‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 28 sur 73 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

L’empereur essuya dans sa malheureuse entreprise contre les Algériens de grandes pertes, que le bruit public ne manquait pas de grassirà mesure qu’il s'éloignait du théâtre decette catastrophe. François en profita pour commencer les hostilités qu'il méditait depuis quelque temps; mais il ne crut pas qu'il fût prudent de donner pour motif de cette résolution , ni ses anciennes prétentions au duché de Milan, ni la promesse, tant de fois violée par l'empereur, de restituer ce pays. Le premier de ces motifs , qui aurait été suffisant pour l’empêcher de conclure la trêve de Nice, ne l’était pas pour la rompre; et il ne pouvait alléguer le dernier sans exi>oser la faiblesse de sa crédulité , en démasquant la mauvaise foi de son ennemi. Un des généraux de l’empire lui fournit un meilleur prétexte de prendre les armes, par uu attentat qui ne pou- I

vait manquer d’exciter son ressentiment, eût-il autant aimé la paix qu’il avait d'ardeur pour la guerre. François 1er avait bien prévu qu’en signant la trêve de Nice sans consulter Soliman, il offenserait ce monarque altier , qui regardait une alliance avec la Porte comme un honneut dont les princes chrétiens devaient s'enorgueillir. L’entrevue du roi de France avec l’empereur en Provence, et l’accueil qu’on fit 1 Charles , furent accompagnés de tant de démons* trations affectueuses de confiance, que le sultan soupçonna les deux rivaux d'avoir enfin oublié leur ancienne inimitié , pour former contre la

' Camli V expeditio ad drgyriam per NicoUium Fillagnonem cquitem Rhodium ap. Scandium , V, il, p. 365. Joviu* , Hist. , tir. xiv. p, 269. f'eraf Zuniga , Vida de Cari. V, p. 403. Sandov., Hist voL II, p. 299, etc.

334 HISTOIRE DE CHARLES-OUINT. riMlj

puissance ottomane cette confédération générale, désirée depuis si long-temps dans la chrétienté, et toujours vainement tentée. Charles, avec ses artifices ordinaires , s'efforçait de confirmer et de fortifier ces soupçons, en recommandant aux émissaires qu'il avait à Constantinople et dans tuutcs les cours où Soliman entretenait des liaisons, de publier que François et lui étaient si bien d’accord qu'ils n'auraient plus il l’avenir que des scntlmens, des vues et des projets communs'. Ce ne fut pas sans difficulté que le roi parvint à détruite ces impressions; mais l'adresse de Rincon , son ambassadeur à la Porte , et l'avantage manifeste qui résultait pour cette cour de commencer, de concert avec la France, des hostilités contre la maison d'Autriche, déterminèrent enfin Soliman à s'unir plus étroitement que jamais avec François. Rincon retourna vers son maître, chargé de lui communiquer un projet du sultan pour engager les Vénitiens dansleur parti contre l'empereur. Soliman , qui venait de conclure avec celte république une paix à laquelle la médiation de François et les bons offices de Rincon avaient beaucoup contribué, pensa qu'il n'était pas impossible de gagner le sénat par des offres avantageuses, qui, jointes à l'exemple du roi deFrance, l'emporteraient dans l’esprit des Vénitiens sur quelques motifs de retenue et de bienséance. François saisit avidement cette ouverture; il dépêche de nouveau Rincon A Constantinople, lui enjoint de passer par Venise avec Frégose, Génois exilé de sa patrie, et donne A scs deux ministres plein pouvoir de poursuivre auprès du sénat la négociation qu'un envoyé de Soliman avait déjà entamée1. Cependant le marquis du Guast , gouverneur du Milanais , habile officier , mais capable d'entreprendre et exécuter les violences les plus atroces , eut avis de ce dessein et de la' destination des ambassadeurs. Il savait combien son maître désirait pénétrer les intentions du roi de France , et de quelle conséquence il était d'en retarder l'exécution. Il a|xisla donc quelques soldats de la garnison de Pavie, qui surprirent Rincon et Frégosc, lorsqu’ils s'embarquaient sur le Pô, les massacrèrent, eux et une grande partie de leur suite, et sc saisirent de leurs papiers, lorsque François reçut la nou-

■ Mémoires de Ribicr, toiu. I, p. 5C2.

• ttist. di renet . da l’a rota. vol. IV, p. 125.

velle d'un si horrible attentat, commis durant la trêve et sur des personnes dont le caractère était sacré, même chez les nations barbares , la douleur qu'il reçut de la perte funeste de deux serviteurs fidèles, l’inquiétude de voir scs projets suspendus , enfin tous les autres mouYcmcn* de son âme se confondirent dans le ressentiment de l’alïront fait à sa couronne. Il accusa hautement du Guast , qui , malgré son audace A se disculper de ce crime, en cul toute la honte sans en retirer aucun fruit; car les ambassadeurs avaient laissé derrière eux leurs instructions et tous les autres papiers d'importance. Le roi de France envoya vers l’empereur pour lui demander réparation d'une insulte que le dernier et le plus lâche des souverains n'aurait pu se résoudre à souffrir patiemment. Charles , alors pressé de partir (tour son expédition d'Afrique, essaya d’éluder les instances de François par des réponses ambiguës; mais celui-ci en appela à toutes les cours de l'Europe, et mit en évidence l’atrocité de l'injure , la modération de sa conduite et l'injustice de l'empereur, qui semblait mépriser ses plaintes.

Malgré l'assurance avec laquelle du Guast protesta de son innocence, l’accusation du roi eut plus de poids que tous scs sermons. Du Bellay, qui commandait pour la France en Piémont, vint à bout , par ses soins et son adresse , de sc procurer un détail circonstancié du complot ; ce qui, joint au témoignage d'un grand nombre de parties intéressées, équivalait presque à une preuve légale contre le coupable. D'après l'opinion du public , fortifiée par cette nouvelle découverte , les plaintes de François parurent évidemment fondées sur la justice, et ses préparatifs de gnerre ne furent point attribués à l’ambition ou au ressentiment , mais A la nécessité imlis|)cnsable de venger l'honneur de si couronne '.

Cependant quelle fut la justice de sa cause et malgré l’appui du sultan , ce prince ne négligea pas de chercher d'autres alliés pour contrebalancer les forces supérieures de l’empereur; mais scs négociations curent peu de succès. Henri VIII, attaché de plus en plus à scs projets contre l'Écessc, qu’il n'ignorait pas devoir rompre ses liaisons avec la France, était plus

1 Du ttrlljir, p V17 rir tovius, Hi «/ , lit) vï.p 208.

disposé à prendre parti pour l'empereur qu'à favoriser le» entreprises de François. Le pape s'en tenait inviolabUmcnt à son système de neutralité, et sou exemple étail suivi par les Vénitiens, malgré les sollicitations de Soliman. Les Allemands, satisfaits de la liberté de conscience qu'un leur avait laissée, se trouvaient intéressés A ménager 1 empereur plutôt qu'à lui déplaire. Les seuls alliés de François furent d'abord les rois de Danemark et de Suède , qui , dans ce nouveau démêlé, avaient été flattés de prendre part aux querelles des plus puissans monarques du midi, et en second lieu, le duc de Cléves,qui était en dispute avec Charles |H>ur la possession de Gucldres ; mais les états des deux premiers souverains étaient si loin du théâtre de la guerre, et la puissance du dernier était si peu considérable, que François ne gagna pas beaucoup à leur alliance.

Cependant il suppléa par son activité aux rcssottrees qui lui manquaient. Attaqué pour lors d'une maladie produite par scs débauches, et qui devait en arrêter le cours , il eut tout le loisir des’appliqueraux affairesavec plus d’ardeur qu auparavant. Mais ce même mal , en le sevrant des plaisirs, le rendit aussi plus chagrin et plus difficile avec ses miuislrcs. Sa mauvaise humeur s'aigrissant encore par la considération des fausses démarches oft l'on venait de l'entraîner et des insultes qu'il avait reçues , quelques-uns de ceux en qui il avait le plus de confiance se virent privés de leurs emplois. A la fin il disgra cia Montmorency lui-même, qui depuis longtemps gouvernail ses affaires civiles cl militaires avec toute l’autorité d'un ministre aussi chéri qu’estimé de son maître ; et François, jaloux de montrer que la vigueur ni la prudence de son administration ne souffrirait point de l'éloignement d’un si puissant favori, redoubla de diligence pour se préparer à ouvrir la camnagne par quelques actions d'éclat.

