‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 93 sur 116 · IX · texte numérisé non relu

IX

qu'aucune production de l'Asie, de l'Afrique et de l’Amérique ne serait importée dans les domaines de la république que sur des vaisseaux appartenant A des Anglais ou A des sujets de l'Angleterre établis dans les colonies, et dont le capitaine serait Anglais, ainsi que la plus grande partie de l’équipage *. Mais en même temps que la république prescrivait dans sa sagesse au commerce des colonies la route dans laquelle elle lui permettait de marcher, elle s'occupait aussi d'encourager la culture de la denrée principale provenant du sol de la Virginie, par un acte du parlement qui donna force de loi A toutes les défenses portées par Jacques 1er et Charles Ier, de planter du tabac en Angleterre J.

Sous les gouverneurs nommés par la république, ou par Cromwell, lorsqu'il eut usurpé le pouvoir suprême, la Virginie passa neuf ans dans une parfaite tranquillité; mais, durant cette période, plusieurs partisans du roi et quelques chefs de bonnes familles, pour se soustraire aux dangers et A l'oppression auxquels ils étaient exposés en Angleterre, ou dans l’espérance de réparer leur fortune ruinée, s'établirent dans ce pays. Attachés fortement A la cause pour laquelle ils avaient souffert et combattu, et animés de la passion naturelle A des hommes qui venaient de se trouver engagés dans une guerre civile, longue et cruelle, ils confirmèrent les colons dans leurs principes de fidélité envers leurs anciens souverains, elles animèrent davantage contre les gênes imposées A leur commerce par leurs nouveaux maîtres, A la mort de Mathews, le dernier gouverneur nommé par Cromwell , le peuple, cessant d'être contenu par l'autorité d'un chef, fit éclater avec violence tout son mécontentement. Ou força William Berkeley A quitter sa retraite, et il fut fait gouverneur de la colonie d’une voix unanime; mais comme il refusait d'occuper cette place et d'en remplir les fonctions sous mie autorité usurpée, les colons levèrent hardiment l'étendard royal , et proclamèrent Charles avec tous ses titres comme leur légitime souverain. Les Yirginiens se sont long -temps vantés qu'après avoir été les derniers des sujets de leur roi A se soustraire A son empire, ils avaient été les premiers A rentrer dans leur devoir '.

' Scobel» Acts, p. 132, 176. — */<f„ ikid. , p»G- 187

• Beverley, paG- 44. Oublier, paç. 124.

Heureusement pour lesYirginiens, une révolution en Angleterre, aussi prompte qu'inattendue , ayant rétabli Charles II sur le trône de ses pères, lits sauva du châtiment sévère auquel leur déclaration prématurée les avait exposés. A la première nouvelle de cet événement , la joie et les transports furent extrêmes dans la colonie; mais ils n’y furent (tas de longue durée. Charles, pour tout retour de leur loyauté cl de leurs bons services, leur donna des assurances stériles de son estime et de sa bienveillance, récompense d'un si haut prix dans leur opinion qu'ils s’en fussent contentés si la négligence et l'ingratitude du roi n'avaient pas trompé dans la suite les flatteuses espérances qu'ils avaient fondées sur leur conduite passée, envers lui ; mais l’esprit qui dirigeait le parlement dans ses lois relatives au commerce les alarma bientôt pour l'avenir. En faisant des règlemens pour l'encouragement du commerce qui avait souffert dans toutes ses parties des convulsions de la guerre civile et des fluctuations continuelles de l'autorité, la chambre des communes, au lieu d'accorder aux colonies le secours qu'elles attendaient de quelque adoucissement aux gènes imposées à leur commerce par la république et par Cromwell, non-seulement adopta toutes les idées de ce gouvernement sur cet objet , mais les poussa beaucoup plus loin.

Cette politique produisit l'acte de navigation , la plus mémorable et la plus importante des lois de commerce que renferme la collection des actes du parlement relativement à cette branche de l'administration. Parcel acte, outre diverses autres clauses étrangères à l'objet de cet ouvrage , il est réglé qu'aucune marchandise ne sera importée dans aucun établissement anglais en Asie, en Afrique ou en Amérique, ou n'en sera exportée que dans des navires construits en Angleterre ou dans ses colonies, dont le capitaine et les trois quarts de l'équipage seront sujets de l'Angleterre, sous peine de confiscation du navire et des marchandises; qu'aucune personne non née sujette du gouvernement anglais, ou non naturalisée comme telle, n'exercera la fonction de marchand ou facteur dans aucun établissement anglais, sous peine de confiscation de ses marchandises et autres biens mobiliers; que le sucre, le tabac, l’indigo, la laine, le coton, le gingembre et les bois de

teinture du cru ou fabrique des colonies ne pourront y être embarqués pour être exportés â aucun autre pays que l'Angleterre même; et que, pour la sûreté de l'exécution de cette loi, le propriétaire du navire sera tenu de donner, avant de mettre à la voile, son engagement par écrit et avec caution pour la somme â laquelle le vaisseau et son chargement auront été préalablement estimés, l-es productions soumises à cette législation sont distinguées dans la langue du commerce et des finances par le nom d eminteraled commodilie. t ( marchandises dénombrées); et comme l'industrie dans ses progrès en a fourni ensuite d'autres de quelque valeur, celles-ci ont été depuis ajoutées â la liste et soumises aux mêmes restrictions.

Peu de temps après cette époque, l'acte de navigation fut encore étendu, et de nouvelles restrictions furent imposées, par lesquelles il fut défendu d'importer dans les colonies aucune marchandise d'Europe, autrement qu'en des navires dè l'espèce et avec les conditions prescrites par l'acte de navigation. Cette loi établit aussi de plus grandes précautions pour la sûreté de l’exaction des amendes et des peines prononcées contre les délinquans. Le gouvernement professa ouvertement dans une déclaration les principes sur lesquels il avait fondé ces deux lois ; savoir, qu'attendu que les colonies d’au-delà des mers avaient été peuplées et étaient habitées par des sujets de l'Angleterre, et poursuivre l'exemple des autres nations qui se réservaient à elles-mêmes le commerce de leurs colonies ', il fallait les tenir dans la plus étroite dépendance de la métropole, et les rendre avantageuses pour celle-ci par l'occupation qu elles donneraient â la navigation nationale, et l'accroissement du nombre de vaisseaux et d'hommes de mer qui en serait le résultat, ainsi que par la vente des étoffes de laine et autres ouvrages de l'industrie anglaise, et en rendant l'Angleterre une vaste étape non -seulement des productions de scs colonies, mais de toutes les marchandises des autres pays dont les colonies elles - mêmes avaient besoin s. Enfin , la législature anglaise poussa ces maximes encore plus loin ; car, comme l’acte de navigation avait laissé aux colons la liberté d’exporter les mar-

' Douzième année do règne de Ourlet II , cap. mu.

’ Quinzième année du régne de Cliarlet II , ctp. vu.

chandises comprises dans l'énumération d'une colonie à l’autre sans payer aucun droit, elles furent encore soumises dans cette destination à une taxe équivalente à celle qu’elles supportaient en Angleterre à leur consommation.

Par l’ensemble de ces règlemens, le projet d’assurer à l’Angleterre le monopole du commerce avec ses colonies et de fermer tous les autres canaux dans lesquels il eût pu se détourner, se trouva perfectionné et réduit en un corps de système. D'un côté de l’Atlantique, ces règlemens ont été vantés comme le chef-d’œuvre de la sagesse humaine en politique, et comme grande charte du commerce de la nation à qui elle doit toute son opulence et tout sou pouvoir. De l’autre côté des mers, on les a eus en horreur comme un code d’oppression suggéré par l’avidité mercantile plutôt que par les vues d’une sage législation. J’examinerai au long dans une autre partie de cet ouvrage, laquelle de ces opinions opposées est la mieux fondée; mais, en écrivant l’histoire des élablissemeus anglais en Amérique, j’ai dû rapporter ces lois gênantes avec exactitude, parce que, dans les événemens postérieurs, on retrouve sans cesse des efforts continuels de la métropole pour les étendre et les faire exécuter, et du côté des colonies, des efforts non moins soutenus pour les éluder et en empêcher les effets.

