VIII
Mais il s’en fallut peu que le pape, par une ostentation précipitée de son zèle, ne déconcertât toutes les mesures que Charles avait prises avec tant d'art et de soins. Paul , aussi vain que satisfait de se voir l'auteur d’une coufédération si formidable contre l’Iiérésie de Luther, et d'imaginer que la gloire de l'extirper était réservée à son pontificat, divulgua les articles de sa ligue avec l'empereur , comme une preuve de leurs pieuses intentions et des efforts extraordinaires qu’il allait faire lui-même pour maintenir la foi dans toute sa pureté. Bientôt après il publia une bulle d’indulgences pour tous ceux qui s’engageraient dans cette sainte entreprise , exhortant en même temps les fidèles qui ne pouvaient y concourir à redoubler la ferveur de leurs prières et l'austérité de leurs mortifications pour attirer la bénédiction du ciel sur les armes des catholiques 1 ; mais en faisant des déclarations si contraires aux raisons que l'empereur donnait de son armement , Paul n’avait pas uniquement pour guide le zèle de la religion. Il était scandalisé de la dissimulation de Charles, qui, paraissant rougir de son dévouement pour l’église, s’efforçait de persuader qu’il faisait une guerre de politique , quand il aurait dû se glorifier de ne consacrer ses armes qu’à la défense de la foi. Mais plus l'empereur travaillait à déguiser l’objet réel de la confédération, plus le pape s’empressait de le mettre dans tout son jour, voulant amener ce prince à une rupture éclatante et sans retour avec les’protestans, afin qu’il ne pût être tenté de trahir les intérêts de l'église par quelque accommodement dont les avantages ne fussent que pour lui seul a.
L'empereur , quoique fort offensé de l’indiscrétion ou de la malice du pontife qui divulguait ses secrets, n’en suivit pas son projet avec moins de hardiesse, et affirma toujours que ses intentions n'étaient point changées. Plusieurs des états réformés, qu’il avait déjà séduits, se crurent endroit, d’après ces protestations, de lui donner du secours.
Mais cet artifice n'en imposa point à la plus grande et la plus saine partie des confédérés protestans. Ils demeurèrent convaincus que l'empereur ne prenait les armes que contre la réformation, et que s'il pouvait être assez fort pour
' Dumont , Corps diplom.
' Kra i’aoli) , p. 188. T hua» , Hisl. vol. I, p. 61.
exécuter ses desseins dans toute leur étendue, il détruirait non-seulement leur religion , mais avec elle les libertés de l'Allemagne. Aussi se préparèrent-ils à se défendre, ne voulant renoncer ni aux vérités célestes que Dieu leur avait fait connaître par des voies si merveilleuses, ni aux droits temporels qui leur avaient été transmis par leurs ancêtres. Cependant pour prendre de justes mesures, leurs députés, après être partis brusquement de Katisbonnc , se rendirent à Ulm où les délibérations se tirent avec autant de vigueur et d'unanimité que l'exigeait un danger si pressant. I -e contingent de troupes que chacun devait fournir ayant été fixé dans l’origine par le traité d'union, on donna des ordres pour le mettre aussitôt en campagne. Les confédérés s’aperçurent que les vains scrupules de quelques-uns d'entre eux , et l'imprudente sécurité des autres, leur avaient fait négliger trop long-temps de chercher de l'appui dans des alliances étrangères , et ils s'empressèrent de demander du secours aux Vénitiens et aux Suisses.
Ils représentèrent aux premiers que le dessein de l'empereur étant de renverser le système actuel de l'Allemagne, et de s'y frayer un chemin au pouvoir absolu par les secours étrangers que lui fournissait le pape, le succès de cet attentat ne pouvait manquer d’étre funeste à la liberté de l’Italie; et que Charles, parvenant une fois à une autorité illimitée dans un pays, ne tarderait pasàfairesentirson despotisme dans l'autre. Enfin ils suppliaient les Vénitiens de refuser du moins le passage à des troupes qu’on devait regarder comme ennemies , puisqu'en subjuguant l'Allemagne, elles préparaient des fers au reste de l’Europe. Ces réflexions n'avaient point échappé à la sagacité de ces prudens républicains. Ils avaient déjà fait leurs efforts pour dissuader le pape d'une alliance qui tendait à augmenter la puissance d'un monarque dont il connaissait trop bien l’ambition démesurée *. Mais Paul était si entêté de la |ioursuite de scs projets , qu'il méprisa toutes leurs remontrances. Cependant la connaissance du danger ne put engager les Vénitiebs à tenter de s'en garantir. Ils répondirent aux confédérés de Smalkaldc qu'ils ne pouvaient empêcher les
■ Adriani , Istoria ili suoi iempi , lib. v, p. 3 32.
troupes du pape de passer par un pays ouvert , à moins de lever une armée assez forte pour les arrêter ; mais qu’une telle démarche les exposerait à tout le poids de l'indignation du pontife et de l'empereur. Par la même raison , ils refusèrent de prêter une somme d'argent à l'électeur de Saxe et au landgrave pour le soutien de la guerre •.
