent artificieusement de tant de contes sur les perles qu’on pouvait pécher dans leurs mers et les métaux précieux qu'on trouverait dans leurs mines, que lame et ses compagnons perdirent tout leur temps et toute leur activité dans la poursuite de ces richesses chimériques , au lieu de cultiver le sol pour en tirer des productions nécessaires à leur subsistance. lorsqu'ils curent reconnu la ruse des Indiens, ils en furent si irrités, que des plaintes et des reproches ils en vinrent à des hostilités ouvertes. Dés lors les provisions qu'ils étaient accoutumés à recevoir des sauvages leur manquèrent , et ils n’avaient pris aucune précaution. Ralegh , engagé dans une entreprise trop coûteuse pour sa modique fortune , ne put pas leur envoyer le supplément de provisions qu'il leur avait promis pour l’entrée du printemps. Réduits à la plus grande détresse et prés de périr de faim , ils étaient sur le point de se disperser dans le pays, pour aller chacun chercher ù vivre comme il pourrait , lorsque sir François Drake parut avec sa flotte, revenant d’une expédition heureuse contre les Espagnols. Au moment de délivrer à Lane et â ses compagnons les secours qui leur étaient nécessaires pour subsister, une tempête brisa un petit vaisseau qu'il avait chargé de ces provisions ; et comme il était dans l'impuissance de leur en fournir d’autres , et que les malheureux étaient excédés par la fatigue et la faim , à leur sollicitation il les reçut et les ramena en Angleterre1.
C’est sous ces malheureux auspices que commencèrent les établissemens anglais dans le Nouveau-Monde. Cette dernière tentative, après avoir donné les plus flatteuses espérances , uc
■ Hackluyt, lit, 255. Camé.. Jnn., 387.
produisit d’autre effet utile que de faire mieux connaître le pays; elle mit Hariot, homme instruit et bon observateur, en état de décrire le sol, le climat, les productions, les meurs des Itabitans avec un degré d'exactitude qui mérite des éloges, surtout lorsqu'on lui compare les premiers voyageurs qui nous ont débité sur le Nouveau-Monde tant de contes merveilleux. La fondation de cette colonie avortée a eu une autre suite digne d'étre recueillie par l’histoire. Lane et ses associés , dans leur commerce suivi avec les Indiens , prirent goût à l'usage de fumer du tabac, pour lequel ces insulaires étaient passionnés , attribuant à cette plante mille vertus imaginaires , et la regardant comme un présent des dieux , donné à l'homme pour consolation et l'offrande la plus agréable qu'on pût foire à la Divinité '. Les Anglais retournant dans leur patrie y avaient apporté cette production nouvelle. Ils enseignèrent à leurs compatriotes b manière d'en user, que Ralegh et quelques jeunes gens à la mode adoptèrent avec empressement; l'imitation, l'amour de b nouveauté et l’opinion de quelques médecins sur les qualités salutaires de cette plante , en répandirent bientôt l’usage en Angleterre. Les Espagnols et les Portugais l'avaient déjà introduit en d'autres parties de l’Europe. L'habitude de prendre du tabac s'étendit insensiblement du nord au sud ; et, sous une forme ou sous l'autre, elle fut agréable aux habitans de tous les climats. Exemple du caprice de l’espèce humaine non moins singulier qu'inexplicable , lorsqu’on considère le besoin tyrannique que l’habitude établit bientôt pour une sensation produite par une plante qui n’a aucune utilité bien connue, et qui est non-seulement désagréable mais nauséabonde pour celui qui commence à en user, et qu’on voit ce besoin , pour ainsi dire acquis , devenir presque aussi universel que ceux qui sont en nous originairement donnés par la nature et nécessaires i notre conservation. L'usage de fumer fut la première manière d’user du tabac connue en Angleterre , et nous voyons dans des comédies de b fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième, que c’était une habitude des gens du bel air et des hommes i la mode.
1 Hariot , ap. Uackluyt, Ut, 271. De Dry. J menai, pan i.
Peu de jours après le départ de Drakc , une petite barque expédiée par Ilalrgli avec un secours pour la colonie , débarqua au lieu où les Anglais avaient foit leur établissement; mais n’y trouvant plus personne, elle retourna en Angleterre. La barque était à peine repartie, que sir Richard Greenville parut avec trois vaisseaux. Après avoir cherché inutilement b colonie qu'il avait établie, et ne pouvant en savoir aucune nouvelle, il laissa dans 111e quinze hommes de sa troupe pour en conserver la possession. Cette poignée d'hommes fut bientôt assaillie et détruite par les sauvages '.
Quoique tous les efforts de Ralegh pour établir une colonie en Virginie eussent échoué par une suite de désastres et de contre-temps, ses espérances se soutenaient encore et ses ressources n'étaient pas épuisées. Dès le commencement de l'année suivante, il équipa trois vaisseaux, sous le commandement du capitaine Jean Wliite , qui portèrent au continent de l’Amérique une colonie plus nombreuse que celle qui était partie sous les ordres de 1 jne. A leur arrivée en Virginie , les nouveaux colons , après avoir observé que le pays était couvert de bois qui leur paraissaient un désert occupé seulement par quelques hordes de sauvages dispersées çà et b , reconnurent qu'ils ne pouvaient s'y établir, destitués qu'ils étaient de beaucoup de moyens de subsister dans une semblable situation. 1b requirent d'une commune voix leur commandant de retourner en Angleterre, pour solliciter des secours nécessaires à l'existence de b colonie, et qu'il pourrait obtenir mieux que personne. Mais White revenant dans son pays natal y trouva les circonstances infiniment contraires au succès de 1a demande qu’il venait foire. La nation était dans une abrme universelle des préparatifs formidables faits par Philippe II, pour une invasion en Angleterre. Elle rassemblait toutes ses forces pour s'opposer b b Sotte à laquelle Philippe avait eu l'arrogance de donner le nom de flotte invincible. Ralegh, Greenville , et tous les protecteurs du nouvel établissement en Amérique , étaient appelés à concourir à la défense de leur pays dans les opérations qui allaient signaler une époque également intéressante et glorieuse pour l'Angleterre. En un danger si imminent , et lorsqu’ils avaient à combattre pour
• Uackluyt, lit, a», 283.
70't HISTOIRE D
l'honneur de leur souverain et l'indépendance de leur pays , il était impossible de s'occuper d'objets éloignés et moins importans. La malheureuse colonie de Roanokc périt victime de la faim ou de la férocité des sauvages dont elle était environnée.
Durant le reste du règne d'Élisabeth , le projet d'établir une colonie en Virginie ne fut pas repris. Ralegh , avec un caractère entreprenant et des talens extraordinaires, avait l’esprit et les défauts d’un homme à projets. Séduit par une idée nouvelle , et donnant toujours la préférence à la plus brillante et & la plus difficile à mettre à exécution , il était disposé à s'engager en des entreprises si vastes et si diverses qu'il se trouvait ensuitehors d’état de les suivre toutes.
Il était en ce temps même occupé de peupler et de cultiver en Irlande une grande étendue de terres dont la reine lui avait fait la concession.
Il entrait pour beaucoup dans le projet de faire un puissant armement contre l'Espagne , pour établir don Antonio sur le trône de Portugal. Il avait dès lors formé son plan favori et tout-à-fait chimérique de pénétrer dans la Guyane , où il imaginait dans ses rêves flatteurs qu’il trouverait des richesses inépuisables et les mines du monde les plus riches. Parmi cette multitude de projets séduisans, et auxquels leur nouveauté même donnait à ses yeux plus de prix , il se refroidit naturellement sur ses anciens plans qui ne lui avaient jusque-là apporté aucun profit. Il abandonna la Virginie, et céda ses droits sur cette contrée où il n'avait jamais mis le pied , ainsi que tous les privilèges que lui donnait sa charte,
A Thomas Smith et à une compagnie de marchands de Londres. Celte compagnie , contente d'un jietit commerce qu’elle faisait sur de petits bàtimens , ne fit aucune démarche pour prendre possession du pays qu’on lui cédait. Ainsi .après une période de cent six ans depuis la découverte du continent nord de l’Amérique par Cabot, et après vingt ans depuis l’envoi de la première colonie par Ralegh, il n’y avait pas encore un seul Anglais établi dans cette partie du Nouveau-Monde, à la mort delà reine Élisabeth en 1601.
J’ai déjà expliqué les causes de ce fait pour la période antérieure à l'avénement d’Élisabeth; mais sous son règne même, il y en eut d’autres qui durrut produire le même effet. Quoique ,
pendant une moitié de ce règne, l'Angleterre n’ait pas eu de guerre avec les étrangers, et que le commerce ait joui dans tout ce temps de cette parfaite sécurité qui est si favorable à ses progrès, et quoique la gloire de ses dernières années eût donné à l’esprit national beaucoup d’élévation et de vigueur, la parcimonie extrême de la reine et sa répugnance à demander à scs sujets aucun impôt extraordinaire la disposaient plutôt à retenir qu’à seconder l’ardeur de sa nation dans des entreprises du genre de celles dont il s'agit. Les plus brillantes, sous son règne , furent tentées et exécutées par des particuliers. Tous les projets d’établissement de colonies furent conduits à l’aide de fonds fournis par des individus et sans les secours publics. la félicité même de son peuple sous son gouvernement le détournait d'aller s’établir dans des contrées éloiguées. Le sol natal a pour l'homme de si puissans attraits, et son attachement aux lois, aux mœurs, aux usages de son pays, est si profond , que rarement il se résout à s’en éloigner, à moins qu’il n'en soit chassé par l'oppression , ou fortement attiré ailleurs par l’espoir d’une grande et soudaine fortune ; mais les parties de l’Amérique où les Anglais avaient tenté jusque-là de s'établir ne les invitaient pas, comme celles qu'avait découvertes l’Espagne, par des apparences de mines d'or et d’argent. Le profit qu’ils pouvaient espérer était éloigné, et ne pouvait être obtenu que par les efforts persévérons du travail et de l’industrie. Les maximes du gouvernement d’Élisabeth étaient si populaires, qu'elle ne donnait à aucun de ses sujets des motifs d’émigrer pour échapper aux vexations du pouvoir. U parait même que c'est avec quelque difficulté qu’on était venu à bout de rassembler ces poignées de planteurs , auxquelles les écrivains du temps donnent le nom de première et seconde colonie de Virginie.
Mais la couronne d’Angleterre allait passer aux Stuarts. A peine Jacques 1er fut- il établi sur le trône , qu’il annonça son caractère pacifique, et qu’il termina par un traité amical avec l’Espagne la longue guerre des deux nations entre elles. Depuis cette époque, la paix ne fut plus troublée sous son règne. Beaucoup de personnes de distinction et d’une ambition ardente, à qui la guerre avec l’Espagne avait fourni une occupation constante et des espérances séduisantes,
non-seulement de gloire, mais de richesses à acquérir, se virent bientôt avec impatience réduites A une vie oisive et n’ayant plus de but. Leur imagination travailla à chercher quelque exercice à leur activité et à leurs talens. Le nord de l'Amérique ouvrait un vaste champ à l'un et è l'autre , et les projets d'y établir des colonies devinrent populaires, et généralement répandus dans la nation.
Un voyage entrepris par Barthélemy Gosnold, dans la dernière année de la reine, facilita et encouragea l'exécution de ces plans. Il ht voile de Falmouth, dans uue petite barque, avec trente-deux hommes. Au lieu de suivre les premiers navigateurs dans le détour inutile qu'ils avaient pris par les Iles occidentales de la Floride, Gosnold navigua droit A l'ouest, autant que les vents le lui permirent , et fut le premier navigateur anglais qui eOt atteint l'Amcrique par cette route plus courte et plus directe. La partie du nouveau continent qu'il vit la première est un promontoire appartenant A la province appelée aujourd'hui baie des Massachusets, et auquel il donna le noift de cap Cod. Eu suivant la côte , et s'avançant toujours vers l'ouest , il toucha à deux Iles, à l'une desquelles il donna le nom de Martha's vine yard ( la vigne de Marthe) ; et à l'autre, celui d 7/e d’Élisabeth. Il visita aussi le continent adjacent, et commerça avec les habitans. Lui et ses compagnons furent si enchantés de l’aspect séduisant du pays que, nonobstant la petitesse de leur nombre, une partie d'entre eux étaient déterminés A s’y établir sur-le-champ; mais, après avoir réfléchi sur le malheureux sort des premiers Anglais qui les avaient devancés en Amérique, ils revinrent d’une résolution formée dans la première chaleur de leur admiration, et Gosnold fut de retour en Angleterre en moins de quatre mois après son départ '.
