LIVRE X. 79ft
nlère au gouvernement du pays, ou éligible à aucune magistrature, ou remplir même la fonction de juré, s'il n'avait été admis dans l'église comme membre de la communion '.
Par cette résolution, toute personne qui n'adoptait pas les opinions favorites concernant les dogmes et la discipline de l'église et les formes du culte admises par la majorité, était tout à la fois exclue de la société religieuse et civile , et dépouillée de tous les droits de citoyen, lin pouvoir absolu de repousser du sein de leur église ceux qui voulaient y être admis se trouvant ainsi dans les mains des ministres et des principaux chefs de cbaque congrégation, le plus précieux de tous les droits civils fut rendu dépendant pour chaque habitant de leur décision arbitraire sur une qualification purement ecclésiastique. Gomme en examinant le candidat ils ne procédaient d'après aucune loi connue et établie, et qu’ils exerçaient un pouvoir sans contrôle, le clergé s’éleva bientôt par ce moyen à un degré d'influence et d'autorité dont l'esprit niveleur d'une église indépendante devait naturellement les tenir éloignés. L’état politique de tout citoyen dépendant ainsi de leur dérision, tout le monde flt sa cour à des (tommes dépositaires d'un si grand pouvoir, en affectant les mœurs et les manières austères et saintes qu’on regardait comme une recommandation puissante auprès d’eux. En conséquence de cet ascendaut que prirent surtout les plus chauds enthousiastes dans le clergé, ces idées s'accréditèrent, et le caractère distinctif des puritains de ce temps-là, que nous verrons se montrer dans la suite de cette histoire, se développa et se fortifia davantage.
Quoiqu'un nombre considérable de colons eût été emporté par les maladies qui régnent nécessairement dans un pays assez mat cultivé par scs habitans originaires , pour n'èlre presque alors qu’une forêt continue, et que plusieurs, découragés par les difficultés, fussent retournés en Angleterre , il arrivait toujours d'Europe des recrues suffisantes pour réparer ces pertes. En même temps, la petite vérole, cette maladie si fatale aux habitans du Nouveau-Monde , enlevait tant d'indiens que des tribus entières disparaissaient , comme si le ciel , en dépeuplant
’ Itutchinson, paB- 26 Chalmer, pag, 135.
ainsi le pays, eût manifesté l’intention de le foire occuper par les seuls Anglais.
Comme, parmi les habitations vacantes des Indiens . il y en avait plusieurs de bien situées, les Anglais furent si empressés de les occuper, que leurs établissemens commencèrent à s'éloigner davantage les uns des autres , et à se disperser sur le territoire plus qu'il ne convenait aux intérêts et à la sôreté d’une colonie naissante. Cette dispersion amena à sa suite une altération importante dans la forme de son gouvernement. A l'ouverture d’une assemblée générale, dans l’année 1634 , les freemen ou habitons jouissant des droits politiques, au lieu d’y assister en personne, comme la charte le prescrivait, élurent des représentons dans leurs diffêrens districts, autorisés à paraître au nom de leurs commettons, et à délibérer et décider sur toutes les questions agitées dans l’assemblée générale. On ne sait pas si cette mesure fol suggérée et adoptée par les intrigues de quelques chefs de parti , ou si l'assemblée sy prêta par prudence pour se concilier le peuple en cédant à son désir; mais les representans furent admis, et se considérèrent eux- mêmes, conjointement avec le gouverneur et les conseillers, comme l'assemblée législative suprême de la colonie. Pour constater leurs droits, ils décrétèrent qu'aucune loi ne passerait , aucune taxe ne serait imposée , aucun office public ne serait donné que dans une assemblée générale.
(-es prétextes pour ces nouvelles dispositions étaient plausibles. Le nombre des habitons jouissant des droits politiques était fort accru, beaucoup d’entre eux faisaient leur résidence à une grande distance du lieu oû se tenaient les assemblées générales. Ils ne pouvaient s'y transporter sans inconvéniens pour eux-mémes. La forme du gouvernement de leur ancienne patrie leur avait rendu familière l’idée de déléguer leurs droits, et de confier la garde de leurs libertés à des représentons de leur choix , que l’expérience de plusieurs siècles leur montrait comme pouvant en être des dépositaires sûrs et fidèles.
Cest ainsi que la compagnie de la baie des Massachusetts, en moins de six ans, à compter de l’époque de sa formation en corporation par le roi , conduisit à sa maturité et à sa perfection et exécuta un plan qui . comme je l’ai déjà
observé , semble avoir été conçu , par quelques chefs de parti aussi adroits qu’ambitieux , dès le temps où avait été formé le projet de peupler la Nouvelle-Angleterre. Delà en avant, il faut considérer la colonie, non comme une corporation dont les pouvoirs sont déterminés et les procédés réglés par sa charte, mais comme une société qui, ayant acquis ou conquis sa liberté politique, a, par un acte volontaire, adopté une constitution ou forme de gouvernement, modelée sur celle d'Angleterre.
