‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 27 sur 73 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Les détails de la manière inhumaine dont le j pape avait été traité remplirent toute l'Europe d'étonnement et d'horreur. L'audace inouïe d'un ) empereur chrétien , à qui sa dignité même ira- ! posait le devoir de protéger et de défendre le saint siège, et qui , (mêlant des mains violentes j sur celui qui représentait Jésus-Christ sur la terre , retenait sa personne sacrée dans une cap- j tivilé rigoureuse , parut généralement un acte d’impiété qui méritait la vengeance la plus éclatante, et qui sollicitait la prompte réunion de tous les fidèles enfans de l’église contre le coupable. François et Henri, alarmés des progrès que l'empereur faisait en Italie, s'étaient déjà étroitement liés avant la prise de Rome; et pour mettre un frein à l'ambition de l’empereur, ils étaient convenus de faire une puissante diversion dans les Pays-Bas. Les différens motifs qui les avairnt déterminés d'almrd n'avaient fait que se fortifier depuis; il s'y joignit encore le dessi in de délivrer le pape des mains de l'empereur. acte de polit iqnequi favorisait leurs intérêts en faisant honneur à leur piété. Mais pour parvenir à leur but , il fallait abandonner les projets qu'ils avairnt formés sur les Pays-Bas , et aller porter le théâtre de la guerre dans le sein de l'Italie ; car ce n'était que par les opérations les plus vigoureuses qu'ils pouvaient se promettre avec certitude de délivrer Home , et de mettre Clément en liberté. François commençait à comprendre que l’esprit de raffinement qu’il avait porté dans ses .es (loiitiques sur l'Italie l'avait entrainé trop min ; et que pour s'élre trop relâché , il avait laissé prendre à Charles des avantages qu'il lui eût été facile de prévenir : il voulut sc hâter de réparer , par une activité plus conforme à son caractère , une faute qu'il n’avait pas eu souvent à sc reprocher. Henri pensait qu’il était "temps de se joindre au roi de France pour empêcher l’empereur de devenir le maître absolu de l'Italie et d’acquérir par-là une supériorité de puissance

qui l’eût mis en état de donner ensuite des lois à tous les autres princes de l'Europe. Wolsey, dont François avait eu soin d'culreteuir l'amitié par des caresses et des présens, moyens infaillibles de se l'attacher, ne négligea rien de ce qui |K>uvait animer son maitre contre l’empereur. Outre ces considérations publiques, Henri était encore excité par un motif particulier : c'était à peu près vers ce temps qu'il formait le graud projet de son divorce avec Catherine d’Arragon ; il savait qu'il aurait besoin de l'autorité du pape, et il était jaloux d'acquérir des droits à sa reconnaissance, en paraissant le principal instrument de sa liberté.

Avec ces dispositions de la part des deux rois, la négociation ne fut pas longue. Wolsey avait rrçu de son maitre des pouvoirs sans bornes. François traita en personne avec lui à Amiens, où le cardinal sc rendit , et oit il fut reçuavec une magnificence royale. Le mariage du duc d'Orlcans avec la princesse Marie fut l'article fondamental de cette ligue : il fut arrêté que l’Italie serait le théâtre de la guerre ; on régla les farces de l’armée qu'on mettrait eu campagne, et la quantité de troupes et d'argent que fournirait chaque prince ; et si l'empereur n'acceptait pas les propositions qu'on devait lui faire au nom des deux rois, ils s'engageaient à lui déclarer sur-lc-cliamp la guerre , et à commencer aussitôt les hostilités. Henri , toujours impétueux dans ses résolutions, s’engagea avec tant de zèle et d'ardeur dans cette nouvelle alliance, que, pour donner à François la plus grande preuve de son amitié et de son estime, il renonça formellement à toutes les prétentions anciennes des rois d'Angleterre sur la couronne de France , prétentions qui avaient fait si long-temps l'orgueil et la ruine desanation; et il accepta par forme d'indemnité une pension de cinquante mille écusqui lui serait payée annuellement à lui et à ses successeurs1.

1 Herbert , 85, etc. Rym., Fœdcr., xit, 2U3.

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Cependant le pape, se trouvant hors d'état de satisfaire aux conditions de la capitulation , restait toujours prisonnier sous la garde sévère d'Alarçon. Les Florentins n'eurent pas plus tôt appris le désastre de Runie , qu'ils coururent aux armes en tumulte, chassèrent le cardinal de Cortone qui gouvernait leur ville au nom du pape , mutilèrent les armoiries des Médicis, mirent en pièces les ata tues de Léon et de Clément, ne déclarèrenl un état libre, et rétablirent leur ancienne forme de gouvernement populaire. Les Vénitiens, voulant aussi profiter des malheurs du pape, leur allié, se saisirent de Ravenneet d'antres places qui appartenaient à l'état ecclésiastique, sous prétexte de les garder en dépôt. Les ducs d'Urbin et de Fcrrarc prirent aussi leur part des dépouilles de cet infortuné pontife, qu’ils croyaient perdu sans ressource *.

Lannoy, d'un autre côté, cherchait à retirer quelques avantages solides de cet événement imprévu , dont le succès et l’éclat avaient donné tant de supériorité aux armes de son maître. Dans ce dessein , il marcha sur Rome avec Moncade et le marquis du Guast , à la tète de toute? les troupes qu'ils purent rassembler dans le royaume de Naples. L’arrivée de ce renfort fut un surcroît de calamité pour les mallieureux habitans de Rome : les nouveau-venus , jaloux du riche butin qu’avaient fait leurs compagnons , imitèrent leur licence , et dévorèrent avec avidité les misérables restes qui avaient échappé A la rapacité des Espagnols et des Allemands.

Il n y avait point alors en Italie d'armée capable de tenirtèteaux impériaux, et pour réduire Bologne et les autres villes de l'état ecclésiastique , il ne fallait que se présenter devant leurs murailles. Mais les soldats accoutumés depuis si long-temps sous Bourbon à secouer toute discipline, et ayant goûté la douceur de vivre A discrétion dans une grande ville, sans reconnaître presque l'autorité d'un maître, étaient devenus si ennemis de la subordination militaire et du service qu’ils refusèrent de sortir de Rome avant qu’on leur eût payé les arrérages de leur solde ; condition qu’ils savaient bien qu'on ne pouvait pas leur accorder. Ils déclarèrent de plus qu'ils n'obéiraient qu'au prince d’Ornngc , que l’armée avait choisi pour général. Lannoy ,

1 Cuit h., liv. xviii, p. 4ô>.

voyant qu'il n'y avait pas de sûreté pour lui à rester plus long-temps au milieu d'une armée sans subordination , qui méprisait sa dignité et haïssait sa personne, retourna A Naples où le suivirent bientôt , par les mêmes raisons de prudence, le marquis du Guast et Moncade. Le prince d’Orange, qui n'avait que le titre de général , et qui ne tenait son autorité que de la volonté d’une soldatesque que le succès et la licence avaient rendue insolente, était obligé de respecter leurs fantaisies beaucoup plus qu’ils ne respectaient ses ordres. Ainsi l’empereur, loin de recueillir aucun dos avantages qu’il |>ouvait se promettre de la réduction de Rome, eut la mortification devoir l’armée la pins formidable qn’il eût jamais mise snr pied rester dans un état d’inaction dont il fut impossible de la tirer1.

la; roi de France et les Vénitiens eurent tout le loisir de former de nouveaux projets . et de prendre de nouveaux engagemens pour délivrer le pape et défendre les droits de l’Italie. I a nouvelle république de Florence eut l’imprudence de se joindre A eux ; et Lautrec , aux talens duquel les Italiens rendaient plus de justice que François, fut nommé généralissime de la ligue. Il n'accepta cet office qu’avec la plus grande ré pugnancc, craignant de s'exposer une seconde fois aux embarras et aux disgrAccs que pourraient lui attirer la négligence du roi, ou la malice de ses favoris. Les meilleures troupes de France marchèrent sous scs ordres et le roi d’Angleterre, avant d’avoir encore déclaré la guerre A l’empereur, avança une somme considérable potirsubveniraux frais de l’expédition. Les opérations de Lautrec furent conduites avec prudence, avec vigueur et avec succès. Secondé d'André Doria , le plus grand homme de mer de ce siècle, il se rendit maître de Gènes, et rétablit dans cette république la faction des Frégoses et la domination française. Il obligea Alexandrie de se rendre après quelques jours de siège, et soumit tout le pays qui est en deçà du Tésin. Il prit d’assaut Pavie qui avait si long -temps tenu contre les armes de son maître, et la laissa piller avec toute la cruauté qu’inspirait naturellement aux troupes françaises le souvenir du fatal désastre qu’elles avaient essuyé devant les murs de cette ville. S’il eût continué de tourner

1 Guich, liv, xvui, p. lâl.

ses efforts contre le Milanais, Antoine de Lève, qui le défendait avec un petit corps de troupes qu'il ne conservait et n’entretenait qu'à force d'adresse et d'industrie, eût bientôt été forcé de céder; mais Lautrec n'osa pas achever une conquête qui lui eût fait tant d'honneur, et dont la ligue eût retiré de si grands avantages. François savait que ses alliés étaient bien moins jaloux de le voir étendre ses possessions dans l’Italie que d'affaiblir le pouvoir de l'empereur; et il craignait que si une fois Sforce venait à être rétabli dans Milan, ils ne secondassent que très faiblcmént l'invasion qu'il méditait de faire dans le royaume de Naples; en conséquence Lautrec eut ordre de ne pas pousser trop loin ses conquêtes dans la Lombardie. Heureusement les importunités du pape qui le sollicitait d'aller à son secours, et celles des Florentins qui le priaient de les protéger, furent si pressantes qu'elles lui fournirent un prétexte honnête de marcher en avant , sans avoir égard aux instances des Vénitiens et de Sforce , qui insistaient pour aller mettre le siège devant Milan •.

Tandis que Lautrec avançait lentement vers Rome, l'empereur eut le temps de délibérer sur ce qu'il devait faire de la personne du pape, toujours prisonnier au château Sainl-Ange. Malgré le voile spécieux de la religion dont Charles s'efforça toujours de couvrir ses démarches, il prouva en plusieurs occasions qu'il était peu touché des considérations religieuses : dans celle-ci , en particulier, il avait souvent marqué le désir de faire transporter le pape en Espagne , afin de satisfaire l'orgueil de son ambition par le spectacle des deux plus illustres personnages de l'Europe successivement prisonniers à sa cour. Niais la crainte d’offenser encore davantage toutes les puissances de la chrétienté et de se rendre odieux à scs sujets mêmes le força de sacrifier la vanité à la prudence s. Les progrès des confédérés le mettaient dans la nécessité de rendre promptement la liberté au pape, ou de le foire conduire dans quelque retraite plus sûre que le château Saint-Ange. Parmi les différentes raisons qui lui firent préférer le premier parti, la plus forte était le défaut d'argent ; et il en avait un besoin pressant pour recruter son ar-

1 Guicti. , Ht. xtui . p. 461. I>u Bellay, 107, etc. Mauroc, Uisl. frnrt., tir. tu, p. 238

* Guicti., liv. xhi, p. 457.

mée et pour payer les arrérages immenses qu’il lui devait. Il avait assemblé les états de Castille à Yalladolid, vers le commencement de l'année, pour lui exposer l'état de ses affaires ; il leur représenta la nécessité de faire de grands préparatifs pour résister à tous ses ennemis que la jalousie de ses succès allait réunir contre lui , et il demanda dans les termes- les plus pressans des subsides considérables. Mais les états refusèrent de charger d'un nouveau fardeau la nation déjà épuisée par des dons extraordinaires, et persistèrent dans leur refus >, malgré tons les efforts qu'il fit pour séduire ou pour intimider les membres de l’assemblée. Il ne lui restait donc plus d’autre ressource que d’extorquer de Clément, par forme de rançon, une somme suffisante pour acquitter ce qu'il devait à ses troupes, à qui il eût été fort inutile de proposer de sortir de Rome avant de les avoir payées.

Le pape, de son côté, ne restait pas dans l’inaction , et il intriguait avec assez de bonheur pour hâter sa délivrance. Il vint â bout par ses fiat teries et les démonstrations d’une confiance sans réserve de désarmer le ressentiment de Colonne, et il sut intéresser la vanité de ce cardinal, jaloux de montrer à l'Europe qu’après avoir eu le pouvoir d’humilicr le pape, il avait encore celui de le rétablir dans sa dignité. Il gagna aussi Moron par des distinctions et des promesses : cet homme , par une de ces révolutions bizarres assez ordinaires dans sa vie et qui fait bien connaître son caractère, avait repris toute l’autorité et tout lecrédit qu’il avait eu sur les impériaux. L’adresse et l'ascendant de Colonne et de Moron aplanirent aisément toutes les difficultés que purent élever les ambassadeurs de l'empereur, et terminèrent bientôt le traité de la délivrance de Clément à des conditions dures à la vérité, mais aussi raisonnables qu'il pouvait l’attendre dans la situation où il se trouvait. 11 fut obligé d'avancer argent comptant une somme de cent mille écus pour payer l’armée, de s’engager â en payer autant dans quinze jours, et cent cinquante mille autres au bout de trois mois. On lui fit promettre de ne prendre aucune part à la guerre qui se faisait contre l’empereur, soit en Lombardie, soit dans le royaume de Naples; il accorda à Charles une croisade et le dixième des revenus

■ Sandor , 1, p. 811.

ecclésiastiques de l'Espagne; et non-seulement il donna des otages pour répondre de l'exécution de ces articles, il fut encore obligé, pour plus grande sûreté, de mettre l’empereur en possession de plusieurs villes *.

Lorsque le pape eut levé la première somme en vendant les dignités et les bénéfices ecclésiastiques, et en employant d’autres expédiens aussi peu canoniques, on fixa un jour pour le mettre en liberté. Mais Clément, impatient de se voir en liberté après les ennuis d’une prison de six mois, et agité par les soupçons et la défiance naturelle aux malheureux, craignait tant que les impériaux De missent de nouveaux obstacles à sa délivrance, qu'il se déguisa la nuit précédente en habit de marchand, profita du relâchement qu'Alarçon avait mis dans sa vigilance depuis la conclusion du traité, et s’évada sans être reconnu. Il arriva avant le point du jour, sans suite et avec un seul de ses officiers, à Orvietto, d’où il écrivit aussitôt une lettre de remeretment à Lautrec, comme au principal instrument de sa liberté 1 2.

Pendant ces négociations , les ambassadeurs de France et d’Angleterre s’étaient rendus en Espagne , en conséquence du traité que Wolsey avait conclu avec François. L’empereur, qui ne voulait pas attirer sur lui les forces réunies de ces deux monarques, ne parut pas éloigné de se relâcher en quelque chose de la rigueur du traité de Madrid, sur lequel il s'était jusque-là montré inflexible. Il offrit d'accepter les deux millions d’écus que François avait proposés en équivalent du duché de Bourgogne, et de mettre ses enfans en liberté , à condition qu’il rappellerait son armée d'Italie et lui rendrait Gênes avec les autres conquêtes qu’il avait faites dans ce pays. A l’égard de Sforce , il persistait toujours à demander qu'on décidât de son sort, en nommant des juges pour lui faire son procès. Ces propositions furent faites à Ilenri, qui les fit passer au roi de France, son allié, qu’elles intéressaient de plus près, pour avoir sa réponse. Si François eût été disposé de bonne foi à conclure la paix et à mettre de l'unifbrmité dans sa conduite, il n’aurait pas hésité à accepter sur-le-champ ces propositions, qui différaient très peu des offres>

1 Guich., liv. xvni, p.4G7.

* Ibid. , p. 167, fie. Jov . t-'ila Colonn 109. Mauroc., J/Ut. Vend., liv. tu, p. 252.

qu’il avait faites lui-même auparavant '. Mai» ses vues étaient bien changées. L’alliance de Henri, les progrès de Lautrec en Italie et la supériorité de son armée sur celle de l'empereur, ne lui permettaient pas de douter du succès de son entreprise sur Naples. Plein de ces hautes espérances , il ne fut pas embarrassé de trouver des prétextes pour refuser ou pour éluder les propositions de l’empereur sous une apparence de pitié en faveur de Sforce, dont les intérêts n’avaient pas paru l’occuper jusqu’alors. Il demanda de nouveau que ce prince infortuné fût entièrement et sans aucune condition rétabli dans la pleine possession de ses états; et sous prétexte qu'il y aurait de l’imprudence à se reposer absolument sur la lionne foi de l’empereur, François exigeait qu’on lui rendit ses enfans avant que ses troupes quittassent l’Italie et rendissent Gènes. Des demandes si peu raisonnables et l'air de reproche qui les accompagnait , irritèrent Charles à un tel point qu'il eut delà prine à retenir son emportement ; il se repentit d’avoir montré une modération qui faisait si peu d'effet sur l'esprit de ses ennemis, et déclara qu'il ne se départirait pas du plus petit article des conditions qu'il venait d'offrir. Il est inconcevable que Henri ait voulu prêter son nom à des propositions si étranges : on était pourtant venu à bout de l'y déterminer, et sur la déclaration de l’empereur, les ambassadeurs de France et d'Angleterre demandèrent et obtinrent leur audience de congé2.

Le lendemain , deux hérauts qui avaient accompagné à dessein les ambassadeurs, et qui jusque-là avaient caché leur caractère, parurent à la cour de l’empereur avec les attributs de leur office , et dès qu'ils furent introduits , ils lui déclarèrent la guerre au nom de leurs maîtres dans toutes les formes accoutumées. Charles les reçut l'un et l’autre avec la dignité qui convenait à son rang; mais il répondit à chacun en particulier avec un ton qui exprimait la différence des sentimens qu'il avait [tour les deux souverains. Il accepta le défi du monarque anglais avec une fermeté tempérée de quelques marques d’égard et de respect. Sa réponse au roi de France était pleine de cette amertume d'expression que devait lui inspirer une rivalité person-

1 Recueil des Traités, II, p. 249.

» Hïm„ xiv, 200. Herbert , tt b. Guich-, liv. xvm, p. CL

nelIe , Irritée encorr par le souvenir de plusieurs outrages réciproques. Il chargea ie héraut français d'avertir sou maître qu'il ne le regarderait plus désormais que comme un vil infracteur de la fol publique, étranger aux sentimens d'honneur et de probité qui distinguent un gentilhomme. François, trop fier pour souffrir patiemment une imputation si insultante , s'avisa d'un expédient singulier (tour soutenir son caractère et venger son honneur. Il renvoya sur-le-champ sou héraut avec un cartel en règle , par lequel il donnait A l'empereur un démenti formel, le défiait en combat singulier , ie sommait de fixer le temps et le lieu du rendez-vous , et lui donnait le dmix des armes. Charles , aussi vif et aussi brave que sou rival , accepta le défi sans balancer: mais après divers messages de part et d'autre |>our régler toutes les circonstances du combat , messages toujours accompagnés de reproches mutuels, qui dégénérèrent presque en injures, le projet de ce duel , qui convenait en effet beaucoup mieux A des héros de roman qu'aux deux plus grands monarques du siècle, fut entièrement oublié

L'exemple que venaient de donner deux si grands rois attira l'attention générale; il eut tant d’autorité sur 1rs esprits, qu'il produisit une révolu! iun sensible dans les mœurs de toute l’Euro|ic. J'ai déjà dit que les duels avaient été permis long-temps par les lois de toutes 1rs nations européennes, qu'ils Elisaient partie de leur jurisprudence, et qu'ils étaient autorisés par le magistrat en plusieurs occasions, rumine le moyen le plus sûr de décider des questions, tant civiles que criminelles. Mais comme ces combats singuliers étaient regardés comme des appris solennels faits A la justice et A la toute-puissance de l’Étre suprême, la loi ne les autorisait que dans les causes publiques, et fixait des formes juridiques pour y procéder. Les hommes, accoutumés à voir employer celle méthode rie juger par les cours de justice, ne tardèrent pas à l'employer aussi dans leurs querelles particulières et personnelles, et ce second pas ne fut pas éloigné du premier. Dès lors les duels, qui d'abord ne pouvaient avoiriieu que par l'urdunnance du magistrat civil, s’engagèrent bientôt sans l'intervention de ce magistrat , et s'étendirent A

Recueil des Traites, II. Mm. de du Bellay, 103, etc. Sanduv., Hui., i, 837.

plusieurs casque la loi n’avait pas marqués. Ce qui venait de se passer entre Charles et François accrédita singulièrement cette pratique. Au premier affront, A la moindre instille qui touchait l’honneur, un gentilhomme se croyait en droit de lirer l’épéc et d'appeler son adversaire en duel pour lui faire raison. Une pareille opinion, introduite parmi des peuples qui joignaient le courage et la fierté à des mœurs grossières et féroces, chez qui les insultes étaient fréquentes et le ressentiment actif, ne pouvait manquer de produire les effets les plus funestes; le plus beau sang de l'Europe fut versé dans les duels; mille vies utiles furent sacrifiées , et il y eut des temps oû ees querelles d'honneur furent plus destructives que les guerres nationales. Tel est d'ailleurs l’empire de la mode, que ni la terreur des lois pénales , ni le respect pour la religion n'ont pu entièrement abolir une coutume inconnue aux anciens et contraire A tous les principes de la droite raison : il Luit pourianf avouer aussi que nous devons en partie A cet usage absurde la politesse et la douceur remarquable des inœtirx modernes, ces égards attentifs qu'un homme a pour un autre, et qui rendent aujourd'hui le commrrce de la société beaucoup plus agréable et bien plus décent qu’ii ne l'a jamais été chez les nations de l'antiquité les mieux civilisées.

Tandis que les deux monarques paraissaient si jaloux de terminer leur querelle par un combat singulier, Lautrec continuait en Italie ses upérations, qui promettaient d'être plus décisives. Son armée qui s'était grossie , et qui était alors de trente-cinq mille hommes, marchait à grandes journées vers Naples. I.a terreur qu'inspira son approche, jointe aux représentations et aux instances du prince d'Orange, détermina à la fin, mais après beaucoup de résistance, les troupes impériales A sortir de Rome, qu'elles opprimaient depuis dix mois entiers. Mais de celle armée florissante qui était entrée dans cette ville, à peine en restait -il la moitié; l'atltre , détruite par la [teste , ou par les maladies qui élaleut le fruit d'une longue inaction, de l’intempérance et de la débauche, fut la victime de ses propres crimes *. l-antrcc fil les plus grands efforts pour attaquer les impériaux dans leur retraite , vers le territoire de Naples : dans ce moment un seul succès aurait terminé la

1 Guicb., tiv. xviu, p. 478.

({lierre ; mais la prudence de leurs chefs déconcerta toules ses mesures , et ils arrivèrent enfin à Naples sans beaucoup de perte. Le peuple de ce royaume , qui avait toujours été la proie du plus actif et du plus fort, impatient de secouer le joug espagnol, reçut les Français A bras ouverts, cl partout où ils voulurent se montrer cl s'établir, A la réserve de Gaéte et de Naples, A peine resta-t-il aux impériaux quelque place importante. Ils durent la conservation de Gaéte à la force naturelle de ses fortifications , et celle de Naples ii la présence de l’armée impériale. I«intrec r pendant se présenta sous les murs de Naples; mais voyant qu'il ne pouvait espérer de réduire par la force une ville défendue par tant de troupes, il fut obligé delà bloquer, méthode plus lente, mais moins dangereuse; et après avoir pris les mesures qui lui parurent les plus certaines . il assura avec confiance â son maître que la fiimine obligerait bientôt les assiégés de capituler. Cette espérance se fortifia encore par le mauvais succès d’une tentative vigoureuse que les ennemis venaient de faire pour se rendre maîtres de la mer. Les galères d'André Doria, commandées par son neveu Philippin, gardaient l’entrée du port. Moncade, qui avait succédé à Lannoy en qualité de vice-roi , arma un nombre de galères supérieures â celles de Doria, et s’embarquant lui-même avec le marquis du Guast et l’élite des officiers et des soldats espagnols , il attaqua Doria avant la jonction des Hottes françaises et vénitiennes. Mais Doria, par sa supériorité dans l’art des manirnvres , triompha aisément et delà valeur et dn nombre des Espagnols. I,e vice-roi fut tué, et la plus grande par ie de sa flotte détruite: plusieurs officiers de distinction ayant été faits prisonniers, Philippin les fit embarquer sur les galères qu’il avait prises, et les envoya il son oncle , comme des trophées de sa victoire L

Malgré cet avantage, qui flattait Lantrec d’un succès prochain , plusieurs circonstances se réunirent pour traverser ses vues et tromper ses espérances. Quoique Clément eût reconnu mille fois qu'il devait A François sa liberté , et qu’il se fût plaint souvent de la manière cruelle dont l’empereur l’avait traité, Il ne réglait plus sa conduite sur sa reconnaissance; et ce qui est

' Guieb., liv. xix, p. 48*. P. Ilculrr., liv. x, cap. il, p.ïM.

plus extraordinaire , il ne songeait plus à se venger de l'empereur. Ses malheurs passés l'avaient rendu plus circonspect que jamais; il repassa dans sa mémoire toutes les fautes qu’il avait faites, et ses réflexions ne firent qu’augmenter l'irrésolution naturelle de son caractère. Tandis qu’il amusait François par des promesses, il négociait en secret avec Charles: jaloux de rendre à sa famille l'autorité qu’elle exerçait auparavant à Florence, il sentait qu'il ne pouvait attendre ce service de François, qui avait formé une alliance des plus étroites avec la nouvelle république: il penchait donc beaucoup pins du côté de son ennemi que du allé de son bienfaiteur, et il ne seconda en rien les opérations de Lantrec. Les Vénitiens de leur coté voyaient avec jalousie les progrès de l’armée franc occupés uniquement à reprendre pour eu\ ■!•. mes quelques villes maritimes du royaume "c Naples, ils ne prenaient aucun intérêt à la réduction de Naples , d’où dépendait le sucixs de la cause commune '.

Le roi d’Angleterre ne put exécuter le projet qu'il avait formé d’embarrasser l'empereur en l'attaquant dans les Pays-Bas. Il avait trouvé dans ses sujets la plus grande aversion pour une guerre inutile, qui ne tendait qu’à ruiner le commerce de la mil ion ; afin de prévenir une révolte prèle à éclater, il fut même forcé de conclure une trêve de huit mois avec la gouvernante des Pays-Bas2. François lui-même, parune suite de crll ■ inattentiun inexcusable , qui lui avait déjà été si souvent fatale, négligea de faire passer à Lantrec les fonds nécessaires 3 pour l'entretien de son armée.

Ces événcincns imprévus retardaient le progrès des Français et décourageaient à la Ibis les soldats et le général, lorsque la révolte inattendue d'André Doria vint achever de renverser toutes leurs espérances. Ce brave officier , citoyen d'une république, et élevé dès son enfance dans le service maritime , avait conservé l'esprit d'indépendanre naturel à un républicain, avec toute la franchise et la simplicité de moeurs qui distinguent les gens de mer. Incapable de se plier A l'esprit d'intrigue et de flatterie, nécessaire pour réussir daus les cours, et ayant

1 Guieb-, tir. xix, p. 491.

* tU-rbert , 90. Rymcr, xiv, p. 250.

* Guieb., Uv. xvm, p. 478.

d’ailleurs le sentiment de son mérite et de son pris, il disait en toute occasion sou avis avec liberté, et faisait sans ménagement ses plaintes et ses remontrances sur ce qui le blessait. Les ministres de François, peu accoutumés à ces libertés, résolurent de perdre un homme qui les traitait avec si peu d’égards; et quoique François sentit toute la valeur des services de Doria, et qu’il eût une haute idée de son caractère, les courtisans, en le représentant sans cesse comme un homme hautain, intraitable, et plus occupé de son propre agrandissement que des intérêts de la France, vinrent à bout de détruire insensiblement son crédit , et de jeter dans l'esprit du roi des soupçons et de la défiance. Bientôt Doria eut à souffrir beaucoup d’affronts et d'injustices; ses appointemens n’étaient pas régulièrement payés; scs avis, même sur les affaires maritimes, forent souvent dédaignés; on fit une tentative pour enlever à son neveu les prisonniers qu’il avait faits dans le combat naval de Naples : tous ces procédés l'avaient déjà rempli de ressentiment, lorsqu'une nouvelle injure faite à sa patrie acheva de lasser sa patience. Les Français commençaient à fortifier Savone et à nettoyer son port; et en y transportant quelques branches de commerce dont Gênes était en possession, ils montrèrent assez que leur intention était de faire de celte ville, qui depuis longtemps était l'objet de la jalousie et de la haine des Génois, la rivale de leur commerce et de leur opulence. Doria, animé d'un zèle patriotique pour l'honneur et pour l’intérêt de son pays, s'en plaignit avec beaucoup de hauteur, et alla même jusqu’à menacer, si l’on n’abandonnait aussitôt ce projet. Cette démarche hardie, exagérée par la haine des courtisans, et présentée dans le jour le plus odieux, irrita si fort François, qu’il donna ordre à Barbésieux, amiral du Levant , de faire voile vers Gènes avec la Hotte française pour arrêter Doria et s'emparer de ses galères. 11 eôt fallu le plus profond secret pour assurer l’exécution de cet ordre imprudent; maison prit si peu de soin de le cacher que Doria en fut instruit de bonne heure , et eut tout le temps de se retirer avec scs galères dans un lieu sûr. Du Guast , son prisonnier , qui depuis long-temps observait les progrès de son mécontentement et cherchait à l'accroître, qui l’avait souvent sollicité d'entrer au service de

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l’empereur en lui promettant les plus grands avantages, n’eut garde de laisser échapper une si belle occasion. Lorsqu'il vit que le ressentiment et l'indignation de Doria étaient à leur comble, il profita de ce moment et le détermina à envoyer un de ses officiers à la cour de l'empereur pour faire de sa part des ouvertures et des propositions. I-a négociation ne fut pas longue : Charles sentit toute l'importance d’une telle acquisition et consentit à toutes ses demandes. Doria renvoya aussitôt à François sa commission et le collier de Saint-Michel ; et , arborant le pavillon de l’empereur, il fil voiles avec toutes ses galères vers Naples, non pour bloquer le port de celte malheureuse ville, comme il s’y était engagé, mais pour la secourir et la délivrer.

Son arrivée rouvrit la communication de la mer, et ramena l'abondance dans Naples qui se trouvait alors réduite à la plus grande disette. Les Français, qui n’étaient plus les maîtres de la mer, ne tardèrent pas à manquer de vivres et se trouvèrent réduits aux plus fâcheuses extrémités. Le prince d'Orange, qui avait succédé an vice-roi dans le commandement de l’armée impériale, se montra, par sa bonne conduite, digne de cet honneur, que sa bonne fortune et la mort de ses généraux lui avaient procuré deux fois. Chéri des troupes qui se souvenaient des succès qu'ils avaient eus sous son commandement et qui lui obéissaient avec le plus grand zèle, il ne laissait échapper aucune occasion de harasser l’ennemi, et ne cessait de le harceler et de l'affaiblir par des alarmes et des sorties continuelles1. Pour comble d’infortunes , les maladies, si communes dans ce pays pendant les chaleurs de l’été , commencèrent à se répandre parmi les Français. Les prisonniers avaient apporté la peste de Rome à Naples; elle fit tant de ravages dans leur camp, qu’il n’y eut bientôt qu’un très petit nombre de soldats et d’officiers qui échappèrent à la contagion. De toute l’armée, il ne restait pas quatre mille liommcs en état de faire le service !, nombre qui suffisait à peine pour défendre le camp, où , bientôt assiégés à leur tour, les Français éprouvèrent tous les maux dont les impériaux venaient d’être dé-

' Joviu*. Hist., tir. XXXVI , p. 31, etc. Sigonii f'Ua Doria, p. 1 13». Du Bellay, p. 124, etc.

* Du Bellay, p. 124, etc.

livrés. Lautrec, après avoir lutté long-temps contre tant d'obstacles et de calamités qui abattaient sou Suie eu même temps que la peste dévorait ses entrailles, mourut en déplorant la négligence de son souverain et l'infidélité de ses alliés, dont tant de braves gens étaient les victimes Sa mort et la maladie des autres officiers généraux firent tomber le commandement au marquis de Saluces. Cet officier, qui n'avait pas des talcns propres à soutenir un si grand fardeau, se relira en désordre à Aversa, traînant après lui des troupes découragées et réduites à un très petit nombre. La ville fut bientôt investie par le prince d’Orange, et Saluées se vit dans la nécessité de consentir à rester prisonnier de guerre, à perdre tout son bagage, et à laisser conduire, sous la garde d'un détachement , ses troupes désarmées et sans drapeaux jusqu'aux frontières de France. Cette honteuse capitulation sauva les malheureux débris de l’armée française, et l'empereur, par sa fermeté et par la bonne conduite de ses généraux , reprit sa supériorité en Italie2.

La perte de Gènes suivit de près la ruine de l'armée française devant Naples. La première ambition de Doria avait toujours été de délivrer sa patrie de toute domination étrangère : c’était là le principal motif qui l'avait engagé à quitter le service de France pour passer À celui de l’empereur. Jamais il n'avait eu une occasion plus favorable d'exécuter cette noble entreprise. La ville de Gènes, affligée de la peste, était presque abandonnée des habitans; la garnison française était mal payée et réduite à une poignée de soldats, sans qu'on songeât à y faire passer des recrues; les émissaires de Doria virent que ceux des citoyens qui y restaieut, également fatigués de la domination française et de la domination espagnole, dont ils avaient alternativement éprouvé la rigueur, étaient prêts à le recevoir comme leur libérateur , et à seconder toutes ses mesures. Doria , assuré que tout favorisait son dessein , fit voile le long de la rivière de Gènes : à son approche les galères françaises se retirèrent; et un petit détachement qu’il mit à terre surprit pendant la nuit une des portes de la ville. Trivulcc, gouverneur français, s’enferma dans la citadelle avec sa faible garnison ,

1 P. Heuter., Rerum austr., lir. x, cap. il, p. 231.

• Du Bellay, 1 17, etc. Joviut, hist., liv. xxv, xxvi.

et Doria prit possession de la ville sans livrer oie combat et sans verser de sang. Trivulcc , à qui les vivres manquèrent, fut bientôt obligé de capituler; et les Génois, voulant abolir l'odieux monument de leur servitude , coururent en tumulte à la citadelle et la rasèrent jusqu'aux fondemens.

Doria, qui venait de délivrer si heureusement son pays de l’oppression , pouvait sans obstacle s'emparer du pouvoir absolu. La réputation qu'il s'était acquise par ses exploits, le succès de celte dernière entreprise, l’attachement qu’avaient pour lui ses amis, la reconnaissance dont scs compatriotes étaient pénétres, l'appui de l'empereur , tout conspirait à lui aplanir le chemin de la souveraineté; tout l’invitait à s’en emparer. Mais, par une grandeur d’àmc dont il est peu d’exemples, il sacrifia toute idée de s’agrandir à la vertueuse satisfaction d’établir la liberté dans sa patrie, objet le plus noble que l’ambition puisse se proposer. Ayant assemblé le peuple dans la cour qui était devant son palais, il déclara que le plaisir qu'il ressentait de voir ses compatriotes libres encore une fois était pour lui la récompense la plus douce de tous ses services; que le nom de citoyen avait pour lui plus de charmes que celui de souverain ; qu’il ne voulait ni autorité ni prééminence sur ses égaux, et qu'il les laissait entièrement les maîtres d’établir la forme de gouvernement qu'ils jugeraient â propos de choisir. Le peuple l'écoutait en versant des larmes d’admiration et de joie. On choisit douze personnes pour former le plan de la nouvelle république. L'exemple de Doria inspira â ses concitoyens le même enthousiasme de générosité et de vertu: les malheureuses factions qui avaient si long -temps déchiré et ruiné cet état parurent entièrement oubliées, et l'on prit toutes les précautions que dicta la prudence pour les empêcher de renaître; on établit enfin , avec un applaudissement universel, la même forme de gouvernement qui a subsisté à Gènes depuis ce temps-là jusqu’à nos jours, presque sans aucune altération. Doria vécut jusqu'à un âge fort avancé, chéri, respecté et honoré de ses compatriotes : jamais sa modération ne se démentit, et sans s’arroger aucun droit au-dessus des autres citoyens, il conserva le plus grand ascendant dans tons les conseils d'une république qui devait sou existence

à sa générosité. L’autorité dont il jouissait était sans doute plus flatteuse et plus satisfaisante que celle qu’il aurait empruntée au titre de souverain : son empire, fondé sur la reconnaissance, était soutenu par l'amour et le respect qu'inspire la vertu , et non par la crainte qu’excite le pouvoir. Sa mémoire est encore révérée des Génois : dans tous leurs monumrns publics comme dans tous les ouvrages de leurs historiens, son nom parait toujours décoré des plus honorables des titres , de ceux de père de sa patrie et de restaurateur de sa liberté '.

François, jaloux de rétablir la réputation de scs armes, flétrie par tant de revers, fit de nouveaux efforts dans le Milanais. Mais le comte de Saint-Pol, officier téméraire et sans expérience, A qui il donna le commandement de son armée, n’était pas un émule A opposer il Antoine de Lève , le plus habile des généraux de l’empereur. Celui-ci, profondément instruit dans l’art de la guerre, sut repousser avec une poignée de soldats , et rendre inutiles les attaques assez vives, mais mal concertées des Français; et malgré ses infirmités, qui l'obligeaient asc faire constamment porter dans une litière, il les surpassa toujours dans l'occasion en activité et en prudence. Par une marche imprévue, il surprit, battit, prit le comte de Saint-Pol, et détruisit l'armée française dans le Milanais, aussi complètement que le prince d'Orangc avait détruit celle qui assiégeait Naples 1 2.

Malgré la vigueur avec laquelle on continuait la guerre, chaque parti laissait voir le plus grand désir de la paix , et Ion ne cessait de négocier pour y parvenir. Le roi de France , découragé et presque entièrement épuisé par tant d’entreprises malheureuses , n'cs|iérait plus de se procurer, par la foire de ses armes, l'élargissement de ses enfans, et il était réduit 5 proposer des dédommagemens pour l'obtenir. Le pape comptait regagner par un traité ce qu'il avait perdu dans la guerre. Charles, malgré tous ses succès, ne manquait pas non plus de raisons pour souhaiter un accommodement. Soliman, après avoir ravagé la Hongrie , était près de fondre sur l'Autriche avec toutes les Forces de l'Orient. La

1 Guicb., liv. ni, p. 498. Sigon., Vüa Doria, p. 1146. Jor., Uist., liv. un, p. 36, etc.

* Ciiicti ., liv. ni, p. 320. P. ilruier.. Reram ai ut., tir. i, c. ut, p. 233. Du Bellay, p. 12t.

ré formation gagnait tous les jours du terrain en Allemagne, et les princes qui la favorisaient avaient formé une confédération qui alarmait l'empereur pour la tranquillité de l’empire. Les Espagnols murmuraient d'une guerre dont ils portaient presque seuls tout le poids; et la modicité des revenus de Charles ne pouvait suffire à la multiplicité et A l’étendue de ses opérations. Tous les succès qu'il avait eus jusqu’alors , il les devait principalement A son bonheur et A l'habileté de ses généraux , et il ne pouvait pas se flatter que des troupes qui manquaient de tout eussent toujours l’avantage sur des ennemis qui étaient en état de renouveler leurs attaques. Cependant toutes les puissances étaient également embarrassées pour cacher ou pour dissimuler leurs véritables sentiinens. L'empereur , afin qu'on ne le soupçonnât pas d’être hors d’état de continuer la guerre , exigeait des conditions dures, et d'ùn ton de conquérant. Le pape ne voulant pas perdre ses alliés actuels avant d’avoir fiait quelque accommodement avec Charles , continuait de leur faire mille protestations de fidélité, et négociait secrètement avec l'empereur. François, dans la crainte que ses alliés ne le prévinssent et lie fissent avec l’empereur leur traité particulier, eut recours A plusieurs artifices peu honorables , afin de détourner leur attention des mesures qu'il prenait pour concilier scs différends avec son rival.

Dans cette situation des affaires, taudis que tous les partis désiraient la paix, et n'osaient pourtant se hâter de faire les avances nécessaires pour l'obtenir, deux femmes entreprirent de remplir les vflrux de toute l'F.urope , et de lui procurer ce bien tant désiré. Marguerite d'Autriche, douairière de Savoie et tante de Tempcrcur;et Louise, mère de François, convinrent d’une entrevue A Cambray ; s'étant logées dans deux maisons contiguès, auxquelles on ouvrit une communication , elles s’y abouchèrent sans cérémonial ni formalités, et y tinrent seules des conférences journalières, oO personne n était admis. Comme elles étaient toutes deux très versées dans les affaires, parfaitement instruites des secrets de leurs cours respectives, et quelles avaient l’une pour l'autre une confiance sans réserve, elles firent bientôt des progrès rapides vers un accommodement définitif; tous les ambassadeurs des alliés attendirent avec la plus

grande inquiétude que ces deux princesses eussent prononcé sur le destin de l'Europe

Mais quelque diligence qu'elles pussent faire [tour accélérer la conclusion d’une paix générale , le pape eut encore le secret et l'adresse de prévenir ses alliés , et de conclure à Barcelone son traité particulier. L’empereur, impatient de visiter l’Italie en allant en Allemagne, voulut rétablir la tranquillité dans la première de ces contrées, avant que de travailler à apaiser les troubles dont la seconde était remplie; il crut donc nécessaire de s'assurer du moins , avec quelque puissance d'Italie, une alliance sur laquelle il pftt compter. Celle du pape , qui ne cessait de le solliciter, lui parut préférable à toutes les autres. Charles désirait vivement une occasion de réparer, en quelque sorte, les insultes qu'il avait laites au caractère sacré du chef de l’église, et de lui faire oublier le passé par quelques services présens; en conséquence il traita Clément , après toutes ses infortunes, beaucoup plus favorablement que ce papp u’eilt pu l'attendre d'une longue suite de succès. Entre autres articles, l'empereur s'engagea à lui rendre tous les territoires qui appartenaient à l’état ecclésiastique; à rétablir dans Florence la domination des Médieis; à marier sa fille naturelle il Alexandre, chef de celle famille ; à laisser le pape l’arbitre absolu de la destinée de Sforce et de la souveraineté du Milanais. En retour de ces importantes concessions. Clément donna à l'empereur l'investiture du royaume de Naples, sans se réserver d'autre tribut que le présent d une haquenée blanche, en reconnaissance de sa suzeraineté; il donna déplus uneabsolution géuérale il tous ceux qui avaient eu part à l'assaut cl au pillage de Rome; il permit <1 Charles et il son frère Ferdinand de lever dans leurs états un quart des revenus ecclésiastiques 2.

lai nouvelle de ce traité accéléra les négociations de Cambray , et détermina .Marguerite et Louise à conclure sur-le-champ. Le traité de Madrid servit de base à celui qu'elles firent , et dont l'objet fut d’adoucir la rigueur des conditions du premier. Les articles principaux furent , que l'empereur ne demanderait pas, pour le présent, la restitution de la Bourgogne, se ré-

1 P. Heuteru», Rer. austr , lir. x, c. in, p. 133. Du Bellay, p. 122.

» (jrU.cti., liv. xvui, p. 322.

servant cependant de faire valoir, dans toute leur force, scs droits et ses prétentions à ce duché; que François paierait deux millions d'écus pour la rançon de scs fils, et qu'avant leur élargissement il rendrait toutes les villes qu’il tenait encore dans le Milanais; qu'il céderait la souveraineté delà Flandre et de l'Artois; qu'il renoncerait à toutes ses prétentions sur Naples, Milan , Cènes, et sur toutes les antresvilles situées au-delà des Alpes; qu'aussitOt après le traité , il épouserait, comme il en avait déjà été convenu , Eléonore , saur de l'empereur l.