îl forma donc cinq armées, l'une devait agir dans le Luxembourg sous les ordres du duc d'Orléans, secondé du duc de Lorraine, qui était chargé de le guider dans l'art de la guerre; une autre, commandée par le dauphin, marcha vers les frontières d’Espagne. Le lirabaut fut le théâtre de la troisième, elle était conduite par Van-Rossen, maréchal de Gueldres, et composée en grande |w»rlte des troupes de Clèvcs; la

quatrième, qui aval pour général le duc de V endôme , bordait les confins de la Flandre ; et la dernière . formée des troupes cantonnées dans le Piémont, fut confiée à l'amiral Anncbaut. Par cette disposition, le dauphin et sou frère se trouvaient placés dans le plus vaste champ des conquêtes et de la gloire. L’arinée du premier montait à quarante mille hommrs, et celle du dernier à trente mille. On ne peut s'empêcher d'être surpris que François, avec un appareil si nombreux et si formidable , ne se soit pas jeté sur le Milanais qui avait été si longtemps l’objet de ses désirs et de ses entreprises; mais le souvenir des désastres qu'il avait essuyés dans scs premières expéditions, et la difficulté de soutenir la guerre à une si grande distance de ses états, avaient insensiblement ralenti cette ardeur de s'établir en Italie. 11 crut devoir essayer d'un autre côté la fortune do ses armes : comme jl n'y avait sur les frontières d'Espagne qu'un petit nombre de villes en état de résister, . et point d'armée à lui opposer, il se flattait d'y arriver avant que Charles pût arrêter ses progrès , et de reprendre sans obstacle le aunlé de Koussillon , démembré depuis peu de la couronne de France. La nécessité de soutenir son allié le duc de Clèvcs, et l'espérance d’avoir par son moyeu un corps considérable de troupes allemandes , le déterminèrent à agir avec vigueur dans les Pays-Bas.

Le dauphin et le duc d’Orléans ouvrirent la campagne presque en même temps. Le premier mit le siège devant Perpignan . capitale du ltoussillon; le second entra dans le Luxembourg. Le duc poussa ses opérations avec autant de rapidité que de bonheur; à peine une ville était emportée, qu’une autre avait le même sort , jusqu’à ce qu'enfln dans tout ce vaste duché il ne resta plus que Thionville à l’empereur. Les provinces voisines même n'auraient pu lui résister s'il ne se fût arrêté dans le cours de ses succès. Le bruit se répandit que Charles voulait hasarder une bataille pour sauver Perpignan; soudain le duc , poussé par une ardeur de jeunesse , ou peut-être par sa jalousie conlre un frère qu’il haïssait, abandonna toutes ses tout quêtes, et courut vers le Roussillon afin de partager l'honneur de la victoire.

Après son départ , une partie de scs soldats se débanda ; d’antres dèserlèrrnt ; et ce qui en

resta , réduit à l’inaction , se cantonna dans les villes déjà prises. Cette conduite qui laisse une tache flétrissante sur l'esprit ou sur le cœur de ce prince, et peut-être sur l’un et sur l’autre, nonseulement lui enleva toutes les belles espérances d’une campagne si bien commencée, mais encore donna le temps à l’ennemi de recouvrer avant la fin de l’été tout ce qu’il avait perdu. L’empereur était trop prudent pour risquer sur les frontières d’Espagne une bataille dont la perte pouvait mettre en danger ce royaume. Perpignan était mal fortifié, vivement attaqué , mais il se trouvait bien muni de provisions de guerre et de bouche , par la vigilance de Doria 1 ; et le duc d’Albe , que son caractère opiniâtre rendait propre à soutenir un siège jusqu'à la dernière extrémité, défendit celte place avec tant de vigueur, qu’à la fin les Français , affaiblis par les maladies , repoussés dans plusieurs assauts et désespérant du succès , abandonnèrent leur entreprise après six mois de fatigue , et se retirèrent dans leur pays J. Ainsi , soit défaut de conduite de sa part , soit supériorité de prudence et de forces dans son rival , François , après ces grands préparatifs qui lui avaient coûté tant d’argent et de travaux, n’eu recueillit aucun fruit qui répondit u ses espérances et à l’attente de l’Europe. Le seul avantage solide de cette campagne fut l'acquisition de quelques villes du Piémont, que du Bellay emporta plutôt par stratagème et par adresse que par la force des armes3.

Cependant l’empereur et le roi de France, quoique tous deux épuisés par tant d'inutiles efforts, ne sentaient point ralentir leur animosité mutuelle. Chacun d'eux employa de son côté sa vigilance et son industrie à se foire de nouveaux alliés qui fussent capables de lui donner la supériorité dans la campagne suivante. Charles , profitant de la terreur qu’avait causée aux Espagnols la subite invasion de leur pays, obtint des états de plusieurs de scs royaumes des subsides plus considérables que les subsides ordinaires 4. En même temps il emprunta une grosse somme à Jean , roi de Portugal , et pour

1 Sigon., Fi ta A. Doria, p. 1191.

’ Sandor., Hist., tooi. 11, p. 315.

* /bitl.,p. 318. Du Bellay, p. 387, etc. Ferrer., vol. IX, p. 237

4 Ferreras, pag. 238, 241. Jovius, Hist., lilj xi.il, p. 298,6.

sûreté de cette dette, il le mit en possession des Iles Moluques , lui abandonna le commerce précieux des épiceries que fournit cette partie du globe. Non content de ces mesures, il traita du mariage de Philippe , son fils unique , alors dans sa seizième année , avec Marie , fille de ce monarque , qui lui donna une dot telle qu'on pouvait l’attendre du prince le plus riche de l’Europe. Ensuite il engagea les cortès d’Arragon et de Valence à reconnaître Philippe pour l’héritier de ces deux couronnes, et il en obtint le don accoutumé dans ces sortes d'occasions. Ces subsides extraordinaires le mirent en état de grossir ses armées d’Espagne , au point d’en pouvoir détacher un grand corps vers les Pays- Bas, et d’en laisser cependant assez pour la défense du royaume. Après avoir ainsi pourvu i la sûreté de l'Espagne , dont il confia le gouvernement à son fils , il s’embarqua pour aller en Allemagne par l’Italie. Mais malgré son attention à se procurer des fonds pour soutenir la guerre, il sut pourtant résister aux offres artificieuses de Paul III, qui n'ignorait pas combien ce prince avait besoin d'argent. Ce pontife ambitieux, qui épiait et saisissait toutes lesoccasions d’élever sa famille , sollicita l'investiture du duché de Milan pour son petit-fils Octave , déjà gendre de renqvereur; et il tenta ce prince par l'appât d’une somme qui pouvait suffire aux frais de son armement. Mais celui-ci, déterminé à ne point aliéner une si belle province, et d'ailleurs mécontent du pape qui avait toujours refusé de se joindre à lui contre François , rejeta nettement ses propositions. Il porta même le ressentiment jusqu'à s’opposer au dessein de Paul , qui voulait détacher Parme et Plaisance du patrimoine de saint Pierre, pour les donner à son fils et à son petit-fils , à titre de fief relevant du saint siège. Comme il ne lui restait plus aucun moyen de tirer de l’argent des états d'Italie, il rappela les garnisons qu’ il avait tenues jusqu'alors dans les citadelles de Florence et de Livourne; ce qui lui valut un présent considérable de Gûme de Médicis , qui vit par-là son indépendance assurée et se trouva maître de deux forts , nommés avec raison les entraves de la Toscane *.

1 Adriaoii Isloria , vol. I, p. 195. Sleid. , p. 312. Jov., jVnf.Jib. xuu, pag. 310. fila di Cos. Ncdici, di Baldini , p. 34.

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Mais les vues de Charles s'étendaient plus loin, et la ligue offensive qu'il avait conclue avec Henri VIII pouvait lui procurer de plus grands avantages que tous ses préparatifs. Quelques petits démêlés dont j’ai déjà parlé avaient commencé à dégoûter ce roi de l'alliance de François; et de nouveaux incidens concoururent à l’en détacher tout-à-fait. Henri , -aussi ardent pour établir l'uniformité de religion en Angleterre que jaloux de faire des prosélytes de ses opinions, avait formé le dessein de persuader à son neveu le roi d'Écossc , de rejeter la suprématie du pape , et d'adopter la réfbrmation qu’il venait de faire recevoir dans son royaume. Il suivit ce projet avec sou impétuosité naturelle; et comme il ne croyait pair Jacques fort scrupuleux sur l'article de la religion, il lui Ht des propositions si avantageuses, qu’il ne douta presque point du succès. Elles furent en effet reçues de manière à flatter ses espérances; mais le clergé d'Ecosse prévoyant que la ruine de l'église suivrait bientôt l'union de leur roi avec l’Angleterre; les partisans delà France craignant de leur cOté que cette couronne ne perdit toute son influence sur les affaires de l'Ecosse, ces deux factions se lièrent , et par leurs insinuations et leurs brigues détruisirent entièrement le plan de Henri , au moment même où il en attendait l’effet. Ce monarque trop allier pour souffrir cet affront , qu'il attribuait aux artifices des Français autant qu'à la légèreté de Jacques, prit aussitôt les armes , et menaça de dé|K)uillcr de sou royaume un prince dont il ne pouvait s'assurer l'amitié. En même temps, par animosité contre François , il se liàta de négocier avec l'empereur une alliance qui fut aussitôt acceptée qu'offerte. Mais avant que ce traité fût entièrement conclu , pendant que le roi d’Angleterre faisait la guerre en Écosse, Jacques V mourut, et laissa la couronne à Marie , sa fille unique , encore en bas âge. Cet événement changea tous les projets de Henri sur ce royaume. Renonçant à celui de le conquérir, il jugea plus avantageux et plus facile de l’unirau sien par le mariage de son fils unique , Édouard , avec la jeune reine. Mais il avait à craindre une opposition vigoureuse de la faction française en Écosse, qui commençait déjà à intriguer pour déconcerter toutes ses mesures. la nécessité de prévenir cette faction et d'empêcher François de lui prè-

ter du secours confirma de plus en plus Henri dans la résolution de rompre avec ce prince, et l’obligea de mettre la dernière main àsôu traité d’alliance avec l'empereur.