Mais quoique leur système politique fût empreint de l'influence de l'esprit de liberté , comme leurs opinions religieuses n'étaient plus contenues par aucune autorité, le fanatisme continua à se répandre et à se montrer tous les jours plus bizarre et plus extravagant. William, ministre à Salem, et jouissant d'un grand crédit, ayant conçu une grande antipathie contre la croix de Saint-Georges que portent les drapeaux d’Angleterre , déclama contre cet usage avec tant de véhémence, commccontre un reste de superstition et d’idolâtrie, qu’on ne pouvait laisser subsister au milieu d'un peuple pur et sanctifié, qu’Endicott , un des membres du conseil, dans un transport de zèle, alla couper la croix du drapeau placé à la porte du gouverneur. Ce sujet frivole divisa la colonie. Quelques militaires se firent scrupule de marcher sous des drapeaux portant la figure d’une croix , craignant que ce ne fût là un culte idolâtrique. D'autres refusèrent de servir sous une bannière mutilée pour ne pas être soupçonnés d’avoir renoncé à leur obéissance à la couronne d’Angleterre. Après beaucoup de disputes, soutenues avec tout le zèle et la chaleur que donne l’esprit de parti et qui dans les contestations frivoles suppléent à l'importance réelle et aux bonnes taisons, la querelle fut terminée par un accommodement. La croix fut conservée dans les drapeaux des forts et les pavillons des vaisseaux, et fut ôtée des drapeaux des troupes de terre. William, à la suite de cette querelle et pour quelques autres doctrines qu'on n'approuvait pas, fut banni de la colonie G
On disait de si belles choses de l’état prospère de la Nouvelle-Angleterre , et sa police ec-
1 Nr.il' s ffisf. of Nciv-Englnnd. pag. MU, etc. H ut ebinson, pag. 37. Clialiner, pag. tôt».
clésiasliquc était si fort admirée par ceux qui avaient de l'éloignement pour l'église anglicane, que des troupes nombreuses de nouveaux colons s'y portèrent. Parmi ces nouveaux venus furent deux personnages dont les noms ont été depuis célèbres par le rôle qu’ils on*, joué sur un plus grand théâtre. L’un était Hughes Peters, enthousiaste et intrigant, chapelain d'Olivier Cromwell; l’autre, M. Henri Vane, fils de sir Henri Vane, membre du conseil privé du roi, et jouissant auprès de lui d’un grand crédit. Cn jeune homme d'une famille noble , animé d’un tel zèle pour la pureté de la religion et d’un assez grand amour de liberté pour renoncer à toutes ses espérances cn Angleterre, et s'établir dans une colonie qui, jusqu'à présent, n'avait pu fournir à ses babilans que les objets de leurs premiers besoins , y fut reçu avec la plus grande admiration. Son maintien mortifié, son air froid et grave , et ses moeurs sévères au-delà même des modèles regardés comme les plus parfaits dans la société à laquelle il se réunissait , annonçaient un homme qui avait atteint à une grande perfection religieuse , en même temps que ses talens et son intelligence dans les affaires le firent regarder comme digne de remplir les places les plus importantes. Dès l’année suivante, il fut fait gouverneur d’une voix unanime et avec une confiance universelle de la part des colons aux avantages qu’apporterait son administration; mais comme les affaires d’une colonie naissante ne fournissaient pas à Vane un champ assez vaste pour son activité et ses talens, son esprit inquiet et magistral le porta à s’occuper de subtilités théologiques indignes de son attention. 11 fut jeté dans cette route par une femme dont les rêveries eurent , tant dans l’enceinte de la colonie qu’au dehors, des effets qui , tout frivoles qu’ils puissent paraître aujourd'hui, doivent être recueillis comme des événemens de quelque importance dans l'histoire de ce pays.