Ce voyage, au premier coup d’œil , peu intéressant, eut pourtant des suites heureuses et importantes, les Anglais commencèrent A voir d'un autre œil le continent d’Amérique; ils reconnurent qu’il était fort bon A habiter , bien plus près du nord que le lieu où iis avaient fait leur premier établissement ( la côte de la Virginie); la côte d’un vaste pays, s’étendant sous des climats doux, s’offrait A eux. La richesse
• Purchas, IV, p. 1017.
d’un sol encore vierge leur promettait une récompense certaine de leurs travaux ; des sources de richesses inattendues pouvaient s'ouvrir dans l'intérieur du pays, et on pouvait y découvrir des objets de commerce encore inconnus A l’Europe. la distance de ces nouvelles contrées A l'Angleterre était réduite au tiers dans la nouvelle route ouverte par Gosnold. On commença dès lors, dans toutes les parties du royaume, A former des plans pour établir des colonies ; et avant qu'ils fussent assez mûrs pour être exécutés. des marchands de Bristol armèrent un petit vaisseau , et le comte de Southamptou et le lord Arundel de Wardour, un autre, avec charge aux navigateurs de reconnaître si le compte rendu par Gosnold de ce pays était fidèle ou dicté par l'exagération d’un esprit passionné pour les découvertes. L’un et l’autre navires rapportèrent la confirmation de tout ce qu’avait annoncé Gosnold, en y ajoutant tant de détails favorables aux nouveaux pays, recueillis d'observations plus étendues, qu’ils inspirèrent un plus grand désir d’y former des établissemens.
Le promoteur le plus actif de ces projets, et le plus heureux dans ses efforts, fut Richard Hackluyt, chanoine de Westminster, A qui l'Angleterre doit peut-être, plus qu'A aucun homme de ce siècle, ses possessions en Amérique. Formé par un parent de son nom , homme supérieur dans la marine et le commerce, il avait pris le goût de ces connaissances et s'était appliqué de bonne heure A l'étude de la géographie et de la navigation. Ces sciences l'occupèrent tout entier, et toute sa vie fut employée A les étendre et A les répandre parmi ses compatriotes. Pour les exciter A des entreprises maritimes, en flattant l'orgueil national, il publia, en 1589 , sa collection précieuse des voyages et des découvertes des Anglais. Pour mettre sous leurs yeux les instructions qu'on pouvait tirer de l'expérience des navigateurs étrangers , il traduisit en anglais quelques unes des meilleures relations faites par les Espagnols et les Portugais de leurs voyages aux Indes orientales et occidentales. Il avait été consulté sur beaucoup de plans de découvertes, et d'établisscmens de colonies, durant les dernières années du règne d'Elisabeth. 11 correspondait avec les chefs des expéditions, dirigeait leurs lechrrchcs dans les
meilleures routes, et publiait l’histoire de leurs exploits. Par le zèle et les efforts d’un homme également respecté des grands qui favorisaient ces entreprises , et de ceux qui les conduisaient et les exécutaient , il se forma une association des uns et des autres , pour établir des colonies en Amérique , qui demanda au roi la sanction de son autorité pour assurer l'exécution de scs plans.
Le roi Jacques se piquait d'une science profonde, en matière de gouvernement; il avait déjà porté son attention sur les avantages qu'on peut tirer des colonies, en s'occupant d'en établir dams les provinces les moins civilisées deson ancien royaume Il n'en fut que plus empressé de tourner le génie actif de ses nouveaux sujets à des occupations qui ne contrariaient pas ses maximes pacifiques, et iLécouta- favorablement leurs pétitions. Mais comme l’étendue et la valeur du continent de l'Amérique commençaient 1 être mieux connues, la concession d'un pays si vaste à une seule association , quelque respectable qu'elle fût , lui parut un acte contraire à la saine politique, et d’une prodigalité condamnable : par ces considérations, il fit deux parts à peu prés égales de cette étendue de côtes et de terres comprises entre le trente-quatrième et le quarante-cinquième degré de latitude; l’une appelée la première colonie de Virginie, ou la colonie duSud ; l’autre, la seconde, ou colonie du Nord.
Il autorisa sir Thomas Gates, sir Georges Summers, Richard llackluyt et leurs associés, la plupart résidant à Londres, i déterminer, dans la première de ces portions , le local qu’ils voudraient choisir, et les investit de la propriété des terres le long de la côte, sur une étendue ' de cinquante milles de chaque côté du point où ils placeraient leur première habitation, et dans l'intérieur du pays , sur cent milles de profondeur. L'autre part fut accordée, par une charte semblable, à divers chevaliers, gentilshommes et marchands de Bristol, de Plimouth et de différons comtés de l’ouest de l’Angleterre. Ni le monarque de qui émanaient ces chartes, ni ses sujets qui les recevaient , n’imaginaient qu'ils allaient fonder de grands et riches états. L’acte que leur délivrait Jacques n’était qu’une simple charte qui les incorporait pour former une com-
1 Histoire t!' Écosse , I. II.
pagnie de commerce ayant un sceau commun , et pouvant agir comme un corps politique; mais comme le but de leur association était nouveau , le plan établi pour l’administration de leurs affaires fut nouveau aussi. Au lieu du droit accordé ordinairement aux corporations de choisir leurs officiers, et de faire des statuts particuliers pour la conduite de leurs opérations, le gouvernement des colonies qu'on allait établir fut attribué i un conseil résidant en Angleterre, dont les membres seraient nommés par le roi, selon les formes que sa majesté établirait par des ordonnances signées d'elle. Une juridiction subordonnée fut confiée à un conseil résidant en Amérique, pareillement nommé par le roi, et devant se conduire d'après les instructions qu’il en recevait. A cette clause importante qui réglait la forme de leur constitution, le roi «jouta divers privilèges capables d’encourager ses sujets à aller s'établir en Amérique. Quelques-uns furent ceux-là mêmes qui avaient été accordés à Gilbert et à Ralegh , tels que celui qui assurait aux émigranj et à leurs descendans tous les droits des citoyens anglais, comme s'ils fussent demeurés ou fussent nés en Angleterre, et celui de posséder les terres en Amérique par la plus libre et la moins grevée de toutes les tenures. Jacques fit même aux nouveaux aventuriers des avantages qu’Élisabcth n’avait pas donnés aux premiers. Il permit d’exporter d’Angleterre, durant sept ans , sans payer aucun droit, tous les objets nécessaires au soutien ou au commerce des nouvelles colonies: et pour encourager leur industrie, il leur accorda toute liberté de commercer avec les nations étrangères , et consacra le droit sur les marchandises du dehors, durant vingt-un ans, à former un fonds pour le secours des colonies.
Dans cette singulière charte, dont les dispositions n’ont pas été considérées avec assez d'attention parles historiens de l’Amérique, quelques articles sont nuisibles au droit des colons, et d’autres aui intérêts de la métropole. F.n plaçant le pouvoir, tant législatif qu’exécutif, dans un conseil nommé par le roi, et dirigé par scs instructions ', elle semble dépouiller tout Anglais allant s’établir en Amérique des droits d’un homme libre , taudis que la liberté illimitée
' Stith , Hist. of firginia, p. 3î. Append . p. I. Purchu, V, 1083.
de commerce avec les étrangers privait la métropole de ce qu’on regardait comme le principal avantage à retirer de l’établissement des colonies. Mais, dans l’enfance de la théorie de la formation des colonies, et avant qu’on pût être guidé par l’observation et l'expérience, les idées n'étaient pas encore assez développées ou assez bien arrangées, pour qu’on pût en déduire les meilleurs principes de conduite dans cette sorte d’entreprises. A une époque oû l’on ne pouvait prévoir l'importance et la grandeur future de ces états, qu’on appelait, pour ainsi dire alors, à l’existence, la politique du temps n’était pas en état de concerter pour eux les meilleurs plans de gouvernement. D’ailleurs, les Anglais de ce siècle, accoutumés a respecter la prérogative et l'autorité en beaucoup d’actes arbitraires de leurs monarques, n’étaient pas encore animés de cet amour de leurs droits personnels et politiques, qui leur est devenu familier, à mesure que leur constitution s’est mûrie et perfectionnée.
Ce fut donc sans hésitation et sans répugnance , que les propriétaires investis par les deux chartes se préparèrent à exécuter leurs projets respectifs, et que les premiers établissemens des Anglais en Amérique furent formés sous l’autorité d’un acte qu'aujourd’hui ils rejetteraient avec dédain comme une violation des droits sacrés et inaliénables de la liberté. Depuis ccttc époque, les progrès de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre forment la matière d'une histoire suivie et régulière ; on doit les considérer comme les colonies mères, la première dans le sud, et la seconde dans le nord; car c’est à leur imitation, et pour ainsi dire sous leur abri , que les autres ont été fondées, et se sont élevées successivement.
Les premières tentatives d’établissement dans la Virginie et la Nouvelle -Angleterre furent faites par de très faibles troupes d’émigrans. Comme ces colonies se sont établies avec les plus grands désavantages parmi des tribus de sauvages, dans des pays déserts et sans culture, et qu’elles n’ont atteint que par degrés, après de longs efforts et beaucoup de désastres, à cette force et à cette politesse intérieure qui leur donne le droit de se regarder aujourd'hui comme des états respectables , l’bistoirc de leur
accroissement mérite une attention particulière. Elle présente un spectacle non moins frappant qu'instructif, et une occasion qui s’offre rarement d’observer une société naissante aux premiers momens de son existence politique; de voir comment son esprit se forme dans ses premières années ; comment ses principes se développent à mesure qu’elle avance dans la carrière , et comment elle acquiert , par la succession du temps, ces qualités caractéristiques qui la distinguent , lorsqu’elle a atteint toute sa maturité. L’histoire de l’établissement des autres colonies fait dans des temps postérieurs , oû l’importance de ces possessions était mieux connue , et oû la métropole faisait en leur faveur des efforts plus grands et mieux dirigés, est bien moins intéressante. Je ferai donc avec détail l’histoire des deux premières colonies : pour celles qui ont suivi , je me contenterai d’observations générales sur le temps, les motifs et les circonstances principales de leur établissement. Je commence par l’histoire de la Virginie, la plus ancienne et la plus importante des colonies anglaises du nord de l’Amérique.
