‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 20 sur 73 · HARLES-QUINT · texte numérisé non relu

HARLES-QUINT

vans étaient invités à venir attaquer ses opinions, soit de vive voix , soit par écrit ; il joignit à tout cela une protestation solennelle de sa soumission entière et de son respect pour l'autorité du saint siège. Aucun opposant ne parut au jour qu'il avait marqué. Les thèses se répandirent dans toute l'Allemagne avec une rapidité étonnante: on les lisait avec une extrême avidité, et chacun admirait la hardiesse d'un homme qui osait révoquer en doute la plénitude de la puissance des papes , et attaquer les dominicains armés de toutes les terreurs de l'inquisition *.

Les augustins, dont Luther portait l'habit, quoique entièrement soumis au saint siège , comme les autres religieux, ne mirent aucun obstacle à la publication de ses nouvelles opinions, tant était grande l’autorité que Luther s’était acquise parmi ses confrères par son savoir et par scs mœurs. Il faisait toujours profession de respecter l'autorité du pape, et il était sincère alors : comme il subsiste entre les différens ordres religieux de l'église romaine une inimitié secrète, qui a sa source dans l'intérêt et la jalousie , les augustins étaient fort contens des invectives de Luther contre les dominicains , et ils se flattaient de voir bientôt léurs rivaux devenir l'objet du mépris et de la haine du peuple. De son côté , l’électeur de Saxe, le plus sage prince qu'il y eût alors en Allemagne, et dont Luther était sujet , n'était pas fâché que cet obstacle vint traverser la publication des indulgences. Il encourageait secrètement le projet de Luther, et se flattait que cette dispute , qui s'échauffait entre des ecclésiastiques , pourrait mettre quelques bornes aux exactions de la cour de Rome, que depuis long- temps les princes séculiers s'étaient vainement efforcés de réprimer. Luther vit bientôt s’élever contre lui plusieurs adversaires zélés qui cherchèrent à défendre desopinions sur lesquelles étaient fondées la puissance et la richesse de la cour de Rome. Tetzel publia des contre-thèses à Krancfort-surl’Oder. Eccius , ce célèbre théologien d'Augsbourg, fit scs efforts pour réfuter les principes de Luther, et Prieras , moine dominicain , maître dn sacré-palais et inquisiteur général, écrivit contre

1 1.uttieri Optra, Jeux 1612, vol. i, præfal. m, p. 260. Hist. du Concile de Trente , par f ra-Paoto, p. 4. Srckpihi, Comm. apot., p. 10.

ftii avec tout le fiel d‘un champion de l’école.

lais la méthode qu’ils suivirent dans cette controverse servit mal leur cause. Luther attaquait les indulgences par des argumens ou fondés sur la raison ou tirés de l’Écriture ; et scs adversaires ne lui opposaient que les opinions des scolastiques , les préceptes du droit canonique et les décrets des papes *. La décision de juges si partiaux et intéressés à leur propre cause ne satisfit point le peuple, qui commençait à douter de l'autorité même de ces guides vénérables, lorsqu’il la trouvait en opposition avec les maximes de la droite raison, et avec la décision de la loi divine 2.

La cour de Rome, loin de s'alarmer de cette nouvelle doctrine de Luther, qui agitait toute l’Allemagne, y faisait à peine attention. Léon X, livré au goût des plaisirs et des arts , occupé de grands projetsde politique, ennemi des disputes théologiques et assez sage pour les mépriser, voyait avec la dernière indifférence les démarches d’un moine obscur qui , dans le fond de l’Allemagne, soutenait une dispute scolastique

* Fra-Paolo, p. 6. Seck end, p. 40. Palavic., p. 8.

* Seckeod , p. 30. Guichardin a affirmé deux choses relativement à la première publication des indulgences : 1° Que Léon X fit don à sa sœur Madeleine, femme de Franceschetto Cibo , des revenus qui proviendraient de la vente des indulgences tant en Saxe que dans les provinces adjacentes de l’Allemagne. (Guicb., Hb. xm, 168.) 2° Qu’Arcemboldo , prêtre génois qui avait commencé par être marchand , et qui avait toujours conservé les artifices de sa profession , fut commis par cette femme pour lever l’argent que produiraient les indulgences. Fra-Paolo, qui a suivi Guichardin dans ces deux faits, ajoute qu’eu Saxe les augustins étaient en possession immémoriale de prêcher les indulgences, mais qu’Àrcemboldo et set députés, espérant de gagner davantage , en donnant cette commission aux dominicains, avaient fait leur marché avec Tetzel , et que Luther s’opposa d’abord à Tetzel et à ses associés par le désir de venger soo ordre de l’injustice qu’on lui faisait Fra-Paolo, Uist. du Conc. de Tr p. 5. Presque tous les historiens qui sont venus depuis, soit catholiques, soit prolestans, ont adopté ces deux assertions sans examen , et sur la parole de Guichardin et de Fra-Paolo ; mais malgré les témoignages réunis de deux auteurs si recominandribles par leur exactitude et leur véracité, nous observons : 1* Que Félix Cootolori , qui a fait à dessein des recherches dans lesarchivesde Rome, n’a pu trouver cette prétendue concession dans aucun des registres où elle eût dû nécessairement être portée.(Palav., p.5.) 2° Que les profits provenant de la vente des indulgences en Saxe et dans les pays adjacens ne furent point donnés à Madeleine, mais à Albert , archevêque de Mayence, à qui appartenait la nomination de ceux qui les devaient publier. (Seck., p. 12. Luth.

dans un style barbare. Il était bien loin de pressent ir, et Luther lui-mème prévoyait peu sans doute combien les suites de cette querelle seraient fatales au saint siège. Léon X ne voyait dans toute cette querelle que les effets de la haine et de la jalousie monastique, et paraissait disposé à ne pas y entrer et à laisser les augustins et les dominicains disputer à loisir avec leur animosité ordinaire.

Cependant les sollicitations des adversaires de Luther, irrités de la hardiesse et de la sévérité avec laquelle il avait traité leurs écrits, jointes aux progrès étonnaos que ses opinions avaient déjà faits dans les différentes parties de l’Allemagne, réveillèrent à la fin l’attention de la cour de Rome, et Léon X sc vit obligé de prendre des mesures pour défendre l’église contre une attaque qui était devenue trop sérieuse pour ne mériter que le mépris. Dans cette vue, il fit sommer Luther de comparaître à Rome, dans le délai de soixante jours, devant l’auditeur de la chambre et devant le même Pricrias qui avait écrit contre lui , et qui fut nommé pour exami-

Oper., 1, prœf., p. I. Palavic., p. 6.) 3° Qu’ArcemboIdo De fut jamais intéressé dans la publication des indulgences de Saxe ; son district étant la Flandre, et les pays du haut et du Bas-Rhin. (Seck., p. 15. Palav.. p. 6.) 4' Que Luther et sesadhérens ne font mention nulle part de ce don de Léon X à sa sœur, circonstance cependant qu’il n’est guère possible qu’ils aient ignorée , et qu'ils auraient eu grand soin de ne pas omettre. 5* Ce n’était pas ordinairement aux augustins que la publication des indulgences dans l’Allemagne était confiée; les Franciscains en furent chargés en trou occasions différentes sous Jules 11 ; et peu de temps avant Luther, le même emploi avait été donné aux dominicains. (Palav., 46.) 6° La publication des indulgences qui excita l’indignation de Luther fut confiée à l’archevêque de Mayence , conjointement avec le gardien des franciscains ; mais celui-ci ayant refusé d’accepter cette commission, tout le droit en demeura à l’archevêque. (Palav., p. 6. Serk.. xyi, xvii.) 7° Ce ne furent point les supérieurs augustins qui engagèrent Luther à attaquer les dominicains leurs rivaux ou à déprimer les indulgences, uniquement parce qu’ils n’étaient pas chargés de les publier ; ce fut par des motifs plus louables que Luther s'opposa & leurs opinions et à leurs vices. (Seck., p. 15, 32. Luth. Opéra , I , 64, 6.)8° Il y a un diplôme d'indulgences qui a été publié par Gérai, vander Hardi , et dans lequel on voit le nom du gardien des franciscains joiul à celui de l’archevêque, quoique le premier ne se soit point mêlé de celte affaire. Le même diplôme fait aussi meut ion des limites daus lesquelles s'étendaient leurs commissions ; savoir, les diocèses de Mayence, de Magdebourg , d’Halberstadt et les domaines du marquis de Brandebourg. {Uist. littararia reformat , pars iv, p. 14.)

ner sa doctrine et la juger. Léon écrivit en même temps à l'électeur de Saxe, pour le prier de ne pas protéger un homme dont les sentimens hérétiques et profanes scandalisaient les fidèles, et il enjoignit au provincial des auguslins de réprimer, par son autorité , l'insolence d'un moine téméraire qui déshonorait l’ordre entier de Saint-Augustin, et mettait le trouble dans toute l’église.

Le ton de ces lettres et la nomination d'un juge aussi prévenu et aussi partial qu'était Pricrias fit aisément pressentir à Luther la nature du jugement auquel il devait s'attendre s'il allait à Rome.

11 témoigna en conséquence le plus grand désir d'étre jugé en Allemagne par un tribunal moins suspect, (.'université de Vittemberg , inquiète et alarmée sur le sort d'un humme qui faisait tant d’honneur à son corps, écrivit au pape ; et après avoir employé plusieurs raisons pour faire dispenser Luther de comparaître à Rome , elle supplia Léon de nommer , pour examiner ses opinions , quelques personnes de l'Allemagne distinguées par leur autorité et par leur savoir. L'électeur fit la même demande au légat du pape à la diète d'Augsbourg. Luther, qui dans ce temps-là avait si peu l'intention de récuser l’autorité papale, qu'il n'avait pas même les moindres doutes sur la divinité de son origine, écrivit lui-même à I.éon X une lettre très soumise , où il lui promettait d'obéir sans réserve à ses volontés. Léon eut la complaisance de se rendre à ces instances, et donna pouvoir à son légat en Allemagne, le cardinal Cajétan, dominicain distingué par son savoir scolastique et passionnément dévoué au saint siège , de prendre connaissance de cette affaire et d'en juger.