O; fut ainsi que François, par l'excessive impatience qu'il avait de revoir scs enfans en liberté , sacrifia tout ce qui l'avait d'abord porté à prendre les armes et à continuer les hostilités pendant neuf années consécutives; ce qui faisait une guerre d’une longurur presque inconnue à l’Europe, avant que l'établissement des troupes réglées, et l'imposition des taxes extraordinaires fussent devenus universels. Par ce traité, l’empereur devint le seul arbitre du sort de l'Italie ; il affranchit ses domaines des Pays-Bas d'une marque honteuse de servitude; et après avoir vaincu son rival les armes à la main , il lui imposa en maître les conditions de la paix. La guerre devait naturellement finir ainsi, à en juger par la conduite différente que les deux roisavaient tenue dans leurs opérations. Charles , par caractère , autant que par la nécessité de sa situation, combinait tous ses plans avec la plus grande prudence, et les suivait avec fermeté: toujours attentif à observer les circonstances et les événemens , il ne laissait échapper aucune des occasions qui pouvaient lui procurer quelque avantage. François, plus entreprenant que constant dans ses projets, s'engageait avec ardeur dans de grandes entreprises, et se refroidissait dans l'exécution : distrait par ses plaisirs, ou trompé par ses courtisans, il perdait souvent les occasions les plus favorables. Les qualités opposées des généraux qu'employèrent les deux rois n'influèrent pas moins sur les succès de la guerre que la différence du caractère de leurs maîtres. On vit tou jours dans les généraux de l’empereur la valeur tempérée par la prudence; un esprit fertile en ressources et éclairé par l'ex-

* P. Heuter., /ter. aust.. Il», x, ç. m, p. 234. San<lor, vol. 11, p. 28.

périencc; une grande sagacité à pénétrer les vues de l'ennemi ; une grande habileté à conduire leurs propres desseins , tous les talens enfin qui forment les grands capitaines, et qui assurent la victoire. les généraux français manquèrent de toutes ces qualités, et avaient la plupart les défauts contraires ; si l’on excepte l-autrec , qui fut toujours malheureux, il n'y en eut pas un seul qui pût se vanter d’égaler le mérite de Pescaire, de Lève, de du Guast, du prince d'Orange, et desautres chefs que Charles opposa aux Français. Bourbon, Moron et Doria, qui, par leurs grands talens et par leur conduite, eussent pu balancer la supériorité que lesimpériauxavaientacquise, furent perdus |wur la France par la négligence du roi, ou par la méchanceté et l'injustice de ses courtisans ; et l'on a dû remarquer que les plus grands coups qui furent portés à la France pendant toute la durée de la guerre, furent dirigés par le ressentiment et le désespoir de ces trois hommes, qui s'étaient vus forcés d’abandonner son service.

Les rigoureuses conditions que François fut obligé de subir ne furent pas ce qu’il y eut de plus mortifiant pour lui dans letraitédeCambray. Il perdit encore sa réputation et la confiance de toute l'Europe, en sacrifiant ses alliés à son rival. Comme il ne voulait pas entrer dans tous les détails nécessaires pour concilier leurs intérêts, et qu'il craignait peut-être d'être obligé d’acheter,. par de plus grands sacrifices de sa part , ce qu’il aurait réclamé pour eux , il les abandonna tous également , et laissa , sans aucune stipulation, à la merci de l’empereur, les Vénitiens, les Florentins, le duc de Ferrare et quelques barons napolitains qui s’étaient joints à son armée. Aussi se récrièrent-ils contre la lâcheté et la perfidie de ce procédé; cl François en fut si confus lui-mème que, ne pouvant se résoudre à entendre, de la bouche de leurs ambassadeurs, les justes reproches qu’il méritait, il laissa passer quelque temps sans vouloir leur donner audience. Charles au contraire avait eu la plus grande attention ù ménager les intérêts de tous ceux qui s'étaient attachés à son parti : il avait assuré jusqu’aux droits de quelques-uns de ses sujets flamands qui avaient des biens ou des prétentions en France; il avait fait insérer un article qui obligeait François à réhabiliter la fa-

mille et la mémoire du connétable de Bourbon, et à rendre à ses héritiers les terres qui avaient été confisquées; par un autre article, il avait stipulé une indemnité pour les gentilshommes français qui avaient suivi Bourbon dans son exil >. Cette conduite, louable par elle-même, et que le contraste de celle de François relevait d'une manière encore plus frappante, procura à Charles autant d'estime que le succès de ses armes lui avait acquis de gloire.

François ne traita pas le roi d’Angleterre avec la même indifférence que ses autres alliés. 11 ne faisait pas un pas dans la négociation de Cambray sans en faire part à son allié, et heureusement pour lui Henri se trouvait alors dans une situation qui ne lui laissait d’autre parti à prendre que d'approuver sans réserve toutes les démarches du roi de France , et d’y concourir avec lui. Le roi d'Angleterre sollicitait depuis quelque temps le pape pour obtenir la permis sion de répudier sa femme, Catherine d’Arragon. Plusieurs motifs lui faisaient désirer ce divorce : d'abord Catherine était la veuve de son frère ; et comme il y avait certains temps de l’année où les idées religieuses faisaient une plus vive impression sur son esprit, il avait des scrupules sur la légitimité de son mariage; il y avait déjà long-temps qu'il n'aimait plus la reine, qui était beaucoup plus âgée que lui , et qui avait perdu tous les agrémens de sa jeunesse ; il avait d'ailleurs un désir extrême d’avoir des enfans mâles. Wolsey, qui ne cherchait qu’à fortifier la mésintelligence de son maître avec l'empereur, neveu de Catherine , employait tout son art pour nourrir les scrupules de Henri , et l’encourager dans le projet de son divorce. Enfin un dernier motif, peut-être plus puissant que tous les autres ensemble, était la passion violente que Henri avait conçue pour la célèbre Anne de Boulen, jeune dame d’une grande beauté et d’un mérite plus éclatant encore: ce prince, voyant qu’il ne pouvait obtenir ses faveurs qu'en lui donnant sa main , se détermina à l'élever au trûne. la» papes avaient souvent usé de leur autorité pour permettre des divorces sur des rai sons moins spécieuses que celles que Henri alléguait eu faveur du sien. Lorsque la première

1 Guich., liv. xix, psg. 525. F. Heuler., fier austr.. liv. x, c. iv, p. 235.

proposition en fut faite 5 Clément , il était dans la prison du château Saint-Ange ; et comme il n’espérait alors sa liberté que du roi d’Angleterre et du roi de France scs alliés , il témoigna la plus grande inclination 6 favoriser le divorce du premier; mais dès qu'il se vit libre, il laissa voir des sentimens tout opposés. Charles, qui épousait le parti de sa tante avec un zèle animé par le ressentiment, intimida le pontife par des menaces qui alarmèrent vivement son âme craintive, et le flatta d’un autre côté par les promesses qu’il lui fit à l’avantage de sa famille; promesse qu’il réalisa en effet quelque temps après. Ces considérations firent oublier à Clément toutes les obligations qu’il avait à Henri, et son zèle pour les intérêts de l'empereur alla jusqu'à exposer l’intérêt de la religion romaine en risquant de détacher pour jamais l’Angleterre de la dépendance du saint siège. Après avoir amusé Henri pendant deux années entières par toutes les subtilités et toutes les chicanes que la cour de Rome sait employer avec tant d’adresse pour prolonger ou faire échouer une affaire ; après avoir déployé toutes les ressources de sa politique équivoque et artificieuse, don t les historiens anglais qui ont traité ce sujet ont eu bien de la peine à suivre et à démêler les détours, il finit par retirer les pouvoirs donnés aux juges qu’il avait commis pour juger cette question ; il évoqua la cause â Rome , et ne laissa plus au roi d'autre espérance d'obtenir un divorce que de la décision du pape lui-même. Comme Clément était alors étroitement lié avec l’empereur, qui avait acheté son amitié par des sacrifices sans bornes, Henri désespéra d’obtenir d’autre jugement que celui que l’empereur prononcerait par la bouche du pape. Cependant l’intérêt de son honneur et celui de ses passions ne lui permettaient pas de renoncer à son projet : il résolut d’employer d’autres voies et de réussir à quelque prix que ce fût. Il avait donc besoin , pour balancer le pouvoir de l’empereur, de s’assurer l’amitié de François : dans cette vue , loin de lui i faire aucun reproche sur ce qu’il avait aban- ' donné scs alliés dans le traité de Cambray, il lui fit présent d’une somme considérable qu’il lui offrit comme une contribution fraternelle pour payer la rançon de ses enfans *.

1 Herbert. Du Bellay, p. 122.

Cependant l'empereur aborda en Italie , suivi d’un cortège nombreux de noblesse espagnole et d’un corps considérable de troupes; il avait laissé le gouvernement de l’Espagne, pendant le temps de son absence, à l’impératrice Isabelle. Le long séjour qu’il avait fait dans le royaume l'avait mis à portée de connaître à fond le caractère des Es|>agnols, et il avait appris à les gouverner par des maximes assorties à leur génie. 11 sut même en quelques occasions prendre des manières populairesquiflattaient singulièrement la nation. Quelques jours avant qu’il s'embarquât pour l'Italie, il donna un exemple frappant des soins qu’il prenait de lui plaire. Il allait faire son entrée publique dans la ville de Barcelone, et les hahitans étaient embarrassés de savoir s'ils le recevraient sous le titre d’empereur ou de comte de Rarcclone. Charles donna sur-lechamp la préférence au dernier, déclarant qu’il se tenait plus honoré de ce titre ancien , que de la couronne impériale. Enchantés de cette préférence qui les flattait infiniment , les habitans le reçurent avec des acclamations de joie, et les états de la province prêtèrent serment d’obéissance à son fils Philippe, en qualité d'héritier du comte de Barcelone. Tous les royaumes d’Espagne avaient déjà prêté le même serment avec la même satisfaction.

L’empereur parut en Italie avec toute la pompe et tout l'appareil d’un conquérant : les ambassadeurs de tous les princes et de tous les états de ce pays suivaient sa cour et attendaient leur sort de sa décision. A Gènes, où il débarqua d’abord, il fut reçu avec les transports que devait inspirer le protecteur de la liberté. Après avoir honoré Doria de plusieurs marques de distinction, et gratifié la république de nouveaux privilèges, il s’avança vers Bologne , lieu fixé pour son entrevue avec le pape. Dans son entrée publique en cette ville, il affecta de joindre toute la magnificence et la majesté d’un empereur à l’humilité d'un enfant soumis de l’église; et à la tète de vingt mille soldats qui le mettaient en état de donner des lois à toute l'Italie, il baisa à genoux les pieds de ce même pape , qui , quelques mois auparavant, était son prisonnier *. Les Italiens, qui avaient tout souffert de la licence et de la férocité de ses troupes, s'étaient accoutumés à

* Sandov.. vol. Il, p. 50. Prrrrr, ix, p. 116.

se former, dans leur imagination , un portrait de l’empereur assez ressemblant à l'idée qu’ils avaient des souverains barbares des Goths ou des Huns, qui n'avaient pas fait plus de mal que lui à leur pays. Ils furent très surpris de voir un prince aimable cl plein de grâce, affable et prévenant dans ses manières, régulier dans sa conduite et dans ses mœurs, cl donnant l'exemple d’une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la religion Ils furent encore plus étonnés quand ils le virent concilier les intérêts de tous les princes et de tous les états qui dépendaient alors entièrement de lui, avec une modération et une équité à laquelle ils étaieut bieu loin de s’attendre.

Lorsque Charles partit d’Espagne, il ne songeait guère à donner des preuves si extraordinaires de désintéressement. Il parait même qu’il était décidé à tirer le plus d'avantages qu’il pourrait de la supériorité qu’il avait acquise en Italie : mais différentes circonstances lui firent sentir la nécessité de changer de plan. Les progrès du sultan , qui de la Hongrie avait pénétré dans l’Autriche et mis le siège devant Vienne avec une armée de cent cinquante mille hommes, le pressaient de rassembler toutes scs forces pour résister;! ce torrent. Quoique la valeur des Allemands, la conduite prudente de Ferdinand et la trahison du visir eussent bientôt obligé Soliman d’abandonner son entreprise avec non moins de honte que de désavantage, la présence de l’empereur n’eu était pas moins nécessaire 2 en Allemagne pour y arrêter le cours et les progrès sensibles des troubles qu'avaient excités les disputes de religion. Les Florentins, loin de consentir au rétablissement des Médicis, article auquel l’empereur s’était engagé par le traité de Barcelone, se préparaient â défendre leur liberté par la voie des armes. Les grands préparatifs qu’il avait faits pour son voyage l’avaient engagé dans des dépenses extraordinaires ; et dans cette occasion comme dans plusieurs autres, la multiplicité de ses affaires et l'extrême médiocrité de scs revenus l'obligeaient â resserrer les plans trop vastes de son ambition, et à sacrifier désavantages certains et presens pour prévenir des dangers plus éloignés, mais inévilables.Tous ces motifs réunis firent seulirà Charles

1 Sandov., vol. tl, p. 50, 53, etc.

> bieidan , p. 421. fiuich., iiv. xx, p. 550.

la nécessité, de prendre un air de modération et de désintéressement, et il joua son rôle avec beaucoup de naturel. Il permit â Sforce de venir le voir à sa cour; et au pardon de toutes les offenses qu'il en avait reçues, il joignit l’investiture du duché de Milan et lui donna encore en mariage la fille du roi de Danemark , sa nièce. Il consentit â ce que le duc de Fcrrare prit possession de tous ses domaines, et termina tous les différends qui restaient à vider entre ce duc et le pape avec une impartialité qui ne plut pas beaucoup au dernier. Il en vint aussi â un accommodement définitif avec les Vénitiens, sous la condition assez juste qu'ils lui rendraient tout ce qu'ils avaient usurpé pendant la dernière guerre, soit dans le royaume de Naples, soit dans le territoire du pape. En dédommagement de tant de concessions , il exigea des sommes considérables de chacune des puissances avec lesquelles il traita. Ces sommes lui furent payées sans délai et lui fournirent le moyeu de continuer sou voyage en Allemagne avec la magnificence qui convenait à son rang '.

Tous ces traités , qui rendaient la paix et la tranquillité â l'Italie, après une guerre si longue dont le poids s’était particulièrement fait sentir â ce pays, furent publiés à Bologne avec la plus grande solenuilé, le premier jourde l'année 1530, au milieu des acclamaliuus unanimes des peuples. On combla d’éloges l'empereur, et fou fit honneur à sa modération et â sa générosité de l'avantage de jouir enfin de la paix qu'on désirait depuis si long-temps. Les Florentins furent les seuls qui ne partagèrent point la joie universelle : animés d’un zèle pour leur liberté, plus louable que prudent, ils prirent la résolution de s'opposer au rétablissement des Médicis. I.’armée impériale était déjà entrée dans leur territoire et formait le siège de leur capitale : abandonnés de Ions les alliés, et sans espoir d'aucuu secours , ils se défendirent plusieurs mois avec une ardeur opiniâtre et digne d'un meilleur succès ; et lorsqu'ils se rendirent , ils obtinrent encore une capitulation qui leur laissait l’espérance de sauver quelques restes de leur liberté. Mais l'empereur, ne songeant qu’à favoriser le pape, frustra leur attente, abolit l’ancienne forme de leur gouvernement , et remit dans les mains d’Alexandre Médicis le même

' Sandov., vol. U, p. 55, etc

pouvoir absolu que sa famille avait jusqu'alors exercé dans cet état.

Philibert de Chàlons, prince d'Orange, général de l’empereur, fut tué pendant le siège : ses biens et ses titres passèrent à sa sœur Claude de Clivions, qui était mariée à René, comte de Nassau, et qui, par scs enfans, transmit le titre de prince d’Orange à celte famille qui l’a rendu depuis si illustre *.

Après la publication de la paix à Bologne, et la cérémonie du couronnement de Charles , roi de lombardie et empereur des Romains, cérémonie que le pape fit avec les formalités accoutumées, ce prince, que rien ne retenait plus en Italie a, se disposa à prendre le chemin de l’Allemagne. Sa présence y devenait de jour en jour plus nécessaire : les catholiques et les partisans des nouvelles opinions le pressaient de s’y rendre avec une égale importunité. L’absence de l’empereur, ses contestations avec le pape , les soins qu'exigeait la guerre de France , avaient donné aux réformateurs un long intervalle de tranquillité pendant lequel leurs doctrines avaient fait des progrès sensibles. La plupart des princes qui avaient embrassé les opinions de Luther ne s’étaient pas contentés d’établir dans leurs territoires la nouvelle forme de culte, ils avaient encore entièrement aboli les rits de l’église romaine. Plusieurs des villes libres avaient suivi leur exemple : la moitié du corps germanique avait presque entièrement abandonné le saint siège , et dans les pays même qui n’avaient pas encore secoué le joug dn papr, sa puissance était considérablement affaiblie par l’exemple des états voisins ou par les progrès cachés de la nouvelle doctrine qui en minait sourdement les fondemens. Quelque satisfaction que l’ernjtereur eût pu ressentir des événemens qui tendaient A mortifier ou à embarrasser le pape dans le temps de sa rupture déclarée avec le saint siège, il ne pouvait se dissimuler alors que les troubles dont la religion avait rempli l'Allemagne pouvaient il la fin devenir très fonestes il l'autorité iuqiériale. La faiblesse de ses prédécesseurs avait encouragé les grands vassaux de l’empire à étendre leur pouvoir aux dé-

1 Guich., liv. xx, p. 541, etc. P. Heuter., Hcr. auslr., tir. x, c. •*, p. 240

•H. Cornet, Agrippa, De dupliri Coronatione Car. y ap. Scard., U, p. 266.

pens des droits et des prérogatives du souverain; de sorte que dans tout le cours d'une guerre qui demandait les plus grands efforts , Charles n’avait tiré presque aucun secours effectif de l’Allemagne , et n'avait guère trouvé d’autres avantages dans sa dignité d’empereur que des titres fastueux et vains et des prétentions surannées; il sentit vivement que, s’il ne recouvrait une partie des prérogatives que ses prédécesseurs avaient laissé perdre, et s’il n'avait que le titre de chef de l’empire, sans en avoir l'autorité, cette grande dignité l'embarrasserait plus dans ses projets ambitieux qu'elle ne lui servirait. Pour parvenir à cct objet . rien ne lui parut plus essentiel que d'étouffer promptement des opinions qui pouvaient former entre les princes de l’empire une ligue redoutable dont les liens seraient plus forts et plus sacrés que tous ceux de la république. Rien aussi ne lui parut plus propre à le conduire au but qu’il se proposait que de faire servir à l’agrandissement de son autorité civile un zèle constant pour la religion établie, dont il était le protecteur naturel.

Dans cette idée , dès qu’il avait vu jour à traiter d’un accommodement avec le pape, il avait convoqué à Spire une diète de l’empire, dont l’objet fut de délibérer sur l’état actuel de la religion. Le décret de la diète qui s’y était tenue en 1526 établissait à peu près la tolérance des opinions de Luther, et avait par -là choque le reste de la chrétienté. Il fallait pourtant beaucoup d’art et une conduite bien délicate pour procéder à une décision plus rigoureuse contre les novateurs. Les esprits, qui avaient été tenus dans une agitation per|>éluelle par une dispute qui durait depuis douze années sans interruption et sans qu’aucun des deux partis se fût refroidi, se trouvaient alors portés au plus haut degré de fermentation. On était accoutumé aux innovations , et on avait vu les plus hardies entreprises couronnées par le succès. En abolissant l'ancien culte, les peuples y avaient substitué des formes de culte nouveau, et leur haine pour le culte qu’ils avaient abandonné se fortifiait encore par l’attachement qu’ils avaient pris pour celui qu’ils avaient adopté. Luther n’était pas d’un caractère A se rebuter par la longueur ou . l'opiniâtreté de la résistance, ou A s'endormir sur scs succès , et il continuait ses attaques avec la même vigueur qu’il avait montrée dès le corn*

menccment. .Ses disciples , dont plusieurs avaient autant de zèle, et quelques-uns même plus de lumières que leur maître, n'étaient pas moins en état de soutenir la dispute avec courage et avec habileté. Plusieurs laïques, quelques princes même , en vivant au milieu de ces disputes éternelles, s'étaient accoutumés à discuter les argumens des deux partis, qui s'en rapportaient tour à tour â leur décision; ils s'instruisirent à fond de toutes les questions qui étaient agitées, et se mirent en état de les soutenir eux-mèines avec honneur et de manier avec succès les armes scolastiques employées dans ces guerres de théologie. Il était évident que dans ces circonstances une décision trop rigoureuse de la diète aurait sur-le-champ produit une confusion générale, et aurait pu allumer une guerre de religion en Allemagne. Dans cette crainte, tout ce que l'archiduc et les autres députés de l’empereur demandèrent à la diète fut donc d'enjoindre aux états de l'empire , qui avaient jusqu’alors obéi au décret de la diète de Worms , lancé contre Luther en 1524, de continuer 5 s’y conformer et de défendre aux autres états de faire à l'avenir aucune innovation dans la religion, et surtout d’abolir la messe, avant la convocation d'un concile général. Après bien des débats, ce décret passa à la pluralité des voix

L’électeur de Saxe, le marquis de Brandebourg , le landgrave de Hesse, les ducs de Lunebourg, le prince d’Anhalt avec les députés des quatorze villes2 libres ou impériales, firent contre ce décret une protestation solennelle, par laquelle ils le déclaraient injuste et impie. De là vint le nom de protestans, nom qui est devenu mieux connu, et bien plus honorable depuis qu'il a été donné indistinctement à toutes les sectes qui se sont séparées de l'église de Rome. Les protestans n’en restèrent pas là, ils envoyèrent des ambassadeurs en Italie pour faire leurs plaintes à l'empereur, qui les reçut de la manière la plus propre à les décourager 3. Charles était alors étroitement lié avec le pape , et ne

’ Sleid., But., p. 117.

1 Os quatorze villes étaient Strasbourg, Nuremberg , tint , Constance, Reutiingen, Windsbeim, Mrimtngen, l.imt.iu , Kcmpten , Heitbron, bue, Weisseutbourg , Nordîingcn et Saint-Cal.

* Sleid., But., p. 1 19. F. Paolo, ffisl., p. 4n. Seckend, vol. U, p. 117.

songeait qu’à l'attacher inviolablement à ses intérêts. Pendant le long séjour qu'ils firent tous les deux à Bologne, ils eurent ensemble plusieurs conférences sur les moyens les plus efficaces d'extirper les hérésies qui avaient germé en Allemagne. On sait que tous les papes ont constamment redouté et éloigné, autant qu'il était en eux, la convocation des conciles généraux : le timide Clément, qui les redoutait encore plus qu'aucun autre pape, ne pouvait, sans frémir, écouter la proposition d'en assembler un. Il n'est point de raisons qu'il n'employàt pour dissuader l'empereur de ce projet. Il lui peignit les conciles généraux comme des assemblées de factieux intraitables, remplis de présomption, redoutables par leur union à l'autorité des. princes, et trop lents dans leurs opérations pour remédier aux maux qui demandaient un prompt secours. L’expérience, lui disait-il , nous a appris à tous deux que la tolérance et la douceur, loin d'adoucir l’esprit des novateurs, n'a fait que les enhardir : il en concluait qu'il fallait recourir aux voies de rigueur qu'exigeait le danger pressant de la religion; qu’il fallait faire exécuter la sen-' trnee d’excommunication lancée par Léon X , et le décret de la diète de Worms , et que c'était à l’empereur d’employer toute sa puissance pour réduire des rebelles qui ne respectaient plus ni l’autorité ecclésiastique ni l'autorité civile. Charles, qui avait d'autres vues que le pape et qui voyait de plus en plus combien le mal était profondément enraciné, songeait au contraire à ramener les protestans par des moyens moins violcns, et regardait la convocation du concile comme un expédient proprs à conduire à ce but. 11 promit cependant au pape que si les voies de douceur étaient sans effet, il déploierait toute la vigueur de son autorité pour réduire ces ennemis obstinés de la foi catholique1.

Tels furent les sentimens dans lesquels l'empereur partit d'Italie pour l'Allemagne , ayant déjà indiqué à Augsbourg la diète de l’empire. Dans sa roule il fut à portée d'observer quelles étaient les dispositions des Allemands sur les points contestés. Il trouva partout les esprits si

1 Fra-P.iolo, p. 47. SfcVpnd , lïv. n, p. 1 12 fh*t de la Confas. d‘ jiut&ùoiu io-i .Anvers t-jj'J, p. C.

Digiti;

aigris et si échauffés , qu’il resta convaincu qu’il ne fallait parier de rigueur et d’autorité qu’après avoir tenté tous les autres moyens, et lorsque le mal serait désespéré. 11 fit son entrée publique dans Augsbourg avec une pompe extraordinaire, et y trouva une assemblée qui, par l'éclat et le nombre de ses membres, répondait à l’importance des affaires qu'on devait traiter dans la diète , et qui était digne de faire honneur à l'entrée d’un empereur, revenant après une longue absence comblé de bonheur et de gloire. On eût dit que sa présence avait communiqué à tous les partis un esprit tout nouveau de modération et d’inclination i la paix. L’électeur de Saxe ne voulut pas permettre 1 Luther de l’accompagner à la diète , dans la crainte d’offenser l’empereur en exposant â ses yeux un homme excommunié par le pape , et l'auteur des dissensions qui occasionaient alors tant de troubles. Tous les princes protestans , i la prière de l’empereur , défendirent aux théologiens qui les accompagnaient de prêcher en public tant qu'ils résideraient à Augsbourg. Par les mêmes raisons, ils choisirent Mélanchton , celui des réformateurs qui , avec le plus de science, avait aussi le caractère le plus doux et le plus pacifique , pour dresser leur confession de foi dans les termes les moins choquans pour les catholiques romains , sans pourtant trahir l’intérêt de la vérité. Mélanchton , qui n’avait jamais trempé sa plume dans le fiel théologique, et qui sortait rarement des bornes de la politesse , même dans ses écrits purement polémiques , se chargea de cette commission qui convenait si bien à son caractère, et s’en acquitta avec un succès digne de sa modération. Le symbole qu’il composa , connu sous le nom de confession d’ Augsbourg, nom qu’il prit du lieu même où on le présenta , fut lu publiquement devant la diète. Des théologiens catholiques furent nommés pour l’examiner : ils proposèrent leurs critiques ; la dispute s'engagea entre eux et Mélanchton, soutenu de quelquesuns de ses partisans; mais quoique Mélanchton adoucit quelques articles, se relâchât sur d’autres , et prit soin de donner à tous le sens le moins choquant pour ses adversaires; quoique l’empereur lui-même fit tout son possible pour rapprocher les deux partis, il se trouvait déjà tant de marques de séparation établies, tant de barrières insurmontables élevées entre ics deux

églises, qu’on désespéra dès lors de pouvoir jamais concilier et réunir les esprits

Charles voyant qu’il ne pouvait rien gagner sur les théologiens s'adressa aux princes qui les protégeaient; mais quelque désir que ceux-ci eussent d'accommoder les choses , et quelle que fût leur inclination â obliger l’empereur, il ne les trouva pas plus disposés que les théologiens à renoncer â leurs opinions. Dans ce temps-là le zèle pour la religion agitait les esprits â un degré que peuvent à peine concevoir ceux qui vivent dans notre siècle : les passions qu’excitaient la découverte de la vérité et le premier sentiment de la liberté ont aujourd'hui presque entièrement perdu leur énergie. Le zèle était alors si puissant , qu’il l'emportait même sur l’aitachemeut aux intérêts politiques , qui est ordinairement lé mobile prédominant des démarches des princes. L’électeur de Saxe, le landgrave de Hesse, et les autres chefs des protestans, quoique sollicités chacun en particulier par l'empereur , et tentés par l’espérance et la promesse des avantages politiques qu’ils étaient le plus jaloux d’obtenir, refusèrent tous, avec un courage digne d’ètre imité , d’abandonner pour aucune acquisition terrestre, ce qu’ils croyaient être la cause de Dieu2.

Les moyens qu’on employa pour gagner ou pour désunir le parti protestant n’ayant eu aucun succès , il ne restait plus à l’empereur d'autre parti à prendre que d’exercer son pouvoir pour défendre, par quelque acte de vigueur, la doctrine et l'autorité de l’église établie. Campieggio, nonce du pape, n’avait cessé de représenter â l’empereur que la sévérité était la seule manière de traiter avec des hérétiques si obstinés. 1 a diète , cédant à ses instances et à son avis , donna un décret qui condamnait la plupart des opinions soutenues par les protestans; défendait à tonte personne de protéger ou de tolérer ceux qui les enseigneraient; enjoignait l’exacte observation du culte établi, et défendait toute innovation pour l'avenir sous des peines sévères. Tous les ordres étaient en même temps requis de concourir de leurs biens et de leurs personnes à l’exécution de ce décret, et ceux qui refose-

1 Seckfnd, li». n,p. tS0, etc. Abr. Sculteti Annales evangclici ap. Hcrm y on der Har., Hint. Uh. reform. Lcips. 1717, fol., p. 159.

’ Sleid., p. 132 Saille! , Annal-, p. 138.

274 HISTOIRE DE CH ARLES- Ql'l.NT. llS30j

raient d'oWir riaient déclarés incapables d’exercer les fonctions déjugés ou de paraître comme parties à la chambre impériale , qui était la cour souveraine de l’empire. Il fut encore arrêté pat* ce décret , qu'on s'adresserait au pape pour le requérir de convoquer dans le délai de six mois un concile général, dont les décisions souveraines pussent terminer toutes les disputes

La rigueur de ee decret alarma les protestans: ils le regardèrent connue le prélude des plus violentes persécutions, et restèrent convaincus que l'empereur avait résolu leur destruction. La crainte des calamités qui menaçaient l'église accabla le faible courage de Mélancltlon ; et comme si sa cause eût été déjà désespérée, il s'abandonna à la mélancolie et aux plaiutcs. Mais Luther , qui n'avait cessé |>endaut la tenue de la diète d'affermir et d'encourager son parti par différeus écrits qu’il avait publiés . ne se laissa ni effrayer ni déconcerter par l'approche de ce nouveau danger. Il rassura Mélanchton et ceux de ses disciples qui étaient tombés dans le même découragement; il exhorta les princes à ne pas abandonner des vérités qu’ils venaient de défendre avec une fermeté si digne d'éloges1 2. Scs exhortations tirent sur leurs esprits une impression d'autant plus profonde, qu’ils venaient d’apprendre avec la plus jp-ande inquiétude la nouvelle d une ligue qu'avaient formée les princes catholiques de l'empire |M>ur le soutien de la religiou établie , et dans laquelle Charles était entré lui-inéme 3. Ils sentirent la nécessité de se tenir sur leurs gardes, et virent que leur sûreté , aussi bien que le succès de leur cause, dépendait de leur union. Pleins des alarmes que leur inspirait la ligue catholique, nuis déterminés sur la conduite qu'ils devaient tenir , iis s'assemblèrent à Smalk.alde.Ist, il* conclurent une ligue défensive contre tout agresseur <, par laquelle tous les états protestans de l’empire s'unissent pour ne former qu'un corps; cl, commençant à se considérer sous cet aspect, ils résolurent de s'adresser au-x rois de France et d'Angleterre, jet d'implorer leur secours et leur appui en Ifaveur de leur nouvelle confédéral ion.

Une affaire qui n’avait aucun rapport à la rc-

1 Sleid.,p. 138.

’ Scck., vol. Il, p ISO. Sleiii , p. 140.

* Swk , roi. Il, p. 200. 3,2.

‘.SlciU., //«<„ p. 142.

ligion leur fournit un prétexte ponr rechercher l'assistance des princes étrangers. Charles , dont l'ambition croissait dans la même proportion que sa grandeur et sa puissance, avait formé le projet de rendre la couronne impériale héréditaire dams sa famille, en faisant élire son frère Ferdinand roi des Romains. Les circonstances étaient très favorables à l'exécution de ce dessein : la victoire avait suivi partout le* armes de l'empereur ; il venait de dicter des loi* à toute l'Europe dans la dernière paix, il ne lui restait point de rival en état de conlre-balaneeroa d'arrêter l'exercice de scs forces : tes électeurs étaient éblouis par l édat de ses succès, et l'étendue de son pouvoir leur en imposait ; ils osaient donc à peine contredire les volontés d'un prince dont les sollicitations avaient toute l’autorité du commandement. Charles d'ailleurs ne manquai! pas de raisons plausibles pour appuyer sa demande: les affaires de ses autres royaumes l'obligeaient, disait-il, à s’absenter souvent de l’Allemagne: lesclésurdrcstoujourscroissansqu'avnicntexcités les disputes de religion . et le voisinage redoutable des Turcs qui menaçaient continuellement d’en! rer dans le cieur de l'empire avec ces années innombrables qui ravageaient tous les lieux de leur (tassage, demandaient la continuelle présence d’un prince qui eût en même temps assez de prudence pour apaiser les querelle* théobx giques, et assez de valeur et de puissance pour repousser les Ottomans. Son frère Ferdinand possédait ces qualités dans un degré éminent; sa longue résidence en Allemagne l'avait mis à portée de connaître à fonds la constitution de son gouvernement et le caractère des peuples ; comme il avait vu naître les querelles de religion, et qu'il les avait suivies depuis leur origine. il savait mieux que personne quels étaient les remèdes convenables, et quelle était la meilleure méthode de les appliquer ; enfin la position de ses états, qui touchaient aux frontières de l'empire ottoman , le rendait le défenseur naturel de l'Allemagne contre les invasionsdes infidèles ; et, étaul roi des Romains, son intérêt se trouverait d’accord avec son devoir pour l'engager à s'opposer aux entreprises des Turcs.

Toutes ces raisous firent peu d'impression sur les protestans. Ils savaient par expérience que rien n'avait tant favorisé les progrès de leur doctrine que l'interrègne après la mort de

Maximilien, la longue absence de Charles, et le relâchement dans l’administration du gouvernement qui avait résulté de ces deux incident. Ils avaient tiré trop d’avantages de cet état d'anarchie, pour ne pas craindre la domination toujours présente d’un nouveau chef. Ils pénétrèrent toute l'étendue des projeta ambitieux de Cliarles, et virent clairement que son but était de rendre la couronne impériale héréditaire dans sa famille , et d'établir par-là dans l'empire une autorité absolue, que des princes électifs ne pouvaient pas se promettre d'obtenir avec la même facilité. Us résolureut donc de s’opposer de toutes leurs forces à l'élection de Ferdinand, et d’encourager leurs compatriotes par leur exemple et leurs exhortalious à ne pas souffrir cette entreprise contre leurs lilwrtés. En conséquence l’électeur de Saxe ne ae contenta pas de refuser de se trouver à 1 assemblée des électeurs que l'empereur convoqua à Cologne , il chargea encore son fils alué d’y paraître à sa place, et de protester contre lélecliuu . comme étant faite contre toutes les formes et toutes les lois, contraire aux articles de la liuUe-d’Or , et destructive des liberlés de l'empire. Mais les autres électeurs, que Cliarles avait gagnés, quoique avec beaucoup de peine, n'eurent égard ni à l’absence ni à la protestation de l'électciu' de Saxe; ils élurent Ferdinand roi des Humains, et il fut, quelques jours après, couronné à Aix-la- Chapelle F

Lursque les prolestans, qui s'étaient assemblés une seconde fois à Smalkalde, reçurent la nouvelle de cette élection avec celle de quelques procédures que la chambre impériale commençait contre eux à l’occasion de leurs priocipes religieux, ils crurent qu'il était nécessaire de renouveler leur première confédération , et d'envoyer sur-le- champ des ambassadeurs en France et en Angleterre. François avait vu avec toute la jalousie d'un rival la réputation que l’empereur s’était acquise par la modération et le désintéressement dont il avait fait parade en réglant les intérêts de l'Italie. Il fut encore plus vivement affecté de la nouvelle élection du roi des Romains, et ne put voir sans inquiétude le succès de l’empereur dans une entreprise qui tendait véritablement à augmenter et à perpé-

1 Sleiil . p. 142. Srrk. . Hl.i. I*. Ileuter., /ter aust. Uv. X,c. vi, p. 240.

tuer son autorité en Allemagne. Mais il sentit en même temps que ce serait le comble de l’imprudence qne d’engager dans une nouvelle guerre sa nation épuisée par les effort* extraordinaires qu’elle avait faits, et découragée par tant de mauvais suocès, avant qu’elle eût eu le temps de reprendre de nouvelles forces et dW blier ses malheurs passés. Il ne pouvait non plu», 1 sans être provoqué et sans avoir de prétexte, violer un traité de paix qu’il venait de solliciter; il se fût exposé à perdre l’estime de toute l’Europe, et à être détesté comme un prince sans honneur et sans probité. C'était donc un spec- tacle agréable pour François, que de voir des factions puissantes commencer à se former dans l’empire. 11 écouta avec le plus grand intérêt les plaintes des priuces protestans, et sans parattre soutenir les opinions qu’ils avaient adoptées sur la religion, il résolut de fomenter ni secret l'es étincelles de discorde politique, qui pourraient bientôt produire un embrasement général. Dans cotte vue il envoya en Allemagne Guillaume du Bellay, un des plus habiles négociateurs de France, qui, en visitant les cours des princes mécontens, sut, par différens artifices, exciter à propos leur ressentiment, et conclut enfin une alliance entre eux et son maître F Cette alliance resta secrète, et ne produisit, pour le moment, aucun effet sensible; mais elle servit de base à une union qui fut souvent fatale aux projets ambitieux de Charles, et qui apprit aux princes mécontens de l'Allemagne où ils pourraient à l'avenir trouver un protecteur puissant et. disposé à les défendre contre les entreprises de l’empereur.

Le roi d'Angleterre, plein de ressentiment contre Cliarles, parce qu'il savait que par complaisance pour ce prince le pape avait si longtemps retardé son divorce, et venait enfin de s’y opposer ouvertement, n'était pas moins dis-' posé que François à soutenir une ligue qui pou-' vait devenir si formidable à l'empereur. Mais le divorce, qui était son objet essentiel, le jeta dans un tel labyrinthe de projets et de négociations , il était en même temps si occupé d'abolir en Angleterre la juridiction papale . qu'il ne lui restait aucun loisir pour s'occuper des affaires du dehors. Il se contenta de donner des promesses vagues, et d’envoyer un secours nié- 1 Ihi R«1tay, p. 12!). V 1T0. H. SçrL, liv. Ui, p II,

diocre d’arpent aux confédérés de Smalkaldc '.

Cependant Charles voyait de plus en plus que ce n'était pas encore le moment d’employer la rigueur et la violence pour extirper l'hérésie; que sa complaisance pour les vues du pape lui avait déjà fait faire une démarche imprudente et précipitée, et qu'il était bien plus de son intérêt de réunir toutes les parties de l’Allemagne pour en former un corps vigoureux et bien uni , que de la diviser et de l’affaiblir par une guerre civile la» protestans , qui pouvaient déjà se faire craindre par leur nombre et par le zèle qui les animait, étaient devenus encore plus forts et plus redoutables par la confédération que le décret rigoureux de la diète d’Augshourg les avait forcés de former. Enhardis par le sentiment de leurs forces, ils méprisèrent les décisions de la chambre impériale; et sûrs d'être appuyés par les puissances étrangères , ils étaient prêts à braver le chef de l’empire. D'ailleurs sa paix avec la France était peu solide ; il ne pouvait compter sur l’amitié d'un pape irrésolu et intéressé; il savait que Soliman, pour réparer la honte et les pertes de sa dernière campagne, se disposait à entrer en Autriche avec une armée encore plus nombreuse. Toutes ces raisons , surout la deruière, lui tirent sentir la nécessité d’un prompt accommodement avec les princes mécontens, s’il voulait préparer l’exécution de ses desseins futurs, et pourvoir même à sa sûreté présente. Il commença en conséquence à négocier avec l'électeur de Saxe et ses associés, la jalousie mutuelle de ces princes et celle qui les animait tous contre l’empereur occasions de grands délais , qui prolongèrent encore les difficultés innombrables qu’entraîne nécessairement la nature inflexible des opinions religieuses, qu’on ne peut ni altérer, ni modifier, ni abandonner aussi aisément que des objets d'intérêt politique. Cependant la négociation se termina enfin , et l’on convint à Nuremberg des termes d’une pacification qui fut ratifiée solennellement à la diète de Ratisbonne. Dans le traité , il fut stipulé qu’il y aurait une paix universelle en Allemagne jusqu'au concile général, dont l’empereur tâcherait de procurer la convocation dans l'espace de six mois; qu'on n’inquiéterait personne pour cause de religion; qu’on

i Herbert, p. là.', 1 il ■ *

arrêterait les procédures commencées par la chambre impériale contre les protestans, et que toutes les sentences qui se trouveraient déjà portées contre eux resteraient nulles et sans exécution. De leur part, les protestans s'enga-j gèrent à aider l'empereur de toutes leurs forces pour repousser l'invasion des Turcs1. Ainsi,' par leur fermeté dans leurs principes , par leur unanimité à soutenir leurs prétentions, parleur habileté à se prévaloir de l’embarras de l’empereur, les protestans obtinrent des conditions qui équivalaient presque à la tolérance de leur religion. L'empereur fit tous les sacrifices , et ils n'en firent aucun : il n’osa [mis même leur proposer d’approuver l'élection de son frère, quelque importance qu’il mit à cette affaire ; et les protestans, qui jusque-là n’avaient encore été regardés que comme une secte religieuse, acquirent dès lors le rang et le crédit d’un corps politique qu’il fallait ménager 2.

Charles apprit peu de temps après que Soliman était entré en Hongrie à la tète de trois cent mille hommes. Cette nouvelle termina bientôt les délibérations de la diète de Ratisbonne , où l’on avait déjà fixé le contingent de troupes et d’argent que chaque prince devait fournir pour la défense de l’empire, la» protestans, [mur marquer leur reconnaissance à l'empereur, le servirent avec un zèle extraordinaire, et mirent en campagne beaucoup plus de troupes qu’ils n’étaient obligés d'en donner; et les catholiques ayant imité leur exemple , Vienne vit rassembler près de ses murs une des plus grandes et des plus belles armées qui eussent jamais été levées en Allemagne. Après la jonction d’un corps de vieilles troupes espagnoles et italiennes, conduites par le marquis du Guast, de quelques escadrons de cavalerie pesante tirés des Pays- Bas , et des troupes que Ferdinand avait levées dans la Bohème , dans l'Autriche et dans ses autres états, cette armée montait à quatrevingt-dix mille hommes d’infanterie réglée, et à trente mille chevaux , sans compter un nombre prodigieux de troupes irrégulières. Ce corps redoutable méritait d’avoir à sa tète le premier monarque de la chrétienté; l’empereur voulut le commander en personne , et l’Europe en

' Dumont, Corps diplomat., loin. IV, partie u, p. 87, «8.