Les premiers articles de cette ligue tendaient à assurer d'abord l'amitié entre les deuil souverains, et leur défense mutuelle. On stipulait ensuite les demandes qu'ils devaient faire au roi de France, chacun de son côté, et l'on réglait le plan de leurs démarches , en cas qu’il refusât de leur donner satisfaction. 11$ convinrent donc d’exiger de François que non-seulement il renoncerait à l’alliance des Turcs, qui avaient été la source de tant de maux pour la chrétienté, mais encore qu'il accorderait des réparations pour les dommages que cette union illégitime avait occasionés; que, de plus, il rendrait la Bourgogne à l'empereur, et cesserait immédiatement toute hostilité, afin de laisser Charles en liberté de s’opposer à l'ennemi commun de la foi ; qu’enfin il paierait sans délai les sommes dues à Henri, ou qu’il lui livrerait quelques villes pour nantissement de la dette. S’il n’acquiesçait pas à tous ces articles dans l’espace de quarante jours, les deux monarques s engageaient à entrer en France, chacun, à la tête de vingt mille hommes d'infanterie et de cinq mille chevaux, avec la promesse de ne point quitter les armes qu’ils n’eussent recouvré, l'un la Bourgogne et les villes de la Somme ; l'autre, la Normandie et la Guiennc, ou même toute la France >. Des hérauts furent cltargés de ces impérieuses propositions , et quoiqu’ils ne pussent entrer dans ce royaume , les deux souverains se crurent en droit d’exécuter leurs conventions.

François, de son côté, ne mettait pas moins de diligence dans ses préparatifs pour la campagne prochaine. Il s’apercevait depuis long-temps du mécontentement de Henri-, tons ses efforts pour le ramener ayant été inutiles, il s’attendit, d'après la connaissance qu’il avait de son caractère, que des hostilités déclarées suivraient bientôt son refroidissement. Sa ressource fut donc de redoubler d'instances auprès de Soliman , afin d’en obtenir un secours suffisant pour balancer l’union des forces de l’empereur et de l’Angleterre. Comme il s'agissait de remplacer

1 Rym., vol. XIV, p. 7GS. Hcrb-, p. 238.

!i> s deux ambassadeurs assassinés par du Guast , il envoya d’abord â Venise, et de eette ville à Constantinople, Paulin, capitaine d’infanterie. François le jugea propre à eette commission importante, sur la recommandation de du Bellay, ipii avait fait l’épreuve de son talent et de son tdresse dans plusieurs négociations. Paulin ne trompa point l'opinion qu’on avait rie son courage et de sot; liabileté. f .oa dangers de la route ne l’arrêtèrent point. Dés qu’il fat arrivé à Constantinople, il insista si vivement sur tes demandes de son maître, et sot si bien se prévaloir des circonstances, qu’il leva (mites les difficultés qu’opposait le sultan. I .es pai-has même qui s’étalent déclarés au divan contre l’alliance avec les Français , soit que ce fût leur opinion , soit qu’ils fussent gagnés par les émissaires de l’empereur, se virent contraint» an silence K Barberousse reçut ordre de s'embarquer avec une puissante Botte , et de diriger tonies ses opérations sur celles du roi de France. Mais ce monarque ne fut pas si heureux dans ses tentatives auprès des princes de l'empire. Dans le dessein de manifester son zèle pour la foi catholique, afin d’effacer les mauvaises impressions qu’avait faites son alliance avec les Turcs, il avait cru nécessaire de punir avec une extrême rigueur «eux de ses sujets qui avaient embrassé ia religion protestante : mais il ne fit jwr-là qu’élevauue barrière entre lui et ceux des Allemands qui étaient portés par inclination et par intérêt à le seconder 3. il avait cependant un avantage réel sur l’empereur: Ja contiguïté de tousses états et l’étendue de. l'autorité royale en France le garantissaient des débits et des contretemps qui sont inévitables partout où le peuple pourvoit aux frais de la guerre par de» subsides précaires et souvent trop modiques. Ainsi se* préparatifs se fetssieot avec vigueur et célérité, tandis que ceux de Charles étaient toujours lents et suspendus , à moins que des secours étrangers, ou quelque expédient extraordinaire, ne vint le tirer d'embarras

François portant toutes ses forces dans les Pays-Bas, y tint la campagne avant que l’ennemi s’y présentât, il se rendit maître de Jamdrecy , et fit fortifier cette place avec grand

* Sandow., ffist. , tom. II, pag. 516. Jotîim, Hut iili. su, p. 285, etc. 300, etc. Brantôme.

* Sedaiid lib. ut p. 101

soin, parce qu'elle était la clef du Rainant. De l;>, tournant ù droite, il entra dans le duché de Luxembourg, qu’il trouva sans défense, txmime l’année précédente. Cependant l’empereur ayant composé une armée de troupes ramassées daus les différens pays tje sa domination . sc jeta sur le territoire du duc de Clèves, duquel il avait juré de tirer une vengeance exemplaire. Ce prince, dont la position et la conduite rappelaient l’état oft l’on avait vu Robert de la Marclc dans la première guerre entre Charles et François, eut aussi le même sort. Comme il n’avait pas assez de troupes pour faire face à l'empereur qui s’avançait à la tète de quarante-quatre mille hommes, il se retira à son approche, cl les impériaux, maîtres delà campagne, investirent aussitôt Duheu. Cette ville , quoique vigoureusement défendue , fut prise d’assaut; tous les habitans furent passés au fil de l'épée . cl les maisons réduites eu cendrrs. Ce terrible exemple de sévérité répandit aux environs uue consternation si générale, que toutes les autres villes, même celles qui étaient en élat de résister, envoyèrent leurs ciels à l’empereur. Le due lui-même, avant qu'un détachement français pét arriver à son secours, fut obligé de lui faire une soumission qui dégradait sa dignité de souverain. Admis en la présence de ce monarque, il se mit it genoux avec huit de ses principaux sujets (Miur implorer sa démence. Charles le laissa dans cetleposture humiliante, et le fixant d'un air fier et implacable , le renvoya à ses ministres. Mais les conditions qu’on lui prescrivit ne furent pas aussi rigoureuses qu’il devait l'attendre d une pareille réception ; on l'obligea de renoncer à toutes prétentions 'sur le dnché de Gueldres , et a rompre son alliance avec la France et le Danemark , pour s’unir A l'empereur et au roi des Romains. Tous ses états héréditaires lui furent restitués à ce prix, excepté deux villes que Charles garda comme des olages de sa fidélité pendant la guerre; ensuite on le rétablit dans tous ses privilèges de prince de l’empire. Peu de temps après , l'empereur, pour gage d'une sincère réconciliation , lui donna en mariage une des filles de son frère Ferdinand *.

Après le châtiment du due de Qèvea, qui , en

1 Harans, Annal. Brabant., tom. I, p. 628. Recueil < lcr Imités, loin. Il, p. 21M.

privant François d'un de ses alliés, ajoutait aux domaines de Charles une grande province continué à ses états des Pays-Bas, ce prince s’avança dans le Hainaut, et mit le siège devant Landrecy. Il y fut joint par un corps de six mille Anglais, sous le commandement du chevalier Jean W'alop; c’était là le premier fruit de son alliance avec Henri. La garnison, composée de vieux soldats commandés par de La lande et Ocssé, officiers de réputatiou, fit une vigoureuse résistance. François marcha avec toutes ses forces au secours de la place ; Charles couvrait le siège. Tous deux étaient déterminés à hasarder une action décisive, et l'Enropc entière s'attendait à voir finir de si longs démêlés par une bataille entre deux grandes armées que ces souverains commandaient en personne. Mais l’espace qui séparait les deux camps était dis- |iosé de manière que le désavantage devait être pour celui qui tenterait l’attaque, et ni l’un ni l'autre n’en voulut courir le risque. Au milieu des mouvemens que faisait chacun d’eux pour attirer sou ennemi dans le piège, ou pour l’éviter, François se conduisit avec tant de bonheur et d’habileté , qu’il parvint à faire entrer des troupes fraîches dans la ville avec un convoi de provisions. L'empereur, désc.-.pérant alors du succès, prit ses quartiers d'hiver 1 pour se garantir des rigueurs de la saison qui aurait causé la ruine de son armée.

