VIII
et le ravissement d’une âme qui soupire après l'instant d’en jouir '. La nouvelle de sa mort fut reçue des catholiques avec une joie excessive et même indécente , mais elle découragea tous ses sectateurs; aucun des deux partis ne croyant sa doctrine assez fortement enracinée pour se soutenir sans l'appui de la main qui en avait jeté les premières semences. L’électeur de Saxe fit célébrer ses funérailles avec une pompe extraordinaire. Luther laissa plusieurs enfans de sa femme , Catherine Bore , qui lui survécut ; et vers la fin du dernier siècle, il y avait encore en Saxe quelques-uns de ses desceudans , qui occupaient des places distinguées*.
Cependant l'empereur , suivant toujours son système de dissimulation , se servait de toute son adresse pour amuser les protestans et pour calmer leurs craintes et leurs méfiances. Il imagina même , pour les mieux tromper , d'avoir une entrevue avec le landgrave , le plus actif des confédérés et le plus en garde contre ses desseins. Il lui parla si vivement de l'intérêt qu’il prenait à la prospérité de l’Allemagne, et de l'aversion qu’il avait pourles moyens violens; il se défendit si positivement d’ètre entré dans aucune ligue, ou d'avoir fait aucun préparatif qui pût donner des alarmes aux réformés , que le landgrave n'eut plus d'inquiétude , et se retira bien convaincu des intentions pacifiques de ce monarque. Cet artifice de Charles eut les heureuses suites qu'il en avait espérées. Le landgrave, au sortir de cette entrevue, qui s'était faite A Spire , alla â VVorms où la ligue deSmalkalde était assemblée, et fit beaucoup valoir les favorables dispositions de l’empereur. Ainsi, par un effet du sang-froid naturel de la nation Allemande, ou par cet esprit de lenteur et d'indécision qui domine les grands corps dans les délibérations, les confédérés crurent qu'il était inutile de prendre des mesures subites contre un danger qui paraissait éloigné ou même imaginaire 1 * 3.
Mais de nouveaux événemens ébranlèrent bientôt la confiance des réformés dans les promesses de l'empereur. Le concile de Trente , quoiqu'il ne fût composé que d'un petit nombre de prélats italiens et espagnols, sans uu seul
1 Slcid., p. G32. Seckend, lib. m, p. 362, etc.
* Seck., liv. iii, p. H5l.
5 Sleid., ffisl., p. 3*17, 373.
député de plusieurs états qu'il prétendait soumettre à ses décrets, comme s’il eût été honteux de sa longue inaction, voulut décider des articles de la plus grande importance. On examina d'abord le principal objet de la contestation entre l’église romaine et les protestons, concernant la régie décisive en matière de foi. Le concile décida, en vertu de son infaillible autorité, que les livres désignés jusqu'alors sous le nom d'apocryphes auraient la même autorité que les autres livres de la Bible , regardés comme canoniques du temps des Juifs et des premiers chrétiens; que les traditions transmises cl conservées dans l'église depuis le siècle des apôtres avaient droit à la même vénération que le texte même des auteurs sacrés; que la traduction latine des écritures, faite ou revue par saint Jérôme et conuucsous le nom de Vulgate , serait reçue comme authentique dans les églises et les écoles. Ou prononça des anathèmes, au nom du Saint-Esprit, contre tous ceux qui refuseraient leur consentement à la vérité de ces articles. Cette décision, qui sapait par les fondemens la doctrine de Luther , fit pressentir clairement aux réformés tout ce qu’ils devaient attendre du concile, dès qu’il aurait le loisir d’examiner en détail chacun des points de leur croyance l.
Autant cette assemblée avait montré de précipitation à condamner leurs dogmes , autant le pape en mit à punir ceux qui les avaient embrassés. L’appel des chanoines de Cologne contre leur archevêque ayant été porté à Rome, l’nul saisit aussitôt cette occasion de déployer l’étendue de son autorité et d’apprendre au clergé d’Allemagne combien il était dangereux de résister à l'église romaine. Personne ne paraissant au nom de l’archevêque , on le tint [tour convaincu du crime d'hérésie; le pape publia une bulle qui le privait de ses dignités ecclésiastiques , portait contre lui la sentence d’excommunication et déliait ses sujets du serment de la fidélité qu’ils lui devaient comme à leur prince temporel : la protection que ce prélat avait donnée A l’hérésie luthérienne fut le seul titre de sa condamnation , et l’unique motif sur lequel on appuya la rigueur de ce décret. Malgré tout le zèle de Paul pour défendre les droits de l’église et pour humilier ceux qui osaient y
Fra-Paolo, p. 14t. Palav., p. 206.
attenter, les prolrstans lie purent croire qu’il se fût porté J de telles extrémités contre un prince et un électeur de l’empire, sans être assuré d’avance d’une protection assez puissan!e pour donner à ses censures tout le poids et l’effet qu'il voulait y attacher. Ils furent vivement alarmés de cette sentence, où ils voyaient des preuves certaines des mauvaises intentions non-seulement du pape, mais encore de l’empereur contre tout le parti '.