I.'acte de navigation était à peine connu en Virginie , et ses effets commençant à se faire sentir, qu’il fut l’objet des réclamations de la colonie; mais les idées que Charles et ses ministres avaient sur l’administration du commerce coïncidaient tellement avec celles du parlement, qu'au lieu d’écouter favorablement leurs représentations et leurs pétitions, on s'occupa sans relâche de mettre l’acte â exécution. Pour cela , on envoya des instructions au gouverneur , on fit élever des forts sur les principales rivières, et on établit de petits bâtimens en croisière sur toute la côte. Les colons , ne pouvant rien obtenir du gouvernement , cherchèrent tous les moyens d’éluder l'acte , et en trouvèrent , malgré la vigilance avec laquelle ils étaient suivis , et qui ne les empêcha pas de lier un commerce clandestin considérable avec les étrangers, et particulièrement avec les Hollandais établis sur la rivière d'Hudson. Quelques militaires vétérans qui avaient servi sous Cromwell, et qui avaient été

bannis en Virginie, encouragés parle mécontentement qu’ils voyaient répandu dans la colonie, formèrent le projet de s’emparer du pays et de le rendre indépendant de l'Angleterre. Ce complot hardi fut découvert par un des associés, et déconcerté d’abord parla vigueur des mesures prises par sir William Berkeley. Mais l'esprit de mécontentement, alors réprimé, ne s’éteignit pas , et chaque jour quelque nouvel événement le ranimait et le nourrissait. Ce n’est qu’avec une extrême difficulté qu’on peut détourner le commerce dans de nouveaux canaux. Le tabac, cette production principale de la colonie , bornée à n’ètrc vendue qu’à un seul marché , baissa prodigieusement de prix. 11 s'écoula un peu de temps avant que l’Angleterre pût fournir aux colons tous les objets nécessaires i une colonie , sans lesquels elle ne peut faire de progrès et assurer sa prospérité. Les Indiens établis vers la tète des rivières, observant les symptômes généraux d’affaiblissement et de langueur de la colonie, se hasardèrent d'abord â attaquer les établissemens les plus voisins d'eux et à faire des incursions dans l'intérieur du pays. Ces hostilités, tout inattendues qu’elles étaient de la part d'un peuple avec qui les Anglais vivaient depuis longtemps en bonne Intelligence, inspirèrent moins de terreur aux plus riches colons qu'une mesure prise par le roi dans le même temps. Charles imita imprudemment l’exemple de son père, en accordant en Virginie, à plusieurs de ses courtisans des concessions de terres si vastes qu’elles troublaient absolument la distribution antérieure des propriétés dans le pays, et rendaient précaires et disputables les titres de possession des plus riches planteurs sur les terres qu’ils avaient défrichées. Par ces diverses causes, affectant plus ou moins vivement tous les habitans de la colonie, l’indignation devint générale, et s'alluma â un tel point que rien ne leur manquait plus, pour les porter â une révolte déclarée, qu’un chef capable de les réunir et de diriger leurs mouvemens '.

Ce chef se trouva dans Nathanicl Bacon, colonel de milice , qui , quoique établi en Virginie depuis trois ans seulement, par ses manières populaires, son adresse insinuante, et la considération qu’il tirait d'avoir été élevé dans la

* Chalmer's 4twnls ,cap. x, xin,xiv, paxùnt. Revertry, p 58. ,

PB

profession d'homme de loi , avait obtenu une estime si générale qu'il avait été admis au conseil , et était regardé comme un des plus respectables habitans de la colonie. Bacon était ambitieux, éloquent, entreprenant et animé, ou du zélé du bien public, ou par l’espoir de s’élever lui-méme aux places et au pouvoir. It se mêla aux mécontens, et par ses discours hardis, et ses promesses de leur faire obtenir justice, il les enflamma jusqu'à la frénésie. l-es dévastations commises par les Indiens étant la calamité la plus vivement sentie par le plus grand nombre, il accusa le gouverneur d’avoir négligé les mesures propres à contenir et à repousser les sauvages, et exhorta les habitans à prendre les armes pour leur propre défense , et à exterminer cette race odieuse. Ils s’assemblèrent en grand nombre, et choisirent Bacon pour leur général. Celui-ci s’adressa au gouverneur pour en obtenir une commission qui confirmât le choix du peuple , offrant de marcher sur-le-champcontrc l'ennemi commun. Berkeley, à qui l'habitude du commandement donnait des idées très hautes du respect dû à sa place, considéra cet armement tumultuaire comme une insulte ouverte à son autorité, et soupçonna que, sous des apparences spécieuses, Bacon cachait des desseins dangereux. Ne voulant pas cependant enflammer encore cette multitude par un refus direct et hautain, il crut plus sage de négocier pour gagner du temps, et ce ne fut qu'après avoir fait inutilement différens efforts pour les calmer qu'il émit une proclamation , leur ordonnant au nom du roi de se disperser sous peine d’ètre déclarés rebelles.

Mais Bacon , convaincu qu’il s’était trop avancé pour reculer sans mettre en danger sa réputation et sa personne, prit sur-le-champ la seule résolution qui convint à sa situation. A la tète d'une troupe choisie, il marcha rapidement sur James-Town; et, environnant la maison où le gouverneur et le conseil étaient réunis, il redemanda la commission qu'il avaitdéjà voulu avoir. Berkeley, avec la hauteur et l’indignation d'un brave homme , recevant avec dédain les demandes d'un rebelle, s'y refusa avec fermeté, et le front calme, présenta sa poitrine découverte aux épées tirées contre lui; mais les conseillers, craignant qu'en poussant à bout la multitude enragée, au pouvoir de laquelle iis étaient, on

n'amenàt sur la colonie de plus grands maux encore , consentirent à donner à Bacon une com mission qui l'établissait général en chef de toute la force armée en Virginie ; et , à force d'instances, obtinrent de Berkeley sa signature. Bacon et sa troupe se retirèrent triomphai»; mais à peine leur retraite eut-elle éloigné la crainte du danger présent, que, par une transition ordinaire aux âmes faibles, une hardiesse présomptueuse succéda chez eux à une crainte excessive. La commission donnée à Bacon fut déclarée nulle, comme ayant étéextorquéeà main aimée. 11 fut déclaré rebelle; ses adhérons furent sommés d'abandonner ses drapeaux , et la milice convoquée pour se rendre aux ordres du gouverneur.

Bacon, indigné d'une conduite qu'il appelait bassesse et trahison , au lieu de continuer sa marche contre les Indiens, revint à l'instant sur ses pas, et se porta avec tout ce qu'il avait de forces sur James-Town. Le gouverneur, hors d'état de résister à un corps si nombreux , prit la fuite et traversa la baie pour gagner Acomak, sur le rivage de l'est. Quelques-uns des conseillers l’y accompagnèrent; d'autres se retirèrent sur leurs plantations. Par la fuite du gouverneur et la dispersion du conseil , le gouvernement de la colonie semblait dissous , et Bacon en possession du pouvoir suprême; mais, convaincu que ses compatriotes ne demeureraient pas longtemps soumis à une aulorilé acquise par la force des armes, il s’efforça de fonder la sienne sur une base plus constitutionnelle, en obtenant la sanction de l’approbation du peuple. Dans ce dessein, il convoqua les habitans les plus considérables de la colonie, et les détermina â sc lier eux-mèmes par serment, à le maintenir en place et â résister à toute tentative faite pour l'en chasser ; et dès ce moment il regarda son autorité comme légalement établie.

Berkeley cependant , ayant rassemblé quelques forces, fit diverses incursions dans les pays oit l’autorité de Bacon était reconnue. 11 y eut plusieurs combats très âpres avec différens succès. James-Town fut réduite en cendres, et les caillons les mieux cultivés de la province furent dévastés, tantôt par un parti , tantôt par l’autre; mais ce n’était pas â l’aide de ses faibles moyens que le gouverneur espérait réduire les rebelles. Il avait de bonne heure fait parvenir au roi les

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nouvelles de ce qui se passait , et avait demandé un corps de troupes suffisant pour soumettre les insurgens, qu’il avait représentés en même temps comme si aigris par les gênes imposées A leur commerce, qu'ils étaient disposés à secouer le joug de la métropole. Cliarlcs , alarmé de ce mouvement aussi dangereux qu’inattendu, et voulant maintenir son autorité sur une colonie qui devenait plus précieuse tous les jours, et dont ou commençait à connaître mieux le prix , fit partir promptement une petite escadre avec le nombre de troupes qu'avait demandé Berkeley. Bacon et ses partisans furent instruits de cet armement et n’en furent pas intimidés; ils résolurent d’opposer la force i la force, et prétendirent que cette résistance, et la résolution de traiter en ennemis tous ceux qui se réuniraient à Berkeley, tant que les colons n'auraient pas mis leurs sujets de plainte sous les yeux de leur souverain , se conciliait avec la soumission qu’ils lui devaient

Mais, tandis que les deux partis préparaient avec une égale animosité les horreurs d’une guerre civile , un événement calma cette agitation presque aussi subitement qn’elle avait été excitée. Bacon, prêt à entrer en campagne, tomba malade et mourut. Il oe se trouva parmi ses adhéreas personne qui eût ses talens , ou qui fût assez bien dans la confiance du peuple pour aspirer au commandement. Sans chef pour les conduire et lesanimer, leurs espérances s’affaissèrent. Une défiance mutuelle se glissa parmi eux. Tous désirèrent un accommodement; et après une courte négociation avec sir William Berkeley , ils posèrent les armes et se soumirent A son gouvernement , sur la promesse d’un pardon général.