Quoique plusieurs personnes riches et de distinction fussent membres de la compagnie qui avait entrepris d’établir une colonie dans la Virginie , les fonds de l'entreprise ne paraissent pas avoir été bien considérables, et les premiers efforts furent très faibles. Un petit vaisseau de cent tonneaux et deux barques, sous le commandement du capitaine Newport , furent expédiés, portant cent cinq hommes, destinés à rester dans le pays. Quelques-uns appartenaient à de grandes familles; et entreautres, il a'y trouvait un frère du comte de Northumberland, et plusieurs officiers ayant servi avec réputation sous le règne d’Élisabeth. Newport, on ne sait pour quelle raison, suivit l'ancienne route par les Iles occidentales, et n’atteignit la cûte du nord de l’Amérique qu’au bout de quatre mois de navigation ; mais en y abordant, il fut plus heureux que les navigateurs qui l’avaient précédé. Car, ayant été jeté par la violence d’une tempête au nord de Roanoke, lieu de sa destination, la première terre qu’il découvrit fut le promontoire appelé par lui-même , le cap Henri , qui forme la côte sud de l'entrée de la baie de Chesapeak. les Anglais entrèrent tout
HISTOIRE D’AMÉRIQUE
de suite dans ce golfe spacieux; en avançant , ils contemplèrent avec admiration et avec délices, ce vaste réservoir, où se versent les eaux de tant de grandes rivières , qui non-seulement fertilisent cette partie de l’Amérique, mais ouvrent à la navigation les parties intérieures du pays, et semblent y préparer au commerce des communications plus étendues et plus faciles qu'en aucune autre partie du globe. Newport , en suivant la côte du sud , entra dans une rivière, appelée Po<.v>iatan par les naturels, et à laquelle il donna le nom de rivière James; après avoir visité ses bords, en la remontant jusqu'à quarante milles au-dessus de son embouchure, il demeura persuadé qu’un pays dont l'abord était si facile et riche en havres nombreux était un lieu plus propre à l’établissement d'une colonie que la côte escarpée et dangereuse de Roanokc, située au sud, où étaient débarqués les premiers aventuriers. 11 se détermina donc à descendre là; et après avoir choisi un lieu qu’il crut convenable pour y fixer sa première résidence, il donna à la ville naissante le nom de James-Town , quelle conserve encore; et quoiqu'elle ne soit devenue depuis ni bien peuplée, ni bien opulente, elle peut se vanter d’ètre la première et la plus ancienne habitation des Anglais dans le Nouveau-Monde.
Mais, quelque heureuse que fût la situation choisie , les colons étaient loin de pouvoir profiter de ses avantages. De violentes inimitiés s’étaient élevées entre les chefs durant le voyage; elles ne se calmèrent pas à leur arrivée. Le premier acte du conseil qui prit l’autorité en main, en vertu d’une commission apportée d’Angleterre sous le sceau de la compagnie , et ouverte le lendemain de leur débarquement , fut une injustice. Le capitaine Smith qui était nommé, par ta commission même , membre du conseil , en fut exclupar la basse jalousie de ses collègues, et non-seulement réduit à la condition d’un homme privé, mais l'objet des soupçons et de la vigilance inquiète de scs supérieurs. Cette éclipse de son crédit , et son inaction qui en fut la suite, furent un grand malheur pour la colonie qui avait besoin dans de telles circonstances de son génie et de son activité. En effet, à peine les Anglais étaient-ils établis , qu'ils entrèrent en guerre avec les nalurels du pays; effet de
leur propre indiscrétion, ou de la défiance et de la férocité des sauvages. Ceux-ci , quoique épars dans les pays adjacens, divisés en peuplades indépendantes et si faibles que la plus considérable pouvait à peine assembler deux cents guerriers ', fatiguèrent beaucoup la colonie naissante parleurs continuelles hostilités. A cette calamité s'en ajouta une plus terrible : le fonds de provisions laissé à la colonie au départ des navires pour l'Angleterre était si peu abondant et de si mauvaise qualité , qu'elle se trouva dans une disette bien voisine de la famine. La mauvaise nourriture amena bientôt des maladies, dont la violence fut accrue par la chaleur étouffante du climat et par l'humidité d’un pays couvert de bois ; de sorte qu’avant le commencement de septembre une moitié des nouveaux colons avait péri, et la plupart des survivons étaient malades et tout-à-fàit découragés. Ccst dans de telles extrémités que se reconnaissent les ressources et les talcns de chacun , et qu'on y a recours. L'homme prend alors sa place et l’ascendant que lui donnent son génie et sa capacité. Tous les yeux se tournèrent sur Smith , et tous ses compagnons lui déférèrent volontairement l’autorité dont ils l'avaient dépouillé. Son caractère intrépide, fortement empreint d’une teinte de l’esprit romanesque commun parmi les militaires de ce siècle, était particulièrement assorti à la situation où il se trouvait. La vigueur de sa constitution avait heureusement résisté à la maladie, et son courage n'avait jamais été abattu par le danger. Il adopta surle-champ le seul plan qui pouvait sauver la colonie d’une entière destruction. 11 commença par élever autour de James-Town une forlificationbien imparfaite, mais d’une défense suffisante contre les sauvages. Il marcha ensuite à la tète d'un petit détachement pour chercher les ennemis. Il gagna quelques-unes des tribus par des caresses et des présens , et les engagea à lui fournir des provisions, Il attaqua les autres à force ouverte ; et les battant toujours, quelque supérieurs qu'ils fussent en nombre, il les força de lui faire part de leurs provisions pour l’hiver. 11 fut payé de ses travaux et de son courage par le rétablissement de l'abondance dans la colonie et la satisfaction de ses compagnons, et il se flatta qu’il pourrait les maintenir dans 1 Purdus, vot. IV, 1602. Smith’» TraveU, 23.
cette heureuse situation jusqu'à l'arrivée des vaisseaux anglais attendus au printemps; mais, dans une de ses excursions, il fut surpris par un corps nombreux d'indiens; et, forcé de fuir après une vigoureuse résistance, il tomba dans un marais où, enfoncé jusqu’au cou , il fut obligé de se rendre. Quoiqu'il connût le sort affreux destiné par les sauvages à leurs prisonniers, sa présence d’esprit ne l'alvandonna pas. Il montra à ceux qui le gardaient une boussole, et les amusa de tant de contes sur les vertus merveilleuses de l'aiguille aimantée , qu'il les remplit d'un étonnement et d'une admiration qui commencèrent à opérer fortement en sa faveur, lis le conduisirent cependant en triomphe en différentes parties du pays, et en particulier à Powhatan, le plus considérable sachim ou village de cette partie de la Virginie. Là , sa sentence de mort étant prononcée, et sa tète déjà baissée pour recevoir le coup mortel , le faible des femmes américaines pour ces brigands d’Européens , qui a sauvé la vie à plus d'un Espagnol , vint au secours du capitaine anglais. La fille bien-aimée d'un sauvage, appelée Povvhatan, se jeta entre lui et le sauvage qui allait le frapper, et par ses prières et ses larmes, elle obtint de son père qu'on lui laisserait la vie. La bienfaisance de sa libératrice, que les écrivains anglais de ce temps- là honorent du titre de princesse Pocahuntas, ne se borna pas là. Elle lui fit bientôt rendre sa liberté, et lui envoya depuis de temps en temps des provisions , le meilleur de tous les présens qu'on pût faire à lui et à ses compagnons *.
Smith , à son retour à James-Town, trouva la colonie réduite à trente-huit personnes, qui dans leur désespoir se préparaient à abandonner une contrée qui semblait rc|>oussrr les Anglais de son sein. Il employa les caresses , la menace et même la force, pour empêcher l'exécution de cette fatale résolution. Il parvint avec peine à leur faire différer leur départ assez long-temps, pour que le secours attendu d'Angleterre arrivât.
L'abondance fut bientût rétablie, une centaine de nouveaux planteurs se joignirent aux restes des premiers, et ifs eurent un fonds très ample de toutes les provisions nécessaires pour défricher et cultiver le terrain qu’on leur
1 Smith’s Trarcls, p. M, etc. t’urebas, IV, t7M.Stith pag. 45, etc.
avait donné : mais un malheureux incident vint détourner leur attention et leurs travaux de la seulcoccupalioriqui pût améliorer leur situation. Dans un ruisseau coulant d'un banc de sable au voisinage de James-Town, ils trouvèrent un sédiment d'une substance minérale brillante qui avait quelque ressemblance avec de l'or. Dans un siècle où l'on regardait les métaux précieux comme la seule richesse parmi les productions du .Nouveau-Monde, où l'on supposait que chaque montagne contenait un trésor, et où l'on cherchait un sable d'or dans chaque rivière, cette indication fut regardée comme une preuve certaine de la présence d'une mine d'or. Tous les bras furent occupés à fouiller, et on amassa une grande quantité de celte poudre brillante; un prétendu artiste de la troupe, aussi ignorant que scs compagnons étaient crédules, prononça d'après quelques essais que la mine était très riche. Il n'y eut plus alors, dit Smith , dans la troupe, d'autre discours, d'autre espoir, d'autre travail, que de tirer l’or de la mine, de laver la mine d’or, de raffiner l'or 1 . la: vaisseau qui retournait en Angleterre fut chargé de cette richesse imaginaire , tandis que la culture de la terre et toute occupation utile furent entièrement négligées.
les effets de cette funeste illusion se firent promptement sentir. Malgré l'activité prévoyante de Smith qui avait tiré des sauvages quelques grains, soit par force, soit par la voie de l'échange, la colonie commença à souffrir comme auparavant de la disette et fut attaquée des mêmes maladies. Dans l’espoir de trouver quelques ressources, Smith proposa détendre les recherches et les excursions au-delà des pays voisins de la rivière James, d’ouvrir un commerce avec des tribus de sauvages plus éloignées, et de reconnaître l'état de leur culture et de leur population. Il se chargea de conduire lui même cette expédition hasardeuse dans un petit bateau découvert, avec une petite troupe et une très faible quantité de provisions. Il commença par le cap Charles, et en deux différentes excursions qui l’occupèrent environ quatre mois, il s'avança jusqu'à la rivière Susquehannah qui a son embouchure dans le fond de la baie. Il visita tous les pays situés sur les rivages de l’est et de l'ouest; il entra dans les
1 Smith» Traitls , pag. 13.
alises les plus considérables; il remonta plusieurs grandes rivières jusqu'à leurs cataractes ; il commerça avec quelques tribus et combattit avec d'autres; il observa la nature du sol qu’elles occupaient , leur manière de subsister , les singularités de leurs mœurs et usages , et laissa parmi toutes une grande admiration de la bienfaisance ou de la valeur des Anglais. Après avoir ainsi parcouru environ trois mille milles dans un mauvais bateau très mal approprié à une si longue navigatiua ; avoir supporté les fatigues et les dangers avec un courage et une pal ience - qui égalent tout ce qu'on a dit des Espagnols dans leurs entreprises les plus hardies , il revint àJames-Town, apportantavec luiuncdescription de celle grande portion du continent comprise sous les deux noms de la Virginie et du Maryland si exacte et si complète, qu'après les recherches d'un siècle et demi , sa carte ne diffère ' guère de celles que nous avons aujourd'hui de ces deux pays, et qu’elle a été l'original de toutes les descriptions qu'on en a faites depuis 3.
Mais quelque agréable que fût la perspective des avantages que promettait un pays formé par la nature pour être le centre d'un immense commerce , elle ne fournissait aucun secours aux besoins présens des colons ; la colonie dépendait toujours pour sa subsistance des naturels du pays, et les Européens , après tons les efforts de leur industrie, avaient à peine défriché et cultivé trente acres de terrain 3. Cependant, par les soins de Smith , les magasins des Anglais étaient si régulièrement pourvus que, pendant quelque temps, ils n'éprouvèrent point de disette considérable. C’est dans cet état des choses qu'il fut fait, dans la constitution de la compagnie, un changement qui semblait promettre un accroissement de sécurité et de bonheur. Cette direction suprême de toutes les opérations de la compagnie que le roi , par la charte , s'était réservée à lui seul, détournait les personnes de quelque rang et de quelque fortune de devenir membres d'une société si fort dépendante des volontés arbitraires du monarque. Sur l'exposé de cet inconvénient fait à Jacques, ce prince accorda aux entrepreneurs une nouvelle charte avec des privilèges plus amples ; il étendit les
’ Scnil h» Tmvtte , pafi. Pô.
* Si il h , paj; K\.
• /</. . puj. 97.
limites de la colonie; il rendit 1rs pouvoirs de la compagnie comme corporation plus explicites et plus complets; il abolit la juridiction du conseil résidant en Virginie, et investit du gouvernement un conseil résidant à londres, dont 1rs propriétaires associés nommeraient les membres à la majorité des suffrages. Il autorisa ce conseil à établir telles lois, ordonnances, formes de gouvernement et magistratures qui seraient jugées par eux les meilleures pour le bien des entrepreneurs et des habitans, ainsi qu'à nommer un gouverneur chargé sur les lieux de l'administration de la colonie et de l'exécution des lois *. En conséquence de ces concessions nouvelles, la compagnie ayant acquis un pouvoir plus étendu de régler et conduire ses propres affaires, le nombre des actionnaires s’accrut, et parmi eux se placèrent les noms les plus respectables de la nation.
