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vière avait en cet endroit trente pas de largeur et plus de quatre pieds de profondeur; son courant était rapide , et le bord que les Saxons occultaient était plus élevé que celui où il se trou- , vait. Ces obstacles cependant n'arrèlèrrul point J l’empereur ; il assembla ses officiers généraux ; et , sans demander leur avis, il leur communiqua la résolution où il était de tenter, le lendcmaiu au matin, le passage de la rivière, et d'attaquer l’ennemi partout où il pourrait le rencontrer. Tous ses généraux ne purent s'empêcher de témoigner l’étonnement que leur inspirait une résolution si hardie ;le duc d’Albe, quoique naturellement audacieux et Imuillant , et Maurice de Saxe, quoique impatient d’accabler l'électeur sou rival, firent eux-mêmes des représentations très vives contre ce parti: mais Charles, s'eu fiant davantage à son propre jugement ou à sa fortune, n’eut point égard à leurs raisons, et donna les ordres nécessaires pour l’exécution de son plan.
Dès le point du jour, un corps d’infanterie espagnole et italienne marcha vers la rivière, et commença à faire uu feu continuel sur l'ennemi. Les longs et prsans mousquets dont ou sc servait alors faisaient beaucoup de ravage sur la rive opposée ; plusieurs soldats impériaux , emportés par uuc ardeur guerrière, et voulant s’ap procher plus près del’cimemi, entrèrent dans la rivière, et, s'y avançant jusqu’à la hauteur de la poitrine, ils liraient avec une direction plus sûre et avec plus d’effet. Sous la protection de ce feu de mousqueterie , on commeuça à établir un pont de bateaux pour l'infanterie; un paysan, ayant proposé de faire passer la cavalerie par un gué qu’il connaissait , elle sc mit aussi en mouvement; les Saxons qui étaient postés à Mulltberg tâchèrent de troubler ces opérations par le feu assez vif d’une batterie qu'ils avaient élevée; mais comme les terrains bas des bords de l’Elbe étaient couverts d’un brouillard épais , ils ne pouvaient pas diriger leurs coups avec assez de justesse, et ils ne firent pas beaucoup de mal aux impériaux. Les Saxons, au contraire, fort maltraités par le feu des Espagnols et des Italiens, brûlèrent quelques bateaux qiu avaient été rassemblés près du village, et se préparèrent à faire retraite. Les impériaux s’étant aperçus de ce dessein, dix soldats espagnols se dépouillèrent sur-le-champ, et, prenant leurs épées
HISTOIRE DE Cil A RLES-Q U I NT.
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entre leurs dents, se jetèrent A la nage, traversèrent la rivière, mirent en fuite quelques Savons qui voulurent les arrêter, et sauvèrent des flammes autant de bateaux qu'il leur en fallait pour achever le pont ; eette action si hardie cl si heureuse anima le courage de leurs compagnons et jeta l’épouvante parmi leurs ennemis.
En même temps, chaque cavalier prenant en croupe un fantassin , tous commencèrent à entrer dans la rivière; la cavalerie légère marchait à la tète, suivie par les gendarmes que l’empereur conduisait en personne, monté sur un beau cheval, vêtu d'un habit superbe, et tenant une javeline à la main. Ce corps nombreux de cavaliers s’agitant à travers une grande rivière où , suivant la direction de leur guide, ils étaient obligés de suivre différons détours, marchant quelquefois sur un terrain solide, et quelquefois se mettant ù la nage, présentait à ceux de leurs compagnons qu’ils laissaient sur le, rivage, un spectacle également intéressant 1 et magnifique. I.e courage de eette troupe surmonta à la fin tous les obstacles; personne n'osait montrer un sentiment de crainte lorsque l'empereur partageait tous les dangers avec le dernier de ses soldats. Dès que Charles eut atteint la rive opposée, sans attendre le reste de son infanterie, il marcha aux Saxons à la tête des troupes qui avaient passé la rivière avec lui ; celles-ci , encouragées encore par le succès de leur entreprise et méprisant un ennemi qui n’avait osé les attaquer lorsqu’il pouvait le faire avec tant d'avantage, ne tinrent aucun compte de lasuperiorilédu nombre, et marchèrent au combat comme à une victoire certaine.