Ainsi fut terminée une insurrection qui, dans les annales de la Virginie , est connue sous le nom de Bacon s rébellion. Ce chef audacieux fol pendant sept mois maître de la colonie , tandis que le gouverneur était confiné dans un canton éloigné et mal peuplé. Dans le petit nombre de monumens qui nous restent de cet événement, il n’est pas aisé de reconnaître les vrais motifs qui lui firent prendre les armes, ni jusqu’où il prétendait porter ses plans de gouvernement et scs vues de commerce pour la

’Bcvwley /lui, p 7i,7G.

cotonic. Il est probable que sa conduite , comme celle de tous les chefs de parti , eût été réglée d’après les événemens, et que, selon qu’ils lui eussent été favorables ou contraires, scs demandes et scs vues eussent été plus bornées ou plus étendues.

Aussitôt que sir William Berkeley eut recouvré son pouvoir , il en usa pour «invoquer une assemblée de représentai du peuple, en qui il trouverait des conseils et une autorité capables de rétablir l’ordre et la tranquillité. Quoique cette assemblée fût formée peu de semaines seulement après la mort de Bacon, lorsque le souvenir des injures réciproques était encore récent , et que les passions excitées par de si vives contestations avaient eu bien peu de temps pour se calmer, les représent ans se conduisirent avec une modération rarement exercée par le parti vainqueur dans une guerre civile. Personne ne fut puni de mort : quelques-uns furent condamnés à des amendes ; d’autres furent déclarés incapables de remplir des fonctions publiques, et avec ce petit nombre d'exceptions l'amnistie générale fut confirmée par l’assemblée. Peu de temps après, Berkeley fut rappelé, et le colonel Jcfferys nommé son successeur.

De cette époque A la révolution d'Angleterre en 1688, l'histoire de la Virginie n’offre presque aucun événement bien remarquable. La pair fut faite avec les Indiens. Sous diffèrens gouverneurs, la colonie fot administrée d’après les maximes d’autorité arbitraire qui caractérisèrent les dernières années de Charles II , et les conseils imprudens qui égarèrent Jacques II. Les Virginiens, avec une constitution ressemblante à celle d’Angleterre, jouirent A peine d'aucune portion de la liberté que cet admirable système de gouvernement est destiné à assurer. Ils forent privés même de !a dernière consolation des opprimés, le pouvoir de se plaindre. Une loi fot promulguée dans la colonie , par laquelle il fot défendu, sous des peines très sévères, de parier irrespectueusement du gouverneur, et d'avilir, soit par paro’es, soit par écrit, lé gouvernement de la colonie ’. Cependant les lois gênantes et oppressives du commerce étaient un grief intolérable, et entretenaient dans les esprits uu mécontentement qui prenait

’ Bcvcrky , p. SI . Oublier, p. 311.

HISTOIRE D'AMERIQUE

plus d'aigreur de la nécessité même de le cacher; mais, malgré cette circonstance défavorable, la colonie prenait de l'accroissement. I.'usage du tabac en Europe était devenu général ; et quoiqu'il fût tombé beaucoup de prix , l'étendue de la demande compensait cette diminution , et

enrichissait les planteurs en donnant à leur industrie un objet constant d’occupation. A la révolution, le nombre des habitans de la colonie passait soixante mille 1 ; et dans l'espace de vingt-huit ans, sa population se trouvait plus que doublée 2.

Lorsque Jacques Ier, en 1606, fit ce magnifique partage , dont j’ai fait ci-dessus mention, delà vaste région de l'Amérique septentrionale, comprise entre le trente-quatrième et le quarante-cinquième degré de latitude , entre deux compagnies commerçantes formées dcscssujrls, il plaça la résidence de l'une à Londres, et celle de l'autre à Plimoulh. La première fut autorisée à faire ses établissemens dans la partie sud ; et la seconde , dans la partie nord de cet immense territoire , alors appelée du nom général de /’irginie. Cette disposition semble avoir été faite d'après l'idée de quelque spéculateur qui , cherchant à répandre l'esprit d'industrie de la nation sur un espace déterminé , voulait donner deux centres au commerce qui allait s'ouvrir: l'un sur la cûte orientale de notre Ile, l'autre sur la cétc de l’ouest. Mais la situation de Londres lui dotmc de tels avantages, que la plus grande partie des capitaux et la plus grande activité du commerce y ont toujours été concentrées. Au commencement du dernier siècle, la supériorité de la métropole , il ces deux égards , était si marquée, que, quoique les pouvoirs et les privilèges conférés par le roi aux deux compagnies fussent exactement les mêmes, la compagnie établie à Plimoulh demeura bien audessous de celle de Londres pour la vigueur de leurs efforts et le succès de leurs opérations respectives; dans la carrière qu'elles avaient à parcourir, quoique la compagnie de Plimoulh fût soutenue par le zèle patriotique de sir John l’opham, premier juge d'Angleterre , de sir Ferdinand Corgcs, et de quelques autres particuliers recommandables des comtés de l'ouest, toutes ses tentatives furent faibles et sans succès.

Le premier vaisseau armé par la compagnie fut pris par les Espagnols. En l'année 1607 , un faible établissement fut fait à Sagahadoc; niais la rigueur du climat le fit bientôt abandonner, et pendant quelque temps on ne tenta plus que quelques voyages qui n'eurent d'autre but que la pêche au cap Cod, ou un misérable trafic avec les naturels de la côte, pour en avoir des pelleteries et de l'huile de poisson. L'un des vaisseaux équipés dans cette vue était commandé par le capitaine Smith , dont le nom est souvent cité avec distinction dans l'histoire de la Virginie. Son expédition fut heureuse et prti fitable; mais son esprit entreprenant ne pouvait se borner à des objets aussi fort au-dessous de lui que les petits détails d'un tel commerce. Il employa une partie de son temps à visiter la côte et à dessiner scs baies et scs havres; à son retour , il mil sa carte sous les yeux du prince Charles, et, avec l'exagération familière aux voyageurs qui découvrent des pays nouveaux , il fit de ceux-là une description si séduisante, que le jeune prince, dahs la chaleur de son admiration, lui donna le nom de \ou\ clle-Angleterre 3.

Le compte favorable que Smith rendait du pays, ainsi que le succès de son voyage , semblent avoir encouragé dès lors quelques aventuriers particuliers à suivre ce commerce sur la côte de la .Nouvelle- Angleterre avec assez d'activité; mais ces motifs n'inspirèrent pas à la compagnie languissante de Plymoulh la volonté de faire une nouvelle tentative pour y établir

1 Lhalmer’s Arutals, p. 336.

• /but. , par;. 11*6.

* Smith*, f'oyagci, livre vi, p. 203, etc. Purrbas, IV, p 1*37.

une colonie avec quelque solidité. 11 faut autre chose que la perspective d'un gain à venir pour eux-mêmes , ou des avantages que leur pays pourra en retirer un jour, pour engager des hommes à quitter le sol qui les a vus naître, se transporter dans une autre partie du globe , braver les intempéries d'un climat auquel ils ne sont pas accoutumés, et se résigner aux travaux pénibles et nécessaires pour rendre habitable un pays sans culture, couvert d épaisses forêts ou occupé par des (veuplades de sauvages. Mais ce que l'intérêt particulier ni l’utilité nationale ne pouvaient effectuer, l’influence d’un prince plus puissant et plus élevé en vint à bout.

Les disputes religieuses avaient par degrés donné naissance , dans une grande partie de la nation, à une sorte d'esprit qui les disposait sensiblement à braver les dangers et à surmonter les obstacles qui avaient fait échouer jusque-là les plans d’établissement de colonies dans cette partie de l’Amérique, tombée en partage à la compagnie de Plymouth. Comme les établissemens de la Mouvelle-Anglctcrre doivent leur origine à cet esprit , et que dans le cours de notre narration nous verrons son influence se porter sur toutes leurs transactions , et donner au caractère de ce peuple , aussi bien qu’à ses institutions tant civiles que religieuses, une teinte particulière, il devient nécessaire d’observer avec attention et exactitude sa naissance et ses progrès.

Lorsque les superstitions et la corruption de l’église de Rome portèrent differentes nations de l’Europe à secouer son joug et à se séparer de sa communion , il y eut des différences et des degrés dans cette séparation. Partout où la réforme fut soudaine et faite par le peuple non conduit par quelques chefs , ou en opposition à leur autorité , la rupture fut violente et totale. Toutes les parties de l'ancien édifice furent jetées bas , et on établit un système tout différent non-seulement relativement à la doctrine, mais en ce qui regardait les rites religieux cl le gouvernement dç l’église. Calvin, qui, par scs talens, son savoir et l'austérité de ses mœurs, avait acquis une haute réputation et une grande autorité parmi les réformateurs, fut le promoteur zélé d'un plan de réformation entière et universelle. Il fournit un modèle d'une forme

simple de police ecclésiastique, dans la constitution de l'église de Genève. Cette simplicité, et encore plus le désir de s'éloigner davantage de l'église de Rome, séduisirent tellement les plus ardens des réformateurs , que les institutions de Calvin furent imitées, sauf quelques légères différences, en Écosse, dans la république des Provinces-L'nies, dans les domaines de la maison de Brandebourg , dans ceux de l'électeur palatin, et dans les églises des huguenots en France.