Le premier acte du nouveau conseil fut de nommer gouverneur et capitaine général en Virginie lord Delawarre. Ce titre, tout pompeux qu'il était, ne pouvait pas toucher beaucoup un homme de son rang. Il avait suivi les progrès de l’établissement, et il connaissait trop la difficulté qu’on trouve à élever une colonie, pour attendre autre chose que beaucoup de travaux et d'inquiétudes de l'emploi délicat dont il se chargeait et dont il voulait remplir les devoirs ; mais par zèle pour le succès d'une entreprise qu'il regardait comme infiniment avantageuse à son pays, il se détermina à quitter toutes les jouissances que lui donnaient dans sa patrie son rang et sa fortune, et à entreprendre un long voyage pour aller s'établir dans des contrées dépourvues de toutes les commodités de la vie auxquelles il était accoutumé , et où il prévoyait bien que le trouble et 1rs dangers l’attendaient. Mais comme il ne pouvait pas quitter sitôt l’Angleterre, le conseil fit une expédition de neuf vaisseaux , portant cinq cents planteurs, sous les ordres de sir Thomas Gates , en qualité de lieutenant général , et le second comme amiral. Ils partirent munis de commissions par lesquelles ils furent autorisés à suspendre la juridiction du conseil établi , à proclamer gouverneur lord Delawarre, et à prendre en main la conduite de toutes les affaires, jusqu'à son arrivée.
Un ouragan sépara du reste de la Botte le
1 St ntl , Jpp . pag. 3.
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vaisseau qui portait Gates et Summers et le jeta sur la côte des Bermudes, où il échoua; les autres arrivèrent heureusement à James-Town, mais sans savoir quel avait été le sort de leurs commandans. On supposa que leur commission pour l'établissement d’un nouveau gouvernement avait été perdue avec eux , ainsi que les autres papiers et instructions donnés par le nouveau conseil de Londres. La forme du gouvernement actuel delà colonie fut cependant censée abolie en même temps qu'aucune pièce autlien tique ne constatait l'établissement de la nouvelle. Smith n'était pas malheureusement en état, dans celte circonstance , de défendre ses propres droits, ni d'agir avec sa vigueur accoutumée. Il avait été tellement brûlé et mutilé par une explosion accidentelle de poudre à canon , qu'il était incapable de se mouvoir et dans la nécessité de se laisser conduire par ses amis. Il fut embarqué sur un des vaisseaux qui retournaient en Angleterre, où il espérait se faire traiter mieux qu'il ne pouvait l’être en Virginie '.
Après son départ, tout tendit rapidement à la plus horrible anarchie. L’esprit de faction et de mécontentement s'était si bien établi parmi les premiers planteurs, qu'ils ponvaient difficilement être contenus. Les nouveaux venus n'étaient pas plus faciles à gouverner. Plusieurs d'entre eux étaient des enfans de famille dérangés et dont on n'avait pas cru pouvoir rien faire, que leurs parens avaient été bien aises d’envoyer chercher fortune en une terre étrangère et éloignée. Ceux d’un état inferieur étaient pour la plupart de mauvais sujets que leur patrie était heureuse de rejeter de son sein comme une peste de la société ; de telles gens étaient peu capables de la subordination , de l’économie sévère , de l'industrie persévérante que demandait leur situation. Les Indiens, observant leur mauvaise conduite et leur négligence i pourvoir à leur sûreté et à leur subsistance pour l'avenir , nonseulement cessèrent de leur porter les provisions qu'ils étaient accoutumés i leur fournir, mais commencèrent à les harasser d'hostilités continuelles, les planteurs n'avaient de substances que celles qui avaient été apportées d'Angleterre, dans les derniers vaisseaux, et qui furent bientôt consommées; alors ils se nourri-
' t’urcha», IV, 1734, etc. Smith'* T rave h, p. ÜQ.Stüb, pas 102, etc.
rent des animaux utiles et domestiques qu'on leur avait envoyés pour faire race dans le pays, et par cette indiscrète consommation , ils furent réduits non - seulement à se nourrir des racines et des baies malsaines et désagréables au goût qu'ils pouvaient trouver, mais i manger la chair des Indiens qu’ils tuaient, et jusqu'aux corps de leurs compagnons succombant à tant de misères. En moins de six mois , de cinq cents personnes que Smith avait bissées en Virginie, il n'en resta que soixante, si faibles et si exténuées qu’elles n’eussent pas vécu dix jours, s’il ne leur était pas arrivé un secours d'un côté d'où on était bien éloigné d'en attendre aucun *.
Quand Gates et Summers furent jetés sur la côte des Bermudes , il ne périt pas un seul homme de leur vaisseau échoué. Ils sauvèrent même une grande quantité de provisions de bouche et d'effets; et, dans cette contrée délicieuse où la nature bienfaisante prodigue à l'homme ses dons, ces cent cinquante naufragés purent subsister dix mois entiers sur une Ile inhabitée. Impatiens pourtant de sortir d'uu lieu où ils étaient privés de toute communication avec le reste du genre humain , ils se mirent à construire deux barques avec les outils et les matériaux qu’ils avaient ; et , par des efforts étonnans d'adresse et de persévérance, ils en vinrent à bout. Ils s'y embarquèrent, et se dirigèrent vers la Virginie dans l’espoir d'y trouver de douces consolations de toutes leurs peiues dans les embrassemens de leurs compagnons, et au sein de l'abondance qu'ils sc promettaient d'une colonie florissante.
Après une navigation plus heureuse qu'ils ne pouvaient l'espérer dans leurs mauvais bàtimcns, ils débarquèrent à James-Town. Mais , au lieu de l'entrevue joyeuse qu'ils s'étaient promise , ils ne trouvèrent qu'un spectacle qui les frappa d’horreur, les misérables restes de leurs compatriotes exténués par la maladie et la faim, abattus par le désespoir et ressemblant à des spectres plutôt qu’à des hommes. Gates et Summers, dans la pleine confiance qu’ils trouveraient en Virginie des provisions de bouche en abondance, n'avaient apporté avec eux que ce qu’ils en avaient jugé nécessaire pour leur trajet; leur impuissance à secourir leurs malheureux compatriotes ajoutait à l'angoisse avec laquelle ils voyaient
' Stitb, pan. !!6 fureta», tV, 1748.
cette triste scène. Il ne leur restait rien à faire que d'abandonner sur-le-champ un pays où il leur était impossible de subsister plus long-temps ; et, quoique lotit ce qu'ils trouvaient dans les magasins de la colonie , joint à ce qu’ils avaient apporté des Bermudes, ne leur fournit de vivres que pour seize jours, en se réduisant à la plus faible ration, ils s'embarquèrent dans l'espérance de pouvoir atteindre Terre-Neuve, où ils pourraient recevoir des secours de leurs compatriotes, employés à la pèche sur le banc dans celte saison de l'année '.
Mais ce n'était pas la volonté du ciel que tous les efforts de la nation anglaise pour établir cette colonie, ainsi que tous les avantages qui en devaient revenir un jour, fussent perdus sans retour. Avant que Gates et les tristes compagnons de son infortune eussent atteint l'embouchure de la rivière James, ils virent arriver A eux, dans la baie, trois vaisseaux amenant lord Delaware, et portant avec eux une grande quantité de provisions de toute espèce, avec un nombre considérable de nouveaux planteurs , et toutes les choses nécessaires pour la défense de la colonie et la culture de son sol. t>es exhortations et l'autorité de lord Delaware les ramenèrent à James-Ton n , où ils retrouvèrent leur fort, leurs magasins, leurs maisons, auxquels sir Thomas Gales , par un heureux mouvement , n'avait pas voulu qti'nu mit le feu en partant. Une société si faible, si désorganisée, demandait pour se conserver et se rétablir les secours d'une main habile A la fois et délicate. Elle les trouva dans lord Delaware ; il rechercha les causes des malheurs passés, et les découvrit surtout dans la violence des dissensions, et dans les haines mutuelles. Mais, au lieu d'user de son pouvoir pour punir les excès commis avant son arrivée, il employa sa prudence A apaiser leurs querelles et A les garantir de retomber dans leurs fatales erreurs. Par une infatigable assiduité, par le respect dù A son caractère aimable et bienfaisant, en mêlant à propos la sévérité et l'indulgence, en employant tour A tour l'autorité et la dignité de sa place, et la douceur naturelle de scs manières, il réconcilia insensible-
’ Il y a une relation détaillée et curieuse du naufrage de Smith et de Sutnmer* , et de leur séjour dans les Bermudes, écrite par Strachy qui était de l'expédition, et publiée par Purchas, IV, 1734.
ment avec la subordination et la discipline des hommes corrompus par une longue anarchie, vint A bout d’appliquer au travail des hommes jusquc-lA livrés A l'oisiveté et A la débauche , et enseigna de nouveau aux Indiens A respecter et à craindre les Anglais. Sous une semblable administration, la colonie commençait A fleurir, lorsqu'une maladie grave, causée par l'insalubrité du climat, obligea lord Delaware de quitter le pays, dont il laissa le gouvernement à M. Percy *.
Celui-ci fut bientôt déplacé par l'arrivée de sir Thomas Dale, revêtu par la compagnie d'une autorité plus absolue que celle d'aucun de scs prédécesseurs, et surtout autorisé A y mettre en vigueur la loi martiale, dont le code bien court, fondé sur la pratique des armées des Pays-Bas (l’école militaire la plus rigoureuse de l'Europe en ce tcmps-lA), lui fut remis A son départ. Ce moyeu de gouvernement est si violent e( si arbitraire, que les Espagnols eux-mêmes n'avaient pas osé le mettre en pratique dans leurs nouveaux établissemens, et que chez eux, aussitôt que la colonie était formée et que les occupations de la paix succédaient aux opérations de la guerre, les magistratures civiles étaient en activité. Mais cette mesure, tout inconstitutionnelle et oppressive qu'elle puisse paraitre, fut adoptée pour la Virginie, d'après l'approbation de François Bacon 2 , le philosophe le plus éclairé et le jurisconsulte le plus profond de son siècle. La compagnie, connaissant par sa propre expérience l’inefficaciléde tous les moyens employés jusquelà pour réprimer et contenir l'esprit de désordre et de mutinerie répandu parmi les hommes qu'elle avait à gouverner, adopta avec empressement un système autorisé par un suffrage d'un si grand poids. Heureusement pour la rolonie, sir Thomas Dale, qu'on revêtait d'un pouvoir si dangereux, l'exerça avec prudence et modération ; mais, par la vigueur que cette manière sommaire de juger et de punir donna A son administration, il introduisit dans la colonie une police meilleure que celle qu'elle avait eue jusquc-lA, en même temps qu’il en tempéra la rigueur avec tant de discrétion, qu'il ne parait p. s que les colons aient été jamais alarmés ou mi contrns de cette redoutable innovation 3.