Cependant Soliman, fidèle à tous ses engagemens avec la France, entra dans la Hongrie à la tète d'une nombreuse armée. Ivcs princes de l’empire voyant Charles employer toutes scs forces contre François, ne firent pas de grands efforts pour sauver un pays qu'il semblait vouloir sacrifier, de sorte qu'il ne se trouva aucun corps de troupes pour arrêter les progrès du sultan. Il assiégea, l’une après l’autre, Cinq- Églises, Albc et Cran ; ces trois villes, les plus considérables de la Hongrie, appartenaient à Ferdinand. la première fut prise d'assaut , les deux autres se rendirent, et presque tout le royaume se soumit au joug des Turcs Vers le même temps , Barbrrousse s’étaut embarqué avec une flotte de cent dix galères, côtoya la Calabre, fit une descente à Reggio, qu’il saccagea et brûla; de là , s’avançant à l'embouchure

1 Du Bellay, p. 105, etc.

* laiKmtinffi, hnnr . liv, rv. p. IC7

du Tibre , il s’y arrêta pour faire eau. Les habitons de Rome, ignorant la destination de cet armement, furent saisis d’une si grande terreur qu’ils s’enfuirent avec précipitation, la ville allait restes déserte si Paulin , l'envoyé de F rance, ne leur eût rendu le courage par des lettres où il protestait qu’aucun état, allié du roi son maître , n'avait à craindre ni violence ni insulte de la part des Ottomans'. D’Oslic, Barberousse fit voile pour Marseille. Il y fut joint par la floue française , qui portail un corps de troupes, commandé par le comte d’Enghien, jeune et vaillant prince de la maison de llourbun. Ces flottes dirigèrent ensemble leur route vers Nice, dernier asile de l’infortuné duc de Savoie. Ce fut là qu’au grand scandale de toute la chrétienté , on vit les lis de la France et le croissant de Mahomet s'unir contre une forteresse où la croix de Savoie était arborée. Cependant la ville fut vigoureusement défendue contre les deux armées, par Mont fort, gentilhomme savoyard, qui soutint un assaut général, et fit perdre beaucoup de monde aux ennemis avant de se retirer dans le château. Ce fort, situé sur un rocher, ne pouvait être entamé ni par l’artillerie ni par les mines. Il tint si long-temps , que Doria eut le loisir de s'en approcher avec sa flotte, et le marquis du Guast avec un cor|>s de troupes de Milan. Liés que les Français et les Turcs eurent avis de ces renforts , ils levèrent le siège 1 ; et le roi , pour se dédommager de l’opprobre dont il s’était couvert par une telle alliance, n’eut pas même la consolation du succès.

En considérant le peu de progrès qu’on avait fait de part et d’autre durant celte campagne, on devait s'attendre à voir (rainer la guerre en longueur entre deux monarques dont les forces étaient dans une sorte d’équilibre, et qui trouvaient dans leurs talens et leur activité des ressources inépuisables. Chacun d’eux pouvait ruiner scs propres états, avant de conquérir ceux de son adversaire. Ainsi CItarles et François eussent désiré la paix s'ils n'avaient consulté que leur intérêt ou la prudence; mais l’animosité personnelle, qui se. mêlait dans tous leurs différends, était si violente et si implacable , que le plaisir de la satisfaire l'emportait sur toute

1 Jovins, Uiit .Wx. mit, p.30t. etc. Pallwtr, p. t8U.

3 tf uiclieuott , JJUloire tie Savoie , mm. I , P 051,

Du RHIay, p 175, fie. , *

autre considération, et que chacun s’occupait plus il nuire à son ennemi qu'à chercher son propre avantage. La saison ne les eut pas plus tôt forcés à suspendre les hostilités, que, sans aucun égard ni aux sollicitations réitérées du pape ni à ses paternelles exhortations pour le rétablissement de la paix , ils commencèrent à préparer les opérations de la campagne suivante avec une ardeur qui croissait en proportion de leur haine. Charles s'attacha d’abord à gagner les princes de l'empire, et s'efforça de soulever contre François la niasse pesante du corps germanique. Mais pour bien entendre les démarches qu'il fit à ce sujet , il est nécessaire de reprendre l’histoire d’Allemagne depuis la diète de Ratisbonne, tenue en 1541.

Vers le temps où cette assemblée sc rompit, Maurice succéda à son père Henri dans la partie de la Saxe qui appartenait à la branche albertiue de la maison souveraine de cet électorat. Ce jeune prince, qui n'avait encore que vingt ans, montrait déjà les grands tah'ns qui devaient lui donner tant de part aux affaires de l’Allemagne. Dès qu’il prit le timon du gouvernement, il dédaigna les routes ordinaires, et ses premiers pas annoncèrent de grands desseins. Quoique scrupuleusement attaché par son éducation et ses principes au protestantisme, il refusa d'entrer dans la ligue de Smalkalde. Il voulait, disait-il , maintenir la pureté de la religion, mais non s’embarrasser dans les démêlés politiques et dans les cabales qu’elle enfantait. Il prévoyait dès lors la rupture qui allait éclater entre Charles et les confédérés, et présumant lequel l'emporterait des deux partis, au lieu de témoigner à l’empereur de l’inquiétude et des soupçons comme les autres protestans, il affecta de lui montrer une confiance sans bornes, et lui fit sa cour avec la plus grande assiduité. En 1542, lorsque les réformés refusèrent, ou du moins n’accordèrent qu'avec peine de faibles secours à Ferdinand pour défendre la Hongrie, Maurice alla se joindre à lui et se signala par son zèle et son courage. Dès la première campagne de Charles, il lui amena un corps de ses propres troupes. Les agrémens de sa personne , sa dextérité dans tous les exercices militaires, et cette intrépidité naturelle qui le rendait avide de dangers, le distinguaient encore moins que 'habileté et l'adresse avec laquelle il sut s’insi-

nuer dans la faveur de l'empereur 1 . Tandis que, par une conduite qui paraissait étrange à tous ceux de sa religion , Maurice captivait ainsi les bonnes grâces de ce monarque, il commençait à montrer de la jalousie contre son cousin l'électeur de Saxe. Cette passion secrète, qui devint dans la suite si fatale au dernier, avait déjà presque occasioné une rupture entre ces deux princes. Dès que Maurice fut parvenu au gouvernement, ils prirent les armes l’un contre l'autre avec une égale fureur, pour un vain droit de juridiction dans une petite ville des bords de la Moldave. Mais au moment d'en venir aux mains, ils furent arrêtés par la médiation du landgrave de Hesse , et par la puissante autorité des remontrances de Luther s.

Cependant le pape , quoique très irrité des concessions que l’empereur avait faites aux réformés à la diète de Ratisbonne, était si vivement sollicité d’assembler un concile, soit par les partisans zélés du saint siège, soit par des personnes même dont les opinions et les desseins pouvaient lui être suspects , qu’il ne crut pas pouvoir différer davantage à le convoquer. Plus on avait eu de peine à l'obtenir, pinson attendait avec impatience l’effet de ses décisions. Mais voulant du moins y donner la loi et diriger toutes les opérations de l’assemblée, le pontife ne perdit pas de vue sa première résolution de choisir pour cet objet une ville d'Italie où les ecclésiastiques à ses gages et dépendans de sa faveur pussent se rendre sans peine et à moins de frais. Il donna au nonce qu'il avait à la diète de Spire, en 1542, l'ordre de renouveler cette proposition si souvent rejetée des Allemands, et l’autorisa , s’il trouvait toujours la même répugnance dans les esprits, à proposer pour le lieu du concile la ville de Trente dans le Tirol , soumise au roi des Romains , et située sur les confins de l’Allemagne et de l'Italie. Les princes catholiques, après avoir représenté dans la diète que le choix de Ratisbonne , Cologne , ou quelques autres grandes villes de l'empire , eût été plus avantageux pour le bien général, finirent par s'en tenir à la dernière offre de Paul. Mais les protestans témoignèrent un mécontentement universel, et déclarèrent qu’ils ncrcconnaltraient point un concile convoqué hors des limites de

1 Steid , p. 317. Seck., Itv. lit, p. 371, 388, 128.

* Slctd., p. 2JÎ. Seck , lit), tu, p. 183,

rlM3] I.l VRF. VU. 311

l’empire par l'autorité du pape, et dans lequel il se réservait le droit de présider *.