Mais, dans les pays où cette démarche de séparation d'avec l’église de Rome s'est faite avec plus de maturité, et a été réglée par la sagesse ou la politique du suprême magistrat , la scission n’a pas été aussi entière. De toutes les églises réformées, celle d’Angleterre est celle qui s'est éloignée le moins des anciennes institutions; l’esprit violent, mais bizarre, d'Henri VIII, qui, en refusant de reconnaître la suprématie du pape, était attaché aux dogmes de l’église de Rome, empêcha durant son règne 1rs innovations dans la doctrine et dans le culte. Quand son fils Édouard VI lui eut succédé, et que la religion protestante fut légalement établie , la prudence précaulionnçe de l’archevêque Cranimer modéra le zèle de ceux qui avaient épousé les nouvelles opinions. Quoique les articles qui devaient composer désormais le symbole de la nation fussent conformes à la doctrine de Calvin , on n’adopta point les maximes de ce réformateur sur le gouvernement de l’église et les cérémonies du culte. La hiérarchie ecclésiastique en Angleterre était incorporée avec le gouvernement, entrait dans l’organisation de l'ordre civil, et faisait partie de la législature. D’après cet état de choses, les archevêques, les évêques, et tout l'ordre ecclésiastique dans ses différons degrés, furent conservés selon l’ancienne forme, et avec leur dignité et leurs juridictions, lœs babillrmcns ecclésiastiques employés dans le service de l'église, l’inclination de tète au nom de Jésus, l’agenouillement pour recevoir l’eucharistie , le signe delà croix dans l’administration du baptême, l’usage de l’anneau dans la cérémonie du mariage, et divers autres rites religieux, auxquels un long usage avait accoutumé le peuple, et que le temps avait rendus respectables, furent conservés; mais, quoique le parlement en enjoignit

l'observation sous des peines très sévères ‘, les plus zélés du clergé conservèrent des scrupules de leur complaisance à se soumettre i ces injonctions , et ce fut avec beaucoup de peine que la vigilance et l’autoritéde Oammeret de Ritliey parvinrent i écarter de leur église naissante un schisme à celte occasion.

Le zèle furieux avec lequel Marie, montée sur le trône , persécuta tous ceux qui avaient adopté la doctrine des réformateurs, força beaucoup de personnes distinguées , laïques et ecclésiastiques â chercher un asile sur le continent. Ils furent reçus à Francfort , à Genève , il Bâle , â Strasbourg, avec une hospitalité bienveillante comme souffrant pour la cause de la vérité , et les magistrats leur permirent de s'assembler pour exercer leur culte religieux. Ceux de ces fugitifs qui séiaieot retirés dans les deux premières de ces villes, organisèrent leurs petites congrégations selon les idées de Calvin; et dans un esprit d'opposiiion naturel à des hommes placés dans une pareille situation, ils adoptèrent les instructions qui paraissaient s'éloigner des superstitions de l'église de Rome , encore plus que celle de leur première réforme. Au rétablissement de la religion protestante par Élisabeth, ils retournèrent en Angleterre non-seulement avec une plus violente antipathie pour les opinions et les pratiques de l'église ancienne, mais avec un attachement plus fort à la forme de culte à laquelle ils s'étaient accoutumés depuis plusieurs années. Reçus par leurs compatriotes avec la vénération due â des confesseurs , ils employèrent tout le crcditqueleur donnait cette opinion, pour obtenir une réforme dans le rituel anglais, qui le rapprochât davantage de celui des églises étrangères. Quelques-uns des ministres d’Élisabeth, et ceux en qui elle avait le plus de confiance, étaient disposés à seconder fortemeqt ce projet ; mais Élisabeth faisait assez peu de compte des sentimens et des idées des uns et des autres. Amoureuse de la pompe des cérémonies, et familiarisée, selon l'esprit de ce siècle, avec l’étude des controverses théologiques, ayant comme son père une confiance en ses propres lumières telle qu'elle se croyait en état de juger et de décider toutes les questions qui pouvaient s'élever entre des sectes opposées 2 , elle voulait

1 Deuxième et trois, anuèesdu règne d’Édouard Vl,c.«-

* Il nue uu monument curieux de cette haute idée

se conduire d’après ses propres idées , qui la menaient plutôt i s'approcher de l'église romaine dans la pompe du culte extérieur, qu’à accroître encore la distance qui les séparait, en abolissant aucune des cérémonies établies Un acte du parlement , dans la première année de son règne , non-seulement prescrivait , sous les peines les plus sévères , l'observation exacte des formes du culte ordonnées par le rituel, mais autorisa la reine à y joindre et â faire observer de même toutes celles qui, à son jugement, pourraient contribuer à rendre le culte public plus décent et plus édifiant 3.

Les partisans d'une réformation plus rigoureuse, quoique voyant leurs espérances si cruellement trompées , ne renoncèrent pas i l’exécution des projets avec lrsquels ils étaient rentrés dans leur patrie. Ils mirent beaucoup de soinet d'adresse â répandre leurs opinions parmi le peuple ; ils vantaient la pureté de la doctrine

qu'avait Élisabeth de la supériorité de se* lumière* ni matière de théologie, ainsi que du tou impérieux avet lequel elle dictait X ses sujets ce qu’ils devaient croire, dans son discours X Is clôture du parlement, en 1585. u 11 y a, dit-elle, un objet doot je ne puis omettre de faire mention : la religlou, ce fondement de touos choses , sur lequel tout doit reposer ; ce sol oit tout prend racine et qui duH être bien préparé, uns quoi l'arbre qui y est planté périra. Je dont vous dire qu'il y a quelques cens qui se donnent ta liberté de critiquer les iosiiiutinns ecclésiastiques, de manière à me scandaliser moi et l'église que Dieu a confiée X ma charge, et dans laquetle e ne serais pas excusable de laisser entrer t’bérésieon l'erreur. Je sais bien que, dans tes grands emplois, oo ne peut pas empêcher tous les abus, et qu'il n*y a point d'eiaploi dans lequel on u’en laisse glisser quelques-uns. Man, milords évêques, si vous u'y remédie! pas, je vous déclaré que js vous déposerai. Prenez door garde à remplir vos obligations. Vous pouvez apporter le remède aa mal uns bruit et uns déclamations inutiles. Je passe pour avoir fait de grandes éludes, et ta plupart pbiloaopltiqurs ; je dois convenir que cela est vrai ; et qu'il ï 1 peu de personnel, si on en excepte les professeurs, qui aient lu plus que moi ; et je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas assez simple pour ne pas entendre et que je lis . ni assez oublieuse pour ne pas m’eu souvenir ; et cependant, parmi lé grand nombre de volumes que j'ai lus, je lue flatte que la uinte Ecriture, où noos trouvons tout ce que la raison nous enseigne et que nous devons croire, n’est pas celui que j'ai éludié le moins. J* vois beaucoup de gens , se donnant une liberté téméraire envers Dieu , soumettre i des discussions trop subtiles son divin testament. C’est IX une présomption trop grande pour que je puisse la souffrir, etc.» D’Ewes's Journal , pag. 32».

1 Neal’s H ht- of Puritans , I, 138.

* Première année du regue d'Eiiaabelb, cap. u.

de* églises étrangères , et s'élevaient contre les pratiques superstitieuses qui s'étaient glissées dans la leur. Inutilement les défenseurs du système établi représentaient-ils que ces formes et çcs cérémonies étaient en elles-mêmes des pratiques tout-à-fail indifférentes qu'un long usage rendait respectables, et qui , par l'imagination et les seus, tendaient non -seulement à User l'attention , mais à toucher le cœur et à l'échauffer de sentimens pieui et louables. Les puritains (car ce fut le nom qu'on donna à ceux qui se faisaient scrupule d'obéir à l'acte appelé d'uniformité, de la première année dn règned'Élisabeth) soutenaient que les cérémonies dont il s’agissait étaient des inventions des hommes surajoutées au culte raisonnable que la parole de Dieu demandait de nous; que la grande sollicitude qu'on mettait à en exiger l'observation disposait la multitude à concevoir une si liaute idée de leur valeur et de leur importance , qu’elle se contenterait bientôt d'une vaine forme et de l’ombre de la religion , et qu'elle imaginerait que les pratiques extérieures pouvaient suppléer au défaut de sainteté intérieure , et qu’enfin des pratiques si long - temps reçues dans une société manifestement corrompue , pour voiler ses propres vices et séduire et fasciner le genre humain , devaient ètro rejetées comme des restes de superstition indignes d'èlrc adoptés par une église qui se glorifiait du nom de réformée.