• Scilh , pajp 217. Purchas. IV, 1764. — » Bacon, Eisajr on Plantations , p. 3. — * Siiib , pag. I r)
La (proie régulière que commençait à prendre i la colonie détermina le roi i lui donner une nouvelle charte pour l'encouragement des entrepreneurs, par laquelle non-seulement il confirma tous leurs anciens privilèges et prolongea l'exemption des droits sur les marchandises qu'ils exporteraient, mais il leur donna la propriété d’un plus grand territoire aussi bien qu'une ju- ! ridiction plus étendue. Toutes les Iles situées à moins de trois cents lieues de la côte furent an- i nexées i la Virginie. Autorisée par cette clause , t la compagnie prit possession des Bermudes et des autres petites Iles découvertes par Gates et Summers, et se prépara en même temps à envoyer un renfort considérable ïi l'établissement de Jamcs-Town. Les frais extraordinaires faits dans cette vue furent fournis par les profits | d'une loterie, qui montèrent à trente mille livres sterling. La nouvelle charte autorisait la compagnic à employer ce moyen 1 ; et , ce qui est remarquable, c'est le premier exemple dans l'histoire d’Angleterre d'un encouragement donné par le gouvernement à cette manière pernicieuse et immorale de lever de l'argent ; mais la chambre des communes qui , vers la fin de ce règne , commençait à porter un regard inquiet et jaloux sur toutes les mesures du gouvernement, ayant fait au roi des remontrances contre cette institution quelle regardait comme impolitique et inconstitutionnelle, Jacques révoqua la patente par laquelle il l'avait sanctionnée 2.
La police sévère établie par la loi martiale força l'activité des colons i prendre une bonne direction et à se porter vers les travaux les plus utiles. Aidés de la fertilité du sol et de la bonté du climat , ils vinrent bientôt à bout d'obtenir de leurs récoltes un fonds de provisions suffisant pour les dispenser d’avoir plus long-temps besoin des secours précaires qu'ils obtenaient ou extorquaient des Indiens. A mesure que les Anglais devinrent plus indépendans de leurs voisins, les sauvages recherchèrent leur amitié, et les traitèrent avec plus d'égards. La colonie ressentit bientôt les effets heureux de ce changement. Sir Thomas Dale fit un traité avec une des tribus les plus nombreuses et les plus puissantes des sauvages, située sur la rivière de Chicahominy , par lequel ils consentirent à se reconnaître * Slith, p. 191. Append., p. 23, etc.
a ttulincr's Annal s. 1, 32.
sujets du roi de la Grande-Bretagne, à s'appeler désormais rux-mèmes Anglais, à envoyer un corps de leurs guerriers au secours de la colonie toutes les fois qu’elle serait en guerre avec ses ennemis, et ô fournir annuellement aux Anglais une quantité stipulée de maïs '. L'n événement, que les premiers historiens de la Virginie rapportent avec une grande satisfaction avait préparé la voie ,ï cette union des deux nations. Pocahuntas, cette fille bien-aimée du grand-chef Powhatan , à l'intercession de laquelle le capitaine Smith avait dû la vie, avait conservé son attachement pour les Anglais; et, comme elle 1rs allait visiter souvent, et quelle en était toujours reçue avec une tendre et respectueuse hospitalité, son admiration pour leurs arts et leurs mœurs continuait de s'accroître. Pendant ce commerce, sa beauté, qu’on nous donne comme fort supérieure i celle de ses compagnes, fit une telle impression sur le cœur d'un jeune Anglais appelé M. Rolfe , et considéré dans la colonie , qu'il sollicita sa main avec beaucoup de chaleur. Avec des mœurs simples, un amoureux n'est pas obligé de faire sa cour long-temps; l’art ne détourne point , et des formes cérémonieuses n'empéchent pas le cœur de déclarer ses sentimens. Pocahuntas donna son consentement tout de suite ; Dale encouragea cette union , et Powhatan ne la désapprouva pas. le mariage fut célébré avec une pompe extraordinaire; et depuis cette époque une liaison étroite et amicale subsista entre la colonie et toutes les tribus soumises à Powhatan, ou qui redoutaient son pouvoir. Rolfe et sa princesse, car c'est le nom que les historiens du dernier siècle lui donnent toujours, se rendirent en Angleterre , où Pocahuntas fut reçue par Jacques et par la reine avec le respect dû à sa naissance. Après avoir été instruite avec soin dans la religion chrétienne, elle fut baptisée publiquement; et, retournée en Amérique, elle y mourut quelques années après , laissant un fils , auquel beaucoup de familles respectables de Virginie reportent leur origine en se glorifiant de descendre de la race des anciens chefs du pays*. Mais, quoique les heureux effets de cette alliance pour la colonie fussent sensibles, aucun des
1 Hamer, Solida narralio , ap. de Bry, par» x, p. 33. Stilh . p. 130.
• llanicr, Solida narralio , apud de Bry. part M , p. 23. Suit], p. 120, 146. Smith’a Travels, pac 113, 121
HISTOIRE D’AMÉRIQUE
compatriotes de Holfe n'imita son exemple en se mariant avec des femmes indiennes. De tous les Européens établis en Amérique, les Anglais sont ceux qui ont le moins employé ce moyen facile et naturel de se concilier lits liabitans ; et soit par cette réserve si marquée dans leur caractère national, soit défaut de celle facilité pliante des mœurs qui s'accommode à chaque situation, ils ont eu plus d'éloignement que les Français, les Portugais, et même que les Espagnols, pour s’allier et s'incorporer avec les nations américaines. Les naturels, désirant de telles unions, offraient inutilement leurs filles en mariage à leurs nouveaux bûtes, et imputaient le refus à l’orgueil des Anglais et au mépris que ceux-ci faisaient des Indiens, comme d'ètrcs d'une espèce inférieure L Pendant que dura la tranquillité procurée à la colonie par le traité de Powhatan, un changement important y eut lieu. Jusque-là aucun des colons n'avait eu la propriété individuelle d’une portion de terrain. Les terrains , nettoyés des bois qui les couvraient, avaient été cultivés par les travaux réunis de tous les colons, et les récoltes portées dans des magasins communs, d'où l’on distribuait à chaque famille ce qu'il lui fallait pour sa subsistance, selon le nombre de personnes et leurs divers besoins. Une société ainsi privée du premier avantage résultant de l'union sociale, la propriété individuelle du sol, ne pouvait prospérer. L’industrie qui n’est pas excitée par l’intérêt de la propriété sur ce que ses efforts pourront obtenir, ne déploie aucune vigueur; l'esprit , destitué de ce motif, ne se porte à aucun projet, ni la main à aucun travail. Le paresseux et l’imprévoyant comptent uniquement sur ce que fournira le fonds commun , et l’homme raisonnable et laborieux lui-même se relâche dans un travail dont il voit que d'autres recueilleront le fruit. On a calculé que le travail commun de toute la colonie n'exécutait pas autant d'ouvrage en une semaine qu'il en eût résulté en un jour du travail des mêmes individus occupés chacun pour leur propre compte. Pour faire cesser ce mal, sir Thomas Daic partagea une grande étendue de terres en portions, qui furent données à chaque individu en pleine et entière propriété. De ce moment l'industrie, ayant la perspective d'une récompense sûre de son travail ,
• Bevf rlfy'i Hist. of ftrg., pafl. 25.
j prit une grande activité et fil de rapides progrès. Les productions de première nécessité forent cultivées avec tant d'ardeur, que la subsistance de la colonie fut dès lors assurée, et qu’on y forma des projets d'amélioration ultérieure qui ont amené depuis son opulence et sa prospérité 1 .
L'industrie, qui commençait à s'animer parmi les planteurs, se porta bientôt dans une route nouvelle, dans laquelle ils marchèrent quelque temps avec une ardeur si inconsidérée qu'elle produisit de funestes conséquences. La culture du tabac , qui est devenue depuis le grand objet du commerce de la Virginie et la source de sa richesse , y foi introduite vers ce temps-là. Comme la passion pour l'usage de cette plante continuait de se répandre en Angleterre, malgré les déclamations violentes de Jacques Ier, le tabac importé de Virginie devint une marchandise d'un débit sûr, et donnant un grand profit, quoiqu'il fût assez inférieur en qualité à celui que les Espagnols tiraient de leurs Iles des Indes occidentales, pour ne se vendre que trois schcllings la livre, tandis que le tabac espagnol se vendait dix-huit. Séduits par la perspective d’un profit prompt et certain, les colons négligèrent bientôt tous les autres genres d’industrie. La terre qu’il eût fallu réserver pour s'assurer des vivres, et jusqu’aux rues de James-Town, forent plantées en tabac. On fit quelques règlcmens contre cet abus , mais les planteurs entraînés par l’appât d'un profit présent forent sourds à tous les conseils, et se jouèrent de toutes les défenses. Les subsistances commencèrent à leur manquer tellement qu’ils furent forcés de recourir de nouveau à celles des Indiens. Ceux-ci, voyant recommencer les exactions reprirent leur première aversion pour les Anglais avec un surcroît d'animosité, et commencèrent à former des projets de vengeance avec le secret que les Américains savent si bien garder 2.
Cependant la colonie, nonobstant cette faute dans la conduite de sa culture , et pendant qu'un orage se formait sur sa tète, continuait de présenter l’aspect le plus prospère. Elle voyait augmenter le nombre de ses liabitans par des émigrations nouvelles de la métropole. La
1 Smilh1» Trai’els, p. IM. Stilb, p. 131.
•Stilh. paG- MO, M7.IM, 108. tSnitb, pan. MO. l'UTcba», IV, 1787.
quantité de tabac exportée devenait chaque année plu» considérable, et plusieurs des planteurs se trouvaient non-seulement dans l'aisance, mais voisins de l'opulence Deux événemens arrivés presque dans le même temps contribuèrent à y accroître beaucoup la population et l'industrie. Comme un petit nombre de femmes s’étaient jusqu’à présent hasardées à braver les peines et les fatigues inévitables pour ceux qui s'établissent dans un pays encore sauvage et inconnu , la plupart des colons, vivant solitaires, ne se regardaient que comme passagers sur une terre 1 laquelle ils ne tenaient pas par les liens de famille, par une femme et des enfans. Pour les |>orter à s’y établir plus solidement , la com- ( pagnie profita de la tranquillité apparente de la colonie pour y envoyer un nombre considérable de jeunes personnes prises dans les familles du peuple, mais de bonnes mœurs, et encouragea les planteurs par des primes et d'autres avantages à les épouser 5, Ces nouvelles compagnes furent reçues avec tant de tendresse, et plusieurs d'entre elles si promptement et si bien établies, quelles en invitèrent d'autres à suivre leur exemple, et que par degrés, d'aventurières assez inconsidérées, elles devinrent des citoyennes vertueuses et des mères de famille soigneuses, s’intéressant à la prospérité de la nouvelle patrie quelles s'étaient donnée.
Le second événement favorable aux progrès de la colonie, et qui lui fournit des moyens d'étendre scs travaux avec plus de facilité, fut l'arrivée d’un vaisseau hollandais, venant de la côte de Guinée, et qui , ayant remonté la rivière James, vendit une partie de sa cargaison de nègres à des planteurs 3. Cette race d'hommes étant plus capable que les Européens de supporter le travail dans les climats chauds , leur nombre s’est bientôt accru par de nouvelles importations. Leur secours parait aujourd'hui essentiel 1 r existence de la colonie, et la grande partie des travaux des champs est exécutée par des mains esclaves.
Mais, à mesure que la prospérité de la colonie croissait , l'esprit des colons y devenait plus indépendant. Pour des Anglais, les jugemens sommaires et rigoureux d'une cour martiale,
1 Smith, pag. 139.
’ Ntitb, pag. liai , 197.
•BctitIcv, P*g. 37.
quoique tempérés par la douceur des gouverneurs, était une oppression intolérable. Ils voulaient rccuuvrer les droits dont ils avaient été accoutumés à jouir dans leur pays natal , sous un gouvernement digne d'hommes libres. En cédant à leur demande, sir Georges Yeardley, en l'année 1C19, convoqua la première assemblée générale qui ait été tenue en Virginie, le nombre des babitans était si fort accru , et leurs établissemcns déjà si dispersés daus le pays, que onze communes ou corporations se firent représenter dans cette convention, dont les membres exercèrent le pouvoir législatif, la plus noble fonction d'hommes libres. Les lois qui y furent arrêtées ne fureul ni bien nombreuses ni bien importantes, mais cette convocation d'une assemblée fut fort agréable au peuple qui retrouvait, dans sa nouvelle patrie, une image de la constitution anglaise qu’il respectait comme un modèle parfait du gouvernement d'une nation libre.