Ce fut avec celle fureur qui accompagne toujours la honte de s’être laissé tromper que les réformés se réveillèrent de leur fausse sécurité. Charles sentit alors qu'il lui fallait lever le masque , et déclarer ouvertement quel parti il voulait suivre. Quoique l'exécution de ses desseins ne fût pas encore entièrement prête , cependant . à force d'artifices et de détours , il avait gagné du temps pour l'avancer. Le pape, par ses procédés euntre l'électeur de Cologne, ainsi que par les décrets du concile, avait amené les affaires au jioint que la rupture entre l'empereur et les protestans devenait presque inévitable. Ainsi Charles n’avait plus que le choix , ou de prendre parti pour la réformation en s’opposant aux décisions de l'église romaine , ou bien de soutenir A main armée la religion catholique. Mais ce n’était pas assez pour le pape que d’avoir mis l'empereur dans la nécessité de se déclarer; il pressa ce prince de commencer ses opérations, et lui promit de le seconder avec une vigueur qui lui répondrait du succès. Transporté d'un zèle aveugle contre l'hérésie , il ne se souvint plus qu'une des maximes politiques du saint siège était d'empèchcr l’autorité impériale d’empiéter ao-dclA de ses bornes; et dans le dessein d’accabler les luthériens , il contribua A se donner un maître qui pouvait lui devenir redoutable ainsi qu’au reste de l'Italie.
Charles ne craignait plus alors de voir traverser scs desseins par les Turcs. Ses négociations à la Porte , qui n’avaient point cessé depuis la paix de Crcspy, étaient sur le point d’être heureusement terminées. Le roi de France, qui voulait se délivrer de la honteuse obligation de se joindre A l’empereur contre le sultan, son ancien allié , travailla de tout son pouvoir à un
1 Sleivl., p. 354. Fra-Paolo, p. 155, l’allavic., p. 224.
accommodement entre ces deux monarques ; et Soliman, autant par complaisance pour François que parce qu’il se trouvait dans la nécessité de tourner ses armes contre les Persans, qui menaçaient d’envahir ses étals, consentit sans peine à une trêve de cinq ans. Le principal article de ce traité fut que des deux côtés on (tarderait tout ce qu’on possédait dans la Hongrie ; et Ferdinand , pour accorder quelque chose à l'orgueil du sultan, se soumit à lui payer un tribut annuel de cinquante mille écus '.
Mais l’empereur mettait surtout sa plus grande confiance dans le secours qu’il espérait de l'Allemagne. Il savait que le vaste corps germanique , invincible lorsqu’il était uni , ne pouvait être dompté qu'en tournant scs propres forces contre lui- même. Heureusement pour Charles , la structure de ce corps était si faible , l’union de ses membres si licite , et toutes ses parties tendaient si fortement à se séparer l’une de l'autre, qu’il était presque impossible de les voir se réunir pour un effort de vigueur. Les semences de discorde étaient alors plus multipliées que jamais. Les catholiques romains , voyant leur religion détruite dans plusieurs provinces , et sur le point de l'être dans d’autres , animés, pour sa défense , d’un zèle proportionné à la fureur de leurs adversaires, se montrèrent prêts à seconder toute entreprise contre ces novateurs. Jean et Albert de Brandebourg, ainsi que d’autres princes, irrités des hauteurs et de la dureté que les confédérés de •Smalkalde avaient fait essuyer au duc de Brunswick , étaient impatiens de le tirer de prison et de le venger de ses ennemis. Charles observait avec satisfaction le progrès de leur ressentiment , et les regardant déjà comme dévoués à ses volontés , il crut devoir modérer leur animosité plutôt que de l’enflammer.