Le peuple , auquel on en appelle dans toute controverse religieuse , écoutait les arguniens des deux partis, et il était aisé de voir auxquels des deux des hommes qui connaissaient l’esprit superstitieux du papisme, et qui avaient éprouvé sa rage persécutante , devaient prêter une oreille plus favorable. Le désir de se mettre encore A une plus grande distance de l’église de Home se répandit parmi la nation. Les ministres attachés A ce parti, qui refusaient de porter le surplis et les autres vètemens ecclésiastiques, et d'observer les.cérémouies prescrites par la loi, étaient considéréset suivis, tandis que les partisans de l'acte de conformité étaient abandonnés et leurs personnes souvent insultées. Pendant quelque temps, les premiers furent soufferts; mais, comme leur nombre cl leur hardiesse croissaient tons les jours, on crut nécessaire de faire intervenir l'autorité tant civile que spirituelle , pour arrêter leurs progrès. A la honte des chrétiens,

ils ne connaissaient guère en ce temps tes droits sacrés de la conscience et de la liberté de penser, ainsi que les leçons de charité et d'indulgence mutuelle qui sont l'esprit de la religion qu'ils professent. Non-seulement l'idée de tolérance , mais ce terme lui-mème dans le sens qu’on y attache aujourd'hui , n'étaient pas connus; cha-i que église prétendait avoir le droit d'employer l'autorité civile A protéger la vérité et i proscrire l'erreur. Les lois du royaume armaient Élisabeth d'uu grand pouvoir en ce genre , et elle était très disposée à en user avec la plus grande rigueur. Plusieurs ecclésiastiques puritains les plus considérés furent privés de leurs bénéfices ; d'autres emprisonnés ou soumis A des amendes, et quelques-uns mis à mort. Mais, comme il arrive ordinairement , la persécution, au lieu d'amortir leur zèle , l'enflamma à un tel point , que les tribunaux ordinaires ne suffirent plus pour les réprimer , et qu'on établit un nouveau tribunal sous le titre de haute commission pour les affaires ecclésiastiques, dont le pouvoir et la manière de procéder ne furent guère moins odieux ni moins ennemis des principes de la justice que ceux de l'inquisition d’Espagne. La chambre des communes fit plusieurs tentatives pour arrêter ces procédés arbitraires, et modérer la violence de cette persécution. La reine imposa toujours silence A ceux qui s'avisaient d’énoncer leur opinion sur une matière réservée à elle seule par sa prérogative, et s'en expliqua d'nn ton aussi arrogant et aussi impérieux que celui qu'ilenri VIII avait coutume de prendre avec ses parlrmens. De leur ailé , les gardiens des droits du peuple montrèrent une si lâche soumission , que non-seulement ils obéirent à des ordres iuconstilulionuels, mais qu’ils donnèrent leur consentement à un acte par lequel toute personne qui passerait un mois sans s'èlrc présentée A l'église , serait punie d une amende et de la prison ; que si , après avoir été convaincue de s’en être éloignée paraltachement aux principes des puritains, elle ne renonçait pas dans l'espace de trois mois A scs erreurs, elle serait bannie du royaume; et enfin . que si elle refusait d’obéir A son ban , ou si elle rentrait en Angleterre , elle serait mise A mort comme enupable de félonie , sans pouvoir réclamer le bénéfice du clergé *.

1 Treute-cmquir me année du i n’nc d'£lisabcth,eap. il.

Par cetlc loi inique, incompatible avec Ica idées de liberté, tant civile que religieuse, on fit perdre aux puritains toute espérance d'obtenir ni réformalion dans l’église, ni indulgence pour eux-mêmes. Exaspérés par ce traitement rigoureux, leur antipathie s'accrut pour la religion établie; et selon la marche naturelle du progrès des passions, ils se laissèrent emporter au-delà de leur premier but. I.es premiers puritains n’avaient pas contesté la légitimité du pouvoir et du gouvernement des évêques, et n’avaient montré jusque-là aucun projet de se séparer de la communion de l'église dont ils étaient membres; mais , lorsqu'ils se virent rejetés de son sein et forcés de tenir des assemblées séparées pour exercer lecultc religieux, leurs disciples n'eurent plus aucun respect ni aucune affection pour l'église qui les opprimait. Son gouvernement, sa discipline, son rituel, furent examinés avec une attention scrupuleuse et malveillante. On en fit remarquer et on en exagéra même toutes les erreurs et tous les défauts. Plus les invectives du prêcheur contre la corruption de l'église étaient âpres, et plus elles étaient approuvées et admirées, et ses auditeurs disposés à le suivre pour aller vivre loin d'une société corrompue. Par degrés aussi , des idées d’une politie ecclésiastique absolument incompatible avec celle de l'église établie, se répandirent dans la nation. Les plus sages et les plus savans des puritains étaient portés à admettre la doctrine et la discipline de ceux qu'on appelle presbytériens ; mais ceux qui poussaient encore plus loin l'esprit d'innovation, quoique approuvant l'égalité que cette communion établit entre les pasteurs, blimaicnt encore l'autorité qu'elle met dans les mains de plusieurs tribunaux ecclésiastiques de différens degrés de juridiction , comme contraire à la liberté chrétienue.

Ces notions bizarres se répandaient depuis quelque temps parmi le peuple, et l’amusaient «le beaucoup de plans chimériques de gouvernement ecclésiastique, lorsque Robert Brown, l'un des prêcheurs les plus populaires et les plus estimés, les réduisit en un corps de système qu'il fit adopter à sa congrégation. Il enseignait que l'église d'Angleterre était corrompue et nntichrélienne; que ses ministres n'élairnt pas légitimement ordonnés, et que ses lois étaient sans autorité et scs sacrcmcns invalides. 11 sou-

tenait qu'une société de chrétiens unis pour adorer Dieu constituait une église ayant de droit une juridiction complète sur elle-même et dans ses propres affaires, indépendante de toute autre société ; quelle ne devait de compte à aucun supérieur; que la prêtrise n'était pas un ordre distinct dans l'église, et qu'elle ne donnait pas un caractère indélébile; que tout homme en état d'enseigner pouvait être destiné à cet office par le choix de ses frères et par l'imposition de leurs mains; et que. par la même raison et la même autorité, il pouvait être dépouillé de celte fonction et réduit au rang d'un simple chrétien ; que toute personne admise à être membre d'une communion devait une profession publique de sa foi qui témoignerait qu’elle était en grâce avec Dieu, et que toutes les affaires d’une église devaient être décidées à la majorité des voix.

Cette forme démocratique de gouvernement, qui abolissait toute distinction de rangs dans l’église, et donnait une égale portion de pouvoir à chaque individu, s'accordait si bien avec l'esprit nivclcur du fanatisme, qu’elle fut adoptée avec empressement , par beaucoup de gens , comme un parfait modèle de politie chrétienne. On appela ses partisans brmvnistes , du nom de leur fondateur; et comme leur doctrine était encore plus contraire à celle de l'église établie que celle des autres dissidrns, ils furent persécutés plus vivement. Plusieurs d'entre eux furent condamnés à de grosses amendes ou emprisonnés, et quelques-uns punis de mort. Brown, par une légèreté dont il y a peu d'exemples parmi les enthousiastes dont la vanité s'est nourrie de la gloire d'être chefs de parti, abandonna scs disciples, se soumit à l'église établie et accepta un bénéfice; mais sa secte n'en subsista pas moins, et continua même de se répandre, surtout parmi la classe moyenne, ainsi que dans le petit peuple. Mais, comme elle était surveillée soigneusement par l'autorité tant civile qu'ecclésiastique, et que tous les sectaires qu’on découvrait étaient punis avec la plus grande rigueur, un nombre d'entre eux, las de vivre dans cet état d'alarme et de danger continuel, s'enfuit en Hollande, et s'établit à Leyde sous la conduite d’un M. John Robinson, leur pasteur. Ils y résidèrent plusieurs années, paisibles et obscurs. Mais les plus âgés d’entre eux étant morts, et quelques-uns des jeunes s’étant mariés dans des

familles hollandaises , tandis que leur église ne recevait aucune recrue d'Angleterre en faisant des prosélytes dans le pays, ils commencèrent à craindre que leurs grandes découvertes en matière spirituelle ne fussent perdues pour le genre humain, et que ce système parfait de gouvernement ecclésiastique qu’ils avaient organisé ne fût dissous et oublié s'ils demeuraient plus longtemps dans une terre étrangère.