Pour rendre cette ressemblance plus complète et assurer davantage les droits des planteurs, la compagnie émit une nouvelle charte ou ordonnance qui donnait une forme légale et permanente au gouvernement de la colonie. La suprême autorité législative en Virginie, â Limitation de ce quelle était dans la Grande- Bretagne, fut divisée entre le gouverneur, tenant la place du roi; un conseil d’état, nommé parla compagnie, dont les membres jouiraient de quelques-unes des distinctions, et exerceraient quelques-unes des fonctions attribuées aux pairs , et enfin un conseil général , ou assem blée composée de représentans du peuple revêtus de pouvoirs, droits et privilèges semblables à ceux de la chambre des communes. Dans les deux conseils toutes les questions devaient être décidées à la majorité des voix, et le gouverneur y pouvait opposer sou vélo. Mais aucune loi, quoique approuvée par les trois membres de la législature, ne pouvait avoir sa force et être mise à exécution avant d’avoir été ratifiée en Angleterre par un conseil général de la compagnie , et renvoyée , scellée de (on sceau •; c'est ainsi que la constitution de la colonie fut fixée, et que les colons purent désormais se regarder, non comme de simples serviteurs d’une compagnie de commerce, et dépeu- ’ Stilü, Jppendix, [03 32 etc.
HISTOIRE D’AMERIQUE
dans de la volonté et des ordres de leurs supérieurs , mais comme des hommes libres et des citoyens.
L'effet naturel de ce changement heureux dans leur condition fut l'accroissement de leur industrie. Le produit des plantations de tabac , en Virginie, fournissait non-seulement à la consommation de la Grande-Bretagne, mais même à quelques exportations à l'étranger1. Pour le débit de celte denrée , la compagnie ouvrit un commerce direct avec la Hollande, et forma des magasins à Middlebourg et à Flessingue. Jacques et son conseil prive , alarmés de voir le commerce d'une marchandise dont la demande allait sans cesse croissant se porter dans un canal qui la détournait de la métropole, où elle aurait payé les droits considérables imposés à son importation , et augmenté d'autant le revenu public , firent les plus grands efforts pour arrêter cette innovation. On prit d'abord quelques moyens de conciliation qui apaisèrent la querelle pour le moment; mais c’est une chose remarquable que ce premier exemple d’opposition de sentimens entre la métropole et la colonie sur leurs droits respectifs. Celle-lù prétendait que le commerce de la colonie devait être bonté à la seule Angleterre; et celle-ci alléguait au contraire en faveur de la liberté de son commerce, non-seulement le droit général d'un Anglais de porter ses marchandises au marché le plus avantageux pour lui, mais les concessions particulières [tort ées dans sa charte qui semblait lui accorder une liberté de commerce illimitée3; le temps d’une discussion plus entière de celte importante question n'était pas Encore venu.
Mais , tandis que la colonie continuait de
1 Celt un objet digne de quelque curiosité que l'histoire de* progrès de la consommai ion de celle denrée qu’on ne peut regarder que comme un superflu. L u sage du tabac semble avoir été introduit en Angleterre ver* l’an I486. Quelques gens de mer, même a>^a^l cc temps, pouvaient avoir pris ce goût de* Espagnol*; mai* cet usage ne «est pasétabli avant qu’on puisse appeler nationale l’époque que je viens d’assigner. Ü’apré* un taux moyen, pris sur le* sept année* antérieure* à 1622, toute l'importation du tabac en Angleterre s'élevait, par an, à cent quarante deux mille quatre-vingt-cinq livres pesant. (Stilh, p. 246.) On voit, par-là avec quelle rapidité le goût s’en était répandu; mais qu'est-ce que cette quantité, en comparaison de ce qu’on en consomme | aujourd’hui dans la Grande Bretagne?
•Stilh, pag. 200, etc.
prendre un accroissement si rapide, qoe les colons se dispersaient non-seulement en se répandant sur 1rs bords de la rivière James et de la rivière d'Yorck , mais en commençant à se porter jusqu'au Uappahannoc , et même jusqu'au Pohowmack , les Anglais, se reposant sur leur nombre, et trompés par leur prospérité même, s'abandonnèrent à une entière et imprudente sécurité. Ils ne faisaient aucune attention aux mouvemens des Indiens , et ne soupçonnaient pas leurs machinations ; et, quoique environnés d'une espèce d'hommes que l'expérience devait leur avoir fait connaître comme dissimulés et vindicatifs, ils négligeaient toutes les précautions nécessaires à leur sûreté , dans une pareille situation, comme les paisibles habitans d'une société parfaitement établie. Ils avaient cessé d'èlre soldats, et n'étaient plus que citoyens, et si occupés de toutes les commodités et de tous les agrémens de la vie , que tout exercice militaire était négligé comme inutile. Les Indiens, que les Anglais eux-mèmes employaient pour eux comme chasseurs, étaient fournis d'armes à feu et instruits à les manier avec beaucoup d’adresse. On leur permettait de fréquenter les habitations des Anglais à toute heure , et ils y étaient reçus comme des hôtes bienveillans qu'on n'avaitaucune raison décraindrc. Cette imprudente sécurité mit les sauvages en état de préparer l'exécution d’un plan de vengeance médité depuis long-temps, avec la maturité et la réflexion qui leur sont propres. Ils avaient un chef capable de conduire leur entreprise avec habileté. A la mort de Pow hatan , en 1618, Opcchancanough lui succéda , nonseulement comme wir&vanée , ou chef de sa propre tribu, mais dans son crédit étendu sur toutes les nations sauvages de la Virginie, qui a fait donner ù l'un et <1 l'autre le nom d'empereur par quelques écrivains anglais. Selon la tradition des Indiens, il n'était pas natif de Virginie, mais de quelque pays éloigné vers le sud-ouest, et peut-être de quelque province de l’empire du Mexique 1 ; mais il était remarquable par toutes les qualités que les sauvages estiment le plus. Un courage intrépide, une grande force et agilité de corps, et un esprit fin et rusé , le conduisirent bientôt au commandcmeut et au pouvoir. Il parait que ejest peu de 1 Beverley, p»g. St.
temps après son élévation à la qualité de chef que fut résolu, entre les Indiens, un massacre général des Anglais, et durant quatre ans entiers les moyens de l’exécuter sûrement et avec facilité, furent concertés avec un secret incroyable. Toutes les tribus voisines des établissemens anglais furent successivement gagnées par les conspirateurs , excepté celles de la côte de l’est de laitaie, 9 qui on cacha soigneusement tout ce qui pouvait trahir le complot, parce qu’on craignait leur attachement à leurs nouveaux voisins. Chaque tribu eut sa destination et sou rôle. Le matin du jour consacré 9 la vengeance, chacun des guerriers se trouva 9 la place qui lui avait été assignée; tandis que les Anglais étaient si peu en défiance, qu’ils reçurent avec hospitalité plusieurs Indiens envoyés par Opechancanough , venus sous le prétexte de leur apporter des présens de fruits et de venaison , mais, dans la vérité, pour observer leurs mouventens. 1j sécurité des Anglais étant ainsi parfaitement reconnue, 9 midi, moment fixé d'avance pour commencer cette scène d'horreur, les Indiens se précipitèrent au même moment sur leurs victimes, dans chaque établissement , massacrèrent hommes , femmes , enfans avec cette cruauté réfléchie que les sauvages exercent envers leurs ennemis. En une heure de temps, environ la quarantième partie de la colonie fut exterminée , sans presque savoir par quelle mains elle périssait. Rien n’eût échappé, si la compassion ou quelque autre bon sentiment n’avait pas porté un Indien converti , 9 qui le secret avait été communiqué pendant la nuit qui précéda le.massacre, 9 en faire part à son maître assez à temps pour sauver James-Town et quelques-unes des habitations qui en étaient voisines; et si les Anglais, en d'autres districts, n’avaient pas couru aux armes , poussés par le désespoir , et ne s’étaient pas défendus assez vigoureusement pour repousser les assaillans qui , dans l’exécution de leur projet , ne montrèrent pas autant de courage qu'ils avaient mis de sagacité et d’artifice 9 le concerter.
Mais le coup , sans avoir tout l’effet que s’étaient proposé les sauvages, fut terrible pour une colonie naissante; il y eut des habitations dans lesquelles il n'échappa pas un seul Anglais. Beaucoup de personnes de marque et de membres du conseil périrent. Ceux qui écbap-
pèrent , abîmés dans la douleur et frappés d’étonnement et de terreur , abandonnèrent leurs établissemens éloignés, et se rassemblant 9 James-Town pour y trouver la sûreté, furent réduits 9 n’occuper que le même territoire sur lequel leurs compatriotes s'étaient établis en arrivant en Virginie. Confinés dans ces étroites limites , ils s'occupèrent moins de projets d'industrie que de plans de vengeance. Tous les hommes prirent les armes. Une guerre sanglante commença avec les sauvages, et déterminés 9 en éteindre la race , ils jurèrent de n'épargner personne. La conduite des Espagnols dans le sud de l'Amérique fut ouvertement proposée comme le modèle qu'il fallait imiter et oubliant, comme eux, les principes de la bonne foi, de l'honneur et de l’humanité, qui adoucissent encore les norreurs de la guerre entre les nations civilisées, les Anglais regardèrent comme légitime tout ce qui contribuait 9 assouvir leur vengeance. Ils se mirent 9 la poursuite des Indiens comme on chasse les animaux des forêts, et comme cette chasse était dangereuse et difficile dans les bois dont le pays était couvert et où se réfugiaient leurs ennemis, ils s'efforcèrent de les tirer de leurs forts par de feintes offres de paix et des assurances d'oubli et de pardon , faites avec une telle apparence de sincérité, qu'ils trompèrent jusqu’9 leur chef, l’artificieux Opechancanough , et les engagèrent 9 revenir dans leurs premières habitations, et 9 reprendre leurs occupations accoutumées : les deux nations semblent avoir changé alors de caractère et de rôle. Les Indiens, comme des hommes familiarisés avec les principes de droiture et de bonne foi , sur lesquels le commerce des nations est fondé . se fièrent 9 la réc onciliation qu'on leur annonçait , et vivaient dans une entière sécurité , tandis que les Anglais, avec un artifice perfide, se préparaient 9 imiter les sauvages dans leur vengeance et dans leur cruauté. Aux approches de la moisson, temps où une attaque était plus 9 craindre et plus fatale aux sauvages, ils tombèrent tout à coup sur les villages indiens, massacrèrent tout ce qu’ils purent atteindre et poussèrent le reste dans les bois où un si grand nombre périt de faim, que quelques-unes des tribus les plus voisines des Anglais furent en- * Slilb , pag. 233.
II1ST0IRK D’AMERIQUE
lüroïKnt extirpées. Ode vengeance atroce que les exécuteurs sc «ont effort l'a de justifier, comme uu acte necessaire de représailles , fut suivie de quelques heureux succès. Elle délivra la colonie si entièrement de toute crainte d'attaque de la part des sauvages, que ses éublissemens commencèrent à se relever, et sou industrie à se ranimer.
Mais malheureusement , dans ers circonstances, l'état où se trouvait la compagnie investie de la propriété et du gouvernement de la colonie ne lui permettait pas de seconder les efforts des plantaurs, en leur envoyant un assez grand nombre d'iiommcs, et les secours nécessaires pour réparer leurs pertes. La compagnie avait été originairement formée de Iteaucoup d'intéressés, et s'était accrue si rapidement par l’adjonction de beaucoup de membres , attirés par l'appât du profit ou par le désir de favoriser une entreprise tendant i l’utilité publique, que son assemblée générale était devenue extrêmement nombreuse '. Les effets des nouveaux principes politiques qui se répandaient alors dans le royaume, et les passions qui s'animaient, se firent sentir dans ces assemblées populaires, et influèrent sur leurs décisions. Le peuple commençait à avoir des idées plus justes et plus grandes de sa liberté et de ses droits, et à les défendre avec plus de hardiesse. Une distinction, anciennement peu connue dans la politique anglaise entre le parti de ta cour et celui des provinces, devenait familière, et les chefs de l'un et de l’autre se fortifiaient de tous les moyens qu'ils pouvaient se donner. l,es uns et les autres se disputaient à l'cnvi la direction d’un corps aussi nombreux et aussi respectable que celui de la compagnie de Virginie, d'où il arrivait que depuis quelques années les affaires étaient conduites dans les assemblées générales, non avec la maturité et la sagesse convenables à dos négociai délibérant sur leur intérêt commun, mais avec la violence et l'animosité qu'on doit toujours attendre d'une assemblée nombreuse, dans laquelle les factions rivales sc disputent le pouvoir.