Malgré toutes les raisons qu'avait Luther pour récuser un juge choisi parmi ses euneiuis déclarés, il ne flt pas la moindre difficulté de comparaître devant Cajétan; et après avoir [iris un «auf-conduit de l'empereur, il sc rendit surle-champ à Augsbourg. Le cardinal lui Rt un accueil honorable, et chercha d'abord à le gagner parla douceur; mais croyant qu'il ne convenait pas à sa dignité d'entrer dans une dispute en forme, il le somma , en vertu des pouvoirs apostoKquesdontil était revêtu, d’abjurer les erreurs qu'il avait annoncées sur les indulgences et sur

Il AR LES-QUINT. [1520]

la nature de la foi, et de s’interdire à l’avenir toute publication d'opinions nouvelles et dangereuses. Luther , intimement persuadé de la vérité de ses principes , et confirmé dans cette croyance par l'approbation qu’il avait reine des personnes les plus distinguées par leur savoir et par leur piété, parut étonné de la proposition qu'on lui faisait de se rétracter, avant qu'on eût rien fait pour le convaincre de ses prétendues erreurs. Il s’était flatté que dans une conférence, de controverse avec un prélat d'un si grand mérite, il fui serait facile de se laver des imputations dont l'ignorance ou la malice de ses adversaires l'avait cliargé ; mais le tou d'autorité que prit le cardinal , le détrompa et lui ôta toute espérance de retirer de cette entrevue les avantages qu'il s'en était promis. L’intrépidité naturelle de son àme ne l'abandonna cependant pas. Il décLra au cardinal , avec la plus grande fermeté, que sa conscience ne lui permettait pas de désavouer des opinions dout la vérité lui était démontrée, et qu’il n'y avait point de considération qui pùt le forcer à faire un désaveu aussi lâche en lui-même qu'injurieux à Dieu. En même temps il protesta, comme auparavant, de son entière soumission au saint siège 1 : il fit entendre que son intention était de soumettre toute cette affaire à la décision de certaines universités qu'il nomma, et promit de ne rien prêcher ni écrire à l’avenir sur les indulgences, pourv u qu'on se chargeât d'imposer silence à ses adversaires sur le même objet 2. Le cardinal n'eut point d'égard à ces propositions, et continua d'insister d'un ton absolu sur une rétractation pure et simple; il menaça Lotherdes censures ecclésiastiques, et lui défendit de se préscuter devant lui s'il ne se soumettait sur-le-champ à ce qn’il lui prescrivait. La hauteur et la violence de ce procédé , jointes A d'autres circonstances, firent craindre aux amis de Luther que le saufronduit de l'empereur ne fût pas suffisant pour le protéger contre le pouvoir rt le ressentiment du légat, et ils le déterminèrent à sortir secrètement de la ville d'Augsbourg et à retourner dans sa pairie. Mais avant son départ, il eut re- | cours à une formalité dont il y avait déjà en quelques exemples; il prépara un appel solcimul

1 Luthcr.i Opcr.,y ot. I, p. 161,

• Ibid., p. H».

•lu pape mal informé sur sa cause , au pape mieux informé

Cajétan, indigné de l'évasion précipitée de Lut ber, écrivit à l’électeur de Saxe . et le pressa , par l'intérét qu’il prenait à la paix de l’église et à l'autorité de son chef, d'envoyer le moine séditieux prisonnier à Rome, on de le bannir de ses étals. Mais ce n’était pas pour des eo< ««dérations théologiques que Frédéric avait jusqu'alors soutenu Luther; il parait que ce prince fut toujours très étranger à ces sortes de disputes, et qu'il y prenait très peu d'intérêt : c'était donc presque uniquement par des motifs politiques, comme on l'a déjà observé, qu'il protégeait Luther, et il le faisait en secret et avec de grandes précaut ions. 11 n'avait jamais entendu aucun sermon de ce moine, ni lu aucun de ses ouvrages. Quoique toute l'Allemagne retentit du bruit de sa renommée, Frédéric ne l'avait même jamais admis en sa présence3; mais, sur la demande que le cardinal valait de lui faire, il sentit la nécessité de quitter cette extrême réserve, il avait fait de grandes dépenses pour la fondation de sa nouvelle université, et donné beaucoup de soins à cet établissement, qui était d'une grande importance pour tons les princes d'Allemagne; il pressentit que l’éioignement de Luther porterait un coup funeste à la réputation 3 de cette université; il refusa donc, sous diffêrens prétextes, de se prêter à l'alternative des demandes du cardinal, et montra ouvertement le pins grand intérêt pour la sûreté de Luther*, en protestant cependant de son estime pour le cardinal et de son respect pour le pape.

La rigueur inflexible avec laquelle Cajétan persista à demander une rétractation pure et simple, choquadès ce temps-là les sectateurs de Luther, et a depuis été blâmée par plusieurs écrivains catholiques; mais il était impossible au légat d’agir autrement. les juges de Rome, devant lesquels Luther avait été cité d’abord, étaient si impatiens de déployer leur zèle contre ses erreurs, que sans attendre l’expiration du délai de soixante jours qui lui avait été accordé, ils l’avaient déjà condamné comme hérétique *.

1 SUHdan , Ri st, île la Réform., p. 7. Seckend , p. 45. Luth. Optr., vol. 1, p. 183.

■ Seckend, p. 27. Sleid., //«»., p. 12.

J Seclend , p. 59.

• Sleid., //ut., p. 10. Luth. Opcr., vol. I, p. 172.

* Luther. 0p., vol. 1 , p. ICI.

Léon X, dans plusieurs de ses brefs et dans différentes lettres, l'avait aussi désigné comme un enfant d’iniquité , et comme un homme abandonné à un sens réprouvé. Il n'y avait donc plus qu'une rétractation qui pût sauver l'iionneur de l'église romaine, dont la maxime est de ne jamais se relâcher sur rien de ce quelle a une fois avancé , et qni s'est même interdit jusqu'au pouvoir de le foire, par ses prétentions à l’infaillibilité.

Cependant Luther se trouvait dans une situation qui aurait pu inspirer à tout autre les pins vives inquiétudes. U ne pouvait pasespértr qu’un prince aussi prudent et aussi circonspect que Tétait Frédéric voulût, pour le défondre, braver les foudres de l'église et la paissance papale qui avait écrasé quetqnes-uns des plus puissans empereurs de l’Allemagne. 11 savait quelle vénération on avait alors pour les décisions de l'église, quelle terreur inspiraient les censures e»xlé*i astiques, et combien il serait aisé d’intimider et d’ébranler un prince qui était plutût son protecteur par politique que son disciple par conviction. S'il était forcé de quitter ta Saxe, il se voyait sans asile, et demeurait exposé à tout le ressentiment que la rage on la bigoterie de set ennemis pourrait exercer sur lui. Quoiqu’il sentit tout le danger de sa situation, il ne donna cependant aucune marque de timidité et de faiblesse ; et il continua de justifier sa conduite et ses opinions, et de déclamer contre cellea de ses adversaires, avec plus de véhémence qu’auparavant *.

Mais comme tons les pas qu’avait faits la cour de Rome , et surtout la sentence irrégulière qni venait de condamner si précipitamment Luther comme hérétique, l'avaient convaincu que Léon prendrait bientét contre lui les mesures les plus violentes, il eut recours au seul expédient qui lui restait pour prévenir l’effet des censures papales; fl forma tm appel à an concile général, comme représentant l’église catholique, et ayant * une antorité supérieure à rclledu pape, qui n’étant qu’un homme sujet à se tromper, peut errer comme avait erré saint Pierre, le plus parfait de ses prédécesseurs

Il parut bientôt que Luther ne s’était point trompé sur les intentions de la cour de Rome.

1 Srrkend , p. 59.

* Idem , Hist., p. 12* Luth. Op,t roi. 1, p. 17&

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176 HISTOIRE DE CH ARLfiS-Ql'iNT. [1520]

Le pape donna une bulle, dont la date était antérieure à l’appel de Luther , et dans laquelle il relevait la vertu et l’efficacité des indulgences en termes aussi extravagans qu’en eût jamais employé aucun de ses prédécesseurs dans les siècles de la plus grossière ignorance , et sans même user des palliatifs et des ménagemens que semblaient exigerles conjonctures; il enjoignait à tous les chrétiens de donner leur croyance à ce qu'il leur annonçait , comme à la doctrine de l'église catholique, et menaçait de l'excommunication la plus grave ceux qui soutiendraient et enseignera ient des opinions contraires.