* Slcitl. p, l fit, etc. SccL, liv. ui, p. IV.

suspens attendit l'issue d’une bataille décisive entre les deux plus grands princes du monde ; mais redoutant mutuellement les forces et la bonne fortune l’un de l'autre, ils se conduisirent tous les deux avec tant de circonspection , que cette campagne , après des préparatifs immenses , finit sans aucun événement mémorable. Soliman , voyant l’impossibilité d’obtenir aucun avantage sur un ennemi toujours attentif et sur ses gardes , retourna à Constantinople vers la fin de l’automne Dans un siècle si belliqueux, où tout gentilhomme était soldat et tout prince général, il est J remarquer que ce fut la première fois que Charles parut à la tète de ses troupes, quoiqu'il eût déjà soutenu de si longues guerres, et remporté tant de victoires. Ce ne fut pas un honneur médiocre pour lui que d’avoir osé , pour le premier essai de ses armes , se mesurer avec Soliman , et il se couvrit de gloire par le succès de ses opérations.

Vers le commencement de cette campagne, l’électeur de Saxe mourut et fut remplacé par Jean Frédéric , son fils et son héritier. la réforme gagna plus qu’elle ne perdit à cette mort. Lé nouvel électeur, non moins attaché aux opinions de Luther que ses prédécesseurs , prit leur place à la tète du parti protestant , et défendit avec toute l’audace que ses ancêtres avaient, pour ainsi dire, nourrie et entretenue, avec toute la prudence que peut donner l’expérience de l’âge. •

Immédiatement après la retraite des Turcs , Charles , impatient de revoir l'Espagne , partit pour ce royaume , et prit sa route par l’Italie. Il désirait vivement d'avoir une seconde entrevue avec le pape : ils se virent encore à Bologne , et se traitèrent avec les mêmes démonstrations extérieures de respect et d’amitié ; mais ils n’avaient plus l’un pour l’autre cette confiance qui régnait entre eux lors de leurs dernières négociations dans cette ville. Clément était très mécontent de la conduite que l’empereur avait teuue à Augsbourg; eu consentant â la convocation prochaine d’un concile , ce prince avait perdu tout le mérite qu’il s'était fait auprès du pontifo par le décret rigoureux qui avait été porté d’abord contre la doctrine des réforma-

’ Joviu», /fut., Ily. xxx, p, 100, etc. Barre, Hist. de l'empire, vol. I, liv. vm, p. 347.

teurs. 1 je pape était encore plus offensé de la tolérance qu’accordait aux protestans la diète de Ratisbonne , et de la promesse positive que Charles avait faite de demander un concile. Cependant l’empereur , convaincu que la tenue d’un concile général produirait de bons effets, et d’ailleurs désirant de plaire aux Allemands , renouvela de vive voix à Bologne les sollicitations qu’il avait déjà fait foire au pape par ses ambassadeurs , et le pressa de convoquer ce concile sans délai. Clément fot très embarrassé sur la réponse qu’il devait faire à une requête qu’il ne pouvait ni refuser décemment ni accorder sans danger. Il tâcha d’abord de détourner Charles de cette idée ; mais le trouvant inflexible , il eut recours à des arlifices qui , s’ils ne pouvaient pas foire échouer entièrement ce projet , devaient du moins lui faire gagner du temps. Sous le prétexte plausible qu’il fallait commencer par régler avec toutes les parties intéressées le lieu de l’assemblée , la forme de scs opérations , le droit des personnes qui y auraient voix , et le degré d’autorité de leurs décisions, il nomma un nonce qui, accompagné d’un ambassadeur de l’empereur, fut dépéché â l’électeur de Saxe, comme au chef des protestans. Chacun de ces articles fit naître des difficultés et des contestations sans fin. Iats protestans voulaient que le concile se tint en Allemagne ; le pape voulait que ce fût en Italie. Ils exigeaient que le texte de l’Écriture sainte servît seul de règle de décision pour tous les points contestés : Clément accordait une égale autorité aux décrets de l’église et aux sentimens des pères et des docteurs. Ils demandaient un concile libre où les théologiens députés par les différentes églises eussent droit de suffrage : Clément se proposait de donner au concile une forme qui le rendit entièrement dépendant de son autorité. Il y avait un autre point sur lequel les protestans insistaient encore davantage : ils prétendaient qu’il était déraisonnable de vouloir les engager à se soumettre aux décrets d'un concile, avant qu’ils sussent sur quels principes seraient fondés ces décrets, par quelles personnes ils seraient prononcés , et quelles seraient les formalités qu'on observerait, l-epape répondit qu’il serait parfaitement inutile d’assembler un concile , si ceux qui le demandaient eux-mèmes ne promettaient auparavant , par

une déclaration expresse, de s'en rapporter à ses décisions. On proposa plusieurs expédiera pour concilier tous ces préliminaires, et les négociations traînèrent tant en longueur, qu'elles remplirent en effet les vues de Clément , dont e but était d'éloigner la tenue du concile , sans s’attirer le reproche flétrissant de s'ètre opposé seul à une mesure que toute l’Europe croyait si essentiellement utile au bien de l’église *.

Il y avait un autre objet de négociation qui intéressait l’empereur plus encore que la convocation d'un concile ; c'était d’assurer la tranquillité de l'Italie. 11 savait que François n’avait renoncé aux prétentions qu’il avait dans cette contrée, qu’à la dernière extrémité, et il ne pouvait pas douter que ce prince ne saisit le premier prétexte et la première occasiou de recouvrer ce qu’il avait perdu. 11 fallait donc songer à prendre des mesures pour assembler une armée en état de résister aux forces de cet ennemi. Comme le trésor de Charles , épuisé par une longue guerre, ne pouvait fournir les Bonds nécessaires pour entretenir une armée assez forte , il essaya de se décharger de ce fardeau sur ses alliés, et de pourvoir , à leurs dépens , à la sûreté de ses propres domaines, en proposant aux puissances d’Italie de former une ligue défensive contre tout agresseur, et pour cet effet de lever à la première apparence du danger, „ une armée qu’elles entretiendraient à frais communs, et dont Antoine de Lève serait nommé généralissime. Le pape goûta cette proposition , mais par des raisons très différentes de celles qui l'avaient inspirée i l’empereur. Il espérait par ce moyen délivrer l’Italie des vieux corps de troupes allemandes et espagnoles qui avaient fait si long-temps la terreur de ce pays , et qui le tenaient encore sous le joug de l’empereur, la ligue fut conclue: tous les états d'Italie, excepté les Vénitiens, y accédèrent: on régla la somme que chacun des alliés devait fournir pour l’entretien de l’armée; et l’empereur se voyant hors d’état de soudoyer plus long-temps ses troupes qui leur donnaient tant d'ombrage, consentit à les retirer. Après en avoir licencié une partie, et distribué le reste dans la Sicile et en Espagne, il t'embarqua sur les galères de Dorla et arriva à Barcelone 3.

• Fra-Paolo, Jfiit., p. 81. Seck.. lie. ni, p. 73.

* Guich., tir. xx, p. 551. Ferrera», tir. ix, p. 149.

Malgré toutes les précautions qu’il venait de prendre pour affermir la paix de l'Allemagne, et maintenir le système qu'il avait établi en Italie, il n’était pas encore tranquille. Il craignait, et ses alarmes s'augmentaient de jour en jour, que ses mesures ne fussent bientôt troublées par les intrigues ou par les armes du roi de France. Scs craintes étaient fondées : le désespoir seul et la nécessité avaient arraché à François le consentement qu’il avait donné à un traité aussi désavantageux et aussi déshonorant [tour lui que celui de Cambray : lors même qu’il le ratifia, il avait déjà formé la résolution de ne l'observer que tant qu’il y serait contraint, et il fit une protestation en forme, quoique dans le plus grand secret , contre plusieurs des articles du traité, particulièrement contre la renonciation à toutes ses prétentions sur le duché de Milan, clause qu’il regardait comme injuste, injurieuse pour ses successeurs et nulle par elle-même. Un des jurisconsultes de la couronne fil par l’ordre du roi uue protestation semblable et avec le même secret , lorsque la ratification du traité fut enregistrée au parlement de Paris ‘. On dirait que François croyait de bonne foi , qu’en employant un artifice indigne d’un roi, tendant i détruire la foi publique et la confiance réciproque qui sert de base à tous les contrats entre les nations, il était réellement dispensé de toute obligation d’accomplir ses promesses les plus solennelles, et de remplir ses engagemens les plus sacrés. Dès le moment que François eut conclu la paix de Cambray , il désira et chercha l'occasion de la violer avec impunité. C'était dans cette vue qu’il cultivait avec la plus grande assiduité l’amitié du roi d’Angleterre, et ne négligeait rien pour s'assurer de plus en plus de son alliance ; qu’il mettait les forces militaires de son royaume sur un meilleur pied que jamais , et qu’il fomentait adroitement la jalousie et le mécontentement des princes d’Allemagne.

Mais ce que François avait le plus à coeur, c’était de rompre l’étroite union qui subsistait entre Charles et Clément : il vit bientôt avec satisfaction des germes de dégoût et d’éloignement [tour l’empereur se développer dans l’âme soupçonneuse du pontife intéressé , et il commença à sc flatter que leur union ne serait pas durable. Le pape ne pouvait pardonner à l'empereur la

' Ihiraont , Corps rtiplomat. , tom. IV, part. II, p. 52.

décision qn’îl avait portée en faveur du duc de Ferrare. François exagéra l'injustice de ce procédé , et fit entendre au pape qu’il pourrai t trouver en lui un protecteur aussi puissant et plus impartial ; et comme Clément voyait avec impatience 1rs sollicitations importune» de Charles pour l'engager 6 convoquer un concile , François rut l'art de créer des obstacles pour différer celte convocation , et fit ses efforts pour empêcher les Allemands , scs alliés , d’insister avec tant d'obstination sur cet article1. C’était en partie en contribuant à l’agrandissement et â l’élévation de la famille de Médicis, que Charles avait pris sur le pape un si grand ascendant ; François lui présenta le même appât , en lui offrant de marier son second fils Henri , due d'Orléans, à Catherine, fille de laurcnt de Médicis, cousin de Clément. L’empereur, en apprenant les premières ouvertures de ce mariage , ne put se persuader que François voulût sérieusement avilir le sang royal de France par une alliance avec Catherine, dont les ancêtres n'étaient, quelque temps auparavant, que de simples citoyens et négocia ns de Florence: il crut que cette proposition n’avait d'autre objet que de flatter et d'amuser l’ambition du pontife. Il crut pourtant devoir travailler à effacer l'impression qu’avait pu faire sur son esprit une offre si éblouissante, et pour cet effet il promit de rompre le mariage qui avait été arrêté entre sa nièce, la fille du roi de Danemarck , et le duc de Milan , et de snbstituerCatherineàsa place. Mais les ambassadeurs de France ayant montré, contre tonte attente, le plein pouvoir dont ils étaient munis pour conclure les articles du mariage de Catherine avec le duc d'Orléans, l’expédient de Charles n’eut aucun effet. Clément fut si flatté d'un honneur qui relevait si fort l’éclat et la dignité de la maison des Médicis, qn’il offrit de donner â Catherine par (orme de dot l’investiture de plusieurs terres considérables de l'Italie; il parut même disposé à se joindre à François pour faire valoir ses anciennes prétentions dans ce pays, et consentit à une entrevue avec ce monarque t.

Otaries mit tout en oeuvre pour empêcher une cntrevue’dont il y avait lieu de croire que l’objet et le résultat ne loi seraient pas fitvora-

’ f>u Bellay, pag. 14! , elc. Seck. , tiv. ni, page 48. Fra-Paolo, p. 63.

• tiuicb., Kv. xx, p. Ail, 863. Ou Bellay, p. 138.

blés. Ce prince, qui avait eu deux fois la complaisance d'aller visiter le pape , ne pouvait se consoler de voir Clément donner à son rival une marque si singulière de distinction, que d'entreprendre un voyage par mer dans une saison défavorable, pour aller faire la cour à ce monarque dans son propre royaume. Mais l'impatience de conclure une alliance brillante étouffa tous les scrupules d'orgueil, de crainteet de jalousie, qui auraieut arrêté Clément en tonte autre occasion. Maigre toutes les manœuvres que fil jouer l'empereur, l'entrevue qu'il redoutait se flt à Marseille avec une pompe extraordinaire, et l'on s’y donna de part el d’autre les plus grands témoignages de confiance : ce mariage qui , par l'ambition et les taleus de Catherine , fut dans la suite aussi funeste à la France qu’il était alors déshonorant pour elle, fut enfin consommé. Le pape et François concertèrent ensemble plusieurs arrangemens en faveur du duc d'Orléans , et son père offrit de lui abandonner tous ses droits sur l'Italie ; mais tout se passa dans le secret , et ils évitèrent avec tant de soin d'offenser l'empereur, qu’il n’y eut entre eux aucun 1 traité de conclu ; même dans le contrat de mariage , Catherine renonça à tous ses droits et prétentions en Italie, à la réserve du duché dürbin1.

Dans le temps que Clément négociait avec le mi de France, et formait avec lui ces liaisons qui donnaient tant d'ombrage à l’empereur, il laissait Charles diriger à son gré toute l’affaire du divorce du mi d’Angleterre , et il se montrait aussi porté à le satisfaire sur cet objet que ai l'union la plus intime eût encore régné entre eux : tant la mauvaise foi et la duplicité lui étaient naturelles. 11 y avait déjà près de six ans que Henri sollicitait ce divorce, et le pape avait passé ces six années à négocier, à promettre, à se rétracter , et à ne rien conclure. Oo pourrait s'étonuer qu'un prince d'un caractère si impétueux et si facile à s’irriter, eût pu supporter tant de délais et de dégoûts : aussi sa patience en fol épuisée . et il s’adressa à un autre tribuual pour en obtenir le décret qu'il avait vainement sollicité à la cour de Home. Cramuer, archevêque de Canlorbéry , par uue sentence fondée sur l'autorité des universités, des docteurs et

1 Guicb-, liv. xx, p. 555.

* Dumont, Corp* dipiom., vol. IV, art. 2, p. 10t.

280 HISTOIRE DE CHARLES-QÜINT. rt6S4]

des rabbins , qui avaient été consultés sur cette question , annula le mariage du roi avec Catherine, déclara illégitime la fille qui en était née, et reconnut Anne de Boulen pour reine d’Angleterre. Dès ce moment , Henri cessa de faire sa cour au pape ; il commença à le négliger, à le menacer même . et à faire des innovations dans l’église qu’il avait auparavant défendue avec tant de zèle. Clément , qui avait déjà vu tant de provinces et de royaumes se séparer du saint siège , craignit à la fin que l'Angleterre n’imitàl leur exemple. L’intérêt qu’il avait à prévenir ce coup fatal , joint à sa déférence pour les sollicitations du roi de France, le détermina à donner à Henri toutes les satisfactions qu'il jugea propres à le retenir dans le sein de son église. Mais la violence de ceux des cardinaux qui étaient dévoués à l'empereur ne donna pas au pape le temps d’exécuter cette sage résolution, et le précipita dans une démarche imprudente qui fut fatale au siège de Rome; on l'obligea de publier une bulle qui cassait la sentence de Cranmer , confirmait le mariage de Henri avec Catherine, et déclarait ce prince excommunié , si , dans un temps prescrit , il ne quittait pas sa nouvelle femme pour reprendre oellc qu’il avait abandonnée. Irrité de ce décret , auquel il était loin de s'attendre, Henri ne garda plus aucune mesure avec la cour de Rome : ses sujets secondèrent . son ressentiment, et partagèrent son indignation. Le parlement passa un acte qui abolit le pouvoir et la juridiction du pape en Angleterre; et par un autre acte, le roi fut déclaré chef suprême de l'église anglicane, et fut revêtu de toute l’autorité dont on dépouillait le pape. Ce vaste édifice de la domination ecclésiastique, élevé avec tant d'art , et dont les fondemens paraissaient si profonds , s’écroula en un moment, dès qu’il ne fut plus appuyé sur la vénération des peuples. Henri, par une bizarrerie qui était dans son caractère, continua de défendre la doctrine de l’église de Rome avec la même chaleur qu'il mettait à attaquer sa juridiction. Il persécuta tour à tour les protestans et les catholiques; les premiers , parce qu’ils rejetaient les opinions de l'église romaine ; les seconds, parce qu’ils reconnaissaient son autorité civile : mais scs sujets ayant eu la liberté d'entrer dans une nouvelle roule ne jugèrent pas à propos de s'arrêter au terme précis qu’il leur marquait. En-

; couragés par l’exemple de leur roi à briser une partie de leurs entraves, ils étaient si impatiens de s’en délivrer toul-à-fait 1 , que sous le règne suivant , il se fit, avec l'applaudissement général de la nation, une séparation totale de l’Angleterre et de l'église de Rome , dans les points de doctrine , comme dans les matières de discipline et de juridiction.

Quelques délais de plus eussent pu épargner au siège de Rome les suites fâcheuses qu’eut la démarche imprudente de Clément. Peu de temps après la sentence qu’il avait reudue contre Henri , il tomba dans une maladie de langueur qui, minant par degrés sa constitution, mit enfin un terme à son pontificat , le plus funeste par sa longue durée et par ses effets que la cour de ' Rome eût vu depuis plusieurs siècles. Le jour même que les cardinaux entrèrent au conclave, ils élevèrent au trOne papal Alexandre Farnèsc, doyen du sacré collège , et le plus ancien des cardinaux , lequel prit le nom de Paul ni. Le peuple de Rome fit éclater les plus grands transports de joie en apprenant cette promotion. 11 était ravi de voir, après un intervalle de plus d’un siècle, la couronne de saint Pierre orner la tète d’un citoyen romain. Les hommes les plus éclairés augurèrent favorablement de son administration : ils fondaient leur jugement sur l’expérience qu’il avail acquise sous quatre pontificats, et sur le caractère de prudence et de modéra- ' tion qu’il avail constamment soutenu dans un poste éminent, et pendant un temps de trouble I et de crise qui demandait à la fois des talcns et ' de l'adresse 1.

U est vraisemblable que l’Europe dut la con- I tinualion de la paix à la mort de Clément. Quoiqu'il ne reste dans l'histoire aucune trace d’une ligue conclue entre François et lui, il ne faut pas douter qu'il n’eùt seconde les opérations des armées françaises en Italie. Son ambition n’aurait pas résisté au plaisir de voir sa famille donner un maître à Florence et un autre à Milan ; mais l’élection de Paul III , qui jusqu'alors était demeuré constamment attaché aux intérêts de l'empereur , mit François dans la nécessité de suspendre pour quelque temps ses opérations , et de différer encore l'exécution du

■ Herbert. Hume! Hist. de la Rifurm.

i * Guide, liv xx, p. 6S6. f ra-I'aolu, p. 04.

dessein qu’il avait formé de commencer les hostilités contre l'empereur.

Tandis que François épiait l'occasion de recommencer une guerre qui jusqu'alors avait été si fatale A ses sujets et à tui-mème , il se passait en Allemagne un événement d’une nature très singulière. Parmi plusieurs effets salutaires , dont la réformation fut la cause immédiate, elle en produisit quelques autres tout opposés; et c'est une fatalité inévitable dans toutes les affaires et dans tous les événemens qui dépendent des hommes. I/irsque l’esprit humain est remué par de grands objets, et agité par des passions violentes, il acquiert ordinairement dans ses opérations une surabondance de force qui le jette dans des écarts et des extravagances. Dans toute révolution importantequiarrivedans la religion , ces écarts sont plus ftéquens , surtout à ce période où les hommes, en secouant le joug de leurs anciens principes , ne conçoivent pas encore clairement la nature du nouveau système qu'ils embrassent , et n’ont pas un sentiment distinct des obligations nouvelles qu’il leur impose. Alors l’esprit marche toujours en avant avec la même audace qui lui a fait rejeter les opinions établies; comme il n’est point guidé par une connaissance éclairée de la doctrine qu’il a mise à la place , il ne peut souffrir aucun frein , et il se livre à des idées bizarres d’où résultent souvent la corruption des principes et la licence des mœurs. Ainsi , dans les premiers siècles de l’église , on vit une foule de nouveaux chrétiens, après avoir renoncé A leur ancienne croyance, adopter les opinions les plusabsurdes, également destructives de toute piété et de toute vertu , foute de bien connaître encore les dogmes et les préceptes du christianisme. On vit ensuite ces mêmes erreurs proscrites , se dissiper d’elles-mêmes , â mesure que les vrais principes de la religion furent mieux connus et plus généralement répandus. De même, quelque temps après que Luther eut paru , la témérité ou l’ignorance de quelques-uns de ses disciples les porta ii publier des maximes absurdes et pernicieuses qui furent trop facilement adoptées par 1rs hommes ignorons , mais passionnés par toutes les nouveautés, et dans un temps où tous les esprits étaient tournés vers les spéculations religieuses. C’est à ces causes qu'il fout attribuer la naissance des opinions extravagantes que

répandit Muncer dans l’année 1525, et les rapides progrès qu’elles firent parmi les paysans. Le soulèvement qu’avait excité ce fanatique fut bientôt étouffé : mais plusieurs de ses sectateurs se cachèrent en différentes retraites , d’où ils s’efforcèrent de répandre leurs opinions.

Dans les provinces de la Haute-Allemagne, où la rage de ces fanatiques avait déjà fait tant de ravages, les magistrats veillèrent sur eux de si près, et les traitèrent avec tant de sévérité , qu’après en avoir puni quelques-uns , banni d’autres, et forcé un grand nombre à se retirer en d’autres pays , on vint à bout d’extirper entièrement leurs erreurs. Mais dans les Pays- Bas et dans la Westphalie, où l’on était moins en garde contre leurs opinions, parce qu’on n’en sentait pas les dangereuses conséquences, ils s’introduisirent dans plusieurs villes et y répandirent la contagion de leurs principes. Le plus remarquable de leurs dogmes religieux regardait le sacrement de baptême : ils sout naient qu’on ne devait l'administrer qu'aux personnes qui avaient atteint l’âge de raison , et qu’il ne fallait pas le donner par aspersion , mais par immersion. En conséquence ils condamnaient le baptême desenfons, et rebaptisaient tous ceux qui entraient dans leur société : c’est de iâ que leur secte a reçu le nom d anabaptistes. Cette idée particulière sur le baptême paraissait fondée sur l’usage del’églisedu temps des apôtres , et n’avait rien de contraire à la paix et au bon ordre de sa société; mais ils avaient d'autres principes d'un enthousiasme plus exalté , et bien plus dangereux. Ils prétendaient que parmi les chrétiens qui avaient les préceptes del’Êvangile pour règle de leur conduite, et l'esprit de Dieu pour guide, l’office du magistrat n'était pas seulement inutile , mais que c’était un empiétement illégitime sur leur liberté spirituelle ; qu'il fallait anéantir toute distinction de naissance . de rang et de fortune , comme contraire â l’esprit de l’Évangile qui ne voit dans tous les hommes que des êtres égaux; que tous les chrétiens devaient mettre en commun tous leurs biens , et vivre ensemble dans cette parfaite égalité qui convient aux membres d’une même famille ; enfin , que la loi naturelle et le Nouveau-Testament n'ayant établi aucune règle sur le nombre des femmes qu’un homme pouvait épouser, on pouvait user de la liberté qne Dieu

même avait accordée aux anciens patriarches.

De pareils principes, répandus et soutenus avec tout le zèle et toute l'audace du fanatisme , ne tardèrent pas à produire les effets qui en étaient la suite naturelle. Deux prophètes anabaptistes, Jean Mathias, boulanger de Harlem, et Jean Boccold ou Beükcis , compagnon tailleur de Leyde, possédés de la rage du prosélytisme, établirent leur résidence à Munster , ville impériale du premier ordre en Weetphalie, soumise J la domination de son évêque, mais qui se gouvernail par son propre sénat et ses consuls. Gomme ces deux fanatiques ne manquaient ni l’un ni l'autre des talens nécessaires pour réussir dans leur entreprise, leur audace, une apparence de sainteté, la prétention ouverte d'être inspirés par le Saint-Esprit, de la facilité et de la confiance pour parler en public, tous ces moyens réunis leur firent bientôt des sectateurs. De ce nombre furent Rothman, qui avait d'abord prêché le protestantisme à Munster, et Cnipperdoling, citoyen qui avait de la naissance et de la considération personnelle. Enhardis par le crédit de ces disciples, ils commencèrent à enseigner publiquement leur opinion; et non contensdc cette liberté, ils firent plusieurs tentatives pour se rendre maîtres de la ville afin de donner i leur doctrine le sceau de l'autorité publique. Il» échouèrent dans leur première entreprise ; mais ayant appelé secrètement un grand nombre de leurs associés répandus dans les contrées voisines, ils se saisirent pendant 1a nuit de l'arsenal et de l'hôtel du sénat , et se mircut à parcourir les rues , armés d'épées nues , poussant des hurlemens horribles et criant alternativement , tantôt : Bej)entez-vous et soyez baptisés ; tantôt, Retirez-vous , impies l Les sénateurs , les chanoines, la noblesse, la plus saine partie des citoyens , et catholiques et protestons , effrayés de leurs cris et de leurs menaces , s'enfuirent en désordre et abandonnèrent leur ville à la discrétion de cette multitude frénétique, composée pour la plus grande partie d'étrangers. Comme il ne restait personne en état de les contenir ou de leur en imposer , ils tracèrent le plan d'un nouveau gouvernement , conforme à leurs extravagantes idées. S'ils parurent d’abord respecter assez l'ancienne constitution pour élire des sénateurs de leur secte et pour établir consuls Cuipperdoling et un autre de leurs prosélytes,

ce ne fut que pour là forme. Toutes leurs démarches étaient dirigées par Mathias, qui, prenant le ton et l’autorité d’un prophète, dictait ses ordres et punissait de mort dans l’instant ceux qui osaient y désobéir. Il commença par exhorter la multitude à piller les églises , et à en détruire lesornemens; il leur enjoignait ensuite de brûler tous les livres, comme étant inutiles ou impies, et de ne conserver que la Bible; il confisqua les biens de ceux qui s'étaient enfuis de la ville et les vendit aux habitans des cantons voisins: il ordonna à chaque, habitant d'apporter à ses pieds son or , sou argent et tous ses effets précieux ; il déposa ces richesses dans un trésor public, et nomma des diacres chargés de les distribuer pour l'usage commun de tous. Après avoir ainsi établi, parmi les membres de sa république , une parfaite égalité, il leur ordonna de manger ensemble à des tables dressées en public, et alla même jusqu'à régler les mets qu’on devait servir chaque jour. Dès qu'il eut achevé sa réforme sur ce plan , son premier soin fol de pourvoir à la défense de la ville; et les mesures qu'il prit pour cet effet montraient une prudence qui ne tenait point du fanatisme. Il forma de vastes magasins de toute espèce , répara les anciennes fortifications et y en ajouta de nouvelles , obligeant chaque habitant sans distinction d’y travailler à son tour; il forma de ses disciples de bons soldats et des troupes réglées, et n'épargna rien pour ajouter la vigueur de la discipline à la fougue de l’enthousiasme. U envoya des émissaires aux anabaptistes des Pays-Bas pour les inviter à se rendre à Munster, qu'il qualifiait du nom de Montagne de Sion , afin d’en sortir ensuite , disait-il , pour aller soumettre à leur puissance toutes les nations de la terre. Il ne se permettait presque aucun repos, et ne négligeait rien de tout ce qui pouvait servir à la sûreté ou à la propagation de sa secte; il donnait à ses disciples l'exemple de ne refuser aucune espèce de travail, et de supporter toutes aortes de peines. Ainsi l’enthousiasme de ses sectaires exaltés sans cesse par une suite non interrompue d'exhortations, de révélations et de prophéties, les animait à tout entreprendre et à tout souffrir pour la défense de leurs opinions.

Cependant l’évêque de Munster avait assemblé une armée considérable, et s’avançait (tour

assiéger la ville. A son approche, Mathias en sortit à la lète de quelques troupes choisies , attaqua un des quartiers de son camp, le força , et après l’avtwr rempli de carnage, il rentra dans la ville chargé de dé|>ouilles et couvert de gloire. Enivré de ce succès, il parut le lendemain devant le peuple une lance A la main , et déclara qu'à l'exemple de Gédéon , il irait avec une poignée de soldats exterminer l’armée des impies. Trente personnes qu’il nomma le suivirent sans balancer dans celte entreprise extravagante, et allèrent se précipiter sur les ennemis avec une rage insensée : ils forent tous mis en pièces sans qu’il en échappât un seul. La mort du prophète jeta la consternation dans le cœur de ses disciples; mais Boccold , par les mêmes dons prophétiques et les mêmes artifices qui avaient donné tant de crédit à Mathias, ranima bientôt leur courage et leurs espérances , au point qu’ils le laissèrent prendre le même rang et la même autorité absolue. Mais comme il n'avait pas le courage audacieux qui distinguait son prédécesseur, il se contenta de faire une guerre défensive; et sans hasarder aucune sortie sur l’ennemi , il attendit tranquillement les secours qu’il espérait des Pays-Bas, et dont l'arrivée était souvent prédite et promise par ses prophètes. Mais s’il n’était pus aussi entreprenant que Mathias, il était encore plus fanatique que lui , et d’une ambition plus démesurée. Quelque temps après la mort de son prédécesseur, quand il eut, par des visions mystérieuses et des prophéties équivoques, préparé la multitude à l’attente d’un événement extraordinaire, il se dépouilla, et courut tout nu dans les rues, criant à haute voix : Que le royaume de Slon était proche ; que tout ce qui était élevé sur la terre serait abaissé , et que tout ce qui était abaissé serait élevé. Pour commencer l’accomplissement de cette prédiction , il fit raser jusqu’aux fondemens les églises, qui étaient les édifices les plus hauts de la ville; il dégrada les sénateurs que Mathias avait choisis , et dépouillant Cnipperdoling du rousulat, la première charge de la république, il le réduisit à la plus vile et à la plus infâme des professions, celle de bourreau, que celui-ci accepta non-seulement sans murmurer, mais avec les marques de la plus grande joie; et tel était l’excès du despotisme et la rigueur de l'administration de ce Boccold , que Cnipperdoling fut

appelé presque chaque jour pour exercer quelques-unes des fonctions de son horrible ministére.'A la place des sénateurs qu’il avait déposés, il nomma douze juges pour présider à toutes les affaires , à l’imitation des douze tribus d’Israël, retenant pour lui la même autorité dont Mo'isc jouissait anciennement comme législateur de son peuple.

Cependant ce degré de puissance et ces titres n’étaient pas assez pour l'ambition de Boccold; il voulait la souveraineté absolue , et U y parvint. Un prophète, qu'il avait gagné et instruit, assembla un jour le peuple, et déclara que la volonté de Dieu était que Jean Boccold Ffrt roi de Sion , et s'assit sur le Irène de David. Jean se prosternant à terre, se résigna humblement à la volonté du ciel , et protesta solennellement qu’elle lui avait déjà été annoncée dans nne révélation. Il fut sur-le-champ reconnu roi par celle multitude crédule ; et dès ce moment il déploya l’appareil et la pompe de la royauté. Il avait nne couronne d’or, et les habits les plus somptueux. A l’un de ses cètés on portait une Bible, et de l’autre une épée nue. Il ne paraissait jamais en public, sans une garde nombreuse. Il fit frapper de la monnaie avec son portrait , et créa de grands officiers de sa maison et de son royaume, parmi lesquels Cnipperdoling fut nommé gouverneur de la ville en récompense du dernier acte de son obéissance.

Parvenu au faite du pouvoir, Boccold commença à donner carrière à des passions qu’il avait jusqu'alors contenues, ou qu’il ne satisfaisait qu’en secret. On a remarqué dans tous les temps que les excès de l'enthousiasme accompagnent d'ordinaire le penchant à l'amour , et que le même tempérament porte également à ces deux passions. Boccold chargea des prophètes et des docteurs de haranguer le peuple plusieurs jours de suite, sur la légitimité et la nécessité même d’épouser plus d’une femme; ce qu’ils prétendirent être un des privilèges que Dieu réserve à ses saints. Quand il eut accoutumé les oreilles de la multitude à celte doctrine licencieuse , et enflammé les imaginations par l’attrait d’nn libertinage sans frein , il donna le premier l’exemple de ce qu’il a pj vêlait la liberté chrétienne, en épousaut à la fois trois femmes, dont une était la veuve de Mathias , femme d’une beauté extraordinaire. Comme l’amour de la

beauté et le goût de la variété l'entraînaient sans cesse, il augmenta par degrés le nombre de ses femmes jusqu'à quatorze ; mais il n’y avait que la veuve de Mathias qui eût le titre de reine, et qui partageât avec lui l'éclat de la royauté. A l'exemple de leur prophète , la multitude s'abandonna sans réserve à la débauche la plus effrénée. Il ne resta pas un seul homme qui se contentât d’une seule femme. On regarda comme un crime de ne pas user de la liberté chrétienne. Il y avait des gens employés à chercher dans les maisons les jeunes filles nubiles, et on les forçait aussitôt à se marier. A la suite de la polygamie , la liberté du divorce qui en est inséparable , s'introduisit et devint une nouvelle source de corruption. Ces insensés se portèrent à tous les excès dont les passions humaines sont capables lorsqu'elles ne sont point réprimées par l’autorité des lois, ou par le sentiment de la pudeur'; enfin l'on vil , par un alliage monstrueux et presque incroyable, la débauche entée sur la religion, et tous les excès du libertinage accompagnés des austérités de la superstition.

Cependant les princes d'Allemagne voyaient avec la plus vive indignation un fanatique obscur insulter à leur dignité, en usurpant avec tant d'insolence les honneurs de la souveraineté ; d'ailleurs les débordemens de ces sectaires étaient l'opprobre du christianisme, et révoltaient les hommes de tous les états. Luther, qui, dès l'origine, avait désavoué leur fanatisme, en déplorait alors les progrès; il écrivit avec autant d'amertume que de solidité contre leurs extravagances, et il exhorta vivement tous les états de l'Allemagne à arrêter le cours d'une manie aussi funeste à la société que fatale à la religion.

1 Prophétie et concionatorum nntoritate juxtà et exempta tolA urbe ad rapiendas pulchcrritnas (/unique ftrminas disettrsum est. IVec mtr à paucos (lies , in tant A hominum turbA.feré ut ta rcpeita est suprà annum 14, quee sluprum passa non fuerit. Larab. Hortens, p. 303. Pulgd vins quinas esse uxores , pluribus senas, nonnullis seplenas et octonas. Pueltas suprà duodecimum iriatis annum slaliin mnarc. !d. 305. Ne mu und contentus fuit, neque cuiquam extrà effœias et vins insmalttras continenti esse licuit. Ici-, 307. Tacebo hic, ut sit suus honor attribut , qunnld babarie et ntalitiA usi suit in puettis vit tan dis nondutn aptis matrimonio , in quod mibi neque ex vano , neque ex vutpi setmonibus hauslum est ted ex eà celui A , eui cura sic vitiatamm demandata fuit , audit uns, 105. Joli. Corviou*, 310.

L’empereur était trop occupé d'autres soins et d'autres projets pour avoir le loisir de donner son attention à un objet si éloigné de lui. Mais les princes de l’empire , assemblés par le roi des Romains, convinrent de fournir un secours d'hommes et d'argent à l'évèque de Munster qui, ne pouvant entretenir assez de troupes pour cou linuer le siège, se bornait à bloquer la ville. Les troupes qui furent levées en conséquence de cette résolution furent mises sous la conduite d'un capitaine expérimenté, lequel s'approcha de Munster vers la fin de l’année 1535 , et pressa le siège plus vivement; mais il trouva la ville si bieu fortifiée et si bien gardée qu’il n’osa hasarder un assaut. Il y avait alors plus de quinze mois que les anabaptistes avaient établi leur domination à Munster, et pendant tout ce temps ils avaient souffert des fatigues excessives, soit à travailler aux fortifications , soit à faire le service militaire. Malgré les soins et l'attention de Boccold pour se procurer tout ce qui était nécessaire à la subsistance des assiégés , malgré son écouomie frugale et régulière dans la distribution des alimens , ils commençaient à sentir les approches de la famine. Plusieurs petits détachemens de leurs frères, qui venaient des Pays-Das à leur secours, avaient été enlevés ou taillés en pièces ; ils voyaient toute l'Allemagne prête à se réunir pour les accabler , sans avoir aucun secours à espérer. Mais tel était l'ascendant que Boccold avait sur la multitude, tels sont la force et l'aveuglement du fanatisme, qu’ils étaient toujours pleins de la plus vive confiance dans leur cause et dans leur zèle; ils ajoutaient foi, avec la plus crédule simplicité , aux visions et prédictions de leurs prophètes, qui les assuraient que le Tout-Puissant étendrait bientôt son bras pour délivrer leur ville. 11 s'en trouva pourtant quelques-uns dont la foi , violemment ébranlée par la rigueur et la longue durée de leurs souffrances, commençait à chanceler; mais dès qu’ils furent soupçonnés d’avoir l’intention de se rendre à l'ennemi , ils furent punis de mort sur-lechamp , comme coupables d’impiété en se défiant de la puissance de Dieu. Une dis femmes du roi laissa échapper quelques mots qui annonçaient des doutes sur la divinité de sa mission ; cet imposteur audacieux les fit toutes assembler sur-lechamp, et ayant ordonné à la blasphématrice,

, c'était le nom qu'il lui donna, do se mettre à

HISTOIRE DE CHARLES-QülNT.

mie

genoux , il lui trancha la tète de sa propre main. I.es autres femmes, loin de marquer aucun sentiment d’horreur à la vue de cette barbarie , prirent Boccold par la main , et dansèrent en rond avec une joie frénétique autour du corps sanglant de leur compagne.

\j& famine augmentait cependant toujours , et avait réduit les assiégés aux plus cruelles extrémités; mais ils aimaient mieux souffrir des maux horribles , dont le seul récit affligerait l'humanité, que d’accepter les conditions de la capitulation que leur offrait l'évêque. Enfin un déserteur qu'ils avaient pris à leur service trouva le moyen de s'évader de la ville ; et soit que l’ivresse du fanatisme se fût dissipée, soit qu’il n’eût pu résister plus long-temps à ses souffrances, il passa chez les assiégés. Il fit connaître au général ennemi un côté faible qu’il avait remarqué dans les fortifications , l’assura que les assiégés, épuisés de fatigue et de faim, le gardaient avec peu de soin , et offrit d’y conduire un détachement pendant la nuit. On accepta sa proposition , et on lui donna un corps de meilleures troupes. Tout réussit comme il l’avait promis. Le détachement escalada les murs sans être aperçu, se saisit d'une des portes, et introduisit le reste de l’armée. Les anabaptistes, quoique surpris , se défendirent dans la place du marché avec tout le courage qu’inspire le désespoir ; mais accablés par le nombre , et enveloppés de toutes parts, la plupart d'entre eux furent tués sur la place; les autres furent faits prisonniers, et de ce nombre furent le roi et Cnipperdoling. Boccold, chargé de chaînes et conduit de ville en ville, fut donné en spectacle à la curiosité du peuple et exposé âi toutes sortes d’outrages. Cette étrange révolution dans sa destinée ne parut ni l’humilier ni l'abattre : il demeura attaché aux maximes de sa secte avec une fermeté inébranlable ; ensuite conduit 5 ■Munster, le théâtre de sa grandeur et de ses crimes , il y fut mis â mort après les tourmens les plus longs et les plus recherchés, qu'il souffrit avec.un courage héroïque. Cet homme extraordinaire, qui avait eu l'art d’acquérir un empire si absolu sur les âmes de ses sectateurs et de faire une révolution si dangereuse pour la société , avait à peine vingt-six ans

' Sleid., p. 190, etc. Tiumdluum finabaptistanim liber u/iu-u dut, Lamberto llortcntio aulorc op.

Le royaume des anabaptistes finit avec la vie de leur roi; mais leurs principes avaient jeté de profondes racines dans les Pays-Bas , et cette secte y subsiste encore sous le nom de mentionnes. Par un changement bien étrange, cette secte, qui fut si factieuse et si sanguinaire â sa naissance , est devenue singulièrement innocente et pacifique. Ces mennonites regardent comme un crime de faire la guerre et d’exercer les emplois civils; ils se dévouent entièrement aux devoirs de simples citoyens, et par leur industrie et leur charité 1 ils semblent vouloir faire à la société une sorte de réparation des violences ’ commises par leurs fondateurs. Quelques-uns sc sont établis en Angleterre , et y ont cooservé les maximes anciennes de la secte sur le baptême, mais sans aucun mélauge dangereux de fanatisme.

Quoique la révolte des anabaptistes eût attiré l'attention générale, elle n’occupa cependant pas assez les princes d'Allemagne pour les empêcher de songer â leurs intérêts politiques. L’alliance secrète qui s’était formée entre le roi de France et les confédérés de Smalkalde , commença vers ce temps à produire de grands effets. Ulric, duc de Viltemberg , ayant été chassé de ses états en 1519 , par ses propres sujets, révoltés des violences et de l’oppression qu’il exerçait sur eux , ta maison d'Autriche avait pris possession de ce duché. Ce prince , après avoir expié par un long exil des fautes qui étaient plutôt l’effet de son inexpérience que d’un caractère tyrannique , était devenu à la fin l’objet de la compassion générale, Le landgrave de Hesse, en particulier, son proche parent , embrassa avec la plus grande vivacité scs intérêts, et fit plusieurs efforts pour lui faire rendre l’héritage de ses pères : mais le roi des Romains refusa constamment de se dessaisir d’une riche province, dont l’acquisition avait si peu coûté â sa famille. Le landgrave , trop faible pour reprendre le Vittembcrg par la force des armes , s'adressa au roi de France son nouvel allié. François, qui ne cherchait que l’occasion d'embarrasser la maison d'Autriche, et qui avait un grand désir de lui ôter un terri.

Seardium, vot. Il, p. 208, etc. De miserabili mnnasteriensiutn obsùUone, etc. Libellas Anton. Corvini op. Scard., 313. Anales Anabaptistici à Joli . llenrico Olliu . in -4°. Basilcœ 1672. Gor. Hccrsbachius , tint. Anab., édit. 1037, p. 14(1.

1 Bayle, Dictionn-, art. Anabaptistes.

toire qui , en lui donnant de l'influence dans une partie de l' Allemagne très éloignée de ses autres états, la mettait A portée d'y dominer, encouragea le landgrave à prendre les armes, rt lui fournit en secret une somme considérable. 1* landgrave ayant levé des troupes, marcha en diligence A Vittrmherg, attaqua, défit et dispersa un corps considérable d'Autrichiens qui gardaient ce pays. Tous les sujets du duc reçurent A l’envi leur prince naturel, et lui rendirent avec joie l’autorité souveraine dont jouissent encore aujourd'hui ses descendans. I .'exercice de la religion protestante fut. en même temps établi dans ses états *.

Quelque sensible que bit Ferdinand A ee coup Imprévu , il n'osa attaquer un prince que tout le parti protestant d'Allemagne se disposait A soutenir. et il jugea qu'H était plus prudent de conclure un traité par lequel il reconnût , de la manière la plus solennelle, les droits d'Ulric au duché de Yillemberg. Ferdinand, convaincu , par le succès des opérations du landgrave en faveur du duc de Vittemberg, qu’il fallait éviter avec le plus grand soin toute rupture avec une ligue aussi formidable que celle de Smalkalde , entra aussi en négociation avec l'électeur de Saxe qui eu était le chef: et moyennant quelques conce»sious en faveur de la religion protestante, il vint A bout de se faire reconnaître roi des borna ins par l'électeur et les confédérés. Mais pour prévenir dans la suite nne élection aussi précipitée et aussi irrégulière que l'avait été celle de Ferdinand , il fut convenu que personne désormais ne serait élevé à cette dignité que du consentement unanime des électeurs , article qui fut peu de temps après confirmé par l'empereur 1 2.