Paul, sans s’inquiéter de cette opposition, publia la bulle du concile , nomma trois cardinaux pour y assister comme ses légats , et leur prescrivit de se rendre à Trente avant le premier de novembre , jour qu’il avait fixé pour l’ouverture de cette assemblée. Mais s'il eût désiré le concile aussi sincèrement qu’il le prétendait, il n'aurait pas choisi pour le tenir un temps si peu convenable. On ne pouvait guère s'attendre en ce moment A voir régner dans les esprits ce concert et ce calme qui seuls peuvent assurer la liberté et l'autorité des délibérations : d’ailleurs la guerre cruellequiétait alors allumée entre l'empereur et François ne permettait pas aux ecclésiastiques de la plus grande partie de l'Europe d’arriver tranquillement à Trente. Les légats y demeurèrent plusieurs mois sans qu’il y parût personne, si ce n'est quelques prélats des états du pape; et ce pontifie se vit contraint, pour éviter le ridicule et le mépris aux yeux des ennemis de l'église, de rappeler ses cardinaux et de différer le concile

Malheureusement pour la cour de Rome , pendant que les protestans d'Allemagne saisissaient toutes les occasions dedécrier son autorité, l’empereur et le roi des Romains jugèrent qu’il était de leur intérêt de ne les pas réprimer et même de se les attacher par de nouveaux actes d'indulgence. Dans la même diète de Spire, où ils avaient protesté de la manière la plus insultante contre la tenue du concile à Trente , Ferdinand, qui avait besoin de leur secours dans la Hongrie , permit que leurs protestations fussent insérées dans les registres de cette assemblée; et renouvelant en leur faveur les privilèges qu'ils avaient obtenus à Ratisbonne , il y ajouta toutes les sûretés qu’ils pouvaient demander. Entre autres choses, il leur accorda la suspension d’un décret de la chambre impériale contre la ville de Goslar, qui était entrée dans la ligue de Smalkalde et avait saisi les revenus du clergé dans ses domaines. Il fut enjoint A Henri , duc de Brunswick , de se désister de l’exécution de ce décret. Mais ce prince qui poussait le zèle jusqu’au Fanatisme, aussi téméraire qu'obstiné dans ses entreprises, ne cessa point ses incur-

1 Sleid., p. 291. Seck., Ub. in. p. 283.

• Frc l'aolo, p. 97. Sleid., p. 296.

sions dans le territoire de Goslar. L’électeur de Saxe et le landgrave de Hesse, ne pouvant souffrir qu’on opprimât les membres de la ligue, assemblèrent leurs forces, déclarèrent la guerre J Henri , et dans l’espace de quelques semaines,* l’ayant dépouillé de ses états, l’obligèrent à chercher nn refuge à la cour de Bavière. Cet acte d’une vengeance prompte et sévère fit trembler toute l’Allemagne; et les confédérés de Smalkalde montrèrent, dès ce premier essai de leurs armes , qu’ils avaient et le courage et le pouvoir de protéger leurs associés •

Enhardis par tant de concessions et par les progrès que faisaient de jour en jour leurs opinions, les princes de la ligue de Smalkalde firent une protestation solennelle contre la chambre impériale, et ne voulurent plus reconnaître sa juridiction, sous prétexte que cette cour n'avait point été visitée ou réformée selon le décret de Ratisbonne , et qu'elle continuait à montrer la partialité la plus indécente dans tous ses procédés. Peu de temps après, ils firent encore un pas plus hardi, et protestant contre le recez d'une diète tenue à Nuremberg, qui avait pourvu à la défense de la Hongrie, ils refusèrent de fournir leur contingent pour cet objet , à moins que b chambre impériale ne fût réformée , et qu’on ne leur accordât une sûreté entière sur tous les points qui concernaient la religion J.

Tels étaient les mesures des protestans , et la confiance qu'ils avaieut (bus leur pouvoir, lorsque Charles revint des Pays-Bas pour tenir la diète qu’il avait convoquée à Spire. Le respect pour la majesté impériale, et l'importance des affaires qu'on avait à traiter, rendirent cette assemblée très nombreuse. Tous les électeurs, beaucoup de princes ecclésiastiques et séculiers, et les députés des villes y furent présens. Charles sentit bien que ce n’était pas lâ le moment de soulever l'esprit inquiet des réformés , en soutenant avec hauteur la doctrine de l'église , ou en portant la moindre atteinte aux privilèges dont ils jouissaient ; mais qu'au contraire, pour obtenir d’eux quelques secours, il fallait les tranquilliser par de nouvelles faveurs et donner plus d’extension que jamais à la liberté de cons-

’ Sleid., Commemoratio succincta causa nun beiii , etc., et Snudcatiicu contra Henri Brunxiv.ab iisdem adita, ap. Scardium, loin. Il , p. 307.

* Sleid., p. 301, 307. ixck., Ub. ui, p. 401, 403.

cicnce. Aussi s'appliqua-t-il à rechercher l'amitié de ( électeur de Saxe et du landgrave de liesse, chefs du parti protestant ; et leur cédant sur quelques points, promettant tout sur les autres articles, il se mit à l'abri des obstacles qu'ils auraient pu lui susciter. Cette précaution prise, il crut pouvoir s'expliquer dans la diète sans aucun ménagement. Il commença par vauter son zèle et ses travaux infatigables à l'égard des deux objets les plus importuns pour la chrétienté; l’un avait été de procurer un concile général |Hiur apaiser les disputes de religion qui désolaient l'Allemagne; et l'autre, de prendre de justes mesures pour arrêter les progrès formidables des armées ottomanes. Mais tous ses pieux desseins, disait-il, avaient été renversés par l'injuste ambition du roi de France, qui ayant gratuitement rallumé en Kuropc une guerre qu’on croyait éteinte par la trêve de Nice, avait empêché les pères de l'église d'arriver au concile, ou d’y délibérer en sûreté, et l'avait obligé lui-mème ù employer toutes ses troupes & sa défense, quoiqu'il eût mieux aimé, pour l'honneur de la chrétienté et pour sa propre satisfaction, les tourner contre les iufidèles. Il ajouta que François, non content d'avoir fait avorter son projet, venait par une impiété sans exemple d’attirer les Turcs au cieur des états catholiques; et que joignant ses armes aux leurs, il avait attaqué ouvertement le due de Savoie, membre de l'empire; que la flotte de llarberousse était actuellement dans un des ports de la France, n'attendant que le retour du printemps pour porter la terreur et la désolation chez les chrétiens; que, dans de semblables circonstances, ce serait une folie que de penser à taire des expéditions au loin contre les Ottomans, ou à les chasser de Ilungric tandis qu'un aussi puissant allié que François leur donnait uu asile au centre de l'Europe : qu'il était de la prudence de s'opposer d'abord au danger le plus voisin et le plus pressant , et par conséquent d'humilierla France, afin de priver Soliman des avantages qu’il tirait de cette union peu naturelle avec un monarque qui s’arrogeait encore le titre de très chrétien ; qu’au reste la guerre contre le roi de France était la même que contre le sultan , puisqu'on ne pouvait affaiblir le premier sans porter uu coup sensible au dernier. Il finissait par demander à l'assemblée des se-

cours contre François, qui non-seulement attaquait leenrps germanique et son chef, mais encore se déclarait l'allié des infidèles et l'ennemi public de la chrétienté.

Pour donner plus de poids à ces violentes invectives de l’empereur, le roi des Humains se leva et fit un récit des conquêtes rapides de Soliman dans la Hongrie ; on en voyait la cause , disait-il , ■ dans la fatale nécessité où s'était trouvé son frère de tourner toutes ses forces contre la France. D'un autre côté, les envoyés du duc de Savoie parlèrent fort au long des opérations de llarberousse à Nice, et des ravages qu'il avait faits sur cette côte. Ces plaintes, jointes à l'indignation générale qu'excitait en Europe celte alliance sans exemple du roi de France avec les Turcs, firent sur la diète toute l'impression que l’empereur désirait, et dis[M>sèrcnl la plupart de ses membres à lui accorder de puissans secours. Onneprrmil pas aux ambassadeurs que François envoyait pour expliquer les motifs de sa conduite, d'entrer dans les terres de l'empire. En vain ils publièrent l'apologie de leur maître et tentèrent de justifier son alliance avec Soliman par des exemples tirés de l'Écriture cl de la conduite des princes chrétiens; ils ne gagnèrent rien sur des esprits déjà irrités et trop prévenus contre ce monarque , pour être en état d’écouter aucune raison en sa faveur.

Charles, considérant celte disposition de l'Allemagne, sentit qu'il ne pouvait plus trouver d’obstacle à ses projets que dans les craintes et les défiances des réformés ; il se détermina donc à calmer leurs inquiétudes , en leur accordant tout ce qu'ils pouvaient désirer pour leursùrelé. Dans ce dessein il consentit à un arrêté qui suspendait tous les décrets |>ortés jusqu'alors contre eux; on convint qu'il se tiendrait un concile général ou national |H>ur le rétablissement de la paix dans l'église; que l'empereur lâcherait de le faire convoquer le plus tûtqu'il serait possible; qu’en attendant , les protestans jouiraient du libre exercice de leur religion ; que la chambre impériale ne pourrait plus les inquiéter, et que les juges de cette cour, à l'expiration du terme de leur office , seraient remplacés par d'autres \ personnes compétentes, sans aucune distinction de religion. Les réformés , touchés de ces actes de condescendance, s'engagèrent à s'unir aux autres membres de la diète, pour déclarer la

guerre à François au nom de l'empereur. Ils accordèrent J Otaries un corps de vwjjjl-qualre raille hommes de pied et de quatre raille chevaux, qui devaient être entretenus pendant six mois aux dépens de ia confédération. En même temps la diète imposa daus toute l'Allemagne une taxe par tète, sans aucune exception, pour subvenir aux frais de la guerre contre lesTurcs,