Cette bulle fit très peu d’impression sur les sectateurs de Luther : ils la regardèrent comme une démarche qu’on ne pouvait justifier, et à laquelle le pape ne s’était porté que pour se conserver les grands revenus qu’il retirait des indulgences. Mais une décision si précise, prononcée contre Luther par le souverain pontife, et armée de peines si terribles, aurait sans doute produit, dans l’esprit du reste de ses compatriotes, des impressions funestes pour sa cause, si elles n’eussent été prévenues en grande partie par la mort de l’empereur Maximilien, qui , par principe autant que par intérêt , était disposé à soutenir l’autorité du saint siège. En .conséquence de cette mort , le vicariat de cette partie de l’Allemagne qui était gouvernée par les lois saxonnes fut commis à l’électeur de Saxe. Luther, sous l’abri de l’administration d'un prince qui le favorisait, jouit non-seulement de la plus grande tranquillité, il vit encore scs opinions tolérées durant l’interrègne qui précéda l'élection de Charles , prendre ensuite racine en différens endroits et acquérir plus de consistance et de vigueur. Léon X, de son cùté, pour qui l’élection d’un empereur était infiniment plus importante qu’une dispute théologique, qu'il n'entendait pas et dont il ne pouvait prévoir les suites , voulut éviter avec soin d’irriter un prince qui avait autant d’influence que Frédéric dans le collège des électeurs; il montra une grande répugnance à prononcer la sentence d'excommunication contre Luther, quoiqu'il en fût sollicité sans cesse par les clameurs importunes des adversaires de ce novateur.

Ce fut à ces vues politiques du pape, autant qu’à son aversion naturelle pour les jtartis violcns, que Luther dut un sursis de dix-huit mois.

Cependant cet inter» aile se passa en perpétuelles négociations pour lâcher de terminer cette affaire à l’amiable. manière dont ces négociations furent traitées mit Luther a portée d’observer la corruption de la cour de Rome, sou obstination dans les erreurs établies et son indifférence pour la vérité, de quelque manière qu’on la proposât, et quelque fortes que fussent les preuves qu'on en donnât. Il commença i laisser entrevoir quelques doutes sur la divinité de l'origine de l’autorité papale. Il y rut à Leipsick une dispute publique sur cette question importante, entre Luther et Eccius, un de ses plus savans et de ses plus redoutables antagonistes; mais elle finit comme toutes les querelles scolastiques, sans rien décider, Les deux partis crièrent victoire et restèrent dans leurs opinions, sans qu'on eût fait un pas de plus vers la decision des pointé contestés '.

La Saxe ne fut pas le seul pays où l’on vit éclater cet esprit de révolte contre les dogmes et les usurpationsde l’église romaine; les mêmes causes suscitèrent en Suisse, environ dans le même temps, une attaque non moins vigoureuse. les franciscains , chargés de publier les indulgences dans ce pays, exécutèrent leur commission avec la même indiscrétion et la même rapacité qui avait rendu les dominicains si odieux en Allemagne. Ils poursuivirent sans aucun obstacle leur expédition jusqu'à ce qu’ils fussent arrivés à Zurich ; ce fut là que Zuingte, homme qui ne cédait en rien à Luther pour le zèle et l’intrépidité, osa s'opposer à leurs progrès. Animé par la hardiesse d’un républicain, libre de toutes les entraves que l'autorité d'un souverain imposait au réformateur allemand , Zuingle marcha à son but avec plus d'audace et de célérité, et se proposa de renverser l'édifice entier de la religiou établie 3. Luther s'applaudit d'abord de se voir secondé par un si vigoureux auxiliaire, et vit avec joie la rapidité de ses progrès ; d’un autre cùté ses ennemis triomphaient d’un avantage qu'ils venaient de remporter aux universités de Cologne et de Louvain , lesquelles avaient condamné par deux décrets ses opinions comme erronées.

Mais le caractère intrépide de Luther ne Baisait que s'irriter par [a résistance ; poussant ses

1 Lulhcri Op., vol. 1, p. 199.

' Slcidau , tiut.i p. SecUutl , p. 59.

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recherches et ses attaques d’un point de doctrine i un autre , il commença à ébranler les fondemens les plus solides sur lesquels étaient établies la richesse et la puissance de la cour de Rome. Léon X fut enfin convaincu qu'il n’y avait plus d’espérance de ramener Luther par la douceur. Plusieurs prélats d’une grande sagesse commencèrent à joindre hautement leurs plaintes 6 celles des ennemis personnels de Luther, contre l’indulgence iuouïe du pape qui souffrait encore dans le sein de l’église un hérétique incorrigible, lequel, pendant trois années entières, n’avait cessé de faire tous scs efforts pour détruire ce qu’il y avait de plus respectable et de plus sacré; ils disaient que la dignité du saint siège exigeait qu’on fit contre lui les poursuites les plus rigoureuses; qu’il y avait lieu d’espérer que le nouvel empereur soutiendrait l’autorité du chef de l’église, et qu’il n'était pas vraisemblable que l’électeur de Saxe s’écartât de sa prudence ordinaire, au point de vouloir résister en face à ces deux puissances réunies. Le collège des cardinaux s'assembla plusieurs fois pour préparer la sentence avec un mûr examen , et l’on consulta les canons pour y chercher la forme de rédaction la plus exacte et la plus rigoureuse. Enfin, le 16 juin 1620, parut cette bulle fameuse si fatale à l'église de Rome. Quarantc-unc propositions, extraites des ouvrages de Luther, y étaient condamnées comme hérétiques , scandaleuses et contraires aux bonnes moeurs; défense à toutes persounes de lire ses écrits , sous peine d’excommunication ; injonction à tous ceux qui en avaient quelques exemplaires de les jeter au feu; et si dans le délai de soixante jours Luther ne rétractait pas publiquement ses erreurs et uc brûlait pas ses ouvrages , on le déclarait hérétique obstiné, on l’excommuniait , et son corps était livré à Satan; enfin on ordonnait à tous les princes de se saisir de sa personne , afin de lui faire subir la punition que méritaiçnt ses crimes *.

La publication de cette bulle en Allemagne fit naître des seutimens divers , suivant les différons endroits. Les adversaires de Luther triomphaient , comme si ses opinions et son parti eussent été exterminés par ce coup décisif. Ses sectateurs, dont le respect pour l’autorité du

1 PaUricioi, Luther. Op., vol. 1, p. 234.

pape allait tous les jours en diminuant , turent les anathèmes de Léon avec plus d’indignation que de terreur. Dans quelques villes, le peuple s’opposa, même avec violence, à la promulgation de la bulle; en d’autres villes, ceux qui tentèrent de la publier furent insultés, et la bulle elle-même fut mise en pièces et foulée aux pieds

Luther ne fut ni déconcerté ni intimidé par cette sentence à laquelle il s'attendait depuis quelque temps. Après avoir reuouvelé son appel au concile général, il publia des remarques sur la bulle d’excommunication; et persuadé pour lors que Léon avait été tout à la fois coupable d’injustice et d’impiété dans ses procédés contre lui , il déclara hautement que ce pape était l’homme de péché , ou l’Antéchrist , dont l'apparition était prédite dans le Nouveau-Testament; il se déchatna contre sa tyrannie et ses usurpations avec plus de violence que jamais; il exhorta tous les princes chrétiens à secouer un joug si ignominieux, et s'applaudit publiquement du bonheur d’avoir mérité d'être l’objet de l’indignation ecclésiastique , pour avoir osé réclamer et défendre la liberté du genre humain. 11 ne se contenta pas de témoigner par des discours son mépris pour la puissance du pape : comme Léon avait, en exécution de la bulle, condamné les ouvrages de Luther à être brûlés à Rome, celui-ci, pour user de représailles, assembla les professeurs et les écoliers de l’université de Vittemberg ; en présence d’une grande multitude de spectateurs , et avec beaucoup d’appareil , il jeta dans les flammes les volumes du droit canon avec la bulle d'excommunication; cet exemple fut imité dans plusieurs villes d’Allemagne, la manière dont il justifia cette action était encore plus insultante que l’action même. Il tira du droit canon quelques-unes des propositions les plus extravagantes sur la plénitude de la toute-puissance du pape , et sur la subordination de toute autorité séculière à son autorité, et les publia avec un commentaire, où il faisait sentir l’impiété de pareilles maximes , et combien elles tendaient à renverser tous les fondemens du gouvernement civil 3.

Tels étaient les progrès qu'avait faits Luther,

1 Srckeod , p. 1 16.

1 Luther. Op., vut. Il, p. 316.

H l’état où était son parti , lorsque Charles arriva en Allemagne. Aucun prince séculier n'y avait encore embrassé les nouvelles opinions ; il ne s’était Fait aucun changement dans la Firme du culte : on ll'avail [«trié aucune atteinte ni ans possessions ni il la juridiction du clergé ; aucun des deul partis lt’en était encore venu aux voies de fait; et quoique la dispute fût très échauffée des deux cùtés, on n’avait encore employé, que les armes théologiques , c’est-à-dire des thèses , des argumens et des réponses. Cette querelle avait fait cependant sur l’esprit des peuples des impressions profondes; leur respect pour les doctrines et les institutions anciennes était fort affaibli . et les matériaux de l’incendie qui devait embraser l' Allemagne étaient déjà rassemblés. Les étudians accouraient en foule de toutes les provinces de l’empire à Vittemberg. Mélanchton, Carlostad et d'autres maîtres d’une réputation distittiplée. allèrent puiser sous Luther des opinions qu’ils répandirent à leur retour parmi leurs compatriotes , et ceux-ci les reçurent avec cette vive attention que s'attire la vérité relevée du charme de la nouveauté '.