Cette indulgence pour les protestons et l'étroite liaison que le roi des Humains commençait à former avec les princes de ce parti déplurent beaucoup A la cour de Home, l’aol 111 u 'avait pas adapté la résolution où était son prédécesseur de ne jamais consentir A la convocation d'un concile général ; il avait même promis, dans le premier consistoire qui suivit son élection , de convoquer celle assemblée que désirait toute la chrétienté; mais il était aussi irrité que Clément des innovations qui se faisaient dans l'Allemagne, et il n'était pas moins éloigné

1 Sleid.. p. 172. Du Bellay, p. 130, etc.

» jüeid., 1737. Corps diplnm., lom I V, p. 2, 1 19.

d’approuver aucun plan pour réformer la doctrine de l’église et les abos de la cour de Rome. Setilement , comme il avait été témoin du blâme universel que Clément s’était attiré par son obstination sur l’assemblée d’un concile. Il espérait échapper au même reproche en affectant de la proposer lui -même avec rmpressement , bien convaincu qu’il s’élèverait toujours assez de difficultés sur le temps et le lieu de cette assemblée, sur les personnes qui auraient droit d’y assister, et sur la forme dans laquelle on devait y procéder, pour frustrer l'intention de ceux qui demandaient ce concile , sans s’exposer lui mêmr aux reproches qu’ils ne manqueraient pas de lui faire, s'il refusait d’y consentir. Plein de cette confiance, il députa des nonces aux différentes cours, pour leur foire part de ses intentions et leur annoncer qu’il avait choisi Mamouc comme le lieu le plus propre A la tenue du concile. Les difficultés que le pape avait prévues se présentèrent en foule. Le roi de France désapprouva le choix que le pape avait fait, sous prétexte que le pape et l'empereur auraient trop d’autorité dans une ville située dans cette partie de l’Italie. Le roi d’Angleterre se réunit à François et fit la même objection : il déclara de plus qu’il ne reconnaîtrait aucun concile convoqué au nom et par l’autorité du pape. Les protestans d’Allemagne, assemblés A Smalkalde, insistèrent sur leur première proposition, et demandèrent que le concilr se tint en Allemagne : ils s’autorisaient de la promesse que leur avait faite l’empereur , et de la résolution qui en avait été faite à la diète de Ratisbonne. et ils déclarèrent qu’ils ne regarderaient point l'assemblée de Manloue comme un concile légal tenu en pleine liberté et représentant véritablement l'église. Cette diversité de sentimens etd’inléréts ouvrit un champ si vaste aux intrigues et aux négociations, qu'il fut aisé au pape de sc faire un mérite de son feint empressement A assembler ce concile, dont il mettait tous scs soins A éloigner la convocation. Les protestans, d'un autre cûté, soupçonnant ses desseins et connaissant la force que leur donnait leur uuion, renouvelèrent pour dix anslaliguedc Smalkalde, que l'accession de plusieurs nouveaux membres rendit encore plus puissante et plus formidable

1 Celle tique fut conclue an moi* de décembre de l’année 1-535 ; lirai* ell* ne tnt «ifiuéc en tonne qu’au loo» dç

Ce fut à cette époque que l'empereur entreprit sa fameuse expédition contre les pirates d’Afrique. La partie du continent d’Afrique qui borde les côtes de la Méditerranée , et qui formait anciennement les royaumes de Mauritanie et de Massylie , et la république de Carthage, est connue aujourd’hui sous le nom général de Barbarie. Ce pays avait subi plusieurs révolutions : subjugué par les Homains , il fut d’abord une province de lenr empire ; il fut ensuite conquis par les Vandales, qui y fondèrent un royaume. Bélisaire l’ayant détruit, toute cette contrée demeura sous la domination des empereurs grecs jusqu’à la fin du septième siècle : elle fut alors envahie par les Arabes , dont les armes ne trouvaient de résistance nulle part, et pendant quelque temps elle fit partie du vaste empire que gouvernèrent les califes. L’éioigncment du centre de l'empire encouragea dans la suite les descendons des guerriers qui avaient anciennement subjugué ce pays , ou des chefs des Maures ses anciens habitons , à secouer le joug et à se rendre indépendaus. les califes, dont l’autorité n’était fondée que sur un respect de fanatisme , plus propre à favoriser les conquêtes qu’à les conserver, furent obligés de fermer les yeux sur ces révoltes, qu’ils n’étaient pas en état de réprimer ; et la Barbarie fut divisée en plusieurs royaumes , dont les plus considérables furent Maroc, Alger et Tunis. Iæs habitaus de ces royaumes étaient un mélange de familles arabes , de races nègres des provinces méridionales, et de Maures nés en Afrique ou chassés de l'Espagne, tous sectateurs zélés de la religion mahométane , et animes contre les chrétiens d'une haine superstitieuse digne de leur ignorance et de leurs mœurs barbares.

Chez ce peuple , non moins hardi, inconstant et perfide que l'étaient , si l'ou en croit les historiens romains , les anciens babitans du même pays , les séditions furent fréquentes ; le guu-

«eptfmbre de l'année mirant*. Le* prince* qui y accédèrent . étaient Jean , électeur de Saxe ; Ernest , duc de Brunswick; Philippe, landgrave de Hesse; Ulric, duc de Vittemberfi; Barnin et Philippe, ducs de Poméranie; Jean George et Joachim , princes d’Anhalt ; Gerhard et Albert, comtes de Mansfeld; Guillaume, comte de Wsssau ; les villes étaient Strasbourg, Nuremberg , Constance, lilm, Magdebourg, Brème, Reullingiie. Hailbron, illemntingeu , Landau, Campen, Une, Bibrar, Vindshcim , Augahnnri;, Francfort, Eiling, Brunswick, Gotlar, Hanovre, Gotlin(|tie, Kimbeck, Hambourg , Miudeo.

vernement passa par un grand nombre de révolutions successives; mais comme elles étaient renfermées dans l’intérieur d’un pays barbare , elles sont peu connues, et méritent peu de l’être. Cependant , vers le commencement du seizième siècle, il s’y fil une révolution qui rendit-les états barbaresques redoutables aux Euro-, pcens , et leur histoire plus digne d’attention. Les auteurs de cette révolution étaient des hommes qui par leur naissance ne paraissaient pas destinés à jouer un grand rôle. Horuc et Cbairadin , tous deux fils d’un potier de l'Ue de Lestais , entraînés par l'impulsion d'un caractère iuquiet et entreprenant, abandonnèrent la profession de leur père , roussirent la mer et se joignirent à une troupe de pirates, ils se distinguèrent bientôt par leur valeur et leur activité , et s’étant emparés d'un petit brigantin , ils continuèrent ce vil métier avec tant d'habileté et de succès , qu’ils rassemblèrent une flotte , composée de douze galères et de plusieurs autres vaisseaux moins considérables. Honte , qui était l’atoé , et qu’on appela Barberousse , à cause de la couleur de sa barbe , fut l’amiral de cette Botte ; Chairndin était son second , mais il avait à peu près la même autorité. Ils se donnèrent le titre d'amis de la mer, et d’ennemis de tous ceux qui voguaient sur scs eaux. La terreur de leurs noms se répandit bientôt depuis le détroit des Dardanelles jusqu’à celui deGibraltar. I eurs projets d’ambition s'étendirent à mesure que leur puissances leur renommée s’accroissaient; et ils effacèrent l’infamie de leurs brigandages par des tafetts et des vues dignes de conquérons. Ils conduisaient souvent dans les ports de Barbarie les prises qn’ils avaient faites sur les côtes d'Italie et d'Espagne; et comme ils enrichissaient les habitait* de ces (torts par la vente de leur butin et par les extravagantes profusions de leurs tBatelots. ils étaient bien reçus dans tous les lieux où ils abordaient. La situation avantageuse de ces ports, voisins des grands états de la chrétienté qui faisaient alors le commerce , inspira aux deux frères l’idée de faire un établissement dans ce pays. L’occasion d’exccuter leur projet se présenta bientôt , et ils ne la laissèrent pas échapper. Kuiemi. roi d’Alger, qui avait plusieurs fois tenté sans succès de s’emparer d'un fort que les gouverneurs espagnols d’Oran avaient bâti assez près de cettç

capitale , fttt assez imprudent pour implorer le secours de Barborousse, dont les Africains regardaient la valeur comme invincible. I.c corsaire actif reçut avec joie cette invitation, et laissant à son frère Chairadin le commandement de la Hotte , il marcha à la tète de cinq mille hommes à Alger, où il fut reçu comme un libérateur. Une troupe si considérable le rendait le maitre de la ville ; ayant observé que les Maures jne le soupçonnaient d'aucun mauvais dessein , !et que d'ailleurs ils étaient hors d'état, avec leurs troupes armées à la légère , de résister à de vieux soldats aguerris, il assassina secrètement le prince qui l'avait appelé à son secours , et se fit proclamer roi d'Alger A sa place. Après avoir usurpé l'autorité parce meurtre audacieux, il chercha à la maintenir par une conduite assortie au génie du peuple qu'il avait â gouverner. Libéral à l'excès pour tous ceux qui se déclaraient les partisans de son usurpation , il exerçait une cruauté sans bornes contre ceux dont il avait lieu de craindre les dispositions. Non content du trône qu’il avait conquis, Horuc al laqua le roi de T remisen , son voisin , et l'ayant vaincu dans une bataille, il joignit scs états à ceux d’Alger. Il continuait en même temps d'infester les côtes d'Espagne et d'Italie, avec des flottes qui ressemblaient plus aux arméniens d’un grand monarque qu’aux petites escadres d'un corsaire. Les déprédations de ces brigands déterminèrent Charles, dès le commencement de son règne, à envoyer au marquis de Comarcs, gouverneur d'Oran , un nombre de troupes suffisant pour attaquer Iloruc. Cet officier, secondé par le roi détrôné de Tremiscn, exécuta sa commission avec tant de vigueur et d’habileté, que les troupes de liarberousse furent battues en plusieurs rencontres, et qu'il se trouva lui-mème enfermé dans Trcmisen. Après s’y être défendu jusqu'à la dernière extrémité , il fut surpris dans le moment qu’il cherchait à s’échapper, et il périt en combattant avec une valeur opiniâtre , digne de ses exploits et de sa renommée.

Chairadin , connu de même sous le nom de Barbcroussc, prit le sceptre d'Alger avec la même ambition et les mêmes talens , et fut plus heureux que son frère aîné. Son règne n'étant point troublé par les armes des Espagnols, à qui les guerres d’Europcdonnaient assez d’oc-

cupation , il régla avec une prudence admirable la police intérieure de son royaume, continua ses expéditions maritimes avec la plus grande vigueur, et étendit ses conquêtes dans le continent de l’Afrique. Mais voyant que les Maures et les Arabes ne se soumettaient à son gouver nement qu’avec la plus grande répugnance , et craignant que ses pirateries continuelles n'atti rassenl un jour sur lui les armes des chrétiens il mit ses états sous la protection du grand-seigneur , qui lui donna un corps de soldats turcs assez considérable pour le mettre en sûreté con Ire les révoltes de ses ennemis domestiques, et contre les attaques des étrangers. A la fin , la renommée de ses exploits croissant de jour en jour, Soliman lui offrit le commandement de la doue turque, comme au seul homme qui. par sa valeur et son expérience maritime, méritât d’ètre opposé à André Doria, le plus grand homme de mer de sou siècle. Fier de cette distinction , Barbcroussc se rend à Constantinople; son caractère souple sut si bien mêler l'adressedu courtisan à l'audace du corsaire, qu’il gagna l’entière confiance du sultan et de son visir. Il leur fit part d'un plan qu'il avait formé pour se rendre maître de Tunis, qui était alors le royaume le plus florissant de la côte d'Afrique ; le sultan et son visir approuvèrent son projet , et ne lui refusèrent rien de ce qu’il demanda pour l'exécuter.

Il fondait les espérances du succès de cette entreprise sur les divisions intestines qui déchiraient le royaume de Tunis. Mahmed, le dernier roi de cet état , avait eu, de plusieurs femtnesdifférentes, trente-quatre enfans, parmi lesquels il avait pour son successeur Mulcy-Assan, le plus jeune de tous. Ce prince faible ne devait point cette préférence à son mérite, mais à l’ascendant que sa mère avait pris sur l'esprit affaibli du vieux monarque; il commença par empoisonner Mahmed son père, afin de prévenir un changement de résolution. Ensuite, suivant cette politique barbare en usage dans tous les pays où la polygamie est permise sans que l'ordre de la succession soit bien marqué, il mit à mort tous ceux de ses frères qui tombèrent entre scs mains. Alraschild, un des atnés, eut le bonheur d’échapper A sa rage, et trouva une retraite chez les Arabes errans. Aidé de quelques-uns de leurs chefs, il fit plusieurs tentatives pour recouvrer

le trône , qui mi appartenait de droit : mats aucune ne réussit : les Arabes , par une suite de leur inconstance naturelle, étaient même prêts à le livrer à son impitoyable frère, lorsqu'il s’enfuit à Alger , le seul asile qui lui restât. Li, il implora la protection de Barberousse, qui, voyant d’uu coup d'oeil tous les avantages qu’il pourrait retirer pour lui-mème en soutenant les droits de ce malheureux prince , le reçut avec toutes sortes de démonstrations d’amitié et de respect. Comme Barberousse était alors sur le point de partir pourConstantinople, il persuada aisément à Alraschild de l’y accompagner , en lui promettant les plus grands secours de la part de Soliman, qu’il lui peignit comme le plus généreux et le plus puissant monarque de l’univers. Alraschild , séduit par l’espoir d’une couronne, était disposé â tout croire et â tout entreprendre pour l'obtenir. Mais â peine furent-ils arrivés â Constantinople, que le perfide corsaire donna au sultan l'idée de conquérir Tunis, et d’annexer ce royaumeà son empire, en profitant du nom du prince détrôné , et des dispositions du parti qui était prêt â se déclarer en sa faveur. Soliman se prêta trop facilement â cette perfidie, bien digne du caractère de son auteur, mais indigne de celui d’un grand monarque. Le sultan eut bientôt assemblé une armée nombreuse et équipé une flotte considérable : le trop crédule Alraschild , en voyant ces grands préparatifs, se flattait déjà d'entrer bientôt triomphant dans sa capitale.

Mais au moment où ce prince infortuné allait s'embarquer, il fut arrêté par l’ordre du sultan et enfermé dans le sérail : on n’en a jamais entendu parler depuis. Barberousse fit voile vers l’Afrique avec une flotte de deux cent cinquante vaisseaux : après avoir ravagé les côtes de l'Italie, et répandu la terreur dans toutes les parties de cette contrée , il parut devant Tunis. Eu débarquant scs troupes , il annonça qu’il venait soutenir les droits d’Alraschild , qu’il disait avoir laissé malade à bord de la galère amirale. II fut bientôt maître du fort de la Goulettc- qui commande la baie, et dont il s’empara en partie )>ar son adresse, en partie par la trahison du commandant. Les habitansde Tunis, dégoûtés du gouvernement de Muley-Assan, prirent les armes et sc déclarèrent pour Alraschild avec un zèle si vif et si universel, qu’ils obligèrent son

frère de fuir avec précipitation , sans avoir même le temps d’emporter ses trésors. Les portes furent aussitôt ouvertes â Barberousse, comme au restaurateur de leur souverain légitime; mais quand on vit qu" Alraschild ne paraissait point , et qu'au lieu de son nom , celui de Soliman seul retentissait au milieu des acclamations des soldats turcs, le peuple de Tunis commença à soupçonner la trahison du corsaire. Leurs soupçons s’étant bientôt changés en certitude, ils coururent aux armes avec la plus grande furie, et environnèrent la citadelle où Barberousse avait conduit ses troupes; mais cet habile brigand avait prévu cette révolution et s’y était préparé: il fit aussitôt pointer contre eux l'artillerie des rrnqtarts , et par une vive canonnade , accompagnée des décharges de la mousqueterie , il dispersa les assaillans , qui étaient en grand nombre, mais sans chef et sans ordre , et les força à reconnaître Soliman pour leur souverain et lui pour vice-roi.

Son premier soin fut de mettre le royaume dont il venait de s'emparer en état de défense. U fit faire à grands frais des fortifications régulières au fort de la Goulette , qui devint l’abri principal de sa flotte , et son grand arsenal de mer et de guerre. Maître d’une si grande étendue de pays, il continua d’exercer ses brigandages contre les états chrétiens, et il se trouva en état de porter encore plus loin et avec plus d'impunité ses déprédations et ses violences. L’empereur recevait chaque jour de ses sujets d'Espagne et d’Italie des plaintes sur les outrages continuels que commettaient les vaisseaux de ce pirate. Toute la chrétienté jetait les yeux sur lui : c’était au prince le plus puissant et le plus heureux qui régnât alors à mettre fin à ce genre d’oppression si odieux et si nouveau. De son côté, Muley-Assan , chassé de Tunis, et ne trouvant aucun des princes mahométaus d’Afrique qui eût la volonté ou le pouvoir de l’aider â reconquérir son trône, s'adressa à Charles, comme à la seule puissance qui pût défendre ses droits contre un usurpateur si formidable. L’empereur, également jaloux de délivrer scs états d’un voisin aussi dangereux que Barberousse, et de paraître le protecteur d'un prince malheureux , voulait aussi recueillir la gloire qu’on attachait alors à toute expédition contre les mahométans: il conclut aussitôt un traité avec

Muley-Assan, et se disposa à faire une descente à Tunis. Depuis l'essai qu'il avait fait de ses talens pour la (pierre dans la deruicrc campagne de Hongrie, il était devenu si avide de réputation militaire qu'il résolut de commander ses troupes en personne. Il rassembla toutes les forces réunies de scs états pour une entreprise où il allait exposer sa |;loire, et qui fixait l'attention de toute l'Europe. Une flotte flamaude amena des Pays-Bas un corps d'infanterie allemande 1 : les galères de Naples et de Sicile prirent sur leur bord les bandes espagnoles et italiennes composées de vieux soldats qui s'étaient distingués partant de victoires remportées sur les Français. L’empereur s'embarqua à Barcelone avec l'élite de la noblesse espagnole que joignit un détachement considérable venu du Portugal , sous la conduite de l'infant don Louis, frère de Charles. André Doria fit voile avec scs galères les mieux équipées de tous les vaisseaux de l'Europe , et commandées par les plus liabiles officiers. Le pape fournit tous les secours qui furent en son pouvoir pour concourir au succès de cette pieuse entreprise; et l’ordre de Malte, éternel ennemi des infidèles, équi|ia aussi uue flotte peu considérable, mais formidable par la valeur des chevaliers qu’elle portail. Le port de Cagliari, en Sardaigne, fut le rendez-vous général. Doria fut nommé grand-amiral de la flotte; et le commandement en chef des forces de terre fut donné au marquis du Guast.

Cette flotte, composée de près de cinq cents navires , à bord desquels étaient plus de trente mille hommes de troupes réglées, partit de Cagliari le 16 juillet, et après une heureuse navigation prit terre à la vue de Tunis. Barberousse, qui avait été informé de bonne heure de l’armement immense que faisait l'empereur, et qui en avait aisément démêlé l’objet, s'était préparé avec autant de prudence que de vigueur â bien défendre sa nouvelle conquête. Il rappela ses corsaires de tous les lieux où ils croisaient; il fit venir d'Alger toutes les troupes qu’il put en retirer sans dégarnir cette ville; il envoya des messagers à tous les princes d'Afrique , maures et arabes, S qui il peignit Muley-Assan comme un infâme apostat, qui, excité par l'ambition et le désir de la vengeance, s’était rendu le vassal d’un

1 Hardi , Annalti BrnKml. , vol. I, p. MU.

prince chrétien avec qui il se joignait poor détruire la religion de Mahomet ; il sut avec tant d'art enflammer le zèle de ces princes ignorans et superstitieux qu'ils prirent les armes comme pour défendre une cause commune. Vingt mille chevaux avec un corps nombreux d'infanterie s'assemblèrent à Tunis; et Barberousse. en leur distribuant à propos des présens, entretenait leur ardeur et l'empêchait de se refroidir. Mais il connaissait trop bien l'ennemi à qui il avait affaire pour espérer que des troupes légêrrs pussent tenir contre la cavalerie pesamment armée et la vieille iufanteric de l'armée impériale : sa principale confiance était dans le fort de la Goulctlc et dans son corps de soldats turcs qui étaieut armés et disciplinas à la manière européenne. Il jeta dausle fort six mille de ces Turcs sous le commandement de Sinau, renégat juif, le plus brave et le plus expérimenté de tous ses pirates. Le fort fut aussitôt investi par l'empereur. Comme ce prince était uyntre de la mer, son camp était pourvu de toutes les denrées nécessaires , et même de toutes les commodités de la vie en si grande abondance, que Muley-Assan, qui n'était pas accoutumé à voir faire la guerre avec tant d'ordre et de luxe , ne pouvait se lasser d'admirer la puissance de l'empereur. Ses troupes , animées par sa présence , et se faisant un mérite de verser leur sang pour une cause si sainte, se disputaient à l'euvi tous les poste» où il y avait de l'honneur cl du péril. 11 ordonna trois attaques distinctes, et ru chargea séparément les Allemands, les Espagnols çl lesltalieus, qui les poussèrent avec toute l’ardeur qu'impire l'émulation nationale. Sinan déploya de son cùté une fermeté et une habileté qui justifièrent la confiance dont sou maître l'avait honoré : la garnison supporta avec le plus grand courage la fatigue d’un service pénible et continu; nui* malgré les fréquentes sortiesqui interrompaient les travaux des assiégeaus , malgré les alarmes que les Maures et les Arabes donnaient au camp de l’empereur par leurs incursions continuelles, les brèches devinrent si considérables du côté de la terre, tandis que la flotte battait avec la même vigueur et lernème succès les fortification* construites du cùté de la mer, que la place fut emportée dans un assaut général. Sinau, après la résistance la plus opiniâtre, se relira avec les débris de sa garnison vers la ville , en traversant

les bas-fonds de la baie. la prise du fort de la Gouletle rendit l'cuipereur maître de la flotte de Barberousse, composée de dix-huit galères et galiotes, ainsi que de son arsenal cl de trois ceuts canons, la plupart de fonte , qui étaient placés sur les remparts: un tel nombre de canons était ctounant pour ce temps-là, et prouve également l'importance de ce fort et la puissance du Barberousse. L'empereur entra dans la Gouletle par la brèche, et se tournant vers Muley- Assan : toici, lui dit-il, une porte ouverte par laquelle vous refit reres dans tw états.

Barberousse sentit toute l'élcudue de la perte qu'il venait de faire ; mais luin de se décourager, il n'en fut pas moins déterminé à bien défendre Tunis. L'enceinte de celte, ville était trop vaste et les murs étaient en trop mauvais étal pour qu’il put espérer de la fléfrudre avec avantage; comme d'ailleurs il ne pouvait compter sur la fidélité des habitaus, ni espérer que les Maures et les Arabes soutinssent les travaux et les fatigues d'un siège, if prit * la résolution hardie de s’avancer vers le camp des ennemis à la tète de son armée, qui montait à cinquante mille hommes, et d'abandonner la destinée de son royaume au sort d'une bataille. 11 fil part de son dessein à ses principaux officiers : en leur représentant le danger de laisser dans la citadelle dix mille esclaves chrétiens qu'il y avait enfermés, et qui pourraient fort bien se révolter pendant l'absence de ses troupes, il leur proposa , comme une précaution nécessaire à la sûreté commune, de massacrer sans miséricorde ces esclaves avant de se mettre en marche. Les ofiieiers applaudirent avec joie au dessein qu'il avait de hasarder une bataille ; mais quoique leur métier de pirates les eût familiarisés avec toutes les scènes de carnage et de barbarie , l’affreuse proposition d’égorger dix mille hommes à la fois leur fit horreur; et Barberousse, plutôt par la crainte de les irriter que par aucun sentiment d'humanité, consentit à laisser la vie aux esclaves.

Pendant ce temps-lâ . l’empereur commençait à s'avancer vers Tunis , et quoique ses troupes souffrissent des fatigues incroyables en marchant sur les sables brùlans qu'il leur fallait traverser, sans trouver d’eau et sous le poids d'un soleil brûlant, elles se trouvèrent bientôt à portée de l’ennemi. Les Maures et les Arabes, enhardis

1 Buvrtli , /.etfere dri phnripi, p, 119 eir

par la supériorité de leur nombre, attaquèrent les troupes impériales dès qu'elles parurent, et se précipitèrent sur elles avec de grands cris; mais leur impétuosité sans discipline ne put tenir un seul distant contre le choc soutenu de ces troupes réglées; et malgré la préscucc d'esprit de Barberousse et tous les efforts qu'il fil |K>ur les rallier , malgré l'exemple qu'il leur donnait en s'exposant aux plus grands iiérils , la déroule fut si générale qu'il se trouva culralué luiméme tlaus la fuite de ses soldats vers la ville. Il la trouva dans la plus grande cuufusiou : une partie des habitaus en sortaient avec leurs familles et leurs effets; d'autres étaient prêts à eu ouvrir les portes au vainqueur; les soldats turcs se disposaient à la retraite, et les esclaves chrétiens étairul déjà maitres de la citadelle, qui dans ce désastre eût pu lui servir d'asile. Ces malheureux captifs, animés par le déses|mir, avaient profité de l'absente de Barberousse, comme il l'avait bien prévu : dès qu'ils sentirent que sou armée était éloignée de la ville,, ils corrompirent deux de leurs gardes, brisèrent leurs fers, et forçant leurs prisons, ils repoussèrent la garnisou turque et tournèrent l'artillerie du fort contre leurs tyrans. Barberousse, furieux et désespéré, s'enfuit avec précipitation à Bona, reprochant à scs officiers leur fausse compassion, et se reprochant à lui-même la faiblesse qu'il avait eue de céder à leur avis.

CepcndantCharlcs, satisfait d'une victoire aisée, qui ne lui avait presque pas coûté de sang, s'avauçait vers Tunis lentement et avec toutes les précautions nécessaires dans un pays ennemi. Il ne connaissait pas encore toute sa bonne forlune. Un courrier, député par les esclaves révoltés, vint lui apprendre le succès de leurs nobles efforts et la nouvelle de leur liberté; eu même temps arrivèrent des députés de la ville qui lui eu présentèrent les clefs, et implorèrent sa protection pour les préserver des insultes de son anuéc.Tandisqu'ils'occupait des moyens de prévenir le désordreel lepillage, ses soldats , qui craignaient d'être frustrés du butin qu’ils s’étaient promis, fondirent soudain et sans aucun ordre dans la ville, et commencèrent à tuer et à piller sans aucun ménagement. U était trop tard alors pour songer à réprimer leur cruauté , leur avarice et leur licence. Tunis fut en proie à tous les outrages que le soldat est capable de

commettre dans une ville prise d'assaut, et à tous les excès où peuvent porter les passions, quand elles sont irritée* par le mépris et la haine qu'inspire la différence de mœurs et de religion. Plus de trente mille habitans innocens périrent dans ce jour funeste, et dix mille furent emmenés en esclavage. Muley-Assan remonta sur son trùne au milieu du sang et du carnage, en exécration à ses sujets sur lesquels il avait fait tomber tant de calamités; il fut un objet de pitié pour ceux-mèmes dont la fureur était la cause de tous ces maux. L’empereur gémit de l'accident fatal qui avait souillé l'éclat de sa victoire; cependant au milieu de cette scène d'horreur , un spectacle intéressant lui fit éprouver un sentiment consolant et agréable : dix mille esclaves chrétiens, parmi lesquels se trouvaient plusieurs personnes de distinction, vinrent au-devant de lui lorsqu’il entra dans la ville, et tombant à ses pieds , le remercièrent et le bénirent comme leur libérateur.

Charles, en accomplissant la promesse qu’il avait faite au roi maure de le rétablir dans ses états, ne négligea pas de prendre les précautions nécessaires pour réprimer le pouvoir des corsaires africains, et pour assurer la tranquillité de ses sujets et les intérêts delà couronne d’Espagne; il conclut un traité avec Muley-Assan, aux conditions suivantes : que le roi maure tiendrait le royaume de Tunis en fief de la couronne d'Espagne, et en ferait hommage à l’empereur comme à son seigneur suzerain; que tous les esclaves chrétiens qui se trouvaient alors dans ses états , de quelque nation qu'ils fussent , seraient remis en liberté sans rançon ; que les sujets de l'empereur auraient dans son royaume la liberté de faire le commerce, et de professer publiquement la religion chrétienne; qu'outre le fort de la Goulctte, dont l’empereur resterait en possession , tous les ports du royaume qui étaient fortifiés, lui seraient encore remis; que Muley-Assan paierait tous les ans douze mille écus pour l’entretien de la garnison espagnole qui resterait dans le fort de la Goulette; qu'il

ne ferait aucune alliance avec les ennemis de l’empereur, et qu’il lui ferait présent tons les ans, en reconnaissance de sa vassalité, de six chevaux maures et d’autant de faucons1. Après avoir ainsi réglé les affaires d'Afrique, châtié l'insolence des corsaires , assuré â ses sujets une retraite, et à ses flottes une rade favorable sur les côtes même d'où tant de pirates étaient venus ravager ses états, Charles se rembarqua pour retourner en Europe, la saison orageuse et les maladies de son armée ne lui permettant pas de poursuivre Barberousse 2.

Cette expédition , dont il parait que les Contemporains mesurèrent plutôt le mérite sur la générosité apparente de l’entreprise, sur ta magnificence avec laquelle elle fut conduite, et sur le succès qui la couronna , que sur l'importance des suites qu'elle eut, éleva l’empereur au comble de la gloire , et fit de cette époque la plus éclatante de toutes celles de son règne. Vingt mille esclaves qu'il arracha à la captivité, tant par ses armes que par son traité avec Muley-Assan s, et à qui il fournit des habits et de l’argent pour les mettre en état de retourner chacun dans leur patrie, publièrent dans toute l’Europe les éloges de la générosité de leur bienfaiteur, et exaltèrent sa puissance et scs talens avec l’exagération naturelle aux sentimens de la reconnaissance cl de l'admiration, lai renommée de Charles éclipsa alors celle des autres monarques de l’Europe. Tandis que tous ces prihres ne s’occupaient que d’eux-mêmes et de leurs intérêts particuliers, il se montra digne d’occuper le rang de premier prince de la chrétienté, en paraissant ne songer qu’à défendre l'honneur du nom chrétien et à assurer le bien-être et la tranquillité de l'Europe.

’ Dumont , Corps diplom., vol. Il, p. 128. Summonlr , Ist. di Mapoli , vol. IV, p. 89.

■ Job. Etropii Diarium expédition TunfUuur, ap. Scard.,\, u, p. 320, rlr. Jovius, flisl. , liv. xvxiv, p. 153, etc. Sandov.. vol. II. p. 154, etc. Veriot, Hisl. des Citerai, de Malle. Êpllres des princes . par Hui celli, traduites par Belleforeet, p. 119, 120, etc.

* Summonie , /si. di Map., vol. IV, p. 103.

Malheureusement pour la réputation de François 1er, la conduite qu'il tint alors parut à ses contemporains Former un contraste frappant avec celle de son rival. Iis ne lui pardonnaient pas de profiter du moment où l'empereur avait tourné toutes ses forces contre l'ennemi commun, pour faire revivre ses prétentions sur l'Italie et replonger l'Europe dans une nouvelle guerre. J'ai déjà observé que le traité de Cambra y n'avait pas étouffé les germes de l'inimitié qui animait les deux princes l'un contre l'autre, et qu'il avait tout au plus couvert, mais non éteint les feux de la discorde. François surtout, qui n'aspirait qu'au moment favorable de recouvrer la réputation et les territoires qu’il avait perdus , continuait de négocier avec les cours étrangères; il faisait tous ses efforts pour irriter la jalousie que la plupart avaient conçue de la puissance et des desseins de l’empereur, et pour faire naître dans le ctrur des autres les soupçons et les alarmes dont le sien était dévoré. Il s’adressa surtout à François Sforcc, qui était , il est vrai, redevable à Otaries de la possession du duché de Milan, mais qui le tenait à des conditions si dures , qu’elles le rendaient non-seulement le vassal de l’empire, mais encore tributaire et dépendant de l’empereur. L’honneur d’avoir épousé la nièce du plus grand souverain de l'Europe ne pouvait lui faire oublier la honteuse servitude à laquelle il se trouvait abaissé, et cet état lui parut si insupportable, que, tout faible et timide qu’il était, il prêta avidement l’oreille aux premières propositions que lui fit François de l’affranchir du joug. I.es ouvertures lui furent portées par Merveille, gentilhomme milanais, résident à Paris; et quelque temps après, afin d'avancer la négociation , Merveille fut envoyé à Milan sous prétexte de visiter ses parens, mais avec des lettres de créance secrètes, qui lui donnaient le titre d’ambassadeur de François. Ce fut en cette qualité que Sfiorce le reçut; mais malgré tous les soins qu’on prit pour empêcher ce secret de transpirer, Charles le péné-

tra, soit qu’il en eût des avis positifs, soit qu’il n'eût que des soupçons. Il fit au due des réprimandes et des menaces si sévères, que ses ministres et lui-même, également intimidés, donnèrent à l’Europe la preuve la plus ignominieuse pour eux de la crainte servile qu’ils avaient d'offenser l’empereur. Ils vinrent à bout d’engager Merveille dans une querelle avec un des domestiques du duc; l'ambassadeur, qui n’avait ni la prudence ni la modération qu’aurait exigé l’emploi qui lui était confié, tua son adversaire; on l’arrêta sur-le-champ, on lui fit son procès, il fut condamné à perdre la tête, et la sentence fut exécutée au mois de décembre 1633. François, étonné qu'on eût ainsi violé un caractère qui était sacré parmi les nations les plus barbares, et indigné de l’affront fait à la majesté de sa couronne , menaça Sforce des effets de son ressentiment, et porta ses plaintes à l’empereur, qu’il regardait comme le véritable auteur de cet outrage inouï. Mais n'ayant pu obtenir aucune satisfaction de l'un ni de l’autre, il en appela à tous les princes de l'Europe, et se crut alors en droit de tirer vengeance d’une insulte qu’il ne pouvait laisser impunie sans avilir son caractère et sans déshonorer son rang.

Armé de ce prétexte pour commencer une guerre à laquelle il était résolu , il redoubla d'efforts pour engager les autres princes à prendre part dans sa querelle; mais des événemens imprévus rendirent toutes ses mesures inutiles. Après avoir sacrifié l'honneur de sa maison en mariant son fils à Catherine de Médicis, dans la vue de s'attacher Clément , la mort de ce pontifie le priva de tous les avantages qu’il attendait de cette alliance. Paul 111, successeur de Clément , quoique disposé par inclination à servir les intérêts de l’empereur, parut déterminé à garder la neutralité qui convenait à son caractère de père commun des princes divisés. Le roi d’Angleterre, occupé de projets et de soins domestiques, évita, pour cette fois, de s’engager dans les affaires du continent, et re-

fusa de secourir François, à moins qu'il ne voulût suivre son exemple et secouer le joug de l'autorité des papes.

Ces refus inattendus obligèrent François A solliciter plus vivement le secours des princes protestausqui formaient la ligue de Smatkalde. Pour gagner plus aisément leur confiance , il chercha à flatter le zèlcqu'il* avaient pour leurs nouvelles doctrines , et qui était leur passion dominante. Il affecta une modération particulièresur tous les points contestés. Il permit à du Bellay , son envoyé eu Allemagne , d'exposer ses srnlimens sur les articles les plus important dans des termes qui ne différaient pas beaucoup de ceux, qu'employaient les protestons '. Il [toussa même la condescendance jusqu’à inviter MélanchUm , que la douceur de ses mœurs et sou caractère pacifique distinguaient parmi les réformateurs , à se rendre à Paris, sous prétexte de vouloir prendre avec lui les mesures les plus propres à réconcilier les sectes opposées , qui divisaient si malheureusement l'église1. Toutes ces complaisances étaient plutôt des artifices de la politique de ce prince que l'effet de sa conviction : car, quelque impression que les nouvelles opinions eussent faite sur l'esprit de ses sœurs, la reine de Navarre , et la duchesse de Ferrure, la gatlé et l’amour du plaisir, qui formaient le caractère de François, ne lui laissaient guère le temps d'approfondir des disputes théologiques.

Il perdit bientôt tout le fruit de ces artifices peu honorables , par une démarche qui ne s'accordait guèreavec les déclara) ions qu'il avait faites aux princes allemands. Il ne faut cependant pas oublier qu’il fut forcé àcettc démarche par les préjugés de son siècle, et par 1rs idées superstitieuses de ses propres sujets. Son étroite liaison avec le roi d’Angleterre, hérétique excommunié, ses fréquentes négociations avec les protestons d'Allemagne , et l'audience publique qu’il donna à un envoyé du sultan Soliman , avaient fait naître de violons soupçons sur la sincéritéde son attachement à la religion; et ces soupçons s’étaient encore singulièrement fortifiés par la résolution prise par François d'alla-

1 Freheri, Scrip. rer. Germ ., vol. IU, p 356, etc. Slcid , 1/iH , p. 178, 183. Seckeud, tiv. ni, p. 103.

•CamcrarH, Fita Ph. Mctanchtonis , in-12. H ji;., 1856, p. 12.

quer l’empereur, qui dans toutes les occasions avait montré le plus grand zèle pour la défense delà religion, et dans le moment même où il se préparait à une expédition conlre le corsaire Barberousse, expédition qu'on regardait alors comme une sainte entreprise. l.e roi de France avait donc besoin de justifier ses scntimecs par quelque |ireuve éclatante de son respect pour la doctrine reçue dans l'église, la1 zèle indiscret rie quelques-uns de ses sujets, qui avaient adopté les opinions du protestantisme , lui présenta l'occasion qu'il cherchait. Ils avaient affiché aux portes du 1 suivre, et dans toutes les places publiques, des placards qui contenaient des satires indécentes sur les dogmes et les cérémonies de l'église romaine. Six des auteurs ou complices de ces placards téméraires furent découverts et arrêtés. Iæ roi , pour conjurer les malheurs qu'on supposait que ces blasphèmes pourraient attirer sur la nation, ordonna une procession solennelle : lesaint-saerement fut porté eu grande pompe dans les principales rues de la ville. François marchait devant , la tête nue , une torche à la main : les princes du sang portaient le dais , et toute la uoblesse marchait en ordre à la suite. En présence de cette nombreuse assemblée, le roi, qui s'exprimait ordinairement dans un langage énergique et animé , déclara que si une dr ses mains était infectée d'hérésie, il la couperait avec l'autre, et qu'il n’épargnerait pas même ses propres entons, s’il les trouvait coupables de ce crime; et pour prouver que cette protestation était sincère, il condamnâtes six malheureux qu'on avait pris, à être brûlés publiquement avant la fin de la procession, et leur exécution fut accompagnée des traitemens les plus barbares et les plus révoltons '.

Lesprincesde la ligue de Smallcalde, pleius du ressentiment et de l'indignation que leur avait inspiré la cruauté avec laquelle on avait traité leurs frères , ne pouvaient plus ajouter de foi aux déclarations du roi de France, lorsqu'il offrait de protéger en Allemagne les mêmes opinions qoïl persécutait avec tant de rigueur dans ses propres états; en sorte que tout l'art et toute l’éloquence qu'employa du Bellay pour justifier son maître, et toire l'apologie de sa conduite , ne firent aucune impression sur leurs

1 fleleartf, Comment, rer. gnlltc ,, p 616. Slcid., //in p 175, elc.

esprits. D’ailieurs l’empereur n’avait jusqu’alors | usé d'aucune violence contre les réformés; il ne s’était jamais opposé aux propres de leur doctrine, et il s’était même engagé, dans la diète de Ualisbonne , à ne pas inquiéter ceux qui l'avaient embrassée. Ils curent la prudence de compter beaucoup plus sur la certitude de cet engagement subsistant , que sur les espérances précaires et éloignées dont François voulait les amuser’. La faiblesse surtout avec laquelle il avait abandonné ses alliés à la paix de Cambray était trop récente pour être oubliée , et n'encourageait personne à se fier à son amitié et a compter sur sa générosité. Déterminés par tous ces motifs , les protestans refusèrent de fournir à François aucun secours contre l'empereur. 1,’électeur de Saxe , le plus zélé d'entre eux , craignant de donner de l'ombrage à l’empereur, ne voulut jamais permettre à Mélanchton de se rendre à la cour de François, malgré l’extrême désir qu’avait Mélanchton d'entreprendre ce voyage , soit qu’il RU flatté de finvitation d’un grand monarque, ou qu’il crût que sa présence pourrait y être utile au parti protestant.

Quoique parmi le grand nombre des princes à qui la puissance toujours croissante de Charles inspirait de la crainte ou de la jalousie il ne s’en trouvât aucun qui voulût seconder François dans les efforts qu’il méditait pour balancer ou limiter cette puissance, il n’en donna pas moins ordre â son armée de s’avancer vers les frontières de l’Italie. Comme il n’avait pris les armes que sous le prétexte de châtier l’insolence du duc de Milan, qni avait osé violer d’une manière atroce le droit de scs gens, il semblait que tout le poids de sa vengeance n'eût dû tomber que sur les états du coupable. Mais tout â coup et dès le commencement même de la campagne, les opérations de la guerre prirent une autre direction. Charles, duc de Savoie, le moins actif et le moins habile des princes de la branche dont il descendait , avait épousé Béatrix de Portugal , scrur de l'empereur. Celte femme , par ses grands talens, se rendit bientôt mailrcsse absolue des volontés de son époux : fière d’être la soeur de l’empereur, ou séduite par les grandes promesses dont il flattait son ambition , elle forma, entre la cour impériale et le duc son mari, une union peu compatible avec cette neu-

tralité qu’une sage politique et la situation de ses états lui avaient fait garder jusqu’alors entre les deux monarques rivaux. François sentait vivement à quels périls il pouvait se trouver exposé si en entrant en Italie il laissait derrière lui les états d’un prince tellement dévoué aux intérêts de l’empire, qu’il avait envoyé son fils aîné â la cour de Madrid pour y être élevé et pour y servir d’otage de la fidélité du père. Clément Vil, dans l’entrevue qu’il avait eue avec François à Marseille, lui avait peint ce danger avec les couleurs les plus fortes , et lui avait eu même temps suggéré le moyen de s’en garantir, en lui conseillant de commencer son expédition contre le Milanais, par la prise de ta Savoie et du Piémont, comme la seule ressource pour s’assurer une communication avec son royaume. François, qui avait plusieurs raisons de haïr le due , ne pouvait lui pardonner surtout d’avoir fourni à Bourbon l’argent avec lequel ce rebelle avait levé les troupes qui défirent les Français à la funeste bataille de Pavie; il saisit avec ardeur une occasion de faire connaître combien il avait été sensible à ces outrages, et comment il savait les punir. Il ne manqua pas de prétextes qui pouvaient donner quelque apparence de justice â la violence qu’il méditait. Les états de France et de Savoie se touchaient et se trouvaient même en plusieurs endroits engagés l’un dans l’autre, d’où naissaient des disputes inévitables et toujours subsistantes sur les limites des propriétés respectives des deux princes. François avait encore , par sa mère Louise de Savoie , de grandes prétentions sur le partage qu’elle devait faire avec le duc son frère de la succession paternelle. R ne voulait pas cependant commencer les hostilités sans quelque raison plus spécieuse que ne pouvaient l’être des prétentions équivoques et pour la plupart surannées , il demanda la permission de passer par le Piémont pour entrer dans le Milanais, ne doutant pas que ie duc, par un excès d’attachement pour l'empereur, ne le refusât, et ne donnât par-là une plus grande apparence de justice à l'invasion qu’il projetait. Mais, s'il faut en croire les historiens de Savoie qui doivent être mieux instruits de ce fait que ceux de France, le duc lui accorda, sans hésiter et de la meilleure grâce du monde, ce qu’il n’était pas en son nouvoirde refuser sans danger, et proiqit de donner un

2flt> * HISTOIRE DR CHARLES-QUINT. Li6361

libre passage J l'armée française. Il ne resta plus alors à François d’antre expédient pour rompre entièrement et justifier son projet que de demander une entière satisfaction sur toutes les demandes que la couronne de France pouvait faire 1 la maison de Savoyc , en vertu des droits de Ijouise Il ne reçut sur cet article qu’une réponse vague, et il s’y attendait sans doute; aussitôt l'armée française, sous les ordres de l'amiral de Brion , fondit par différons endroits è la fois sur les étatsdu duc. Les pays de Bresse et du Bugcy, qui dans ce temps-Iâ étaient annexés à la Savoie, furent envahis en un moment. La plupart des villes du duché ouvrirent leurs portes à l'approche de l'ennemi ; le petit nombre de celles qui restaient et qui voulurent faire résistance fut bientôt emporté; et avant la fin de la campagne, le duc se vit dépouillé de tous ses états, i la réserve du Piémont, où il ne lui restait que quelques places fortes en état de se défendre.