Cétait la coutume en ce temps dans la Nouvelle-Angleterre , parmi les hommes principaux de chaque congrégation, de se rassembler une fois la semaine pour se répéter le sermon qu’ils avaient entendu, et conférer sur la doctrine qui y était contenue. Mistriss Hutchinson , dont le mari était compté parmi les babilans les plus respectables de la colonie, regrettant que les
personnes de son sexe fussent privées des avantages résultant de ces assemblées, en forma une semblable , à des jours fixes , d'un nombre de femmes qui se livreraient aux mêmes exercices pieux que les hommes qui leur servaient de modèles. IVabord elle se contenta de répéter ce qu'elle avait pu recueillir des discours des prêcheurs. Bientôt après elle y ajouta des commentaires, et elle en vint A censurer quelques membres du clergé comme corrompus , et A débiter ses propres opinions, fondées toutes sur le système que les théologiens appellent des antinomiens ', et portant tous les caractères du fanatisme. Elle enseignait que la sainteté de la vie n'assure point la justification, et ne prouve point qu'on soit en grâce auprès de Dieu , et que ceux qui insistaient sur la nécessité de manifester sa foi par les œuvres n'étaient que des esclaves; que l'esprit de Dieu habitait en personne dans les gens de bien , et qu'ils connaissaient parfaitement la volonté de Dieu par les révélations et les impressions intérieures qu'ils en recevaient.
1 j facilité et la confiance avec lesquelles elle débitait ces belles doctrines, lui gagnèrent beaucoup d'admirateurs et de prosélytes, non-seulement dans le petit peuple , mais parmi les principaux habitans. Toute la colonie fut en feu. Vane, que sa sagacité et son esprit semblaient abandonner toutes les fois qu’il s'agissait de religion , épousa et défendit ses dogmes étranges. On tint force conférences; on indiqua des jours de jeûne et de pénitence; on convoqua un synode général, et après des discussions assez violentes pour menacer l’existence même de la colonie, les opinions de mistriss Hutehinson furent déclarées erronées, et elle-même bannie. Plusieurs de ses disciples la suivirent volontairement. Vane quitta l’Amérique dont il était dégoûté, sans être regretté par ceux qui l’avaient admiré, et dont quelques-uns le regardèrent comme un visionnaire , d'autres comme un de ces esprits sombres et turbulens destinés à bouleverser toutes les sociétés où ils sont admis J.
tes aminnmiens étaient une secte née dans le sein du luthéranisme , qui enseignait que les bonnes oeuvres t'étaient pas nécessaires au saint, et que celui qui avait la toi n'avait pas besoin de loi { nomos }, d'où ils avaient pris leur nom d'antinomiens.
’ Mather, livre vu, cap. ni. Rutehinson . p. 53, 74. Pical, psg. 1 , 144, 145, etc. (ibalmer, pag. 163.
En troublant le repos de la colonie de Massachusetts, ces querelles théologiques contribuèrent beaucoup à répandre et à accroître la population dans l’Amérique anglaise. Lorsque William avait été banni de Salem en 1634 , l’attachement tendre que lui portaient ses disciples en avait déterminé un grand nombre à l’accompagner dans son exil. Ils dirigèrent leur marche vers le sud , et ayant acheté des Indiens un territoire considérable, auquel William donna le nom de Providence , ils s’y établirent. Ils y furent bientôt joints par quelques-uns de ceux qui étaient mécontens de la manière dont on avait traité mistriss Hutehinson , et par un marché passé avec les sauvages, ils obtinrent d’eux la propriété d’une Ile fertile dans la baie de Naraganset, A laquelle ils donnèrent le nom de Rhode-lsland. William vécut au milieu d’eux plus de quarante ans, respecté comme le guide et le père de la colonie. Son caractère et ses principes différaient de ceux des puritains de la baie de Massachusetts. Il était doux et tolérant , et s’étant donné le droit de rejeter les opinions établies, il voulait assurer aux autres la même liberté, et enseignait que l’exercice du jugement particulier était un droit naturel et sacré; que le magistrat civil n'avait aucune autorité coactive en ce qui concerne la religion; que toute peine infligée A une personne pour ses opinions était un empiétement sur les droits de la conscience , et un acte de persécution et d'oppression Il inspira ces principes humains A ses disciples, et tous ceux qui éprouvaient ou craignaient la persécution religieuse dans les autres élablisscmens , se réfugièrent au sein d’une société oû la tolérance universelle était connue comme un principe fondamental. Dans les plantations de Providence et de Rhode-lsland, l’union politique fut établie par une association volontaire, ainsi que l’égalité des membres et la liberté des opinions religieuses. Leur forme de gouvernement fut purement démocratique, le pouvoir suprême étant placé dans l’assemblée de tous les habitans présens en personne. Ils demeurèrent dans cet état jusqu’au temps où ils furent incorporés par une charte J.