Telle était la situation des affaires , et la prévoyance de l'empereur contre tous les événetnens , lorsque la diète de l'empire s'ouvrit à Hatisbonne. La plupart des membres catholiques y parurent en personne ; mais plusieurs des confédérés de Smalkalde n’y envoyèrent que des députés, sous prétexte de ne pouvoir supporter la dépense qu’occasionaicnt ces assemblées aussi fréquentes qu'inutiles, la véritable
• Ixl LianliafH . Hat. hung. p. 180. Mtm. île Ri hier, loin. Il, p. ôtW.
raison qui les empêcha de s’y rendre fut leur défiance de l’empereur, et la crainte qu’on n’employât la violence pour les obliger d’approuver les propositions qui se feraient à la diète. Cependant Charles l’ouvrit par undiscours extrêmement artificieux. Après avoir témoigné en termes généraux l’intérêt qu'il prenait à la prospérité du corps germanique; après avoir déclaré que, dans l’intention d’y rétablir l’ordre et la tranquillité, il abandonnait des soins qui le touchaient de plus près , et se refusait aux sollicitations de ses autres sujets , qui le pressaient de résider parmi eux , il ajouta avec une sorte d’indignation que malgré cet exemple de désintéressement digne d’être imité, plusieurs des membres s’étaient exemptés de se trouver à une assemblée où lui-même s’était rendu au préjudice de ses propres afFaires ; ensuite il parla des malheureuses dissensions de religion, se plaignit du peu de succès de ses efforts pour les apaiser, et de la brusque dissolution de la dernière conférence. Il finit par demander l’avis de la diète sur le moyen le plus efficace de rétablir l’union dans les églises d’Allemagne , et cet heureux accord en matière de foi, si cher à leurs ancêtres , qui ne le croyaient pas moins utile à leurs intérêts temporels que nécessaire au christianisme qu’ils professaient.
Cette manière agréable et populaire de consulter les membres de la diète, au lieu de leur imposer sa propre opinion , donnait à l’empereur l’air d’une grande modération. Il évitait par-là de découvrir ses scnlimens, et semblait ne se réserver que le droit de mettre en exécution ce qu’ils auraient arrêté. Mais s’il témoignait ainsi de l’estime et de la déférence pour leurs avis, c’est qu’il était bien sùr de les trouver conformes à ses vues. Les catholiques, excités par leur propre zèle, ou prévenus par ses intrigues, se joignirent tous ensemble pour lui représenter que l’autorité du concile assemblé à Trente devait dérider en dernier ressort sur tous les points de controverse; que tout chrétien était obligé de se soumettre à ses décrets comme à une règle infaillible de foi. Ils suppliaient donc l’empereur d'employer le pouvoir qu’il tenait de la Providence à protéger cette assemblée , cl à forcer les protestons de s’en tenir ù scs décisions. Ceux-ci, d’un autre coté, présentèrent un mémoire où. après avoir répété leurs objection»
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contre le concile de Trente, ils proposaient, comme l'unique voie de terminer toutes les disputes, d'assembler en Allemagne un concile, soit général, soit national, dans lequel un certain nombre d'ecclésiastiques , nommés par chaque parti , examineraient et décideraient les articles de foi. Ils rappelaient ensuite les recez de plusieurs diètes, favorables à leurs propositions, et d'où ils avaient conçu l’espérance de voir terminer ù l'amiable tous les différends; enfin, ils conjurèrent l'empereur de ne point violer ses promesses, parce qu’en forçant les consciences il ne ferait qu'ouvrir en Allemagne nne source de calamités dont la seule idée remplissait d'horreur tous ceux qui aimaient sincèrement la patrie. Charles reçut ce mémoire avec un sourire dédaigneux, et n'y eut aucun égard. Sa dernière résolution était déjà prise ; convaincu que la force seule pouvait l'emporter sur les protestans, il dépêcha le cardinal de Trente à Rome, pour y conclure avec le pape une alliance dont les conditions étaient d'avance arrêtées. Il fit lever dans les Pays-Bas un corps de troupes pour marcher en Allemagne , et chargea plusieurs officiers de recruter des soldats en différentes parties de l'empire; ensuite il avertit Jean et Albert de Brandebourg que le moment favorable était venu de travailler à la délivrance de leur allié, Henri de Brunswick *.
Tous ces mouvemens ne pouvaient se faire à l’insu des réformés, le secret était en trop de mains ; et quoique l'empereur cacliàt toujours artificieusement sesdesseins, sesofficiers n'ayant pas la même réserve, on en parlait ouvertement parmissesalliéselsessujets.Les députés des confédérés, alarmés de tous ces bruits et des préparatifs de guerre qu'ils avaient sous les yeux , sollicitèrent une audience de Charles, et lui demandèrent, au nom de leurs maîtres, si c’était par son ordre qu’on levait des troupes, à quel dessein et contre quel ennemi? Une question si directe, dans un temps où il n'était plus possible de nier les faits, exigeait une réponse précise. Aussi l’empereur avoua-t-il que ces ordres venaient de lui ; mais il protesta qu’il n'inquiéterait sur l’article de la religion aucun de ceux qui se conduiraient en sujets soumis ; il déclara qu’il voulait seulement maintenir les droits et
les prérogatives de la dignité impériale, en punissant quelques membres factieux dont la conduite irrégulière et licencieuse tendait à corrompre ou à renverser l'ancienne constitution de l'empire. Quoique Charles ne nommât pas les personnes sur qui tombaient ses accusations et ses menaces, il était facile de voir qu'il en voulait à l’électeur de Saxe et au landgrave de Hesse. Leurs députés, regardant tout ce qu'il venait de dire comme une déclaration de guerre , se retirèrent aussitôt de Ratisbonne '.