Pendant tout le cours de ces événemens , la cour de Rome , quoiqtic gouvernée par un de scs plus habiles pontifes , tic montra ni cette profonde sagacité dans ses projets, ni celle constance dans l'exécution, «pii l’avait rendue aux yeux de l’Europe le plus parfait modèle de sagesse et de politique. Lorsque Luther commença à déclamer contre les indulgences, le pape avait deux routes à choisir : en suivant l’une, il étouffait dans sa naissance l'entreprise de Luther; en prenant l’autre, il la rendait innocente , et n’avait plus de coupable à punir. Au premier éclat de Luther, il fallait sur-le-champ l'arrêter et faire tomber sur lui tout le poids des rr usures ecclésiastiques; la terreur qu’elles inspiraient aurait pu contenir l’électeur de Saxe , et l'empèchef d’accorder sa protection à un sujet excommunié ; éloigner le peuple de scs prédications, et même en imposer à Luther lui-même; et son nom , comme celui de tant d’hommes de bien qui l’avaient précédé , ne serait aujourd'hui Connu de l’univers que par l'effort louable , mais prématuré . qu’ii aurait tenté pour réformer les abus de la cour de Rome. L’autre moyen qui restait

'.Seckeud, p 5».

au pape était de marquer de bonne heure son mécontentement des vices et des excès de ceux qui avaient élé chargés de publier les indulgences, de défendre de parler des points contesté* dans les prédications publiques , d'imposer silence aux deux partis, et de se garder de compromettre l’autorité de l'église en décidant des articles qui jusqu'alors étaient restés indécis : alors il est probable que Luther n'cftt pas poussé plus loin ses recherches, et que n'étant pas forcé à chercher de nouvelles ressources par la nécessité de se défendre , toute cette dispute se serait insensiblement assoupie, ou aurait été reléguée dans l’obscurité des écoles. Elle eût pu s'v entretenir sans faire plus de tort à l'autorité et à lu paix de l’église romaine, que n’eu a fait celle qui subsiste entre les franciscains et les dominicains sur l’immaculée conception , on celle qui divise le* jansénistes et les jésuites sur les opérations de ia grâce. Mais Léon , toujours flottant entre les deux systèmes opposés , et revenant sans cesse de l’un à l’autre, sans en suivre un avec persévérance , manqua l’effet de l'un et de fautre. Une sévérité déplacée ne servit qu'à aigrir Luther sans le réprimer. L’indulgence employée à contre-temps donna le temps à ses opinions de se propager saps le ramener au sein de l’église; et la sentence même d'excommunication , qui dans un autre moment aurait pu être décisive, fut si long-temps différée qu’elle devint à peine tin objet de crainte.

Tant de Fausses démarches de la part de cette cour, à qui on a rarement reproché de se méprendre sur scs vrais intérêts, ne sont pas plus étonnantes que la sagesse que montra Lulher dans toute sa conduite; quoiqu’il fût très peu instruit drs maximes de la prudence humaine, et que l’impétuosité de son caractère le rendit incapable de les suivre, l’ordre dans lequel il lit ses découvertes successives, conduisit naturellement ses opérations d’une manière qui contribua beaucoup plus à leurs succès que si toutes scs démarches eussent élé dirigées par la politirpie la plus étudiée. La prcmitsrc fois qu'il s’avisa de s’opposer à Tctzel, il était loin de songer à cette réforme générale qui en fut la suite; il eût alors frémi d’horreur à la seule idée de l’ouvrage qu’ensuite il se fit gloire d’avoir accompli. La science de la vérité ne fut pas versée tout à la fois dans son Sme par une révéla-

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tiou particulière. Elle fut le fruit de scs études eide ses méditations, et il n'y avança que par degrés. Tout le système de la doetrine romaine est si étroitement lié, que la découverte d’une première erreur le conduisit naturellement à la découverte de toutes les autres; et comme lotîtes les parties de cet édifice artificiel se tenaient ensemble , il lui suffit d'en abattre une pour ébranler les fondemens des autres et les préparer à une ruine entière. Afin de réfuter les opinions extravagantes qu’on avait sur les indulgences , il ftit obligé de chercher la vraie cause de notre justification. De cette cause une fois counue , il en dédu isit par degrés l’inutilité des pèlerinages, de l’intercession des saints et du culte qu’on leur rendait , l’abus de la confession auriculaire et la non-existence du purgatoire. La recherche de toutes ces erreurs le porta naturellement à examiner le caractère du clergé qui les enseignait. Il crut voir les sources principales de sa corruption dans ses richesses excessives , dans la loi sévère qui lui imposait le célibat, et dans la rigueur intolérable de vieux monastiques. De 15 il n’eut plus qu'un pas à faire pour révoquer en doute la divinité de l’origine de cette puissance papale qui autorisait et soutenait un tel système d’erreurs; par une conséquence nécessaire il en vint à nier l'infallibililé du pape , et 5 rejeter les décisions de l’école et toute autre autorité humaine, pour s’en tenir 5 la parole de Dieu comme .5 la seule règle des vérités lbéok>giques. Ce fut à cette progression d’idées que Luther dut ses succès ; il ne révoltait point scs auditeurs par des propositions trop directement opposées ï leurs ancicus préjugés ou trop éloignées des opinions établies; il les conduisait insensiblement, et pas à pas, d’nn dogme A un autre ; leur foi et leur conviction marebaient d'un pas égal avec scs découvertes. Ce fut aussi la cause du peu d’attention que Léon fit aux premiers pas de Luther et de l’indifférence avec laquelle il vit ses progrès. Si ce réformateur eût attaqué directement et avec éclat l’autorité de l’église, il eût attiré sur sa télé tout le poids de sa vengeance; mais comme ce projet était loin de sa pensée, et qu’il témoigna long-lcmps le plus grand respect pour le pope , qu’il réitéra mémo plusieurs fois ses offres de se soumettre à ses décisions, il ne paraissait pas qu’on dût craindre de le voir un jour sc porter 5 une ré-

volte ouvcrlc. On le laissa donc avancer pas à pas , et miner lentement la constitution de l'église : on sentit à la fin la nécessité d'arrêter le mal ; mais le remède vint trop tard pour produire aucun effet.

Quelques avantages que la cause de Luther ait retirés des fausses démarches de scs adversaires et de la prudence de sa conduite, il ne faut pourtant pas attribuer à ces deux seules causes les rapides progrès et rétablissement de sa doctrine. I ai même corruption qu’il condamnait dans le clergé de Rome avait été attaquée long-temps avant sa naissance, et les mêmes opinions qu'il répandait avaient été publiées en divers lieux et soutenues des mêmes argumens. Yaldus , dans le douzième siècle , Wiclcf, dans le quatorzième , et Jean Hus , dans le quinzième , avaientsuccessivemeut attaqué les erreurs de i’ëglisc romaine avec beaucoup de hardiesse, et les avaient réfutées avec plus de science et d'adresse qu’on avait lieu d’en attendre des siècles d’ignorance où ils vivaient. Maistoutes ces tentatives de reforme échouèrent, parce qu'elles étaient prématurées. Ce ne furent que des lueurs faibles, incapables de dissiper les ténèbres profondes dont l'église était alors couverte, et qui s’éteiguirenl bientôt; si la doctrine de ces hommes pieux fit quelque impression et laissa quelques traces dans les pays où elle fut enseignée , elles ne furent ni profondes ni étendues. De leur temps, plusieurs des causes qui facilitèrent les progrès de Luther, ou n'existaient point encore, ou n’agirent point dans toute leur force : au lieu que Luther paroi dans un moment de crise et de maturité où des circonstances de toute espèce concoururent au succès de toutes ses entreprises.

La longue durée du schisme scandaleux qui divisa l'église {vendant le quatorzième siècle et le commencement du quinzième affaiblit beaucoup les idées de vénération et de respect sous lesquelles le rnoude était accoutumé à considérer la dignité papale. Deux ou trois pontifes, errant à la fois dans l’Europe , flattant les princes qu'ils voulaient gagner, opprimant les pays qui reconnaissaient leur autorité, excommuniant et chargeant de malédictions leurs rivaux et tous ceux de leur parti, décréditèrent singulièrement leur infaillibilité prétendue, et exposèrent an mépris et leur personne et leur

dignité. Les laïques, au tribunal desquels toutes les parties en appelaient, apprirent par-là qu'il leur restait encore quelque droit de s'en rapporter à leur propre jugement , et exercèrent cette liberté jusqu'à choisir parmi ces guides infaillibles celui qui leur plaisait le plus. Les actes des conciles de Constance et de Bâle augmentèrent de plus en plus ce mépris pour le siège de Rome , et par l’usage hardi qu’ils firent de leur autorité , en déposant et en élisant les papes, ils apprirent à l’univers qu'il était dans l’église une juridiction supérieure à l'autorité papale , qu'on avait long-temps regardée comme suprême.

I j blessure que reçut à cette occasion l'autorité des papes n’était pas encore fermée , lorsque les pontificats d'Alexandre VI et de Jules U, qui furent des princes habiles, mais des ecclésiastiques détestables, excitèrent un nouveau scandale dans toute la chrétienté. Le libertinage du premier dans sa vie privée, les fraudes, les injustices et les cruautés de son administration publique , l'ont fait mettre au rang des tyrans qui ont le plus déshonoré la nature humaine. Le second , quoique exempt des passions odieuses qui avaient fait commettre à son prédécesseur tant de crimes révoltans, s'abandonnait aux impulsions d'une ambition effrénée, qui méprisait tous les droits de la reconnaissance , de la décence et de la justice, dès qu’ils traversaient l’exécution de ses desseins. Il était difficile de rester convaincu que la connaissance infaillible d’une religion dont les premiers préceptes sont la charité et l’humanité, fût déposée dans le ccrur de l’impie Alexandre et de l’insolent Jules. L’opinion de ceux qui mettaient l’autorité d’un concile général au-dessus du pape fit de grands progrès sous ces deux pontificats. L’empereur et les rois de France, qui se trouvèrent alternativement aux prises avec la cour de Rome, permirent à leurs sujets de s’élever contre les vices de ces pontifes entreprenans avec toute la violence et toute l’amertume de la satire; de sorte que les oreilles des peuples, accoutumées aux invectives contre les papes, ne furent point choquées des déclamations hardies , ni des railleries de Luther et de scs sectateurs contre l’église de Rome.

