LIVRE HUITIÈME
Tandis que le péril semblait croître de jour en jour, et que la tempête, après avoir si longtemps grondé sur leglisc protestante, était près d’éclater dans toute sa fureur, la mort vint à propos dérober Luther au spectacle douloureux de celte rage destructive. Le dépérissement de sa santé n'ayant pu l’empêcher d’aller ' Seck., lib. lu , p. iX, 570, «13. Slfid., p. 3S&
dans une saison rigoureuse à Eytrieben, lieu de sa naissance, pour y apaiser par son crédit une dissension élevée entre les comtes de Mansficld, il y fut attaqué d'une violente inflammation d'entrailles, dont il mourut en peu de.jonrs, dans la soixante-troisième année de son ftge.
1 siod., p. m
* M'-id, p. 258. Neck., liv. m, p. «20.
Destiné par la Providence à opérer une des plus grandes et des plus intéressantes révolutions que l'histoire nous ait transmises, jamais homme ne fut peint avec des couleurs plus opposées. Les jugemens de son siècle furent extrêmes sur son caractère. Les uns, outrés et indignés de le voir d’une main hardie renverser tout ce que leurs préjugés ou leur intérêt appelaient sacré, lui imputèrent non-seulement tous les vices d’un homme , mais la perversité même d’un démon. Les autres, dans les transports de l’admiration et de la reconnaissance , le considérant comme le flambeau de l’église et le restaurateur de sa liberté, lui attribuèrent des vertus au-dessus de l'humanité , et regardèrent toutes ses actions avec cette vénération religieuse qu'on ne devrait accorder qu'aux hommes inspirés du ciel. Mais c’est sur sa propre conduite, et non sur la censure ou les éloges exagérés de ses contemporains, que doit se régler le jugement du siècle présent. Il réunit le plus grand zèle pour ce qu’il croyait la vérité , un courage intrépide pour la publier, tout ce que la nature et l’étude peuvent donner d’habileté h la défendre, une activité infatigable pour en accélérer les progrès ; et il posséda ces qualités dans nn si haut degré , que ses ennemis même n’ont pu les lui disputer. Ajoutons à ces traits une grande pureté de mœurs et même cette austérité qui convient au caractère d’un réformateur; une régularité de vie qui donnait du crédit à sa doctrine, et ce parfait désintéressement qui ne laisse aucun doute sur sa bonne foi. Du reste, supérieur à toutes considérations personnelles et méprisant le luxe et les plaisirs, il abandonna les honneurs et les revenus de l’église à scs disciples , et se contenta toujours de son premier état de professeur dans l’université de Wittcmberg et de pasteur de cette ville, avec lesappointemens modiques qui y étaient attachés. Cependant ces qualités extraordinaires étaient flétries par quelques-unes des imperfections inséparables de la fragilité humaine ; mais ces défauts , loin de pouvoir être imputés à la méchanceté ou à la corruption de son cœur, semblaient prendre leur source dans ses vertus mêmes. Son âme, naturellement forte et véhémente , lorsqu'elle se trouvait excitée par de grands objets ou emportée par quelque passion violente , s’élançait, pour ainsi dire, hors d’elle-mème avec
cette impétuosité qui étonna toujours les esprits faibles et pusillanimes, ou les hommes que la fortune a placés dans une situation tranquille. Plusieurs de ses grandes qualités portées à l’excès, franchissant quelquefois les limites du bien, l'entraînèrent à des actions qui n’étaient pas sans reproche. Sa confiance en ses opinions tenait de l'arrogance; son courage à les avancer, de la témérité; sa fermeté à ne s’en jamais départir, de l’obstination; et son zèle pour confondre scs adversaires , d'une fureur qui s’exhalait en injures grossières. Accoutumés tout subordonner â la vérité, il exigeait des autres hommes le même respect pour elle; et, sans aucune indulgence pour leurs faiblesses ou leurs préjugés, il invectivait avec mépris contre tous ceux qui ne pensaient pas comme lui. Lorsque sa doctrine était attaquée, il tombait sur tous ses adversaires avec une égale fureur, n’avant aucun égard à la distinction du rang ou du mérite. Ni la dignité royale de Henri VIII , ni les talens et l'érudition d’Érasme, ne purent les garantir des mêmes injures dont il accablait Tctzcl ou Eccius. Cependant cette indécence 11e doit pas être uniquement attribuée au caractère emporté de Luther: c’était en parlic le vice de son siècle. Chez un peuple grossier , où l’on ignorait ces maximes qui , réprimant sans cesse les mouvemens des passions, polissent la société et la rendent plus douce, la clialeurdes disputes devait être extrême ; les émotions fortes s'exprimaient dans leur langage naturel , sans délicatesse et sans ménagement. Comme alors tous les ouvrages des savans étaient composés en latin, on était autorisé, par l’exemple des meilleurs écrivains de cette langue, â employer contre ses adversaires les railleries les plus insultantes; d’ailleurs les indécences paraissent moins choquantes dans une langue morte que dans les langues vivantes, dont les termes étant plus familiers rendent aussi les injures plus grossières.