Pour comble d'infortune, la ville de Genève, dont le duc prétendait avoir la souveraineté qu’il exerçait déjà en partie, secoua le joug, et sa révolte entraîna la perte de toutes les terres adjacentes. Genève était alors une ville impériale, quoique soumise au domaine direct de ses propres évêques et ayant les ducs de Savoie pour souverains éloignés, (a forme de sa constitution intérieure était purement républicaine; elle était gouvernée par des syndics et un conseil , dont les membres étaient choisis par le peuple. De ces juridictions diverses , souvent opposées l’une à l’autre, naquirent deux partis qui subsistèrent long-temps dans cet état : le premier était composé de ceux qui se donnaient pour défenseurs des privilèges de la république; ils prenaient le nom d 'eignotz ou de confédérés pour la défense de la liberté commune , et avaient flétri du nom de mammelat ou esclaves, le parti de ceux qui soutenaient les prérogatives des évêques et du duc de Savoie. A la fin, quand le protestantisme commença a s’introduire danscette ville, il inspira a ceux qui l'embrassèrent cet esprit d'audace et d’entreprise qui passait ordinairement avec ses opinions dans l'âme des prosélytes, ou ne tardait pas â y naître. Comme le duc et l'évèque étaient par in-

1 Jfist. gfnialog. de Savoie, par Guichenon , fol 3, fOf-O. I. 63».

térèt, par préjugé et par des vues politiques, ennemis jurés de la réformalion , tous les nouveaux protestans s’unirent avec ardeur au parti des eignotz, et le zèle de la religion se joignaut a l’amour de la liberté, cette passion généreuse prit de nouvelles forces. La fureur , l'animosité de deux fictions renfermées dans la même enceinte, occasions de fréquentes séditions, et elles se terminèrent presque toujours à l'avantage des partisans de la liberté , lesquels gagnaient tous les jours du terrain.

Le duc et l’évèque, oubliant leurs anciennes contestations sur les limites de leur pouvoir, se réunirent contre leurs communs ennemis, et les attaquèrent chacun avec les armes qui lui étaient propres. L'évèque excommunia le peuple de Genève, comme coupable du double crime d'apostasie, en abandonnant la religion établie, et de sacrilège, en usurpant les droits de son siège épiscopal. le duc les attaqua comme des rebelles a leur prince légitime, et tenta de se rendre maître de la ville, d'abord par surprise, ensuite a force ouverte. Les Gènevois méprisèrent les foudres ecclésiastiques de l’évèque, et défendirent hardiment leur indépendance contre le duc; soutenus autant par leur propre valeur que par les secours puissans qu'ils reçurent du canton de Berne leur allié , et du roi de France , qui leur fit passer secrètement quelques soldats et quelque argent, ils firent échouer toutes les tentatives du duc. Non contens de i'avoir repoussé, et ne voulant plus eux-mèmes se borner â se défendre, ils profitèrent de l'impuissance où était alors le duc de leur résister; et tandis qu’il était accablé par l’armée française, ils s'emparèrent de plusieurs châteaux et places fortes qu’il possédait dans le voisinage de Genève; ils se délivrèrent ainsi de la vue de ces odieux monumens de leur ancienne dépendance , et assurèrent pour l’avenir un appui de plus a leur liberté. Kn même temps le canton de Berne envahit et conquit le pays de Vaux , sur lequel il avait quelques prétentions. Le canton de Fribourg, quoique passionnément attaché â la religion catholique, et sans avoir aucun sujet particulier de querelle avec le duc, voulut aussi partager les dépouilles de ce prince infortuné. Une grande partie de ces conquêtes ou usurpations, conservées depuis par ces deux cantons, ont considérablement augmenté leurs forces, et sont

devenues la plus belle portion de leur territoire. Malgré tous 1rs projets et toutes les entreprises des ducs de Savoie pour rétablir dans la suite leur domination dans Genève, cette ville a toujours conservé son indépendance; et cet avantage lui a procuré un degré de considération , d'opulence et de politesse, quelle n'eût jamais atteint sans la liberté

Au milieu de cet enchaînement de malheurs et de pertes, le duc de Savoie ne voyant de ressource que dans la protection de l'empereur, la sollicita avec la plus grande importunité, dès que ce prince fut revenu vainqueur de son expédition de Tunis , et il avait bien le droit d'en attendre du secours, puisque son attachement pour les intérêts de Charles avait été la cause principale de ses malheurs. Cependant Charles n'était pas en état de le secourir avec la vigueur et la diligence que demandait sa situation. la plus grande partie des troupes qui avaient été employées à l'expédition d’Afrique, n'ayant été engagées que pour ce service seul , furent licenciées à la fin de la campagne. les vieux corps que commandait Antoine de Lève suffisaient à peine pour la défense du Milanais, et le trésor de l’empereur était entièrement épuisé par les frais immenses qu'avait coûté la campagne d'Afrique.

Mais la mort de François Sforce, occasionéc , suivant quelques historiens, par la terreur que jeta dans son esprit l'invasion des Français , dont les deux précédentes avaient été si fatales à sa famille, donna à l’empereur tout le loisir de se préparer à la guerre. Cet événement inattendu changea totalement les sujets de querelle et la nature de la guerre. François n'avait d'abord eu d’autre prétexte pour prendre les armes que celui de punir Sforce de l’affront qu'avait reçu la couronne de France, et ce prétexte se trouva éteint par sa mort : mais comme ce prince ne laissait point de postérité, tous les droits qu’avait François sur le duché de Milan , et qu’il n’avait cédés qu’à Sforce et à ses enfans, revenaient en entier au roi de France. L'objet favori de ce monarque était de recouvrer le Milanais; aussi le réclama-t-il sur-le-champ; et s'il avait appuyé son droit eu faisant avancer sans

’ Bisl. de la ville de Genève, par Spon, in 12, utr. IBS, p. 99. Bisl. de la rèform. de Suisse , par lluaftat. tien. 1728, tom. IV, p. 291, etc.; loin. V, p. 216, etc. vemotres de du Bellay, p 181.

perdre de temps vers Milan la forte armée qui était cantonnée dans la Savoie, il s’en serait aisément assuré la possession , ce qui était l'objet le plus important. Mais François, â mesure qu'il avançait en âge, devenait de jour en jour moins entreprenant , et le souvenir de ses infortunes passées, qui ne s'effaçait point de son âme, le jetait quelquefois dans une excessive timidité. Au lieu de se servir de scs forces , il se borna aux négociations; et par une modératiou qui venait de la crainte, et qui est ordinairement fatale dans toutes les grandes affaires, il négligea de saisir l'occasion favorable qui s'offrait à lui. Cependant Charles, en qualité de souverain, prit |Missession du duché comme d'un fief de l’empire qui se trouvait vacant ; et que François perdait le temps à expliquer et à défendre ses droits par des argumens et des mémoires, tanet qu'il employait tout son art à familiariser les puissances italiennes avec l'idée de le revoir s’établir en Italie, Charles prenait en silence toutes les mesures propres à faire échouer ce projet. Il eut grand soin de ne pas laisser voir trop tût ses intentions secrètes : il affectait de reconnaître la justiçe de la réclamation de François, et paraissait n'étre inquiet que des moyens de lui laisser prendre |>oxsessiou du Milanais, sans troubler la paix de l'Europe, et sans détruire l'équilibre des puissances d'Italie, qur les politiques de ce siècle étaient si jaloux de maintenir. Il trompa François par cette conduite artificieuse, et gagna tellement la confiance du reste de l’Europe , que sans presque donner lieu à aucun soupçon, il sut embarrasser l'affaire de difficultés nouvelles, et prolonger à son gré les négociations. Il proposa de donner l'investiture du Milanais tantût au duc d'Orléans, second fils de François, tantût au duc d’Angouléme, son troisième fils : et comme les vues et les inclinations de la cour de France se balançaient entre ces deux princes, il transporta alternativement son choix de l’un à l'autre avec tant d’adresse et avec une dissimulation si profonde, qu'il ne parait pas que François ni ses ministres aient jamais pénétré ses véritables intentions, et que toutes les opérations de la guerre demeurèrent entièrement suspendues, comme s'il n’eût resté au roi de France qu'à prendre paisiblement possession du duché qu'il réclamait.

Charles mit à profit tout le temps qu’il avait

su Rainer , et vint A bout de déterminer les états de Sicile et de Naples à lui accorder des subsides plus considérables qu'il n'était d’usage d'en accorder alors. Mais se trouvant très honoré de la présence de leur souverain à son retour de Tunis , charmes d'ailleurs du désintéressement qu’il avait montré dans son expédition d'Afrique , et éblouis du succès qui avait suivi ses armes , ils voulurent se montrer généreux. Ce secours le mit en état de recruter les vieux corps, d'en lever un en Allemagne, et de prendre toutes les précautions convenables pour exécuter les projets qu'il avait formés. Du Bellay , envoyé de France en Allemagne, découvrit, malgré tous les prétextes qu’on employa pour lai donner le change, l'intrntion ofi l'on était de lever des troupes, et instruisit son maître d’une disposition qui prouvait évidemment le peu de sincérité ' de l'empereur. Cet avis eût dû réveiller Francis de l’indolence ml il s’était plongé ; mais il était alors si passionné pour les négociations, dont son rival connaissait bien mieux que lui les finesses et les artifices, qu'au lieu de faire agir ses forces et de pousser avec vigueur ses opérations militaires, ou de s’emparer du Milanais avant que l’armée impériale fût rassemblée , il se contenta de faire de nouvelles offres à l’empereur, pour obtenir de sa libre volonté l'investiture de ce duché. Les offres étaient si avantageuses, que Charles n'eût pu les refuser s’il eût eu l’intention d’accorder ce qu'on lui demandait; mais il les éluda adroitement, en déclarant qu'il ne pouvait prendre de résolution définitive sur un article qui intéressait de si près l’Italie, avant d'en avoir conféré avec le pape. Bar ce subterfuge il gagna encore du temps; ce qui lui servit à laisser mûrir les projets qu’il avait en vue.

A la fin l'empereur vint à Home et y fit son entrée publique avec la plus grande magnificence. Il est une circonstance frivole dont les histuriens font mention , et qu'ils ont la manie de regarder comme un présage de la guerre sanglante qui suivit : c’est que pour élargir les rues et donner un passage plus libre an cortège de l'empereur, on eut besoin d'enlever les ruines d’un temple ancien de la Paix. Ce qu’il y a de certain , c’est que Charles avait alors banni de son âme toute

1 Uim. de du Bellay. P- m

idée de paix ; et à la fin , II leva le masque socs lequel il avait si long-temps dérobé ses desseins h la vue de la cour de France, en déclarant ses sentimeus d’une manière aussi positive qu'axtraordinaire. Les ambassadeurs de Franceavaient au nom de leur maître demandé une réponse décisive sur les offres qu’il faisait pour obtenir l'investiture du Milanais : Charles promit de la donner le lendemain en présence du pape et des cardinaux assemblés en plein consistoire. !,e pape et les cardinaux s’y trouvèrent, et tous les ambassadeurs étrangers furent invités à y assister. L’empereur se leva, et s’adressant au pape, il s’étendit assez au long sur la sincérité de ses vœux pour la paix de la chrétienté , et sur son aversion pour la guerre et pour les malheurs qu’elle produit ; et il en fit une longue énumération dans un discours étudié et préparé d’avance : il déclara que tous ses efforts pour niaintenirlatranquillitéde l’Europe avaient jusqu’alors été traversé» par l’insatiable et injuste ambition du roi de France ; que dès sa minorité mtW ce prince lui avait donné des preuves de son inimitié et de ses pernicieux desseins; que dans la suite il n’avait plus caché ses intentions , qu'il avait essayé de lui ravir à force ouverte la couronne impériale qui lui appartenait par des droits aussi justes que naturels ; qu'il venait tout récemment d’envahir son royaume de Navarre; que non content de ces injustices, il avait attaqué ses domaines et ceux de ses alliés dans l'Italie et dans les Pays-Bas; qu’nprès que la valeur de se» troupes, rendues invincibles par la protection du Tout-Puissant , eut arrêté les progrès et ruiné les armées de François, qu’il cul été fait prisonnier lui-même, il n’avait pas encore renoncé à son iqjuste entreprise, et qu'il avait continué d’employer la fraude au défaut de la force ; qu’il avait violé tûns les articles du traité de Madrid, auquel il devait sa liberté , et qu'A peine était-il rentré dans ses états, qu'il avait pris des mesures pour rallumer une guerre que ce traité devait éteindre ; que forcé par de nouvelles disgrâces d’implorer etlcore la paix A Cambray, il ne l’avait conclue et exécutée qu’avec beaucoup de mauvaise foi; qu'il avait bientôt formé des liaisons dangereuses avec les princes hérétiques d’Allemagne , et les avait excités A troubler la tranquillité de l'empire ; qu’il venait de chasser tout nouvellement le due de Savoie , son beau-frère

et son allié, delà plus grande partie de ses états; et qu’après tant d’oulrages multipliés, et au milieu de tant de sujets de discorde , il n’y avait plus ni amitié ni réconciliation à espérer. Charles ajouta que tout disposé qu’il était à accorder l’investiture de Milan ;ï un des princes de France , il n’était pas probable qu’il pût le Faire , parce que François, d'un coté, n’accepterait pas les conditions qu’il jugeait indispensables d’y attacher pour maintenir la tranquillité de l’Europe, et que de son côté il ne trouvait ni raisonnable ni prudent de lui donner sans précaution ni conditions la possession pure et simple du duché. Cependant , ajouta-t-il , ne prodiguons pas le sang de nos sujets innocens; décidons notre querelle d'homme à homme, avec les armes qu’il jugera à propos de choisir et à nos risques et périls , dans une Ile , sur un pont , ou à bord d’une galère amarrée sur une rivière; que le duché de bourgogne soit mis en dépôt de sa part, et celui de Milan de la mienne , et qu'ils soient le prix du vainqueur ; unissons ensuite les forces de l'Allemagne, de l'Espagne et de la France pour abaisser la puissance ottomane, et pour extirper l’hérésie du sein de la chrétienté. Mais si François refuse de terminer par cette voie tous nos différends, s’il rend la guerre inévitable , rien alors ne pourra m’empéchcr de la pousser jusqu'à ce que l'un de nous deux soit réduit à n'èlrc que le plus pauvre gentilhomme de scs propres états : et je ne crains pas que ce soit à moi que ce malheur arrive; j’entre en lice avec les plus belles espérances de succès; la justice de ma cause , l’union de mes sujets , le nombre et la valeur de mes troupes, l'expérience et la fidélité de mes généraux , tout se réunit pour m'assurer la victoire. Le roi de France n’a aucun de ces avantages ; et si mes ressources n'étaient pas plus solides, et mes espérances de vaincre plus fondées que les siennes, j’irais dans l'instant , les bras liés , la corde au cou , me jeter à ses pieds et implorer sa pitié *.

[,'einpercur prononça cette longue liarangue à haute voix d'un ton impérieux , dans les termes les plus véhémens. Les ambassadeurs de François, qui n’en concevaient pas bien le sens, parce qu'il la fit en langue espagnole , furent totalement déconcertés , et ils ne savaient que

* Ou Bfllav, par;. 190. .Sandov., ffist. de! rmper., vol. II , p. 2%.

répondre à cette invective inattendue : l'un d’eux ayant voulu parler pour justifier la couduile de son maître , Charles l’interrompit brusquement et ne voulut jws lui permettre de continuer, le pape, sans entrer dans aucun détail, se contenta de recommander la paix en peu de mots, mais d'une manière pathétique , et offrit en même temps de faire sérieusement tousses efforts pour procurer ce bonheur à la chrétienté. L’assemblée se sépara , encore pénétrée de la surprise qu'avait excitée cette scène singulière. Il faut avouer que, dans toute sa conduite, Charles ne s’écarta jamais tant de son caractère. Au lieu de celte prudence réfléchie, de cette conduite modérée et toujours régulière, de cette attention scrupuleuse à observer les bienséances qui cachaient avec tant d'art ses passions secrètes, et qu’on admira daus tant d’autres occasions, on le voit ici se vanter avec arrogance de son pouvoir et de ses exploits, en face delà plus auguste assemblée de l'Europe , déclamer contre son ennemi avec autant d'emportement que d'indécence , et le défier en combat singulier avec un air de bravade qui convenait mieux à un champion de la chevalerie romanesque qu'au premier monarque de la chrétienté ; mais il est aisé d’expliquer cette iuconséquencr apparente dans sa conduite par les effets puissans et bien connus que font sur les âmes les plus fortes la continuité des succès et les louanges exagérées des flatteurs. Après avoir forcé Soliman de se retirer devant lui, et avoir dépouillé llarherousse d’un royaume, il commença à se croire invincible. Depuis son retour d'Afrique, les foies multipliées et les réjouissances publiques , où l'on ue cessait de célébrer ses triomphes, l'cnl retenaient continuellement de sa puissance. Les orateurs et les poètes d'Italie , le pays de l'Jiurope où les beaux-arts étaient alors le plus florissans, avaient épuisé leur génie à faire son panégyrique; et les astrologues ajoutaient à ces Haheries la promesse d'une destinée plus brillante encore qui l'attendait. Enivré de tout cet encens . il oublia sa réserve et sa modération ordinaire, et ne put retenir cet élan insensé de sa vanité , qui ftit d'autant plus remarqué , qu'il parut plus extraordinaire et qu’il fut plus solennel.

Charles parut avoir bientôt senti lui-mème l'excès où il s’était porté; et lorsque les aml>assadeurs français vinrent le lendemain lui de-

mander une explication plus claire de ce qu'il avait dit au sujet du duel, il leur répondit qu'il ne fallait pas regarder cette proposition comme un défi rn forme fait J leur maître , mais seulement comme un moyen qu'il indiquait pour épargner du sang. Il tâcha aussi d'adoucir les autres «pressions de son discours , et leur parla de leur maître en termes pleins de respect ; mais quoique cette apologie tardive fût loin d'être suffisante pour effacer l'insulte qu'il avait faite A François, ce prince, par un esprit d’aveuglement inconcevable, continua encorede négocier, comme s'il eût été passible alors de terminer à Tamiable de tels différends. Charles , voyant qu’il voulait absolument se précipiter dans le piège , entretint son erreur, et , paraissant écouter ses propositions, il gagna encore du temps pour mieux se préparer A l’exécution de scs desseins1.

A la fin , l’armée impériale, composéede quarante mille hommes d’infanterie et de dix mille chevaux , s’assembla sur les frontières du Milanais ; celle de France, bien inférieure rn nombre, était campée prés de Yerccil, dans le Piémont; elle venait d'ètre encore affaiblie par la retraite d’un corps de suisses que sur les adroites insinuations de Charles les cantons catholiques avaient rappelé , sous le prétexte qu’il ne convenait pas qu’ils servissent contre le duc de Savoie, leur ancien allié. Le général français , n’osant risquer une bataille , se retirait A mesure que les impériaux avançaient. L'empereur se mit à la tète de ses troupes que commandaient sous lui le marquis du Guast, le duc d'Albe et Ferdiwind de Gonzague; mais c'était Antoine de l,éve qui en était généralissime, et ses lalens et son expérience le rendaient digne de cette distinction. Charles fit bientôt voir que son dessein n’clait pas de se borner A reconquérir le Piémont et la Savpic, mais d'aller plus loin et d'envahir les provinces méridionales de la France. Il y avait long-temps qu'il méditait cette entreprise, et qu'il s'appliquait A prendre toutes les mesures nécessaires pour l’exécuter avec une vigueur qui pût en assurer le succès. Il avait fait passer des fonds considérables A sa sœur, gouvernante des Pays-Bas , et au roi des Romains , son frère , avec ordre de lever autant de troupes qu'ils pourraient afin de former deux corps sé-

• Kim. de du Bellar, p. 205, etc.

parés, dont l’un marcherait en France du côté de la Picardie, l'autre du côté de la Champagne, tandis qu'avec l'armée impériale , il entrerait dans ce royaume par les frontières opposées.

Ses ministres et ses généraux, loin de concevoir de si hautes espérances , lui représentèrent dans les termes les plus pressans le danger auquel il s'exposait en conduisant ses troupes si loin de ses états et de ses magasins, et dans des provinces qui pouvaient A peine nourrir leurs habitans. Ils le prièrent de considérer d’une part les ressources inépuisables de la France toutes les fois qu'elle n’avait A soutenir qu'une guerre défensive, de l’autre l'activité et le zèle d'une noblesse brave et guerrière armée pour servir un prince qu'elle aimait et pour repousser les ennemis de l’état; ils lui rappelèrent les mauvais succès de Bourbon et de Pescaire , lorsqu’ils hasardèrent la même entreprise dans des circonstances non moins favorables. Le marquis du Guast , en particulier, tomba A ses genoux et le conjura d'abandonner un projet téméraire. Mais les raisons multipliées qui avaient déterminé l’empereur A former ce projet ne lui permettaient pas d'avoir aucun égard aux remontrances de ses officiers. F.n toute occasion , il était rare qu’il se départit d’une résolution qu’il avait une fois arrêtée : dans celle-ci , il était trop porté A rabaisser et A mépriser les talens du roi de France son rival , talens en effet bien différens des siens; la présomption qui accompagne la prospérité l'aveuglait aussi ; et peut-être avait-il la faiblesse de compter un peu sur les prédictions qui lui avaient promis l’accroissement de sa grandeur. Non-seulement il persista opiniàtrément dans son dessein, mais il se détermina A marcher vers la France sans attendre même la réduction du Piémont , si ce n’est de quelques villes absolument nécessaires pour entretenir la communication de son armée avec le Milanais.

Le marquis de Saluées , A qui François avait confié le commandement d'un petit corps de troupes destinées A défendre le Piémont . lui rendit ce passage plus aisé qu’il n'avait lieu de l’attendre. Ce gentilhomme , élevé A la cour de France , que le roi n’avait cessé de combler de faveurs , et qu'il venait d'honorer encore en lui confiant un poste de cette importance , abandonna tout A coup son bienfaiteur . et le trahit sans aucune raison , sans même aucun prétexte

Di

de mécontentement. Les motifs qui le portèrent à celte perfidie étaient aussi puérils que l'action elle-même était lâche. Il avait une foi superstitieuse à la divination et à l'astrologie judiciaire: il se persuada que la On de la nation française était venue; que sur ses ruines l’empereur allait établir une monarchie universelle ; que c'était donc suivre les conseils de la prudence , que de s'attacher â la fortune naissante de l’empereur, et qu’il ne méritait aucun blâme en abandonnant un prince que le ciel avait dévoué â la destruction Sa trahison fut d’autant plus odieuse que pour ouvrir aux ennemis l’entrée de la France il employa l'autorité même qu’il avait reçue de son roi. Tout ce que les officiers qui lui étaient subordonnés purent proposer ou entreprendre pour la défense de leurs conquêtes, il le rejeta ou le rendit inutile. Il négligea entièrement les précautions et tous les devoirs que lui imposait son titre de commandant en chef ; et par cette indigne conduite , il mit les places les plus fortes hors d’état de résister, en les laissant manquer soit de vivres , de munitions, d'artillerie ou de garnison; il n’eût fallu aux impériaux , pour réduire le Piémont , que le temps de le traverser, si Monpezat , gouverneur de Fossano , par un effort extraordinaire de courage et d’habileté , ne les eût arrêtés presque un mois entier devant cette petite place.

Cet important service , rendu si à propos , donna à François le temps de rassembler ses forces, et de combiner un plan de défense contre des dangers qui lui parurent alors inévitables. Ce prince s’arrêta au seul plan qui pouvait le mettre en état de résister à l'invasion d’un ennemi puissant ; sa prudence dans le choix des moyens et sa persévérance dans l'exécution méritent d’autant plus d’éloges, que ce plan n’était pas plus conforme à son caractère qu'au génie de sa nation. Il résolut de rester sur la défensive ; de ne hasarder aucune bataille , ni même aucune escarmouche un peu considérable, à moins que le succès n’en fût assuré ; d'environner son camp de fortifications régulières ; de ne jeter des garnisons que dans les plus fortes places ; d’affamer l’ennani , en ravageant tout le pays des environs , et de sauver ainsi le royaume , en sacrifiant une de ses provinces. 11

« Du Bellay, p. 222. £. 246, 6.

abandonna l'exécution de ce projet au maréchal de Montmorency, qui en était l’auteur, et que la nature semblait avoir fait natlre exprès pour l’exécuter. Hautain, sévère, inexorable , plein de confiance en scs talens et de dédain pour ceux des autres, également insensible â l'amour et à la pitié , jamais Montmorency n’abandonna la résolution qu'il avait une fois embrassée.

Le maréchal établit un camp bien fortifié sous les murs d'Avignon , au confluent du Rhône et de la Durance : l'une de ces rivières apportait à ses troupes, du sein des provinces intérieures, toutes leurs subsistances; l'autre couvrait son camp du côté par lequel il était le plus probable que l’ennemi approcherait. Il travailla sans relâche â fortifier ce camp et à le rendre inexpugnable , et il y rassembla une armée considérable quoique fort inférieure à celle de l’ennemi. Le roi , avec un autre corps de troupes, alla camper près de Valence, plus haut en remontant le Rhône. Marseille et Arles furent les seules villes qu’il jugea à propos de défendre : la première, pour rester maître de la mer; la seconde , pour servir de barrière à la province du Languedoc ; et il mit dans ces deux villes deux garnisons nombreuses composées de ses meilleurs troupes, avec des officiers dont la fidélité et la valeur lui étaient connues. On força les habitans des autres villes ainsi que ceux des campagnes , à abandonner leurs maisons, et on les distribua en partie dans les montagnes , en partie dans le camp , ou dans l’intérieur du royaume. Les fortifications de toutes les places qui auraient pu servir de retraite ou de défense à l’ennemi , furent démolies. Les grains, les fourrages et les provisions de toute espèce furent enlevées ou détruites sur les lieux; tous les moulins, tous les fours furent ruinés, et les puits comblés ou mis hors d’état de servir. La dévastation s’étendait depuis les Alpes jusqu'à Marseille , et du rivage de la mer jusqu’aux confins du Dauphiné. L'histoire ne fournil point d'exemple où des nations civilisées aient employé avec tant de ri gucur cet expédient terrible pour assurer la défense d'un royaume.

Cependant l’empereur arriva avec l’avantgarde de son armée sur les frontières de la Provence ; il était encore tellement enivré de l’espéra nce du succès que, pendant quelques jours qu'il fut obligé de faire halte pour attendre le reste

de son armée, il commença à distribuer à ses officiers les conquêtes qu’il allait faire , leur promettant libéralement, afin d'encoura|;er leur zèle , les offices , les terres et les dignités de la France Mais, 5 l'aspect de la dévastation qui J t'offrit A ses yeux en entrant dans le pays, ces ; irillantcs espérances commencèrent As’évanouir:

|l conçut bientôt qu'un roi qui, pour affamer ses amenais, avait pu se résoudre à faire un désert d’une de ses plus riches provinces , était bien déterminé à défendre les autres jusqu’A la dernière extrémité. !-. flotte, de laquelle Charles attendait ses principales ressources pour se procurer des subsistances, retenue par les vents contraires et par d'autres accidens auxquels les opérations maritimes sont exposées , resta longtemps sans pouvoir approcher des côtes de France; et lorsqu'elle aborda, elle n'avait pas assez de vivres pour une armée si nombreuse 1 : il n'y en avait point à espérer dans la Provence, et l'on ne pouvait tirer de grauds secours des états du duc de Savoie, déjà épuisés par l'entretien de deux grandes années. L'empereur se trouvait également embarrassé et sur l'emploi qu’il devait faire de scs troupes et sur les moyens de les foire subsister ; car, quoiqu'il fût alors en possession d’une province presque entière, il ne pouvait pas s'en regarder comme le maître, n’ayant que les villes qui étaient sans défense, tandis que les Français, retranchés dans leur camp d'Avignon, étaient toujours maîtres de Marseille et d’Arles. ChaVIes voulut d'aliord attaquer le camp et tenter de finir la guerre par un coup décisif; mais d'habiles officiers, qui avaient été chargés d'aller reconnaître le terrain, déclarèrent que l’entreprise était impraticable.

Il commanda donc alors qu'on envcstlt Arles et Marseille, espérant que pour venir au secours de ces deux villes les Français quitteraient le poste avantageux où ils étaient retranchés ; mais Montmorency, attaché A son plan, resta immobile dans |e camp, et les impériaux furent reçus avec tant de vigueur par les garnisons des deux villes, qu'ils abandonnèrent leur entreprise, non sans perte et sans honte. F.ufin l'empereur fit un dernier effort et s'avança encore plus près d’Avignon; mais son armée, continuellement harcelée par les incursions successives de petits j

1 Ou Bellay, p. 226. A.

•Sandov., vol. Il, p. 13t.

détachemens des troupes légères, et affaiblie par les maladies, perdit tout espoir drsurmonter tant d'obstacles d'autant plus décourageans qu'ils étaient moins attendus.

Pendant les opérations, Montmorency eut plus A se défendre de ses propres troupes que de l’ennemi même; leur valeur inconsidérée faillit A’ précipiter la France dans tous les malheurs dont il cherchait A la garantir par ses soins et sa prudence. Les Français ne pouvaient s'accoutumer à voir un ennemi ravager sans résistance leur pa trie sous leurs yeux; impatiens de la longue inaction où ils avaient été retenus, et ne prévoyant pas les avantages certains, mais lents et éloignés, que Montmorency devait retirer du système de défense qu'il avait adopté , ils demandaient la bataille avec autant d'ardeur que les impériaux eux -mêmes. Ils regardaient la conduite de leur général comme l’opprobre de la nation ; ils traitaient sa prudence de timidité, sa circonspect ion de faiblesse . et la constance avec laquelle il suivait son plan d'cnlèlriiieiit et d'orgueil. Ces réflexions qui, d'abord, se ré paudirent sourdement parmi les soldats et les subalternes, furent adoptées par degrés par les officiers d’un rang plus élevé ; cl comme la plupart d’entre eux étaient ou jaloux de la faveur dont Montmorency jouissait auprès du roi, ou dégoûtés de ses hauteurs et révoltés par son caractère impérieux, le mécontentement devint bientôt général dans tout le camp; officiers, soldats, tous commencèrent à murmurer et A se plaindre hautement de sa conduite. Montmorency ne fut pas plus ébranlé par las opinions cl l'injustice de scs troupes que par les insultes des runemis , et n’en demeura pas moins ferme dans son plan ; mais pour réconcilier les esprits avec des principes qui n'étaient pas moins contraires au génie de la nation qu'aux idérsqurdes troupes mal disciplinées se font de fart de la guerre, il mit ilaus scs manières une affabilité qui ne lui était pas ordinaire; il eut souvent la condescendance d'expliquer A scs officiers les motifs de sa • conduite, de leur faire voir les avantages qui en étaient déjà résultés, et le succès assure qui en serait la suite. A la fin , François vint le joindre au camp d'Avignon, où l'armée reçut encore plusieurs renforts; et il la crut alors assez nombreuse pour être en état de faire face A celle des ennemis. Comme il avait eu l>esoin lui-même de

faire violence A son caractère pour consentir A ce que ses troupes restassent si long-temps sur la défensive, il est probable que sa passion pour toutes les entreprises d'éclat et qui demandaient de la hardiesse, excitée encore par l'impatience de scs officiers et de ses soldats , l'aurait emporté sur la sage conduite de Montmorency et en aurait détruit les salutaires effets '.

Heureusement la retraite de l'ennemi délivra le royaume du (langer où pouvait l'exposer quelque résolution téméraire. L’empereur , après avoir perdu deux mois dans la Provence, où il était déjà resté long-temps pour sa gloire , fut obligé d'en sortir, sans avoir rien fait qui filt digne des vastes préparatifs de cette campagne, ni qui pût justifier la présomption avec laquelle il s’était vanté de son pouvoir. Outre la perte d* Antoine de Lève et de plusieurs autres officiers de distinction , il vit que la moitié de ses troupes avait été détruite par les maladies ou par la famine, et que le reste n’était pas en état de lutter Ion ('-temps contre les maux qui avaient fait périr un si prend nombre d’hommes. Il obéit ntalpré lui A la nécessité, et donna enfin des ordres pour la retraite. Les Français ne démêlèrent pas d'abord le but des mouvemens de son armée et ne sonpèrent pas à la poursuivre; mais un corps de troupes lépères , aidé de plusieurstroupes de paysans impatiensde sevenper de la dévastation de leur pays, s’attachèrent A l'arrière-garde des ennemis , et saisissant tous les motnens favorables (tour les attaquer , jetèrent plusieurs fiiis parmi eux le trouble et la confusion. Cette retraite ou plutôt cette fuite des impériaux , se fit avec tant de désordre et de précipitation , que toute leur mute se trouva jonchée d’armes et de bapapes abandonnés , et couverte de malades . de blessés et de morts : enfin , Martin du Bellay qui vit de ses propres yeux tontes leurs misères, ne peut en donner une idée A ses lecteurs qu'en comparant leurs désastres A ceux (les Juifs accablés sous lésarmes victorieuses 3 et destructives des Romains. Si dans re moment critique Montmorency se fût avancé aver ses troupes , rien n’aurait pu sauver l'armée impériale d’une entière destruction; mais ce péuéral . en restant si lonp-tetnps et

1 éfé/n. de du Bellay , p. 269, etc. 912, etc.

'Ibid., p. 316. Sindov., Nul. /tel, emper., toi. Il, p.232.

et avec tant d'opiniâtretc sur la défensive, était devenu circonspect A l’excès. Son âme accoutumée A garder long-temps l’impulsion qu’elle avait reçue, ne pouvait changer de direction aussi promptement que les circonstances changeaient. Il continuait cncoredc répéter ses maxi-) mes favorites , qu'il est plus prudent de laisser écha pper le lion, que de le (tousser au désespoir, et qu'il faut faire un pont d’or A un ennemi qui se retire.

lorsque l’empereur eut conduit les débris épars de ses troupes jusques aux frontières de Milan , et nommé le marquis du Guast pour succéder A lève dams le gouvernement de ce duché, il partit |x>ur Gènes. Après ce revers humiliant, il ne voulut pas «exposer au mépris des Italiens, et repasser par les villes qu’il avait traversées , il y avait quelques mois , dans tout l’éclat d'un monarque triomphant et marchaut A de nouvelles victoires : il prit donc le parti de s'embarquer directement pour l’Espagne *.

Ses armes n’eurent pas sur les frontières opposées de la France des succès capables de le dédommager des pertes qu’il venait d’essuyer en Provence. Du Bellay, A force d'adresse et d’intrigues, avait déterminé tant de princes allemands A rappeler le contingent de troupes qu’ils avaient fourni au roi des Romains, qu’il Ftit obligé de renoncer entièrement au projet de faire une irruption dans la Champagne. L’armée nombreuse des Pays-Bas était entrée dans la Picardie, et l’avait trouvée assez mat gardée, parce que toutes les forces du royaume s’étaient portées du côté du midi ; mais la noblesse courût aux arme* , suppléa par son courage et son activité ordinaires au défaut de préparatifs et à la négligence de son roi; elle défendit Péronne et les autres villes attaquées , avec tant de vigueur, que les ennemis furent obligés de se retirer, sans avoir pu faire aucune conquête importante s.

Ce fut ainsi que François , par la prudence de scs mesures , par l’union et la valeur de se* sujets , fit échouer tous ces efforts extraordinaires, dans lesquels son rival épuisa ses forces. Jamais l'empereur, dans tout le cours de ses longue* querelles avec le roi de France, ne reçut de mortification plus sensible; cette dit»

1 Jovius, Bist., liv. xxxt, p. 171, etc.

* Mém. de du BrUny, p. 318, ftc.

304 HISTOIRE DE CHARLES-QUlNT. (16361

grâce, en humiliant son orgueil, affaiblit réellement sa puissance.

Un événement imprévu vint empoisonner la joie que donnait à François le succès de cette campagne. Ce fut la mort du dauphin , son 61s aîné , prince qui donnait les plus grandes espérances, et qui était singulièrement aimé du |>cup!e à cause de sa ressemblance avec son père. Cette mort presque subite fut attribuée au poison , non-seulement par le vulgaire qui aime à imputer à des causes extraordinaires la mort des personnes illustres, mais par le roi même et par les ministres. Le comte de Montecuculli , gentilhomme italien, échanson du dauphin, fut arrêté sur quelques soupçons et appliqué à la torture. Il chargea publiquement les généraux de l'empereur, Gonzague et Lève, et les accusa de l’avoir porté à cet attentat; il alla même jusqu'à jeter sur l'empereur des imputations indirectes et équivoques. Dans un temps où toute la France était animée d'une haiue implacable contre Charles , il ne fallait pas d'autres iudices pour convaincre toute la nation de la réalité de ce forfait, et l'on n'eut égard ni à l'assurance avec laquelle Charles et ses officiers protestaient de leur innocence, ni à l'indignation et à l'horreur qu’ils témoignèrent de ce qu'on pouvait les supposer capables d'une action si exécrable. Il est évident cependant que l'empereur n'avait aucuu motif qui pùt l'intéresser à commettre un tel crime: outre le dauphin, François avait deux fils , tous deux en âge de lui succéder , et il était lui-même dans la vigueur de son âge. Sans parler même du caractère de l'empereur, à qui l'on n'a jamais pu reprocher aucune action qui ressemblât à cette atrocité, cette seule considération est plus que suffisante pour contre-balanccr le poids d’un témoignage équivoque arraché dans les tourmens de la question 1 : les historiens les moins prévenus disent que la mort du dauphin fut occasionée par de l'eau froide qu'il but imprudemment après s'ètre fort échauffe en jouant h la paume ; et cette cause, qui est des plus simples, est aussi la plus vraisemblable. Mais s'il est vrai qu'il ait* été empoisonné , l'empereur rencontra assez juste dans ses conjectures, lorsqu'il assura que le poison lui avait été donné par les ordres de Catherine de Médicis, dans la vue

• Saudov., Hat. ilel. emper, rot. Il, p. 23t.

d'assurer la couronne au duc d'Orléans , son mari '. Il est évident qu'elle eût retiré les plus grands avantages de la mort du dauphin ; et l'on sait que son ambition sans frein et sans mesure n’eut jamais aucun scrupule sur les moyens qui pouvaient la conduire à son but.

L’année suivante s’ouvrit par un événement fort extraordinaire , quoique peu important par lui-même; il ne mériterait pas qu'on eu parlât, s'il n'était pas une preuve frappante de celle animosité personnelle qui se mêla dans toutes les querelles de Charles et de François, et qui les porta l'un envers l'autre à des excès indécens et avilissanx pour tous deux. François, accompagné des pairs et des princes du sang, ayant été prendre place au parlement de Paris avec les formalités usitées, l'avocat général se leva, et après avoir accusé Charles d'Autriche (c'est le nom qu’il affecta de donner à l’empereur) d’avoir violé le traité de Cambray,qui le dispensait de l’hommage qu’il devait à- la couronne de France pour les comtés de Flandre et d’Artois, il soutint que ce traité n'ayant pas eu son effet , l'empereur devait toujours être regardé comme le vassal de la couronne, et qu’il était coupable de rébellion pour avoir pris les armes contre son souverain ; il couclut en conséquence à ce que Charles fût ajourné à comparaître en personne ou par procureur, pour répondre sur cette accusation devant le parlement de Paris , comme son juge légitime. Cette étrange requête fut admise : un héraut se rendit sur les frontières de la Picardie et somma Charles , dans les formes accoutumées, de comparaître dans un délai prescrit. Ce terme étant expiré, et personne ne paraissant au nom de l'accusé, le parlement rendit un arrêt par lequel il jugea que Charles d'Autriche avaiL forfait et perdu ses fiefs pour cause de rébellion et de contumace, déclara la Flandre et l'Artois réunis à la couronne , et ordonna que l’arrêt serait publié à sou de trompe sur les frontières de ces deux provinces 2.

François, presque aussitôt après ce vain étalage de ressentiment plutôt que de puissance, marcha vers les Pays-Bas, comme pour exécuter l’arrêt qu'avait rendu son parlement, et pour prendre possession des territoires qui lui étaient

1 Vera y Zuiiiija , Fida de Carlo F, p 75.

’ Ut très et mémoires d'étal, par gibier, 2 tom. Blois, H hO, loin I, p. ].

adjuges. Comme la reine de Hongrie, à qui l’empereur, son frère , avait confié le gouvernement de cetle province de ses états, n’était pas préparée à cette invasion soudaine , François fit d'abord quelques progrès et prit quelques villes importantes. Mais forcé bientôt de quitter son armée pour aller diriger les autres opérations de la guerre, les Flamands assemblèrent une armée nombreuse, reprirent la plupart des villes qu’ils avaient perdues, et commencèrent à faire à leur lotir des conquêtes. A la fin, ils investirent Térouane; le duc d'Orléans, alors dauphin par la mort de son frère, et Montmorency, que François avait honoré de l’épée de connétable en récompense des grands services qu’il avait rendus dans la campagne précédente; résolurent de hasarder une bataille pour faire lever le siège de la place. Tandis qu’ils s'avançaient dans ce dessein, ils furent arrêtés à quelques milles de l’ennemi par l’arrivée d’un héraut qui venait, de la part de la reine de Hongrie , leur apprendre la conclusion d’une suspension d’armes.

On dut cette suspension imprévue au zèle et aux efforts des deux sœurs, la reine de France et celle de Hongrie, qui ne cessaient de travailler à réconcilier les deux monarques. La guerre des Pays-Bas avait ravagé les provinces frontières des deux états , sans aucun avantage réel pour les deux partis : les Français et les Flamands regrettaient également l’interruption de leur commerce, qui faisait leur bien commun; et Chartes et François , qui avaient épuisé leurs sujets pour soutenir les opérations dispendieuses de la campagne précédente, virent qu’ils ne pouvaient alors entretenir dans ce pays des années sur pied sans affaiblir leurs opérations dans le Piémont , où ils voulaient tous deux faire les plus grands efforts. Toutes ces circonstances secondèrent les négociations des deux reines : on conclut une trêve qui devait dorer dix mois, mais qui n’avait lieu que pour les Pays-Bas '.