Le cardinal de Trente ne trouva nulle difficulté à traiter avec le pape, qui, content d'avoir enfin réussi à faire adopter son plan à l’empereur, consentit de grand cœur à tout ce qu'on lui pro|>osa de sa part. La ligue fut signée peu de jours après l’arrivée du cardinal à Rome. Les dangereuses hérésies qui inondaient l’Allemagne, l'obstination des protestaus à ne point reconnaître le saint concile de Trente, la nécessité de maintenir dans leur pureté la doctrine et la discipline de l'église, furent les motifs publics de cette union : on y disait qu'afin d’arrêter les progrès du mal et punir l’impiété de ceux qui avaient contribué A le répandre, l’empereur, après avoir depuis long-temps essayé sans succès des remèdes plus doux, se mettrait incessamment en campagne avec une armée capable de forcer ceux qui rejetaient le concile, ou qui avaient abandonné la religion de leurs pires , à rentrer dans le sein de l'église et sous l'obéissance due au saint siège. Il s'obligeait aussi à ne point conclure de six mois la paix avec les hérétiques sans le consentement du pape, et sans lui assigner une part dans les conquêtes qu’il ferait sur eux; même après ce terme, il ne pouvait entrer en aucun accommodement préjudiciable aux intérêts de l’église ou de la religion. De sou côté, le pape proposait de déposer une grosse somme ù la banque de Venise |M>tir les frais de la guerre; d’entretenir à ses dépens, durant l’espace de six mois, douze mille hommes d’infanterie et cinq cents de cavalerie ; d’accorder à l'empereur, jiour une année, la moitié des revenus ecclésiastiques de l'Kspagne; de l’autoriser par une bulle à aliéner dans ce royaume pour cinq cent mille écus de terres appartenant aux maisons religieuses, afin d'employer non-
* Sleid., p. 374. Seck., Ht. ui, p. GS8.
• Sleid., p. 376.
seulement les censures spirituelles , mais encore la force des armes contre tout prince qui tenterait de s'opposer à l’exécution de ce traité *.
. Quoiqu'on y donnât pour motif de la guerre l’extirpation de l'hérésie, Charles voulut toujours persuader aux Allemands qu'il n'attenterait point â leur liberté de conscience, et qu'il ne pensait uniquement qu'à venger son autorité de l'insolence de certains réfractaires. Il écrivit à la plupart des princes et des villes libres, qui avaient embrassé le protestantisme, des lettres circulaires conformes à sa réponse aux députés de Ratisbonne, déclarant encore qu’il prenait les armes non pour une querelle de religion , mais pour des dissensions civiles ; et qu'il ne confondrait point des sujets paisibles et soumis avec ces esprits séditieux qui oubliaient la subordination qu'ils lui devaient comme au chef du corps germanique. Quelque grossier que fût cet artifice , et tout facile qu’il était de le pénétrer à quiconque examinait la conduite de l’empereur, il le crut cependant nécessaire, et le mit en œuvre avec assez de confiance et de dextérité pour en retirer les plus grands avantages. S’il eût avoué tout d’un coup le dessein qu’il avait formé de renverser l’égü'se protestante, et de faire rentrer toute l’Allemagne sous l'ancien joug du saint siège, ni les villes, ni les princes qui suivaient les nouvelles opinions, ue seraient demeurés neutres ; encore moins auraient-ils osé seconder l’empereur dans une pareille entreprise. Mais le déguisement ou le désaveu de ses intentions , d'une part, empêchait une ligue de tous les états protestans , dont les forces réunies auraient pu l'accabler ; de l’autre, il fournissait aux plus timides de leur parti un prétexte pour rester, dans l’inaction, et aux ambitieux un motif pour se joindre à lui, sans encourir la honte ou d'avoir abandonné leurs principes, ou de prêter une main sacrilège à leur destruction. L'empereur avait bien prévu que , si par le secours des réformés il pouvait abattre l'électeur de Saxe et le landgrave, il serait ensuite le maître de prescrire telles conditions qu’il lui plairait aux faibles restes d’un parti sans union , sans chef», et qui déplurcrait alors, mais trop tard, la faute d'avoir abandonné ses associés pour se fier à lui.
1 Sleid., pag. 381. Pallav., pag. 253. Dumont , Corps diplom., lois. 11.