Tandis que Charles suivait avec une extrême attention le fil des affaires les pluscompliquées, au milieu d’une diète nombreuse, où ii s'agissait de faire concourir tant d'intérêts divers au but de sa politique ambitieuse, il négociait d’un autre côté sa paix particulière avec le roi de Danemark , qui , sans avoir encore rien tenté de considérable pour François sou allié, pouvait cependant faire une diversion formidable en sa faveur En même temps il agissait auprès du roi d'Angleterre pour l'engager à faire de plus vigoureux efforts contre leur ennemi commun. Le temps était bien propre A tout obtenir : ce qui venait d’arriver en Écosse animait Henri dit plus violent ressentiment contre François. Après avoir conclu avec le parlement de ce royaume un traité de mariage entre son fils et la jeune reine Marie, i! croyait voir bientôt tous ses désirs remplis par l'union des deux monarchies, projet cliéri de ses prédécesseurs et toujours suivi sans succès. Mais ia reine-mère, Marie de Cuise, le cardinal Ilcatoun et les autres partisans de la France, vinrent ù bout , non seulement de rompre cette alliance, mais encore d’aliéner entièrement la nation écossaise des Anglais et de redoubler son ancien attachement pour la France. Henri 11e renonça pas cependant à un objet de cette importance. Outre Je plaisir de se venger d'tta ennemi qui avait fait échouer le dessein qui lui tenait le plus au cmttr , il lui sembla qu humilier François était le meilleur moyen de ramener les Ecossais au traité qu’ils avaient rejeté. Il était si entêté de ce projet , que Charles le trouva prêt A le seconder daus tout ce qu'il voudrait entreprendre contre leroi tle France. Tel était le plan qu’ils concertèrent ensemble, que son exécution, entraînant infaillibleinent la perle de ia France, aurait agrandi les états de l'empereur, et même élevé X3 puissance au point de devenir fatale à la liberté de

' Dumont, Corp< 'Up’nnï., tôni IV, ; tt, p. *iî|.

l’Europe. Les deux monarques convinrent d’entrer en France, chæuu avec une armée de vingtquatre mille hommes, et sans perdre du temps à assiéger les villes frontières, de pénétrer an emur du royaume pour unir lenrs forces prés de Paris >.

Cependant François restait sent contre tant d’ennemis que Charles lui suscitait; Soliman était l’unique allié qui ne l’eât point abandonné. Mais cette alliance avait rendu le roi si odieux h toute la chrétienté, qu'il aima mieux en perdre les avantages que d'être plus long-temps l’objet de la haine et de l’exécration publique. En conséquence, dès i’entrée’de l'hiver, il renvoya Barberoussc, qui, dans son retour à Constantinople, ravagea les côlcs de la Toscane et de Naples. Comme François ne se Battait pas d'égaler les forces de son rival, il voulut y suppléer par la célérité, en prenant les devons pour l'ouverture de la campagne. Dès le commencement du printemps, le comte d'Knghicn investit Carignan, ville du Piémont, que le marquis du Guast, après s’eoétre emparé la première année de la guerre, avait jugée assez importante pour la fortifier* grands frais. Le eomte poussa ee siège avec tant de vigueur, que du Guast, jaloux de sa conquête, ne vit pas d’autre moyen de la sauver des mains des Français que de hasarder une bataille. Il accourut de Milan, et comme il ne cherchait pas A cacher son dessein, on le sut bientôt dans te camp fimemi. Engbien, jeune, entreprenant, plein de valeur, désirait passionnément d’éprouver la fortune dans un combat ; ses troupes ne le souhaitaient pas avec moins d'ardeur ; mais le roi , retenu par la situation critique de ses affaires, et l’esprit encore rempli de scs premiers désastres, avait lié les mains au prince en lui défendant expressément de risquer une action générale. Celui-ci ne voulut cependant pas abandonner Carignan au moment où cette place était près de se rendre ; mais brûlant de se distinguer par quelque action d’éclat, il dépêcha Moulue à la cour pour représenter au roi les avantages d'un combat et l’espoir qu’il avait de la victoire. François remit cette affaire 4 la discussion de sou conseil. Tous les ministres, l'un après l’antre, opinèrent contre la bataille, appuyant leur avis de raisons très plausibles. Moulue, qui était

’ Hnltfrf , p. 215. Du Bellay, p. 44*».

présent A leurs délibérations, parut si mécontent de tout ce qu'il entendait, et montra tant d’impatience de parler A «on tour, que le roi , frappé de ses gestes, l'appela et lui demanda ce qu’il pouvait opposer A un avis si général et si juste. Monluc, simple soldat, mais vif et d’un courage reconnu, représenta le bon état des troupes, l'ardeur qu’elles montraient d’aller A l’ennemi, la confiance qu’elles avaient en leurs officiers ; enfin l’infamie éternelle dont le refus d’une bataille couvrirait les armes françaises. Os raisons furent soutenues d’uuc chaleur si naturelle, d’une éloquence militaire si rapide, qu’il entraîna non-seulement le roi, toujours passionné pour les actions hardies, mais encore plusieurs membres du conseil. François, saisi, du même enthousiasme qui animait ses troupes, tressaillit, et levant les mains au ciel : « Allez, dit-il A Mon- » lue ; retournez en Piémont et combattez au • nom de Dieu •.»

Dès qu’on sut cette réponse du monarque, une ardeur martiale s’emparant de la noblesse, la cour resta déserte ; tous ceux qui pouvaient servir ou qui voulaient se distinguer allèrent en Piémont partager, comme volontaires , les dangers et la gloire d’une action générale. Encouragé par l’arrivée de tant de braves officiers, Enghien se prépara aussitôt A une bataille que du Guast ne refusa point. La cavalerie était A peu près égale dans les deux partis; mais l’infanterie des impériaux l’emportait au moins de dix mille hommes sur celle des Français. On se rencontra près de Cérisoles, dans une plaine ouverte dont le terrain ne mettait l’avantage d'aucun côté, et où les armées eurent toute la facilité de se ranger en bataille. Le premier choc fut tel qu'on devait l’attendre de vieilles troupes, pleines d’acharnement et de bravoure. U cavalerie française chargea avec son impétuosité ordinaire, renversant tout ce qui osait l'arrêter; mais , d’un autre côté , la discipline et la valeur de l'infanterie espagnole ayant fait plier le corps quelle avait en tête, la victoire balança, prête A se déclarer pour le général qui saurait le mieux se conduire dans ce moment critique. Du Guast qui se trouvait parmi les troupes qui avaient été rompues, craignant de tomber entre les mains des Français qui pou-

HARLES-Ql INT.

vaient venger sur lui le meurtre de Rincon et de Frégose, perdit sa présence d’esprit et oublia de faire avancer son grand corps de réserve. Cependant Enghien , avec un courage et une prudence admirables, soutint A la tète de ses gendarmes le corps de troupes qui avait commencé à plier. En même temps il ordonne à son corps de Suisses, qui n'avait jamais combattu sans vaincre, de tomber sur les Espagnols. Ce mouvement fut décisif; on ne vit plus que confusion et que carnage. Le marquis du Guast , blesse à la cuisse , ne dut son salut qu’A la vitesse de son cheval. La victoire des Français fut complète : dix mille impériaux furent tués, et il y en eut un grand nombre de pris, avec les tentes, le bagage et l'artillerie. Du côté des vainqueurs, la joie fut sans mélange , et dans le peu de monde qu’ils perdirent , il ne se trouva pas un seul officier de distinction '.

' Celle brillante journée , en couvrant de gloire les Français, les délivra du plus grand danger. Du Guast ne se proposait pas moins que d'envahir avec son armée tout le pays qui est entre le Rhône et la Saône , où il ne se trouvait ni villes fortes ni troupes réglées A lui opposer. Mais il n’était pas au pouvoir de François de pousser ses avantages avec assez de vigueur pour recueillir tous les fruits de cette victoire. Quoique le Milanais rcslAt sans défense , et que scs habitons, qui depuis long-temps murmuraient sous la dureté du gouvernement des impériaux , fussent tout prêts A secouer le joug; quoique le comte d’Enghien , animé par son succès , pressât vivement le roi de saisir l’heureuse occasion de recouvrer un pays dont il avait toujours ambitionné la possession ; cependant il fallut sacrifier toute idée de conquête A la sûreté de l’état. François fut obligé de rappeler douze mille hommes des meilleures troupes qui servaient sous Enghien pour venir au secours du royaume, où l'empereur et le roi d’Angleterre étaient près d’entrer , chacun par une frontière opposée et avec des forces supérieures. Ainsi les opérations de ce prince ne tirent plus que languir. La réduction de Carignan et de quelques autres villes du Piémont fut tout ce que lui valut sa grande victoire de Cérisoles 2.

1 Du Bellay, paR. 129, etc. Mémoires de Monluc. Jnrius, Hist., lit) xliv, p. 327, G.

* Du Bellay, p. 138, etc.

’ Mémoires de Monluc.