A l'égard des Suisses, les protestans ne se bornèrent pas à les prier de fermer l’entrée de l’Allemagne à des troupes étrangères; ils espéraient , d'un peuple qui était leur plus proche voisin et l'allié naturel de l'empire , qu'il prendrait en main, avec sa vigueur ordinaire, la cause de la liberté, et ne demeurerait pas spectateur oisif de l'oppression et des chaînes qu’on préparait à ses frères. Mais quelque disposés que fussent les cantons réformés à secourir les confédérés, le corps helvétique lui-même était si divisé sur les matières de religion que les protestans n’osaient faire un pas sans consulter les cantons catholiques. Telle était d'ailleurs l'influence des émissaires du pape et de l'empereur auprès des Suisses, que tuul ce qu'on put promettre fut de garder dans cette guerre une exacte neutralité -.
Leurs espérances se trouvant ainsi trompées de ces deux cétés , les protestans ne tardèrent pas à recourir aux rois de France et d’Angleterre. L'approche du danger avait vaincu les scrupules de l'électeur deSaxe, et le força de céder aux importunités des confédérés, la situation des deux monarques donnait quelque espoir à la ligue. Après la paix de Crespy, les hostilités avaient continué quelque temps entre les Anglais et les Français ; mais enfin, las d’une guerre dont ils ne liraient ni profit ni gloire, ils venaient déterminer tous leurs différends par une paix conclue à Campe, auprès d’Ardres. François avait eu beaucoup de peine A faire comprendre dans le traité les Écossais, ses alliés ; et, pour prix de cette condescendance, il s'était engagé à payer une grosse somme que Henri prétendait lui être due à plusieurs titres. Le roi de France laissa même Boulogne entre les mains des Anglais comme uuecaution de cetledette. Mais quoi-
1 Slcid., p. 38t. Paruta, Islor. vend., loin. IYr, p. 180. tainbenux llortcnliiu, De bellogcrmanico, apud S cardinal, vol. Il, p. 517.
* blcid-, p. &I2.
tis-rè]
que le rétablissement de la paix donnât le loisir ù ces deux souverains de s'occuper des affaires d'Allemagne, les protestans ne purent tirer aucun avantage de cette favorable circonstance. Henri mettait son alliance à des conditions qui l'auraient rendu non-seulement le chef, mais le maître absolu de la ligue. On n’était point tenté de lui accorder cette prééminence: scs opinions, en matière de foi, différaient trop de celles des réformés d'Allemagne pour qu’il pût se former une union bien cimentée entre eux et ce monarque1. François, par des vues politiques, était plus disposé à secourir les protestans; mais comme il voyait son royaume déjà épuisé par une longue guerre, et que d'ailleurs il craignait d’irriter le pape en s'alliant à des ltérétiques excommuniés, il n'osa risquer de protéger la ligue. Ainsi une prudence hors de saison , ou des scrupules de religion qui autrefois ne l’eussent pas arrêté, firent perdre à ce prince la plus heureuse occasion qui se fût présentée durant son règne dcmbarrasser et d'bumilier son rival.
Mais si les confédérés négocièrent sans succès dans les cours étrangères, au moins réussirent-ils facilement chez eux à lever une armée suffisante pour tenir la campagne. L’Allemagne était alors très peuplée ; les lois féodales, y subsistant dans toute leur force, mettaient les nobles en état de rassembler leurs nombreux vassaux et de les faire marcher au premier signal; l'esprit guerrier des Allemands n'était point encore énervé par l’introduction du commerce et des arts; il avait même acquis une nouvelle vigueur dansles guerrcscontinucllesoù ils avaient servi l’espace d’un demi-siècle, û la solde des empereurs ou des rois de France. Dès qu’il était question de prendre les armes , on les y voyait courir avec transport, et la vue seule d’un drapeau attirait une foule de volontaires 2. la religion secondait encore, en cette occasion, leur ardeur naturelle. Les principes de la réformation avaient fait sur eux cette vive impression que fait la vérité, dès qu’elle se montre, et ils se préparèrent à la soutenir avec une vigueur proportionnée à leur zèle. C’eût été d’ailleurs une infamie chez un peuple guerrier que de rcsi- 1er oisif quand la défense de la foi faisait prendre les armes. Un événement concourut alors û
* Rymer, rot XV, p. IB. Herbert., p. 2S8.