Gomme le roi n'assemblait pas souvent le parlement, ce grand conseil de la nation, les assemblées générales de la compagnie devinrent l'arène où les orateurs |Kipulaires déployèrent
■Sülli.paG. 272 , 276.
| leurs talens. la» proclamations de la couronne, les actes du conseil privé relatifs au commerce I et i la police des colonies, y étaient discutés avec , liberté et censurés avec une sévérité qui s'accor- I dait mal avec les idées relevées qu'avait Jacques de sa propre sagesse et de l'étendue de sa prérogative. Dans la vue d'arrêter les progrès de cet [ esprit de discussion, les ministres employèrent ; toute leur adresse et tout leur crédit i gagner dans la compagnie assez de partisans pour pouvoir diriger désormais scs délibérations; mais ils furent si malheureux dans leurs tentatives, que toutes les mesures qu'ils proposaient étaient rejetées â une immense majorité, et quelquefois seulement parce qu'ils 1rs proposaient. Jacques, peu favorable i toute assemblée populaire, et las de combattre avec celle-là sur laquelle il avait tenté inutilement d'obteuir quelque ascendant, commença à s’occuper de la pensée de dissoudre la constitution actuelle de la compagnie, et de lui en donner une nouvelle. Des prétextes assez plausibles et d'assez bonnes raisons semblaient justifier cette mesure. La lenteur des progrès de la colonie ; les sommes immenses dépensées pour son établissement; le grand nombred'hommes perdus ; le dernier massacre des babitans par les Indiens, et tous les malheurs qu'avaient éprouvés les Anglais depuis leur première émigration en Amérique, furent imputés uniquement â l'incapacité d'une compagnie nombreuse pour conduire une entreprise si compliquée et si difficile. La nation elle-même resseutait vivement la mauvaise réussite d'un projet dont elle s’était promis de grauds avantages, et désirait qu'on examinât avec impart ialité les mesures suivies jusque-là , afin d'étre en état d'en cuucerlcr de meilleures pour la conduite des affaires de la colonie â l'avenir. Ainsi la situation de la compagnie et les vœux de la nation semblaient appeler l'intervention de la couruune; et Jacques , empressé de déployer la supériorité de sa sagesse royale, en corrigeant les fautes dans lesquelles la compagnie était tombée par sou inexpérience dans fart de gouverner, entreprit avec confiance l'œuvre de cette réformaliou.
Sans avoir égard aux droits donnés à la compagnie par sa charte, et sans suivre aucune forme de procédure judiciaire pour l'annuler, le roi, en vertu de sa prérogative, créa une commission qui autorisait quelques-uns des juges et
d'autres personnes de marque à examiner toutes les opérations de la compagnie depuis son premier établissement, pour mettre ensuite sous les yeux du conseil privé le résultat de leurs recherches, et leur opinion sur les moyens de rétablir et de faire fleurir la colonie. En même temps, par un coup d’autorité encore plus hardi, il fit saisir tous les papiers et registres, et arrêter deux des principaux officiers de la compagnie. Tout arbitraires et violens que ces actes d’autorité puissent nous paraître aujourd’hui , les commissaires conduisirent leur opération sans rencontrer aucun obstacle que de faibles et inefficaces remontrances de la compagnie , quoique suivant leurs recherches avec beaucoup d'activité et de rigueur '. Us ne communiquèrent aucun de leurs procédés à la compagnie; mais leur rapport semble lui avoir été très défavorable , car, d'après leur résultat, le roi St signifler à la compagnie son intention de mettre l’autorité suprême entre les mains d’un gouverneur et de douze assesseurs qui résideraient en Angleterre, et le pouvoir exécutif dans un conseil de douze personnes résidantes en Virginie.Le gouverneur et SC6 assesseurs seraient d’abord nommés parle roi, et les places vacantes dans la suite seraient nommées par eux-mêmes; mais leur choix aurait besoin d’être ratifié par le conseil privé. Les douze conseillers en Virginie seraient aussi choisis par le gouverneur et ses assistans, sous la même condition. Pour tranquilliser les colons , il fut déclaré que la propriété particulière et individuelle serait regardée comme sacrée, et que toutes les concessions de terre faites par la première compagnie seraient confirmées par la nouvelle. Pour procéder à l'exécution de ce plan, le roi requit la compagnie de remettre en ses mains, sur-le-champ, la charte dont elle jouissait J.
Mais lé .Jacques et ses ministres rencontrèrent nnc résistance qu’ils n’avaient pas prévue, et un esprit d'opposition auquel ils ne s'attendaient pas. Ils trouvèrent les membres delà compagnie déterminés à ne pas abandonner timidement des droits ou privilèges qui leur avaient été accordés avec toutes les formes légales, et pour lesquelles ils avaient dépensé de grandes -sommes, d’après la confiance mise en leur validité 3. la compagnie montra aussi une grande opposi-
1 Scuiih’* Travels , pag. 1(»S, cic.
* Si»‘b , pag. 231». — * Chaîner , pag. 61.
lion à ce qu’on abolit la forme populaire de son gouvernement , dans lequel chaque actionnaire avait une voix, pour soumettre une colonie dont les inlérêtséiaicnt les leurs, au despotisme d’une petite junte absolument dépendante du roi. Ni les promesses ni les menaces ne purent les engager à se départir de leur refus; et, dans une assemblée générale, la demande du roi fut rejetée d’uue voix unanime, et la résolution prise de défendre jusqu’à l'extrémité des droits appuyés sur une charte, si on pouvait les mettre en question devant une cour de justice. Jacques, blessé au vif de leur audace à s'opposer à sa volonté, fit expédier un ordre de quo warranta , en vertu duquel la validité de la charte de la compagnie devait être jugée dans la cour du liane du roi; et dans la vue de rassembler de nouvelles preuves de sa mauvaise administration, il envoya des personnes de confiance en Virginie pour y examiner l’état de la colonie, et rechercher la conduite de la compagnie et celle de scs officiers dans ce pays. 1
Le procès intenté par-devant le tribunal du banc du roi ne fut pas long. 11 fut terminé, comme il était ordinaire sous ce règne, par une 1 décision parfaitement conforme au désir du mo- I narqne. La charte fut annulée , la compagnie dissoute, et tous les droits et privilèges qu’elle conférait, remis à la couronne dequi ils émanaient1.
Quelques écrivains, et en particulier Slilh, le plus éclairé et le mieux instruit des historiens de la Virginie, parlent de la dissolut ion de la compagnie comme de l'événement le plus désastreux pour la colonie elle-même. Animés pour la liberté de cette passion commune dans un siècle où les principes en étaient mieux connus que sous le régne de Jacques, ces écrivains ont vu le procédé arbitraire de ce prince avec une si grande indignation, que leur horreur pour les moyens les a rendus incapables de juger le but avec discernement et avec candeur. Il n’y a peut-être aucun moyen de gouverner une colonie naissante plus ennemi de sa liberté, que la domination d’une compagnie privilégiée, revêtue de tous les pouvoirs que Jacques lui-même avait conférés A la compagnie des aventuriers de Virginie. Pendant longues années, les colons purent difficilement se regarder autrement que comme des
1 Hyincr, vol. XVII, pag. 618, etc. (Miner, p. 62.
HISTOIRE D’AMÉRIQUE
serviteurs de la compagnie , nourris de ses magasins, obligés d'obéir aveuglément à tous scs ordres, et soumis au plus rigoureux de tous les despotismes, la loi martiale. Même après que l'esprit de liberté des Anglais eut commencé à se relever de cette oppression, et eut extorqué de leurs maîtres le droit de faire des lois pour le gouvernement de la société dont ilsétaient membres, comme aucun acte, quoique appuyé du concours de toutes les parties de la législature dans la colonie, n'avait de force s'il n'était confirmé par l'assemblée générale en Angleterre, la compagnie retenait toujours dans ses mains la suprême autorité; et ce pouvoir n'était pas moins contraire à la prospérité de la colonie qu'à sa liberté. Un corps nombreux de marchands, s'occupant d'opérations purement commerciales, peut les conduire avec discernement et avec succès; mais l'esprit mercantile ne semble pas capable de suivre un pian vaste d'une politique libérale dans la formation d'une société nouvelle; et rarement, en effet, sous l'administration étroite et intéressée des compagnies, des colonies se sont-elles élevéesà quelque prospérité et quelque grandeur.
A ces vices inbérens à une pareille administration , s'étaient ajoutés ceux qu’apportaient les erreurs causées par l'inexpérience. Les négociaus anglais de ce siècle n'avaient pas ces vues grandes qu’un commerce étendu donne à ceux qui le dirigent. Lorsqu'ils commencèrent à s'écarter de la route battue, ils se traînèrent dans la nouvelle avec incertitude et timidité. Me connaissant point le climat et le sol de l’Amérique, et ignorant quelles productions pouvaient y être cultivées avec le plus d'avantage , ils semblent n'avoir eu aucun plan fixe d'amélioration , et leur système variait sans cesse. I.eur gouvernement avait la même mobilité. Dans le cours de dix-huit années , la Virginie eut dix gouverneurs. Il ne faut pas s'étouner que, sous une 'telle administration , tous les efforts faits pour la colonie aient avorté, ou liaient produit que de chétifs effets, quoiqu'on puisse dire que ces efforts, eu égard aux idées communes de ce siècle en commerce et en politique, furent considérables et soutenus avec une persévérance qui doit nous étonner.
On avait dépensé cent cinquante mille livres sterling dans les premières tentatives faites
pour fonder une colonie anglaise en Amérique f, et plus de neuf mille personnes avaient émigré de la métropole pour se porter à ce nouvel établissement. A la dissolution de la compagnie, la nation , en dédommagement d'une si grande dissipation d’argent et d'une si grande perte d'hommes, ne recevait pas de la Virginie pour plus de vingt mille livres sterling par an en importations de ce pays ; et la colonie était si loin d'avoir accru les forces de l'état par une augmentation de population, qu'en 1624, il se trouvait en Virginieà pcinedeux mille personnes, tristes restes du grand nombre d’Anglais qui s’y élaient portés, attirés par l'espérance d'une plus beureuse destinée i.
La compagnie , comme toutesles sociétés malheureuses dans leurs entreprises, ne fut pas regrettée. la violence avec laquelle ses privilèges lui avaient été enlevés fut oubliée, et de nouvelles espérances de succès s'élevèrent , lorsqu'on la vit soumise à une forme de gouvernement exempte des vices auxquels scs désastres étaient attribués. Leroi et la nation concoururent avec une ardeur égale au rétablissement de la colonie. Bientôt après le jugement sans appel de la cour du banc du roi contre la compagnie , Jacques créa un conseil de douze personnes chargé de la direction provisoire des affaires en Virginie, pour se donner le temps de projeter pour elle avec réflexion nn plan de gouvernement durable3. Enchanté d’avoir une telle occasion dcxercer ses talens comme législateur, il commençait à tourner son attention vers cet objet, lorsque la mort vint l'interrompre dans ce travail.
Clurles 1er, à son avènement au trôue, adopta toutes les maximes de son père, relativement à la colonie de Virginie. 11 la déclara partie de l'empire et annexée à la couronne, et immédiatement soumise à sou autorité. Il confia le titre de gouverneur à sir Georges Yardely, et le désigna , conjointement avec un conseil de douze personnes, pour aller exercer là le pouvoir suprême , lui enjoignant de se conformer dans tous les cas aux instructions que lui-mème lui enverrait de temps à autre <.