L’empereur, selon sa eoutume, fut le dernier à se mettre en campagne; mais enfin il parut vers le commeneement de juin à la tète de l'armée la plus nombreuse et la mieux pourvue qu’il eût encore rassemblée contre la France. Elle montait à environ cinquante mille hommes. l!ne partie s’était déjà emparée du Luxembourg et de quelques villes des Pays-Bas , avant que Charles l’eût jointe. Il marcha avec l’armée entière vers les frontières de la Champagne. Il aurait dû , comme il en était convenu avec le roi d’Angleterre, aller droit à Paris. I,e dauphin, qui commandait les seules troupes auxquelles François pût se fier du salut de son royaume, n’était pas en état de faire tète à l'empereur. Mais le succès des Français en défendant la Provence, en 1536 , leur avait appris le plus sûr moyen d'embarrasser un ennemi qui fait une invasion. Ij Champagne, qui produit plus de vin que de blé, ne pouvait fournir àl'entrcticn d’une grande armée ; et l’on avait eu soin , avant l’approche de l’empereur , d’emporter ou de détruire le peu de provisions qui s’y trouvaient. La ressource de Charles fut de chercher à s’emparer de quelques places fortes, afin d’assurer les convois d’où dépendait sa subsistance. Les villes frontières étaient en si mauvais état, qu’il se flatta de s’en saisir promptement et sans peine. Il attaqua d'abord Lignyet Commercy , qui ne firent que peu de résistance; ensuite il investit Saint- Dizier, qui n’avait rien de tout ce qn’il fallait pour soutenir un siège, quoique cette place gardât un passage important sur la Marne. Mais le comte de Sancerre et M. de la Lande, qui avaient acquis tant de gloire à la défense de Landrecy, se jetèrent généreusement dans la ville, résolus de la conserver à leur maître jusqu’à la dernière extrémité. L’empereur qui savait de quoi ils étaient capables , désespérant d'emporter cette place d’emblée , se détermina à l’assiéger en forme; et comme il était dans son caractère de ne jamais abandonner une entreprise où il était une fois engagé, il suivit celle-ci avec plus d'obstination que de prudence.

Les préparatifs du roi d’Angleterre pour la campagne étaient faits bien avant ceux de l'empereur ; mais ne voulant niât laquer seul toutes les fôrcrs de la France, ni laisser ses troupes dans l'inaction, Henri prit cette occasion de châtier les Écossais , et dépèclta sa flotte avec une

partie considérable de son infanterie sous le comte d’IIertford pour faire une descente dans ce royaume. Hertfort exécuta ses ordres avec vigueur, pilla et brûla Edimbourg et Leilh , fit du dégât dans le pays, et se rembarqua avec tant de diligenee que la flotte rejoignit le rot aussitôt après son passage en France. L’empereur, qui était alors occupé au siège de Saint- Dizier, envoya un ambassadeur à Henri pour le féliciter de son heureuse arrivée , et le presser demareberdireelement à Paris, selon les termes de leur traité. Mais Charles en employant son temps et ses furces à prendre des villes pour son propre compte, donnait un si mauvais exemple à son allié, que celui-ci crut pouvoir l'imiter et s’emparer aussi de son côté des places qui étaient à sa bienséance. Sans aucun égard pour les instances de l’empereur, il investit aussitôt Boulogne , et ordonna au duc de Norfolk de |x>usscr le siège de Montreuil , qui avait été commencé avant son arrivée par un corps de Flamands, joint à quelques troupes anglaises. Mais tandis que Charles et Henri s’occupaient chacun de son intérêt particulier , la cause commune en souffrait. Au lieu de cette union et de celte confiance si nécessaires à l’exécution du grand projet qu’ils avaient concerté , ils montrèrent bientôt une jalousie mutuelle, qui peu à peu engendra les soupçons et finit par une haine ouverte Cependant François, à force desoins , venait de rassembler une armée qui , par le nombre et la valeur des troupes, jiouvait faire tète à l’ennemi. Le dauphin, en habile général, évitait prudemment une bataille dont la perte aurait mis le royaume en danger, et se contentait de fatiguer l'empereur avec des troupes légères , de couper le chemin à scs convois et de dévaster le pays autour de lui. Malgré l’embarras où ces opérations réduisaient Charles, il poussait toujours le siège de Saint-Dizier, que Sancerre défendait avec une valeur et une habileté surprenante ; cet officier soutint plusieurs assauts qu’il repoussa tous ; et la mort du brave la Lande, qui fut tué d’un coup de canon, n'ébranla ni sa fermeté ni son courage. Après cinq semaines , il était encore en état de tenir quelque temps , lorsqu’un artifice de Granvcllc l’obligea de sc rendre. Cet habile politique, ayant inter-

' Herbert.

VtG HISTOIRE DE CHAR LES-QUINT. it.VH)

cepté la clef du chiffre dont le duc de Guise se servait dans sa correspondance avec Sancerrc , forgea une lettre au nom de ce duc, qui autorisait le gouverneur à capituler , sous prétexte que le roi, quoique très satisfait de sa conduite, ne jugeait pas prudent de risquer une bataille pour le secourir. Cette lettre fut portée dans la ville de manière à ne donner aucun sou[>çon , et Sancerre tomba dans le piège ; mais en se rendant , il obtint des conditions dignes de sa valeur , entre autres une suspension d'armes pendant huit jours. Ce terme expiré , il s'obligeait à ouvrir lui-même les portes à l'ennemi , si Francis , dans cet intervalle , n'attaquait poiul l'armée impériale et ne jetait pas des troupes dans la ville *. Ainsi Sancerre, en arrêtant si long-temps l'empereur devant une place de peu d'importance, donna le loisir à son souverain de rassembler tous scs forces et jouit d'une gloire assez rare daus un commandant subalterne, celle de sauver sa patrie.

Dès que Saint-Dizicr sc fut rendu, l'empereur s'avança dans le cœur de la Champagne ; mais l'opiniâtre résistance qu'il venait d'éprouver lui avait ûté toute espérance de pénétrer jusqu'à Paris, en lui faisant pressentir ce que lui coûterait le siège des villes plus fortes et mieux gardées. D'ailleurs la difficulté de pourvoir à scs subsistances croissait à mesure qu'il s'éloignait de ses frontières. U avait perdu une grande partie de ses meilleures troupes au siège de Saint-Dizier ; chaque jour elles diminuaient dans des escarmouches qu’il ne pouvait éviter, et qui ruinaient insensiblement son armée, sans amener une action décisive. Cependant la saison s’avançait, et Charles n'avait pu gagner assez de terrain, ni prendre des villes assez considérables pour assurer ses quartiers d'hiver dans le pays ennemi : ses soldats , à qui il devait plusieurs mois de solde, étaient prêts à se mutiner, et les fonds lui manquaient pour les payer. Toutes ces considérations le déterminèrent à écouter les ouvertures de paix que la reine de France , sa stcur, lui fit faire par l’entremise secréte de deux dominicains , qui étaient leurs confesseurs. En conséquence, des plénipotentiaires furent nommés des deux côtés , et commencèrent leurs conférences à Chaussé, petit village

près de Chiions. Mais Cluirles, soit qu'il voulût faire un dernier effort contre la France, soit qu'il ne cherchât qu'un prétexte d'abandonner son allié et de conclure une paix séparée, envoya un ambassadeur à Henri pour le sommer formellement d’avancer vers Paris, selon les clauses de leur traité. Tandis qu'il attendait la réponse du roi d’Angleterre et l’issue des conférences de Chaussé , il continua de marcher rn avant, malgré le manque de provisions; enfin, soit habileté ou bonheur de sa part , soit qu'il y eût de la négligence ou quelque trahison chez les ennemis, il surprit d'abord Épernay, et ensuite Château-Thierry, où étaient des magasins considérables. Dès qn'on sut la prise de ces deux villes, dont la dernière n’est qu'à deux journées de Paris, la consternation se répandit dans cette capitale sans défense, où l'alarme s’accrut à proportion de son étendue. !.cs habitans, livrés au désespoir, fuyaient comme s’ils eussent vu déjà l'empereur à leurs portes. Plusieurs envoyèrent leurs femmes et leurs enfaus à Rouen par la Seine ; d'autres à Orléans et dans les villes sur la Loire. François lui-mème, plus affligé de cet événement que d'aucun autre malheur de son règne, également sensible au triomphe de son rival prêt à venir l'insulter dans sa capitale, et au danger où tout son royaume allait être exposé, ne put s'empêcher, dans le premier mouvement de sa surprise et de son chagrin , de s'écrier ; « O Dieu ! que tu me fais payer cher cette couronne que je croyais avoir reçue de ta main comme un don 1 ! » Mais se reprochant bientôt ce transport de douleur et de murmure , il ajouta avec un retour de piété : « Que ta volonté soit faite; » et reprenant sa première tranquillité, il donna des ordres pour s’opposer à l'ennemi. la1 dauphin détacha vers Paris huit mille hommes qui ranimèrent le courage des habitans. Il jeta une forte garnison dans la ville de Meaux, et par une marche forcée gagna la Ferlé, qui se trouvait entre les impériaux et la capitale.