bccXcud, lir. ni, p. Kit
faciliter la levée des soldats pour les confédérés. Iæ roi de France, prêt û conclure la paix avec l’Angleterre, avait renvoyé un nombre considérable d’Allemands à sa solde; ils vinrent se réunir en un seul corps sous l’étendard des protestons1. Ce concours favorable de circonstances mit donc cette ligue en état d’assembler, dans l’espace de quelques semaines, une armée de soixante-dix mille hommes d'infanterie et quinze mille de cavalerie, pourvue d’une artillerie de cent vingt canons , de huit cents chariots de munitions, de huit mille bêtes de somme et de six mille pionniers *. Cette armée ne fut cependant ni la plus nombreuse ni la plus formidable que ce siècle vit lever en Europe par les efforts réunis des protestans. Iæs seules puissances qui contribuèrent û ce grand armement furent l’électeur de Saxe, le landgrave de Hesse, le duc de Wittemberg, le prince d'Auhalt, et les villes impérialesd'Augsbourg, Ulraet Strasbourg. Mais les électeurs de Cologne, de Brandebourg et le comte Palatin, intimidés par les menaces de l’empereur, ou trompés par ses protestations, demeurèrent neutres. Jean de Brandebourg-Barcuth, et Albert de Brandebourg-Anspacb, quoique tous deux attachés au luthéranisme dès son origine , se mirent ouvertement au service de Charles, sous prétexte qu’il leur avait promis de ne point attenter à la sûreté de la religion réformée; Maurice de Saxe suivit aussitôt leur exemple.
L’armée formidable des confédéré* , et l'étonnante rapidité avec laquelle on l’avait rassemblée, surprit l’empereur et lui donna d'autant plus d’inquiétude qu’il ne se trouvait pas en état de lui résister. Renfermé dans Ralishoime , ville peu fortifiée et dont les habitans, la plupart luthériens, étaient plus disposés & le trahir qu'à le secourir; n'ayant d'ailleurs avec lui que trois mille hommes d’infanterie espagnole qu’il avait rappelés des frontières de la Hongrie , et environ cinq mille Allemands arrivés de différentes parties de l'empire, il ne pouvait qu’être consterné de l’approche d'un ennemi qui ne lui laissait le choix ni du combat ni de ia retraite. D’un autre cûté les troupes du pape qui venaient
* Tbuan., lib. i, p. B8.
■ Ibid., p. 601. Ludovic! ab Avila et Zunga , Commentariorum de bel. gern\. lib. duo, Jntw. , 15S0 p. 13. A.
à son secours étaient à peine a l’entrée de l’Allemagne; celles qu'il attendait des Pays -lias n étaient pas même complètes ‘.Cependant sa position demandait une prompte assistance, et il ne pouvait guère se reposer sur l’arrivée de ces troupes encore si éloignéeset dont la jonction paraissait si incertaine.
Heureusement pour Charles, les confédérés ne surent pas se prévaloir de leur avantage. Dans les guerres civiles , les premiers pas sont toujours timides et chaneelans. C’est alors qu'affectant des dehors de modération et d'équité, on cherche à gagner des partisans par une apparence d'attachement aux formes établies. On ne se hasarde pas à violer tout d'un coup d'anciennes institutions qu’on révérait dans des temps de calme. Ainsi les démarches sont souvent faibles et lentes, lorsqu'elles exigeraient de la vigueur et de la célérité. Ces considérations, qui, heureusement pour la paix des états, ont tant d'influence sur l’esprit humain, firent que les confédérés ne purent oublier ce qu’ils devaient au chef de l’empire , jusqu'à prendre les armes contre lui , sans en appeler solennellement à son équité et au jugement impartial de la nation. Ils adressèrent donc une lettre à l’empereur, et un manifeste à toute l’Allemagne. Ces deux pièces contenaient les mêmes motifs. Ils y protestaient de leur fidélité et de leur soumission pour les droits tem porels de la couronne impériale; ils rappelaient l'union inviolable dans laquelle ilsavaient vécu avec leur chef, et les preuves récentes de bienveillance et de gratitude dont il les avait honorés. Ils assuraient que la religion était la seule cause de la guerre qu'il méditait contre eux, et les preuves qu’ils en donnaient ne pouvaient manquer de convaincre ceux qui avaient été assez faibles pour se laisser tromper par les artifices de Charles. Enfin ils déclaraient qu'ils étaient résolus de tout risquer pour maintenir leurs droits religieux , et prédisaient la ruine entière du corps germanique, si l'empereur l'emportait sur la ligue 2.
Charles, dont les sentimens devaient être plus modérés dans une si périlleuse situation , parut inflexible et altier, comme s'il eût été en étal de donner la loi. Son unique réponse à la lettre et au manifeste des prolcstans fin de pu-
1 sieid , p. 380. Avila, p. 8, A.