Pendant toutes ces opérations, qui nécessairement durent consumer beaucoup de temps, l’électeur resta dans son camp sans faire aucun mouvement ; il ne voulait pas même croire que l’empereur eût passé la rivière et pût être si près de lui a, aveuglement si extraordinaire, que les historiens les mieux instruits l'imputent A la perfidie de ses généraux qui l’avaient trompé par de faux avis. lorsque les témoignages réunis de plusieurs témoins oculaires l'eurent enfin convaincu de sa fatale méprise , il donna scs ordres pour se retirer vers Wittembcrg; mais une
' Avila, p. IIS. A.
* Camerar.,ap. Freher.,lom. Ill,p. 003. Stritv., Corp. hui. germ. , 1047, 1049.
armée allemande, embarrassée comme de coutume par ses bagages et son artillerie, ne pouvait se mettre en mouvement avec beaucoup de célérité. A peine avait-elle commencé sa marche que les troupes légères de l’ennemi se firent apercevoir, et l’électeur vit qu’il ne pouvait éviter une bataille. Comme il avait autant de bravoure dans l’action que d'indécision dans le conseil, il fit ses dispositions pour le combat avec la plus grande présence d’esprit et beaucoup de prudence ; il profita d’une grande forêt pour couvrir scs ailes, de manière à ne pas craindre d’être enveloppé par la cavalerie ennemie, beaucoup plus nombreuse que la sienne. I.’empereur, de son côté, rangeait ses troupes en bataille à mesure qu’elles avançaient, et parcourant les rangs A cheval , il exhortait ses soldats en peu de mots, tuais en termes énergiques, à faire leur devslr. Les deux armées étaient animées par dae sentimens bien différais. le ciel , qui jusqu’A ce moment avait été sombre et couvert de nuages, s’étant éclairci tout A coup , cette circonstance fit snr les deux partis opposés une impression analogue à la disposition des esprits. Les Saxons, surpris et découragés, se virent avec peine exposés aux regards de leurs ennemis: les impériaux, assurés que les troupes protestantes ne pouvaient plus leur échapper, se réjouirent du retour du soleil comme d'un présage certain de la victoire. Le combat n’aurait été ni long ni douteux si le courage des Saxons n'eût été ranimé et soutenu par la bravoure personnelle de l’électeur, et par l’activité qu'il déploya dès le moment que rapproche de l'ennemi lui eut fait regarder un engagement général comme inévitable. Ils repoussèrent d’abord la cavalerie légère hongroise qui commença l'attaque, et reçurent avec beaucoup de vigueur les gendarmes qui s'avancèrent ensuite A la charge; mais comme ceux-ci étaient la fleur de l'armée impériale, et qu'ils combattaient sous les yeux de l’empereur, les Saxons furent obligés de plier; les troupes légères des impériaux se ralliant en même temps, et tombant sur leur flanc, la déroute devint bientôt générale. Un petit corps de soldats choisis , que l’électeur commandait en personne, continuait encore de se défendre, et tâchait de sauver son souverain en se retirant dans la forêt. Mais eette troupe ayant été enveloppée de tous côtés, l'éleelcur, qui était blessé
au visage et épuisé de fatigue, et qui voyait l'inutilité d'une plus longue résistance, se rendit prisonnier. Il fut conduit sur-le-champ vers l'empereur, qui, revenant alors de la poursuite des fuyards , jouissait au milieu du champ de bataille de la vue de tout son succès, et recevait les complimens de ses officiers sur la victoire complète qu’il venait de remporter par sa valeur et sa prudence. L'électeur, dans la situation malheureuse et humiliante où il était réduit, montra un maintien également noble et décent ; il se présenta à son vainqueur sans prendre un air d'orgueil ou d'humeur qui n'aurait pas convenu A un captif, mais il ne s'abaissa non plus A aucune marque de soumission indigne du rang élevé qu'il tenait parmi les princes d'Allemagne. « Le hasard de la guerre, dit-il, m'a fait votre « prisonnier, très gracieux empereur, et j'espère « d'ètre traité Ici , Charles l'interrompit brus-
quement : ■ On me reconnaît donc enfin |>our « empereur? lui dit-il. Charles de Gand était le o seul titre que vous m'aviez donné jusqu'ici. « Vous serez traité comme vous le méritez. » Après ces mots il tourna le dos A l'électeur d'un air très fier et le quitta. A ce traitement cruel . le roi des Romains ajouta en son propre nom des reproches, accompagnés d'expressions moins généreuses encore et plus insultantes. L'électeur ne fil point de réponse , et d’un air calme et tranquille, sans montrer ni abattement ni surprise, il suivit les soldats espagnols désignés pour le garder '.