• La guerre se faisait toujours avec beaucoup de vivacité dans le Piémont. Charles et François n’étaient pas, il est vrai, en état de faire des efforts proportionnés à leur animosité mutuelle ; mais ils continuaient les hostilités comme deux combattans que la haine soutient encore lorsque leurs forces sont épuisées. Les mêmes villes étaient

* Mémoires de Itibier, p. 56.

alternativement prises et reprises; il nese passait pas de jours qu’il n’y eût quelques petits combats; on versait beaucoup de sang, sans qu’il y eût aucune action qui donnât la supériorité â l’un ou à l’autre parti. A la fin les deux reines, ne voulant pas laisser imparfaite la négociation salutaire qu’elles avaient commencée, firent tant par leurs sollicitations et leurs importunités , l’une auprès de son frère , l’autre auprès de son mari, qu’elles les déterminèrent à consentir aussi à une trêve de trois mois dans le Piémont. On convint que chacun des deux rois garderait tout le pays dont il se trouvait en possession, et retirerait son armée de la province , en laissant des garnisons dans les villes, et qu'on nommerait des plénipotentiaires pour terminer toutes les contestations par un traité définitif1.

Les motifs qui déterminèrent les deux rois à cet accommodement , sont les mêmes que ceux dont j'ai déjà fait mention plusieurs fois, les dépenses de la guerre avaient excédé de beaucoup les fonds que pouvaient fournir leurs revenus, et ils n’osaient pas tenter d’ajouter de nouveaux impôts â ceux qui étaient déjà établis. Dans ce temps-là les peuples n’étaient pas encore accoutumés à porter sans murmure les fardeaux immenses dont ou les a chargés depuis. L’empereur surtout , quoiqu’il eût contracté des dettes qui paraissent énormes pour son siècle ne pouvait payer les sommes considérables qui étaient dues depuis tant de temps à son armée. Il ne lui restait point d’espoir de tirer du pape ou des Vénitiens aucun secours d’hommes ou d’argent, quoiqu’il n’eût épargné pour y réussir ni promesses ni menaces. le pape, toujours ferme dans la résolution qu’il avait prise de garder une parfaite neutralité, déclara que c’était le seul parti qui convint à son caractère, et il ne s'occupa que des moyens de rétablir la paix. Les Vénitiens suivaient toujours leur ancien système , dont le but était de tenir la balance égale entre les deux rivaux , et d’éviter de mettre d’un côté un poids trop considérable qui rompit l’équilibre.

Mais ce qui fit sur Charles plus d’impression encore que tous ces motifs , ce fut la crainte des Turcs , que François avait encore suscités contre

’ Mémoires de Kibier, p. 62.

* Bibiei ; rot. I, p. 294.

Dgle

lui, en faisant un traité avec Soliman. Quoique François eût une guerre à soutenir contre un ennemi beaucoup plus puissant que lui, sans être secondé d'aucun allié, il avait long-temps balancé : les chrétiens avaient alors tant d'horreur pour toute espèce d'union avec les infidèles, union qu'ils regardaient comme déshonoraute et comme impie , qu'il hésita beaucoup à profiter des avantages évideus que lui offrait l'alliance du sultan. A la fin cependant la nécessité fit taire ses scrupules et surmonta sa délicatesse. Vers la fin de l'année précédente, La foret , qui était son agent secret à la Forte -Ottomane, avait conclu avec Soliman un traité par lequel le sultan s'engageait à envahir dans la campagne suivante le royaume de Naples, et attaquer le roi des Romains en Hongrie avec une armée nombreuse, tandis que François, de son côté, se chargerait d'entrer en même temps dans le Milanais avec un corps de troupes suffisant pour s'en emparer. Soliman avait ponctuellement rempli scs rngagemeus. Barberoussc parut avec une Hotte considérable devaul les cèles de Naples, jeta la consternation dans ce royaume, d’où toutes les troupes impériales étaient sorties pour (tasser dans le Piémont, débarqua sans obstacle prés de Tarente, obligea Castres, ville assez forte. à se rendre, ravagea le pays adjacent , et se préparait déjà à assurer et à étendre ses couquétes, lorsque l’arrivée soudaine de Doria , soutenu des galères du pape et d'un détachement de la flotte vénitienne, força le corsaire i se retirer, la» Turcs avaient fait dans la Hongrie des progrès plus redoutables. Malunrt, leur général, après plusieurs légers avantages, défit les Allemands dans une grande bataille qui se donna à Kssck sur la Drave

Heureusement pour la chrétienté, il ne fut pas au pouvoir de François d'exécuter avec la même exactitude la clause du traité à laquelle il s'était engagé; il ne put alors assembler une armée assez forte |>our pénétrer dans le Milanais, et il perdit par-là l'occasion de recouvrer la possession de ce duché. Ainsi sou impuissance sauva l'Italie des calamités d'une nouvelle guerre et du malheur de se voir en proie , apres tous les maux quelle avait déjà soufferts , à la fureur destructive des armées turques2. L'empereur

*- lainanhafS, Huit, hung., tir. un, p. 139.

* Jov., BUt., liv. xxxv, p. 1S&

sentit qu'il ne résisterait pas long-temps aux efforts réunis de deux alliés si puissans, et qu'il ne devait pas espérer que des liasards heureux vinssent une secondr fois délivrer Naples et sauver le Milanais; il prévit que les états d'Italie l'accuseraient hautement d'une ambition insatiable, et peut-être même tourneraient leurs armes contre lui , s’il prenait assez peu d'intérêt au danger dont ils étaient menacés pour s'obstiner ù prolonger la guerre. Toutes ces raisons lui firent sentir la nécessité de consentir à une trêve, pour l'intérêt de sa gloire et de sa propre sûreté. François ne voulut pas non plus se charger de tout le blâme auquel il s'exposerait en s'opposant seul au rétablissement de la paix, ni courir le dauger d’être abandonné des Suisses et des autres troupes étrangères, qui étaient à son service et que son refus pourrait dégoûter. Il commençait même à craindre que ses sujets ne le servissent avec répugnance, si, en contribuant à l'agiandissemeot de la puissance des infidèles, puissance que son propre devoir et l'exemple de ses ancêtres semblaient lui ordonner d'abaisser, il continuait de se conduire d'une manière directement contraire à tous les principes qui devaient guider un mo narque distingué par le nom de roi très chré tien. Ces considérations le déterminèrent ; il aima donc mieux courir le risque de désobliger son nouvel allié . que de s’ex|toscr à des dangers bien plus graves, par une fidélité déplacée à remplir les conditions du traité qu'il avait conclu avec le sultan.

Quoique les deux parties consentissent à une trêve, cependant lorsqu'il fut question de régler les articles d'un traité définitif, les plénipotentiaires trouvèrent des difficultés insurmontables. Chacun des deux monarques voulait prendre le ton de vainqueur , et dicter à l’autre des lois : ni l’un ni l'autre ne voulait avouer son infériorité, en faisant le sacrifice de quelque point d'honneur ou d’intérêt. En sorte que les plénipotentiaires perdirent le temps en longues et inutiles négociations, et finirent par se séparer après avoir conclu seulement une prolongation de trêve pour quelques mois.

Cependant le pape, se flattant d'être plus heureux que les plénipotentiaires, prit sur lui tout le fardeau des négociations de la paix; ses deux grands objets étaient de former une ligue

capable de défendre la chrétienté contre les invasions formidables des Turcs , et de concerter des mesures efficaces pour l'extirpation de l'hérésie : et il regardait l’union de l'empereur avec le roi de France comme le premier pas nécessaire pour parvenir à ce but. D'ailleurs en réconciliant par sa médiation ces deux monarques rivaux que ses prédécesseurs avaient si souvent brouillés par leurs intrigues indécentes et intéressées, cette démarche ne pouvait manquer de jeter un graud éclat sur son caractère et de foire honneur à son administration. 11 pouvait eurure espérer qu'en suivant des vues si louables il eu retirerait des avantages pour sa propre famille dont il ne négligeait pas ('agrandissement, quoiqu'il mit dans ce projet beaucoup motus d'audace et d'ambition que n'eu ont mis ordinairement les papes de ce siècle. Déterminé par tous ces motifs , il proposa une entrevue A Nice entre les deux monarques, et offrit de s'y rendre lui - même en personne afin d'agir comme médiateur et d'accommoder leurs différend». En voyant un pontife , vénérable par son caractère et sou grand Age. se résoudre par zèle pour la paix à essuyer les fatigues d'un si mng voyage , Charles ni François ne purent décemment refuser l'entrevue. Ils se trouvèrent tous deux au lieu du rendez-vous ; mais il s’éleva tant de difficultés (tour le cérémonial, et il restait encore au fond de leur coeur tant de défiance et d’animosité , qu’ils refusèrent de se voir, et que tout se négocia par l’entremise du pape qui allait les visiter tour à tour. Malgré tout son zèle, malgré la droiture de ses intentions et de sa conduite, il ne. put venir à bout de lever les obstacles qui s'opposaient à un accommodement définitif. surtout ceux qui regardaient la possession du Milanais , et tout le poids de son autorité ne put vaincre l'obstination avec laquelle chacun des deux rois insistait sur ses prétentions. Enfin , pour ne pas paraître avoir travaillé sans succès , il les fit consentir A signer une trêve de dix années , aux mêmes conditions que la première, et par laquelle on convint que chacun garderait ce qu’il avait en sa possession, et que dans cet intervalle les deux rois enverraient à Rome des ambassadeurs pour y discuter à loisir leurs prétentions respectives >.

■ Recueil de* Trait/ t,p, SIO Rrlaiwne ilel Virnlu

Ainsi finit une guerre qui ne fut pas de longue durée, mais qui fut très importante par l.i vaste étendue des opérations qu’elle embrassait , et par les efforts qu'y firent les deux rivaux. Quoique François eût manqué l’objet qu'il avait priueqwlement en vue, et qui était de recouvrer le Milanais, il s'acquit néanmoins une grande réputation par le succès de ses armes et par la sagesse des mesures qu'il prit pour rejioussfr une invasiou formidable ; et la moitié des états du duc de Savoie , dont il s'assura la possession , ne laissa pas d'ajouter A son royaume undomaine assez considérable. Charles, au contraire, repoussé, humilié, après s'ètre flatté avec tant d'arrogance d'un triomphe assuré, se voyait obligé d'acheter une trêve peu honorable en sacrifiant on allié qui s’était trop reposé sur son amitié et sur sa puissance. L'infortuné duc de Savoie murmura , se plaignit , déclama contre un traité qui lui était si désavantageux ; mais ce fut en vain : trop faible pour résister aux circonstances, il fallut s’y soumettre. De tous scs étals, Nice avec ses dépendances fut la seule portion dont il resta possesseur : U vit le reste partagé entre un puissant agresseur et ce même allié dont il avait imploré la protection : e’est un triste exemple de l'imprudence des princes faibles qui, ayant le malheur d'avoir des voisins puissans et de se trouver engagés dans leurs querelles, sont nécessairement écrases dans le choc.

Quelques jours après la signature de la trèYe , l'empereur s'embarqua pour Barcelone; mais les vents contraires le poussèrent vers l'Ue de Sainte - Marguerite , sur les cotes de Provence. Français , qui ne s'en trouvait pas fort éloigné, en ayant eu avis , se fit un devoir de lui offrir un asile dans ses états . et lui proposa une entrevue particulière à Aigues-Mortes. L'empereur ne voulut pas que son rival le surpassât en générosité, et il se rendit aussitôt au lieu indiqué. Dès qu’il eut jeté l'ancre dans la rade, François, oubliant tout cérémonial , et se reposant aveuglément de sa sûreté sur les sentimens d'honneur de l’empereur, lui rendit visite A bord de sa galère, où Charles le reçut avec toutes les démonstrations de l’estime et de l'affection la plus sincère. Le lendemain , l'empereur donna à

Tiepolo tie U' ahorramen/n ili Mti/t. Dumont , Cmp\ diploni ,\ iai’1. u, p. 177

François la mime marque de confiance : il débarqua A Aigucs-Mortcs avec aussi peu de précautions, et fut reçu avec la même cordialité. Les deux monarques passèrent la nuit sur le rivage, et, dans leurs visites réciproques , ils semblaient se disputer A qui témoignerait A l’autre le plus de respect et d'amitié *. Après vingt années de guerre déclaré»; ou d'inimitié secrète, après tant d’injures réciproques , après s’être donné tour à tour un démenti formel et s’ètre proposé publiquement un cartel; après que l'empereur avait déclamé I la face de l'Europe contre François , et l’avait traité de prince sans honneur et sans probité, et que François l’avait accusé d'èlre complice de l’empoisonnement de son fils atné, une telle entrevue dut paraître bien singulière et même assez peu naturelle; mais l'histoire de ces deux monarques est pleine de contrastes aussi frappans et aussi brusques. En un moment ils paraissaient passer d’une haine implacable A la réconciliation la plus sincère; de la défiance et des soupçons A une confiance sans réserve, et de toutes les manœuvres ténébreuses d'une politique perfide A la franchise généreuse de deux braves gentilshommes.

Le pape joignit A la gloire d’avoir rendu la paix A l'Europe la satisfaction de travailler avec succès A l'agrandissement de sa famille ; il vint A bout de déterminer l'empereur A fiancer Marguerite d'Autriche, sa fille naturelle, veuve d'Alexandre de Médicia , à Octave Farnèse ; et Charles, en considération de ce mariage, accorda en même temps A son gendre futur des honneurs et des territoires considérables. Marguerite avait perdu son mari vers la fin de l’année 1537 , par un événement des plus tragiques. Ce jeune prince , qnc la faveur de l’empereur avait élevé dans Florence au pouvoir suprême sur les ruines de la liberté publique, négligea absolument le soin du gouvernement , et s’abandonna A la débauche la plus effrénée. Laurent de Médicis, son plus proche parent , ne se contentait pas d’être le compagnon de ses plaisirs, il en était encore le ministre ; et faisant servir A cet infAme emploi toutes les ressources d’un génie cultivé et inventif, il savait répandre sur

• Sandov. , Vist. , vol. 238. Relation de l'enlrecue de Charles y et Franc., par M. de la Rivoire. Uist. de Languedoc, par D. U. de Vie el VjiweUf , locn. V, preuves, p. VS.

ce libertinage tant de recherche et de variété,

1 qu’il prit sur l’esprit d'Alexandre l'ascendant | le plus absolu. Mais tandis que Laurent paraisi sait s’abîmer avec lui dans le vice, et affectait en apparence tant d’indolence et de mollesse , qu’il ne voulait pas porter une épée , et qu’il feignait de frissonner à la vue du «ang, il cachait sous ces dehors hypocrites une âme dévorée d’une ambition audacieuse et profonde. Soit amour de la liberté, soit espérance d'atteindre au rang suprême, il résolut d'assassiner Alexandre, son bienfaiteur et son ami. Quoiqu'il eôt long-temps roulé dans son sein cet horrible projet , son caractère soupçonneux et circonspect l’empêcha d'en faire part A personne : il continua de vivre avec Alexandre dans la même familiarité; enfin, une nuit, sous prétexte de lui avoir obtenu un rendez-vous avec une dame du premier rang , dont Alexandre avait souvent sollicité les laveurs, il attira ce prince inconsidéré dans un appartement secret de sa maison , et l’y poignarda au moment où, couché nonchalamment sur un lit, il se préparait A recevoir la dame dont on lui avait promis la jouissance : mais Laurent n’eut pas plus tôt commis ce forfait, que demeurant immobile et confondu, frémissant d'horreur A la vue de son atrocité, il oublia en un moment tous les motifs qui l’y avaient porté. Au lieu d'exciter le peuple A reprendre sa liberté, en lui annonçant la mort du tyran; au lieu de prendre quelque mesure pour se frayer la route A la dignité qu’il venait de rendre vacante, il ferma la porte de l'appartement, et comme un homme qui a perdu la tète, i! s'enfuit avec la plus grande précipitation hors du territoire de Florence. Ce ne fut que fort tard dans la matinée du lendemain que l'on fut instruit du sort du malheureux Alexandre; car ses gens, accoutumés A l'irrégularité de sa vie, n'entraient jamais de bonne heure dans sou appartement. Les premiers de l’état s'assemblèrent aussitôt. Le cardinal Ciho, animé par son zèle pour la maison de Médicis , A laquelle il tenait de fort prés, et secondé par François Guichardin , qui retraça à la mémoire des Florentins, avec les couleurs les plus vives , les caprices et les troubles de leur ancien gouvernement populaire, les détermina A mettre A la tète du gouvernement , Cùme de Médicis , jeune lioinmc de 18 ans, le seul héritier mâle de celle

[1638J I . I \ RF. VI. 309

famille célèbre. En même temps l’amour que ces peuples conservaient pour la liberté, leur flt faire plusieurs règlement qui modéraient et limitaient son pouvoir.

Cependant I eurent , ayant gagné un lieu de sûreté , raconta ce qu'il avait fait à Philippe Strozzi et aux autres Florentins qui avaient été exilés , ou qui s'étaient bannis volontairement , lorsqu'on avait aboli la forme républicaine pour établir la domination des Médicis. Ces républicains donnèrent à son forfait des éloges extravagants : ils comparèrent la vertu de Laurent à celle des deux Brutus, qui sacrifièrent à la liberté de leur patrie, l'un, les droits de la nature et du sang , l’autre , les devoirs de la reconnaissance et de l’amitié '. Ils ne se bornèrent pas i ces vains panégyriques; iis sortirent de leurs différentes retraites, assemblèrent des troupes, animèrent leurs vassaux et leurs partisans â prendre les armes et à profiter d’une occasion si favorable pour rétablir la liberté publique sur ses anciens fondemens. Protégés ouvertement par l’ambassadeur que la France avait â la cour de Rome, et secrètement encouragés par le pape, qui n’aimait pas la famille des Médicis, ils entrèrent dans le territoire de Florence avec un corps de troupes assez considérable. Mais ceux qui avaient élu Cûme étaient pourvus de toutes les ressources nécessaires (tour soutenir leur choix, et doués de tous les talens qu'il fallait pour employer à propos ces ressources. Us levèrent avec la plus grande diligence un assez grand nombre de troupes , et mirent toute leur adresse â gagner les citoyens les plus considérables , et i faire goûter au jteuple l’administration du jeune prince. Surtout, ils firent leur cour à l’empereur , et recherchèrent sa protection comme la seule base solide qui pût soutenir l’élévation et le pouvoir de Cûme. Charles savait combien les Florentins avaient de goût pour l'alliance de la France, et il n’ignorait pas combien il était détesté de tous les partisans du gouvernement républicain , qui le regardaient romme l’oppresseur de leur liberté. Il avait donc le plus grand intérêt à empêcher le rétablissement de l'ancienne constitution. Il le sentit , et ne se contenta pas de reconnaître Cûme pour le chef de l’état Florentin et de lui Drodiguertous

1 Uttere di principi. tome III , p. 52.

les titres d’honneur dont Alexandre avait été décoré; il s’engagea encore i le défendre avec zèle : et pour gage de sa promesse , il envoya aux commandans des troupes impériales qui se trouvaient cantonnées sur les frontières de la Toscane, ordre de le soutenir contre ses ennemis. Cûme, aidé de ces secours, triompha aisément des bannis ; il surprit leurs troupes dans une nuit, et prit la plupart de leurs chefs. Cet événement rompit toutes les mesures du parti, et son autorité denKura solidement établie. Il aurait désiré d’ajouter a tous les honneurs dont il était comblé, celui d'épouser la veuve de son prédécesseur Alexandre , fille de Charles : mais l’empereur, se croyant déjà sûr de l’attachement de Cûme , aima mieux satisfaire le pape en la donnant à son neveu L Pendant que l’empereur et François se faisaient la guerre, il se passa un événement qui refroidit beaucoup l'amitié et la confiance réciproque établie depuis long-temps entre le roi d’Angleterre et le roi de France. Jacques V, roi d’Ecosse, jeune prince entreprenant , ayant appris que l’empereur avait formé le projet d’envahir la Provence , voulut faire voir qu’il ne le cédait point à ses ancêtres dans son attachement pour la France : jaloux en même temps de se distinguer par quelque exploit militaire, il leva un corps de troupes, avec le projet de le conduire lui -même au secours de François. Plusieurs accidens malheureux ne lui ayant pas permis de mener sa petite armée en France, il ne renonça pas pour cela au dessein d'y passer lui -même. Dès qu'il fut débarqué, ils se hâta de se rendre en Provence : mais il était trop tard ; il avait été arrêté si long-temps dans son voyage qu’il ne put se trouver à aucune action , et il ne joignit le roi de France qu’après la retraite des impériaux. l!n zèle si vif, joint à des manières et à une conversation aimable, plurent si fort à François qu’il ne put lui refuser sa fille Madeleine en mariage. Cette nouvelle affligea sensiblement Henri : il était devenu jaloux de Jacques qu’il avait traité long-temps, ainsi que ses sujets, avec beaucoup de mépris, et il ne pouvait voir avec indifférence un mariage qui devait infailliblement augmenter les forces et la

' Jov , Mut., ÜT. cirul, p. 218, elc. Betcar., Comment., U*, xxii, p. 096. Historia de tui tempi di fliov. tint. Adriani. fenct 1587, p. 10.

réputation du jeune prince qu'il haïssait Ml ne {suivait pourtant avec bienséance empêcher François de marier sa fille avec un souverain descendu d’une famille de princes anciens et , fidèles alliés de la couronne de France ; mais Madeleine étant morte presque aussitôt, et Jacques demandant en seconde noces Marie de IJuise, Henri sollicita vivement François de refuser son consentement à ce mariage , et pour faire échouer plus sûrement la proposition de lacques il demanda celte princesse pour luimême. François donna la préférence au roi d'Écosse, dont la recherche était sincère, et n écoula point les propositions artificieuses cl malintentionnées de Henri, qui en fut vivement blessé. D'un autre côté, la pacification conclue à Nice et l'entrevue familière des deux monarques à Aigues-Mortes avaient jeté dans l’âme de Henri de nouveaux soupçons ; il s'imagina que François avait entièrement renoncé à son amitié pour former de nouvelles liaisons avec l'empereur. Charles, qui connaissait à fond le caractère du roi d'Angleterre , observait avec attention tous les changemens et les caprices de ses passions, et il jugea que le moment était venu de renouveler avec lui scs anciennes négociations depuis si long-temps interrompues. La mort de la reine Catherine , dont l'empereur n'avait pu décemment abandonner les intérêts, avait éteint la principale cause de leurs divisions : ainsi , sans toucher â la question délicate du divorce, il sut employer auprès de Henri les moyens qu’il crut les plus propres à regagner son amitié. Dans cette vue, il lui proposa plusieurs mariages; il lui offrit même sa nièce, fille du roi de Danemark : il demanda la princesse Marie |>our un des princes de Portugal, et consentit même à la recevoir comme fille illégitime de Henri s. Aucune de ces alliances ne s'accomplit ; peutêtre même qu'aucune ne fut proposée sérieusement ; mais elles n'en donnèrent pas moins lieu :ï un commerce si suivi entre les deux cours , et à tant de protestations réciproques d’égards et iil'csiime qu’elles affaiblirent beaucoup leressen- ! liment de Henri contre l'empereur, et préparèrent de loin cette union qui devint dans la suite si fatale au roi de France.

U* vastes entreprises où l’ambition avait cn-

* ifijf . ofScotland, voL 1 , p 77.

* Mini, t le Ribier, lom. I, p. 496.

gagé l'emperenr, et les guerres qu’il avait soutenues pendant plusieurs années , avaient continué de favoriser et d'accélérer le* progrès de la réformation en Allemagne. Pendant son expédition d’Afrique, et dans le temps qu’il était occupé de ses grands projets contre la France, son principal objet , en Allemagne , fut d'empècherquc les querelles de religion ne troublassent la tranquillité publique, et pour cela, il traits toujours les princes protestans avec une indulgence propre â les rendre Favorables à ses desseins, ou du moins à les empéclierdc «joindre à sou rival. Ce fut par les mêmes motifs qu'il prit grand soin d'assurer aux protestans la jouissance de tous les avantages qui leur avaient été accordés par les articles de la pacification conclue â Nuremberg, en 1532 1 ; à l'exception de quelques procédures de la diambre impériale , iis ne furent aucunement troublés dans l'exercice de leur religion, et rien ne traversa leur zèle et leur succès dans la propagation de leur doctrine. Cependant le pape continuait de négocier pour la convocation d'un concile général, et malgré le mécontentement qu'avaient marqué les protestans 6ur le choix de Mantoue, il persista dans sa résolution, et donna, Ie2juin 1536 , une bulle qui indiquait le jour de l'assemblée, dans cette ville, au 23 mai de l'année suivante ; il nommait trois cardinaux pour y présider en son nom , enjoignait à tous les princes chrétiens d'appuyer le concile de leur autorité, et invitait les prélats de toutes les nationsàs'y trouver. Cetlecouvocatiou d’une assemblée, qui, parsa nature, demandedes temps paisibles et des esprits disposés â la concorde, parut très déplacée dans une conjoncture où l'empereur marchait contre la France, et était près de replonger une grande partie de l’Europe dans les troubles de la guerre. La bulle n'en fut pas moins signifiée à toutes les cours par des nonces extraordinaires. L’empereur, pour gagner les Allemands , avait pendant son séjour â Rome vivement pressé le pape d'nssemblcr un concile; mais en même temps, afin d'engager Paul à renoncer à la neutralité qu'il avait toujours gardée entre François et lui , il envoya, avec le nonce que le pape députait eu Aliemague, son vice-chancelier Heido, chargé de seconder toutes les représentations du nonce

1 Dumont Corps diplom., tom. IV, part u, p 138.

et de les appuyer de tout le poids de l'autorité impériale. Les proteslans leur donnèrent audience ii Smalkalde, oil ils s'étaient assemblés en corps pour les recevoir; mais après avoir bien pesé leurs raisons , ils refusèrent , d’une voix unanime, de reronnnilre un concile qui élait convoqué au nom et de l'aulorité du pape, et où il s'arrogeait le droit de présider ; qui devait se tenir dans une ville si éloignée de l’Allemagne, soumise à un prince étranger pour eux et étroitement lié avec lacour de Home; où leurs théologiens ne pourraient se rendre en sûreté, surtout après que leurs opinions avaient été flétries du nom d'hérésie dans la bulle même de convocation. Ces objections contre le concile, jointes à beaucoup d'autres qui leur paraissaient sans réplique , Furent détaillées dans un long manifeste qu’ils publièrent pour justifier leur conduite.

la courde Rome s'emporta contre le refus des proteslans . et le donna comme une preuve incontestable de leur présomption et de leur entêtement; et le pape persista toujours dans sa résolution de tenir le concile dans le lieu et au temps qu'il avait fixés. Mais il survint quelques difficultés de la part du duc de Mantoue, tant sur son droit de juridiction A l'égard de ceux qui se rendraient au concile, que sur la sûreté de sa capitale au milieu d'un si nombreux concours d'étrangers : le pape n'ayant pu les lever d'abord , il différa le concile de quelques mois ; il transporta ensuite le lieu de l'assemblée A l icence, dans les états de Venise, et l'indiqua pour le premier mai de l'année suivante. Comme ni l'empereur, ni le roi de France, qui n'avaient encore fait ensemble aucun accommodement, ne voulurent permettre à leurs sujets de s’y rendre, et qu'il ne s’y trouva pas un seul prélat au jour marqué, le pape, pour éviter de compromettre son autorité par tant de convocalions inutiles, remit l’assemblée à un temps indéfini.

Cependant l’aul , qui ne voulait pas paraître avoir tourné toute son attention sur une réforme qu’il ne dépendait pas de lui d'accomplir, tandis qu'il négligeait cille qui était en son |mhivoir, députa un certain nombre de cardinaux et d'évêques, avec plein pouvoir d'examiner les abus et les désordres de la cour de Rome , et de proposer, pour les corriger, les moyens les plus

efficaces. Cette commision fut acceptée avec répugnance . et exécutée avec lenteur et avec mollesse. On ne porta sur tous les désordres qu’une main timide, qui tremblait de sonder trop avant la profondeur de la plaie, ou d'en dévoiler toute l’étendue. Malgré toute la partialité de cet examen , on ne laissa pas de découvrir plusieurs’ \ irrégularités, et de mettre au jour des abus monstrueux ; mais les remèdes qu'on indiquait , ou étaient iusuffisans, ou ne furent jamais appliqués. On était bien résolu de tenir dans le secret le rapport et l'avis des commissaires; mais il arriva . par quelque accident, qu’ils transpirèrent en Allemagne , où ils devinrent bicntùt publics et fournirent une ample matière aux réflexions et au triomphe des protestans1. D'un côté , ils démontraient la nécessité de faire une réforme dans le corps entier de l’église, et faisaient voir que plusieurs des abus dont on convenait étaient ceux mêmes contre lesquels Luther et ses sectateurs setaient élevés avec le plus de chaleur; de l'autre côté, ils prouvaient qu’il élait inutile d'attendre des ecclésiastiques assez de courage pour faire eux-mêmes cette réforme; eux qui , suivant l’expression de Luther, s'amusaient à guérir des verrues, tandis qu'ils négligeaient des ulcères , ou les envenimaient encore t.

L'activité avec laquelle l'empereur parut d’a- Itord solliciter les princes protestans d’acquiescer A la convocation d'un concile en Italie, les alarma si fort, qu'ils crurent qu'il élait prudent de donner encore A leur confédération une nouvelle force, en y recevant plusieurs membres nouveaux qui demandaient à y être admis, particulièrement le roi de Danemark. Heldo, qui pendant sa résidence en Allemagne avait observé les grands avantages qu'ils retiraient de cette union . essaya d’en contre-balancer la force, en formant une semblable union entre les puissances catholiques de l'empire. Cette ligue était purement défensive, et quoique Heldo l'eût formée au nom de l’empereur, Charles la désavoua ensuite, et il n'y entra qu'un très petit nombèe de princes3.

Les protestans forent' bientôt instruits de cette association , malgré toutes les précautions

1 Sleidan , p. 233.

« Seck., Iit. in , p. UA.

3 J but., p, 171. Recueil de Traités.

HISTOIRE DF. CH ARLRS-QDINT. [16391

qu'au avait prises pour la cacher. Leur zèle, toujours porté à sou|x imner et à craindre jusqua l'excès tout ce qui pouvait menacer la religion , prit aussitôt l'alarme, comme si l'empereur eût été sur le point d'exécuter quelque plan terrible pour l'extirpation de leurs doctrines. Sérieusement occupés de cette idée, et voulant se mettre à l'abri de ce prétendu danger, ils tinrent de fréquentes assemblées, tirent assidûment leur cour aux rois de France et d'Angleterre , et commencèrent même à parler de lever le contingent de troupes et d'argent que chaque membre était obligé de fournir par le traité de Smalkalde. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que leurs craintes étaient chimériques, et que l'empereur, qui avait le plus grand besoin de la paix et du repos, après l'épuisement où l'avaient jeté les efforts extraordinaires qu'il avait faits dans la guerre contre la France , ne songeait nullement à troubler la tranquillité de l'Allemagne. Us princes protestans en furent convaincus dans une entrevue qu'ils eurent à Francfort avec ses ambassadeurs : il y fut arrêté que toutes les concessions qui leur avaient été faites, particulièrement celles qui étaient contenues dans la pacification conclue à Nuremberg, continueraient de subsister dans toute leur force durant l'espace de quinze mois; que pendant cet intervalle, la chambre impériale suspendrait toutes procédures contre eux; qu'il se tiendrait une conférence entre un petit nombre de théologiens des deux partis, afin de discuter les points de controverse et de préparer les articles d'accommodement , qui seraient pro|Mxsés à la prochaine diète. L’empereur ne ratifia jamais celte convention dans les formes , afin de ne pas irriter le pape qui soutenait que le premier article était contraire aux véritables intérêts de l'empereur , et que le second était un attentat impie sur les droits du saint siège; mais elle n'en fut pas moins observée avec la plus grande exactitude , et elle fortifia la base de celte liberté religieuse que les protestans réclamaient1.

Quelques jours après la convention de Francfort , on apprit la mort de George , duc de Saxe , événement très avantageux à la réforme. Ce prince , chef de la branche Alberlinc ou cadette des princes de Saxe, possédait , comme marquis

• Fra-I’aolo, p 82. Slcui , p. 247. Seck., p. 3, 200.

de Misnie et de Thuringc, des territoires très étendus, où étaient enclavés Dresde, la'ipsiclt et d’autres villes des plus considérables de l’électorat. Dès que la réformation s'était déclaré*, ce prince s’en était montré l'ennemi avec autant de chaleur, que les princes électeurs en avaient mis à la défendre. Il s'était opposé sans relâche à scs progrès avec tout le zèle qu'inspirent les préjugés de religion , avec toute l'aigreur que lui donnait son antipathie personnelle |N>ur Luther, et avec tout le fiel de l’animosité domestique, qui régnait entre lui et l'autre branche de sa famille. Comme il mourut sans laisser de postérité, sa succession échut à son frère Henri , dont l'attachement pour la religion protestante, surpassait , s'il est possible, celui de son prédécesseur pour la catholique. Henri n'eut pas plus tût pris |H)ssession de ses nouveaux domaines, que sans avoir égard à une clause du testament de George, que lui avait dictée son zèle superstitieux , et par laquelle il léguait tous ses territoires à l'empereur et au roi des Romains, dans le cas où son frère tenterait de faire des innovations dans la religion , il invita quelques docteurs protestans et Luther avec eux à se rendre à Leipsiek. Aidé de leurs avis et de leur crédit , il renversa dans l'espace de quelques semaines l'ancien culte, et rétablit le plein exercice de la religion réformée avec l’applaudissement général de ses sujets, qui soupiraient depuis longtemps a pris ce changement , que l'autorité seule de leur duc avait retardé jusqu'alors. Cette révolution délivra les protestans du danger dont ils étaient à chaque instant menacés par la haine invétérée d'un ennemi , qui se trouvait placé au milieu de leurs territoires : ils virent alors leurs domaines s'étendre et former une ligne suivie presque sans interruption, depuis les Imrds de la mer Baltique jusqu'aux rives du Rhin.

Peu de temps après la conclusion de la trêve de Nice, il arriva un événement qui fit connaître à toute l’Europe qur l'empereur avait poussé la guerre aussi loin que le lui avait permis la situation de ses affaires. 11 devait depuis long-temps des sommes immenses à scs troupes, qu'il avait toujours amusées d'espérances et de vaines promesses. Comme elles prévirent qu'on aurait encore moins d'égard à leurs demandes, depuis que le rétablissement de la paix rendait leurs services moins nécessaires, elles perdirent pa-

tieocc, se révoltèrent ouvertement, et déclarèrent qu’elles se croyaient autorisées à ravir par la force ce qu’on leur retenait injustement. Cet esprit de sédition ne se renferma pas dans une partie des états de l’empereur; la révolte devint presque aussi générale que l'était la cause qui la fit naître. Les soldats qui étaient dans le Milanais pillèrent à discrétion le plat pays, et jetèrent la consternation dans la capitale. La garnison du fort de la Goulette menaça de livrer A Barberousse celle importante fbrteresse. Dans la suite les troupes impériales se portèrent encore à de plus grands excès : après avoir chassé leurs officiers et en avoir élu d’autres à leur place , ils défirent un détachement que le vice -roi avait envoyé contre eux, prirent et pillèrent plusieurs villes, et se conduisirent avec tant d’unanimité, que leurs opérations ressemblaient plus à la conduite régulière d’une révolte concertée , qu'à la violence passagère et désordonnée de soldats mutinés. Cependant les généraux de l'empereur, à force d'adresse et de prudence, soit en empruntant de l’argent en leur nom ou au nom de Charles, soit en forçant les villes de leurs provinces respectives à payer de fortes contributions, levèrent l’argent nécessaire pour acquitter la solde des troupes, et apaisèrent les émeutes : ensuite ils licencièrent la plus grande partie des soldats, et n’en gardèrent qu'autant qu'il en fallait pour 1rs garnisons des places principales, et pour protéger les eûtes de la mer contre les insultes des Turcs '.

Il fut heureux pour l’empereur que l'habileté de ses généraux le tirât de cette situation embarrassante, d’où il n’aurait pu sortir seul. Toutes scs espérances et ses ressources pour s'acquitter avec ses soldats se bornaient aux subsides qu'il attendait de ses sujets de Castille. En conséquence, il assembla les états de ce royaume à Tolède; il leur exposa les grandes dépenses où l’avaient jeté ses opérations militaires, et les dettes immenses qu'il n'avait pu s’empêcher de contracter, et leur proposa de lui fournir les secours qu'exigeait la situation actuelle de ses affaires, en mettant un impût général sur toutes les marchandises. Mais les Espagnols, qui sc sentaient déjà chargés de taxes inconnues à leurs ancêtres, et qui s’étaient souvent plaints de voir

* Jov., But., liv. xxxru, p.2Û3. c.Saodov., Ferreras, II, p. 20B.

leur patrie épuisée d'hommes et d’argent pour des querelles qui ne les intéressaient point , et pour des guerres dont le succès ne leur rapporterait aucun avantage , étaient bien résolus de ne pas s’imposer de. nouveaux fardeaux , et dt ne pas fournir à l’empereur les moyens de s’engager dans de nouvelles entreprises , aussi ruineuses pour l'Espagne que l’avaient été la plupart de celles qu’il avait formées jusqu'alors. Les nobles en particulier s'élevèrent avec force contre l’impôt proposé, et soutinrent qu’il portait atteinte au premier et au plus précieux privilège de leur ordre, celui d’ètrc exempt de payer aucune sorte de taxe. Ils demandèrent de conférer avec les représentais des villes sur l’état de la nation; ils représentèrent à Charles, que si , à l’exemple de ses prédécesseurs, il résidait constamment en Espagne, et qu'il évitât de se mêler d’une multitude d’affaires étrangères à ses états espagnols, les revenus fixes de la couronne seraient plus que sufhsans pour subvenir à toutes les dépenses nécessaires du gouvernement; ils ajoutèrent que, tandis qu'il négligeait ce moyen sage et toujours efficace de rétablir le crédit public et d’enrichir la nation ', il serait souverainement injuste de mettre encore de nouveaux impôts sur le peuple. Charles, après avoir inutilement employé les raisons, les prières, les promesses pour vaincre l'entètemeut desélats, les congédia le cœur plein d'indignation. Depuis cette époque, ui les nobles ni les prélats n’ont plus été appelés à ces assemblées, sous prétexte que, lorsqu'il s’agissait d’imposer des taxes publiques, des sujets qui n'en paraient point leur part n'avaient pas droit de donner leur voix. On n’admit aux états que les procureurs ou représentons des dix-huit villes. Ceux-ci sont au nombre de trente-six. parce que chaque communauté en nomme deux; ils forment une assemblée qui n’a plus rien du pouvoir, de la dignité et de l’indépendance des anciennes cortès ; et ils sont entièrement dévoués à la cour dans toutes leurs délibérations 2. Ce fut ainsi que le zèle inconsidéré avec lequel les nobles castillans avaient défendu les prérogatives du monarque contre les prétentions des communes dans les émeutes de l'année lôâl, devint fatal a tout

* Sandov., Hist., vol. Il , p.

• Ibid. La science du gouvernement , par M. de Roal , ton). Il, p. 102.

gle

leur corps. En aidant Charles h abaisser im des ordres de l’état, ils détruisirent cette balance qui faisait la sûreté de la constitution, et mirent ce prince et ses successeurs en état d'abaisser ensuite l'ordre de la noblesse, et de la dépouiller de ses plus beaux privilèges.

Cependant dans ce tcmps-là même, il restait aux grands d’Espagne un pouvoir et des privilèges extraordinaires, qu'ils exerçaient et qu'ils défendaient avec la hauteur qui leur était propre. L'empereur lui-même en fit une épreuve mortifiante pendant la tenue des états ù Tolède, lin jour qu'il revenait d'un tournoi , accompagné de la plus grande partie de la noblesse, un des scrgcns de la cour , animé par un zèle trop officieux pour faire ouvrir le passage à l'empereur, frappa de son bâton le cheval du due d'Infantado ; le duc hautain s’en offrnsa , tira son épée et blessa l'officier. Charles , indigné de cette violence commise sous ses yeux et sans respect [tour sa présence, ordonna à Ronquillo. page delà cour, d'arrêter le duc sur-le-champ; Ronquillo s’avançait pour exécuter cet ordre, lorsque le connétable delà ville s’y opposa, l'arrêta luimême, réclama , comme privilège de sa charge, le droit de juridiction qu'il avait sur un grand d'Espagne, et conduisit Infantado dans son propre appartement. Ceux des nobles qui étaient présens furent si satisfaits de ce zèle courageux pour les privilèges de leur ordre , qu'ils abandonnèrent l'empereur, et accompagnèrent le connétable jusqu'il son palais avec des acclamations réitécées : Cliarlcs fait obligé de s'en retourner, n'ayant avec lui que le seul cardiual Tavera. Quelque sensible que fât l'empereur à cet affront , il sentit tout le danger qu'il y aurait il pousser â bout un corps si jaloux et si fier, que l'offense la plus légère pourrait porter aux plus grandes extrémités. Au lieu de faire valoir scs droits avec une rigueur liors de saison , il ferma prudemment les yeux sur l'arrogance de ec corps trop puissant, qu'il ne pouvait réprimer sans danger, et envoya le lendemain matin chrz le duc d'Infantado il qui il fit offrir de faire punir à son gré le sergent qui l'avait insulté, la; duc regarda cette démarche comme une pleine réparation faite à son honneur, pardonna sur-le-champ à l'officier , et lui fit même uu présent considérable , eu indemnité de sa blessure. Celle affaire fut bientôt entièrement

oubliée 1 ; elle ne mériterait pas d’ètre citée si ce n'était un exemple frappant de l'esprit de hauteur et d'indépendance qu'affectait alors la noblesse espagnole, et en même temps une preuve de la dextérité avec laquelle l’empereur savait se plier aux circonstances où il se trouvait placé.

Charles fut bien loin de montrer la même condescendance et la même douceur pour les bourgeois de Gand, lorsque, quelque temps après, ils se révoltèrent contre son gouvernement. line affaire, arrivée en l'année lfilWi, occasion» cette émeute téméraire qui Rit si fatale à cette ville florissante. La reine douairière de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, ayant reçu de son frère l’ordre d’envahir la France avec les troupes quelle pourrait lever, assembla les états des Provinces-Urnes, et obtint d’eux un subside de douze cent mille florins pour les frais de cette entreprise. Le comté de Flandre devait en payer un tiers pour son contingent; mais les habitans de Gand, la ville la plus considérable de ce comté , étaient intéressés il éviter toute guerre «mire la France, avec laquelle ils faisaient un commerce très étendu et très lucratif; ils refusèrent de payer leur part , cl soutinrent que d’après les conventions faites entre eux et les ancêtres de l’empereur , leur souverain actuel , on ne pouvait imposer aucune taxe sur leur ville, qu'ils n’y eussent expressément donné leur consentement. La reine de Hongrie soutenait de son côté que le subside de douze cent mille florins ayant été accordé par les états de Flandre , dont les représentai de Gand étaient membres, cette ville était liée par les délibérations de ces étals , et qu'un ries premiers principes de toute société, celui d'où dépendent essentiellement le lion ordre et la tranquillité de tout gouvernement . c'est que la volonté dit pins petit nombre doit céder au jugement et aux décisions de la pluralité.