Ces excès n’étaient pas particuliers au chef de l’église. La plupart des chefs du clergé, tant

régulier que séculier, étant des cadets de familles nobles qui n’avaient choisi l'état ecclesiastique que dans l’espérance d’arriver aux grandes dignités et d’en posséder les revenus, étaient accoutumés à négliger totalement les devoirs de leurs places, et se livraient sans réserve à tous les vices qui sont les suites naturelles de l’opulence et de l’oisiveté. A l’égard du bas clergé , sa pauvreté l’empêchait d’imiter le luxe dispendieux de ses supérieurs ; mais son ignorance grossière et ses débauches crapuleuses le rendaient aussi méprisable que les premiers étaient odieux La loi du célibat, cette loi rigoureuse et contre nature qui assujettissait tous les ordres, causa tant d'excès, qu’en plusieurs endroits de l’empire on se vit obligé, nonseulement de permettre , mais même d’ordonner aux prêtres le concubinage. L’emploi d’un remède si contraire à l’esprit du christianisme est la preuve la plus forte de la multitude et de l’énormité des crimes qu’on voulait arrêter par ce moyen. long-temps avant le seizième siècle, plusieurs auteurs célèbres et respectables avaient fait, des moeurs dissolues du clergé , des peintures qui paraissent presque incroyables dans le nôtre3. Le libertinage des ecclésiastiques cau-

’ La corruption du clergé avant la rf formation m avouée par un auteur qui était bien en état d'en juger, et dont l’aveu n’est certainement pas suspect, « Quelques années avant les hérésies de Luther et de Calvin, dit Rellarmin, il n’y avait plus, suivant les témoignage* de tous les auteurs contemporains, ni sévérité dans les tribunaux ecclesiastiques, ni discipline dans les mœurs du clergé, ni connaissance des sciences sacrées, ni respect pour les choses divines ; 11 lie restait enfin presque plus de religion.» (Bel larroin, Concio XXVIII , oper., C VI, col. 296, edit. Colon. 1617; apud Gerdcsü Hist. Evang. renovatL vol I , p. 25.)

1 Cent uni gravnminn . Nat. German. in fasciculo rer. expet. et fugiend. per Ortuinum Gratium , vol. 1, p. 361. Voyez un grand nombre d'autres passades sur le même sujet, dans l’appendice ou deuxième volume publié par Ed. Brown. Voyez aussi llerm. Vonder Hardi., Hist. litt. reform pars ni, et les volumineuses collections de Walrbius, dans se# quatre volumes de Monumenta Medii Ævi. Gotting. 1767. Les auteurs que j’ai cités font l’éuumération des vice# du clergé. Lorsque les ecclésiastiques ne craignaient pas de commettre des crimes , ils ne devaient pas être fort scrupuleux sur la déceuce.

Une conduite si contraire au caractère de leur profession parait avoir excité une indignation générale. Pour le prouver, je vais transcrire le passade d’un auteur qui ne se proposait pas d’attaquer les déréglemens des prêtres, et qu'on ne peut pas soupçonner d’avoir exagéré les choses par prévention ou par artifice, pour les rendre

sait le plus Grand scandale; et ce n'était pas seulement parce que de pareilles mœurs ne pouvaient pas s’accorder avec le caractère sacré de leur état ; les laïques, accoutumés à voir plusieurs ecclésiastiques s’élever du sein de la bassesse aux dignités et à l'opulence , n’avaient pas pour les excès de ces nouveaux parvenus la même indulgence que pour ceux qui étaient nés dans la richesse et dans la grandeur; et comme ils voyaient avec plus de jalousie la fortune des premiers , ils censuraient aussi leur conduite avec plus de rigueur et d'amertume. Rien n'était donc plus propre à plaire aux auditeurs de Luther que la violence avec laquelle il déclamait contre les excès du clergé; chacun de ceux qui l’écoutaient trouvait dans ses propres observations des preuves de la justice de ses censures.

Le scandale des crimes du clergé était encore considérablement augmenté par la facilité d’en obtenir le pardon. Dans tous les états de l'Europe, le magistrat n’avait presque plus d'autorité; sous une forme de gouvernement si singulière et si tumultueuse , il était forcé de se relâcher des rigueurs d'une exacte justice, et de remettre la peine des crimes même les plus atroces, moyennant une amende ou composition fixée par la loi. La cour de Rome , toujours attentive aux moyens d’accroître ses revenus, suivait cette pratique, et par un alliage monstrueux , introduisant ces sortes d'indemnités dans les affaires de religion , elle accorda ses pardons !i tous les coupables qui pouvaient les acheter. Comme l’idée de racheter les crimes par ces compositions pécuniaires était alors familière, cet étrange trafic choqua si peu les esprits, que l'usage en devint universel ; et pour prévenir les fraudes qui pourraient se commettre, les officiers de la chancellerie romaine publièrent nn livre qui contenait un tarif exact des sommes néces-

ndieux. L'empereur Chartes IV, dans une lettre qu'il écrit ;i t'.irehevéque de Mayenre. en 1350, et où il l’exhorte à réformer les désordres du clerijé, s'exprime en ces termes : De Christi patrimonio , Indou, hastiluilia et fomenmentaexercent :habitum mi/itarem cutnpratexlis aureis et argenteis pestant , et calceos militâtes : comam et barbam nntriunt : et nihi! quod ad ritam et ordinem ecclesiasticum spectat, attendant. Mititaribus se dantaxat et scctdaribus actibus, vitA et moribus , in sua salutis dispendium , et generale populi seandalum, immiscent. ( Codex diplomaticus anerdotomm , per Val. Ferd. Gudenum, ln-4°, vol. lit, p. 438. ;

saires pour obtenir le pardon de chaque péché. Un diacre coupable de meurtre était absous pour vingt écus : un évêque et un abbé pouvaient assassiner pour trois ccntsIivres.Tout ecclésiastique pouvait s'abandonner aux excès de l’impureté , même avec les circonstances les plus aggravantes, pour le tiers de cette somme. Ces crimes monstrueux, dont la vie humaine ne fournit que des exemples très rares, et qui peut-être n’existent que dans l'imagination impure d'un casuiste, étaient taxés à fort lias prix. Mais lorsque enfin la justice s'administra d'une manière plus parfaite et mieux réglée dans les cours séculières, l'usage de ces amendes pour racheter les crimes s'éteignit peu à peu ; et dès que les hommes eurent acquis des notions plus saines et plus exactes sur les principes de la religion et de la morale, les conditions auxquelles Rome accordait ses pardons parurent impies, et furent regardées comme la principale source de la corruption du clergé *.

On eût peut-être toléré avec plus d’indulgence cette dépravation des mœurs du clergé, si leurs richesses et leur pouvoir exorbitant ne l’eussent mis en état d’opprimer toutes les antres classes de la société. C’est un des caractères de superstition que d’aimer la pompe et la grandeur, de ne mettre aucune borne à sa libéralité envers les personnes qu'elle regarde comme sacrées , et de croire qu'il manque toujours quelque chose aux marques de son respect pour elles, jusqu’à ce qu’elle les ait élevées au comble de l'opulence et de l'autorité. Telle fut la source de ces immenses richesses et de cette juridiction illiroiléeque possédait l’église dans tous les pays de l'Europe, et qui devinrent à la fin insupportables aux laïques, quoiqu’elles dussent leur première origine à leur aveugle générosité.

Cétait sur les Allemands qu'était tomlté le plus grands poids de l'oppression ecclésiastique; et par cette raison , malgré la constance de leur caractère et leur attachement à leurs anciens usages , ils forent plus disposés qu'aucune autre nation de l'Europe à écouter ceux qui leur proposaient des moyens de recouvrer leur liberté. Pendant la longue durée des contestations qui

* Fascicul. rer. expetend. et fugiend. , vol. I , p. 355. J. G Schclhoriïii Amanil. litter. Franco! 1725, vol. Il, p. 3110. Dict. de Bayle, art. ftanrt ci Tuppiux. Taxa cancellor. Roman, üd. Franc! , 1651 , passim.

s'élevèrent entre les papes et les empereurs sur le droit d'investiture, et des (pierres qui en furent la suite, la plupart des plus puissans prélats de l'Allemagne prirent le parti du pape; et tant que dura leur révolte contre le chef de l'empire, ils se saisirent des revenus de l’empereur , et exercèrent sa juridiction dans leurs diocèses. Quand la paix fut rétablie, ils continuèrent de retenir ce qu'ils avaient usurpé . comme si la longue durée d'une possession injuste avait pu former en leur faveur un droit légitime. Les empereurs , trop faibles (mur arracher leur propre bien des mains de ces usurpateurs, furent obligés de leur céder en fiel» ces vastes territoires, et de les laisser jouir de toutes les immunités et prérogatives qui ap(>artrnaicnl aux barons dans le système féodal. l’ar-là un grand nombre d’évèques et d’abbés d'Allemagne furent non-seulement des ecclésiastiques, mais encore des princes, et lcnr caractère et leurs tuteurs participèrent beaucoup plus de la licence , qui régnait trop généralement alors dan» les cours laïques, que de la piété et des vertus qui convenaient é la sainteté du sacerdoce '.