Frappés fortement de la crainted'un événement qui leur paraissait funeste aux intérêts de la vérité, ils se crurent appelés par la Providence à le détourner, en s'établissant en quelque autre lieu où ils pourraient professer et propager leur doctrine avec plus de succès. L'Amérique, où plusieursde leurs compatriotes étaient en ce lemps-là occupés de fonder des colonies, se présenta à leur pensée. Ils se flattèrent qu'on leur permettrait, dans ces régions éloignées, de suivre leurs propres idées en matière de religion. Les dangers et les travaux des premiers émigrans ne les effrayaient pas : «Ils étaient, disaient-ils euxmèmes, depuis long-temps sevrés du lait de leur mère-patrie et endurcis aux peines attachées à un séjour dans une terre étrangère; unis ensemble par un lien puissant et sacré, ils se tenaient obligés de prendre soin les uns des autres et de se dévouer chacun au bien de tous. Il n'en était pas d'eux comme des autres hommes qu’un rien pouvait décourager, et à qui le plus léger inconvénient ferait souliailcr de revenir dans leur patrie Lu

Le premier objet de leur sollicitude était de s’assurer le libre exercice de leur religion ; dans cette vue ils s'adressèrent au roi, et, quoique Jacques refusât de leur donner aucune assurance formelle qu'ils seraient tolérés, il parait qu'ils obtinrent de lui quelque promesse que le gouvernement fermerait les yeux , et les laisserait tranquilles tant qu'eux-mèmes continueraient de se tenir en repos. Ils étaient si empressés d’exécuter leur projet, que, se contentant de cette sécurité précaire, ils commencèrent à traiter avec la compagnie de Virginie pour une étendue de terres dans les limites de sa concession. Leur négociation n'éprouva point de difficulté de la part d une compagnie qui ne désirait autre chose que d'encourager l’émigration dans un pays si vaste,

’ Uulchiiuon's Hi.it. ofMaisachus , p. 1.

dont elle n’avait occupé jusque-lâ que de très petites parties.

Après les plus grands efforts de leur part, leurs préparatifs demeurèrent bien au-dessous de ce qu’il fallait pour l'établissement d'une nouvelle colonie. Cent vingt personnes en un seul vaisseau partirent d'Angleterre pour celle difficile entreprise, le lieu de leur destination était la rivière d'Hudson où ils comptaient s’établir; mais leur capitaine ayant été, dit-on. gagné par les Hollandais qui avaient déjà formé le projet, exécuté dans la suite, de fonder là une colonie, les mena si avant dans le nord que la première terre d'Amérique à laquelle ils ton citèrent fut le cap Cod. Ils se trouvèrent ainsi non-seulement hors des limites du territoire qui leur avait été assigné, mais même hors des terres de la concession de la compagnie de laquelle ils tiraient tous les droits qu'ils avaient à faire valoir. La saison cependant était si avancée et la maladie faisait de tels ravages parmi des hommes qui n'étaient pas accoutumés aux fatigues d'un long voyage, qu'ils furent obligés de rester là. Après avoir visité la côte, ils fixèrent leur résidence en un lieu qui fait aujourd'hui partie de la province des Massachusetts et qu'ils appelèrent la Nouvelle-Plymontli , probablement en l'honneur de la compagnie, sur la concession de laquelle ils formaient leur établis semeut ’.

L’établissement de la colonie ne pouvait se faire dans une saison plus défavorable. L'hiver, qui, en Amérique, est d'une rigueur inconnue dans notre hémisphère sous les mêmes latitudes, était déjà commencé, et les nouveaux colons étaient fort mal pourvus de tout ce qui est nécessaire sous un climat beaucoup plus froid que celui pour lequel ils avaient fait leurs préparatifs. Plus d’une moitié d'entre eux périt avant le retour du printemps par la maladie ou la famine. Les survivaus ne pouvaient s'occuper de pourvoir à leurs besoins , obligés qu’ils étaient d'ètrc sans cesse en armes pour repousser les Indiens. Heureusement pour les Anglais, dans l'année précédente, une peste qui avait ravagé l'Amérique avait emporté un si grand nombre des naturels du pays , qu'on v int à bout de repousser et de contenir ce qui en restait. Le pou- 1 Milliard'! Près. State , psg. 3. Cotlon'» Maputlia . psg. 7. Hutcbiiuons Uislory, p. 3 , etc

HW

794 HISTOIRE D’AMERIQUE

voir de professer ouverlemcnt leurs opinions 1 qui les entourait était si pauvre , leurs principes religieuses, et le droit de se gouverner par des religieux si ennemis du véritable ordre social , lois qui étaient leur ouvrage, consolaient les co- et les secours qu’ils purent tirer de leurs amis Ions au milieu de leurs dangers et de leurs tra- d'Europe si peu abondans, qu'a prés dix années vaux. La constitution de leur église était la ! d’établissement ils n’étaient pas plus de trois même que celle qu’ils avaient établie en Ilot- cents1. Au bout de quelques années, ils n'alande. Leur système de gouvernement fut fondé vaient encore acquis aucun droit , légal et vérisur les idées d’égalité naturelle entre les hommes table de propriété sur le territoire qu'ils occuauxquelles leur politie ecclésiastique les avait paient; à la fin, ils l'obtinrent du conseil de la accoutumés; tout homme libre, membre de lé- compagnie delà Nouvelle-Plymouth , mais ils ne glise, faisait partie du corps législatif suprême, furent jamais formés en corps politique par une Ils adoptèrent les lois d'Angleterre comme la charte royale. A la différence de tous les autres base de leur jurisprudence, quoique avec quelque élablissemens en Amérique , cette colonie , dans différence dans la punition des crimes, emprun- cet état , doit être considérée comme une assolée des lois de Moïse. Le pouvoir exécutif fut dation volontaire, tenant sa consistance du connus aux mains d’un gouverneur et de quelques seulement tacite de ses membres à reconnaître conseillers , choisis annuellement par les mem- l'autorité des lois et à se soumettre à une magisbres de l’assemblée législative l. (rature organisée et choisie par eux-mêmes. Elle

Jusque-là leurs institutions paraissent fon- est restée ainsi indépendante, mais faible, jusdées sur des notions communes de la sagesse qu’à ce qu'elle ait été réunie à une colonie voihumainc; mais c’était une opinion favorite de sine plus puissante, celle de la baie des Massatous les enthousiastes de ce siècle que la Bible chusetts, dont je vais dire maintenant l’origine contenait non-seulement le système complet de et les progrès 2

la religion , mais celui de la politique intérieure La première compagnie de Plymoulh n’étant du gouvernement civil ; et , sans tenir aucun pas encore parvenue à former aucun établissecompte des circonstances particulières à l'espèce ment solide en Amérique , Jacques Ier, en 1620, d’hommes dont elle fait l'histoire, les fanali- émit une nouvelle charte en faveur du duc de ques modernes prenaient souvent les règles gé- Lenox , du marquis de Buckingham et de piunérales de leur conduite dans ce qui était arrivé sieurs autres personnes de marque dans sa cour, parmi des hommes placés dans des situations 11 leur donnait droit en Amérique sur une plus toutes différentes. C’est en suivant celle mar- grande étendue de territoire que celle qui avait die bizarre que les colons de la Piouvcllc-PIy- clé concédée aux premiers patentés. Il les consmoutli, en imitation des premiers chrétiens, tituait en corps politique, à l’effet d’établir établirent entre eux la communauté des biens , des colonies, et leur conférait une autorité et comme membres d'une même famille, entre- et une juridiction semblables à celles qu’aeprircnl d'exécuter tous les travaux en commun, cordaient ses chartes aux compagnies de la pqur le produit en être distribué à tous2; mais Virginie du nord et de celles du sud. Cette cette politique, qui prouvait bien la sincérité de société fut distinguée parle nomde grand conleur foi , s’opposait aux progrès de leur établis- seil de Plymouth, /tour fonder et gouverner «ement. Les mêmes effets fonestes de cette unecolonie dans ta Nouvelle- Angleterre. Les communauté de biens et de travail qu'avait éerivainsdu tcmpsnenousapprennentpasquelles éprouvés la colonie de Virginie se firent sentir à considérations d'utilité publique purent engacelle-ci, etonfutbientOtabligéderenonceràun ger le roi à charger d’une telle entreprise des système trop parfait pour pouvoir convenir à gens en apparence si peu propres à la bien des hommes. Quoiqu'ils eussent bâti une petite conduire, ni quelle vue d’avantage particulier ville et qu’ils l’eussent mise en état de défense portèrent ces mêmes personnes à s’y engager ; suffisante contre les attaques des Indiens , le sol

1 Chalmer'a Ann als , pag. 87.

• Ibid. , pag. 89. Dougla» , Sumnuiry, I, p. 370.

mais il est certain que ces deux vues , si on les

1 Chalmer’* Annal*, p. 97.

• Md, pag. 97, 107.

ioogle

a eues, furent également trompées, et qu'après différais plans formés , toutes les tentatives des nouveaux associés demeurèrent sans succès.