> Sieid., p 384..
blier le ban de l’empire contre l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse, chefs de la confédération, et contre tous ceux qui leur donneraient du secours. En vertu de cette sentence , la plus rigoureuse que le droit public d’Allemagne ait décernée contre les traîtres ou les ennemis de la patrie , ils furent déclarés rebelles et proscrits , dépouillés des privilèges dont ils jouissaient comme membres de l’empire; leurs biens furent confisqués , et leurs sujets absous du serment de fidélité; enfin il fut non-seulement permis, mais louable d’envahir leur territoire. Cependant la noblesse et les villes libres, à qui l'pn devait la forme ou la perfection des lois du corps germanique , n’avaient pas assez négligé leur sûreté pour confier à l’empereur une juridiction si formidable. 11 fallait la décision d’une diète de l’empire pour mettre au ban quelqu’un de ses membres. Mais quand Charles passa par-dessus cette formalité, il savait bien que, si la guerre lui réussissait , personne alors n’aurait assez de pouvoirni de courage pour lui demander compte de celte violation des lois *. Cependant ce prince, loin de donner pour motif de ses procédés envers l'électeur et le landgrave leur révolte contre l’église ou leur conduite en matière de religion, affecta de n'alléguer que des raisons d’état qu ’jl exprima en termes généraux et ambigus, sans spécifier la nature ou les circonstances de leur délit ; de sorte que cet acte paraissait plutôt l’effet d'une autorité despotique que d’une juridiction légale. Au reste, s’il employa des expressions équivoques, c’èst qu'il n'osait motiver la sentence d’une manière trop précise, de peur que les mêmes griefs dont il eût fait un crime à l’élceleur et au landgrave ne servissent à la condamnation de ceux des prolcstans qu'il avait intérêt de traiter en sujets fidèles pour se ménager leur attachement ou leur neutralité.
Après avoir perdu toute espérance d’accommodement , les confédérés n'avaient plus que le choix ou de se soumettre sans réserve aux volontés de l'empereur, ou de commencer au plus tût les hostilités. Le zèle et la résolution ne leur manquèrent pas en cette occasion. Peu de jours après la publication du ban de l’empire, ils envoyèrent un héraut , selon la coutume, au camp
1 Sieid., p. 380. Dumont, Corpt diplom., roi. IV, p. 1 1, 314. Pftffel, Hht. abrégée tlu droit public de /' Allemagne.
impérial , pour déclarer solennellement la guerre à Charles, à qui ils ne donnaient plus d'autre titre que celui de prétendu empereur, abjurant la soumission et la fidélité qu'ils lui avaient gardée jusqu’à ce moment. Mais avant cette formalité, une partie de leurs troupes avait commencé d’agir. La ville d’ Augsbourg ayant levé un corps considérable , on en donna le commandement à Sébastien Schertel, officier de fortune qui avait fait un grand butin au pillage de Rome par les impériaux. Ses richesses, jointes au mérite de ses longs services , lui donnaient une autorité qui le mettait de pair avec la principale noblesse d'Allemagne. Ce vieux guerrier plein de courage, avant de joindre la grande armée des confédérés, voulut tenter quelque action digne de sa première renommée et de l’attente de ses compatriotes. Pendant que les troupes du pape s'avancaient en hâte vers le Tirai pour pépénétrer en Allemagne à travers cet étroit passage des Alpes , Schertel les prévint et se saisit d'Ehrenberg et de Kuffstein, deux chàteauxfbrts qui dominaient les principaux défilés. Sans perdre un moment, il continua sa marche vers lnspruck. Cette place, s’il l'eût emportée, aurait arrêté les Italiens; et, gardée par une poignée de soldats , elle eût pu résister aux plus grandes armées. Castlcalto , gouverneur de Trontc , voyant tous les projets de l’empereur rainés, si le chemin était fermé à scs troupes auxiliaires , leva promptement un petit corps et se jeta dans la ville. Cependant Schertel n'abandonna point son entreprise, et se préparait à attaquer la place , lorsque la nouvelle de l'approche des Italiens, et les ordres de l’électeur et du landgrave l’obligèrent d’y renoncer. Par sa retraite, le passage resta libre, et les troupes du pape entrèrent en Allemagne sans trouver d’autres obstacles que les garnisons placées par Schertel dans Ehrenberg et Kuffstein qui , n’ayant point d'espérance d'être secourues, ne tardèrent pas à sc rendre *.
1 Seckend., lib. ti, p. 70- Adriani Jsloria di suoi tempi, lib. 335.
Seckendorf, cet habile auteur du Coinmentarius apologeticusde lutheranismo, que j’ai roivi comme un guide «ûr dans le* affaires de l'Allemagne, était un de* descendant de Schertel. Il a publié avec tout le soin et la minutieuse exactitude d'un Allemandn qui veut prouver ta noblesse, une longue dissertation sur ses ancêtres, ou il moutre principalement comment Schertel t'était élevé,