D'ailleurs, l'état toujours bottant du gouvernement d'Allemagne, qui n'avait encore pris aucune consistance fixe , et les guerres fréquentes qui désolaient cette contrée, contribuaient encore à l'agrandissement des ecclésiastiques. Il n'y avait que les domaines de l'église qui pendant ce temps d'anarchie fussent à l’abri de l’oppression des (ponds et des ravages de la guerre. On les épargnait autant par le respect profond qu’on avait alors pour le caractère ecclésiastique que par la crainte superstitieuse de l'excommunication , que le clergé était toujours prêt Alanccrcoptre ceux qui envahissaient ses possessions. C’est ce qui détermina plusieurs seigneurs à céder leurs terres aux ecclésiastiques , pour les tenir ensuite en fiefs de l'église : en devenant ses vassaux, ils acquéraient une sûreté qu'ils ne pouvaientse procurer par leurspropres forces.

Cette multiplicité de vassaux donna à la puissance du clergé un accroissement réel et permanent ; et comme les terres possédées en fiefs , suivant les lois des trnures limitées , en usage dans ce tcmps-là , retournaient souvent aux personnes dont relevait le fief, les domaines du

clergé reçurent par cette voie des augmentations considérables et rapides *.

Les ecclésiastiques se donnèrent encore plus de soios (mur la sûreté de leurs personnrs qu'ils n'en prirent pour celle de le-ars biens , et ils y réussirent encore miçux. Consacrés au ministère sacerdotal avec beaucoup d’appareil et de sciennité , distingués du reste res hommes par leur habite! par leur manièred, -vivre, et jouissant par leur état de plusieurs privilèges exclusifs qi te ne partageaient (toirit les r.ntres chrétiens , (La devinrent nécessairement les objets d'une vénération particulière. A mesure que l'esprit de superstition fit des progrès, ou vint à les regarder comme des êtres d’une espère supérieure à de profanes laïques, qu’on ne pouvait sans impiété juger par les mêmes lois, ni soumettre aux mêmes punitions. Cette exception de la juridiction civile , accordée d'abord aux ecclésiastiques comme une marque de respect , fut bientôt réclamée par eux comme un droit inséparable de leur personne. Cette précieuse immunité du sacerdoce ne fut pas seulement appuyée par les décrets du pape et des conciles ; les (dus grands empereurs 2 la confirmèrent dans la forme la plus étendue et la plus solennelle. Tant qu'un ecclésiastique était revêtu du caractère clérical , sa personne était sacrée: et à moins qu'il ne fût dégradé , la main profane du juge civil n'osait attenter à sa personne. Le pouvoir de dégrader a'appartrnail qu'aux cours ecclésiastiques : il arrivait nécessairement que les coupables demeuraient presque toujours impunis , attendu la difficulté d'obtenir cette sentence , et les grands frais qu'elle orcasionait. Aussi vit-on beaucoup de scélérats prendre les ordres uniquement pour jouir de ce privilège et s’affranchir de la punition que méritaient leurs crimes J. La noblesse d' Allemagne se plaignait hautement de ce que ces malfaiteurs oints *. pour nie servir de son expression, échappaient presque toujours au dernier supplice, même après avoir commis les forfaits les plusalrnccs, et dansses remontrances, on voit quelle parle souvent de l'indépendance

1 Fra i’ao'.e, i/e Unie fiai*. Boulainvillitrs, Fiai tir la France, loin. I, p. 160. l-oml. 1737 .

* t.nM. vi , Consul, impérial. Fraucof. 1673, vot. U, p. 62, 107.

3 Kl mer, Feuler., vol. \III, p. 532.

4 Centiun gracam-, S 31.

gle

* Fra-Paoto ,de Benefiàlt.

où les clercs étaient du rçagistrat civil , comme d'un privilège également funeste à la société et aux moeurs du clergé.

Tandis que le clergé cherchait avec tant de zèle à assurer ses privilèges , il ne cessait d’empiéter sur ceux des Iniques. 11 prétendit que toutes les affaires qui avaient rap]H)rt an mariage , aux testamens, i l’usure, à la légitimité des naissances , ainsi que les causes qui concernaient les revenus ecclésiastiques, tenaient de trop près A la religion pour que d'autres cours que les tribunaux ecclésiastiques pussent en prendre connaissance. l'eu satisfait de cette juridiction, dont l'étendue embrassait cependant la moitié des contestations qui peuvent naitre entre les citoyens, il n'est point de ruses ni de prétextes qu'il n’inventât pour attirer les autres* à ses tribunaux ; et comme c'était dans cet ordre que se trouvait le peu de lumières qu'il y avait dans ces siècles d'ignorance , les juges ecclésiastiques avaient ordinairement des talens et des connaissances si supérieures à celles des juges laïques , que le peuple se crut d’abord intéressé à favoriser l'extension d'une juridiction qui tendait à porter ses causes devant des juges dont les lumières lui inspiraient plus de confiance. Ainsi le penchant du peuple s’unit â l'intérêt du clergé pour éluder sans cesse la juridiction séculière, qui par-là se vit presque anéantie2. Ce fut une nouvelle source d'accroissement pour la puissance dtt clergé; et les sommes qu’on payait alors à ceux qui administraient la justice lui procurèrent de plus une augmentation considérable de revenus.

lai terreur des sentences ecclésiastiques était augmentée par lés peines qui y étaient attachées. L’excommunicatiop n’avait été établie dans son origine que dans la vue de conserver la pureté de l'église : on s'en servait pour retrancher de la Société des fidèles |cs pécheurs obstinés, dont les opinions impies et la vie scandaleuse faisaient la honte du christianisme. Dans la suite, les ecclésiastiques en firent sans scrupule une arme redoutable quïls employèrent à l'agranidissrment de leur puissance temporelle, et ils en abusèrent pour les sujets les plus frivoles. Quiconque méprisait quelques-unes de leurs décisions, même dans les matières purement ci-

I Giannnne, lit. di Ifapçli, lit», six , § 3.

Ccnlunt grarattwir* , S U, 30, 01.

viles, eneourait immédiatement cette terrible censure, qui non-seulement |c dépouillait dp tous les privilèges de chrétien, mais lui ôtait encore tous les droits de citoyen et d'homme *. Ainsi les conséquences effrayantes de l’excommunication domptaient les esprits les plus remuons et les plus intrépides, et les teuaient soumis à l’autorité du clergé.

Si le clergé employa laut d'adresse et tant d'art pour augmenter scs richesses et son crédit , il ne négligea pqs non plus les moyens qui pouvaient lui en assurer la conservation. I.es domaines de l’église furent déclarés inaliénables, comme étant consacrés à Dieu; il étajt impossible que les revenus d’une société qui acquérait tous les jours, et qui ne pouvait jamais perdre , ne devinssent imnirnses. Suivant des calculs faits ru Allemagne, on trouva que les ecclésiastiques avaient clans leurs mains 1 plus de la moitié des biens de la nation. In proportion variait chez les autres peuples ; mais partout la portion de l’église était prodigieuse. Ces vastes domaines n'étaient pas d’ailleurs soumis aux charges imposées sur les biens laïques. Le clergé allemand était affranchi de toutes taxes, par la loi3 : et si, dans des occasions extraordinaires, il plaisait aux ecclésiastiques d'accorder quelque secours pour les besoins de l'état, celait de leur part un don absolument libre et de pure générosité, que le magistrat civil n’avait aucun droit de demander, encore moins d'exiger. Par cette étrange absurdité dans le gouvernement, les laïques d'Allemagne se trouvaient chargés (le tout le poids des impôts, tandis que les plus riches propriétaires étaient dispensés de toute obligation de secourir et de défendre l'état.

Quelque onéreuses que les prérogatives et les richesses énormes du clergé dussent paraître aux autres membres du corps germanique, ils auraient trouvé ce mal moins insupportable, si du moins ces avantages n'eussent été possédés que par des ecclésiastiques qui, résidant en Allemagne, eussent été, par -là même, moins portés à abuser de leurs richesses , et à exercer

1 Ccntum gr/namina , £ 34.

* Jbitt., $ 28.

• JbUl. fioîdant., Constit impérial., roi. U, p. 79, 108 Ffi fiel , Abrégé de l’hist. et du droit public d’Allemagne.

leurs droits avec une excessive rigueur. Mais les évoques de Rome avaient de bonne lieure manifesté la prétention la plus hardie qu'ait jamais inspirée l'ambition humaine, celle d’èlre les chefs suprêmes et infaillibles de l'église chrétienne. !x"ur politique profonde et leur constance infatigable , leur habileté A profiter de toutes les occasions favorables pour se prévaloir de la superstition de quelques prinres, des besoins de quelques autres et de la crédulité des peuples , Ips avaient enfin mis en état de faire valoir avec succès cette prétention , quelque opposée qu'elle fût il la raison et à l’intérêt général. L’Allemagne était le pays que ces souverains ecclésiastiques gouvernaient avec l’autorité la plus absolue. Ils excommuniaient , ils déposaient à leur gré les empereurs les plus puissans; ils soulevaient leurs sujets et leurs ministres, et armaient contre eux leurs propres enfàns. Au milieu de res querelles , les papes étendaient continuellement leurs privilèges et dépouillaient par degrés les princes séculiers de leurs plus précieuses prérogatives. L’église d’Allemagne ressentit toute la rigueur de l’oppression et de l’avidité d'une domination étrangère.