La Nouvelle-Angleterre serait demeurée encore déserte si les mêmes causes qui avaient causé l'émigration des brownistes n'avaient pas continué d'agir. Malgré la violente persécution à laquelle les puritains de toutes les nuances étaient toujours eu butte en Angleterre, leur nombre s'augmentait et leur zèle s'échauffait tous les jours davantage. Comme ils désespéraient d'obtenir dans leur propre pays aucun adoucissement aux lois pénales portées contre eux, plusieurs commentaient à se chercher un asile où ils pussent professer leurs opinions librement et sans danger. L’exemple de la tranquillité qu’avaient trouvée leurs frères à la Nouvelle-Plymouth leur y fit espérer qu’ils auraient un asile semblable à la Nouvelle-Angleterre; et par les soins actifs de M. White, ministre nonconformiste à Dorchcstcr , il se forma une association de plusieurs citoyens, imbus de la doctrine des puritains, ppur conduire et établir une colonie dans cette partie de l'Amérique. Ils achetèrent du conseil de Plymouth tout le territoire qui s'étend en long depuis trois milles au nord de la rivière Merrimack , jusqu'à trois milles au sud de la rivière Charles , et en profondeur de l’Atlantique à l’océan du sud. Malgré l'ardeur qui animait ces nouveaux propriétaires à exécuter leurs plans , ils reconnurent bientôt leur propre impuissance à peupler une région d'une si grande étendue, et ils crurent nécessaire d’appeler à leur secours des associés plus opnlens *.

On trouva sans peine un nombre suffisant d’associés de cette espèce , particulièrement dans la capitale et parmi les commerça» et autres personues livrés aux entreprises utiles et industrieuses, qui étaient partisans déclarés ou secrets des senlimens des puritains. Ces nouveaux intéressés , avec la précaution que donne l'habitude des affaires, eurent quelques craintes des dangers et des inconvéniens auxquels on pouvait s'exposer, en fondant une colonie sur la base d'une concession faite par une compagnie particulière , patentée par le roi , qui pouvait bien transmettre sa propriété sur le sol ,

mais qui ne pouvait pas conférer la juridiction et le droit de gouverner la société qu’ils voulaient établir; comme ils ne pouvaient avoir ces pouvoirsque du roi, ils s'adressèrent à Charles, qui leur accorda leur demande avec une facilité qui étonne, lorsqu'on considère les principes et les vues de ceux qui sollicitaient de lui cette faveur.

On croit que le temps éclaire les hommes en matière de gouvernement ; mais scs instructions sont bien lentes. Quoiqu’une expérience de plus de vingt années eût pu enseigner aux Anglais qu'il était déraisonnable de confier le gouvernement d'un établissement en Amérique à une corporation jouissant d'un privilège exclusif résidant en Europe , ni le roi ni ses sujets n'avaient profité de l'expérience qu'ils avaient eue sous leurs yeux. Ils en étaient encore aux idées de Jacques 1er dans ses premiers efforts pour établir des colonies. La charte de Charles Ier , accordée aux planteurs de la colonie de la baie de Massachusetts, étaitcalquée surcelleque son pèreavait donnée aux deux compagnies de Virginie et au conseil de Plymouth. Les nouveaux aventuriers furent réunis pour former une corporation politique: et la propriété du territoire qu'ilsavaient achetée du conseil de Plymouth ayant été confirmée par le roi , ils furent autorisés à disposer des terres et à gouverner les colons qui voudraient s'y établir. Le premier gouverneur de la compagnie et les membres du conseil furent nommés par le roi, et le droit de choisir leurs successeurs fut attribué aux membres de la corporation. Le pouvoir exécutif fut mis aux mains du gouverneur et de son conseil ; celui de la législation attribué au corps des propriétaires , qui furent autorisés à faire les statuts et règlemens utiles à ta colonie qui ne contrarieraient pas les lois d'Angleterre, et à les faire exécuter comme les autres corporations du royaume. Les terres devaient être tenues en fief simple et absolu comme celles de Virginie. Ils obtinrent aussi la même exemption, à terme, des, taxes intérieures et des droits établis sur les marchandises importées et exportées; et, malgré leur émigration de la métropole , ils conservèrent pour eux et leurs descends» tous les droits des sujets nés en Angleterre '.

* Ncal's ZRrt of Nftv- Engl., p. 122.

Ilutcbiiison's Coliect. of origpap., p. 1, etc.

HISTOIRE D’AMERIQUE

L'objet manifeste de celte charte était de confiner aux entrepreneurs qui se proposaient d'aller peupler la baie de Massachusetts, tous les droits accordés à la corporation ou conseil de Plymnuth , de qui ils avaient acheté ce territoire, et d'en faire un corps ressemblant aux autres grandes compagnies de commerce, et conservant l'esprit du gouvernement monarchique qui les avait si fort multipliées dans le royaume. In roi ne parait pas avoir pénétré ni même soupçonné les intentions secrètes de ceux qui suivaient cette entreprise; car, loin de se les concilier en leur laissant espérer qu’il respecterait leurs scrupules religieux , ou en leur promettant quelque adoucissement aux lois pénales contre les non-conformistes, il ordonna expressément que le serinent de suprématie serait prêté par toute personne passant à la colonie, ou qui y serait établie ».

Mais , quelles que fussent les intentions du roi, les entrepreneurs ne perdirent pas leur objet de vue. Aussitôt qu'ils se virent revêtus par la charte royale de tous les pouvoirs qu'ils avaient voulu obtenir , ils équipèrent cinq vaisseaux pour la Nouvelle-Angleterre, y portant plus de trois cents passagers qui allaient s'y établir. La plupart étaient de zélés puritains, dont l’objet principal en quittant leur terre natale était l'espoir de jouir de la liberté religieuse dans un pays éloigné du siège du gouvernement et des cours ecclésiastiques dont ils avaient été opprimés. Quelques ministres non-conformistes, des plus distingués parmi eux, les accompagnèrent comme leurs instituteurs spirituels.

A leur arrivée dans la Nouvelle-Angleterre , ils

* Mutctiinmii's Collecl. of. orig. pop . p. t8. Il ou étonnant que SI. [Seal , écrivain soigneux et bien instruit, ait avancé que celte charte accordait la liberté de conscience, et le droit d'bonorcr Dieu, chacun à sa manière, S tous ceux qui s'établiraient dans ce pays ( ffist . of New- England , 1 , 124), ce qu’il répète dans son histoire des puritains , et ce que les historiens qui l’ont suivi donnent aussi à entendre d’après lui. La charte ne contient rien de semblable ; et cette tolérance eût été contraire à toutes tes maximes de Charles et de ses ministres durant tout son règne. A l'époque même de ta charte, l’influence de Laud sur son conseil était toute-puissante ; les puritains étaient violemment persécutés, et le royaume absolument Gouverné par la prérogative. Ce n'est pas là un temps oit l’on puisse trouver aucune faveur accordée aux non-conformistes par uu prince ayant les principes et le caractère de Charles.

trouvèrent les misérables restes d’un petit corps d’émigrans qui avaient quitté l’Angleterre l’année précédente sous la conduite d'Endicolt , ardent enthousiaste, que les associés avaient ! nommé vice-gouverneur avant qu'ils eussent eu leur dernière charte; ceux-ci étaient établis dans j un lieu appelé par les Indiens Naunekeap, et ; auquel Endicott, par l'affectation des fanatiques de ce temps à employer le langage et les noms de la Bible partout , avait donné le nom de Salem.

Iæs émigrans venus avec Endicott et les nouveaux arrivans étaient parfaitement d'accord entre eux sur les principes religieux. Ils étairnt puritains rigoureux; et pour des hommes de re caractère, l'établissement religieux était d’une telle importance qu'il avait la préférence sur tout autre objet. Dans leur première opération , ils I firent connaître toute l’étendue de la réforme \ qu’ils se proposaient. Sans égard aux sentimens du monarque par l'autorité duquel ils s’établissaient en Amérique, et de qui ils tenaient leur existence comme corps politique , et en opposition avec les lois d’Angleterre que la teneur de leur, charte leur imposait l'obligation de ne pas contrarier , ils adoptèrent pour leur église naissante le système qui a depuis été distingué par le Dom de Système des Indépendants. Ils s'unirent en une société religieuse par un acte solennel d'alliance avec Dieu et tous ensemble , en sc •conformant rigoureusement, disaient-ils, aux règles de In sainte Ecriture. Ils choisirent un pasteur, un instituteur ou catéchiste et un ancien , qu'ils consacrèrent chacun à leurs fonctions respectives par une imposition des mains de tous les frères. Tous ceux qui furent reconnus ce jour-là pour membres de l’église, signifièrent leur assentiment à une profession de foi rédigée par leur instituteur ou catéchiste, et exposèrent les fondemens de leur croyance et de leur espérance comme chrétiens; el il fut décidé que désormais personne ne serait admis dans leur communion qu'il n'eût ainsi satisfait l’église sur sa foi et sa sainteté. I«i forme de leur culte fut débarrassée de toutes cérémonies , sans lilhurgie, et réduite à la plus grande simplicité, en imitation même exageréede la nudité de celle de Calvin *.