Ces raisons ne persuadaient point le» Gantois: et fis n'étaient pas disposés à laisser échap- |>er de leurs mains un privilège si Important. Accoutumés, sous le gouvernement de la maison de Bourgogne , il jouir d'immunités très étendues, et S être traités avec une grande indulgence, ils refusèrent de sacrifier à l'autorité

1 Sandov., Hitt , vol. Il, p. Vf. ferrera», vol. IX, p. 212. Mintana, p. 113.

subalterne d’une régente, des droits et des privilèges qu’ils avaient tant de fois défendra avec succès contre leurs plus grands princes et leurs souverains immédiats. La reine chercha d'abord à les gagner par la douceur , et essaya de les ramener à leur devoir par plusieurs marques de condescendance ; mais n’ayant pu réussir à vaincre leur obstination, elle en fut tellement irritée , qu’elle donna des ordres pour arrêter tous les Gantois qu’on pourrait saisir dans Pélendue des l’ays-llas. Cette violence n'était pas propre à en imposer à des hommes agités par toutes les passions fougueuses qu’inspirent le ressentiment de l’oppression et l’amour de la liberté. Moins touehés du danger que pouvaient courir leurs compatriotes et leurs amis , qu’irrités contre la gouvernante, ils méprisèrent son autorité, et envoyèrent des députés aux autres villes de Flandre pour les conjurer de ne pas abandonner la cause commune dans cette circonstance critique , et de se joindre a eux pour soutenir leurs droits contre les entreprises d'une femme (pii ne connaissait pas l’étendue de leurs immunités ou qui affectait de les dédaigner. A l'exception de quelques petites villes , toutes les autres refusèrent de se liguer contre la gouvernante : elles s'unirent cependant pour la prier de suspendre la perception de la taxe jusqu'à ce que les Gantois eussent pu envoyer quelques députés en Espagne, afin de mettre sous les yeux du souverain leur titre d'exemption. Après quelques difficultés la reine accorda cette permission ; mais Charles reçut leurs députés avec une hauteur qu'ils n’étaient pas accoutumés à trouver dans leurs ancieus maîtres; il leur enjoignit d'obéir à sa sirur comme à lui-même , et renvoya l'examen de leur prétention au conseil de Matines. Ce tribunal , qui était proprement une commission sédentaire du parlement ou des étals du comté, avec une juridiction suprême dans toutes les matières civiles et criminelles 1 , jugea que la prétention des Gantois était mal fondée , et leur enjoignit de payer sans délai leur portion de la taxe. '

Indignés de cette décision , qu'ils regardèrent comme une injustice criante, et désespérés de voir leurs droits trahis par la cour même qui s'était engagée à les protéger, les Gantois cou-

1 Desrrizione tU tutti paru bassi Ut Lad. Guieciar- (Uni Au! 1571, fol. p. 53.

rent de toutes parts aux armes, chassent de la ville tous les nobles qui y demeurent, s'assurent de la personne de plusieurs officiers de l’empereur, et appliquent à la question un de ees officiers, accusé d’avoir soustrait ou déchiré le registre qui contenait le titre de l'exemption qu'ils réclamaient; ils nomment en même temps un conseil à qui ils remettent la conduite de leurs affaires , donnent des ordres pour réparer les fortifications et ru faire de nouvelles, cl lèvent ouvertement l’étendard de la révolte contée leur souverain *. Cependant , comme ils sentaient bien qu’ils étaient trop faibles [mur soutenir seuls la démarche oh leur zèle venait de les porter, ils songèrent à s’assurer un protecteur contre les forces redoutables qu’ils s'attendaient à voir bientôt rassemblées contre eux. Ils prirent donc le parti de députer quelques-uns d’entre eux à François, pour lui offrir non-seulement de le reconnaître pour leur souverain, mais même de l'aider de toutes leurs forces à reconquérir dans les Pays-Bas les provinces qui avaient anciennement appartenu à la couronne de France, et qui venaient encore d'y être réunies de nouveau par un arrêt du parlement de Paris. (Inc proposition si inattendue, faite par un peuple qui pouvait en exécuter sur-le-champ une partie, et Influer si puissamment sur le succès du reste, devait flatter l’ambition de François , et présenter à son imagination une perspective aussi vaste que séduisante. Les comtés de Flandre et d’Artois étaient d'une beaucoup plus grande valeur que le duché de Milan , dont l’acquisition, si passionnément désirée, lui éditait depuis si long-temps des travaux cl des efforts inutiles : la proximité où ce» deux comtés étaient de la France en rendait la complète et la conservation beaucoup plus aisées; et l’on pouvait en liirmer pour le duc d'Orléans une principauté séparée, aussi convenable à la dignité d’un prince du sang que celle que son père voulait lui procurer. Il était vraisemblable que les Flamands , qui confiais «aient 1rs nururs et le gouvernement des Fran rais, ne feraient aucune difficulté de s'y son mettre , et que les Français eux-mêmes, lassé des guerres sanglantes et ruim lises de l'Italie

1 Mémoires ti tr la révolte tirs Gantois . en l 'tv |ur Jean d'Uullander, écriti en IM7. A la Haïr ,

P. Ileulcr,, /Ier. austr., Hsr n, p. 202. Saudov , OUI., (ont. Il, p. 282.

porteraient plus volontiers leurs armes du côté des Pays-Bas , et y feraient la guerre avec plus de vigueur et de succès. Quoique cette occasion d’étendre ses étals et d'humilier l’empereur fût en apparence la plus favorable qui se fflt jamais offerte A François, plusieurs considérations l’empêchèrent cependant d'en profiler. Depuis l’entrevue des deux monarques S Aigues-Mortes, Charles avait continué de ménager le roi de France avec une attention particulière; et il lui faisait souvent espérer qu’il satisferait A la fin ses vœux sur le Milanais, eu lui en accordant l’investiture, soit pour lui, soit pour l'un de ses fils. Toutes ces flatteuses promesses n’étaient rien moins que sincères, et l'empereur n'avait d’autre objet que de détacher François de l'alliance du grand-seigneur, ou de faire naître des soupçons dans l'esprit de Soliman par l’apparence d’un commerce très intime et très suivi entre les cours de Madrid et de Paris : mais François avait toujours la faiblesse de courir après le fantôme qui l'avait déçu, et son ardeur A s’y attacher lui fit négliger une acquisition bien plus avantageuse que celle A laquelle il aspirait. D’un autre côté le dauphin , jaloux à l’excès de son frère, dont il connaissait le caractère audacieux et entreprenant , voyait avec peine qu'on lui préparât un établissement qui , par sa position, pouvait être regardé comme placé dans l’iutérieur du royaume. Il se servit de Montmorency qui , par un tionheur assez rare , était A la fois le favori du père et celui du fils, pour détourner le roi d'accepter l’offre des Flamands et d'épouser leurs intérêts.

Dans cette vue, Montmorency vanta à François la réputation et la puissance qu'il allait acquérir en recouvrant les états qu'il avait autrefois possédés en Italie , et lui représenta qu'une observation scrupuleuse de la trêve , et le refus qu’il allait faire de prêter la main A des sujets révoltés, étaient des moyens infaillibles de vaincre la répugnance qu’avait l'empereur pour le remettre en possession du Milanais. François , porté naturellement A s’exagérer l'importance de ce duché, dont il mesurait la valeur sur ce qu'il lui en avait coûté de temps et d'efforts pour le reconquérir, amoureux d’ailleurs de toute action qui avait une apparence de générosité, entra sans peine dans des sentimens si conformes A ses vues et A son caractère: il rejeta

aussitôt les propositions des Gantois, et renvoya leurs députés avec une réponse mortifiante ’.

François ne s'en tint pas lâ : par un raffinement de générosité, il fit part A l’empereur de tout ce qui s'était passé entre lui et les rebelles, et l'instruisit de tout ce qu’il savait de leurs projets et de leurs mesures 2. Une preuve si convain cantc du désintéressement de François, dans cette révolte, délivra Charles de ses craintes les plus vives, et lui ouvrit une route pour sortir de tous ses embarras. Il avait déjA été informé de tout ce qui se passait dans les Pays-Bas , et de la fureur avec laquelle les hahilans de Gand avaient pris les armes contre lui. Il connaissait A fond le génie et les mœurs de cette portion de ses sujets, leur amour pour la liberté , leur attachement A leurs anciens privilèges et A leurs coutumes, l'obstination invincible de leur caractère, d'abord lent A se déterminer, mais ferme et constant dans les résolutions qu'il avait une fois prises. Il sentit bien quel avantage et quel appui ils auraient trouvé dans la protection de la France ; et quoiqu'il n’eût plus rien A craindre de ce côté, il voyait bien qu'il fallait nécessairement agir sans délai et avec vigueur, |>our empêcher l’esprit de mécontentement et de révolte de se répandre dans un pays que la multitude des villes, la grande population et les richesses que le commerce y avait accumulées, rendaient puissant et formidable , et mettaient en état de trouver des ressources inépuisables. Après y avoir long-temps réfléchi, il crut que le parti le plus sûr était de se transporter en personne dans les Pays-Bas; ce fut aussi l’avis de la princesse sa sœur, qui le pressa vivement d’entreprendre ce voyage. Il n’y avait que deux routes A choisir : l’une par terre, en traversant l'Italie et l’Allemagne; l'autre par mer, en partant d’un port d'Espagne pour arriva* A un port des Pays-Bas. l.a première était trop longue pour les circonstances présentes qui demandaient de la célérité : en passant par l’Allemagne, sa dignité d’empereur, la sûreté même de sa personne, exigeaient qu’il menât avec lui un train et des troupes nombreuses qui auraient encore prolongé le voyage et consumé un temps précieux. ld saison ne permettait pas de s’embar-

1 Mémoire de du Bellay, p. Ï03. P. Heuler., Bel, auslr., liv. il, p. 26S.

* Sandov., Ilisl., loin. Il, p, 284.

quer, surtout dans un temps où il était brouillé avec le roi d'Angleterre; il y aurait eu de l'imprudence A se mettre en mer sans être escorté d'une flotte puissante. Dans cette alternative embarrassante, obligé de faire un choix, sans savoir quelle route préférer, il conçut l’idée singulière et en apparence insensée de passer par la France comme par le chemin le plus court pour gagner les Pays-Bas. Il proposa à son conseil d'en demander la permission A François. Tous ses conseillers désapprouvèrent d’une voix unanime cette idée , comme inouïe et téméraire; ils lui représentèrent que cette demande l'exposerait infailliblement ou A un affront, si la proposition était refusée, comme il y avait lieu de s’y attendre, ou A un danger imminent si elle était accordée , parce qu’il se mettrait par-IA entre les mains d'un ennemi qu'il avait souvent offensé , qui avait d’anciens outrages A venger et des sujets actuels de contestation et de querelle à terminer. Charles n’écouta rien; il avait étudié le caractère de son rival avec plus de soin qu’aucun de ses ministres, et l'avait bien mieux pénétré. Il persista dans son projet, et se flatta que non-seulement il ne courrait aucun risque en passant par la France, mais qu’il obtiendrait même ce qu'il demandait, sans qu’il lui en coûtât aucun sacrifice préjudiciable A sa couronne.

Il communiqua ce dessein A l'ambassadeur de France qui résidait A sa cour, et envoya A Paris son principal ministre pour demander A François la permission de passer par ses états, et lui promettre que l’affaire du Milanais se terminerait bientôt A sa satisfaction. Charles priait en même temps François de ne pas exiger d'autre promesse , et même de ne pas insister sur leurs anciens engagemens , afin que les concessions qu’il était disfiosé A faire ne parussent pas arrachées par la nécessité plutôt que dictées par l'amitié et par l’amour de la justice. François, au lieu d’apercevoir l'appAt mal déguisé que l’empereur lui présentait sous un artificcsi grossier, se laissa éblouir par l’idée séduisante d’accabler son ennemi d’actes de générosité, et fut si flatté de l’air de supériorité que sa droiture et le désintéressement de ses procédés lui donnaient dans cette occasion qu'il consentit A tout ce qu’on lui demandait. Jugeant du cœur de l'empereur par le sien , il s'imagina que les sentimena de reconnaissance qui uaitr&ieut du souvenir des bons

offices et des traitemens généreux que Cltarles aurait reçus de lui le détermineraient A tenir enfin des promesses tant de fois réitérées, beaucoup plus que les stipulations les plus précises d’un traité.

Charles, pour qui les moinens étaient précieux, partit aussitôt malgré les soupçons et les alarmes de ses sujets espagnols, n'ayant qu’un cortège peu nombreux , mais très brillant , composé d'environ cent personnes. Lorsqu'il arriva A Bayonne , sur les frontières de France, il y fut reçu par le dauphin et le duc d'Orléans accompagnés du connétable de Montmorency. Les deux princes lui offrirent d’aller en Espagne et d’y demeurer jusqu’à son retour, comme des otages de la sûreté de sa personne. Charles rejeta leurs offres, déclarant qu’il ne voulait point d’autre otage que l'honneur du roi, qu'il n’avait jamais demandé et n’accepterait d'autre garant de sa parole. Toutes les villes par où il passa déployèrent A l’envi la plus grande magnificence : les magistrats lui en présentaient les clefs, les prisons étaient ouvertes; en voyant tous les honneurs qu'on lui rendait, on l’eût pris pour le monarque de la France plutôt que pour un souverain étranger. Le roi alla au-devant de lui jusqu’A Chàlclleraut. Dans leur entrevue, ils se prodiguèrent mutuellement des marques de l’amitié la plus vive et de rattachement le plus sincère. Ils s’avancèrent ensemble vers Paris, et présentèrent à celte capitale le spectacle extraordinaire de deux monarques rivaux dont l’inimitié avait troublé et ravagé l'Europe pendant l’espace de vingt années faisant alors ensemble leur entrée solennelle avec toutes les apparences de la confiance et de l’union. la plus intime, comme s’ils eussent oublié pour jamais les injures passées, cl qu’ils fussent déterminés A vivre désormais dans une paix éternelle '.

Charles demeura six jours à Paris : au milieu des caresses multipliées de la cour de France et des fêtes variées qu’on imagina pour l'amuser ou pour lui faire honneur, il marquait une extrême impatience de continuer son voyage; et cette impatience venait autant de la crainte dont il était intérieurement tourmenté, eu considérant le danger auquel il se trouvait exposé , que de la nécessité de sa présence dans les Pays-Bas,

1 //Ut. de de Thon, liv. i, c. xiv. Du Bellay, p ?jt.

318 IIISTOIIiF, DK CHAKLR.S-OUINT. 11540]

Le sentiment du peu de franchise qu’il mettait lai-même dans ses propres intentions !p faisait trembler, en songeant que quelque accident faa! pouvait les révéler à son rival , ou les lui faire xmpçonner; et quoique tous ses artifices pour îs cacher lui eussent bien réussi , il ne pouvait empêcher de craindre que les motif* d’intérêt te l’emportassent à la fin sur les scrupules de .'honneur, et que François ne fût tenté de saisir l'occasion favorable qu’il avait entre les mains *. Il est vrai aussi que parmi les minisires de France il s’en trouva qui étaient d'avis rie tourner contre l'empereur ses propres artifices, et de le punir de tant de traits de fausseté et de perfidie en s’assurant de sa personne jusqu'à ce qu’il eût donné à François une entière satisfaction sur toutes les justes prétentions de ia couronne de France. Mais rien ne put engager François S violer sa parole; rien ne put le convaincre que Charles , après toutes les promesses qu’il avait faites , et tous les bons offices qu’il aurait reçus , fût encore capable de le tromper. Plein de cette crédule confiance, il l’accompagna jusqu’à Saint-Quentin , et les deux princes, qui étaient allés le recevoir sur les frontières d’Espagne, ne prirent congé de lui que lorsqu'il entra dans les Pays-Bas.

Dès que l'empereur fut arrivé dans ses états , les ambassadeurs de France le sommèrent d’accomplir sa parole . et d'accorder l’investiture de Milan : mais Charles , sous le prétexte spécieux que toute son attention était alors trop occupée à chercher les moyens les plus prompts d’étouffer la révolte de la ville de Gand . demanda de nouveaux délais. En même temps, pour prévenir les soupçons que François pourrail former sur sa sincérité, il continua de parler de ses dispositions à cet égard du même ton dont il en parlait lorsqu’il entra dans le royaume de France; il écrivit même au roi une assez longue lettre à ce sujet , quoiqu'en termes vague* et avec des expressions équivoque*, qu’il se réservait de pouvoir iuterprélrr dans la suite à son gré.

Cependant les malheureux Gantois , n’ayant point de chefs capables de diriger leurs conseil* et de commander leurs troupes , abandonnés du roi de France , et ne trouvant aucun appui dans

1 Mtm de Bibier, vol I, p. 504.

leurs propres compatriotes , se virent hor* d'état de résister à leur souverain irrité , qni était prêt à marcher contre eux à la tête d’un corps de troupes levé dans les Pays-Bas , d’un autre corps tiré de l’Allemagne, et d’nn troisième venu d’Espagne par mer. A la Ru , l’approche du danger leur dessilla les yeux sur leur démence ; ils furent si consternés qu'ils envoyèrent des députés à l'empereur pour implorer sa clémence et lui offrir de lui ouvrir leurs portes. Charles, pour toute réponse , dit qu’il paraîtrait au milieu d’eux comme leur souverain, avec le sceptre et le glaive dans ses mains , cl il se mit en marche à la tête de ses troupes. Il ne voulol entrer dans la ville que le 24 février, jour de sa naissance ; mais il n’en éprouva pas davantage ces sentimens de tendresse et d’indulgence que l’on conserve naturellement pointes lieux où l’on a reçu sa naissance. Vingt-six des principaux citoyens furent mis à mort : un plus grand nombre bannis ; la ville fut déchue de tous ses privilèges et immunités ; ses revenus Rirent confisqués; l’ancienne forme de son gouvernement fut abolie ; la nomination de ses magistrats fut réservée pour toujours à l'empereur et à ses successeurs : un nouveau système de lois cl d’administration Fut établi et pour contenir l'esprit séditieux des habitant, il fut arrêté qu'on bâtirait une citadelle. On leva sur les habitant une amende de quinze mille florins pour IVntrel ien de la garnison s. La rigueur avec laquelle Chartes punit les Gantois «ervil aussi d’exemple pour en imposer â ses autres sujets des Pays-Bas : il saisit avec plaisir cette occasion de leur faire craindre et respecter son autorité , d’autant que l'étendue de leurs privilèges r! de leurs immunités , qui étaient en partie le fruit et en partie la cause de leur grand commerce , mais qui , en même temps , resserraient l'autorité royale dans des borne* assez étroites, traversait souvent les desseins de l'empereur dans les entreprises qu’il voulait faire, et lui donnait des entraves qui retardaient ses opérations. v'.'.V . .. ' ;

Dès que Charles eut vengé et rétabli son autorité dans les Pays-Bas , et qu'il n’eut plus besoin de cacher sa fausseté sous le masque qui

* lx* coulâmes et lois du comté de Flandre . par AU-*, k Grand, dura., iu-t*. t-imta-aj , loin, t, p. K»,

* tljrdi , .Jnnales Brahantiie, vnl. 1 . p CIO.

Il MO] I-1VRE VI. 319

lui servait à tromper François , il commença à ' écarter |>ar degrés le voile dont il avait couvert ses secrètes intentions sur le Milanais. D'abord il éluda les demandes des ambassadeurs français lorsqu’ils lui rappelèrent ses promesses : ensuite il proposa, par forme d'équivalent du duché de Milan, d'accorder au due d'Orléans l'investiture du comté de Flandre , mais en y ajoutant des conditions si déraisonnables, qu'il était bien sûr de les voir rejeter Enfin lorsqu'ils le pressèrent de leur donner une réponse définitive, et qu'il ne lui resta plus de subterfuges pour échapper à leurs instances, il refusa positivement de se dépouiller d’une possession si importante , et par que générosité si onéreuse, de diminuer son propre pouvoir pour accroître A ce point les forces de sou ennemi J. Il nia en même temps qu'il eût jamais fait aucune promesse qui pût l’obliger à un sacrifice si inseusé et si contraire à ses in- j léréls 3.

De toutes les actions qu’on peut reprocher A Charles , ce trait de mauvaise fui est sans contredit le plus flétrissant pour sa gloire 4. Quoique ce prince n'eût jamais été fort scrupuleux sur les moyens qu'il employait pour arriver A son but , et qu’il ne se piquât pas d’observer touionrs les principes exacts de l’honneur et de la franchise, cependant il n'avait encore jamais violé ouvertement les maximes de cette morale relâchée que les monarques se sont crus en droit d'adopter pour règle de leur conduite. Mais dans eette occasion , le dessein réfléchi qu'il forma de tromper un prince généreux . franc et ouvert ; la bassesse des artifices qu’il employa pour y réussir ; l'insensibilité avec laquelle il reçut toutes les marquesde sonamilié, et l'ingratitude dont il les paya , étaient aussi indignes de son caractère qu'ils paraissaient peu proportionnés à la grandeur de ses vues.

Si l'on blâma la perfidie de l'empereur, la crédulité de François excita le mépris. Après l'expérience d’un long règne, après toutes les occasions qu’il avait eues de se convaincre de la ! duplicité et des artifices de son rival , l’aveugle simplicité qu'il montra dans celte circonstance parut mériter le sort quelle rencontra. Gepeu-

1 Métn. de Hibier , vol. I, p. 500, 514.

* Ribicr, vol. 1 , p. 519.

4 Du Bellay, p, 365, C.

4 Jovius, /fist t liv. xxxiï, p. 238. A.

dant François se récria coutre le procédé de Charles, comme si c’eût été la première fois que ce prince l'eût ironqté. Il fut, selon l'usage, plus sensible A un affront qui humiliait son esprit qu'à ce qui blessait ses intérêts; et l'éclat qu'il donna A son ressentiment ne laissa pas douter qu’il saisirait la première occasion de se venger, et qu’ou verrait bientôt renaître dans l’Europe une guerre aussi furieuse que celle qui ne faisait que de s'éteindre.

Cette année est mémorable par l'établissement des jésuites ; cet ordre a eu tant d’influence sur les affaires ecclésiastiques et civiles, qu’un tableau du génie de ses lois et de son régime mérite de trouver place dans l’histoire. Quand on considère avec quelle rapidité cette société s’est enrichie et accréditée, la prudence admirable avec laquelle elle a été gouvernée, l'esprit de système et de persévérance avec lequel elle a conçu et suivi ses plans , on est tenté de foire honueur de cet institut singulier A la sagesse supérieure de aou fondateur, et de croire que la combinaison et la rédaction du plan de cet établissement furent le fruit de la politique la plus profonde. Mais les jésuites, comme les autres ordres mouasliques, doivent moins leur existence A la sagesse de leur fondateur qu'à son enthousiasme. Ignace de Loyola, dont j'ai déjà fait mentiou A l'occasion de la blessure qu'il reçut au siège de Pampcluue1 *, était un fanatique, fameux par l'extravagance de ses idées et de sa conduite, également contraires aux maximes de la saine raison et à l'esprit de la vraie religion. Les aventures romanesques et les projets chimériques où l'engagea son zèle enthousiaste égalent tout oc qu'on lit de plus absurde dans les légendes anciennes ; mais elles sont indignes de l'histoire.

Emporté par le fanatisme ou par l'amour du. pouvoir ou de la célébrité, dont ne sont pas exempts les hommes qui aspirent A une sainteté extraordinaire, Loyola eut l'ambition de devenir le fondateur d'un ordre religieux : le plan sur lequel il régla lu constitution et les luis de cet ordre lui fut suggéré, si l’on en croit ce qu'il en a écrit lui-mème, ou ce qu'en disent ses disciples, par une inspiration immédiate du ciel -. Malgré

1 V. tir. Il , p. 132.

* Compte rendu des constitutions des jésuites au parlement de Provence A par M. de MoocUr, p. 285-

cette prétention hardie , Loyola trouva d'abord les plus grands obstacles à l’exécution de son dessein : il s'adressa au pape pour le prier de confirmer par le sceau de son autorité l'institution de l’ordre. Ijc pape renvoya sa demande devant une assemblée de cardinaux qu'il nomma pour l’examiner. Leur avis ayant été que cet établissement était inutile et dangereux, Paul refusa son approbation. Loyola trouva cependant à la fin le moyen de lever tous ses scrupules par une offre à laquelle il était impossible qu’un pape pût résister. Il lui proposa d’ajouter aux trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, que faisaient tous les autres ordres monastiques, un quatrième vœu particulier d’obéissance au pape, par lequel tous les membres de la société s'obligeraient d’aller partout où il voudrait les envoyer pour le service de la religion, sans rien demander au saint siège pour les frais de leur entretien. Dans un temps où l’autorité des papes venait de recevoir un si grand échec par la séparation de tant de nations révoltées contre l’église de Home, et où le système politique de la puissance temporelle des papes était attaquée avec tant de vigueur et de succès, un corps d’hommes, si particulièrement dévoués au siège de Rome, et qu’il pourrait opposer en toute occasion à ses ennemis, devenait une acquisition de la plus grande importance. Paul le sentit ; il confirma par une bulle l’institut des jésuites, accorda à ses membres les privilèges les plus étendus, et nomma Loyola le premier général de l’ordre. L’événement a pleinement justifié le discernement de Paul, et son opinion sur les grands avantages que l’église romaincretircrait de celte institution. En moius d’un demi-siècle, la nouvelle société se fit des établissemens dans tous les pays attachés à l'église catholique; son crédit et ses richesses s'accrurent avec une rapidité surprenante; ses membres se multiplièrent et se distinguèrent par leur caractère et leurs lalcns, et les jésuites furent bientôt vantés par les amis de l’église romaine et redoutés par ses ennemis, comme les plus habiles et les plus entreprenans de tous les ordres religieux.

la constitution et les lois de la société furent perfectionnées par Lainez et Aquaviva, les deux généraux qui succédèrent à Loyola , et qui furent bien supérieurs à leur maître parleurs latens et leur habileté dans l’art de gouverner Ce fu-

rent eux qui formèrent ce système d’intrigue et de politique profonde qui distingue cet ordre; mais il faut attribuer au fondateur l’empreinte de fanatisme qui se trouve mêlée à ses règlemens. Plusieurs circonstances concoururent ,ï donner aux jésuites un caractère qui n’est propre qu'à eux , et les mirent i portée de prendre aux affaires du siècle beaucoup plus de part qu'aucune autre communauté religieuse , et d'avoir sur la conduite de ces mêmes affaires beaucoup plus d’influence que les autres ordres monastiques.

L’objet principal de presque tous les ordres religieux est de séparer leurs membres de la société, et de leur interdire toute espèce de participation aux affaires du inonde. Un moine est appelé dans la solitude et le silence du cloître pour y travailler uniquement à son salut par des pratiques extraordinaires de mortification et de piété. Il est mort au monde, et ne doit point se mêler de ce qui s’y passe. 11 ne peut être d'aucune utilité au public, si ce n’est par ses prières et par son exemple. Chez les jésuites, au contraire, l’ordre apprend i ses membres à se regarder comme destinés à une vie active. Ce sont des soldats choisis, et enrôlés pour se dévouer continuellement au service de Dieu et du pape, son vicaire sur la terre. Tout ce qui tend à instruire l'ignorant, tout ce qui peut servir à rappeler les ennemis du saint siège dans le sein de l'église, ou ù repousser leurs attaques, est leur objet particulier. C’est pour avoir le loisir de remplir ce service actif qu’ils sont entièrement exempts de ces exercices de piété dont la pratique fait la principale fonction des autres religieux. Ils Reparaissent point aux processions; ils ne pratiquent aucune austérité rigoureuse; ils ne consument point la moitié de leurs journées ù réciter des offices fastidieux 1 ; leur destination est d'être attentifs à tout ce qui se passe dans le monde et de profiter de l’influence que les événemens de la société peuvent avoir sur la religion; ils doivent étudier le caractère des premières personnes de l’état , et cultiver leur amitié 2 ; ainsi le génie de l'ordre , aussi bien que ses constitutions, tend à inspirer ù tous ses membres l’esprit d’intrigue et d'activité.

1 Compte rendu par M. de Monclar, p. 13, 290. Sur lu destruction des Jésuites , par M. d'Alembert, p. 42.

* /OUI., p. 12.

L'institution des jésuites ne pouvait pas différer si fort , dans son objet , de celle des autres ordres monastiques, sans une grande différence dans la formede leur gouvernement. Il faut regarder les autres ordres comme autant d'associations volontaires, où tout ce qui intéresse le corps est réglé par le suffrage commun de tous ses membres. La puissance exécutrice réside dans les personnes placées à la tête de chaque couvent ou de la société entière; et l'autorité législative réside dans la communauté. Les affaires importantes qui intéressent les maisons particulières sont réglées par des chapitres conventuels; cel- les qui regardent l'ordre entier se traitent dans des chapitres généraux. Mais Loyola, plein des idées d'une obéissance aveugle , idées qu'il avait empruntées de l’état militaire, voulut que le gouvernement de son ordre fût une pure monarchie. Un général, choisi pour la vie, par les députés des différentes provinces, possédait un pouvoir suprême et indépendant , qui s’étendait à toutes les personnes et â tous les cas. Il nommait de sa seuleautorité les provinciaux , les recteurs et les autres officiers employés au gouvernement de la société, et pouvait les déposer b son gré. Lui seul avait l'administration souveraine des revenus et des biens de l'ordre. Il pouvait disposera sa volonté de tous les membres; imposer sur eux par un ordre absolu , les taxes qu’il jugeait à propos, et en appliquer le revenu b ce qu'il voulait. Tous ses religieux doivent non-seulement prêter à ses ordres une obéissance extérieure, mais lui soumettre aveuglément tous les actes de leur volonté et toutes les pensées de leur entendement, ils étaient obligés de recevoir scs commandeinens, comme s'ils les eussent reçus de Jésus-Christ même. Ils étaient sous sa main des instrumens purement passifs, comme l'argile dans les mainsdu potier, ou comme des corps morts incapables de résistance '. Cette police singulière ne pouvait manquer d'imprimer son caractère sur tous les membres de la société, et de donner une force particulière b toutes ses opérations, il n'y a, dans les annales du genre humain, aucun autre exemple d'un si parfait despotisme , exercé non-seulement sur des moi-

1 Compte retulu nu parlement de Bretagne , par

M. de La C.haiotai». p. 41, etc Compte rendu par H. de Nouclar, p. 83, 185, 313.

nés renfermés dans les cellules de leur couvent , mais sur des hommes dispersés parmi toutes les nations de la terre.

Les constitutions de cet ordre, en plaçant dans les mains du général une domination absolue sur tous les membres . ont aussi pourvu avec soin aux moyens de l'informer exactement du caractère et des qualités de tous ses sujets. Tout novice qui se présente , et qui veut être admis dans sa société , est obligé de manifester sa conscience à son supérieur, ou b une personne nommée par lui, b qui il doit révéler non-seulement ses péchés et ses fautes , mais encore les inclinations, les passions et les penchans de sim âme. Cette révélation doit se renouveler tous les six mois '. La société ne s'est pas contentée de ce moyen de pénétrer dans les replis des cœurs; elle donne A chaque membre la commission d'observer les discours et les actions des novices; ce sont des espions qui veillent sur leur conduite, et qui sont chargés d'instruire le supérieur de tout ce qu’ils découvrent d'intéressant. Poui rendre cette inquisition la plus exacte qu'il est possible, ils sont assujettis â un long noviciat, pendant lequel on leur fait parcourir successivement les différens emplois de la société, et ce n’estqu 'après avoiratteint l'âge dclrentc-trnisans accomplis qu’ils peuvent être admis â faire leurs dentiers vœux . les seuls qui les rendent membres profès 1 * 3 ; tous ces moyens réunis donnent aux supérieurs immédiats des novices la facilité de prendre une connaissance parfaite de leurs dispositions et de leurs talens, de sorte que le général est l'âme qui anime et qui meut toute la société, et qu'il peut avoir sous ses yeux toutes les connaissances nécessaires pour diriger scs opérations, la» provinciaux et lès chefs des différentes maisons sont obligés de lui envoyer des mémoires fréquens et à des temps réglés sur les membres soumis à leur inspection ; ils doivent dans ces mémoires entrer dans les plus petits détails sur le caractère de chaque sujet, ses qualités naturelles ou acquises, son expérience dans les affaires, et le geure d'occupations et d'emplois auxquels il est le plus propre. Ces comptes rédigés et dis|>csés

1 Compte retulu, par M. de Mmirlar, p. 131, pic.

5 Ibid., p, 215, 211. Sur la désir, des ji tuiles , (sir M d’Alenibert, p. 3Ü.

par ordre , sont transcrits sur des registres tenus de manière 1 que le général puisse d'un coup d'œil voir l'état de la société entière dans tous les coins de la terre, connaître les qualités et les talens de ses membres , et se mettre à portée de choisir avec sûreté les iitsti'umens que son autorité absolue peut employer aux fondions qu'il croit convenir le mieux à chacun d’eux 1.

Comme l'objet essentiel de l'ordre des jésuites était de travailler avec un zèle infatigable au salut des Ames, ils se sont trouvés en conséquence engagés dans beaucoup de fonctiuns de la vie active. Dès leur première institution, ils i regardèrent l'éducation de la jeunesse cumme j un de leurs principaux ministères; ils aspi- i rèrent aux emplois de directeurs et de con- ! fesscurs ; ils prêchèrent fréquemment pour instruire le peuple; ils envoyèrent des mission- ! nairespour convertir les infidèles; la nouveauté de cet établissement et la singularité de sou objet procurèrent à l’ordre beaucoup d'admirateurs et de protecteurs. Les chefs qui gouvernaient la société eurent l'habileté de profiter de toutes les circonstances qui pouvaient lui être utiles ; et en très peu de temps ses membres se multiplièrent prpdigieusement , et ac- 1 quircnl un crédit étonnant. Avant la fin du seizième siècle les jésuites se trouvaient à la tète i

1 M. de lai (. balntai» ,i calculé te nombre des mémoire* ! que te générât doit recevoir chaque année auiraut Ica reglemcns de la société. Us montent en tout à 6,584. hn divisant ce total par 27, nombre des provinces de l'ordre, ii parait qu’on envoie S Rome 177 mémoires tous les ans sur l’état de chaque province. Compte, etc., p. 52.

11 faut encore y ajouter les lettres extraordinaires ou celles des moniteurs ou espioux que le général et lea provinciaux entretiennent dans chacune de leurs maisons. Compte rentlu, par M. de Monrlar, p. 131. Hist. des Jésuit, Ainsi.. l7Gt , tom, IV, p. 50. 1rs mémoires des provinciaux et des chefs de chaque maison n’ont pas seulement pour objet les membres de la société : ils sont encore obligés de rendre compte au générât des affaires civiles du pays où iis sont établis . en tant que la connaissance de 03 événement! peut intéresser la religion. Celle condition peut attendre i tous les cas particuliers , en aorte que le général était pleinement instruit de ce qui Le passait dans toutes les cours et dans le monde. Compte renilu, par M. de Monrlar. p. 143. Hist. desjés., ibid.

!>. :>'■ Quand les provinciaux et tes recteurs avaient A écrire sur quelque matière importante , ils devaient se servir d’un chiffre, cl il y en avait un pour chacun d’eux, donné par le général. Compte rendu, par M. de La Otaloljis, p. 54.

* Compte rendu , par M. de Monclar, p. 215, 438. Compte rendu , par N. de la Chatolais , p. S-, 222.

de l'éducation de la jeunesse dans presque tous les pays cathuliqucs de l'Kurope. Ils étaient devenus les confesseurs de presque tous les ruis, fonction très importante sous toute espèce de règne, et supérieure à celle de ministre sous celui d'un prince faible. Ils étaient les directeurs spirituels de presque toutes les persounes distinguées par leur rang ou par leur puissance. Ils jouissaient du plus grand crédit et de la confiance la plus étendue auprès du pape , qui Ict regardait comme les plus zélés et les plusliabilct défenseurs de son autorité. Les avantages qu'une Jcllc société d'hommes actifs et entreprenait» pouvait tirer de toutes les circonstances sc présentent d'eux-mémes. Ils formaient les esprits des hommes en élevant leur jeunesse , et conservaient sur eux de l'ascendant jusque dans leur vieillesse. Ils eurent en différentes époques la direction des cours les plus considérables du l'Europe ; ils sc mêlèrent du toutes les affaires ; ils prirent part à toutes les iulrigues et à toutes les révolutions. Irt général , guidé par les instructions qu'il recevait de toutes parts, pouvait régler toutes les opérations de l'ordre avec le discernement le plus sûr ; et le pouvoir absolu dont il jouissait le mettait en état de diriger ces opérations avec vigueur, et d'en assure» l'exécution et l'effet L

Les richesses de l'ordre conlinuèrcnl d'augmenter en même temps que son crédit; on imagina différais expédieus pour éluder le viru de pauvreté. L'ordre acquit de vastes domaines dans les pays catholiques : par le nombre et lu magnificence de ses édifices publics, et par la valeur de ses bicus tant meubles qu immeubles, il était en état de le disputer aux plus riches communautés. Outre les sources d'opulence qui leur étaient communes avec tout le clergé régulier , les jésuites eu avaient une qui leur était particulière: sous prétexte d'assurer les progrès de leurs missions et de faciliter l'entretien de leurs misaiuuuairus , ils obtiurenl de la cour de

1 Lorsque Loyola, eu 1510, demanda au pape d’auto- I riser Finstituiion de son ordre , il n’avait que dix disciple*; mais en 1608. soixante-huit ans après leur établissement, le nombre des jésuites moulait à 10,581. En 1710, l'ordre possédait vingt-quatre maisons professes, cinquante-ncut maisons de noviciat, trois: cent quarante résidences, six cent douze collèges, deux cuits missious , cent cinquante séminaires et écoles publique» ? et ie nombre des jésuite* ! «liait à 19,998. HUt. des jô; . b ine I, p. 20.

Ruine une permission particulière de commercer avec les uuiions à la conversion desquelles ils travaillaient. En conséquence ils embrassèrent un commerce très étendu, et très lucratif dans les Indes orientales et occidentales; ils étaulirent dans Ira différentes parties de l'Europe, îles magasins pourvus de toutes sortes de martltandiscs qu'ils vendaient. Ils ne se bornèrent pas à ce trafic; ils imitèrent encore l’exemple des autres sociétés commerçantes, et songèrent à former des établisscmens : ils acquirent la possession d'une vaste et fertile province dans le continent méridional de l'Amérique , et exercèrent unedomination souveraine surdes milliers de sqjets ■.

Malheureusement la grande influence que l'ordre des jésuites acquit par tous ces moyens a fait souvent au genre humain les plus grands maux. La discipline que l’ordre observait pour former ses membres et les maximes fondamentales de sa constitution tendaient A faire regarder A chaque jésuite l'intérêt de la société comme l'objet capital , auquel toute autre considération devait être sacrifiée. Cet attachement A leur ordre , le plus fort peut-être qui ait jamais animé aucune société, est le caractère des jésuites2; il sert A expliquer le génie de leur politique et la singularité remarquable de leurs principes et de leur conduite.

Comme c'était pour l’honneur et pour l’avantage de la société que les membres devaient chercher A prendre de l'ascendant sur l'esprit des personnes distinguées par leur rang ou leur pouvoir, le désir de gagner et de conserver plus aisément la confiance des hommes , avait conduit les jésuites A accréditer un système de morale relAchée et complaisante . qui pût s’accommoder aux passions, justifier les vices, tolérer les défauts, et autoriser presque toutes les actions auxquelles pouvait se porterie politique le plus audacieux et le moins scrupuleux.

la prospérité de l'ordre étant étroitement attachée à la conservation de l'autorité des papes, les jésuites, qui étaient liés aux intérêts de leur société par le même principe, ont dù être les plus zélés défenseurs de toutes les opinions qui tendaient A élever la puissance ecclésiastique sur les ruines de la puissance civile. Ils

1 Hiil. des iis., loin. IV, p. 168, 196.

» Compte rendu, par M Jr Xtoncbr, p. 'jx'i

ont attribué A la cour de Rome une étendue et une souveraineté de juridiction A laquelle aspiraient A peine dans les siècles d'ignorance les prétentions des pontifes les plus présomptueux. Ils ont soutenu que les ecclésiastiques ne doivent nullement dépendre du magistrat civil. Ils ont publié , sur l’obligation de résister aux princes ennemis de la foi catholique , une doctrine qui favorisait les crimes les plus atroces , et qui tendait A rompre tous les liens qui unissent les sujets A leurs souverains.

Comme l'ordre devait sa réputation et son autorité au zèle avec lequel il défendait l'église romaine contre les attaques des réformés, les jésuites, fiers de cette distinction, se sont fait un devoir particulier de combattre les opinions et d'arrêter les progrès des protestans. Il n’est point d’artifice et de moyens qu’ils n'aient employés contre eux. Ils n'ont jamais manqué de s'op|K)scr A toutes les voies de douceur et de tolérance qu’on proposait en leur faveur. Jamais ils ne cessèrent d'exciter contre eux toute la fureur des persécutions ecclésiastiques cl séculières.

Les autres moines se sont hasardés, A la vérité , A enseigner aussi les mêmes pernicieuses doctrines , et ont soutenu des opinions également contraires au bon ordre et au bonheur de la société civile; mais par des raisons qu'on devine aisément , ils ont débité ces opinions avec plus de réserve, ou les ont répandues avec moins de succès. Quiconque rassemblera les événemens arrivés dans l’Europe depuis deux siècles, trouvera qu'on peut, sans injustice, imputer aux jésuites la plupart des maux enfantés par cette morale dangereuse et corrompue, par ces maximes extravagantes sur la puissance ecclésiastique et par cet esprit d’intolérance , qui ont flétri la réputation de l’église romaine pendant tout ce période, et qui ont attiré tant de calamités sur la société civile

Mais au milieu de tous les effets déplorables de l’établissement de cet ordre, il faut avouer aussi que le genre humain en a retiré quelques avantages importuns Comme les jésuites faisaient de l’éducatitr. de la jeunesse un de leurs objets principaux , et que les premières tentatives qu’ils firei i |>our établir des collèges où ils pussent recevoir des étùdiaus, éprouvèrent la plus grand' opposition de la |>art des universités

’ Dict Inryrlop , art. Mutiles, loin. VIII, p 513.

32 f HISTOIRE DE CHARLES-OU1NT. L1540J

en differentes parties de l'Europe, ce fut pour eux une nécessité de tacher de surpasser leurs rivaux en science et en talens , afin de se concilier la faveur publique ; en conséquence ils s'appliquèrent avec la plus grande ardeur A l'élude de la littérature ancienne. Ils imaginèrent différentes méthodes (tour faciliter l'instruction de la jeunesse; les succès de leurs efforts n'ont pas peu contribué à accélérer le progrès de la littérature; et A cet é|;urd , la société leur a de i;randrs obligations. Ils n’ont pas seulement réussi i enseigner les éléincus des lettres ; leur ordre a produit encore d'habiles maîtres dans les différentes branches des sciences, et il peut se vanter d'avoir produit nu plus grand nombres de bons écrivains que toutes les autres communautés religieuses ensemble1.