Cette victoire décisive ne coûta aux impériaux que cinquante hommes; douze cents Saxons y perdirent la vie, surtout dans la déroute, et il y en eut un plus grand nombre encore de prisonniers. Un corps d'environ quatre cents vint A bout de s'échapper et arriva A Wittemberg avec le prince électoral, qui avait été blessé aussi dans l'action.
L'empereur resta deux jours sur le champ de bataille, en partie pour rafraîchir son armée, en partie pour recevoir les députés des villes voisines, qui s'empressèrent de mériter sa protection en se soumettant A ses volontés ; après quoi il marcha A Wittemberg, dans le dessein de ter-
1 Strict., //ci/ , p. 420. Thuan.. p. 136. Horleusius, de Bello g cnn an ap. Scard., vol. Il, p. 49A. Dorript. pugtue muhlbcrg.,ibid., p.500. P. Heuier , lier, austr., lib. xn, c. xui, p. 238.
miner tout d'un coup la guerre en s’emparant de cette place. L'infortuné électeur fut enunené comme en triomphe et exposé partout , dans l’état d'un captif, aux yeux de ses propres sujets. Ce spectacle affligeait tous ceux qui aimaient et qui honoraient ce prince; mais un si sensible outrage ne put abattre la fierté de son Ame, ni même troubler son sang-froid et sa tranquillité ordinaire.
Wittemberg était alors la résidence de la branche électorale de la famille de Saxe; c'était une des plus fortes villes de l’Allemagne, très difficile A prendre, si elle était bien défendue. L'empereur y marcha avec la plus grande célérité, espérant que la consternation qu'avait répandue la nouvelle de sa victoire, pourrait déterminer les habitaus A imiter l'exemple de leurs compatriotes, et A se soumettre A ses armes dès qu'il se présenterait devant leurs murs. Mais Sibille de Clèves, femme de l’électeur, qui joignait beaucoup de talens A une grande vertu , au lieu de s'abandonner aux larmes et aux plaintes sur le malheur de son époux , tAcha par son exemple et ses exliortations d'animer les citoyens; elle sut leur inspirer tant de confiance et de courage, que lorsqu'ils furent sommés de se rendre, ils firent la réponse la plus fière et avertirent l’empereur d’avoi1- pour leur souverain tous les égards qui étaient dus A son rang, parce qu'ils étaient déterminés A traiter Albert de Urandebourg. qui était toujours prisonnier, comme l'électeur serait traité. La résolution des habitans et la force de la place paraissaient rendre un siège en règle indispensable. Après une victoire si éclatante, ('aurait été une tache pour l'empereur que de ne pas l'entreprendre, mais en même temps il manquait de tout ce qui était nécessaire pour cette expédition. Maurice leva toutes ces difficultés en s’engageant A fournir des vivres, de l'artillerie, des munitions, des pionniers, et toutes les autres choses dont on pourrait avoir besoin. Sur la foi de ces promesse», Charles donna ses ordres pour ouvrir la tranchée devant la place , mais Maurice s'était laissé séduire par l'impatience qu'il avait de voir tomber la capitale de ces mêmes états , dont la possession devait le récompenser d’avoir pris les armes contre son parent, et d’avoir abandonné, la cause protestante; on s'aperçut bientùt qu'il avait promis plus qu'il n'était en état d'exécuter.