1 Halher, gag. 18. ISVal’s HLst. of Titw- England , 1, 126. Cbalmcr, pag. 143.

Ccst avec une extrême satisfaction que des hommes passionnément attachés à leurs idées de réforme, et qui avaient été si long-temps forcés de les dissimuler, s'occupaient»de former ce modèle d'une église qu’ils regardaient comme pure et exempte de toute superstition; mais à ce premier moment où ils commençaient à goûter les charmes de la liberté chrétienne, pour eux-mêmes, ils oubliaient que d'autres hommes avaient un droit égal à la réclamer. Quelquesuns des colons, conservant un grand respect pour le rituel de l’église anglaise, furent si blessés de le voir entièrement rejeté , qu’ils se séparèrent de la communion de la nouvelle église , et s’assemblèrent à part pour exercer leur culte religieux. Par une inconséquence dont il y a trop d’exemples frappans parmi les chrétiens de toutes sectes pour en faire la matière d'un reproche particulier à aucune , les mêmes hommes qui s'étalent expatriés pour fuir la persécution devinrent persécuteurs, et eurent recours pour faire recevoir leurs opinions, aux moyens violens et profanes contre lesquels ils setaient naguère élevés avec tant de véhémence. Endicott fit venir en sa présence deux des principaux parmi les mécontens; et quoiqu'ils fussent des hommes considérés et du nombre des premiers établis , il les bannit de la société et les envoya en Angleterre par des vaisseaux qui partaient1. I.escolons restans se réunirent ; mais, l'hiver survenant, ils souffrirent si fort des maladies qui emportèrent presque une moitié d’entre eux, qu’ils firent très peu de progrès dans le pays.

Cependant les directeurs de la compagnie en Angleterre faisaient tout ce qu'ils pouvaient |K>ur fortifier la colonie, en y envoyant des troupes nombreuses de nouveaux colons; et comme eu Angleterre l’archcvèquc I.aud , poussé par son esprit intolérant, exigeait l’obéissance à toutes les injonctions de l’église avec plus de rigueur que jamais, la situation de ceux qui se faisaient scrupule de s’y soumettre devenait tous les jours si fâcheuse et si insupportable , que plusieurs d'entre eux, parmi lesquels il s’en trouvait de plus riches et d’états supérieurs à ceux qui s’étaient portés jusque-là dans la colonie , acceptèrent l’offre qu'on leur faisait d'un asile dans la Nouvelle-Angleterre. Ces gens, se propo-

1 Mathtr, pag. IP. N cal, p, 12!).

sant d'employer leur fortune aussi bien que leurs personnes à établir là une colonie permanente et stable , prévoyaient divers inconvéniens a se soumettre à des lois faites, sans leur consentement, par une société qui pouvait n'avoir pas prévu tous leurs besoins ni respecté tous leurs droits. Ils demandèrent donc que les pouvoirs politiques qu’exerçait la compagnie fussent transférés d’Angleterre en Amérique, et que le gouvernement de la colonie fût confié en entier à ceux qui , s'établissant dans ces pays nouveaux, y deviendraient membres de la société1.

La compagnie avait déjà dépensé des sommes considérables pour l’exécution de ses projets, sans en avoir retiré aucun profit , et sans espérance prochaine d'en avoir aucun , ni même de rien recouvrer de ses avances qu’à uue époque trop éloignée ou trop incertaine pour des négociai qui connaissent le prix de l'argent et du temps, et qui faisaient le plus grand nombre des intéressés. Elle hésita cependant, arrêtée par la crainte que la concession que demandaient d’elle les émigrans ne fût pas légale. Cependant son empressement de se tirer d’une entreprise qui ne donnait presque plus d’espérances, la détermina , avec le consentement unanime de scs membres , à transmettre sa charte et le gouvernement à ceux qui s'établiraient dans la Nouvelle-Angleterre 2. Il fut réglé en même temps que les membres de la corporation qui ne voudraient pas passer en Amérique auraient une part dans le fonds de commerce et les profits de la compagnie pendant l'espace de sept ans.

Dans cette transaction singulière, dont l’histoire des colonies anglaises n'offre point d'autre exemple, deux circonstances méritent une attention particulière ; l'une est le pouvoir qu’exerce la compagnie de faire un tel transport ; l’autre, le silence et l'acquiescement du roi qui le permet. Si l’on juge de la validité d’une telle concession par la charte qui avait établi la compagnie en corps politique, et placé en elle tous les pouvoirs dont elle était revêtue, il est évident qu’elle ne pouvait les exercer que selon un

’ Ilutchiinon’s Collect. ofpapcrs, p. 25.

1 Mailler, pag. Il) Uutchiuson’t Ui*t., pag. 12. Clialmer, pag 150.

mode prescrit par la charte elle-même, et qu’elle n'était pas en droit de les aliéner et de convertir ainsi une administration de compagnie commerçante en un gouvernement provincial en Amérique; mais depuis le premier moment de l’établissement de la colonie des Massachusetts, scs membres semblent avoir été animés d’un esprit d'innovation, autant en matière de gouvernement civil qu’en religion ; et , accoutumés à rejeter la doctrine et les usages de l’église établie, ils se trouvaient disposés à se soustraire de même aux formes anciennes de gouvernement. Ceux-là s'étaient adressés au roi pour en obtenir une charte qui devait donner de la légalité à leurs opérations eu Angleterre comme actes d’un corps politique; mais les personnes qu'ils avaient envoyées en Amérique s’étaient regardées en débarquant comme des individus unis ensemble par une association volontaire, et ayant par devers eux les droits naturels appartenant à des Itommes qui forment une société politique , d'adopter la forme de gouvernement qui leur convient , et de foire les lois qu'ils jugent les plus propres à assurer leur bonheur. Sur ce principe, qu'ils étaient en droit déjuger et de décider pour eux-mêmes et par eux-mêmes, ils avaient établi leur église à Salem , sans rien conserver des institutions de l'église anglaise dont la charte les supposait pourtant membres, et par conséquent obligés à se conformer à son rituel. C'est d'après les mêmes idées que nous les verrons dans la suite faisant tous leurs plans de gouvernement , tant civil qu'ecclésiastique. Le roi, quoique vigilant jusqu'à l'inquiétude à observer et empêcher les plus légères atteintes à sa prérogative, était à cette époque si occupé des embarras que lui donnait sa fatale rupture avec son parlement , qu'il ne pouvait suivre avec assez d'attention les procédés de la compagnie ; ou peut-être aussi , content de voir un nombre d'hommes turbulens se porter dans une contrée éloignée où ils pourraient être utiles et cesseraient d’être dangereux , fût-il disposé à dissimuler l’irrégularité d’une mesure qui facilitait leur éloignement.

les entrepreneurs, n’éprouvant aucun obstacle de la part déjà couronne, s’occupèrent surle-champ de l'exécution de leurs projets. Dans un conseil général , John Winthrop fut nommé gouverneur, Thomas Dudley vice-gouverneur,

et huit conseillers furent choisis , auxquels, conjointement avec le corps des bourgeois ou freemen qui iraient s'établir dans la Nouvelle -Angleterre, seraient transmis tous les droits de la compagnie. On mit un tel zèle et une telle activité à préparer l'expédition, que, dans le cours de l’année suivante , dix-sept vaisseaux partirent pour la Nouvelle- Angleterre, ayant â bord plus de quinze cents personnes parmi lesquelles un bon nombre était de gens aisés , et appartenant à de bonnes fomillcs. A leur arrivée , plusieurs d’entre eux furent si mécontens de Salem, qu'ils visitèrent le pays pour y chercher des situations plus agréables et plus avantageuses; et, s’établissant en différons endroits autour de la baie . selon leur goût , ils jetèrent les fondemens de Boston, de Chartes-Town , de Dorchester , de Roxborough , et d'autres villes qui sont devenues depuis considérables dans la province. Dans chacune de ces villes, ils établirent une église sur le modèle de celle de Salem ; ce soin , ainsi que celui de foire des provisions pour l’hiver, les occupa entièrement pendant plusieurs mois; mais, dans leur premier conseil général , ils commencèrent à manifester clairement leur disposition à se regarder comme membres d'une société indépendante, et non liée par aucune des clauses de sa charte. L'élection du gouverneur et du vice-gouverneur , la nomination de tous les autres officiers , et même le pouvoir de faire des lois, tous droits attribués par la charte à l'assemblée générale des bourgeois, furent ôtés à ceux-ci et attribués au gouverneur et à son conseil. Mais l'esprit aristocratique de cette résolution ne s'accordait pas avec les idées d'égalité dominantes parmi le peuple à qui on avait surpris son approbation. L’année suivante les bourgeois, dont le nombre s'était fort augmenté, se remirent en possession de leurs droits.

En même temps qu'ils défondaient leur liberté politique, fisse hasardèrent à s'écarter de leur charte en un point de plus grande importance, déviation qui a fortement influé depuis sur toutes les opérations de la colonie, et contribué à former ce caractère particulier qui distingue les habitans de la Nouvelle-Angleterre. Une loi fut portée qui déclara que personne ne serait désormais regardé comme bourgeois ( freeman ) ou pouvant participer en aucune ma-

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