Mais c'est dans le .Nouveau- Monde que les jésuites ont exercé leurs talons avec le plus d'éclat et de la manière la plus utile au bonheur de l'espèce humaine. I .es conquérons de celte malheureuse partie du globe n’avaient eu d'autre objet que de dépouiller, d'enchaîner, d'exterminer scs habiians; les jésuites seuls s'y sont établis dans les vues d'humanité. Vers le commencement du dentier siècle, ils obtinrent l'entrée de la province du Paraguay, qui traverse le continent méridional de l'Amérique depuis le fond des montagnes de Potose jusqu'aux confins des établissemens espagnols et portugais, sur les bords de la rivière de la P lata. Ils trouvèrent les ha-

1 M. d'Alembert a remarqué que quoique tes jésuites se soient exercés «vec succès dans tous les genres d’érudition , quoiqu'ils aient produit des mathématiciens , des antiquaires, des critiques distingués, quoiqu’ils aient formé quelques orateurs de réputation , ils u'ont jamais produit un srut homme d’un esprit uses lutnineax et d'un jugetnrut assez sain pour avoir mérité le nom de philosophe. Il semble que ce soit un effet inévitable de i’éduration monastique , de rétrécir l'esprit humain et de donner des entraves su génie. L'attachement partial d’un moine à t'intérét de son ordre, intérêt souvent en contradiction avec les autres ciloyeus; l'habitude d'une aveugle obéissance à ia volonté d'un supérieur, et le retour fréquent des devoirs frivoles et ennuyeux du cloître, dégiadeut les facultés de l'esprit, éteignent cette énergie de sentiment et de courage qui donnent des idées et des sentimens justes sur tout ce qui a rapport i la morale et à la conduite de la vie. Fra-Piolo est peut-être le seul religieux qui se soit élevé au-dessus des préjugés monastiques, qui ait vu les actions des hommes et jugé les intérêts de 1a société avec le coup d'œil éteodu d'un pbi losophe le discernement d'un homme versé dans les affaires et la noblesse d'un homme bien né.

bilans de ces contrées a peu près dans l’état où sont des hommes qui commencent a s’unir ensemble; ils n'avaient aucun art, ils cherchaient une subsistance précaire dans le produit de leur chasse ou de leur péebc. et connaissaient à peine les premiers principes de la suliordinatioo et de la police. Les jésuites se chargèrent d'instruire et de civiliser ces sauvages. Us leur apprirent a cultiver la terre, élever des animaux domestiques, à bâtir des maisons.

Ils les engagèrent à se réunir ensemble dans des villages ; ils les formèrent aux arts et aux manufactures; ils leur firent goûter les douceurs de la société et les avantages qui résultent de la sûreté et du hou ordre. Ces peuples devinrent ainsi sujets de leurs bienfaiteurs, qui les gouvernèrent avec la teudresse qu'un père a pour ses enfàns. Respectés , chéris , presque adorés , quelques jésuites présidaient sur des milliers d'indiens. Ils entretenaient une égalité parfaite entre tous les membres de ccttc nombreuse communauté. Chacun était obligé de travailler, non pour un seul, mais pour le public. la- produit de leurs champs, tous les fruits de leur industrie étaient déposés dansdes magasins communs, d'où l’on distribuait a chaque individu ce qui était nécessaire a ses besoins. Cette forme d’institution détruisait dans sa racine presque toutes les passions qui troublent la paix de la société et rendent les hommes malheureux. Un petit nombre de magistrats, choisis par les Indiens eux-mèmes, veillaient sur la tranquillité publique et assuraient l’obéissance aux lois. Les punitions sanguinaires , si fréquentes sous les autres gottvernemens , y étaient inconnues: une réprimande laite par un jésuite, une légère note d'infamie, ou. dans des cas extraordinaires, quelques coups de fouet suffisaient pour maintenir le bon ordre parmi ce peuple innocent et heureux *.

Mais dans cet effort même que les jésuites ont fait pour le bien du genre humain et qui mérite sa reconnaissance, le génie de leur politique et l'esprit de leur ordre s’y mêlèrent encore, et s'y reconnaissent aisément. Ils tendaient ouvertement a établir dans le Paraguay un empire indépendant , soumis à la société seule, et qui , par

1 Hut. du Paraguay, par le père de Lharlevoix, tom J, p. 42, etc. Voyage au Pérou, par O. G Juan et D. Aol. de Cllt», loto. 1, p 510, etc. l’an», 40, (752.

t1,vt01 LIVRE Vf. 325

l'exccllencc de sa constitution et de sa police , u'cftt pas manqué d’étendre la domination de l'ordre sur toute la partie méridionale de l’Amérique. Dans cette vue et afin d'cmpécher que les Espagnols ou les Portugais , dont les établisscmens étaient voisins, ne pussent prendre aucune sorte d’autorité sur le peuple qu’ils gouvernaient, les jésuites tâchèrent d'inspirer aux Indiens de la haine et du mépris pour ces deux nations, et ils avaient intercepté toute communication entre elles et le Paraguay. Ils avaient défendu à tout négociant particulier, Espagnol ou Portugais, d’entrer dans leur territoire. S’ils étaient obligés de recevoir chez eux, de la part des gouvememens voisins, quelque personne revêtue d'un caractère public, ils ne lui permettaient d’avoir aucun entretien avec les Indiens, et ils ne laissaient entrer aucun de ceux-ci dans la maison où résidaient les étrangers qu'en présence d'un jésuite. Pour rendre toute communication avec eux plus difficile encore, ils évitaient avec soin de donner aux Indiens aucune connaissance de la langue espagnole et des autres langues européennes; mais à mesure qu’ils civilisaient quelque tribu nouvelle , ils tâchaient d’y introduire un certain dialecte de la langue indienne, qu'ils cherchaient à rendre universel dans tous leurs domaines.

Comme toutes ces précautions, sans forces militaires, n’auraient pas été suffisantes pour rendre leur empire tranquille et durable, ils instruisirent leurs sujets dans l'art de faire la guerre A la manière européenne. Ils formèrent des corps de cavalerie et d’infanterie bien armes et bien disciplinées. Ils se munirent d’une grande quantité d’artillerie, et établirent des arsenaux fournis d’armes et de munitions de toute espèce. Ils vinrent A bout de former ainsi une armée assez nombreuse et assez bien entretenue pou r être formidable dans un pays où toutes les forces militaires des Espagnols et des Portugais se réduisaient A quelques bataillons délabrés et mal disciplinés '.

La puissance des jésuites ne fit aucun progrès considérable sous le règne de Charles V, qui, avec sa sagacité ordinaire, démêla l'objet et la tendance dangereuse de leur institution,

* Voyage de Juan et d'Ultoa, loin. Il, p. 549. Recueil de toutes les pièces qui ont paru sur les affaires des jésuites en Portugal, tom. I, p. 7, etc.

et les empêcha de s’entendre '. Mais , comme sa fondation appartient au période dont j’écri* l’histoire , et que le siècle pour lequel j'écris a vu sa chute, le tableau que je viens de donnçr des lois et du génie de ce corps formidable ne peut déplaire â mes lecteurs , d'autant plus qu’une ciconstance particulière m’a mis A portée de traiter ces détails avec succès. L’Europe avait bien examiné pendant deux siècles l’ambition et le pouvoir de cet ordre ; mais quoiqu'elle en eût éprouvé plusieurs effets funestes , elle n’en pouvait pas démêler clairement les véritables causes. Elle n’avait pas la connaissance des règlemen* singuliers qui caractérisaient la constitution politique et le régime de cette société : c'étaient cependant ces règlemens qui formaient l’esprit d’intrigue et d'ambition qui distinguait scs jnlnistres, et qui tendait A accroître sans cesse la puissance du corps. Dès l'institution même , une des maximes favorites des jésuites fut de ne jamais rendre publiques les règles de leur ordre, et ils les tenaient cachées comme un mystère impénétrable. Jamais ils ne les communiquaient aux étrangers; la plupart de leurs membres mêmes n’étaient pas du secret3, et lorsque les tribunaux les requirent de les produire, ils refusèrent toujours de le faire. Ainsi , par une faute étrange de politique , la puissance civile autorisa ou toléra en differens pays l’établissement d’une société d’hommes qui affectaient de cacher avec le plus grand soin leurs constitutions et leurs lois, précaution qui seule était une raison suffisante pour les exclure. Pendant les poursuites faites récemment contre eux en Portugal et en France, ils ont enfin eu l'imprudence de produire les livres mystérieux de leur institut: au moyen de ces pièces authentiques, on a reconnu les principes de leur gouvernement , et l’on a remonté aux sources de leur puissance , avec on degré de précision et de certitude auquel il . était impossible3 d’atteindre avant cet événement. !

1 Compte rendu, par M. de Monclar, p. 312. ■

’ Hist. desjis., tom. lit, p. 236, etc. Compte rendu, par M. de La Ctialolaia , p. 38.

* J'ai tiré la plus qrande partie de rci lumières sur le régime et les luis de l’ordre des Jésuites des comptes rendus par M. de La Chalotaisel M.de Monetar. Je ne me suis rependant pas reposé sur l’autorité seule de ces mapisirats aussi respectables par leur caractère que par leurs talent : je me suis fondé aussi sur les passades tau

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326 HISTOIRE DE CHAHLES-QüINT. L1640!

Après avoir exposé la tendance dangereuse des constitutions et de l’esprit de l'ordre des jésuites avec la liberté qui convient à un historien , la candeur et l'impartialité qu’impose ce caractère m'obligent d'ajouter une observation en leur laveur; c'est que dans l’église romaine, aucune classe du clergé régulier ne s’est plus distinguée par la pureté des mœurs que celte société en général. Les maximes de sa politique intrigante, ambitieuse et intéressée 1 , pouvaient bien influer sur l'esprit de ceux qui gouvernaient la société , et meme corrompre le cœur et la conduite de quelques individus; mais le plus grand nombre, occupé de l'élude des lettres ou employé aux fonctions de la religion, suivait pour guide les principes ordinaires qui écartent les hommes du vice et les portent à l'honnêteté et 1 la vertu. Bien n’est plus digne de l’attention de tout homme éclairé , curieux d'observer les révolutions du genre humain, que les causes qui ont occasioné la ruine de ce corps si puissaut, avec les circonstances et les effets qui ont accompagné cet événement dans les différentes contrées de l'Europe; mais elles appartiennent à une époque qui s'éloigne de celle dont j’ai entrepris l'histoire.

Charles n'eut pas plus tût rétabli l’ordre dans 1rs Pays-Bas, qu’il fut obligé de porter son attention sur les affaires d'Allemagne. Les protestans le pressaient vivement de faire tenir celle conférence qui devait avoir lieu entre quelques théologiens choisis des deux partis, et qui avait été expressément stipulée daus la convention de Francfort. Le projet de faire examiner ainsi et même décider les points de la dispute, parut au pape un attentat sur le droit qu’il s'arrogeait d'en être le juge suprême ; persuadé que la conférence serait inutile en ne décidant rien , ou qu'elle pourrait être dangereuse en décidant trop , il mit tout en œuvre pour empêcher qu’elle n’eût lieu. Mais Charles , qui sc croyait plus intéressé à gagner le cœur des Allemands qu'à satisfaire le pape, fit peu de cas de ses remon-

uombre, extraits des constitutions de l'ordre, lesquelles ont été déposées entre leurs mains, tlospiniau , docteur protestant de Zurirb, dans sou Uisioria jexuitica , imprimée en 1019, a publié mie petite partie de leurs constitutions, dont le hasard lui avait fait tomber une copie entre les mains, p. 1.3,54.

* Sur In destruction îles jésuites, par M. d’Alembert , p Si.

Irances. Dans une diète tenue i\ Ilaguenau , on prépara les matières qui devaient faire le sujet de la conférence. Dans une autre qui se tint à Wortns , la conférence futeutaméc;et Mélancltton d’un cûté, et Eckius de l'autre, y soutinrent le rôle principal ; ils avaient déjà fait quelques progrès , sans cependant avoir encore rien conclu , lorsqu’elle fut interrompue par l'ordre de l’empereur, qui voulut qu'on la recommençât avec plus de solennité en sa présence , dans une diète qu'il convoqua pour cet effet à Ratisbonne. L’assemblée s'ouvrit en effet avec le plus grand appareil, ci tout le monde s'attendait à une dispute des plus vives , et à un résultat décisif, les deux partis consentirent à donner à l'empereur le pouvoir de nommer ceux qui devaient soutenir la conférence; et au lieu de lui donner la forme d'une dispute publique, ou convint do faire à l'amiable l’examen et la recherche des articles qui avaient donné lieu aux couleslations. L’cm|>ereiir nomma du cûté des catholiques Eckius , Gropper et l’flng, et du cûté des protestant Mélanchton, Uuccr et Pistoriua , tous six jouissant de la plus graude réputation dans leur parti, et tous, à l’exception d'Eckius, distingués par leur modération et leur amour pour la paix. Lorsqu'ils étaient sur le point de commencer leurs conférences, l’empereur leur remit un ouvrage, composé , disait-il, par un savant théo logien des Pays-Bas , avec une modération et une clartés! extraordinaires, qu’il pouvait, à son avis, concilier et satisfaire les deux partis. Gropper, chanoine de Cologne, un des docteurs qu’il a ait nommés, et qui avait autant d'adresse que d'érudition , fut soupçonné dans la suite d’être l'auteur de ce petit traité. Cet ouvrage était composé de propositions sur vingt-deux desarticles principaux de la théologie , lesquels comprenaient la plupart des questions agitées alors eiitre les luthériens et l'église de Rome. Il avait eu attention d'exposer ses sentimens dans un ordre naturel , de les exprimer avec simplicité, de n'employer que les termes mêmes de l'Écriture sainte ou des anciens pères de l’église, d’adoucir la rigueur de quelques opinions , de modifier et d’expliquer ce qui paraissait absurde dans les autres , de rapprocher les deux parties en accordant quelques points tantût à l'un, tatitût à l'autre; surtout il avait eu soin d'éviter, autant qu'il était possible , les phrases de

l'école, étions ces termes de controverse qui sont comme autant de marques de séparation entre les différentes sectes , et qui ont souvent excité de plas violons combats entre les théologiens que le fonds même des opinions ; il avait enfin composé son ouvrage de manière à faire espérer qu'il réussirait mieux que tout ce qu’on avait tenté jusqu’alors, A concilier et à terminer les disputes de religion *,

Mais les hommes de ce siècle portaient dans les disputes théologiques tant d’attention et de subtilité, qu’il n'était pas possible de leur en imposer par aucun subterfuge, quelque spécieux qu'il pût être, la chaleur et la longue durée de cette querelle avaient tellement aliéné l'un de l'autre les deux partis, et avait mis une si grande opposition dans les esprits, qu'il était impossible de les réconcilier par des concessions partielles. Tous les catholiques zélés , particulièrement les ecclésiastiques qui avaient place à la diète, condamnèrent unanimement le traité de Gropper comme trop favorable aux opinions de Luther, et prétendirent qu'il insinuait le venin de son hérésie d’une manière d'autant plus dangereuse qu’elle le déduisait en partie. Les proteslans rigides, spécialement Luther et son protecteur, l’électeur de Saxe, voulaient, de leur ertté, qu’on rejetât ce livre comme un mélange impie de l’erreur et de la vérité, frauduleusement préparé pour en imposer aux âmes faibles, timides et simples. Mais les docteurs qui étaient chargés de l’examiner y procédèrent avec plus de réflexion et de rrodération. Il était beaucoup plus aisé en soi, et moins contraire â la dignité de l'église d'accorder quelque chose et de consentir même â des changemens dans les opinions de pure spéculation, dont la discussion ne sort guère de l’intérieur des écoles , et qui ne présentent rien au peuple qui trappe son imagination ou affecte ses sens -, ils n’eurenj pas de peine â s’accorder sur ce point, et â concilier même, à leur commune satisfaction, l'article important de la justification des hommes. Mais quand ils en vinrent aux objets dr juridiction qui touchaient aux intérêts et A l'autorité du siège de Rome ou aux rites et aux formes du culte extérieur, où tout changement devait nécessairement être public et exposé aux yeux du peuple , ce fut sur ce

1 Goldast., Constit. Imptr p. 182.

point que les catholiques se montrèrent tout-Afait intraitables; l'église ne pouvait, sans compromettre sa sûreté et son honneur, abolir les anciennes constitutions. Tous les articles relatifs au pouvoir du pape, A l’autorité des conciles , à l'administration des sacremcns , au culte des saints , et beaucoup d'autres n'admettaient par leur nature aucun tempérament ; en sorte qu’après bien des efforts pour eu venir à un accommodement sur ces objets divers , l’empereur fut convaincu que tous scs efforts seraient inutiles. Impatient cependant de terminer la diète, il vint à bout d'engager la pluralité de ses membres A approuver la résolution suivante : savoir, que les articles sur lesquels les docteurs s'étairnt accordés dans cette conférence seraient tenus pour décidés, et seraient inviolablemcnt observés de part et d'autre ; quant A ceux sur lesquels ils étaient divisés , qu'ils seraient renvoyés A la décision d’un concile général , et si le concile ne IMiuvait avoir lieu, A un synode national qui se tiendrait en Allemagne; ou enfin, si l'on ne pouvait réussir A assembler le synode , que l’on convoquerait dans dix-huit mois une diète générale de l'empire, pour prononcer un jugrment définitif sur toute la dispute; que l’empereur employait auprès du pape toute son autorité pour faire convoquer un concile général ou un synode national; qu'en attendant on ne ferait aucune innovation , aucune tentative pour multiplier les prosélytes; et qu’on n’envahirait ni les revenus do l’église, ni ceux des monastères >.

Toutes les opérations de cette diète et ses dernières conclusions offensèrrnl vivement le pa|ie. la; droit que les Allemands s’étaient attribué de nommer leurs propres théologiens pour examiner et décider des matières de controverse lui parut un attentat dangereux sur ses droits ; il fut encore choqué comme d’un acte de désobéissance de ce qu'ils avaient renouvelé l'ancienne proposition d'assembler un synode ualioual, proposition qui avait été tant de fois rejetée par lui et par ses prédécesseurs; mais la seule mrntiou d'une diète qui serait composée pour la plus grande partie de laïques, et qui aurait le droit de rendre un jugement définitif sur des articles de foi, paru! aux catholiques une profanation aussi criminelle que la plus grave

1 Sic idau , p. 267, etc. Pallav., Il», it, c. h, p. I3& Fra-Paolo, p. 80. Seckend , liv. m, p. 2S0.

328 HISTOIRE DE CIIARI.RS-QDINT. UMI]

de ces mêmes hérésies qu'ils paraissaient si jaloux d'étouffer. Les prolest ans. de leur côté, ne furent pas plus contens d’une décision qui resserrait considérablement la liberté dont ils avaient joui jusqu'alors. Ils laissèrent éclater hautement leurs murmures contre cette décision ; et Charles , pour ne point laisser des semences de mécontentemens dans l'empire, leur accorda une déclaration particulière, conçue dans les termes 1rs plus positifs, qui les exemptait de tout ce qu'ils trouvaient d'injurieux ou de tyrannique dans l'arrélé de la diète, et les maintenait dans la pleine possession de tous les privilèges qui leur avaient été accordés1. Tant d'indulgence de la part de l’empereur pourra paraître extraordinaire; mais il y était forcé par la situation où étaient ses affaires dans cette conjoncture. 11 prévoyait qu'une rupture avec la France était inévitable, et ne pouvait être éloignée ; et il n'osait pas s'exposer à laisser dans l'âme des protrstans aucun sentiment de mécontentement ou d'inquiétude qui pùt les engager à rechercher de nouveau pour leur propre défense , l’appui du roi de France contre lequel ils étaient pour lors très indisposés. La modération dont Charles en usait à leur égard était appuyée sur un motif plus pressant encore : c’étaient les progrès rapides que faisaient les Turcs en Hongrie. Il venait de se faire dans ce royaume une grande révolution. Jean Zapol Scæpus avait , comme je l'ai déjà dit , préféré de posséder un royaume tributaire , plutôt que de renoncer à la dignité royale dont il jouissait ; et avec le secours de Soliman , son puissaut protecteur, il avait enlevé à Ferdinand une grande partie de la Hongrie, et ne lui avait laissé qu'une possession fort incertaine du reste. Mais Jean était ami de la paix ; et les tentatives fréquentes que Ferdinand et les partisans qu'il avait en Hongrie ne cessaient de foire pour reprendre ce qu’ils avaient perdu, lui donnaient de grands embarras ; d'un autre côté, il n’était pas moins affligé de la nécessité où il se trouvait réduit d’appeler à son cours les Turcs, qu'il regardait plutôt comme ses maîtres que comme scs alliés, et qui le lui faisaient bien sentir. Afin de se délivrer de cette pénible alternative, et de s'assurer le loisir et le repos nécessaire pour suivre en paix son goût pour les arts

1 Sleid . p. 283. Seckrnd , pag. 366. Dumont , Corps dipiom., tom. IV, p. 210

et les amusentens qu'H aimait, il fit avec son compétiteur un accommodement secret, dont la condition fut que Ferdinand le reconnaîtrait comme roi de Hongrie, et le laisserait jouir tranquillement pendant sa vie de la partie du royaume dont il se trouvait en possession, à la charge qu'après sa mort le royaume passerait en entier à Ferdinand '. Comme le roi de Hongrie n'était pas marié , et qu’il était alors avancé en âge, les termes de cette convention paraissaient très favorables à Ferdinand ; tuais peu de temps après, les nobles de ce royaume, jaloux d'empécher un étranger de monter sur leur trône, déterminèrent Jean à mettre un terme à son long célibat , en é|>ousant Isabelle, fille de Sigismond , roi de Pologne. Jean , avant sa mort , qui arriva l’année même de son mariage, eut la satisfaction de voir naître un héritier de sonnom et de son royaume. Il lui légua sa couronne sans aucun égard au traité qu'il avait fait avec Ferdinand, et qu’il regarda sans doute comme annulé par un événement qui n'avait fias été prévu lors de la conclusion du traité. Il laissa à la reine et à George Martinuzzi, évêque de Varadin , la tutelle de son fils et la régence du royaume. plus grande partie de la nation reconnut aussitôt le jeune roi, à qui elle donna le nom d’Étienne, en mémoire du fondateur de leur monarchie 5

Ferdinand, quoique extrêmement déconcerté par cet événement imprévu , résolut de ne pas abandonner un royaume sur lequel il avait des droits par l’accord qu’il avait fait avec Jean. Il envoya des ambassadeurs à la reine |Kiur en réclamer la possession , et lui promit la province de Transylvanie , comme un établissement pour son fils ; il se prépara en même temps à appuyer ses droits par la force des armes. Mais les personnes à qui Jean avait confié son fils avaient trop de courage pour céder ainsi sa cuuronnc, et ils |Missédaient toutes les ressources nécessaires l>our la bien défendre. La reine joignait à l’adresse particulière à son sexe un courage mâle, de l'ambition et de la grandeur dame. Martinuzzi , qui s’était élevé par son pro|H-e mérite du rang le plus lias à la dignité dont il était rc-' vêtu, était un de ces hommes extraordinaires qui, par l'étendue et la variété de leurs lalcns,

■ htoanhsfB , l/isl. Hunp., lib xm, p. 135.

' Jovial, Bisi., II». XI11I , p. 239, À., elc.

sont propres à jouer un grand rôle dans les temps de trouble et de faction. Il affectait un extérieur d'humilité et de piété austère dans les fonctions de son office ecclésiastique. Dans les affaires du gouvernement il montrait autant d'activité et de finesse que de fermeté. Pendant la guerre il dépouillait la soutane et montait à cheval, armé d'un cimeterre et d'un bouclier, aussi actif.aussi brave et aussi fier qu'aucun de scs compatriotes. Au milieu de toutes les formes diverses et opposées qu'il savait prendre , il laissait voir un désir insatiable d'autorité et de domination. 11 était aisé de prévoir la réponse que Ferdinand devait recevoir. Il ne fut pas long-temps â se convaincre qu'il ne devait compter que sur la force pour se remettre en possession de la couronne de Hongrie. Il leva un corps nombreux d'Allemands , auxquels ses partisans joignirent leurs vassaux , et il fit marcher cette armée dans la partie du royaume qui s’était déclarée pour Etienne. Martinuzzi sentit bien qu'il n'était pas en état de tenir tète, en plaine , à une armée si puissante ; il se contenta de s'assurer des villes , et surtout de Bude, qu’il eut soin de munir de toutes les provisions nécessaires pour sa défense. Il envoya en même temps des ambassadeurs à Soliman pour le prier d’accorder au fils cette même protection qui avait si long-temps maintenu le père sur le trône. Ferdinand fit les plus grands efforts pour traverser cette négociation ; il offrit même d'accepter la couronne de Hongrie aux mêmes conditions ignominieuses sous lesquelles Jean l'avait tenue , et de se rendre tributaire de la Porte-Ottomane: mais le sultan vit tant d’avantages à épouser les intérêts du jeune roi qu’il promit de lui accorder sa protection ; et en effet il fit marcher une armée vers la Hongrie, et la suivit aussitôt à la tête d’une seconde. Cependant les Allemands , dans l’espérance de terminer la guerre par la prise d’une ville oii étaient renfermés le roi et sa mère, formèrent le siège de Bude. Martinuzzi , qui y avait rassemblé toutes les forcesde la noblesse hongroise , défendit la ville avec tant de courage et d’habileté qu’il donna le temps aux Turcs de venir à son secours. Dès qu’ils arrivèrent , ils attaquèrent les Allemands affaiblis par la fatigue, les maladies et les désertions , les battirent et en firent un grand carnage

* Iituanbaffi, Hist. hung , lir. xnr, p. 150. -

Soliman ne tarda pas à joindre ses troupes victorieuses : las de tant d’expéditions dispendieuses pour défendre des états qui ne lui appartenaient point, ou tenté peut-être par l’occasion séduisante et favorable de s'emparer d’un royaume que possédait un enfant sous la tutelle d’une femme et d’un prêtre, il sacrifia trop facilement â ces motifs d'intérêt personnel tous les principes de l’honneur et les sentimens de l’humanité. I.e sultan eut recours à la fraude pour exécuter un projrt dont l’idée seule était une lâcheté; il engagea la reine à lui amener dans son camp le jeune roi, qu'il avait , disaitil , un désir extrême de voir; il invita en même temps les principaux deda noblesse de Hongrie à s’y rendre , et à assister à une fête qu’il voulait y donner. Tandis qu'on se livrait sans soupçons il la galté et aux divcrlisscmens de la fête, un détachement de scs meilleures troupes s’empara d’une des portes de Bude. Maître de la capitale , de la personne du roi et des chefs de la noblesse , il fil conduire la reine avec son fils daus la Transylvanie, qu'il leur assigna pour leur partage, et nomma un pacha pour résider à Bude avec un corps de troupes considérable; il réunit ainsi la Hongrie à l’empire ottoman. Ni les larmes, ni les plaintes de cette reine infortunée ne purent le toucher ; et Martinuzzi, trop faible pour s’opposer aux volontés absolues du sultan , fit d'inutiles efforts pour lui faire changer de résolution

Avant que Ferdinand côt reçu la nouvelle de cette usurpation violente, il avait malheureusement rnvoyé à Soliman de nouveaux ambassadeurs pour lui exposer encore ses droits à la couronne de Hongrie , et lui réitérer ses premières offres de tenir ce royaume de la Porte- Ottomane, et de lui payer un tribut annuel. Cette proposition, faite dans des circonstances si peu favorables, fut rejetée avec dédain. I,c sultan, enflé de son succès , et se croyant en droit de faire la loi it un prince qui lui offrait de son propre mouvement des conditions si peu convenables ti son rang , déclara qu'il n’interromprait point le cours de ses opérations militaires à moins que Ferdinand n’évacuât sur-le-champ toutes les villes qu’il tenait encore en Hongrie , et qu’il ne consentit â l’imposition d’un tribut

1 Istuaohaffi, Hist, hung., tir. xiv.p. S6. Jov., Hist., Il», mu, p. 24, 78, etc.

sur l'Autriche, afin de dédommager le sultan des sommes immenses que l'invasion présomptueusf de Ferdinand eu Hongrie avait coûté A la Porle-Oltemane pour défendre ce royaume >.

Tel était l'état des affaires en Hongrie. Comme ces événemens malheureux y avaient précédé la séparation de la diète de Ralisbonne, ou qu'on avait alors lieu de les craindre, Charles seutit qu'il serait dangereux d'irriter le ressentiment îles Allrinands dans le moment où un ennemi si formidable était prés de fondre sur l'empire; et que ce n'était qu'en flattant les protestaus , et en leur donnant satisfaction sur leurs demandes qu'il pouvait espérer d'en être vigoureusement secouru, soit pour conquérir la Hongrie, soit (tour défendre le* frontières de l'Autriche. Ce fut par les concessions dont on a déjà parlé qu'il (tarant à son but ; le» protestant convinrent de lui fournir, pour faire ia guerre aux Turcs, des secours d'hommes et d'argent si abondans qu'il ne lui resta presque plus d’inquiétudes sur !a sûreté de l'Allemagne |tour la campagne suivante.

Aussitôt après la clôture de la diète, l'empereur partit pour i'Ilnlir. En [tassant par Lucques, il eut avec le pape une courte entrevue où il fut question des moyens les plus propres à terminer les disputes de religion qui désolaient l'Allemagne ; mais celte runciliation ne pouvait se faire entre deux princes dont les vues et les intérêts sur cette matière étaient alors si opposés. Tous les efforts que fit lr pape |Ktur étouffer les sujets de discorde qui divisaient Charles et François, et pour éteindre cette animosité mutuelle qui menaçait d'éclater bientôt par une guerre ouverte, n'eurent pas un succès plus heureux.

L’empereur avait l'esprit si occupé de la grande entreprise qu'il avait projetée contre Alger, qu'il fit assez peu d'attention aux propositions cl aux arrangcincus du [tape, et se hâta de rejoindre sa flotte et son armée3.

Alger était tuujuurs dans cette dépendance de l'empire turc où llarberousse l’avait mise. Depuis qu'il commandait la flotte ottomane, en qualité de capilan-parha , Alger était gouverné par Hsssen-Aga , eunuqtio renégat , qui , ayant [tassé au service des pirates par tous les grades , avait acquis dans la guerre une grande expé- * rience , et était bien capable d'occuper un poste

1 Istuanhaffi. Hi si. hung ., liv. xiv, |>. l.iO.

* Sandov., Mil-, tom. Il, 2UK

qui demandait uncourage et des talens éprouvés. Hasscn , [tour se montrer digne de cet honneur, exerçait ses déprédations contre tous les états de la chrétienté , avec une activité si étonnante , qu'il surpassait, s’il est possible, Barbcrousse lui-méme en audace et en cruauté. Ses corsaires avaient presque interrompu le commerce de la Méditerranée. Il jetait si fréquemment l'alarme sur les eûtes d'Espagne , qu'un fut oblige d'élever de distance en distance des corps-de-gardr, et d'y entretenir continuellement des sentinelles pour veiller sur l’approclie des liarbaresques , et garantir les hahitaus de leurs invasions <. L’empereur recevait depuis long-temps des plaintes très pressantes de la part de ses sujets ; ou lui représentait que sou intérêt et l'humanité lui faisaient également un devoir de réduire Alger, devenu , depuis la conquête de Tunis, le réce[>tacle de tous les pirates, et d'exterminer cette race de brigands , ennemis implacables du nom chrétien. Déterminé par leurs prières , séduit encore par l'espérance de donner un nouveau lustre à la gloire de sa dernière expédition d'Afrique, Charles, avant de quitter Madrid pour son voyage des Pays-Bas , avait donné des ordres en Espagne et en Italie pour équiper uuc flotte et lever une armée destinées à crttc entreprise. U'-s changcinens qui survinrent dans les circonstances ne le firent point changer de résolution : ni les progrès que faisaient les Turcs dans le pays, ni les remontrances de ses plus fidèles partisans en Allemagne , qui lui représentaient que son premier soin devait être de défendre l'empire; ni les railleries dr ceux qui ne l'aimaient pas , et qui plaisantaient sur ce qu'il fuyait un ennemi qu'il avait près de lui , pour aller au loin en chercher un si peu digne de son courroux , rien ne put l’engager à porter scs forces vers la Hongrie. C'était sans contredit une entreprise honorable , que d’aller attaquer le sultan en Hongrie, mais rlle était au-dessus de ses forces , et ne s’accordait pat avec scs intérêts. Il eût fallu faire venir des troupes d'Espagne et d'Italie, pour 1rs conduire dans un pays très éloigne; pourvoir aux préparatifs immenses que demandait le transport de l'arlitlcrie , des munitions et des bagages d'une armée entière, terminer dans une campagne une guerre qu'il était difficile de rendre un peu décisive ,

‘ Joviu*, //rtf.j liv. xxx, p. 2G6.

flMl] LIVRE VI. ‘ 331

même dans l’espace de plusieurs campagnes; un semblable projet eût entraîne' des dépenses trop longues et trop fortes , pour que le trésor épuisé de l’empereur pût y suffire.

D'ailleurs, en employant de ce côté ses principales forces , les domaines qu’il possédait en Italie et dans les Pays-Bas restaient exposés it l’invasion du roi de France, qui ne manquerait pas de profiter d’une occasion si favorable d’y porter la (pierre. D’un autre côté , son expédition d'Afrique , dont les préparatifs étalent aelievés et presque toutes les dépenses faites, ne demandait qu'un seul effort, qui, outre la sfireté et la satisfaction que cette entreprise procurerait à ses sujets, demanderait si peu de temps que le roi de France ne pourrait (piére profiter de son absence pour envahir ses états d'Europe.

Toutes ces raisons déterminèrent Charles à persister dans son premier dessein avec une résolution inflexible; il n’eut égard ni aux conseils du pape, ni à ceux d'André Doria , qui le conjurait de ne pas exposer une flotte entière à une destruction presque iuévitablc, en risquant l'approche des côtes dangereuses d'Alger , dans une saison si avancée, où les vents d'automne étaient si violens. Après s’ètre embarqué sur les galères de Doria , à Porto-Venère sur le territoire de Gènes , II ne tarda pas à reconnaître que cet habile homme de mer avait jugé mieux que lui d’un élément qu'il devait en effet mieux connaître. Il s'éleva une tempête si violente, que’ ce ne fut qu'après les plus grands efforts , et après avoir couru les plus grands périls, que Charles put aborder à l'Ilc de Sardaigne, où était fixé le rendez - vous général de la flotte. Mais comme l’empereur était quelquefois d’un courage inébranlable et d’un caractère inflexible, les remontrances du pipe, celles de Doria, les dangers même qu'il venait de courir, n'eurent d'autre effet sur lui que de l'affermir encore dans sa funeste résolution. Il est vrai queles forces qu’il avait rassemblées étaient bien capables d'inspirer les plus grandes espérances de succès, même A un prinre moins hardi et moins présomptueux. Elles consistaient en vingt mille hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie, tant Espagnols qu'italiens cl Allemands , pour la plupart vieux soldats ; et en trois mille volontaires , la fleur de la noblesse italienne et espagnole, qui s’était empressée de

faire sa cour il l’empereur en le suivant dans cette expédition, et qui se montrait jalouse de partager la gloire dont elle croyait qu’il allait se couvrir. Il lui était d’ailleurs arrivé de Malle mille soldats envoyés par l'ordre de Saint-Jean , et conduits par cinq cents de ses plus braves chevaliers.

la navigation depuis l’Ilc Majorque jusqu'aux côtes d'Afrique ne fut ni moins longue ni moins périlleuse que. celle qu’il venait de faire. Lors qu'il approcha de terre, la fureur de la mer et la violence des vents ne permirent pas aux troupes de débarquer. A la fin , l’empereur profilant d'un moment- favorable les mit à terre sans oblaclcs , assez près de la ville d’Alger , vers laquelle il marcha sans délai. Hassen n'avait A opposer à cette puissante armée que huit cent s Turcs et cinq mille Maures, moitié naturels du pays , moitié réfugiés de Grenade. Il ne laissa pas de faire une réponse Hère et hardie A la sommation qu'on lui fil de se rendre; mais malgré sou courage et sa grande expérience dans l’art de la guerre, il n'aurait pu, avec le pnv de soldais qu'il avait , tenir long-temps contre des forces stqiéricurcs à celles qui avaient ballu Barberousse A la tète de soixante mille hommes, et réduit Tunis malgré tous les efforts de ce fameux pirate.

Au moment où l’empereur se croyait le pins en sûreté contre ses ennemis, il se vit tout A coup exposé A une calamité bien plus terrible, et contre laquelle toute la force et la prudence humaine ne pouvait rien. Deux jours après son débarquement, lorsqu’il n'avait encore eu que le temps de disperser quelques petits corps d'Araltcs qui inquiétaient sou armée dans les marches, des nuages s'amoncelèrent , et le ciel se couvrit d’une obscurité effrayante. Vers le soir, la pluie chassée par un vent impétueux commença A tomber avec violence; la tempête augmenta pendant la nuit; les impériaux, qui n’avaient débarqué que leurs armes, restèrent sans tentes et sans abri, exposés A toute la fureur de l'orage. En peu de temps la terre fut couverte! d'eau au point qu'ils ne |>ouvaient se coucher leur camp, placé dans un terrain bas, était entièrement inondé; A chaque pas ils entraient jusqu'à la moitié de la jambe dans la boue , et le vent soufflait, avec tant d’impétuosité, que pour se soutenir ils étaient obligés d’enfoncer leurs

lances dans la terre et de s'en faire un point d'appui. Hassan était trop actif pour ne pas saisir une occasion si favorable d’attaquer ses ennemis. Dés le point du jour, il fit une sortie avec ses soldats, qui, ayant été sous leurs toits à l'abri de la tempête, étaient frais et vigoureux. Quelques soldats italiens qui avaient été postés le plus près de la ville, découragés et glacés de froid, s'enfuirent à l'approche de l'ennemi ; ceux qui occupaient les postes moins avancés montrèrent la plus grande valeur; mais la pluie ayant éteint leurs mèches et mouillé leur poudre, leurs mousquets étaient devenus inutiles; et , pouvant à peine soutenir le poids de leurs armes, ils furent bientôt mis en désordre. Presque toute l'armée, ayant à sa tète l'empereur, fnt obligée de s’avancer pour repousser l'ennemi, qui, après avoir tué un grand nombre d'impériaux et jeté l’épouvante dans le reste, se relira en bon ordre.

Le sentiment de ce désastre et de ce premier danger fut cependant bientôt effacé par nu spectacle plus affreux encore et plus déplorable ; il faisait grand jour, et l'ouragan continuait dans toute sa force; on voyait la mer s'agiter avec toute la fureur dont cet élément terrible est capable : les navires , d'où dépendait la subsistance et le salut de l'armée, arrachés de leurs ancres, allaient ou se briser les uns contre les autres, ou se fracasser contre les rochers; plusieurs furent poussés à terre; d'autres furent abîmés dans les flots. En moins d'uue heure quinze vaisseaux de guerre et cent soixante bâtimens de transport périrent ; huit cents hommes qui étaient à bord furent noyés; ou si quelques-uns de ces malheureux échappaient à la rage des flots et cherchaient à gagner la terre à la nage , ils étaient massacrés sans pitié par les Arabes. L'empereur, immobile d'étonnement et de douleur, contemplait en silence cet affreux désastre; il voyait s'engloutir dans les flots et toutes ses munitions de guerre et les immenses provisions destinées à nourrir ses troupes ; il voyait s'évanouir toutes ses espérances. I a seule ressource qui fût en son pouvoir était d'envoyer quelques détachement pour chasser les Arabes postés sur le rivage, et pour recueillir le petit nombre de ceux qui avaient le bonheur de gagner la terre. A la fin cependant le vent commença à tomber, et l’on espérj qu'on pourrait conserver encore assez de

vaisseaux pour sauver l’armée des horreurs de la famine et la ramener en Europe ; mais ce n'étaient encore que des espérances. Vers le soir, la mer se couvrit d'épaisses ténèbres; les officiers des vaisseaux qui n'avaient pas péri se trouvant dans l'impossibilité de faire parvenir aucun avis aux troupes qui étaient à terre, celles-ci passèrent toute la nuit dans les tourmens de l'inquiétude la plus affreuse. Lorsque le jour reparut , une barque envoyée par Doria vint à bout d'aborder il terre , et apprit au camp que l'amiral avait échappé à la tempête , la plus furieuse qu'il eût vue depuis cinquante ans de navigation, et qn’il avait été obligé de se retirer sous le cap Métafuz avec ses vaisseaux délabrés. Comme le ciel était toujours orageux et menaçant, Doria conseillait à l'empereur de marcher avec la plus grande diligence vers ce cap, l’endroit le plus commode pour rembarquer les troupes.

C’était, dans ce malheur, une grande consolation pour Charles que d'apprendre qu'uqe partie de sa flotte était sauvée : mais ce sentiment de plaisir était bien altéré par les embarras et les inquiétudes où le jetait encore l’état de son armée. Métafuz était à quatre jours de marche du lieu où il était alors campé. Les provisions qu'il avait débarquées à terre étaient toutes consommées; les soldats, fatigués et abattus, auraient à peine été en état de faire cette route dans leur propre pays : découragés par une suite de souffrances que la victoire même n'aurait peut-être pu leur rendre supportables , ils n'avaient pas la force de résister à de nouvelles fatigues. Cependant la situation de l'armée ne permettait pas même de délibérer, et il n'y avait pas deux partis à prendre. Charles ordonna donc à ses troupes de se mettre en marche; les blessés et les malades furent placés au centre , et ceux qui paraissaient les plus vigoureux à la tète et ù l arrièrc-gardc. Ce fui alors que l’effet cruel des maux qu'ils avaient essuyés se fit mieux sentir, et (pic de nouvelles calamités vinrent augmenter les premières. Les uns pouvaient à peiue soutenir le poids de leurs armes; les autres, épuisés par une marche pénible dans des chemins profonds et presque impraticables, tombaient et mouraient sur la place; plusieurs périrent de famine , car l’armée n'avait guère d'autre subsistance que des racines, des graines sauvages et la chair des chevaux que l’empereur faisait tuer et

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distribuer à ses troupes; une partie se noya dans les torrcns, tellement gonflés par les pluies, qu'en les passant à gué on y entrait dans l’eau jusqu'au menton ; il y en eut un grand nombre de tués par l’ennemi, qui, pendant la plus grande partie de leur marche, ne cessa de les inquiéter et de les harceler jour et nuit. Enfin ils arriérent à Métafuz, et le temps devenant tout à coup assez calme pour favoriser la communication de la flotte avec l’armée , ils retrouvèrent des vivres en abondance , et se livrèrent à l'cspérance de se voir bientôt en sfireté.

Dans cet horrible enchaînement de malheurs. Charles déploya de grandes qualités, que le cours suivi de ses prospérités ne l'avait pas mis jusqu’alors à portée de faire connaître. Il fit admirer sa fermeté, sa constance, sa grandeur d’âme , son courage et son humanité; il supportait les plus grandes fatigues comme le dernier soldat de son armée; il exposait sa personne partout où le danger était menaçant; il ranimait le courage de ceux qui se laissaient abattre; il visitait les malades et les blessés , et les encouru cait tous par ses discours et par son

exemple. Quand l’armée se rembarqua , il resta des derniers sur le rivage , quoiqu'un corps d’Arabes, qui n'était pas éloigné, menaçât de fondre â chaque instant sur l'arrière-garde. Charles répara en quelque sorte par tant de vertus la présomption et l’entêtement qui lui avaient fait entreprendre une expédition si funeste à ses sujets. Ce ne fut point lâ le terme de leurs malheurs. A peine toutes les troupes furent rembarquées, qu’il s’éleva une nouvelle tempête, moins terrible i la vérité que la première, mais qui dispersa tous les vaisseaux et les obligea de chercher chacun de leur côté des ports, soit en Espagne soit en Italie, où ils pussent aborder. Ce fut par-là que se répandit le bruit de ees désastres, avec les exagérations que pouvaient y ajouter des imaginations encore frappées de terreur. L’empereur lui-même, après mille périls, avait été forcé de relâcher dans le port de Bregia en Afrique, où les vents contraires le retinrent pendant plusieurs semaines : enfin il arriva en Espagne, dans un état bien différent de celui où il y était revenu après sa premièreexpédition contre les Barbaresques1.

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