Par la teneur de la commission du roi , aussi
1 Smilb's Trairls, p. 42 , 167.
* Chalmer’s /trvuils, pag 00.
* Itviner, XVII, 618. etc.
•fomrr, XVIII, 72, 311.
bien que d'après l'esprit connu de sa politique, il était manifeste que son intention était de revêtir de tous les pouvoirs du gouvernement tant législatif qu'exécutif, le gouverneur et le conseil, sans y appeler aucuns représenlans du peuple, et qu’il se regardait lui-uiéine comme possédant le droit de donner des lois A la colonie, et de lui imposer des taxes. Vardely et son conseil , qui semblent avoir été des instrumens très nmores A mettre A exécution ce système de gouveeucmenl arbitraire , ne manquèrent pas d'exjwSfner ainsi la lettre de leur commission , explication la plus favorable à leur propre autorité. Durant une grande partie du règne de Charles lpr, la Virginie ne connut d’autres lois que la volonté du souverain. Des statuts furent promulgués, et des taxes levées, sans qu'on appelât une seule fois les représenlans du peuple A les autoriser par leur sanction. En même temps que les colons étaient ainsi dépouillés de leurs droits politiques appartenant essentiellement A dcsliummeslibres et A des citoyens, leurs propriétés individuelles étaient violemment envahies. Par une proclamation, énonçant des motifs également absurdes et frivoles, on leur était la faculté de vendre leur tabac A personne autre qu'A certains commissionnaires autorisés par le roi A l'acheter pour son compte *, et ils avaient la mortification cruelle de voir leur souverain , qui leur devait sa protection , s'emparer des profits de leur industrie , en saisissant la seule marchandise de quelque valeur qu'ils avaient A vendre , pour s'en réserver le monopole. Tandis que la denrée la plus précieuse pour la colonie perdait ainsi de sa valeur pour les colons, par l'effet du monopole, la propriété même du sol devenait incertaine dans leurs mains, par les concessions inconsidérées que Charles faisait à scs favoris, de terres dans la V irginie. Non-seulement il faisait ces concessions d’une étendue immense et défavorable aux progrès de la culture ; mais , par inattention ou par ignorance de la topographie du paysilendéterminait les limitesavecsipeud'ciactitude , qu’il y comprenait souvent de grandes parties de terrains déjà occupés et cultivés.
Les murmures excités par un tel système d'administration furent augmentés par la vigueur avec laquelle sir John Harvey, successeur d’ Vardely, dans le gouvernement de la colonie,
1 Kymer, XVIIt, 19.
exerça tous les actes de son pouvoir 1 ; avide, insensible , hautain , il ajouta l'insolence A l'oppression , n'eut jamais aucun égard aux sentimens du pruple qu'il gouvernait , et n'écoula jamais aucune de ses remontrances. Les colons, éloignés du siège du gouvernement , et s’en laissant imposer par l'autorité d'une commission royale, souffrirent long-temps avec patience; mais A la fin cette patience s'épuisa , et, dans un mouvement d'indignation et de fureur populaire , ils saisirent le gouverneur et l’envoyèrent prisonuier en Angleterre, accompagné de deux d’entre eux, députés pour porter au roi leurs accusations contre lui. Mais cette manière de demanderjusticc par un procédé si violent, outre qu'elle ne pouvait se concilier avec aucune forme de gouvernement régulier, et qu'elle ne pouvait être excusée que par une nécessité urgente qui a rarement lieu dans la société civile, était absolument contraire A toutes les idées dont Charles était imbu., sur l'obéissance due par des sujets A leur souverain. La conduite descolons lui |*arut non-seulement une usurpation de son droit de juger et de punir ses propres officiers, mais un acte de révolte ouverte contre son autorité. Sans daigner même admettre en sa présence les deux députés, ni entendre rien de leur accusation contre Harvey, le roi renvoya le gouverneur à son poste, en renouvelant tous ses pouvoirs. Mais quoique Charles eût pris celte mesure vigoureuse , comme necessaire au maintien de son autorité, et pour manifester son mécontentement A des sujets qui l'avaient insulté, il semble avoir été si convaincu de la légitimité des plaintes des colons , et des torts de celui qui en était l'objet, que prude temps après il destitua le gouverneur qui leur était devenu si justement odieux, et lui donna pour successeur sir William Berkeley, bien supérieur A Harvey par son rang et par ses talens, et distingué surtout par toutes lesvertusqui pouvaient le rendre agréable au peuple , et auxquelles son prédécesseur était totalement étranger 2.
La colonie demeura près de quarante ans, sauf quelques courts intervalles, sous sa douce et prudente administration, à laquelle il faut attribuer en grande partie sa prospérité et scs
■ Rymcr, XV1II.980.
’ Reverley’s Hist. of f'irg., p. 50. Chalmfr’» Annota ,1, 118, etc.
7S‘> HISTOIRE i
progrès. Il faut pourtant convenir qu elle dut ers avantagea au roi lui-même pour la réforme que ce prince avait faite dans sa constitution et sa police, qui lui donna bientôt un nouvel aspect , et anima ses opérations d'un nouvel esprit. Quoique la teneur de la commission de sir William Berkeley fût la même que celle de son prédécesseur , il avait reçu en même temps des instructions, munies du grand sceau, par lesquelles il était autorisé à déclarer que dans toutes leurs affaires, tant civiles qu'ecclésiastiques, les colons seraient gouvernés selon les lois d'Angleterre , et î émettre des ordres pour la convocation d'assemblées du peuple qui se choisirait des représentai», lesquels, conjointement avec le gouverneur et le conseil , formeraient une assemblée générale, revêtue de la suprême autorité dans la colonie. 11 fut chargé aussi par le roi d'établir des cours de justice, dans lesquelles toutes les questions, soit civiles, soit criminelles, seraient décidées selon les formes de la procédure judiciaire établies dans la métropole.
Il n'est pas aisé de découvrir quels motifs portèrent un monarque d'ailleurs obstinément attaché aus opinions et aui systèmes qu'il avait une fois adoptés, jaloux de ses droits à l’excès, et qui s'était montré contraire, en toute occasion, à toute extension de droits réclamés par son peuple, à s'écarter de son premier plan d'administration des colonies, et à accorder de tels avantages à la partie de ses sujets qui allaient s’y établir. On ne trouve rien dans les historiens delà Virginie, la plupart aussi superficiels que mal instruits, qui puisse nous instruire sur ce point. Ce qu'il y a de plus vraisemblable est que la crainte de l'esprit d’indépendance et de liberté qui se montrait déjft dans la Grande-Bretagne, extorqua de Charles des concessions favorables à la Virginie. Après s'être dispensé pendant près de douze ans de convoquer le parlement , l’état des affaires le forçait d’avoir recours à ce moyen. Scs sujets allaient trouver dans ce grand conseil de la nation un tribunal indépendant de la couronne et en état de les défendre contre elle. Ils pouvaient désormais espérer le redresssement légal de leurs griefs. Comme les colons s'étaient déjà adressés au dentier parlement, le roi ne pouvait douter qu'ils ne renouvelassent crltc démarche auprès d’une assemblée nouvelle, où ils étaient bien sûrs d'être
écoutés favorablement , et il savait bien que si son administration en Virginie était jugée d'après les maximes de la constitution anglaise, elle ne pouvait manquer d'être blâmée. Il n’ignorait [tas que beaucoup d'actes plus importai» de son gouvernement allaient être rigoureusement examinés dans le parlement qu'il convoquait, et ne voulant pas donner sur lui aux méconlens l'avantage de pouvoir ajouter à la liste des griefs de l’Angleterre, celui d'une oppression exercée sur scs sujets dans des pays éloignés, il chercha adroitement à sc donner le mérite d'avoir accordé volontairement aux colons des privilèges qu’il prévoyait bien qu’ils extorqueraient bientôt de lui.
Mais Charles, en établissant le gouvernement intérieur de la Virginie sur le modèle de celui d’Angleterre, et en donnant aux colons tous les droits d'hommes libres et de citoyens, fut extrêmement soigneux de conserver la liaison de la colonie avec la métropole. Dans cette vue, il chargea Berkeley d'empêcher tout commerce direct de la colonie avec les nations étrangères; et [tour assurer à l’Angleterre exclusivement les avantages que donnerait la vente des productions américaines, il fot ordonné au gouverneur d’exiger de chaque maître de vaisseau faisant voile de Virginie, l'engagement par écrit de ne débarquer sa cargaison que dans l'étendue des domaines de la Grande- Bretagne en Europe '. Mais même sous la contrainte imposée |»r cette loi ; telle est l'influence bienfaisante d’un gouvernement libre sur la prospérité sociale , que la colonie augmenta d'industrie et de population, au point qu'au commencement de la guerre civile, elle n'avait pas moins de vingt mille habitans *.
la reconnaissance des colons envers un monarque ù qui ils devaient des avantages qu'ils avaient désirés long-temps, sans beaucoup d’espoir de les obtenir, et le crédit et l’exemple d’uu gouvernement populaire à la fois et passionnément dévoué aux intérêts de son souverain, concoururent âlesmainlepirdan.sune inviolable fidélité pour Charles Ier , même après l'abolition de la monarchie; ce monarque ayant été décapité et son fils banni , l'autorité de la couronne continua d'être reconnue et respectée en Virgi-
* ChaltiKT'R Annals , p. 219, 232.
• Clialmer's Aimais , p. 125.
nie. Irrité de celle insulte A son pouvoir, le parlement porta un acte par lequel il fut déclaré que la colonie de Virginie ayant été établie par le peuple anglais et A ses frais, elle était subordonnée et soumise it la république d'Angleterre, et tenue d'obéir A toutes ses lois et aux règleniens faits ou à faire par le parlement; qu'au lieu de cette soumission , les colons s’étaient soustraits A l'autorité de la république et s'étaient mis contre elle en révolte ouverte; qu'en conséquence ils étaient déclarés traîtres et rebelles notoires, et leurs ports interdits non-seulement aux vaisseaux anglais, mais A tous vaisseaux étrangers, et tout commerce avec eux désormais défendu. Les effets, en ce siècle, suivaient de prés les menaces. I.çs efforts d'un gouvernement ardent à soutenir sa dignité , furent prompts et vigoureux; une forte escadre avec un corps considérable de troupes de terre furent envoyés pour réduire les Yirginiens. Après avoir soumis A la république les Barbades et quelques autres Iles, I’escadre'enlra dans la baie de Chesapeak. Berkeley, avec plus de courage que de prudence , fit prendre les armes A la colonie pour s'opposer A cette altaque; mais il (ne put soutenir long -temps un combat inégal. |Sa courageuse résistance obtint cependant des • conditions favorables au peuple soumis A son -* gouvernement ; une amnistie entière fut accordée pour tous les faits passés. Les colons reconnurent la république et furent admis A la participation de tous les droits de citoyens *. Berkeley, ferme dans ses principes de fidélité et déloyauté, dédaigna de faire pour lui-mème aucune stipulation, et déterminé A finir ses jours loin du pays où siégeait un gouvernement qu'il détestait, il continua de résider en Virginie, en homme privé , aimé et respecté de tous ceux sur lesquels il avait exercé son autorité.
Non contente d'avoir soumis les colonies, la république porta son attention vers les moyens les plus efficaces de les retenir dans la dépendance de la métropole, et d'assurer A celle-ci les bénéfices d'un commerce qui prenait tous les jours de l'accroissement. Dans cette vue, le parlement fit deux lois; l'une par laquelle il interdit tout commerce entre les colonies et les pays étrangers, et l'autre par laquelle il fut ordonné
1 Thurlow-» Siale papers ,1,107. Cbalmer'i Annal ) , paG. 112. Beverlcy'» Uist., p. 43.