Quand il s’agit d’apprécier le caractère d’un homme, il faut le juger sur les principes et les maximes de son siècle ; car si la vertu et le vice sont de tous temps les mêmes , les mœurs et les coutumes varient continuellement. Ce qui nous parait répréhensible dans la conduite de Luther, ' ne l'était pas pour scs contemporains. Ce fut meme quelques-uns de ces excès que nous lui
reprochons aujourd'hui , qui avancèrent la révolution qu’il avait entreprise. Pour réveiller le genre humain plongé dans l'ignorance ou la superstition , il fallait un zèle impétueux , un caractère plein d’audace. De douces invitations n’auraient point attiré ni remué les âmes. Un esprit plus aimable, mais moins vigoureux que celui de Luther, aurait craint ces dangers qu'il sut braver et surmonter. Vers la fin de sa vie, ses infirmités, sans affaiblir son courage et ses lalens, altérèrent son tempérament et le rendirent plus chagrin, plus colère, plus impatient dans la contradiction. Il jouit du succès de son zèle, et vit une grande partie de l'Europe embrasser sa doctrine; il vit chanceler lesfondemens de la puissance des papes , devant qui les plus grands monarques avaient tremblé , et il ne put se défendre de quelques mouvemens de vanité et d'amour-propre. Il aurait été sans doute plus qu'un homme , s'il eût pu contempler sans orgueil les grandes choses qu'il avait opérées
Quelques temps avant sa mort, il sentit diminuer ses forces ; sa constitution était déjà fort épuisée par une multiplicité prodigieuse d'affaires , jointes aux travaux sans relâche qu’exigeaient les fouctions de son ministère et â la fatigue de ses études continuelles, d'où sortirent des ouvrages aussi volumineux qu’il en eût pu composer dans le calme de la retraite. Aux approches de son dernier moment , sa fermeté naturelle ne l'abandonna point. 11 entretint ses amis du bonheur réservé aux justes dans une vie à venir, et ce fut avec toute la ferveur
1 On trouve dans ses dernières dispositions un exemple frappant de sa vanité, ainsi que de l'élévation singulière de ses senlimens. Quoique les effets qu’il pouvait léguer fussent très peu considérables, il crut devoir faire un testament, et il dédaigna d’y suivre les formalités légales. Notus sum, dit-il , in cœlo, in terra et in in ftmo, et autoritatem ad hoc sufftcienlem habeo, ut mihi soli credatur, cùm Deus mihit homini licet damnahili , et miserabili peccatorit ex paterna mi sericordia cvaugelium filii sui crediderit , dederitque ut in eo verax et fidelis fuerim , ità ut mutti in mundo illud per me acceperint , et me pro doctore veritatis agnoverint , spreto banno papa , Casa ris,
regum, principum et sacerdotum , imo omnium da-
moniun odio. Quittai , tgilur, ad dispo.sitionem hanct in re exigua, sufficiat, si ad.sit manus me a lestimonium.el dici po.vcit, turc scripsit. D. Martinus Luther, notarial Dei, et tes ti s cvangclii eju\. Seck., lib- ni, p. 75t.