1 Neal's Hut. of N.-F.nfl ,pag. M.
* Hutehinson. p. 38. beat , 11, 142. Douglas , Summ., Il, p a;; 76, etc. Chaluier, cap. n.
tut
tjC
la colonie de Connecticut a dû son origine à de» cause» de même espèce ; deux ministres accrédités dan» la colonie des Massachusetts étaient rivaux : M, 0)1 Ion et M. Hooker. Ce dernier, qui avait le dessous dan» ce combat pour la réputation et la considérât ion publique, se détermina à chercher quelque établissement où il pût vivre éloigné d'un compétiteur qui l'éclipsait. Beaucoup de partisans de mistriss llutcliinson lui offrirent de l'accompagner. Après avoir fait faire des recherches dans le pays, ils rcconnnrent, sur les bords de l'ouest de la grande rivière de Connecticut, une situation qui Irur parut très avantageuse , cl en 163G environ , cent personnes, femmes cl enfans, après une marche fatigante de plusieurs jours, au travers des bois et des marais, arrivèrent sur les lieux où ils se proposaient de se fixer , et donnèrent naissance aux villes de ilartfort , de Springfield et de Weathcrficld. Cet établissement ne se fit pas d'abord dans une forme bien régulière. Une partie du territoire qu'ils voulaient occuper était au-delà des limites de la concession faite à la colonie des Massachusetts, et cependant les émigrans prirent une commission du gouverneur et du conseil qui les autorisait à exercer les pouvoirs du gouvernement. Les Hollandais de Manhados ou de New-York ayant découvert la rivière de Connecticut, et établi sur ses bords quelques maisons de commerce, avaient acquis tous les droits que donne la première occupation. lord Say et Scie, et lord Rrook, chefs de deux illustres familles, effrayés des mesures arbitraires de Charles I"' dans le gouvernement tant civil qu'ecclésiastique, avaient pris une résolution digne de jeunes gens de naissance noble et de sentimens généreux , en se réfugiant dans le Nouvcau-Moude pour y pratiquer la religion qu'ils préféraient et y jouir de la liberté qu'ils regardaient comme un des élémens nécessaires du bonheur social, ils avaient choisi aussi les bords de la rivière de Connecticut comme le lieu de leur établissement, et en avaient pris possession, en bâtissant un fortâ l’entrée de la rivière qu'ils appelèrent de leurs noms unis Say-Brook. Les émigrans de Massachusetts, sans être arrêtés ni par le défaut de droit de leur part , ni par les prétentions de leurs compétiteurs, se mirent en possession du pays, et commencèrent à le nettoyer et â le
cultiver. Par degrés, ils écartèrent tous leurs concurrens. 1rs Hollandais, récemment établis eu Amérique et trop faibles pour rngager une querelle, se retirèrent de Connecticut. I,ord Say et lord Brnok abandonnèrent à la colonie tous leurs droit». la société s’établit par un contrat volonta ire de tous les hommes libres de la trou pe. Ils méconnurent bientôt toute autorité de la colonie des Massachusetts sur eux ; mais ils conservèrent une si grande vénération pour sa sagesse en matière de législation qu'ils adoptèrent une forme de gouvernement très ressemblante à ta sienne, et â pen de choses près, toute sa politique tant civile qu’ecclésiastique. Dan» la suite, la colonie de Connecticut fut aussi formée en corps politique par une charte royale *.
L'histoire des premières tentatives , pour peupla1 les provinces de New-llampshire-et- Main qui forment la quatrième et la plus étendue division delà Nouvelle-Angleterre, est confuse et embarrassée par les prétentions opposées de différais propriétaires, lai compagnie de Plimouth avait inconsidérément morcelé la partie septentrionale de son territoire entre différens acquéreurs , parmi lesquels les seuls qui paraissent avoir eu des intentions sérieuses de s'y établir furent sir Fcrdinando Gorges et le capitaine Mason. Leurs efforts pour exécuter ce projet furent persévératis et dignes d'éloges, mais sans succès. Ici dépense de l'établissement d’une colonie dans un pays inculte doit être considérable et faite sur-le-champ; la perspective d'un produit est souvent incertaine et Ionjours éloignée. Les fouds de deux particuliers n'étaient pas proportionnés à la grandeur de l'entreprise. Les planteurs qu’ils y envoyèrent n’étaient pas animés de cet enthousiasme qui avait soutenu le courage de leurs voisins de la baie des Massachusetts pour combattre les difficultés et les dangers auxquels une colonie naissante était exposée dans un pays sauvage. Gorges et Mason auraient vraisemblablement été forcés d'abandonner leur projet, si les mêmes causes qui avaient favorisé l'établissement de flliode-lsland et de Connecticut n'avaient pas amené des colons â New-Haropshire-ct-Main.
M. Wlieelvvright , ministre, jouissant d'une
1 llutchinson, pafl. 44, etc. Neal. t. 147. Dmiqlas. Il , 158, etc. Cbalmer's Aimais , cap. xu.