Le droit de conférer les bénéfices, qne les papes avaient usurpé pendant ces temps de trouble et de confusion , fut une nouvelle conquête , qui acheva d’élever et d’établir leur puissance sur les ruines de la puissance temporelle. Les empereurs et les autres princes d'Allemagne avaient été long-temps en possession de ce droit, qui fortifiait leur autorité et accroissait leurs revenus. Mais les papes, en l’arrachant de leurs mains se trouvèrent en état d'inonder de leurs créatures tout l’empire; ils accoutumèrent un corps nombreux de sujets dans chaque province à ne plus dépendre de leur souverain naturel, mais seulement du saint siège. Dans chaque pays, c'était à des étrangers qu’ils donnaient les plus riches bénéfices , et ils épuisaient les trésors des royaumes de l’Europe |totir entretenir le luxe de leur cour. Dans les siècles même les plus superstitieux, les peuples se révoltèrent contre ce genre d’oppression ; et les plaintes des Allemands devinrent si fortes et si fréquentes , que les papes , craignant à la fin de pousser leur patience à bout , consentirent pour cette fois , contre leurs principes ordinaires, à rabattre un

peu de leurs prétentions, et à se contenter du droit de nommer aux bénéfices qui viendraient à vaquer pendant six mois de l'année, laissant la disposition des antres aux princes et aux patrons légitimes1.

Mais la cour de Rome trouva bientôt les moyens d'éluder une convention qui gênait si fort son pouvoir. L’usage introduit de réserver dans chaque pays certains bénéfices à la nomination du pape, usage connu depuis long-temps et contre lequel il s'éleva de fréquens murmures , fut étendu bien au-delà de ses anciennes limites. On comptait dans cette classe tous les bénéfices possédés par les cardinaux , ou par quelqu'un des nombreux officiers de la tour de Rome ; ceux que possédaient les ecclésiastiques qui mouraient A Rome, ou dans l'espace de quarante milles de cette distance, soit en allant à cette ville, soit à leur retour; ceux encore qui devenaient vacans par la translation du titulaire, et une infinité d'autres. Enfin , Jules II et Léon X poussèrent cette extension le plus loin qu'ils purent, et conférèrent souvent des bénéfices qui n’avaient jamais été compris dans le nombre de ceux qui leur étaient expressément réservés, sous le vain prétexte qu'ils s’étaient eux-mêmes mentalement réservé ce privilège. Cependant le droit de réserve, malgré cette extension extraordinaire, avait encore certaines bornes, car il ne pouvait être exercé que sur les bénéfices actuellement vacans; et ce fut pour achever de s’en affranchir que les papes intioduisireut les grâces ex)>ectatives , ou les mandats qui désignaient une personne pour posséder un bénéfice dés qu'il viendrait à vaquer. Parce moyen, l'Allemagne se trouvait remplie d’ecclésiastiques qui ne dépendaient que de la cour de Rome, et que ces survivances lui attachaient ; les princes étaient frustrés de la plupart de leurs prérogatives, et les droits des patrons laïques étaient presque toujours ou prévenus, ou rendus inutiles®.

la manière dont s’exerçaient ces droits extraordinaires les rendait encore plus odieux et plus intolérables. L’avarice et les exactions de la cour de Rouie devinrent si excessives, quelles

* Kra-Paolo, de Beneficiis . Goldast. , Const. imper. . I , p. 108

* Ccntum gravamina, $ 22. Ftucicul rcr.expel. et fUgienti., p. 334. GoldasU, Comtit. imper., vol. I, p. 3ül , 404 , 405. Fra-Paoto, de Beneficiis.

passèrent presque en proverbe. La vente des bénéfices était si notoire, qu'on ne se donnait même plus la peine de la cacher ni de la déguiser. Des compagnies de commerçons achetaient en gros, des officiers du pape, les bénéfices des divers diocèses de l'Allemagne, et les revendaient en délai! avec un profit considérable *. Les gens de bien voyaient avec douleur ces marchés simoniaques, si indignes des ministres d'une église chrétienne; et les politiques se plaignaient de la perte que causait aux états l’exportation de tant de richesses, produite par ce commerce sacrilège.

En effet, les sommes d'argent que la cour de Rome tirait de ces impositions réglées et légales sur tous les pays qui reconnaissaient son autorité étaient si considérables , qu'il n’est pas ( étrange qu’on murmurât de l'addition la plus légère qu'on entreprenait d’y faire sans nécessité apparenteoupardes moyens illicites. Chaqueccclésiastiquc qui entrait en possession d’un bénéfice, payait au pape l'annate ou la première année du revenu : et, comme cette taxe était levée avec la plus grande rigueur, le produit en était prodigieux. Il faut ajouter â cela les dons gratuits que les papes demandaient fréquemment au clergé, et les perceptions extraordinaires du dixième sur les revenus ecclésiastiques, sous prétexte de croisades contre les Turcs, qu'on mettait rarement en exécution , et que souvent on n'avait pas nlême le dessein d’entreprendre : en rassemblant tous ces objets, on voit quelle était l’immensité des revenus qui allaient continuellement s'engloutir dans Rome.

On peut juger par-là de la dépravation des mœurs du clergé , de l'excès de ses richesses, de ses privilèges et de son pouvoir avant la réfbrmation, du despotisme de la domination que les papes exerçaient sur le monde chrétien, et de l’idée qu'on en avait en Allemagne au commencement du seizième siècle. Je n'ai point copié ce tableau d'après les écrivains polémiques de ce siècle: on pourrait les soupçonner d’avoir exagéré, dans la chaleur de la dispute , les erreurs de l'Église qu'ils’voulaient renverser, ou les vices de ceux qui la gouvernaient. Je l'ai formé sur les pièces les plus authentiques, d’après les registres et les remoutranccs des diètes de l'empire, où

1 Fasciad. rer. expet. , etc. , vol. il , p. 330.

l’on trouve une énumération froide et tranquille des abus dont l'empire se plaignait, et dont il demandait la réforme. Quand on voit ces graves , assemblées s’exprimer avec tant d'aigreur et de 1 ressentiment, et demander avec tant de force l'abolition de ces abus énormes, on peut bien croire que le peuple faisait éclater son ressentiment et ses plaintes avec encore plus d'audace et d’amertume.

En s’adressant à des hommes si bien disposés à secouer le joug de la cour de Rome, Luther était presque sûr du succès. Après avoir si longtemps senti la rigueur intolérable de ce joug, ils reçurent avidement la proposition qu’on leur fit de les en affranchir. Aussi les opinions nouvelles furent-elles accueillies avec beaucoup d'ardeur et de joie, et se répandirent-elles avec une rapidité prodigieuse dans toutes les provinces de l'Allemagne. L’impétuosité et la violence du caractère de Luther, la confiance avec laquelle il débitait sa doctrine, l’arrogance et le mépris avec lesquels il traitait tous ceux qui ne pensaient pas comme lui , ont été regardés , dans des siècles où les mœurs ont plus de modération et de politesse, comme des défauts qui flétrissent la mémoire de ce réformateur; mais ces defauts ne choquèrent point ses contemporains, dont les esprits étaient violemment agités par ces controverses intéressantes; d’ailleurs ils avaient eux-mémes éprouvé toute la rigueur de la tyrannie papale que Luther voulait détruire, et avaient été témoins de toute la corruption de l'église, contre laquelle il se déchaînait

Ils ne furent choqués ni dés injures grossières dont ses écrits polémiques sont remplis , ni de cette basse bouffonnerie qu’il mêlait quelquefois aux discours les plus graves. Dans ces siècles encore barbares , on assaisonnai t d’invectives toutes les disputes, et l'on employait la plaisanterie dans les sujets les plus sacrés et dans les occasions les plus solennelles. Ce mauvais goût de satire et de raillerie, loin de nuire à la cause de Luther, contribuait autant que les meilleures raisons à foire sentir aux peuples les erreurs du papisme , et à les déterminer à y renoncer.

A ces circonstances favorables, qui naissaient de la nature même de l'entreprise et des conjoncturcsoùelle fut formée, il s en joignit encore d'étranges et d'accidentelles, dont Luther sut tirer avantage , et qui ne s’étaient point offertes

à ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière. Une des plus heureuses fut l'invention de l'imprimerie, qui l’avait dévaucéd’un demi-siècle. Cette importante découverte avait merveilleusement facilité et l'acquisition et la propagation des connaissances ; elle répandit rapidement dans toute l'Europe les ouvrages de l.uthrr, qui , sans ce secours, Sauraient pénétré que lentement et sans aucun effet dans tous les pays éloignés. Au lieu de n'être lus que des savons et des riches, les seuls qui, avant cette époque, pussent se procurer des livres, ses ouvrages se multiplièrent alors dans les mains du peuple, qui , flatté de celle sorte d'appel à son jugement, se permit d'examiner et de rejeter des dogmes qu'on lui avait auparavant ordonné de croire, sans lui permettre même de les entendre.

La renaissance des lettres , dans la même période , fut encore une circonstance extrêmement favorable aux progrès de la rél'urmalion. L'élude des anciens auteurs grecs cl latins, la connaissance des beautés solides et du bon goût qui régnent dans leurs ouvrages, réveillèrent l'esprit humain de la léthargie profonde où il était enseveli depuis plusieurs siècles. Les hommes parurent avoir retrouvé tout à coup la faculté de penser et de raisonner, dtitit ils avaient depuis si long-temps perdu l'usage. Jaloux de mettre i profit ces nouveaux moyens , les esprits s’exercèrent avec liberté sur toutes sortes d’objets. Ils ne craignirent plus de s'engager dans des routes inconnues, ni d’embrasser des qpinions nouvelles. La nouveauté fut même alors un mérite de plus dans une doctrine ; et loin de s'effrayer, lorsque Luther d’une main hardie écarta ou déchira le voile qui couvrait des erreurs accréditées, on applaudit à son audace et on la seconda- Quoique Luther ignorât absolument l’art d écrire avec élégance et avec goflt , il ne laissa pas d’encourager avec zèle l'élude de la littérature ancienne; sentant lui-même combien cette étude était nécessaire pour bien entendre l'Écriture sainte , il avait porté assez loin la connaissance du grec et de l'hébreu. Mélanrlhon et quelques autres de ses disciples firent de grands progrès dans les belles-lettres. Ces mêmes moines, ignoraps et barbares, qui avaient toujours Fait tous leurs efforts pour empêcher les sciences de pénétrer en Allemagne , étaient aussi ceux qui s’étaient déclarés avec le plus de

force contre les opinions de Luther; et ils soutenaient que l'accueil favorable que recevait sa doctrine était un des funestes effets du progrès de la littérature. La cause des lettres et celle de la réforme furent donc regardées comme étroitement liée; ensemble, et trouvèrent dans tout les pays des amis et des ennemis communs; ce fut aussi ce qui donna aux réformateurs tans d avantage dans la controverse sur leurs adversaires. L’érudition, l'exactitude, la justesse de la pensée , la pureté du style , le bel esprit même et la plaisanterie furent toujours du cûté des réformateurs, et les firent aisément triompher de moines ignorans , dont les raisonnemens grossiers, exprimés dans un style barbare et embarrassé, n’étaient guère propres à défendre une cause dont tout l’art et toute l’adresse de scs plus modernes et plus savons défenseurs n'ont pu déguiser les erreurs et la faiblesse.