L’empereur, à qui la disette se faisait sentir de nouveau , voyant que le dauphin évitait toujours la bataille, et n'osant l'attaquer daus son camp avec des troiqies harassées et beaucoup diminuées , tourna promptement à droite , et se

1 Bran tome, loin. IV, p. 48U.

1 Brantôme , toui. VI, p. 381.

retira vrrs Soissons. Ce ftit alors qu'ayant reçu la réponse de Henri , qui refusait d'abaDdonnrr le siège de Boulogne et de Montreuil , dont il était pris de se rendre maître, Otaries se crut quitte envers lui de toutes les conditions de leur traité, et libre de ne consulter que son intérêt. Il consentit donc à renouer la conférence que la surprise ct'Kperiiay avait rompue. La paix n'était pas difficile A conclure entre deux princes, dont l'un la désirait ardemment, et l'autre en avait le plus grand besoin. Elle fut signée A Crrspv. petite ville prés de Meaux, le 18 de septembre. Les principaux articles furent que des deux côtés on se restituerait toutes les conquêtes faites depuis la trêve de Nice; que l'empereur donnerait en mariage au due d’Orléans , sa bile aînée , ou la seconde tille de son frère Ferdinand ; que si c'était la sienne , il lui céderait A litre de dot la province des Pays-Bas en toute souverainetépour passer aux enfaus mâles qui naîtraient de ce mariage; que s’il préférait de donner sa nièce , elle apporterait A son mari l'investiture du duché de Milan avec ses dépendances; que l'empereur déclarerait dans l'espace de quatre mois le choix qu'il aurait fait entre les deux princesses, et que les conditions respectives pour la conclusion du mariage auraient lieu dans un an, A compter du jour de la date du traité; qu'aus- •itùt que le duc d'Orléans serait en possession des Pays-Bas ou de Milan , François rendrait au duc de Savoie tout ce qu'il lui avait pris, excepté Piguerol et Montmélian; que ce monarque renoncerait A toutes ses prétentions sur le royaume de Naples ou sur la souveraineté de la Flandre et de l'Artois, et que Charles en retour abandonnerait les siennes-sur le duché de Bourgogne et le comté de Charolais ; que François ne donnerait aucun secours au roi de Navarre dans sa retraite; enfin que les deux monarques feraient conjointement la guerre aux Turcs, et que pour cet objet le roi fournirait, quand il en serait requis par l'empereur et l'empire , six mille gendarmes et dix mille hommes d'infanterie '.

Sans parier des fâcheuses extrémités où le défaut de subsistances réduisait l'armée impériale, de la difficulté d’assurer sa retraite, ou de l'iinpossibiütédefaire hiverner ses troupesen France, Charles avait encore , pour désirer de couclure

1 Recueil îles Traités, tom. Vit, p. 227. Brlius de cousis pacis crcpiac. in aclis érudit. Lips. 1783.

la paix , d’antres motifs qui, pour être plus Indirects , n’en étaient pas moins puissans. I* pape était extrêmement irrité contre lui, tant des concessions faites aux protestai» dans la dernière diète , qne de la promesse qu’il avait donnée de procurer l’assemblée d’un concile et de permettre en Allemagne des disputes publiques sur les points de controverse. Ces deux prétendus attentats sur la juridiction et les droits du saint siège parurent A Panl autant de sacrilèges. Il écrivit A Charles nne réprimande plutôt qu’une lettre. Le style en était si hautain et si rempli d'amertume qn’on y voyait plutôt l'envie de chercher querelle à ce prince que le désir de le ramener. Ce ressentiment était encore aigri par la ligue de l’empereur avec Henri. L'alliance d'un hérétique, excommunié par le saint siège, était aux yeux du pape une profanation aussi odieuse que l’union de François avec Soliman. D'un autre côté son fils et son petit-fils déclamaient hautement cootre Charles, parce qu’il avait refuséqu'on aliénât en leur faveur Parme et Plaisance , et leur lutine contribuait A irriter de plus en plus celle de Paul. Ajoutez A tout cela le puissant appât des flatteries et des promesses que François ne cessait d'employer auprès de ce pontife pour le gagner. Quoique dans l’intention de conserver son système de neutralité , le pape eût jusqu’alors étouffé son ressentiment , éludé les artifices de sa famille et résisté aux sollicitations du roi de France , on ne pouvait cependant compter sur la fermeté d’un homme qui avait j A lutter contre ses passions, ses amis et son intérêt. Charles n'ignorait point que l'union du pape avec la France mettrait en danger ses états d'Italie; il prévoyait que les Vénitiens ne manqueraient pas de suivre l’exenqtle d'un pontife regardé par les Italiens comme un modèle de politique; et dans une situation où il supportait A peine le fardeau de la guerre, il sentait qu'une nouvelle ligue formée^ contre lui pouvait enfin l'accahler L Dans ce même temps , les Turcs, n’ayant point trouvé de résistance en Hongrie, en avaient emporté presque toutes les villes, et ils s'approchaient rapidement de l'Autriche 2. Mais ce qui exigeait la principale attention de l'empereur était le progrès extraordinaire de la doctrine des réformés en Allemagne, et

1 Fra-Paolo, p. 100. Pallavir, p. 163

* Uluantiaffi, Hist. hun g., p 177.

348 HISTOIRE DE Cl

la dangereuse confédéral ion formée par les princesde cette communion. Pris de la moitié des Al- ; lemands avaient secoué le joug de l'église catiioli- <|ue , et la fidélité du reste était fort ébranlée. La noblesse aulrichienneavait demandé à Ferdinand le libre exercice du protestantisme '. les Bohémiens, qui conservaient toujours quelque semence de la doctrine de Jean Dus, favorisaient ouvertement les nouvelles opinions. L'archevèque de Cologne , animé d’un zélé rare parmi les ecclésiastiques, avait déjà commencé la réforme de son diocèse. Il n'était donc pas possible, à mutas qu’on ne réprimât â propos cet esprit d’innovation , de prévoir où il pourrait s’arrêter. Charles avait été lui-même témoin, dans la dernière diète, du ton décisif et tranchant que les proiestansv avaient pris. Il avait vu que, pleins de confiance dans leur nombre et leur union, ils dédaignaient d'employer le style soumis de leurs premières requêtes , et qu’ils poussaient la hardiesse jusqu'à mépriser ouvertement le pape , sans montrer beaucoup plus de respect pour la dignité impériale. S’il voulait donc maintenir l’ancienne religion ou sa propre autorité, et ne pas se contenter du vain titre de chef de l'empire , il lui fallait faire un vigoureux effort, mais qui devenait impossible (tendant qu’il aurait à soutenir une guerre au dehors contre un ennemi puissant.

Tels étaient les motifs de Charles pour faire la paix, il avait eu l’adresse de diriger le plan du traité de Crespy conformément à ses vues. Les conditions faites avec François privaient le |iape de tous les avantages qu’il se promettait en préférant l'amitié de ce monarque à celle de l’empereur; par l'article qui regardait la guerre avec les Turcs, Charles tournait contre Soliman les armes d'un allié qu'il lui enlevait; enfin, par une clause particulière qu'on n’inséra pas dans le traité, de peur d’exciter mal à propos des alarmes, l’empereur convint avec François qu'ils emploieraient tous deux leur crédit et leur |kmvoir à procurer un concile général pour affermir leur autorité et détruire l'hérésie protestante dans leurs états. Ce dernier article ôtait aux confédérés de Sraalkakle toute espérance de secours de la part du roi de France Mais de peur que leurs sollicitations ou la jalousie contre

1 Sleid., p. 28.

• Sert., lil). ni, p. 496.

HARLKS-QUINT. Ilf.ifl

| un ancien rival ne fissent oublier à François ses

; engagemens, Charles le laissa engagé dans une guerre avec les Anglais, qui le mettait hors d'état de prendre aucune part aux affaires d'Allemagne.

Henri, de tout temps prévenu d’une haute idée de son importance et de son pouvoir, sentit vivement le peu d’égards que lui témoignait l'empereur en faisant la paix sans sa |iarlicipation. Cependant il trouvait dans la situation ac- (uellcdc ses affairesquelque adoucissement à son dépit. A la vérité, les troupes flamandes ayant reçu l'ordre de se retirer, il avait été obligé de rappeler lednc de Norfolk du siégede Montreuil ; mais, d'un autre cùlé, Boulogne s'éiait rendue avant que la négociation de Crespy fût terminée. Henri, plein de l’orgueil que lui inspirait sa conquête, était encore dans la chaleur de sou ressentiment contre l'empereur, lorsque les ambassadeurs de François arrivèrent avec des ouvertures de paix ; de sorte qu'ils le trouvèrent peu disposé à accorder des conditions justes et modérées. Scs prétentions extravagantes , qu'il déclara d’un ton de conquérant, étaient que le le roi de France renonçât â son alliance avec l’Écosse, et lui payât non-seulement les arrérages de ses dettes anciennes, mais encore le remboursement de tous les frais de la guerre. François, quoiqu'il voulût assez sincèrement la paix pour y faire de grands sacrifices, n’ayant plus cependant l’empereur à combattre , rejeta avec dédain ces propositions ignominieuses. Henri partit pour l’Angleterre, et les hostilités continuèrent entre les deux nations *.

Le traité de Crespy, si avantageux aux Fran eais qu'il délivrait d'un ennemi déjà au cœur du royaume, fut pourtant censuré hautement par le dauphin, qui le regardait comme une preuve manifeste de la prédilection du roi pour son jeune frère le duc d’Orléans. Il se plaignit que son père sacrifiait l’honneur de l’ état et d’anciens droilsde la couronne à l'empressement d’établir un fils qui avait toute sa faveur. Mais comme il n'osait risquer d'offenser le roi par le refus de ratifier ce traité, et que cependant il voulait pouvoir réclamer un jour toute aliénation faite à son désavantage, il protesta secrètement en présence de quelques-uns de ses partisans

1 Mtm. de Ribier , lom. 1, p. 672. Herbert, p. 2v4.

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