Cet esprit d'examen et de recherche, que la renaissance des lettres réveilla en Europe, fut si favorable à la réforme, que les personnes mêmes qui ne prenaient aucun intérêt aux succès de Luther l'aidèrent nécessairement dans son entreprise, en disposant les esprits à recevoir sa doctrine. I-a plupart des hommes d’esprit , qui s'appliquaient J l’élude de la littérature ancienne , vers la fin du quinzième siècle et |c commencement du seizième, sans avoir le projet ni même le désir de renverser le système de religion établi , avaient mi l'absurdité de plusieurs opinions cl de plusieurs pratiques autorisées par l’église, et avaient senti toute la faiblesse des argtinicns avec lesquels des moines sans lettres s'efforcaient de les défendre.

Le profond mépris qu’ils sentaient pour res ignorans défenseurs des erreurs reçues les engagea plus d’une fsis à tourner en ridicule ces mêmes erreurs , avec autant de liberté que de sévérité. Leurs premiers essais préparèrent les hommes aux attaques plus sérieuses de Luther, et affaiblirent sensiblement le respect qu’ils avaient pour la doctrine et la personne de scs adversaires. C’est ce qui arriva surtout en Allemagne. Lorsqu’on y fit les premières tentatives pour ranimer l'étude de l'antiquité, les ecclésiastiques de cette contrée, plus ignorans encore que leurs confrères ultramontains, s’y opposèrent avec tout le zèle et tonte l’activité dont ils étaicut capables; de leur cAté les partisans des

nouvelles études attaquèrent leurs adversaires avec la plus grande violence; Reuclilin , Hutien, et les autres restaurateurs des lettres en Allemagne, se sont élevés contre les abus et la corruption de l'église romaine, avec une amertume de style qui ne le cède guère à celle qui distingue les écrits de Luther même la même cause a donné lieu aux traits qtt’Érasme a lancés de temps en temps contre les erreurs de l'église et contre l’ignorance et les vices du rlergé, II jouissait en Europe d’une autorité si grande , an commencement du seizième siècle, et ses ouvrages étaient lus avec une admirai ion si générale, que les effets qui en résultèrent , méritent d’ètrc remarqués comme une des circonstances qui contribuèrent te plus au succès de Luther. Erasme, destiné dès sa jeunesse A entrer dans l'église, et élevé dans l’étude des sciences ecclésiastiques , s’appliqua plus qu’aucun autre savant de son temps aux recherches théologiqncs. Son jugement pénétrant et sa vaste érudition lui firent découvrir une foule d’erreurs , tant dans la doctrine que dans le culte de l'église romaine. Il en réfuta quelques-unes avec toute la solidité du raisonnement et toute la force de l’éloquence. 11 employa contre les autres l’arme du ridicule et de la satire, arme qu’il savait manier très habilement , et dont l’usage ne peut manquer de plaire à la multitude. De toutes les opinions cl de tons les usages de l’église romaine que Lnthcr entreprit de réformer, il en était peu qui n'eussent déjà été relevés par Érasme , et qui ne lui eussent fourni un sujet de satire ou de plaisanterie. Quand I Jither commença d’attaquer l'église romaine, Érasme partit applaudir S sou entreprise ; il rechercha l’amitié de plusieurs de scs disciples et de scs partisans, et condamna la conduite et l’acharnement de ses adversaires 5. Il prit ouvertement son parti contre les théologiens de l’école, et se déchaina contre ces maîtres d'erreur, qui enseignaient un système aussi scandaleux qu'inintelligible. Il joignit encore scs efforts à ceux de Luther pour tourner les esprits des hommes vers l’étude de l’Écriture

1 Genlexius, Bist. Evang. renov vol. 1, p. lit , 157.

Seckeml, lib. i, p. 103. Von der Hardi., I/ùt. Itttvrur. refbrm. . pars II.

Seckeud, lib. i, p. 40, 06.

sainte , comme la seule règle de la vérité religieuse

Differentes circonstances empêchèrent cependant Érasme de suivre Luther dans la même carrière; il était d’un caractère naturellement timide, et il manquait de cette force d’Ame qui peut seule déterminer un homme A s'annoncer pour réformateur : plein de déférence pour les grands et les hommes en place, il craignait surtout de perdre les pensions et les autres avantages qu’il avait reçus de leur libéralité; il aimait la paix , et attendait du temps et de la douceur la réforme successive des abus a. Tout, en un mot, l’engageait A réprimer, A modérer du moins le zèle qui l’avait d’abord animé contre les erreurs de l’église 1 * 3, et à, prendre plutôt le caractère de médiateur entre Luther et scs adversaires. Mais, quoique Érasme n’eôt pas tardé A blâmer le caractère trop audacieux et trop fougueux de Luther, et qu’A la fin on l’eût même déterminé A écrire contre ce réformateur, il n’en doit pas moins être regardé comme son précurseur et son allié dans cette guerre déclarée contre l’église. Ce fut lui qui jeta les premières semenres. que Lnthcr sut féconder et mûrir. Ses railleries et les traits indirects de sa satire préparèrent la voie aux attaques directes et aux invectives de Luther. C’est l'idée que se sont formé d’Érasme les zélés partisans de l’église romaine qui vivaient de son temps < ; et c’est celle que doit en prendre quiconqne approfondira l'histoire de cette époque.

Dans la longue énumération que je viens de faire des circonstances qui Concoururent A favoriser 1rs opinions de Luther, ou A affaiblir la résistance de ses adversaires, j'ai évité d’entrer dans aucune des discussions des dogmes théologiques du papisme, et je n’ai point essayé de

' Von der Hardi. , JJi-St . UtUrar. rrform. , p, J. Gcrdes, Hist. Etang, renon., I, p. 147

1 Érasme lui-même a eu la sincérité d'en faire l’aven : n 1, miter, dit-il , nous a donné une ditctrine salutaire, et de très bons conseils. Je tondrais qu'il n'en eût pas détruit i'eftet par des fautes impardonnables. Mais quand il n 'y aurait rien A reprendre dans ses écrits, je ne me suis jamais scnli disposé A mourir pour la vérité. Tous les hommes n’ont pas reçu le rouraqe nécessaire pour être martyrs; cl si j’eusse élé mis A l'épreuve, je crains bien que je n'eusse fait comme saint Pierre. » Epist. Erasmi * in Jortin’s J.ife or Erruni., vol. I, p. 273.

• Jortin, tife of Erasmus , vol. I , p. 258.

* Voit der llardt, Hist. iillernr. reform.,pars I, p. 2.

prouver qu’ils étaient contraires à l'esprit du christianisme, et qu'ils n’avaient aueun fondement solide ni dans la raison, ni dans l'Écriture, ni même dans la discipline de la primitive église. Je laisse aux historiens ecclésiastiques à traiter ces sujets , qui sont proprement de leur ressort. Mais quand on ajoute l'effet de ces considérations tirées de la religion, à l'influence des causes politiques, on ne doit plus s'étonner de l’impression soudaine et victorieuse que dut faire sur l'esprit humain l'action de ces deux forces réunies. Les contemporains de Luther étaient peut-être trop voisins de la scène, ou y étaient trop intéressés pour en voir distinctement les causes , et pour les examiner de sangfroid. Quelques-uns ne pouvant expliquer les progrès rapides de cette révolution, l’attribuaient à une sorte de fatalité extraordinaire * , qui répandait dans l’univers un esprit de vertige et d'innovation : mais il est évident que le succès de la rélbrmation fut l'effet naturel de plusieurs causes, qu'une providence particulière avait préparées, et qui, par un heureux concert, concoururent toutes au même but. J'espère que les recherches où je suis entré pour jeter quelque lumière sur un événement si singulier et si important, et pour en découvrir les causes, ne seront pas regardées comme une digression inutile : je vais reprendre le fil de mon histoire.

l-i diète de Worms continua les délibérations avec toute la lenteur et toutes les formalités ordinaires dans ces sortes d'assemblées. On employa beaucoup de temps à faire quelques règlemens pour la police intérieure de l’empire. La juridiction de la chambre impériale fut confirmée, et l’on mit plus de régularité et de méthode dans les formes de ses procédures. Un conseil de régence fut nommé pour aider Ferdinand dans le gouvernement de l'empire pendant les absences de l'empereur, que l'étendue de ses domaines et la multiplicité de ses affaires ne pouvaient manquer de rendre fréquentes2. On procéda ensuite à examiner l'état actuel de la religion. Charles ne manquait pas de motifs pour se déclarer le protecteur de la cause de Luther, ou du moins pour en favoriser secrètement les progrès. S’il n’eût pas possédé d'autres

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